‹ Histoire d'une demoiselle de modesChapitre 5 sur 5 · JEAN DELAISTRE · texte numérisé non relu

JEAN DELAISTRE

Quand elle eut fini de lire, elle aperçut, à travers les vitres, la neige qui tombait en légers flocons, que le vent roulait en spirales, et elle songea avec douleur à ce malade qui avait besoin d'air doux, de tiédeur, de soleil.

XXX JX

Le salon de madame de Kérouall s'était rouvert. Les files de voitures s'allongeaient à nouveau dans l'avenue, au soir. Et l'on se retrouvait, vieilli d'une demi -année, mais gardant les mêmes illusions, les mêmes espoirs, plus tendus peut-être, plus âpres ou plus lassés.

On recevait en passant l'accueil muet des objets assemblés en bel ordre, présentant au visiteur, souvent distrait ou hâtif, les grâces nobles et charmantes d'autrefois.

L'affluence bientôt égala celle de l'année précédente. Si quelques vides s'étaient faits, de nouveaux empressements surgissaient chaque jour. Le salon, qui d'à-

bord n'avait été que brillant, devenait respectable. Le ton parfait de la maîtresse de maison, l'importance sociale de quelques-uns des habitués, le luxe répandu à profusion, le classaient à part, et lui donnaient un rang indéterminé, mais enviable. Les situations se mesurent sur des équivalences qui établissent une sorte de parité, et si les gens arrivés et célèbres n'amenaient pas encore leurs femmes chez madame de Kérouall, de jeunes ménages, appartenant au monde des lettres et des arts, se faisaient journellement présenter à elle. On continuait à y entendre de bonne musique ; le comte Kowieski s'y montrait plus rarement, ses médecins lui défendant désormais toute fatigue. Il n'avait plus les tristesses brusques, les humeurs sombres que Louise lui avait connues jadis, mais il ne sortait guère d'une rêverie douce où il se complaisait.

— Vous devriez monter une comédie de salon, dit un jour DaltrofT, cela amuserait tout le monde.

— Mon cher ami, vous avez le diable au corps! répondit gaiement madame de Kérouall. D'ailleurs je n'y mets pas d'obstacle, pourvu que vous vous chargiez de tout.

Le 2 janvier, Jean Delaistre n'avait pas paru. En envoyant quelques fleurs, il avait exprimé son regret d'être trop souffrant encore pour sortir. «J'attends un rayon de soleil, disait-il ; mon médecin est inflexible. »

Pour le remercier, Louise, ignorant toujours son adresse, fut obligée d'avoir recours à Alexandre. Afin de la savoir plus vite, elle alla la lui demander.

— Je corresponds avec monsieur Delaistre, à l'Hôtel de Normandie, rue de Seine, fit le libraire, mais je crois bien qu'il n'y demeure pas. Les jeunes gens ont souvent un peu de mystère dans leur existence.

Et Alexandre sourit.

Louise fut agacée. Elle pensa que, peut-être, par fierté, Delaistre cachait son logement trop modeste et elle ne s'associa pas au sourire d'Alexandre. Le jour même, elle envoyait un mot à l'Hôtel de Normandie.

« Je m'afflige de vous savoir encore malade, écrivait-elle, mais il fait heureusement bien moins froid, ce soir. A l'instant j'ai ouvert la fenêtre, et j'ai respiré une brise tiède. Je l'ai saluée comme si elle apportait votre guérison. »

Et désormais, tous les matins, lorsque entrait Magda, elle l'accueillait en demandant si le temps était plus doux .

Cependant l'intérêt qu'elle portait à cet ami si récent lui semblait à elle-même incompréhensible. Certes son étrangeté l'avait émue, et, quand il lui avait dit de sa voix ardente et basse des choses dont le sens précis ne différait guère de ce qu'on lui disait sans cesse, elles la pénétraient d'une bien autre force. Pourtant l'idée de le revoir, de l'écouter à nouveau, lui inspirait autant de crainte que de désir. Elle devinait en lui un tumulte, une fougue sèche et brûlante, qui l'effrayaient.

Quel contraste entre cette âme troublée et la belle âme sereine et puissante de Lenoël auprès de qui, dans l'abandon d'elle-même, elle avait connu la joie parfaite, et la paix délicieuse 1

Sans nouvelles de Jean Delaistre, et formant pour lui des vœux sincères, elle en arrivait à souhaiter qu'il p artît pour le Midi et ne revint pas chez elle.

Cependant lorsque, dans son salon, le soir, elle entendait la porte s'ouvrir, pour laisser entrer un nouveau visiteur, elle éprouvait à chaque fois un léger tressaillement.

Le 10 janvier, l'assistance était assez nombreuse, Daltroiï ayant réuni les éléments de sa troupe future pour s'entendre au sujet de la comédie. Autour de madame de Kérouall, sous les bananiers, étaient réunis madame Garinn,Angèle, le maître Simier, le romancier de Vaisnes et le critique Montpallier. Plus loin des hommes se tenaient attentifs à la parole d'un journaliste en renom. Et, plus loin, encore des femmes et des jeunes gens s'éparpillaient au gré de leur fantaisie ou du hasard. Au travers des groupes malaisés à écarter, une forme se glissait. Elle le sentit : c'était Jean Delaistre. Très pâle avec ses yeux sombres, il semblait cet inconnu vêtu de noir dont il portait le costume au soir du bal. Il avançait sans embarras, cherchant la maîtresse de la maison.

Ce fut elle qui l'appela.

— Je suis heureuse de vous voir, j'espère que vous êtes tout à fait guéri.'

Il effleura des lèvres la main qu'elle lui offrait, puis il dit :

— Guéri, l'est-on jamais? Mais je vais mieux, j'ai pu venir.

Louise le retint auprès d'elle et le présenta à M. de Vaisnes.

— Monsieur est l'auteur de Vent du large, ajoutât-elle en manière de commentaire.

L'écrivain à la mode posa sur son jeune confrère ce regard hautain et maussade que l'on jette dans une foule sur le malappris qui vous a brusquement poussé. Puis il fit le geste de ne pas savoir de quoi on lui parlait.

Louise sourit très discrètement à Delaistre. Mais lui ne souriait pas, et même une détresse presque enfantine se peignait sur son visage. Il avait l'air d'un petit garçon égaré dans une foule en un jour de fête.

— Voulez-vous une tasse de thé ? fît madame de Kérouall compatissante. Suivez-moi jusqu'au fond de la serre.

Et, plus bas :

— Pourquoi semblez-vous si malheureux?

— Madame, depuis près de trois semaines, je vis loin de vous, obsédé par votre image, et, depuis si longtemps, tout ce que je n'ai pu vous exprimer, toutes ces paroles, tous ces désirs sont en moi, m'étouiïent, me font mourir. Madame, il vaut mieux que je vous quitte.

— Je vous en supplie, calmez-vous, dit-elle.

Mais elle-même était si troublée, que sa main tremblait tandis qu'elle versait le thé.

— Promettez-moi une chose, demanda- t-il. Laissezmoi arriver, un jour prochain, avant les autres, afin que je puisse être seul avec vous quelques instants.

Elle promit. Il le fallait bien.

Près d'eux, le prince Daltrofî causait au milieu de deux femmes de théâtre et de plusieurs jeunes gens.

— Mon cher ami, dit Louise en l'appelant, je veux vous présenter monsieur Jean Delaistre, dont je vous ai fait lire le beau roman.

Le prince s'inclina très gracieusement.

— Monsieur, je suis heureux de vous dire combien j'ai aimé votre livre. C'est si rare, un livre qui soit de quelqu'un et non de n'importe qui, un livre qui ait le son d'une voix humaine !

Jean Delaistre supporta bien, sans fausse modestie, ce succès imprévu, acceptant avec simplicité les compliments qui maintenant s'élevaient de toutes parts.

Mademoiselle Des Michels, à qui l'on trouvait l'air de Colombine prête à tromper Arlequin et Pierrot, intervint.

— Si le « vent du large » voulait vous porter de mes côtés, monsieur, je reçois tous les dimanches dans mon atelier.

Il salua en remerciant, mais Duparc s'écria :

— Songez, mademoiselle, que les vents sont capricieux et que l'armée des Grecs attendit longtemps qu'ils devinssent favorables.

— Tout s'arrangerait sans doute, insinua Montpallier, si une jeune fille consentait comme jadis à se sacrifier.

Mademoiselle Des Michels comprit l'impertinence, et,

fixant des yeux le critique, qui était fort laid, elle reprit :

— Les femmes sont souvent courageuses; connaîtriezvous, monsieur, la limite de leur courage?

On rit furtivement, la passe d'armes ayant de part et d'autre manqué de courtoisie.

Madame de Kérouall, tâchant de donner à la conversation un tour inoffensif, interrogea M. Leclaire, doux et spirituel savant, voulant apprendre de lui si quelque surprenante découverte se préparait.

— Madame, répondit-il, nous ne sommes encore qu'au seuil d'inconcevables mystères, car la nature, comme une femme, garde ses voiles et ses secrets qu'elle dispute obstinément. Il faut des siècles de labeur et de patience pour les pénétrer. De temps en temps, dans l'effort obscur, un nom jaillit victorieux. Mais lorsqu'on en saura davantage et que ces forces seront classées et soumises, le rôle des savants deviendra sans doute une chose formidable, et les laboratoires, des bureaux d'enregistrement à faire frémir.

— Mais ce sera horrible ! s'écria-t-on. Et Duparc insista :

— Oui, mesdames et messieurs, tout sera roulé en bobines et d'immenses projecteurs répandront une lumière égale et implacable jusqu'au fond des forêts, des grottes les plus sombres, des consciences les plus ténébreuses. L'air entier sera un immense récepteur tout vibrant de paroles, et des fils ingénieux montreront à distance ce qu'il y aurait tant d'avantage à ne pas voir. La nature violée, domptée, asservie, se

vengera cruellement. Jouissons donc de la vie tant qu'elle nous garde encore le charme des bosquets mystérieux et des rez-de-chaussée obscurs.

Cette boutade fut approuvée, les dames s'y associant discrètement.

On commençait à se retirer. Jean Delaistre, qui. assis auprès de madame de Kérouall, n'avait plus dit un mot, se leva :

— Quel jour pourrai-je venir? questionna-t-il.

Elle lui désigna le samedi, le jour le plus lointain de la semaine, à quatre heures et demie.

Dp plus on plus, avec ses airs de loup affamé, il lui faisait peur et il lui faisait pitié. Dans ses yeux de fièvre, s'allumait un tel désir d'elle, une telle soif avide t douloureuse, qu'elle n'y pouvait songer sans émoi Et lorsqu'un pauvre sourire venait éclairer un instant son visage souffrant, elle aurait voulu qu'il gardât cette lueur de joie qui lui donnait tant de charme. Mais, bien plus que de lui, et sans se l'avouer, elle avait peur d'elle-même. Si calme jusqu'ici dans l'isolement • t !,i détresse de son cœur, tout à coup une vie nouvelle inquiète, ardente, l'agitait.

Elle se leva, vit dans les salons vides maintenant, tous ces siègos délaissés, rangés encore selon le caprice qui les avait rapprochés, conservant l'âme flottante et jusqu'au mouvement de ceux qui les avaient occupés.

Elle sortit, remonta dans sa chambre, et, soulevant le rideau de la fenêtre, regarda au loin, dans le ciel embrumé, le grand halo que faisait Paris. Elle songea à

toutes ces flammes qui formaient cette lueur immense, puis à ces feux profonds dénoncés par Leclaire, et qui labourent les flancs de la terre. Elle se dit que le monde est un brasier où nous nous consumons. Et nous-mêmes, comme des mondes infimes, nous sommes traversés des mêmes ondes dévorantes. Elle ferma les yeux, tâcha d'évoquer des horizons de silence et de fraîcheur. Et, pensant à sa rivière bordée de saules et de peupliers, elle eut la nostalgie de l'eau où frémissent les reflets des arbres, et aussi d'un coin de berge ombragé d'acacias en boules où elle aurait voulu s'endormir.

Le lendemain, Daltroff lui parla des projets de comédie qui devenaient sérieux. On avait décidé de jouer le Chandelier de Musset. La petite Des Michels serait un Fortunio délicieux, et madame de Montalte acceptait d'être Jacqueline, puisque madame de Kérouall s'était refusée à jouer. Et, sans doute, je serai moi-même Clavaroche. Alice Gointel a promis de nous mettre en scène.

— Vous êtes bien fin et bien charmant, dit Louise, pour représenter ce fanfaron.

— Où serait le talent, reprit-il, si on figurait toujours son propre personnage ? D'ailleurs je sais à l'occasion me vanter et faire le bravache tout comme un autre. Pensez-vous que la diplomatie m'ait émondé au point de me rendre à jamais impeccable ?

» Autre chose, encore ; nous aurons, peut-être, avec celle-ci une autre pièce. Elle est d'un débutant, auquel

je crois des dons très rares. Elle contient un rôle muet que l'on voudrait vous offrir.

— Pour cela, mon ami, vous savez ma répugnance, dit madame de Kérouall.

— Nous en reparlerons, fit Daltroiï. A propos, votre nouvel ami Delaistre m'est apparu en songe cette nuit. Il montait un cheval noir, et galopait dans une forêt où la lune jetait des lueurs fantastiques. Sur le devant de la selle était couchée une femme vêtue de blanc, les cheveux épars; elle était très belle et vous ressemblait. Il courait d'une telle allure qu'à peine le vent pouvait le suivre. Mais tout h coup lui, sa monture et son fardeau allèrent s'abîmer contre un arbre. De frayeur, je me réveillai.

— Y a-t-il une moralité à votre histoire? fit Louise un peu piquée, ou me l'avez-vous racontée pour sa seule beaut'-.*

— Il y a, repartit Daltroiï, que monsieur Jean Delaistre, dont j'estime d'ailleurs beaucoup le talent, rappelle tellement le cavalier fatal et ravisseur des ballades romantiques que je vous conseille de vous méfier de lui... Vous savez, ajouta-t-il d'un ton légèrement ému, que je suis votre ami véritable.

Et le samedi vint qui devait ramener Jean Delaistre. Elle avait réfléchi, et les paroles de Daltroiï ne sortaient pas de sa pensée. Elle se gardait aussi d'oublier ce qu'elle devait à cet homme doux, confiant, d'esprit faible, qui ne lui demandait presque plus que de lui sourire et de l'accompagner dans ses voyages et ses séjours lointains.

Elle attendait son visiteur dans le salon d'entrée. Dès qu'il parut, elle fut rassurée. Il était moins pâle, semblait heureux et maître de lui, et ses yeux n'avaient pas leur fixité étrange, se plaisaient à errer sur les objets qui l'entouraient. Il admira les tapisseries magnifiques et aussi les terres cuites de Clodion.

— Dans la foule qui vous environne, dit-il, on ne voit plus rien, à peine vous-même.

Puis il parla du goût qu'il avait pour les objets d'art, dont le toucher môme lui était voluptueux.

— C'est encore une des cruautés de ma vie, je la passe dans un bureau de ministère parmi des bustes de présidents successifs.

— Je suis heureuse de vous trouver tout à fait guéri, dit Louise.

— Oh! fît-il, je n'ai jamais que des sursis, je suis bien obligé de m 'en contenter. D'ailleurs je ne me soucie pas de remplir jusqu'aux ombres mélancoliques de la vieillesse le morne parcours. Je suis un passionné, un joueur, et je veux risquer toute ma chance sur quelques coups de dés.

— Avec votre talent, objecta madame de Kérouall, et vos forces revenues, toutes les joies, toutes les gloires vous sont réservées, et vos propos sont déraisonnables.

— Madame, je hais la raison. Inflexible, cruelle et pédante, elle prêche le renoncement sans rien promettre en revanche. C'est la plus détestable des dupeuses. Je la hais et je la brave. J'ai ton-

jours désiré l'impossible, me complaisant aux rêves les plus fous. J'ai été tour à tour pirate et fakir, j'ai conduit à travers les jungles des hordes asservies, j'ai langui dans les molle^ délices d'un harem et j'ai possédé, au bruit des jets d'eau s'égouttant dans des vasques de marbre, des femmes admirables et stupides. J'ai sillonné les mers en jonque, en caïque, en pirogue, ravissant des filles couleurs d'or, ceintes de guirlandes de fleurs, ou des négresses vêtues de perles en verre, mais maintenant je ne veux plus qu'une chose, une seule au monde, «! vous la savez. *

Il se tut. Son regard avait repris sa fixité et son visage se contractait douloureusement.

— Monsieur, reprit Louise gravement, j'espérais que vous aviez oublié ces folies. Je ne vous ai pas caché, dès l'abord, la sympathie que vous m'inspiriez. N'exigez pas davantage. Vous le savez, je ne suis pas libre. Dans l'irrégularité de ma vie, je suis tenue par les liens puissants de la reconnaissance, par le souvenir d'une bonté qui n'a jamais failli envers moi. Des circonstances, anciennes déjà, et très cruelles, m'ont fait connaître le comte Kowieski et m'ont créé une destinée que je ne recherchais pas et dont souvent je souffre amèrement. Si un jour je m'y soustrais, ce sera pour disparaître tout à fait, pour rentrer dans une obscurité dont, au milieu de l'éclat et du bruit, je sens de plus en plus le besoin. Quant au trouble que j'ai jeté en vous, il sera, sans doute, passager, et ce rêve ira rejoindre les autres, les

caïques, les filles en or, et nous resterons tout de même bons amis.

Tandis qu'il l'écoutait, une pâleur de cire s'étendait sur son visage qui s'effaçait, s'éteignait. Seule sur ses cheveux noirs, abondants et soyeux, la lumière se jouait encore.

— Madame, dit-il, vous me parlez avec une prudence et une sécheresse de cœur que j'admirerais plus encore si je les croyais sincères. Mais elles ne le sont pas. Vous êtes une créature humaine, soumise à toutes les peines que comporte cette condition, et votre parfaite beauté ne vous met à l'abri d'aucune souffrance. Quand vous me laissez deviner la misère et le vide de votre existence, je vous comprends de reste. Madame, je suis pauvre, presque inconnu, de faible santé, mais tout ce que j'ai en moi de volonté, d'ardeur désespérée, sera tendu à vous conquérir. J'en mourrai peut-être, que m'importe ! puisque ma vie même n'est plus distincte du désir que j'ai de vous. J'ai pu souhaiter un instant les choses que vous raillez, mais je sens bien maintenant que vous posséder passe toutes les gloires, toutes les fortunes, toutes les joies. Vous me parlez de folie, madame : vous ne vous trompez pas, je suis fou, et même j'ai vendu mon âme. Vous voyez donc qu'il faut me craindre. Vous pouvez me chasser, je rôderai autour de votre demeure, et partout, de nuit et de jour, je serai là, comme le voleur, épiant.

Louise écoutait tremblante, et les paroles de Daltroiï lui revenaient, prophétiques. Cet ouragan prédit,

elle le sentait en elle, autour d'elle, et déjà le cavalier sombre était là, menaçant. Un instant, ils furent muets tous deux. Enfin elle se leva, dit :

— Allons dans la serre; les visites vont arriver.

Elle pensait ainsi rompre le sortilège.

De sa niche de jonc doré, au milieu des verdures, Fairy bondit sur elle. Puis, avançant, la petite chienne se mit à flairer Delaistre avec méfiance.

— Voyez, dit madame de Kérouall, vous êtes suspect à Fairy.

Un coup de sonnette retentit et, entourée de il' nveaux wnus, elle s'aperçut plus tard seulement que Delaistre n'était plus là.

Le soir, en dînant avec le comte Kowieski, elle s'excusa de ne pouvoir l'accompagner au théâtre et, réfugiée enfin dans la solitude de sa chambre, elle s'abandonna à un tel désespoir que jamais, depuis l'époque où Jacques Lenoël l'avait quittée, elle n'en avait connu de semblable. Elle songeait à cet ami resté si cher, elle aurait voulu lui parler d'ellemême discrètement, puiser auprès de lui un peu de calme et de force. Mais il était parti, appelé auprès de madame Lenoël, souffrante dans un séjour lointain. Et Daltrofî, Daltroff était charmant et dévoué et l'avait avertie. Il avait été le premier môme à prévoir, à redouter le danger. Mais son âme modérée, nonchalante, gracieuse, ne soupçonnait pas les troubles profonds, les vrais déchirements.

Le lendemain, les répétitions commencèrent. Elle

y assista, gardant sa sérénité ne laissant voir qu'un peu de lassitude.

Le lundi, Jean Delaistre reparut. Elle l'évita, lui adressant à peine la parole. Il revint plusieurs fois, obstiné, tendu, l'œil fixe et méchant, et ne causant avec personne.

Un vendredi soir, à l'Opéra, dès qu'elle fut assise dans sa loge, elle sentit presque, avant de le voir, ce regard pesant, qui la faisait tressaillir jusqu'au fond d'elle-même, coulait en elle un mal délicieux dont elle aurait voulu mourir.

Un instant, furtivement, en tenant les paupières baissées elle l'aperçut. De loin, dans la pénombre de l'orchestre, il était fier et calme, avec cet air de bravoure élégante que l'Italie de la Renaissance donnait à ses Persée et à ses saint Georges.

Le lendemain, il se présenta chez madame de Kérouall.

— J'étais à l'Opéra hier, lui dit-il à voix basse, et j'ai souffert, tous les supplices de l'enfer. Je me suis cru l'âme de Satan.

Madame de Kérouall avait réservé deux jours de la semaine, le jeudi et le dimanche, où elle ne recevait pas. Un dimanche, elle sortit pour se rendre chez madame Block, avenue du Bois-de-Boulogne.

Dans cet intérieur discret, tamisé, où tout était amorti et éteint, comme pour ménager la fatigue des yeux et de l'âme, elle espérait trouver un peu d'apaisement. Elle causa longtemps avec sa vieille amie. Mais la sagesse de madame Block n'était pas

pour consoler. Elle était faite de résignation, et les regrets y tintaient mélancoliques comme les sonneries du soir.

Venue à pied de chez elle, par l'avenue Victor-Hugo, Louise pensait rentrer en fiacre ; mais, en sortant à la porte, sur le trottoir désert, elle aperçut Jean D.'laistre.

— Je vous avais suivie, dit-il; je vous attendais, tous les jeudis et tous les dimanches, je vous guettais : Mais vous étiez toujours sortie dans votre voiture.

Elle ne dit rien, sentit ses jambes se dérober. Alors d'un ton humble et très doux :

— Prenez mon bras, et permettez-moi de faire quelques pas avec vous.

Elle ne se défendit pas, et s'appuyant sur lui, s'en alla au long des grilles de la contre-allée. Autour d'elle tout s'effaçait, semblait dans la brume du soir une voie Lactée, pailletée de lueurs. Elle se laissait entraîner, inerte, passive. A la porte Dauphine, pourtant, elle s'arrêta, dit :

— Où allons-nous?

— A deux pas, soyez sans crainte.

1 tans te Bois noir d'encre, invisible, immense, sinistre, un café flamboyait. Ils approchèrent, s'assirent sur un banc posé de côté dans l'ombre.

Alors, la saisissant, l'entourant de ses bras, il lui mit sur les lèvres un baiser, qu'éperdumentelle lui rendit.

Un bruit les émut, les sépara. Égarés, ils restaient côte à côte, leurs âmes élancées hors d'eux.

Ils se levèrent et Jean, ouvrant la porte du café,

demanda pour une dame un peu souffrante du thé et du feu.

On les fit monter dans un cabinet au premier étage. Sous le gaz qu'on alluma, la petite salle, close depuis la fin de l'été, montra ses meubles entassés recouverts de toiles. Le garçon s'empressa à faire de la place, débarrassa la banquette de velours chargée de linge, apporta des bûches. Le thé serait prêt d'ici un moment.

Louise et Jean graves, pensifs, ne disaient rien, et tandis que s'accomplissaient ces choses vulgaires, ils sentaient venir les instants dont les roues brûlantes couraient vers eux.

Puis, sur le divan sordide, affaissé par de longs outrages, muets, sombres, violents, ils se mêlèrent...

Un soleil encore pâle se répandait parmi les rayons de la bibliothèque où Louise attendait Daltroff et M. d'Esparvettes, l'auteur de cette saynète qui devait compléter le programme du spectacle que l'on préparait.

Quoiqu'elle semblât toujours la même, au dedans elle était dès lors une personne nouvelle. Depuis doux jours, depuis que sur ce divan elle s'était donnée

dans une folie de passion, une créature inconnue vivait en elle. Et ses membres brisés et sa chair et ses lèvres, et tout son être se tendaient en un immense désir de lui.

Plongée dans une stupeur ardente, elle craignait seulement qu'on ne vît son trouble.

Il n'avait pu venir la veille, pris par un malaise subit, mais aujourd'hui il serait là, bientôt.

Elle ne savait comment elle l'accueillerait sans se trahir. Et certes, pour qu'elle contînt l'emportement de sa joie, il fallait que pesât sur elle l'héritage de contrainte et de scrupules transmis au long des siècles sans nombre.

DaltrofT entra, accompagné d'un jeune homme dont le visage imberbe, ingénu, presque féminin, marquait dix-sept à dix-huit ans. Et, comme madame de Kérouall marquait sa surprise :

— Oui, dit DaltrofT, je sais bien, il a l'air d'un enfant, mais d'abord il a vingt-trois ans, ce qui est déjà un âge, et puis c'est peut-être aussi un enfant sublime.

M. d'Esparvettes, blond, timide, baissait les yeux, avec l'air modeste d'une jeune personne très bien élevée.

— Il est à ce moment, continua DaltrofT, que je comparerai aux heures matinales du printemps, avant que les bruits du jour en aient encore troublé le délicieux silence. Il écoute en lui des voix fraîches qui chantent dans la paix de l'aube. C'est un concert dont je suis heureux de vous offrir la primeur.

» Il s'agit d'un dialogue à la façon des Nuits de Musset, continua le prince, mais, au lieu d'une seule muse, il y en a plusieurs, chacune apportant à son tour ses promesses. C'est une tentation si vous voulez, mais très moderne et renouvelée. Et ce sera charmant à mettre en scène. La dernière venue, la tentatrice suprême, celle pour laquelle le poète se perdra, ne promettra rien, ne dira rien ; ce serait vous.

— Oh ! moi, fit Louise, c'est une autre affaire.

Mais elle se défendit à peine : tout au monde, sauf son amour, était pour elle devenu indifférent.

Le jeune d'Esparvettes se mit à lire. Sa voix grêle avait l'air de moduler des airs de flûte, et le contraste était singulier entre l'audace de sa pensée et le frêle organe qui l'exprimait. Très pur de forme et de rythme, son langage, d'une harmonie soutenue, s'envolait parfois en ironies légères, ailées, comme une ronde de lutins aux grâces moqueuses.

La lecture dura trois quarts d'heure.

— Qu'en dites-vous ? demanda Daltroff.

Louise, rappelant ses esprits errants déclara que

c'était exquis. Et M. d'Esparvettes, ayant réuni avec soin ces feuillets qui, peut-être, contenaient un chefd'œuvre, se retira avec le prince.

Elle les laissa partir sous le charme de son sourire, qui ne lui avait jamais été d'un tel secours.

Puis elle retomba dans son attente fiévreuse. Sa vie désormais n'était plus qu'une longue nuit pleine d'angoisse et traversée d'éclairs,

De celui qui l'occupait tout entière, que savait-elle? Si peu, qu'il aurait pu disparaître sans qu'elle eût le moyen de le rechercher.

Elle se souvint de nouveau d'un autre temps, d'un autre amour dont elle conservait l'orgueil malgré son cruel dénouement. Dans sa plénitude riante et son doux enchantement, jamais il ne lui avait causé ces douleurs cuisantes qui maintenant la déchiraient.

De la fenêtre, elle regardait au loin, dans l'avenue, les figures naître, se préciser, puis passer et s'évanouir. Elle suivait le trot des voitures dont aucune encore ne s'était ralentie. Elle se mit à les compter, se disant : « Ce sera la centième. » Elle comptait machinalement. t sentail If battement précipité de son cœur. A la deux centième! elle se découragea, ne compta plus.. . Kt soudain ce fut lui.

!.»• ciel devint clair, elle fut inondée d'une paix divin»'.

Ello avait donné l'ordre qu'on le fit monter dans la bibliothèque. Allant l'un vers l'autre, ils se prirent la main, abîmés et perdus'dans une joie qui tremblait autour d'eux ainsi qu'une lueur d'étoile. Puis, s'étant assis sur un divan, ils prolongèrent ce silence ou ils sentaient leurs âmes se résoudre et se disperser comme les parfums s'exhalant de deux cassol( ttes.

Enfin il dit :

— C'est demain, n'est-ce pas ? Après, ce serait trop loin, je ne vivrais pas jusque-là.

Elle promit.

11 ouvrit un carnet, indiqua une adresse inscrite. C'était dans le quartier des Ternes, à l'entresol.

Mais elle, songeant à la modicité de fortune de son ami, observa qu'elle se serait bien rendue chez lui.

— Chez moi, fit-il, c'est impossible, j'occupe une chambre à l'Hôtel de Normandie. Tout l'hôtel se connaît.

Elle pensa alors, mais sans y accorder plus d'attention, à ce qu'avait insinué Alexandre.

Lorsqu'il fut parti, additionnant les heures qui les séparaient encore, elle trouva qu'il y en avait vingt-deux.

Mornes et brûlantes, elles s'écoulèrent, et quand ce fut le matin, elle suivit immobile les minutes qui fuyaient, craignant que toute action pût en ralentir le cours. Au moment de s'en aller, tandis qu'elle mettait son chapeau et nouait sa voilette, elle gardait la crainte de quelque accident invraisemblable qui pût l'arrêter en route.

Avant qu'elle ne sonnât, la porte s'entr'ouvrit. Puis elle ne vit plus rien, emportée au delà de la vie, de la mémoire, éparse et confondue, et sentant bruire et couler en elle toutes les sources de joie, répandues comme les ruisseaux sur la terre altérée.

La nuit était venue tout à fait, les flammes du foyer jetaient dans la chambre des clartés tremblantes. Sous ces lueurs incertaines, il la contemplait, disant :

— Tu es belle, toute la beauté du monde est en toi, tu fais pâlir tous les rêves.

Alors, glissant hors des draps, elle alluma les flambeaux placés sur la cheminée, et, dans l'orgueil de cette beauté tant vantée et l'humilité ardente de son amour, sous la double lumière qui la teignait d'or et de rose, elle se dressa toute nue. Superbe et chaste dans sa sveltesse de Diane antique et la souple élégance de ses formes parfaites, elle était moderne cependant par sa grâce abandonnée et pathétique. Et, se sachant un présent rare et incomparable, elle se plaisait à s'offrir, telle une esclave, au caprice d'un maître.

Il eut un cri, la saisit à nouveau, s'unit à elle dans un emportement où sa vie même semblait tressaillir et se répandre. Et, quand il s'échappa de sos bras, il était livide et pâmé.

Alarmée, elle lui dit :

— Il ne faut pas m'aimer avec cette folie. Mais il répondit :

— Qu'importe tout le reste?

Elle se mit à le caresser comme pour le bercer et l'endormir, posa sa bouche légère sur les yeux sombres qui l'avaient tant troublée. Et, dans l'odeur des violettes dont il avait paré la chambre, ils goûtèrent enfin la douceur apaisée de leur amour.

Désormais Louise connut deux existences, l'une mystérieuse, secrète, pleine d'obscures délices, l'autre qui n'était plus qu'une apparence. Mais parfois t mites deux se mêlaient. Lorsque, le soir, dans son salon encombré de visiteurs, il tardait à venir, elle avait peine à cacher sa détresse. Des terreurs l'assaillaient : elle se disait que l'ombre d'où il sortait

s'était refermée sur lui, que sans doute elle ne le reverrait jamais plus. Car elle était prompte à se créer des chimères, ayant l'âme romanesque, ainsi que l'observait jadis Toussard et tout récemment le prince Daltroff.

Les répétitions du Chandelier se poursuivaient avec quelque irrégularité, chacun à son tour manquant à l'Appel. En vain le prince avait-il annoncé que les retardataires seraient frappés d'une amende : on négligeait également d'acquitter celle-ci.

Quant aux jeudis et aux dimanches que Louise s'était d'avance réservés, elle les défendait comme la lionne défend ses petits. Ces jours-là, elle courait, ardente, ailée, vers ses joies furtives.

La pauvre chambre, avec sa tenture de papier peint et ses vieux meubles de reps marron, devenait un jardin enchanté, où leurs désirs, ainsi que des colombes pâmées, se cherchaient, se confondaient. Lorsqu'ils causaient, c'était de choses très proches. On eût dit que leur vie à tous deux avait commencé seulement au soir de leur rencontre, dans la boutique d'Alexandre..

— Ce fut une mode, lui avait-il raconté, chez les poètes du moyen âge italien, de se vouer à quelque dame de beauté, apparue en un jour prédestiné. Ensuite ils ne demandaient plus grand'chose, se bornaient à lui dédier beaucoup de vers. C'étaient de vrais gens de lettres. Moi, toutes les feuilles que j'ai noircies, j'en ferais volontiers un feu de joie pour chauffer la chambre où nous nous aimons.

Parfois elle aurait désiré qu'il lui parlât de sa vie passée, mais il n'ajoutait rien à ce qu'il avait écrit en un jour de confidence. Il restait à l'écart, ne fréquentant presque personne. Il donna pour raison sa santé précaire, sa médiocre fortune, sa méfiance du monde, qu'il sentait méchant. Quant aux femmes, il en parlait avec hâte et négligence, affirmant qu'aucune jusque-là, n'avait approché de son rêve.

Lui-même ne faisait à Louise aucune question, s'abîmait en elle, oubliant tout. Inconscients de la vie dont le flot battait autour d'eux, ils n'étaient pins dans le temps ni dans l'espace, et, restés si mystérieux l'un à l'autre, leur amour puisait dans ce mystère une ardeur inquiète et désespérée.

Une fois, comme elle était assise sur le divan il se coucha à ses pieds, posa la tête sur les genoux de Louis.'. Alors elle, dénouant ses longs cheveux, les npandit sur lui comme un voile. Il lui dit :

— Je voudrais m'endormir ainsi à jamais. Je crois <f iv dans un bois percé de rayons d'or.

Et la pendule second Empire, surmontée de laSapho de Pradier et décorée de chaînettes dans le style néogrec, arrêtée depuis vingt ans peut-être, ne marquait plus la fuite des heures.

Sortant de cette ombre palpitante, Loni- . r- tournait à son autre vie. Il s'agissait, chez elle, de faire les honneurs, d'assister aux répétitions, de ne rien laisser soupçonner.

Le Chandelier enfin était sorti du chaos. Mainteriant on était exact, on travaillait. Madame Coin tel

était venue trois fois, et très obligeamment, avait prodigué des conseils. La petite Des Michels fut trouvée charmante, et madame de Montai te convenable.

Quant à l'acte de M. d'Esparvettes, les Tentatrices, la distribution en était à peine faite et n'avait pas été facile. Il comportait cinq rôles de femmes, qui tous exigeaient de la grâce et de la diction.

Angèle Dubosc, dont la voix était sonore et bien posée, accepta de figurer la Gloire. On lui adjoignit trois professionnelles. Le cinquième rôle, celui de la Chimère, qui devait rester lointaine, ennuagée, muette, Louise l'avait d'abord refusé à Daltrofï, qui la pressait de l'accepter, lorsqu'il lui dit :

— Vous ne sauriez me tromper, je vois bien qu'une pensée vous obsède.

Aussitôt elle avait cédé. Mais le soupçon de cet ami si clairvoyant la jetait dans un trouble cruel. Le mystère de sa vie lui devenait trop pesant. Dès lors, il lui fallait l'ivresse et l'oubli de tout, là-bas, entre ces bras violents refermés sur elle.

Ils firent le projet de déjeuner ensemble, un dimanche. Jean savait des coins discrets où ils ne seraient pas vus, car désormais elle était célèbre, épiée; tous les journalistes la connaissaient.

Ils se retrouvèrent auprès du Palais de Justice, parmi ces îlots qui, baignant dans le fleuve, portent les gloires antiques de Paris. En ce jour férié, la solitude était complète dans le noble paysage de pierre,

et, derrière le bleu léger du ciel, on sentait déjà tressaillir le printemps. La lumière éparse, heureuse, chantante, moirait la rivière de frissons. Ils allaient tous deux le long du quai, jeunes, charmants, elle coiffée de violettes qu'elle affectionnait pour ses toilettes de matin, lui élégant, fier et de fine silhouette. Dans une glace qui décorait la façade d'un marchand de vin, elle s'aperçut côte à côte avec lui. Jamais encore, affrontant ensemble la belle clarté, ils ne s'étaient risqués sous le regard du jour. Elle eut un émoi singulier d'être ainsi, avec lui, mêlée à la vie. En un rêve rapide comme l'éclair, elle se vit l'entraînant, fuyant au loin, et disparaissant à jamais dans l'ombre d'une retraite enchantée.

Lui ne songeait à rien de semblable, soucieux seulement des minutes présentes où, comme sur un bûcher, il entassait, consumait toutes ses richesses.

Mais de leurs pensées dissemblables naissaient encore des voluptés merveilleuses.

Le déjeuner chez un traiteur dont le salon donnait sur un grand jardin dépouillé, où les buis et les fusains dessinaient des allées, eut la gentillesse d'une dînette. Tous deux n'avaient faim et soif que de baisers : leurs lèvres avides, leurs doigts se cherchaient, s'entremêlaient. Cet air matinal qui les enveloppait leur était comme un renouveau, une jeunesse fraîche et riante dans leur amour si jeune encore.

Plus tard ils prirent le bateau-mouche, redescendirent la rivière tout argentée. Ils étaient pleins d'une

allégresse qu'ils n'avaient pas connue, qu'ils ne devaient plus connaître jamais.

Au ponton de l'Aima, ils se séparèrent, s'en allèrent par des voies différentes, vers ce lieu secret, où leurs joies, retardées, frôlées, irritées par l'attente, s'étancheraient enfin aux sources vives.

Louise rentra chez elle à la nuit, égarée, inconsciente. Dans le salon, Daltroff l'attendait.

— Demain on répétera les Tentatrices, dit-il; je suis venu vous en prévenir aujourd'hui, afin que vous ayez le temps de convoquer tout le monde.

Puis, au moment de se retirer, plongeant dans les yeux de Louise son regard affectueux et inquiet. il vit que le bleu profond des prunelles était pâle et décoloré, tandis qu'une lueur vacillait au fond comme une flamme mourante.

Il lui prit la main.

— Louise, vous êtes fiévreuse et agitée. Qu'y a-t-il, dites-moi?

— Il n'y a rien, mon ami, rien, je vous assure.

La première répétition des Tentatrices devait avoir lieu à la fin de la journée. Dans l'après-midi, madame de Kérouall reçut une dépêche :

« Je ne puis venir chez vous ce soir : j'ai pris froid, j'ai la fièvre. Ne vous inquiétez pas : vous aurez des nouvelles régulièrement. »

Ne pas s'inquiéter ! Elle sentit sa tète se perdre,' songea d'abord à courir à l'Hôtel de Normandie, puis elle n'osa, s'en fut au télégraphe d'où elle écrivit :

« Puis-je aller vous voir? Pleine d'angoisse, j'attends votre réponse. »

Elle rentra, calculant les heures, les minutes qu'il faudrait à cette réponse pour lui parvenir.

Et peu à peu arrivaient pour la répétition, ces jeunes femmes, de grâce et de beauté diverses, gardant peutêtre chacune sous leur front limpide quelque souci profond que dérobait leur sourire. Mais aucune souffrance, pensait-elle, ne devait égaler la sienne.

« Régulièrement, » il avait mis « régulièrement ». 11 croyait donc être malade longtemps, et la tenir à distance. Angèle, qui vint la dernière, avec qui Louise se -«•ntait en telle confiance, fut surprise de la façon fébrile dont son amie lui serra la main. Louise aurait limé répandre sa misère dans un autre cœur. Mais elle ne le pouvait guère en cet instant, et d'ailleurs à quoi bon ?

A travers le va-et-vient, et le bruit des paroles, et le rythme des vers que les interprètes s'essayaient à dire sur un ton de mélopée indiqué par M. d'Esparvettes, Louise, l'oreille tendue, guettait le bruit d'une porte s'ouvrant, et le pas d'un valet de pied apportant cette réponse, cette petite enveloppe bleue qu'elle attendait si impatiemment. Songeant que pout-r»tre

il lui dirait de se rendre chez lui, elle cherchait déjà le prétexte qui lui permettrait de s'enfuir, d'expliquer à Daltrofî qu'une chose grave l'appelait sur l'heure. Et ces gens en livrée, allant et venant pour les besoins de leur service, l'agitaient cruellement, en lui donnant sans cesse de faux espoirs.

Les vers, tantôt lus, tantôt récités, continuaient à monter, graves, légers, pleins de pensées.

Et M. d'Esparvettes, avec sa figure de vierge, se mouvait, calme et sûr, comme un jeune général d'armée au milieu des milices venues à son appel. A un moment, le prince interrompit, disant que tel endroit lui semblait un peu vif, mais les dames furent d'un avis contraire, et l'on passa outre.

Du fond de sa détresse, Louise entendait ces paroles qui la suppliciaient de leur élégance, mettaient autour d'elle, comme un appareil de martyre, leurs grâces subtiles et ingénieuses.

Enfin tout le monde partit en convenant de se retrouver le surlendemain.

Et Louise, tout le long de la nuit, berça son agonie au bruit des minutes qui coulaient.

Pour expliquer ce silence, elle invoquait d'innombrables raisons, qui tantôt la glaçaient d'effroi, tantôt la rassuraient un instant.

Et le temps passa. Le jour venait, qui peut-être dissiperait ses transes. Au matin, elle s'assoupit.

L'entrée de Magda la réveilla en sursaut. Alors sur le plateau elle vit cette réponse tant désirée. C'était une lettre. Fébrilement elle l'ouvrit. Tracée au crayon

en caractères hâtifs, elle était presque illisible. « Je vous adresse ces mots de mon lit, disait-il, car j'ai quitté l'hôtel. Trop souffrant, je suis réfugié chez une vieille parente qui veut bien me recueillir lorsqu'il me faut des soins. Mais, à mon cuisant regret, je ne puis vous y recevoir. Je vous en dirai les raisons, qui me désolent. On me défend d'écrire, de crainte de fatigue, on m'a ôté mon encrier. Je suis... » C'était tout, il n'avait pas pu achever.

Plus calme, Louise sentit une amertume profonde. Alurs il se dérobait, il se confiait à une autre, dont il avait même caché l'existence. Comme si elle aussi n'aurait pas su le soigner, le veiller, trouver le moyeri de se consacrer à lui!... Il lui envoyait furtivement ce misérable billet ! Et c'était tout ce qu'il avait pu pour adoucir le chagrin, l'inquiétude dont il devait savoir qu'elle se mourait,

Elle vécut alors des jours désolés. Les nouvelles brèves , confuses , qu'elle recevait ne la rassuraient pas. Au milieu de son salon, où les choses suivaient leur cours, de plus en plus elle devenait distraite et lointaine. Souvent le regard attristé de Daltroff se posait sur elle, mais il ne la questionnait plus.

Le Chandelier, répété à force, était archi-su, aurait pu passer tout de suite. Les Tentatrices, seules, retardaient la représentation, qu'on venait de fixer au 26 mars. Le rôle principal était confié finalement à un élève du Conservatoire.

M. d'Esparvettes, blond, timide et rose, avait l'âme

tyrannique et méticuleuse. Il dirigeait les répétitions avec la rigueur d'un despote et le souci taquin d'un poète. Et tous s'inclinaient, ce débutant ayant forcé l'admiration, et le succès de son oeuvre ne faisant doute pour personne.

Madame de Kérouall, jusqu'ici, n'avait pas eu part aux répétitions. Elle devait apparaître seulement, tout à la fin, dans un nuage, vêtue de gaze argentée, cuirassée de diamants. Elle serait « la Chimère ».

Après deux semaines de cruelles angoisses, elle avait un soulagement. « Je vais mieux, lui écrivait-il beaucoup mieux, je suis sauvé. Car j'ai été malade, très gravement, je ne voulais pas vous l'avouer. Dans une huitaine, j'espère me traîner là-bas, vous retrouver. Je vous supplie de... »

La lettre encore était interrompue. Elle en eut une irritation, qu'adoucit la pensée que bientôt elle le reverrait, elle revivrait.

Cette semaine fut toute consacrée aux préparatifs de la soirée. Electriciens, tapissiers, décorateurs, envahissaient l'hôtel, montaient des charpentes, clouaient des draperies, troublaient le rêve profond des objets du passé assemblés là.

Ce fut à la veille même de la représentation que Jean manda enfin à Louise qu'il l'attendrait dans leur logis abandonné depuis tant de jours.

Vers deux heures, l'air secoué de rafales et de bise avait cette aigreur où flottent les derniers souffles de l'hiver. Et, songeant au malade qui allait venir, elle se désolait de l'inclémence du temps.

Hâtive, émue, traversée de joie, elle entra et soudain elle le vit si hâve, si maigre et changé, qu'elle eut peine à étouffer le cri de son effroi et de sa douleur.

Il s'était levé, marchait vers elle, et, dansl'étreint . où ils s'abîmèrent, elle le sentait si faible qu'elle ne put contraindre ses larmes.

— Ce sont des larmes heureuses, dit-elle. Et elle le fit asseoir à son côté.

Autour des yeux meurtris la peau avait pris une

lueur nacrée et le visage du malade montrait cette douceur navrante qui est comme le brisement de l'être vaincu par la souffrance.

Il tendait les mains pour la saisir, s'assurer d'elle, mais son geste était incertain, et les paroles même ne sortaient qu'avec peine de sa gorge oppressée.

Enfin il put lui dire :

— Louise, je croyais ne jamais connaître ce instant, je ne demandais plus à la vie que de me l'ac corder. A présent, on veut m'envoyer dans le Mi<li tout de suite. Mais à quoi bon, si je dois mourir loin de toi? J'aime mieux rester ici, dans une maison de santé, où tu pourras venir quelquefois. J'ai été atroment malheureux de cette claustration à laquelle m'avait contraint la parente chez laquelle j'habitais.

— Mon ami, il faut vous en aller, dit Louise; je vous promets d'aller vous retrouver.

— Me retrouver! s'écria-t-il, ce sera impossible.

— Je viendrai, n'en doutez pas. Mettez-vous e routo ce soir : après-demain, je vous rejoindrai.

Il la regardait, incrédule, essayait un pauvre sourire, si douloureux sur ses traits dévastés.

— C'est vrai, vous viendriez?

— Où vous envoie-t-on? demanda-t-elle.

— A Menton. L'endroit est tranquille et la vie peu coûteuse. J'ai déjà traîné par là.

Sans plus rien se dire, ils restèrent enlacés, goûtant la douceur désolée d'être si proches l'un de l'autre et craignant d'évoquer dans cette chambre d'amour le souvenir si récent de leurs joies ardentes.

Enfin il observa :

— Il faut que je rentre, mon médecin doit passer chez moi tout à l'heure. Louise, comment te quitter ?

Il l'avait reprise dans ses bras et de toutes ses forces haletantes la serrait contre lui.

— J'ai peur de ne plus te revoir, de mourir là-bas tout seul.

Ferme dans son infini chagrin, elle sut le rassurer.

Et ils se séparèrent.

Louise était décidée : au lendemain de cette malheureuse soirée, elle partirait. Elle donnerait pour prétexte la santé de sa mère. Ensuite? elle ne savait plus. Perdue d'angoisse, elle pensait que rien n'importait, sauf ce malade dont il allait falloir, défendre la vie désespérément. Mais, pour l'instant elle dut se rendre chez son couturier, essayer ce costume de la Chimère où, drapée de gaze d'argent, elle serait à peine distincte des nuages. Seule la cuirasse, ruisselante de diamants, jetterait parmi ces vapeurs son dur éclat. • Au soir du 26 mars, dans les salons fleuris, d'un

goût parfait, et devant l'assemblée la plus brillante, le Chandelier, interprété à ravir, obtint un vif succès, et les Tentatrices un triomphe. M. d'Esparvettes, acclamé par la salle entière, vint remercier ses interprètes. Mais, le rideau à peine tombé, parmi ses nuages de carton, la Chimère, dont la merveilleuse beauté venait d'éblouir l'assistance, s'était évanouie.

On s'empressa autour d'elle, et, remise d'un malaise qu'on attribua à la fatigue causée par les préparatifs de la fête, elle vint pâle encore, mais souriante, recevoir les compliments charmés de ses invités.

Sur la route de Menton à Garavan, devant la mer et le ciel qui rayonnaient, dans le parfum des roses et des citronniers et l'enchantement de la saison d'avril, Jean Delaistre se mourait.

Au long de la côte et de la colline, sous les pins sombres et les clairs oliviers, c'étaient des jardins d'amour où les fleurs éclataient en grappes et en buissons, et, dans un berceau d'orangers, dont le léger treillis laissait voir le bleu profond des flots, enveloppé de couvertures, Jean, étendu sur une chaise longue, regardait au loin.

Sur son visage émacié, aux tons d'ivoire, se creu-

sait l'abîme de ses yeux, et sa faiblesse et sa misère étaient plus douloureuses encore dans l'éclat du jour et la gloire du paysage.

Louise, à son côté, essayait de sourire. Venue, selon sa promesse, pour le rejoindre, elle l'avait trouvé presque délaissé dans une pauvre chambre d'une pension de famille, et, ayant loué aussitôt cette villa des Cèdres, elle s'y était installée avec lui.

Depuis lors, depuis près de trois semaines, espérant contre tout espoir, elle le disputait au terrible mal. Qu'il fût perdu, que cette âme si riche et ardente, fût prête, à rentrer dans le néant, elle n'y pouvait croire. Et lorsque, malgré tout, des terreurs se glissaient en elle, elle les chassait comme des ombres menteuses, ne voulant s'alarmer ni de ce corps étique qui d'avance avait l'air de se détruire, de se restituer aux éléments, ni des troubles et de la fièvre incessante qui le minaient.

Les médecins, qu'elle questionnait avidement, lui opposaient des réponses vagues et ces formules dont on calme les angoisses que l'on devine poignantes.

Le docteur, qui venait chaque jour, correct et soigneux, auscultait, ne disait rien, parlait du temps qui était si beau et favorable.

Et le grand médecin, appelé plusieurs fois en consultation, n'avait pas changé le traitement : les pointes de feu, la viande crue, les inhalations de goudron. Il avait fallu renoncer à la suralimentation: l'estomac du malade ne la supportait plus. Le jour, il reposait assez calme, ne se plaignant guère que d'étoufïements

qui devenaient sans cesse plus pénibles, mais la nuit il délirait, et Louise et la sœur qui le veillaient avaient peine à le contenir, lorsque des visions l'assaillaient et qu'il peuplait la chambre de fantômes. Vers l'aube, la gorge brûlante et le corps trempé de sueur, il s'assoupissait, dormait un peu.

A son réveil, apercevant Louise penchée sur lui, il retrouvait quelque joie.

— Il me semble vous voir au soir de la Crèche, lui dit-il un matin, avec vos grandes ailes; vous étiez penchée ainsi sur l'Enfant Jésus, et d'en haut l'étoile coulait sur vous sa lueur bleue. J'ai bien souffert, ce soir-là, lorsque tous s'approchaient de vous, rea.« piraient votre beauté. Maintenant je vous ai à moi s ni. Quelle pitié !

Parfois il reprenait courage. Dès qu'il se sentirait plus fort, ils s'embarqueraient tous les deux, iraient vers ces pays dont jadis il avait la hantise. Et, perdus, oubliés à jamais dans quelque île heureuse, il pourrrait vivre de longs jours sous ces doux climats. Elle songea qu'elle avait formé un souhait tout pareil, un jour qu'ils marchaient côte à côte, le long de la Seine.

Il aimait, durant les heures qu'il passait sous le berceau de feuillage, à suivre le mouvement du port qui s'allongeait à l'est, encombré de bateaux. Il lél regardait s'en aller, vers d'autres rives, chargés de leurs cargaisons embaumées, fruits, violettes et fleurs d'orange.

— Nous partirons aussi quelque jour, disait-il, el

nous irons si loin que nous ne reconnaîtrons plus les cieux et que la nuit les étoiles nous feront un dais nouveau. Mais voudras-tu quitter ta vie brillante, t'enf uir et disparaître avec moi? Gomme une déesse, tu es accoutumée à l'encens et aux adorations.

— Et vous, mon ami, n'abandonnerez-vous pas cette gloire qui venait si vite ? Ce matin encore, votre éditeur annonçait un nouveau tirage de Vent du large.

— Ma gloire, je la jette aux dieux propices, dit-il en souriant. C'est une offrande légère et je ne sais s'ils l'agréeront.

Ces moments étaient les meilleurs, ceux où ils s'enchantaient de rêves paradisiaques. Mais il y en avait d'autres où la réalité montrait sa face effrayante.

Lorsqu'il n'était pas la proie des fantômes, Jean ne manquait ni de résignation ni de force d'ârne.

— Je m'en irai d'une âme apaisée, dit-il à Louise. Tu m'as fait monter aux sources de toute joie. Penché sur tes yeux, j'ai vu luire et trembler la douceur profonde du ciel, et ton corps a été le jardin de délices où je me mourais de volupté. Quand je ne serai plus, et quoi qu'il arrive, garde-moi un souvenir indulgent. Je t'ai entraînée dans mon malheur, mais tu te consoleras. Longtemps encore tu continueras à charmer les hommes. Pense quelquefois au pauvre étranger vêtu de noir, pour qui tu fus bonne.

Ces paroles emplissaient Louise d'une tristesse

indicible et qu'elle devait cacher. Après cet emportement d'amour qui l'avait poussée vers lui, elle éprouvait maintenant une tendresse, une pitié presque maternelles. Elle aurait voulu le prendre dans ses bras, le bercer comme un enfant, endormir son mal sous des caresses.

Ce mal continuait ses ravages implacables. A la dernière consultation, le visage sérieux des médecins lui avait mis la mort dans l'âme. L'un d'eux avait demandé s'il y avait eu des cas de phtisie parmi les membres de la famille. Louise ne savait pas.

De plus en plus, elle sentait faiblir sur le sien le bras de son ami, lorsqu'il s'en venait vers ce berceau où il s'attardait volontiers jusqu'aux approches du soir. Elle regardait, reposée sur l'oreiller, cette figure presque diaphane, et que la souffrance rendait si touchante, et songeant que, sous cette lumière radieuse et dans la douceur de ce printemps fleuri, sombre, éclatant, cette jeune vie allait peut-être s'éteindre, une folie la prenait.

En un de ces moments, elle conçut une idée singulière et désespérée. Si elle appelait Lenoël, dont elle savait la bonté et la générosité d'âme ? N'avait-il pas, par sa science et ses soins, prolongé la vie de madame Lenoël, que tout d'abord on croyait perdue? Mais, s'étant informée à Paris, Louise apprit que le docteur, rentré pour peu de jours, était reparti. On ne l'attendait pas avant un mois.

Jean était très soucieux de donner aux siens des nouvelles, et, presque chaque jour, il adressait quelques

mots au crayon à cette parente qui dernièrement l'avait recueilli et qui portait le même nom que lui. Il écrivait aussi à ses sœurs, mariées dans le Nord de la France, leur pays d'origine.

— Je ne les vois pas souvent, dit-il; leur milieu m'est peu sympathique et nous pensons très différemment. Mais nous sommes heureux de nous retrouver lorsqu'elles séjournent à Paris. Hélas! la plus jeune est déjà touchée par la fatale maladie.

Alors Louise le questionna.

— Une hérédité terrible pèse sur nous, notre père a été enlevé par la phtisie à quarante-deux ans; lui-même en possédait déjà le germe en naissant

Quarante-deux ans, et Jean n'en avait que vingthuit ! Si elle pouvait le garder quinze ans encore, elle aurait le temps elle-même de disparaître.

A côté d'eux, dans la villa voisine, une petite fille aussi s'en allait de consomption. Ses parents, retenus par de lointaines fonctions, la vice-royauté des Indes, l'avaient envoyée en Europe, trop tard pour conjurer un mal contracté sous les climats brûlants.

Agée de sept ans, lady Mary Villiers, fille du comte de Fenwick, se mourait au milieu de ses nurses et de ses poupées. Tout le long du jour, au son d'une musique d'orgue, elle les faisait danser sur la table du jardin. Devant l'immense horizon, où fuyaient le ciel et la mer, la petite lady, qui ne devait jamais connaître d'autres fêtes, donnait des bals de poupées, et les airs de valses s'égrenaient, se dispersaient dans le murmure des flots.

A travers la haie qui les séparait, Louise et Jean entendaient cette voix d'enfant et cette musique d'une mélancolie poignante.

— Si je regagne assez de force, disait Jean, j'écrirai l'histoire de cette petite fille, victime de l'expansion formidable de la puissance britannique. La nature inconsciente et implacable écrase les faibles, et la société, issue d'elle, se comporte de même. Je voudrais, en une fiction, montrer quelques-uns de ceux que cette nature, ouvrière incertaine et sans merci, créa pour les détruire aussitôt. Les heureux, les triomphants qui ont eu le temps de tout exprimer, d'user parfois jusqu'à l'impatience l'attention du monde, qu'ont-ils besoin de biographes? Je tâcherai de me pencher sur ces âmes inconnues, indéchiffrées, qui ne livrèrent pas leur secret, et je dédierai ce livre aux tombes où ces pré- C' ices victimes reposent dans leur mystère.

Et Louise pensait :

u Pour ce que la vie donne de joie, je ne puis plaindre cette enfant de n'en pas dépasser le seuil. »

Presque au début de son séjour à Menton, ne pouvant supporter de le tromper, elle avait dans une lettre tout avoué à Daltroiï.

« Je le savais, ma pauvre Louise, avait répondu le prince. A plusieurs reprises, j'ai vainement tenté de vous avertir et de vous sauver. Et maintenant encore ma sollicitude vous suit, mon affection vous reste. » Il ajoutait : « Kowieski croit toujours à la maladie de votre mère. Il vous regrette, mais je le vois heureusement assez calme. Il se rendra sans doute.

vers la fin du mois en Allemagne. Louise, si vous revenez, je vous recevrai comme l'enfant prodigue. »

Pendant quelques jours, Jean alla mieux, respira plus aisément. Il jouissait de l'air chargé de parfums, de toute cette beauté éparse, si riche, éclatante et voilée.

Il dit "à Louise :

— Je crois, j'espère qu'une fois encore j'aurai un sursis.

Un matin, il souhaita se promener en voiture, un instant seulement, au plus chaud de la journée, le long de cette côte qu'il n'apercevait qu'à travers le rideau des feuillages. On tâcha de le dissuader, mais il insistait avec une obstination d'enfant et de malade, prétendant qu'on voulait le priver de la seule chose qu'il désirât.

On partit sous une lumière de feu qui faisait tressaillir le ciel, la terre et l'eau. Dans le lointain, la mer bleue s'argentait, comme pâlie sous l'ardeur du jour.

Au faîte de la colline où s'étageait Menton, audessus des villas et des jardins, montaient les cyprès et luisaient les marbres sous lesquels reposaient les morts. Et, dans ce séjour où luttaient tant de vies précaires, la vue était cruelle et menaçante de ce cimetière dressant tout en haut sur le ciel, sa couronne funèbre.

Louise, tandis qu'ils longeaient la côte, craignait que Jean n'y portât les yeux. Mais il regardait au loin, se grisant d'espace, rêvant au jour prochain où il pourrait s'embarquer.

On allait lentement, presque au pas. Au bout de trois quarts d'heure, elle dit au cocher de s'en revenir.

Quelques nuages paraissaient à l'horizon, une brise égère s'était levée. Jean, à demi étendu sous d'épaisses couvertures, goûtait, une dernière fois, la douceur de vivre.

Un vent âpre souffla tout à coup, soulevant la poussière ; l'orage, si prompt en ces régions, accourait.

Louise voulut hâter le retour, mais la course plus rapide coupait la respiration du malade : on s'en retourna lentement sous la pluie qui commençait.

Toute la nuit, Jean délira, poursuivi de fantômes qui étaient tour à tour de feu ou de glace. Dans la journée, une nouvelle consultation eut lieu. Elle réunit les praticiens les plus notoires de la côte. Ils se rencontrèrent au chevet de ce mourant comme à un spectacle journalier, et tout de suite ils eurent cet air morne et distrait, ce détachement de gens affairés devant une tâche trop vain»1.

Louise ayant parlé de l'imprudence commise la rcille, de cette promenade qui avait été si fatale, un des médecins dit :

— C'est fâcheux, mais cela n'a pu modifier que légèrement l'état général.

Puis ils se retirèrent avec une politesse qui semblait déjà funèbre.

Alors elle comprit que tout était perdu.

Désormais, dans son lent supplice, une seule pensée la ? soutint, lui donna quelque courage : elle ne lui survivrait pas. Et on les enterrerait tous deux, en haut de la

colline, dans ce cimetière dont elle avait senti l'appel au jour de leur promenade.

Jean ne quittait plus le lit. Un voile semblait descendre sur lui, obscurcissant cette intelligence si claire jadis et si aiguë. Sa voix aussi, plus indistincte, avait peine à sortir de sa gorge.

Il se trouvait bien des soins de la sœur, qui était dévouée et adroite; mais, une fois, il guetta sa sortie, et, faisant signe à Louise de s'approcher :

— Je ne sais dans quel égarement ou quelle inconscience je puis tomber, mais je t'en supplie, Louise, qu'aucun prêtre n'entre ici : je veux mourir dans l'amour de mon péché.

Avec ses forces déclinantes, on eût dit que ses hallucinations avaient cessé d'être effrayantes. Plusieurs fois il crut être auprès d'elle dans leur logis des Ternes, et, un jour, il se figura qu'elle dansait avec lui et qu'elle avait gardé ses grandes ailes dont elle le frôlait. Parfois aussi il ne la reconnaissait pas et lui donnait un nom qu'elle ne pouvait comprendre.

Un soir, il l'appela, quoiqu'elle fût toute proche. Il semblait calme, presque joyeux.

— Louise, fit-il, nous voguons, je sens les flots qui me soulèvent et je suis heureux. Au loin apparaissent des pays merveilleux pleins de fleurs singulières, et des palais de marbre resplendissants. Les vois-tu, ma bien-aimée ?

Ce furent ses dernières paroles. Durant la nuit, des cris rauques, presque involontaires, firent se lever en sursaut Louise et la sœur qui veillaient. Jean

à demi soulevé dans son lit, était inondé de sang, secoué de convulsions. Le flot qui, échappé de la bouche, coulait au long des draps, les glaça d'épouvante.

Le médecin, appelé en toute hâte, vint une heure après. L'hémorragie avait cessé.

Mais les premières lueurs du jour qui naissait montrèrent sur le visage de Jean la pâleur livide de la mort déjà répandue. La respiration était devenue haletante, l'agonie commençait.

Elle dura près de trois heures sans que le malade reprît connaissance.

Dans l'éclat radieux du matin, vers dix heures, son souffle se fit plus faible, expira tout à coup.

La sœur s'était mise à genoux, murmurait une prière en se signant.

Alors Louise poussa un grand cri et se trouva mal.

Lorsqu'elle sortit de son long évanouissement, que lui revint, avec la lucidité, la conscience de son malheur, elle vit les servantes occupées à dresser une chapelle ardente. Elles apportaient des brassées de fleurs et de feuillage qu'elles disposaient autour du défunt dont le beau visage, vêtu de douceur et de paix, dormait de l'éternel sommeil. .

Sur la table, on avait placé, à côté d'un crucifix de bois, des branches de buis qui trempaient dans l'eau bénite.

Les heures coulèrent au milieu de l'affreux silence, de l'allégresse du jour resplendissant. Déjà le soleil déclinait, ne jetait plus ses rayons obliques que sur

le lit et parmi les fleurs qui brillaient fraîches et candides auprès du cadavre.

Louise restait là, inerte et glacée, et, décidée à mourir, se reposait.

Soudain, entre elle et le mort, une ombre se dressa : une femme venait d'entrer. Elle était grande, et sa forme sombre et sa longue robe emplissaient la chambre : on eût dit quelque génie funèbre venu là pour pleurer.

Elle alla jusqu'au bord du lit, et, tombant à genoux, saisit une des mains et la couvrit de larmes. Puis, s'étant relevée, elle posa les lèvres sur le front de Jean.

Alors, se retournant, elle dit :

— Pardonnez-moi, j'ai voulu le voir une fois encore. Devant cette intrusion si étrange, Louise, restait

muette de surprise.

— Madame, ajouta l'inconnue, je sens combien ma présence chez vous en ce moment est singulière, excusez-moi, Jean Delaistre était mon ami, il l'était depuis longtemps.

Elle se tut comme abîmée dans la désolation de ses souvenirs. Puis elle reprit :

— Il ne m'a quittée que pour se rendre ici avec vous.

Des sanglots presque convulsifs la secouèrent quelques instants :

— Lors de sa dernière maladie, les lettres fréquentes qu'il vous écrivait m'apprirent votre nom. Mais, bien avant, j'avais deviné qu'il n'était plus à moi entiè-

rement, qu'une passion nouvelle le possédait. Je n'ai rien laissé voir : je le savais perdu, je me suis résignée à tout. Je lui ai accordé cette joie, la dernière, de partir avec vous. Il a toujours ignoré que j'avais pénétré son secret, il s'est efforcé jusqu'à la fin de me le cacher. Mais depuis quelques jours il ne m'écrivait plus : alors, redoutant tout, je me suis mise en route.

» Madame, ajouta-t-elle d'une voix qui semblait monter d'un abîme de douleur, notre sort à toutes deux est si cruel, et la destinée de celui qui n'est plus fut si désolante, qu'il faut lui pardonner, comme je lui pardonne moi-môme. Sentant sa vie si courte, il a tenté d'y mettre tout à la fois.

Accablée, elle s'abîma dans le fauteuil que Louise lui avait offert.

Après un silence elle dit encore :

— Je vous remercie de ne pas me repousser, car ma venue est pour vous une soufïrance nouvelle.

Sa voix brisée disait le long calvaire, l'épuisant chagrin, qu'elle avait traversés.

Comme pour se justifier, elle continua :

— Il y a près de sept ans que nous nous aimions. Nous nous étions rencontrés tout jeunes, là-bas en province. Restée veuve, je l'ai suivi à Paris. J'ai rompu avec tous les miens, avec sa propre famille. Nous avions réuni nos minces ressources et nous vivions ensemble. Ayant de la voix, je chantais quelquefois dans les concerts, cela nous aidait un peu. Peut-être le nom de Marcelle Cordier, qui est mon nom de

jeune fille et que j'avais repris, a-t-il pu tomber sous vos yeux ?

Regardant enfin celle dont l'apparition déchirait à jamais toutes les illusions que Louise avait tissues autour de son amour, elle n'éprouva contre cette femme aucune haine. Plus âgée que Jean de quelques onnées, ses traits gardaient, sous la douleur et la fatigue, de la grâce et de la beauté.

— Madame, dit Louise, je vous plains autant que je me plains moi-même.

Touchée par cette sympathie qui se montrait, l'autre se remit à parler de lui.

— Sans doute, vous aviez su apprécier cette belle intelligence si riche, si variée et brillante. C'est moi qui l'avais poussé à publier ce livre qui a eu tant de succès. J'ai en main des choses admirables de lui, des notes, des souvenirs. On pourra les imprimer un jour, si je trouve jamais le courage de les classer.

» Et maintenant rien n'est plus de lui que cette dépouille !

Reprise de sanglots, elle se tenait auprès du mort et lui caressait les cheveux.

— Je vais, fit-elle ensuite, avertir sa famille. Sans doute quelqu'un d'eux viendra le chercher pour qu'il aille reposer dans le caveau où sont les siens.

Alors Louise se dit que de ce mort elle ne gardait rien, ni son corps emporté au loin, ni ses pensées pos* thumes. Soudain elle se sentait aussi étrangère à lui que si elle ne l'eût jamais connu.

La nuit, d'où il était sorti pour venir à elle, le reprenait tout entier.

La sœur, qui s'était absentée, rentra, se remit en prière, et, en face d'elle, l'amie ancienne, surgie de l'ombre, la tête retombée sur l'oreiller, exhalait doucement sa plainte profonde. Sans bruit, Louise se glissa dehors, prit dans sa chambre des vêtements et sortit.

Le soleil couchant criblait les arbres du jardin, teignait d'or les cailloux, et, à travers la haie, l'orgue de la petite lady Mary Villiers coulait dans la splendeur du soir sa grêle musique.

Louise franchit la grille, la route fuyait au loin sous la poussière lumineuse. Elle arrêta une voiture, se fit conduire au cimetière. Tout à coup elle désirait errer dans ces allées où elle avait souhaité reposer à jamais à côté de celui qui lui avait tant menti.

Peut-être était-ce son souvenir, ce souvenir désormais trouble et terni, qu'elle allait tenter d'ensevelir là -haut.

Elle ne lui en voulait plus : la misère de sa conduite lui inspirait plus de pitié que de colère. Mais, devant cet écroulement où sa douleur perdait toute beauté, ton t •' Qertéj file restait anéantie.

Et, voyant le soleil descendre glorieusement au milieu d'un grand halo de pourpre, elle s'étonnait qu'il fallût tant d'apparat, une pompe si majestueuse, pour éclairer tant de tristesses.

Dans le cimetière, les ombres des cyprès s'allongeaient démesurées, formaient à terre un autre bois sous lequel reposaient les morts. Elle entra dans les avenues,

Sur les stèles de marbre ou de pierre des noms de tous pays se lisaient, rendaient cet endroit semblable à quelque carrefour, à une hôtellerie funèbre ouverte sur le monde. Et ce lieu y perdait un peu du recueillement qui enveloppe les nécropoles où les âmes défuntes, si elles venaient hanter la nuit, pourraient s'entretenir et se comprendre.

Alors Louise pensa à ce caveau lointain où il dormirait avec les siens. Elle y déposa son pardon tout entier, songeant que, dans le sombre tumulte et l'ardeur désespérée où il s'était débattu, la passion de ce mort pour elle n'avait pas été un mensonge.

Elle resta longtemps assise sur une tombe tandis que le jour s'éteignait. Les cyprès maintenant montaient tout noirs, sur un fond d'or pâle, et la fraîcheur et l'ombre descendaient avec le soir sur le champ de repos.

Louise sentit qu'en elle aussi une grande paix entrait, qui était, comme celle de la mort, sans douceur et sans joie.

La brise du soir flottait sur la vaste plaine où la Garonne passait lente et claire au milieu des prés, parmi les bouquets de saules et d'aubiers et les rideaux

de peupliers teintés à peine d'une verdure pâle. Sur une terrasse, dominant la rivière et dans le calme du paysage, Louise et M. Toussard causaient.

— Les folies ont un temps, dit -il, et ce dénouement est bien au delà de ce qu'on pouvait espérer.

Depuis plus de cinq ans qu'ils ne s'étaient vus, M. Toussard avait peu changé. Il conservait sa vive physionomie, son œil pétillant et narquois, et ressemblait à un Silène affiné, spirituel et rangé.

Quant à Louise, quoique toujours belle, elle avait perdu son air de déesse, cette allure distante et fière qui la faisait un peu surnaturelle.

— Mon bon ami, répondit-elle, je sais bien que monsieur de Leuze me fait beaucoup d'honneur en désirant mY'pouser, mais que voulez-vous? je suis trop lasse pour recommencer encore.

Après ce drame de Menton qui l'avait accablée et désenchantée à jamais, elle vivait depuis dix mois dans ce coin du Haut-Saint-Pierre auprès de sa mère. Elle n'avait pas trouvé le courage de rentrer à Paris, de reprendre sa vie ancienne, et elle avait chargé Daltroiï d'expliquer au comte Kowieski qu'elle ne reviendrait que plus tard, dans longtemps, de lu faire prendre patience en attendant qu'il l'oubliât. Elle avait eu la joie d'apprendre qu'il restait calme, et qu'il était en Podolie, où Smith avait fait venir sa fille cadette, charmante et excellente musicienne. Le vertueux Smith jugeait, sans doute, que les bons principes et la lecture de la Bible mettraient cette

jeune personne à l'abri de toute tentation et de tout soupçon. D'ailleurs le pauvre comte n'était plus guère redoutable.

Lentement Louise était gagnée par ce repos répandu au loin sur la plaine qui, en ce début d'avril, gardait encore une pâleur d'aube.

Mais, depuis quelques mois, son voisin, le comte de Leuze, s'était insinué dans sa solitude. Il se présenta d'abord sous des prétextes de mitoyenneté, le petit domaine des Kérouall se trouvant en bordure de Château-Gorsac. Ses visites devinrent fréquentes, puis constantes, et, un beau jour, sans qu'elle s'y attendît, il lui avait demandé de lui accorder sa main.

Pour que ce gentilhomme, le premier de la région par la naissance et la fortune, conçût un pareil dessein, il fallait des circonstances assez particulières, et un état d'esprit qui lui était propre.

Quoique la vie de Louise, depuis des années, lui échappât entièrement en ses détails, il est certain qu'il était trop avisé pour s'en tenir à la légende adoptée à Port-Saint-Pierre et d'après laquelle la jeune femme, à l'exemple de sa tante Félicité, avait fait fortune dans le commerce. Mais le comte de Leuze était de ces cyniques élégants que l'opinion et les préjugés n'inquiètent guère. Au cours de sa vie, avec une grâce nonchalante et une réelle douceur d'âme., il n'avait suivi que la pente de son désir, renonçant à la politique dès qu'elle fut devenue une lutte violente et âpre.

Sa légèreté prudente, et qui ne l'entraînait jamais

trop loin, lui avait permis de jouir des choses avec mesure et délicatesse. Il ne s'était pas marié, au temps où la jeunesse lui offrait des tentations sans cesse renouvelées, et maintenant, dans sa maturité encore florissante, aucune des veuves ou des jeunes fdles de tout âge qui lui étaient abondamment offertes ne lui avait paru digne d'attention.

Il s'était créé à Château-Gorsac des occupations qui l'intéressaient, faisait non sans talent des travaux sur l'histoire du Languedoc, et, de temps en temps, quittant sa retraite, s'aventurait en quelque équipée qui parfois l'entraînait au loin.

Le retour de Louise, dont depuis l'enfance il avait vu éclore et s'épanouir la beauté, ne fut pas sans l'émouvoir. Mais dès qu'il l'eut approchée, sa rare élégance, sa distinction, cette grâce qui en avait charmés bien d'autres, l'enchantèrent. Il tenta d'abord quelques assauts galants, qu'elle considéra d'une telle hauteur qu'il devint respectueux. Et alors, entraîné par un goût dont il n'essaya pas de combattre la vivacité, il poussa l'obstination jusqu'à la demander en mariage.

Louise, avec déférence et modestie déclina cette offre, qui cependant était pour elle une chose inespérée, presque inouïe.

Non que le comte de Leuze lui déplût, loin de là. Elle lui trouvait de belles et aimables façons, un grand air joint à une simplicité véritable. Même il lui restait un peu de ce prestige dont tout enfant elle le parait, lorsque, dans ses beaux équipages, il

traversait Port-Saint-Pierre sous les yeux éblouis des jeunes filles de l'endroit. Elle se rappelait aussi ce bal à Château-Gorsac, qui avait précédé de si peu son départ pour Paris, et ce rendez-vous qu'il lui avait donné dans un pavillon de son parc.

Et ce souvenir même ne la fâchait pas.

Non, elle ne voulait pas se marier, parce qu'elle avait connu trop d'épreuves.

La vie pourrait fuir maintenant; elle ne la redoutait pas, car rien ne lui serait plus enlevé. Toutes ses joies, tous ses rêves étaient bien morts à jamais. Il lui semblait les voir endormis sous de hauts cyprès pareils à ceux qui montaient là-bas dans le cimetière de Menton.

Le soir, au soleil couchant, elle regardait encore l'amoncellement des nuages qui, teints de brillantes couleurs figuraient des îles radieuses vers lesquelles jadis l'emportaient ses désirs innocents.

Elle les connaissait maintenant, ces séjours enchantés où l'on aborde, les voiles gonflées d'espoir : elle savait le mensonge de leur beauté et de leurs promesses.

Elle savait surtout comment on en revient.

Et, enfermée dans ses regrets, nourrissant contre la vie une amère rancune, elle ne voulait plus se laisser convaincre.

Cependant madame Kérouall, surprise autant par l'inconcevable proposition de M. de Leuze que par la réponse qu'y opposait sa fille, avait averti Félicité, dont elle pensait que l'influence serait grande. Elle-

même, douce et timide, n'osait se risquer à conseiller cette Louise qu'elle considérait avec admiration et un peu d'effroi.

Et ainsi monsieur et madame Toussard étaient venus.

Sur la terrasse où ils étaient réunis, Louise et son vieil ami continuaient à s'entretenir.

— Louise, dit-il avec une émotion qui ne lui était pas habituelle, il y a maintenant près de dix ans, je vis entrer chez moi une petite fdle. Elle était timide, douce et jolie, trop jolie même pour son repos et celui des siens. Je me mis à l'aimer beaucoup, et cette amitié n'a guère été pour moi qu'une source de chagrins.

» Ce que j'en dis n'est pas pour vous attendrir, car œ n'est pas à moi, c'est à vous-même que je veux vous intéresser. Cette enfant, je fis tout pour la rendre raisonnable, pour la guérir de ce penchant romanesque dont je prévoyais pour elle le danger. Vous ne devez pas l'avoir oublié Louise, non plus que mon total insuccès

» Vous vous disiez : « Ce pauvre monsieur Toussard, » il est vieux, rabâcheur et bien ennuyeux, il ne com- » prend plus rien à la jeunesse ni à la poésie. Y a-t-il » jamais rien compris? » Et vous me laissiez parler, m'opposant pour toute réponse la grâce incomparable de votre sourire.

» Depuis lors, je vous ai suivie de loin avec angoisse, avec douleur. Et je devine, et je sais que vous avez souffert beaucoup.

» Car la vie, ma pauvre enfant, n'est pas une aventure

filée dans un joli décor, un clair de lune, une romance soupirée sous un balcon; elle se continue, pleine de heurts et de chocs, et malheur à celui qui ne sait lui donner une base solide !

» Et voici qu'après tant de traverses auxquelles je ne veux plus songer, une occasion inespérée, imméritée presque, s'offre à vous de refaire cette vie plusieurs fois brisée. Et vous refusez, prétendant vous consacrer désormais à la méditation.

» Louise, vous n'êtes plus une enfant comme jadis ; le temps, les épreuves auraient dû vous enseigner quelque sagesse, mais je vois que vous êtes toujours la même. Vous jugez que votre existence est désormais achevée et vous ne vous apercevez pas qu'il y reste place pour toutes les folies. Car, de ce côté, je sais, hélas! de quoi vous êtes capable. Loin d'être finie, votre vie doit commencer enfin dans la raison, dans la dignité, dans une sérénité heureuse. Elle doit être une chose modérée, équilibrée, et non un drame fulgurant où l'on passe de l'extase au désespoir.

» La recherche du comte de Leuze, si honorable pour vous et si flatteuse, vous la repoussez parce que votre imagination n'est pas touchée, et que cet homme de si nobles et parfaites façons n'a pas fait vibrer la guitare qui est en vous. Et Dieu sait pour qui elle vibrerait quelque jour! Louise, je ne veux pas vous blesser, je veux vous sauver, simplement. Je vous sais droite et honnête et je suis certain que, lorsque vous porterez le nom de ce gentilhomme, vous le porterez dignement.

Louise l'avait écouté, remuée profondément par

cet accent sincère, par l'intérêt si affectueux qu'elle comprenait qu'il lui gardait toujours.

Et un grand attendrissement la gagnait. De tout son cœur elle souhaitait ne pas affliger ce vieil ami qui mettait tant de zèle à la convaincre.

— Croyez-moi, dit-elle; je ne désire rien au monde autant que vous satisfaire. Mais vous avez tort de penser que je suis toujours romanesque. Je suis guérie, bien guérie, je vous assure. Et même je me sens si morte que je ne pourrais faire qu'une bien triste fiancée. Mettez-moi à l'épreuve; passez ainsi que ma tante quelque temps avec moi; vous verrez à quel point je dis vrai.

» Et plus tard, à mon tour, j'irai vous trouver à Paris. Nous recommencerons nos belles courses d'autrefois et vous serez bon pour moi comme jadis.

— Louise, dit-il, je ne suis ni un vaniteux, ni un sot, ni un homme tyrannique et méchant, mais je ne recevrai que la comtesse de Leuze. Si vous me faites le profond chagrin de vous obstiner dans votro refus, je ne vous reverrai de ma vie.

La nuit était venue, ils montèrent les marches du perron, entrèrent au salon, où le feu brillait dans la cheminée de pierre.

Un léger aboiement les accueillit : Félicité avait, ce matin même, ramené Fairy à sa maîtresse.

Depuis plusieurs mois, Fairy était chez madame Toussard, à Paris, apportée un jour par Smith ainsi que beaucoup d'autres choses. La petite boule en soie flocon-

neuse avait manifesté, en revoyant sa maîtresse, une joie immodérée et dont la violence avait secoué son corps minime sous sa toison dorée. Et Louise avait accueilli avec amitié cette petite épave de tant de naufrages.

Le lendemain, Félicité prit sa nièce à part et lui remit une lettre de William Smith.

« Mademoiselle Louise, — écrivait le secrétaire du comte Kowieski, — vous m'avez surpris cruellement, car jamais je n'aurais cru que vous auriez eu une conduite aussi incorrecte. Le comte, j'espère, ignorera toujours la vérité, mais moi-même suis profondément mortifié. »

Puis suivait une liste de tous les objets appartenant à Louise et qu'il avait remis à madame Toussard. Les deux pastels du docteur Lenoël y figuraient.

— Il avait apporté aussi, dit Félicité, tous tes bijoux, sauf ceux de famille qu'il me dit avoir retirés. Mais, sur l'avis de monsieur Toussard, je les ai refusés. Il a dû les déposer à ton nom dans une banque.

— Je lui répondrai, dit Louise, car je ne veux rien garder, naturellement.

— Quelle singulière chose que la vie ! ajouta madame Toussard. Quand, il y a près de dix ans, je t'ai emmenée à Paris, c'était en partie pour te soustraire aux poursuites du comte de Leuze. Tu t'en souviens, n'est-ce pas ?

— Elle est singulière, sans doute, fit Louise, mais elle est surtout triste, infiniment.

Lorsque, après un séjour d'une semaine, monsieur et

' madame Toussard firent leurs adieux, il n'avait plus

été question de ce qui les avait amenés. M. de Leuze,

venu deux fois pour rendre visite, s'était montré charmant et cordial.

En se séparant de Louise, Toussard très affectueusement lui avait dit :

— Vous savez à quel prix est l'amitié de votre vieil oncle.

Et Louise n'avait pas répondu.

Un peu plus do doux mois après, elle épousait le comte de Leuze. Le mariage eut lieu à Paris, où l'on jugea qu'il se ferait plus discrètement. Les témoins de la mariée furent Toussard et le prince Daltroiï.

Ils s'en venaient tous deux à travers les vignes qui, en ces premiers jours d'octobre, offraient à la vendange prochaine leurs fruits en grappes lourdes ei ambrées.

Ils allaient lentement le long du chemin étroit, et Louise, légère, souriante dans sa robe blanche, s'appuyait au bras du docteur Lenoël.

L'air les noyait dans cette douceur d'automne, et, sous la lueur dorée du jour finissant, la plaine abondante, riche, heureuse, fuyait an loin.

— Mon ami, dit-elle, je veux vous mener jusqu'à un grand arbre très vieux, d'où l'on va voir le soleil se

coucher sur la vallée : c'est notre plus émouvant et d'ailleurs notre seul spectacle.

Mariée depuis quatre mois, la comtesse de Leuze avait invité le docteur Lenoël à Château- Gorsac, et il avait accepté d'y passer une partie de ses vacances.

— Que votre pays est beau, dit-il, majestueux et aimable! Il fut jadis l'apanage magnifique de cette Ëléonore d'Aquitaine dont le mariage causa la guerre de Cent Ans. Et l'on dirait qu'il garde son antique fierté, son âme et son génie qu'enferment ses larges horizons. Voici à nos pieds cette rivière auprès de laquelle vous avez grandi. Elle aussi est souveraine et ses méandres et ses courbes ont une grâce hautaine et quasiment royale. Et cette nature sied bien, Louise, à votre beauté.

» Il faudra me montrer cette maisonnette du bord de l'eau, avec son balcon, où vous alliez vous asseoir.

— Je vous la montrerai, dit Louise; mais, vous savez, depuis deux ans, elle ne nous appartient plus.

Suivant l'allée sinueuse, ils atteignirent le grand chêne autour duquel régnait un banc circulaire où ils s'assirent.

Dans le ciel en feu, les nuages semblaient des continents de pourpre, nageant dans la transparence d'une eau vert pâle. Et sur la terre, peu à peu, de grandes ombres violettes descendaient.

— Louise, dit Lenoël d'une voix émue, combien je suis heureux d'être délivré enfin de mon long

souci, et de vous voir ici, reine charmante de cette belle vallée !

» Ah! ma pauvre enfant, je ne vous ai jamais mon tré toutes mes angoisses. Je vous ai aimée, je vous aime toujours, et j'ai tout redouté, vous sachant si généreuse et si imprudente.

» Maintenant mis craintes sont finies à jamais : monsieur de Leuze, qui m'a fait un si parfait accueil, est un galant homme, un esprit orné et plein de grâce.

— C'est vrai, fit Louise, et j'ai tout le bonheur qu'il m'est encore possible d'avoir. Et ce n'est pas sa faute sans doute si, lorsque je l'ai épousé, des choses étaient mortes en moi qui ne peuvent plus renaître.

Puis, lui montrant les nuages qui s'étaient brist's, formaient de longs îlots de corail, aux fins promontoires d'azur :

— Quand j'étais petite fille, je lisais ma bonne aventure dans le ciel, j'imaginais que la vie me conduirait vers ces parages merveilleux.

» A présent, je n'évoque plus que des ombres et des souvenirs. Mon ami, laissez-moi vous dire ici, en face de ce grand horizon qui donne de la solennité aux paroles : « Vous avez été toute la joie, la douceur par- » faite de ma vie. Le reste n'est que tristesse et ténèbres. » Seules les heures passées auprès de vous montent » claires, radieuses, dans ma mémoire. Je vous en bénis » encore et toujours, mon grand ami. »

Une lueur d'or coulait dans le ciel. Le paysage

s'éteignait et la brume, comme un voile, s'étendait sur la plaine.

Tous deux s'étaient levés.

Alors, gravement, il l'attira à lui et sur son front il posa les lèvres.

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