‹ Histoire d'une demoiselle de modesChapitre 2 sur 5 · TULLIO SILVEIRA · texte numérisé non relu

TULLIO SILVEIRA

Cette demande ennuya Louise ; les façons bizarres de cet étranger ne lui plaisaient guère, et puis elle n'aimait pas ce qui changeait le train de sa vie. L'idée d'aller poser lui était fastidieuse.

Mais Félicité, à qui elle montra la lettre du peintre, lui dit qu'elle aurait tort de ne pas profiter d'une

pareille occasion ; que c'était également l'avis de M. Toussard, qui avait eu comme un pressentiment de ce qui arrivait.

Louise voulut prendre l'avis de son ami.

Jacques Lenoël n'avait pas non plus d'enthousiasme pour le talent de Silveira, le jugeait factice.

— Mais ses réminiscences, dit-il, sont parfois si heureuses qu'on peut s'attendre tout de même à une jolie chose.

« Sans doute avec ce portrait, Louise causerait un grand plaisir à ses parents. »

Elle songea à la modeste maisonnette de Port- Saint- Pierre, cependant réparée et embellie par elle, et sourit à l'idée d'accrocher l'œuvre du Vénitien dans le petit salon à manger, entre le bouquet de noces de ses parents, encadré et mis sous verre, et les photographies de ses sœurs en toilette de premières communiantes.

N'ayant pas répondu, Louise reçut une seconde lettre : Silveira suppliait qu'on lui accordât une pose de deux heures, le temps de faire un rapide schizzo de la tête et du buste, le reste de la figure devant être drapé. Il ne se mettrait à la peinture qu plus tard, quand les jours seraient plus longs.

Un matin, à la veille du premier de l'an, Louise se rendit avec Félicité chez Silveira. Il occupait un petit hôtel dans le haut du boulevard Malesherbes. L'habitation du peintre ressemblait à son talent : tous les styles y voisinaient. Seule la gamme savamment conduite des couleurs mettait quelque harmonie dans cette dispa-

rate. Le vestibule et l'escalier étaient de Renaissance flamande, s'ornaient de tapisseries, de boiseries sculptées. Des armures d'une splendeur douteuse luisaient. Un salon oriental, turco-japonais, avec une cheminée en faïence persane, surmontée d'un Bouddha, s'ouvrait sur l'atelier décoré à l'italienne d'une colonnade dorée.

Cet atelier rappelait les somptueux dépôts de bricà-brac installés de nos jours dans les palais du Grand Canal. Sur les murs où se suspendaient des velours de Gênes, des satins, de riches tissus étaient attachés çà et là, dans l'ombre, des chapeaux à plumes, des rapières, des masques, la collerette de Colombine et le bonnet d'un doge avec son manteau de pourpre. Dans un coin en retour, s'avançait un dais de soie rose garni de dentelle d'or au-dessus d'un divan couvert de tapis précieux.

Silveira, habillé d'un complet de satin noir, les doigts chargés de cabochons de pierreries, vola auievant de ses visiteuses.

— Ah ! salut, salut! s'écria-t-il.

Et, s'agenouillant sur un coussin :

— Je me prosterne devant la beauté !

Puis, prenant quelques fleurs dans des vases, il les

épandit autour de la jeune fille.

— Je jette des fleurs, dit-il, pour que vous les fouliez ous vos pas. Mais c'est un nuage qu'il vous faudrait, omme aux déesses.

Des gestes comiques et élégants, des gestes de panomime, accompagnaient ses paroles.

Soudain il se calma : ses enthousiasmes toujours s'arrêtaient brusquement. Il chercha un endroit pour asseoir son modèle en bonne lumière, et commença à travailler avec ardeur. Contracté en un effort visible il n'était plus le même et ne parlait pas. Il fit plusieurs croquis, tâchant surtout de saisir le caractère noble, un peu altier, qui venait du port de la tête. Puis il pria Louise de dégager son cou, dont il copia les attaches. Il la prit de profil, de trois quarts; il essaya ensuite de la dessiner presque de face, dans l'éclair d'un sourire.

— Ce ne sont que des notes, de simples notes, expliqua-t-il. Je vous prierai, vers mars, dem'accorder trois ou quatre séances, et j'espère que vous voudrez me favoriser encore.

Il était redevenu le Silveira insinuant. Et en reconduisant Louise et Félicité jusqu'à la porte, il se confondit en adulations.

En ce jour de l'année finissante, Louise se dit qu'aucune, jusqu'ici, n'avait été aussi belle. Elle souhaita que celle qui allait venir eût le même visage, lui apportât les mêmes joies et qu'ainsi, enlacées les unes aux autres, les années se ressemblassent comme des sœurs.

Au soir, elle s'en alla avec son ami parmi la houle des boulevards. Tandis que l'on s'écrasait dans les boutiques étincelantes, la longue théorie des cadeaux se dispersait dans Paris : bouquets et corbeilles fleuries et sacs et bonbonnières sous leurs papiers enrubannés. Et toutes ces choses enveloppées, et qui passaient

très vite, donnaient à la ville un air de mystère, de surprise et d'émoi.

Ils dinèrent dans un restaurant discret de la rive gauche, à l'angle du quai et d'une vieille rue. Un petit salon les accueillit. Sur la toile peinte qui le tapissait, des buveurs de Téniers étaient attablés dans un clair paysage. Tout était paisible, les rumeurs de cette veille de fête mouraient avant d'atteindre ces lointains quartiers.

Quand ils se retrouvèrent dehors, la rivière coulait à pleins bords, tumultueuse sous le vent qui moirait d'argent ses flots sombres, lis suivirent longtemps le parapet, puis, tournant à droite, passèrent le pont. L'eau courait parmi les arches, si rapide qu'elle semblait les ébranler. Ils s'arrêtèrent un instant, s'accoudèrent, pour voir les ondes qui fuyaient, entraînant toutes ces lueurs, tous ces feux, toutes les lumières tremblantes des nuits de Paris.

Jacques Lenoël avait glissé son bras sous celui de Louise, et, si près d'elle, un désir âpre entrait en lui.

— Rentrons, lui dit-il.

Une voiture les porta rue d'Ofïémont.

Dans la chambre toute rose, flottait comme un mystère joyeux.

Louise ôta ses fourrures, ses lourds vêtements. Il la voulut aider.

— Toute la ville, ce soir, est à déballer ses étrennes; ce sont les miennes, dit-il. Tu es un jouet divin.

Et il la baisa sur les lèvres.

A mesure que tombaient les jupes et les fines batistes,

et que la chair rosée sortait des étoffes comme un joyau de son écrin, il lui caressait doucement, pieusement, les bras et les seins. Le goût qu'il avait d'elle ne se lassait pas. Souvent il la parait de bijoux trouvés en Egypte, — un collier, un diadème de l'époque pharaonique; d'autres fois, il la drapait de voiles à la façon de ces statuettes qu'il aimait tant. Il se plaisait à mêler de l'art à l'amour. Mais, ce soir-là, il ne s'attarda pas à ces jolis amusements.. Il la prit tout de suite, simplement, et ce fut comme si sur lui se répandaient des pétales de fleurs.

Bien plus tard, il lui dit :

— Louise, tu m'as donné des joies miraculeuses. Tu as été la surprise adorable de ma vie.

Il lui parlait gravement, la tenant contre lui. Un enchantement flottait autour d'eux. Emportés aux abîmes, traversés d'une douceur mortelle, ils avaient senti leur chair se diluer, se perdre, parmi la pourpre et l'azur de cieux inconnus.

Sous la nuit froide et criblée d'étoiles, il la ramena chez elle, vers deux heures du matin.

M. Toussard avait été nommé président de sa classe à l'Exposition de Philadelphie. Son absence devait durer plusieurs mois et il se disposait à par-

tir. Presque à la veille de se mettre en route, il accompagna Louise chez Silveira où elle avait recommencé à poser.

Dans l'atelier, la lumière matinale se jouait sur les étoffes précieuses, jetées dans un désordre savant. Toussard, grand décorateur lui-même, se plaisait à cette mise en scène riche, chatoyante, adroite, et dont mieux que personne il démêlait l'art et l'artifice.

Derrière la foule des portraits dressés sur les chevalets montait le haut châssis du plafond commandé par le comte Lévi. L'esquisse était terminée, Venise recevait le tribut des nations. La composition en était heureuse, les figures habilement groupées, et déjà l'on devinait par quelles fanfares de couleur l'artiste exalterait la gloire de la cité ducale.

Ayant agrandi son croquis, Silveira exécutait maintenant d'après Louise, l'étude qu'il reporterait ensuite sur la toile. Elle posait très haut, en plein jour, afin que la tête plafonnât, sembla vue d'en dessous.

Silveira traitait Toussard avec une politesse défiante et empressée, lui disant qu'il estimait et redoutait à la fois sa critique si sûre.

— Que pensez-vous, dit-il, de cette pochade d'après mademoiselle Kérouall ? J'ai étudié d'abord la ligne et le caractère, je voudrais maintenant trouver le ton, cette lueur nacrée qui fait d'elle la propre fille de Véronèse, comme sortie de son pinceau.

Toussard adressa quelques compliments judicieux, et Silveira, d'un air de mystère, alla chercher une autre

toile, où dans une esquisse déjà poussée la jeune fille était vue presque de face, souriant, et surprenante de vie. C'était sans nul doute ce qu'il avait jamais fait de plus libre, de plus sincère, de plus séduisant. Toussard en fut étonné et ravi et ne le cacha point. Ce qui surtout le frappait, c'est que l'artiste avait su découvrir une Louise tout autre et qui ne se montrait guère; une Louise presque insoupçonnée, d'un attrait plus troublant, et si différente de celle qui apparaissait orgueilleuse et lointaine sur un trône, parmi les nuages.

M. Toussard s'embarqua dans le courant de mars pour l'Amérique. A ce moment, l'époque des envois au Salon approchant, Silveira demanda à la jeune fille de multiplier les séances. Elle vint chez lui plusieurs fois de suite et posa longtemps. Il travaillait tantôt à la Vénus du plafond, tantôt au portrait, qu'il faisait en buste, les bras et les épaules nus.

— La prochaine séance sera sans doute la dernière, dit-il un matin. Je vous mettrai le manteau de pourpre et d'hermine et attacherai sur votre front la couronne ducale. Nous aurons ainsi l'effet complet. Mais ce que je suis inhabile à dire, c'est ma reconnaissance sans limites. J'ai tenté de l'exprimer en me représentant à vos pieds, parmi les peuples tributaires de la République. Je suis à jamais votre esclave.

Silveira comptait sur ce plafond pour établir sa réputation de décorateur. Célèbre déjà pour ses portraits, il aspirait à devenir le successeur, l'émule

de ces maîtres vénitiens qui jadis ornèrent de figures enchanteresses les palais et les églises de leur ville.

Au soir de ce même jour, toute seule dans son petit salon, Louise lisait. Fairy, pelotonnée sur ses genoux, offrait aux caresses son corps tiède et ses longs poils soyeux. Félicité était allée chez une amie et dans la paix de la nuit une douceur flottait.

Sur les murs, deux pastels que Lenoël avait donnés, la dame poudrée de Roslin dans sa robe à l'antique, et une fillette avec un singe par la Rosalba, montraient les splendeurs pâlies de leurs atours d'antan.

Les minutes s'égrenaient; neuf heures sonnèrent. Et cette soirée ressemblait à beaucoup d'autres.

Le timbre de la porte rompit le silence, retentit longuement.

« Qui peut venir si tard ? se dit Louise. Éliane peut-être?

Pourtant une inquiétude se glissait en elle.

Rosalie annonça que M. Louis Robert demandait à parler à mademoiselle, tout de suite.

Dès qu'il entra, Louise sut d'une façon certaine que ce soir ne serait pas comme les autres, que déjà les instants qui couraient portaient le poids d'une chose inconnue, terrible peut-être, qui venait à elle.

— Le docteur Lenoël, dit-il, est obligé de partir cette nuit même pour un long voyage : il vous envoie chercher.

Elle se leva vivement, fut prête tout de suite.

Dehors dans le ciel clair et sans étoiles, la lune

filtrait à travers les nuages. Elle pensa que ce départ non plus n'était pas comme les autres, avait un air singulier, effrayant.

En voiture, par un effort de tout son courage, elle dit :

— Qu'est-il donc arrivé? Je l'avais vu hier.

— C'est une dépêche reçue dans l'après-midi ; il est mandé en loute hâte à Madère auprès d'une malade dans un état grave. Il vous expliquera.

Et Robert se tut, mais dans son silence Louise sentait la sympathie passionnée, la pitié discrète et sa détresse s'en augmentait.

Rue d'Offémont, dès qu'elle eut franchi le seuil de l'hôtel, la hâte et le désordre de ce départ subit apparurent. Des malles, des sacs épars, les portes ouvertes, partout des gens qui attendaient.

Dans la chambre à coucher, deux bougies seulement brûlaient, comme deux petites larmes de feu, tremblant au milieu de l'ombre où tout se noyait. Le froid et la peur la raidissaient toute.

Il entra. Il semblait très grand, indistinct et mêlé à la nuit. Il la prit entre ses bras, ainsi qu'il avait coutume de le faire, l'assit sur ses genoux, dans un fauteuil. Mais, elle restait muette et glacée, et, lorsqu'il voulut s'unir à elle par les lèvres, cette âme si docile d'ordinaire, si prompte à s'émouvoir, ne vola pas vers lui.

Alors, d'une voix que la douleur bris?it, il lui parla.

— Louise, je dois partir tout à l'heure, et tu me

tiens au cœur si profondément, qu'à te quitter ainsi, c'est comme une part de moi-même qu'on vient m'arracher. Je suis appelé auprès d'une mourante et je ne saurais faillir à cet appel.

Un grand frisson traversa Louise. Elle comprenait. L'ombre évoquée un soir là-bas, dans le clair salon de Villeneuve, était venue.

Lenoël continua :

— Ma pauvre enfant, dans cet inconnu, dans cette vie d'angoisse qui m'attend là-bas, je ne puis plus t'assurer de rien, ni rien te promettre, et j'ai perdu jusqu'au courage de te consoler. A toi qui as été ma joie délicieuse, à toi qui avais mis en moi ta confiance et ton bonheur, j'apporte cette souffrance, dont je sens plus que toi toute l'horreur. Et le sort affreux qui nous sépare, je n'ose même pas le maudire ni l'interroger. Souvent je me tourmentais de l'avenir, te voyant si jeune auprès de moi. Et maintenant, c'est moi qui m'en vais vers une destinée incertaine, alors que je te chéris plus que moi-même.

» Écoute-moi, mon enfant aimée, écoute le dernier vœu que je forme. Je laisse auprès de toi mon ami le plus cher. Il te sera un soutien sûr, accorde-lui toute ta confiance : il en est digne. Dans mon infinie tristesse, j'aurai quelque soulagement à penser que Robert veille sur toi.

Louise ne disait rien, inerte, transie jusqu'aux os. Quelques larmes s'étaient figées sur ses joues; autour d'elle tout s'abîmait ; les murs, les deux nymphes sombraient dans une brume livide.

Il la regardait, la tenant à demi couchée dans ses bras, égarée presque, pauvre épave flottant sur une mer désolée. Et il lui sembla que, dans cette chambre aimable et familière où il l'avait eue si souvent au gré de son caprice et de sa fantaisie jamais lassés, il menait à cette heure la veillée funèbre de leur amour.

Il restait immobile, afin de lui ménager ces instants d'oubli, comme à un enfant endormi au milieu de grandes souffrances.

Alors il pensa à l'autre, à celle qui de si loin poussait vers lui ce cri d'agonie. Et toute sa jeunesse se leva, repassa distincte au fond de sa mémoire.

Il se retrouvait étudiant, l'élève préféré du professeur Duchastellier, l'illustre savant qui, le premier, sut conduire et dompter la mystérieuse hystérie. Au milieu de la bande hurlante de ses femmes, il apparaissait souverain et terrible, provoquant, apaisant les crises furieuses, remontant à la source du mal pour l'étudier et s'en rendre maître.

Mais ce puissant génie avait l'âme dure et cupide; l'intérêt, l'ambition réglaient sa vie.

A travers un souvenir toujours poignant, Lenoël évoquait cette Germaine qui passait ainsi qu'un rayon dans l'austère maison de son père.

Il ferma les yeux pour mieux retrouver cette grâce dont sa jeunesse à lui s'était tant émue. Adorable, fine et rare, et d'intelligence supérieure, elle avait été victime des plus bas calculs, mariée à dix-huit ans au fils d'un ami de son père, du raffineur Darsier,

riche de quinze millions. Eugène Darsier, enfant unique, maigre, rachitique, portant la tare héréditaire léguée par sa mère phtisique, était candidat à la tuberculose.

Mais le docteur Duchastellier ne voulut rien savoir, ébloui, fasciné par la grande fortune. Jacques Lenoë assista à ce sacrifice auquel, la jeune fille soumise aveuglément à son père, se prêta.

Peu à peu cependant, elle connut le regret de sa vie engagée dans des liens déplorables. Un jour, le hasard les réunit, et bientôt Germaine, tombait dans les bras de Jacques Lenoël.

Ce fut alors entre eux une de ces passions, où toute l'ardeur des sens, tous les rêves de l'imagination, sont intéressés.

Elle était séduisante infiniment, spirituelle, d'âme audacieuse et libre; lui, que déjà l'on nommait le « beau Lenoël » , avait ce charme prenant, ce don de parole qui devait subjuguer tant de cœurs. Ils s'aimèrent follement. Leur liaison dura près de trois ans ; puis, le mari fut averti, ne put douter de son malheur. Comme elle rentrait, un soir, toute frémissante encore, Germaine le trouva qui vomissait le sang, pleurait, voulait se tuer. Saisie d'une immense pitié, elle promit de ne plus revoir son amant. Et elle tint parole. Jacques Lenoël resta écrasé de douleur; un instant il songea à disparaître, mais la force de l'instinct, sa fierté peut-être et sa haute raison le sauvèrent. Il s'enterra à Villeneuve, dans cette maison qu'il devait ensuite acheter.

Au bout de six mois il en sortit, non pas consolé, mais repris par la vie, par le besoin d'employer ses hautes facultés. Et la vie l'accueillit, lui fut brillante, triomphante, mais la blessure ne guérit pas.

Cependant Eugène Darsier, consumé de phtisie, et sa femme résignée, traînaient de station en station leur morne existence. L'été, ils fréquentaient les altitudes, ou s'isolaient dans un des châteaux où s'étalait leur inutile richesse. Et, l'hiver, ils s'en allaient de plus en plus loin, chaque année, vers lea climats plus chauds, à mesure que s'aggravait le mal implacable.

Depuis dix ans, peut-être, Jacques était sans nouvelles de Germaine, sauf celles que, parfois le hasard lui donnait.

Mais, ce matin même, une lettre de Madère lui avait appris la mort d'Eugène Darsier. Germaine écrivait : « Je suis très malade, je me crois perdue, je vous supplie de venir. »

Dans la journée, une dépêche avait suivi, cette dépêche éplorée l'appelant sur l'heure.

Et il partait, s'arrachant à cette enfant inconsciente sur ses genoux, pour aller rejoindre l'autre, presque expirante peut-être, aimée encore.

Et pour toutes deux son cœur se déchirait.

Un coup discret fut frappé à la porte, une voix dit :

— Il est temps que monsieur parte pour la gare.

Louise tressaillit : elle se suspendit en sanglotant

au cou de son ami, et tout son pauvre être secoué jusqu'en ses racines criait son désespoir.

Dans un dernier spasme, de nouveau elle s'évanouit.

Alors, pieusement, il la porta sur un divan, lui baisa le front. Et, le visage baigné de larmes, il sortit,

— Mon ami, — dit-il à Robert qui l'attendait, — ne m'accompagnez pas, restez auprès d'elle.

Et, embrassant son élève :

— Je vous la confie, dit-il.

Vers minuit, Robert ramena Louise encore défaillante. Dans la nuit claire, la lune, sous les nuages, jetait comme en une chambre de malade de pâles lueurs de veilleuse.

Ce matin-là, Louise reçut deux lettres. L'une, venait d'un notaire qui la priait de passer à son étude pouraffaire la concernant. L'autre était de Silveira. Silveira suppliait, menaçait, envoyait deux pages de points d'exclamations qui avaient l'air de bondir du papier.

Son plafond devait partir le surlendemain pour le

Salon et Louise ne lui avait pas donné la dernière pose.

Chaque jour elle remettait et maintenant, si elle ne venait pas, elle le réduisait à la honte et au désespoir.

C'est que chaque jour, regardant le ciel et la terre, et les rangées d'arbres qui commençaient à verdir, elle se disait : «Est-ce aujourd'hui que j'aurai le courage de franchir la barre d'appui de ma fenêtre et d'aller m'abîmer sur le trottoir, inerte, délivrée enfin? »

Mais elle ne le faisait pas, d'abord par une horreur naturelle, plus forte que sa souffrance ; ensuite, à cause d'une colère sourde, qui, glissée en elle, la soutenait, l'empêchait de succomber à l'accablement.

Depuis cette nuit où, dans une inconscience traversée de lueurs déchirantes, elle avait senti autour d'elle la protection et le dévouement silencieux et passionnés de Robert il était venu la voir plusieurs fois. Et elle, feignant un calme qu'elle n'éprouvait pas, lui avait arraché peu à peu les détails de ce drame d'amour qu'elle connaissait mal. Elle voulait savoir quels droits avait eus cette disparue de se lever ainsi, et de venir toute-puissante lui prendre son ami presque dans ses bras.

Et ce qu'elle apprit ne la calma pas, ne lui apporta aucun apaisement. Car depuis près de douze ans qu'elle avait rompu avec Jacques Lenoël, en sachant qu'elle brisait sa vie, cette femme, loin de celui qu'elle avait

aimé, se consacrait à d'autres soins, à des devoirs qu'elle jugeait impérieux. Et maintenant elle l'appelait, se disant mourante. Louise ne croyait pas à cette mort si proche, car pour mourir, cette malade n'aurait pas eu besoin de lui, et c'était pour vivre qu'elle le demandait si éperdument.

De Lisbonne, avant de s'embarquer, Lenoël avait écrit à Louise une lettre toute palpitante d'inquiétude, de tendresse, de regrets. Mais quoi! il la quittait.

Le soir de son départ, alors qu'il la tenait défaillante entre ses bras, il n'avait pas dit un mot pour la rassurer, ne lui avait laissé aucune lueur d'espoir, se gardant de promettre qu'après avoir volé au chevet de cette amie ancienne il reviendrait à elle, l'amie des jours présents. Non, il s'en était allé pour toujours, la sacrifiant, la confiant à Robert, comptant qu'il la consolerait, l'épouserait peut-être.

Elle songea : « Il voudrait qu'aucun remords, aucune tristesse ne gâtât le bonheur qu'il a retrouvé. »

Puis elle se souvint de ce qu'un jour lui avait dit sa tante :

— Tu n'es qu'une petite demoiselle de modes, tu ne peux pas lutter avec les femmes de son monde, qui sont de plain-pied avec lui.

Et cependant personne moins que lui n'avait le préjugé du rang social, et elle se souvint que jadis en Allemagne il n'hésitait pas à la présenter à une princesse, à un commandant de corps d'armée.

Ce n'était donc pas pour cela c'est parce qu'il pré-

ferait l'autre qu'il était retourné à elle, et cette pensée fut à Louise la plus intolérable de toutes.

A quoi se résoudrait-elle? Elle ne le savait encore. Une ressource restait toujours, et, en attendant, elle tâcherait de ne pas donner le spectacle de l'abattement et du désespoir. Elle se prépara à se rendre chez Silveira.

Le peintre, en la voyant, poussa des cris de joie, eut sa mimique habituelle. Dans son costume de satin noir, il se découpait sur le jour comme une ombre chinoise élégante et absurde.

Puis il s'approcha d'elle, et, d'une voix faussement émue :

— Pauvre petite, dit-il, on a eu du chagrin, beaucoup de chagrin. Mais il ne faut plus. Jolie comm» cela, les amis ne manquent pas.

Louise, indignée, voulut répondre ; puis, craignanl d'en trop dire, d'éclater, elle feignit de ne pas comprendre.

A sa grande surprise, elle s'aperçut que Silveira re< mençait à travailler au portrait. Il y ajoutait des effets de lumière, des ombres, qu'il obtenait au moyei de jeux de rideaux. AprÔ3 s'y être occupé prè3 de deu: heures, il dit :

— Maintenant, vous allez être Venise, je vais vous mettre le manteau et la couronne.

Et il l'attira vers le profond divan que surmontai] un dais de soie rose. Alors, faisant le geste de h attacher le manteau, il lui enlaça la taille, et, de soi autre main, essaya de la renverser parmi les cous-

sins. Elle, frémissante, pleine de force, se redressa.

Essayant de la ressaisir, il dit :

— Petite chérie, ne te fâche pas : je serai, moi aussi, un ami très gentil, aussi gentil que l'autre.

Elle lui échappa encore, et, passant derrière un chevalet, le fit glisser. Une énorme palette, qui s'y trouvait accrochée, vint s'étaler contre Silveira; sur son costume de satin noir s'écrasèrent les vermillons, les bleus, les chromes et les cinabres, toute la gamme éclatante et chantante d'un coloriste. Et ainsi il ressemblait à quelque pitoyable arlequin, au lendemain du mardi gras.

Au milieu du désarroi, Louise prit son chapeau pour s'enfuir. Arrivée à la porte, elle vit que le verrou avait été tiré. Elle le repoussa. A ce moment, un grand coup de sonnette retentit, et, tandis qu'elle descendait elle rencontra Mrs. Bartlett qui, superbe et altière, montait l'escalier.

Dans la rue, Louise se sentit plus calme. A se défendre contre cette ridicule agression, un peu de la colère amassée en elle pour une bien autre cause s'était dissipée. Elle suivit la ligne des arbres du long boulevard ; mais la douceur des choses ne la pénétrait plus; elles étaient devenues lointaines étrangères, hostiles, et la clarté du ciel de printemps tombait sur elle, cruelle et froide. Les regards même, dont l'hommage et la caresse jadis la flattaient, maintenant lui paraissaient irritants.

Elle sauta dans un fiacre, donna au cocher l'a

dresse du notaire : « M. Dumont des Pallières, rue Grenier -Saint- Lazare. » Un besoin d'activité, une fièvre la tenait ; elle voulait s'étourdir, s'employer à des besognes fastidieuses, tuer les heures, toutes ennemies.

Et puis que savait-on? Cette maigre bête qui la traînait pouvait s'emporter, la précipiter sur le pavé. Et alors tout serait fini, et lui, là-bas, dans son île fleurie, aurait tout de même, quand il l'apprendrait, une peine cuisante.

Au second étage d'une maison délabrée, elle sonna.

Dans l'étude, quatre clercs griffonnaient sous le jour triste que les vitres sales recevaient d'une cour étroite. Des cartonniers grimpaient jusqu'au plafond, bourrés d'actes et de contrats, enregistrant des volontés défuntes qui dormaient sous la poussière.

Les quatre clercs, levant la tête, restèrent éblouis. Un flot de lumière, soudain, éclairait la pièce morne. Aucun n'écrivit plus.

— Monsieur Dumont des Pallières? dit Louise. Veuillez lui annoncer mademoiselle Kérouall.

Quand elle fut introduite, un maigre vieillard s'inclina, lui fit signe de s'asseoir.

Il avait un fin profil d'oiseau, des cheveux blancs ramenés en toupet, et son œil tout rond jetait sur le monde un regard plein d'innocence.

L'austérité du cabinet s'ornait d'un grand portrait du comte de Chambord, au bas duquel apparaissait une dédicace. Tout autour se rangeaient dans des

adres modestes les membres de la famille royale. Mais m devinait qu'ils étaient là par déférence pour elui qui reposait enseveli sous les plis du drapeau )lanc : de cœur, l'humble officier ministériel ne s'était amais rallié à la branche cadette.

Maître Dumont des Pallières prit une enveloppe, jp tira une lettre :

— Voici la communication que je reçois de mon :lient le docteur Lenoël, et qui a motivé l'invitation me je vous ai adressée. De Madère, où il réside actuellement, il me fait part de son projet d'offrir m donation à mademoiselle Kérouall une maison sise i Villeneuve-Saint-Georges, avec jardin, dépendances, ît tous objets la garnissant. Il désirerait qu'à titre le faveur y soient maintenus, comme gardiens, monsieur et madame Sorbier qui, depuis longtemps, j sont domiciliés. Ces deux personnes jouissent l'ailleurs d'une pension provenant d'un legs fait par nonsieur Lenoël père, chez qui Sorbier fut domesique.

» Il sera nécessaire, dit le notaire en interrompant et exposé, que je sois nanti de quelques pièces pour ï rédaction du contrat. J'aurai besoin de votre acte e naissance et de l'autorisation de vos parents, puisque raisemblablement vous n'êtes pas majeure. Ces propos, qu'elle avait écoutés en silence, furent our Louise un subit éclaircissement. Une lettre, venue e Madère l'avant-veille, lui était restée en partie scure : « Dans mon chagrin profond, écrivait enoël, je vous supplie de me donner une marque

d'amitié qui me sera infiniment précieuse. Vous en aurez l'occasion cette semaine, ne la repoussez pas... »

Quand le notaire eut cessé de parler, Louise se leva. Elle était t:ès pâle, mais sa voix demeurait ferme.

— Monsieur, dit-elle, je suis reconnaissante au docteur Lenoël de son intention généreuse, mais je ne veux rien accepter. Vous aurez la bonté de l'en informer.

Maître Dumont des Pallières regarda cette jeune fille debout devant lui, et sa figure de vieiloiseau polaiie se figea de surprise. Puis il demanda :

— Y a-t-il à ce refus quelque motif que je puisse transmettre à mon client?

— Dites-lui, monsieur, que cette habitation est bien trop luxueuse pour une personne de ma condition. Dites-lui aussi qu'il est possible que d'ici peu de temps je quitte Paris.

Cette seconde raison sur laquelle portait son refus lui était venue subitement, et ne répondait à rien qu'à l'idée de faire sentir là-bas que désormais elle se dérobait, devenait insaisissable et mystérieuse. Elle ne prévoyait guère que ces paroles prononcées au hasard auraient un pouvoir singulier d'incantation et de prophétie...

Chez elle, quand elle rentra, Robert l'attendait. Il lui rendait visite une ou deux fois la semaine et gardait toujours tant de mesure et de discrétion que, malgré ce qu'il y avait entre eux de délicat, il ne la choquait

jamais. Sa passion, qu'il s'efforçait de cacher, s'adoucissait, se trempait de tendresse.

Louise était vivement touchée, mais, c'était tout. A côté de l'incomparable charme de Jacques Lenoël, trop souvent les façons de Louis Robert lui avaient paru frustes et sans grâce.

Ce soir-là, il venait annoncer qu'il s'en allait pour quelques jours. Sa mère le demandait, « s'ennuyait après lui ». Il serait de retour au commencement de mai.

Puis ils parlèrent de l'absent, comme ils faisaient toujours, puisque aussi bien il était le grand lien qui les unissait. Louise ne montrait pas toute sa misère et. avidement elle questionnait. Robert aussi recevait des nouvelles de Madère : le docteur avait trouvé madame Darsier dans le plus triste état; minée de consomption, elle luttait en outre contre une crise aiguë, une pleurésie infectieuse.

De cette Germaine Duchastellier jadis éblouissante de fraîcheur et de santé, il ne subsistait plus qu'une pauvre créature hâve, défaite, héritière lamentable des richesses et des tares physiques de son mari, traînant comme une malédiction le châtiment de ce mariage accompli dans les plus bas calculs de l'avarice.

Auprès de cette femme à laquelle il avait été attaché passionnément, Lenoël restait abîmé de douleur et de pitié.

Toutefois Robert n'en doutait pas : il irait jusqu'au bout, ne déserterait pas, serait la proie

de cette mourante qui avait déjà tant pesé sur sa vie.

— Je serai absent une semaine au plus, ajouta le jeune homme. Le docteur Lenoël m'a confié une par tie de sa clientèle et mon voyage est très inopportun. Mais les souhaits des personnes âgées ont quelque chose de sacré : on se dit que ce sont peut-être les derniers qu'elles forment. De cinq enfants que nous étions, — dit-il avec mélancolie, — il ne reste plus qu'une fille mariée dans le pays, et moi, le plus jeune.

Avant de se retirer, très timidement, il demanda la permission d'envoyer quelques fleurs.

— En ce moment, notre Provence est un jardin, les roses poussent jusque dans le creux des rochers, et vont se mirer dans la mer bleue.

Et ils se quittèrent comme on se quitte sans cesse, confiant dans les lendemains, inconnus et menacés.

Le 30 avril au soir, vers six heures et demie, Louise, dans les salons de modes, chercha sa tante.

— Elle vient de s'en aller, dit la caissière, madame Block l'a fait appeler.

Louise partit seule.

Dehors, sur le ciel clair, l'or et les roses du couchant étaient répandus. Elle pensa : « Cette soirée serait charmante si je n'avais pas envie de mourir. »

Elle tourna à droite dans la rue de la Paix, et rien ne l'avertit que cette porte, sous laquelle elle entrait deux fois par jour depuis près de cinq ans, elle ne la franchirait jamais plus.

Il faisait si beau qu'elle s'en revint par la rue de Rivoli et les Champs-Elysées. Elle marchait, perdue dans un nuage formé par sa tristesse. Au bout de la rue Castiglione, sur la terrasse des Tuileries, les deux bronzes de Cain se dressaient. Et soudain une vision se leva, tout un autre passé oublié, caché depuis longtemps par une vie nouvelle, se montra. Entre les groupes de bêtes féroces, dans une matinée d'un printemps, lointain déjà, elle revoyait Fernand Epstein. Elle se revit elle-même, pleine de trouble et d'effroi...

Que d'événements depuis, que de misères, que de joies, disparues aussi !

Elle continua sa route.

Avenue de Villiers, sa tante n'était pas revenue, Louise l'attendit plus d'une heure.

Défaite, décomposée, Félicité entra enfin et se laissa tomber sur un fauteuil.

— Il arrive une chose inconcevable, dit-elle. Qu'y a-t-il eu entre Silveira et toi ?

— Il y a eu qu'à la dernière séance il a été insolent et brutal et que je m'en suis allée aussitôt.

— Et pour ce portrait qu'il faisait de toi, dans quel costume as-tu posé?

— Il m'avait demandé d'apporter un corsage décolleté que j'ai mis deux fois.

— Eh bien, ma pauvre enfant, tu es au Salon : madame Block qui était au vernissage avec son fiée vient de me l'apprendre. Tu es en nymphe, toute nue, sur un fond de feuillage... Quelle infamie, mon Dieu, quelle infamie !

Et Félicité essuya ses yeux en pleurs.

— On s'écrasait devant le tableau; beaucoup de urnes te reconnaissaient, on chuchotait, on riait.

C'était un scandale, mais c'était aussi un triomphe : car on dit que ce misérable a fait un chef-d'œuvre. Il a donné à la figure une expression si voluptueuse, si provocante, que tous les hommes restaient plantés ■levant, les regards allumés.

Elle se tut, de nouveau gagnée par les larmes.

— Madame Block a été très bien, fit-elle ensuite Elle n'a pas douté un instant que tu ne fusses victime d'une scélératesse, et elle a chargé son frè.e de voir des membres du jury, afin qu'ils obligent Silveira à retirer la toile ou du moins à atténuer la ressemblance. Mais demain matin le Salon est public, et quel moyen d'agir d'ici là? Ah! si monsieur Toussard était à Paris, les choses ne se passeraient pas ainsi, ce drôle trouverait à qui parler.

Elle ne disait rien d'une autre protection, qui, celle-là, eût été toute-puissante, dont l'absence sans doute causait tout le mal, mais qu'il eût été trop cruel d'évoquer.

Louise, gardait le silence, atterrée, devant ces catastrophes sans nom, qui s'accomplissaient, et elle songeait :

« Où me cacher, comment disparaître? »

La vie devenait vraiment trop terrible.

Très avant dans la soirée, elles se tinrent désolées via-à-vis l'une de l'autre. Félicité avait perdu sa vaillance.

Par la fenêtre entr'ouverte, on sentait la nuit très douce, l'air tout chargé des effluves du printemps. Et, voyant fuir ces voûtes d'arbres, le long desquelles jadis elle laissait errer sa rêverie, Louise se disait :

« Maintenant je ne désire plus que la fin de tout. »

Au matin, Félicité, la figure meurtrie par le chagrin et l'insomnie, parut auprès du lit où dans la fièvre et lé cauchemar, la jeune fille s'était débattue.

— Je m'en vais là-bas, dit-elle, il faut faire face à l'orage, expliquer, se défendre. Toi, ma pauvre enfant, tâche d'être calme. Les pires ennuis n'ont qu'un temps, tout s'use, tout s'oublie. Mais le coup est dur...

Restée seule, Louise prit Fairy sur ses genoux. Le petit être innocent, qui palpitait tout contre elle, c'était maintenant son unique joie. Et elle lui disait :

« Tu ne sais pas, toi, ce qui est arrivé et ton amitié est la seule en qui je puisse m'abandonner sans souffrir. »

Elle eut la visite d'Éliane. Hélas! Poncelet n'avait rien obtenu. Ce misérable Silveira affirmait que Louise

s'était prêtée à poser l'ensemble, puisque d'ailleurs elle ne lui refusait rien. Au reste, il comptait bien lui offrir le beau portrait en buste qu'il venait de terminer, seul le cadre qu'il faisait faire en retardait l'envoi.

— Je ne suis pas allée encore au magasin, dit Éliane, je suis bien sûre que tout le monde prendra votre parti, mais que cette histoire est donc pénible pour vous, ma pauvre amie!

Et tout en se désolant, la petite madame Poncelet avait des airs de matrone sage, à l'abri désormais de pareilles aventures.

Le courrier apporta à Louise tout un paquet de journaux. Elle ne s'étonna pas, — plus rien ne l'étonnait, — mais elle se raidit contre de nouveaux assauts. C'étaient les comptes rendus du Salon , marqués au crayon bleu à l'endroit où il était question de la Nymphe de Silveira.

« Ce tableau est très séduisant, remarquait un des plus autorisés, critiques d'art, et cette fois le peintre a pris son inspiration chez Giorgione, ce maître mystérieux dont les figures chaudes luisent voluptueusement au milieu de bois obscurs... »

Certains reprochaient à l'artiste d'avoir donné à sa nymphe une expression trop hardie. « Je pense qu'elle aura tôt fait de lever un satyre, affirmait le feuilletoniste d'un journal sérieux, j'en prends à témoin les messieurs qui se pressaient devant elle. »

Dans une feuille mondaine, Louise lut cet entrefilet :

« Monsieur Silveira a exposé une jeune personne

délicieusement jolie, et sans vains atours. On dit que des acheteurs se sont déjà présentés. S'agit-il de l'œuvre ou du modèle?... »

Une autre :

« Cette nymphe serait un portrait. Diable ! Le renseignement est complet, et l'on écrirait volontiers au bas de cette alléchante image ces trois adverbes, qu'un peintre adressait jadis à une comédienne célèbre : « Où? Quand ? Combien? On assure qu'il faut chercher du côté de la rue de la Paix. »

Exaspérée, Louise jeta les journaux à terre, les foula aux pieds. Mais, regardant les bandes, elle s'aperçut que toutes portaient la même écriture et qu'elle la reconnaissait.

Au début de sa liaison avec Lenoël, plusieurs lettres de cette main féminine, pleines de haine, de menaces, lui étaient parvenues. Et elle avait été certaine que ni le dépit théâtral de madame Alice Cointel, ni les extravagances puériles de madame de Couza ne se seraient exprimées avec cette âpreté furieuse et vengeresse. Elle avait deviné une autre femme, obligée sans doute à se dérober dans l'ombre, d'où elle lançait ses traits empoisonnés.

Elle se rappela aussi un propos de Lenoël qui l'avait frappée.

— Les anciens, avait-il dit, étaient de grands symbolistes ; ils ont inventé les femmes à chevelures de serpents.

Et comme il n'avait rien ajouté, elle supposa qu'il ne pouvait nommer celle qui lui inspirait cette réflexion.

Félicité rentra, s'efforçant de paraître calme, mais elle avait été au supplice toute la journée et son visage gardait la trace de son long effort de courage.

— Le magasin a été parfait, dit-elle, toutes ces -lemoiselles t'ont défendue avec ardeur. Les clientes, -c'est autre chose : quelles rosses! Leur indignation, j'aurais pu dans bien des cas la calmer, cela ne m'eût pas été difficile, tu peux m'en croire. Madame Block s'en est chargée d'ailleurs, supérieurement.

Monsieur Silveira a commis une infamie, a-t-elle dit, mais la vérité se saura bientôt. Hier, au Salon on désignait déjà celle qui a posé cette nymphe dont le visage seul est emprunté à la pauvre Louise. »

» Et ces paroles en ont fait blêmir et rougir plus d'une. D'autres étaient stupéfaites; d'autres souriaient. C'a été un défilé sans fin. Il est même venu des hommes qui regardaient, curieux et sournois.»

Cet incident parisien fut pendant plusieurs jours, l'amusement pervers et frivole des âmes désœuvrées. Et cette société, assurément la plus polie et la moins hypocrite qui soit, trouva son divertissement habituel à cette infraction aux lois de pudeur et d'honneur, lentement établies au cours de siècles sans nombre, au-dessus des instincts asservis et domptés.

Louise reçut encore beaucoup de journaux et de lettres. Ils étaient remplis d'hommages, d'injures, de déclarations d'amour, et d'offres d'argent. Sur une enveloppe elle lut cet en-tête : Folies-Capucines. Elle

la déchira. On lui proposait un engagement pour la saison prochaine, à des conditions magnifiques. Elle n'aurait qu'à se montrer dans le personnage de Vénus, u:ie Vénus — « art nouveau » — ornée de perles, de coquillages, de coraux et d'algues, et qui sortirait des flots (de l'eau véritable). Au « deux », Vénus devenait cocotte : les toilettes somptueuses seraient fournies par l'administration. Il y aurait dans cet acte un pas de danse à exécuter dans le décor du Moulin- Rouge. Au « trois», Vénus est amoureuse d'un officier français, elle se fait religieuse ambulancière, le suit au Tonkin. Il est blessé, elle le soigne, l'arrache à la mort. Au dernier acte : apothéose. Vénus, en cantinière, enveloppée du drapeau français, chante la Marseillaise avec chœur. « Si nous donnons tous ces détails, — disait en terminant le directeur, c'est sur la prière de l'auteur du scénario. — Il espère que vous serez séduite par sa nouveauté et son intérêt comme nous l'avons été nousmêmes. »

Louise se prit le front dans les mains, se demandant si elle perdait la raison, ou si c'étaient les autres, tous acharnés à l'assaillir, à l'entraîner en quelque ronde éperdue.

Les choses se calmèrent peu à peu, Mais un soir en revenant du magasin, Félicité dit à Louise.

— Nous avons causé de toi, madame Block et moi, et nous pensons que tu ferais bien de t'absenter quelques semaines. Va assister au mariage de ta sœur, comme tu le lui as promis.

L'idée de s'en aller là-bas « être de noces », comme on

dit dans le Bordelais, remplit Louise d'effroi. Ouï certes, elle avait promis. Mais c'était au temps des jours heureux, alors que tout lui souriait, lui était facile. Maintenant elle n'aurait plus le cœur à se mêler aux fêtes de famille. Et puis elle redoutait que le petit bureau de poste local s'encombrât de journaux, où des notes encadrées l'insulteraient.

Elle répondit à sa tante qu'elle irait plutôt en Angleterre, où l'invitait depuis plus d'un an une certaine Georgette, mariée là-bas, et qu'elle avait connue au magasin.

Mais au fond elle ne songeait qu'au moyen de disparaître tout à fait.

Il arriva encore quelques lettres, et plusieurs feuilles illustrées qui la représentaient en des poses ridicules ou obscènes. En première page d'un journal, elle lut : « Le tableau sensationnel du Salon, la Nymphe de Silveira, a été acquis le jour même de l'ouverture. L'acheteur serait le comte Kowieski, ce riche boyard dont les collections sont célèbres. Le chef-d'œuvre du peintre vénitien irait donc orner en Russie un des châteaux où ce grand seigneur entasse des trésors d'art. »

« Tant mieux, se dit Louise, du moins ne restera-t-il pas en France. »

Mais le nom aussitôt lui rappela cette comtesse Kowieska, si belle et follement élégante, qui venait au magasin. Depuis l'été, on ne l'avait pas revue, et maintenant Louise se souvint du propos tenu par une de ces demoiselles. — « Vous savez, la comtesse Kowieska

a lâché son mari pour s'en aller avec un ténor. — Il n'y a que les femmes du monde pour être aussi bêtes. Nous autres, nous sommes fixées sur ce qu'ils valent, ces beaux grimés. »

Depuis près d'une semaine Louise, se tenait enfermée. Du haut de son balcon, elle apercevait la masse sombre des arbres, les lignes des rues et des avenues, et de cette ville immense étendue à ses pieds, elle croyait entendre des insultes monter jusqu'à sa pauvre chambre. Elle qui avait été la fête des yeux, se sentait maintenant en but au mépris, et cette pensée l'accablait, s'ajoutait à l'autre douleur plus âpre et poignante et qui déjà lui paraissait insupportable.

Au soir, elle se résolut à sortir. Elle s'en irait par les quartiers populeux jusqu'aux berges où la Seine traverse de lointains faubourgs. Le miroir familier de l'eau, en qui depuis sa petite enfance elle regardait se pencher et trembler la forme des choses, elle s'y pencherait à son tour. Et alors elle verrait. Cette rivière toute claire, et luisante, pleine de reflets 3leus et de nuages blancs épars comme des vols de

colombes, elle s'y glisserait volontiers avec le fardeau de sa misè/e.

Par les rues que ne fréquentent pas les équipages, elle atteignit le quai de Passy, et suivit le pavé qui borde le fleuve. L'eau filait rapide, accrue par les pluies d'avril, et la force du courant fatiguait les péniches amarrées à la rive. Au-dessus des pyramides de pierres et de sable, des piles de bois, des sacs de charbon, les grues avançaient leurs becs de fer. Et cet endroit voué aux durs labeurs gardait sous l'éclat riant de la saison un aspect farouche.

Louise eut un frisson d'horreur.

Non, jamais elle n'entrerait dans ces flots souillés et grondants. Elle se figura son corps battant les pontons, heurté au passage par les bateaux-mouches, repêché par les mariniers, et venant échouer tout sanglant sur la berge, près des marchandises déchargées.

D'épouvante, elle s'enfuit.

Elle courut jusqu'à la montée du Trocadéro, se laissa tomber sur un banc, parmi les allées en labyrinthe qui s'emmêlaient sur la colline.

Et elle songea à ce qu'elle allait devenir. Le courage de mourir et le courage de vivre lui manquaient également.

Une femme prit place à côté d'elle. Sordidement vêtue, elle avait un aspect de lassitude, et un visage ravagé. Derrière elle, les grandes statues dorées de style Louis XIV, couchées autonr d'un bassin de marbre lui faisaient un fond de splendeur.

Louise l'observait, surprise, émue, envieuse presque

de voir un être porter si simplement sa détresse. Et d'être si inconsciente de son abjection, de ne pas savoir qu'elle faisait sous la belle lumière une tache sinistre, Louise l'admirait : « De nous deux, jugeaitelle, c'est moi la plus à plaindre, car, si elle souffre, c'est de froid ou de faim, et ces maux sont réparables, tandis que moi je souffre de ne plus connaître cette douceur d'être aimée qui m'était délicieuse, et je me désole parce que je suis à tous un objet de blâme et de raillerie. Ce sont des douleurs que, sans doute, cette pauvresse ne comprendrait pas, car elle doit avoir une idée peu compliquée des épreuves auxquelles une femme est soumise. »

— Pourriez-vous me dire l'heure qu'il est?

Au moment où la pauvre créature prononça ces mots, une toux violente la secoua, lui déchira la poitrine.

— Êtes-vous malade ? fit Louise avec intérêt.

Et dans sa poche elle chercha son porte-monnaie.

— C'est rien, fit la femme, c'est la fin d'une mauvaise bronchite. Voilà deux mois que j'ai quitté l'hôpital.

— Et maintenant, fit Louise, que faites-vous ?

— Autant dire rien, je ne suis plus forte à l'ouvrage. Je raccommode, je rapièce pour les mariniers, ceux qui n'ont pas de femme. J'habite par là, du côté de la rivière.

Et du doigt elle désignait le quai de déchargement d'où Louise s'était échappée.

Elle recommença :

— Pourriez-vous me dire l'heure, s'il vous plaît? Mon homme m'attend en bas, au ponton de l'Aima. 1! travaille à Bercy.

Louise restait étonnée. Alors il y avait quelqu'un qui guettait cette miséreuse, un homme qui, l'apercevant, viendrait à elle. Elle ne pliait pas seule sous le faix. Louise de nouveau l'envia. Puis, sortant un louis de sa bourse, elle le lui tendit.

La femme, qui s'était levée, s'arrêta, éblouie ; un éclair jaillit de ses yeux ternes. Et cet éclair, sous sa lueur fauve, faisait surgir en foule des rêves et des convoitises, une boutique de « troquet » brillante de lumière, et le zinc et les verres de vin, et la pâle absinthe, et l'ivresse brutale et bienheureuse...

Louise gravit la côte, prit une avenue et s'en vint lentement, traînant cette vie dont elle n'avait pas osé secouer le poids.

Le jour finissait. Sous les feux du soleil couchant, la ville embrasée se montrait dans une gloire d'apothéose. Et les êtres se découpaient chétifs et dérisoires sur l'or et la pourpre somptueusement tendus à l'occident.

Presque en face de sa maison, elle traversa.

Un coupé stationnait devant la porte. Elle en remarqua la caisse peinte en imitation de jonc et elle se souvint de la voiture toute pareille dont se servait jadis Fernand Epstein. Un homme en descendit. Il était grand et pâle, avec des moustaches si claires qu'elles semblaient blanches, et sa mise avait

cette élégance négligée que l'on voit aux gens riches. Il fit quelques pas, s'avança tout contre elle, et la regarda avec une attention minutieuse.

Elle, surprise, inquiète, se disait :

« Qu'y a-t-il, que va-t-il arriver encore?... » Mais rien n'arriva. La jeune fille l'entendit qui remontait en voiture, refermait la portière et s'éloignait. Elle s'enfonça sous la voûte de la porte cochère. Dehors, les dernières flammes teignaient d'orange les pierres de la façade et, dans l'ombre où elle pénétra, elle sentit tout à coup la fraîcheur, la nuit d'un caveau. Et cette impression lui fut bienfaisante...

Le lendemain matin, Rosalie présentait une carte : « William Smith, Esquire. »

— Ce monsieur dit que mademoiselle le connaît et le recevra.

Car, depuis peu de jours, il venait sans cesse des gens que l'on avait tous éconduits.

William Smith, Louise se le rappelait bien, c'était le secrétaire du comte Kowieski. Peut-être lui dirait-il que la Nymphe partait pour l'étranger. Elle le fit introduire.

William Smith, Esquire, avait des yeux de jais, les cheveux noir bleu, et le teint bronzé de l'extrême Midi. Mais sa raideur, sa tenue irréprochable le proclamaient britannique incontestablement. Il salua rapidement, en homme d'affaires, et dit :

— J'espère que vous êtes bien.

Puis, s'étant assis :

— Voulez- vous venir en Russie?

— En Russie ! fit Louise, saisie comme si déjà lui fussent apparus les glaces du pôle et les ours blancs.

— Précisément. Ne tremblez pas. Le comte Kowieski a acheté le tableau de Silveira qui vous représente.

— Qui représente ma figure! interrompit Louise indignée, car pour le reste...

— Oh ! je sais, vous êtes très correcte, très comme il faut, je vous connais depuis longtemps. Mais écoutez : le comte a voulu vous voir, et comme vous n'êtes pas sortie durant plusieurs jours, hier seulement il vous a aperçue. Il m'a chargé d'un message pour vi 'lis. Voulez-vous venir faire là-bas les honneurs de son château de Ma Folie, en Podolie? C'est une trÔ3 splendide demeure. Le comte n'y est pas retourné depuis le départ de la comtesse. Cette dame, comme vous l'avez appris sans doute, a eu une conduite 1 1 es incorrecte, étant partie avec un chanteur... Depuis lors, le comte, cruellement mortifié, est dans un état de grande dépression.

Mais la surveillance de ses immenses propriétés est devenue nécessaire et il est parti ce matin, pour un temps qu'il ne peut encore fixer exactement.

» Le comte est un homme paisible et mélancolique ; il a peu de volonté et beaucoup de magnificence.

» Je ne vous parle pas de sa générosité, car je sais, vous n'êtes pas occupée de votre intérêt, mais je vous dirai qu'en allant là-bas vous ferez une action

digne d'une personne de cœur. La société d'une femme distinguée et aimable sera certainement utile pour le tirer de cette tristesse où il est plongé. Et comme sur le tableau votre figure lui plaisait excessivement, je viens, connaissant vos qualités, m'adresser à vous.

De quelque façon que l'on considérât le dessein de William Smith, il ne différait pas beaucoup de celui de Jéhovah, qui, pour qu'Adam n'errât pas solitaire parmi les délices du jardin d'Eden, résolut de lui donner une compagne. Et peut-être Smith, qui était pieux, l'avait-il puisé dans sa Bible de poche, qu'il lisait chaque jour.

Il ajouta :

— Vous ferez ce que vous voudrez, et serez en tout votre maîtresse. Vous n'avez rien à craindre de cet homme doux et nonchalant, et comme, je suis sûr, vous êtes bonne, la pensée de le consoler vous sera agréable.

Doué de finesse, William Smith avait certainement choisi tout de suite les arguments les meilleurs pour toucher la pauvre Louise. D'ailleurs il était honnête et parfaitement sincère. Tl administrait avec une entière loyauté cette fortune rurale et industrielle d'une gestion difficile et compliquée, s'attribuant à lui-même des émoluments proportionnés à son zè^o, qui était considérable.

Le neuvième des douze enfants du Révérend Walter Smith, pasteur à Gibraltar, il avait été engagé tout jeune par le syndicat des Hôtels Internationaux,

ces carrefours du monde, où, de Sidney à Singapour et à Monte-Carlo l'humanité mange les mêmes grillades et les mêmes pickles, dans un décor somptueux, banal, et monotone à l'égal de ce Paradis dont elle ne tenta jamais au cours des siècles de varier le rêve.

Ce fut durant une saison à Rome qu'il rencontra le comte Kowieski. La vigilance, la fermeté, l'incorruptibilité, qu'il montrait dans ses fonctions de directeurgérant, émurent d'admiration le grand seigneur venu de ces régions boréales où la fraude et l'improbité se glissent sous les façons serviles, où la neige semble s'étendre sur les choses pour tout étouffer et amortir. Le comte Kowieski, rencontrant un employé scrupuleux, n'en put croire ses yeux. Il fit tout pour se l'attacher et finalement y parvint. William Smith devint son secrétaire, et le comte put vivre désormais à sa guise, dans l'apathie, la langueur et la négligence de tout.

Louise, muette, attentive, agitée, avait écouté William Smith. Et, tandis qu'il parlait, elle voyait dans l'infini des steppes mornes, se dresser avec ses hautes tours crénelées un château semblable aux burgs du Rhin.

Sans doute, elle avait songé à disparaître, mais tout à coup, la pensée de quitter Paris, la ville riante et fleurie, pour s'en aller en des pays sauvages, la remplissait d'effroi.

Et cependant, ce qui s'offrait à elle, c'était bien la réalisation inattendue et singulière de son secret désir. Elle échappait ainsi à ses persécuteurs.

rendait impuissantes leurs attaques; et, ce qui la touchait bien plus, elle mettait entre elle et celui qui l'avait quittée un abîme devant lequel il resterait dérouté. Elle se figurait sa surprise et sa douleur, et elle s'en réjouissait. Ce serait sa seule vengeance. Car elle savait bien que de loin il la suivait toujours avec un souci passionné. Les lettres venues de Madère et demeurées sans réponse, les questions à Robert, l'attestaient suffisamment. Et, dès lors, il la chercherait en vain à travers la terre immense.

Toutes ces idées, tumultueusement, passaient en elle, la jetaient dans un grand trouble.

— Monsieur, dit-elle enfin, j'ai traversé de cruelles épreuves, et mon courage n'est pas toujours aussi fort que ma misère. Depuis quelque temps, je vous l'avoue, je désirais sortir de ma vie, m'en aller n'importe où, et voici que maintenant votre projet me glace de crainte.

— Il ne faut pas, dit Smith, ce n'est pas raisonnable. Je vous invite à venir dans un pays charmant, où le climat est délicieux. C'est le jardin de la Russie, plein d'arbres fruitiers et de fleurs. Le château, bâti au xvme siècle par un architecte français, est un vrai palais. Vous y serez très heureuse. Vous autres Françaises, vous avez peur de tout! Réfléchissez. Dans cinq jours, vous me direz votre réponse. D'ici là je vais à Gibraltar.

Cette visite laissa Louise plus calme. Elle ne savait, elle n'arrêtait rien encore, mais du moins elle découvrait une issue, un moyen de fuir autrement que par un coup de désespoir.

Espérant trouver un peu de paix parmi les morts, elle s'en alla au cimetière Montmartre, mais, comme elle franchissait la grille, madame de Couza avec une amie descendait de voiture. Louise n'eut que le temps de se dérober derrière une chapelle.

Alors elle ne bougea plus de chez elle. Par su fenêtre l'azur profond du ciel entrait aveuglant, la blessant.

Aupiès de sa tante, non plus, elle ne trouvait nul réconfort. Lorsque celle-ci rentrait du magasin, Louise cherchait sur le visage de Félicité la trace des affronts subis à cause d'elle. Et, comme chacune croyait avoir causé le malheur de l'autre, elles s'entraînaient mutuellement dans une tristesse sans fond. Elles ne savaient plus que se dire, et le silence devenait entre elles pénible comme des reproches.

Et Louise pensait :

« Monsieur Toussard va revenir; elle se consolera. Mais, s'il me trouve là, je serai entre eux un sujet de malaise, de dissentiments et de chagrins. »

Enfin, le cinquième jour, celui qui devait ramener Smith, arriva.

Émue et tremblante, Louise cependant n'hésitait plus. Une nouvelle circonstance vint fortifier encore sa résolution.

Par le premier courrier, elle reçut une lettre de Robert, datée de la veille au soir. Retenu dans son pays à cause d'une indisposition grave de sa mère, il ne faisait que d'arriver à Paris et apprenait tout. Et il n'avait plus désormais qu'un désir: relever l'offense

mortelle faite à Louise, châtier le misérable. Il serait chez elle vers le soir et la conjurait de lui permettre de la venger.

Ce duel, la jeune fille sentit qu'elle devait l'empêcher à tout prix. Traître et spadassin, l'indigne Silveira devait connaître des bottes qui abattent l'adversaire sûrement.

Dans une vision qui la fit frémir, Robert lui apparut blessé, saignant, mourant. Et elle se figura aussi la vieille mère, là-bas, la paysanne provençale recevant la nouvelle qu'à Paris on lui avait tué son fils. Sans, perdre un instant, Louise écrivit à Robert :

« Mon ami, votre lettre me touche infiniment, mais je vous défends de vous battre. Je pars, je m'en vais pour longtemps. Conservez-moi un souvenir affectueux, et soyez sûr que le vôtre me restera toujours cher. »

A dix heures, Smith sonna. Quoiqu'elle l'attendît, Louise, en le voyant, fut effrayée. Il lui sembla que c'était le destin qui entrait chez elle.

Il la salua, puis il dit :

— C'est bien. Je vois, c'est décidé. Je pars ce soir. Vous aussi.

— Ce soir ! fit-elle consternée.

— Oh! ne soyez pas en peine, je me charge de tout. N'emportez pas de bagage, ce sera plus commode pour vous. Je préparerai tout ce qu'il faudra. Je vais envoyer un tailleur, une lingère, une couturière prendre vos mesures.

» Mais, dites-moi, votre femme de chambre ne vous accompagnera-t-elle pas ?

— Oh! non, fit Louise, je ne veux avec moi personne de Paris.

— Fort bien. Nous en trouverons une à Vienne.

» C'est entendu, alors. A six heures, à l'Hôtel Bristol.

Quand elle fut seule, elle s'abandonna à son chagrin, blottie dans les coussins du divan, elle sanglota, et Fairy, la petite chienne, à côté d'elle, se mit à gémir aussi.

Louise, l'embrassant, lui dit :

— Toi, tu viendras avec moi là-bas, dans l'inconnu. Et, tandis qu'elle lui parlait, l'idée la frappa que ce

petit être serait bientôt tout ce qui lui resterait de son passé, et que dans ses yeux, cachés sous les soies épaisses, elle chercherait sans doute les reflets des images qui s'y étaient formées.

De la visite de Smith, de ce qu'il lui proposait, Louise s'était gardée de rien dire à sa tante, dont elle devinait la désapprobation indignée.

Toujours Félicité avait craint le scandale, s'appliquant à sauver les apparences, tandis que Louise, ainsi qu'en avait bien jugé Toussard, était une imprudente, une romanesque. Et, quoique nulle ambition ne l'entraînât vers un sort dont elle pressentait la mélancolie, ce coup de tête, sans qu'elle s'en doutât peut-être, devait la compromettre irrémédiablement.

Le courage lui manquant d'affronter une explication et de déchirants adieux, elle avait résolu d'écrire à sa tante.

La suppliant de lui pardonner cette fuite, qui en ce

moment lui semblait la seule délivrance possible, elle ajoutait :

« Ne vous inquiétez pas, je vous donnerai bientôt de mes nouvelles. Aujourd'hui je n'en puis écrire davantage. Dites à monsieur Toussard que je songerait toujours à lui avec amitié, avec amertume aussi, car il m'avait tout prédit. Faites pour mes parents comme d'habitude et prenez soin des deux pastels qui sont dans mon petit salon.

» Votre malheureuse

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