‹ Histoire d'une demoiselle de modesChapitre 4 sur 5 · XXX · texte numérisé non relu

XXX

Au milieu de la salle, où, comme pour les grands enterrements, les lumières brillaient dans l'obscurité

tice, la petite roue de la fortune tournait. Et dis- I l'ictement, à travers tous les bruits épars, se percevait le tintement des pièces d'or qui se heurtaient sur la table de jeu. C'était le salon de roulette, à Monte- Carlo. Serrés en triple rang, assis, debout, les joueurs immobiles suivaient de l'œil la boule qui fi yait, puis

■rêtait, tandis que le croupier, impassible, grandiose

fatal ramassait avec le râteau la moisson répandue but le tapis vert. Et cela recommençait toujours. Toujours de nouveau les espoirs s'enflaient, s'envolaient derrière cette roue qui, inconsciente et terrible, tournait.

Dérangeant quelques groupes qui firent place en s'écartant, Louise, le comte Kowieski et le. prince Daltrofî entrèrent dans le salon de jeu : on voulait montrer la roulette à madame de Kérouall. Auparavant, le prince avait expliqué les combinaisons, les martingales, les chances et les superstitions des joueurs.

— Et tenez, — fit-il, au moment où ils franchissaient la porte, — j'ai entendu affirmer que, la première fois qu'on se risque, on est sûr de gagner sur le chiffre de son âge. C'est le cas d'essayer, d'autant que vous n'avez pas à craindre de l'avouer.

Le comte Kowieski s'approcha de la table et, par-dessus les épaules, fit glisser vingt-cinq louis sur le 25. Louise souriait, indifférente, incrédule. La petite boule s'élança, sauta, courut follement. Enfin elle se ralentit, sembla incertaine, hésitante, puis se fixa, marqua 25.

— 25, rouge, impair, passe ! dit le banquier.

Et il compta douze mille cinq cents francs. Il y eut un léger émoi, des têtes se dressèrent pour voir qui, par une audace heureuse, venait de gagner en jouant le numéro.

Alors, parmi les regards, elle en sentit un qui la glaça.

A peine put-elle reconnaître que c'était Louis Robert qui avait posé sur elle des yeux chargés d'angoisse et déjà il disparaissait, noyé dans la foule. Mais la douleur et le mépris de cet honnête homme la laissèrent tremblante et défaillante, elle

demanda à quitter le salon. Dans une des hautes glaces qui le décoraient, elle eut la vision d'une femme que d'abord ello ne reconnut pas. Cette figure de luxe suprême, parée de velours, de fourrures, de tulles nuageux, avec, au long du corsage, des perles sans prix, c'était bien elle, Louise Kérouall ? Et, songeant à celles qui au magasin venaient étaler leur insolence et leur faste, elle se dit qu'elle était maintenant toute pareille à l'une d'elles.

Au dehors, le ciel, la mer rayonnaient, et sur ce fond étincelant, Monte-Carlo élevait ses pavillons, ses hôtels, ses frêles architectures mauresques de caféconcert.

En ce début de mars, la colline s'ornait déjà de fleurs qui mêlaient leur grâce à cette végétation tropicale, aux contours rigides et métalliques. Sur la droite, les terrasses de Monaco venaient tremper jusque dans le flot, coulaient vers l'onde bleue en cascades de roses. Louise remonta seule dans l'appartement qu'elle occupait depuis la veille, avec le comte, à l'Hôtel de Paris.

Appuyée à son balcon elle croyait être portée encore sur ces vagues où durant plusieurs mois elle avait erré. Au delà de cette ligne qui marquait l'horizon, s'étendaient les terres qui tour à tour s'étaient déroulées devant elle. Rochers pourpres et violets des promontoires d'Ionie, sables dorés d'Afrique, rives parfumées d'Asie, villes blanches au creux des golfes montrant leurs minarets clairs et leurs coupoles argentées, bois d'orangers et de lauriers-roses aux flancs des collines, douceur des nuits bleues d'Orient, pâleur des matins

où les îles sortent de l'onde en soulevant leurs voiles, elle revivait ces instants où lui étaient apparus l'Asie Mineure, l'Egypte et la Grèce qu'on lui avait jadis vantée, puis Corfou, avec ses vallées sombres et délicieuses, et cette Sicile éclatante et fière, mouillée à l'entrée du monde d'Occident. Si loin de tout ce qu'elle connaissait, son âme éparse et comme étrangère à elle-même, était charmée par tant de spectacles. Et, gardant les instincts qui lui venaient d'une longue suite d'ancêtres, elle se disait qu'elle vivrait volontiers ainsi, au hasard des routes, tandis que les pays naîtraient et s'évanouiraient comme des mirages.

Le comte lui avait été un compagnon discret, taciturne, mélancolique, dont l'attachement se trahissait en élans brusques, que sa timidité rendait parfois gauches. Sans l'aimer, elle le considérait avec sympathie.

Vers le commencement de mars, sous les vents d'équinoxe, la mer devint dure et houleuse. Des orages traversaient l'atmosphère. On avait résolu d'arrêter la croisière. Et Louise avait abandonné avec regret sa demeure flottante,

Elle et le comte ne faisaient que passer à Monte- Carlo. Ils devaient s'installer à Cannes, dans la villa des Palmiers, louée pour eux par Smith.

Tout de suite, Louise avait détesté Monte-Carlo, I cette ville-casino, où, même avant sa rencontre avec Robert, les regards se posaient sur elle, la suivaient obstinés, acharnés comme des mouches.

Elle fut heureuse, le surlendemain au soir, de se

retirer dans la paix de la villa. Le ciel et la mer luisait entre les feuilles comme des vitraux d'église sertis de plomb. Elle se dit qu'elle goûterait peut-être dans cette retraite, des jours tranquilles.

A peine arrivés, ils eurent la visite du prince Daltroff.

— Eh bien, — dit-il, dès qu'il eut pris place sous la véranda où le déjeuner était servi, — vous pouvez vous vanter, madame, d'avoir soulevé derrière vous une belle traînée de poussière. Monte-Carlo en a plein les yeux et en reste ébloui. Ce que j'ai subi à votre

n droit de questions et même d'interviews n'est pas vable. Tous les reporters des feuilles sportives du littoral sont venus avec des crayons et des calepins. Et je leur en ai fournis pour leur peine. J'ai confié que vous descendiez de lady Ellenborough et d'un khan de Tartarie : de là votre distinction remarquable et votre type anglais. J'ai dit aussi que vous possédiez dans l'Asie centrale d'immenses domaines peuplés de nègres blancs. Ils ont été ravis.

— Mon Dieu, fît Louise agacée, comme je souhaiterais qu'on me laissât tranquille!

— Cela, riposta Daltroff, c'est impossible. Shakespeare a dit que la vie est semblable aux planches d'un théâtre. Quelques-uns y ont de beaux rôles; les autres, la foule, les admire et madame de Kérouall sera toujours admirée... — Ici, ajouta-t-il, vous serez plus tranquille. Cannes est un endroit très sélect, où de petites chapelles voisinent aristocratiquement. Un lien les unit, un lien sonore comme une corde de

harpe... c'est leur culte pour le poète mystique et symbolique Pierre Gardanne. Je l'ai connu autrefois, quand il donnait des répétitions à quelques-uns de mes camarades. Il était pauvre alors, cynique et mal nippé. Aujourd'hui, il habite près de chez vous un délicieux cottage, et quand, le monocle à l'œil, le gardénia à la boutonnière, il récite avec une fatuité suprême les litanies de la Vierge, qu'il a arrangée en vers blancs, on voit se pâmer les grandes dames. On dirait qu'il est le familier de la Reine des Cieux et que c'est par délicatesse pure qu'il s'abstient de compromettre tout à fait cette dame céleste. — Si cela vous amuse, je vous le présenterai.

Louise et le comte répondirent que, pour le moment, ils ne voulaient fréquenter personne.

Quand le prince Daltrofï les quitta, ce soir-là, il fut convenu que l'on se retrouverait à Paris, vers le début de mai.

Pendant près de quatre semaines, Louise et le comte Kowieski séjournèrent à l'ombre des palmiers. A peine les voyait-on, mais, tout de même les curiosités s'agitaient autour d'eux. Après s'en être beaucoup émue, Louise se résolut à ignorer tout, à traverser le monde comme s'il n'était pas, ou comme s'il n'était qu'un bocal peuplé de poissons rouges. C'est alors qu'elle prit cet air distant qu'elle garda depuis, et qui devait lui valoir le surnom d' « Étoile du Nord ».

Un soir, comme elle rentrait d'une promenade en voiture, elle trouva une dépêche. Durant ses voyages, elle avait toujours soin d'indiquer des étapes pour

que des nouvelles de sa famille pussent facilement lui parvenir. D'ailleurs tous ses déplacements n'étaient pas pour surprendre dans une région où le tiers de la population voyage commercialement.

Ayant déchiré le pli bleu, Louise lut :

« Père gravement malade, viens. Marie Kèrouall. »

Un nuage lui cacha les palmiers, la mer, tout l'horizon. Elle ne vit plus que la modeste chambre, où là-bas, au bord de l'eau, son père se mourait.

Elle se mit en route la nuit même, laissant le comte désolé, malgré la promesse qu'elle lui fit de le rejoindre dès qu'elle le pourrait. Il n'eut pas le courage de l'accompagner à la gare, et ce fut Smith qui remit à Louise, avec son billet, un portefeuille en lui disant :

— Le comte désire que vous ayez de quoi être utile à votre famille, si c'est nécessaire.

Après vingt heures de route, Louise atteignit Port- Saint-Pierre. Du pont, en passant la rivière, la maisonnette lui apparut toute riante et fleurie, sous le ciel printanier. Un instant, elle en conçut un espoir meilleur, mais quand elle sonna à la porte, elle pensa que les forces lui manqueraient.

Ce fut sa mère qui ouvrit. Elle pleurait. Et toutes deux, sans rien se dire, s'embrassèrent, mêlèrent leurs larmes.

Louise monta l'escalier étroit, où jadis ses pieds d'enfant avaient trébuché. Elle entendait le tic tac de l'horloge de bois dans la cuisine, et, l'illusion lui vint qu'elle était retournée à ses jeunes années,

Dans son lit de noyer aux rideaux de toile peinte,

les yeux grands ouverts, inconscient, hagard, Louise vit son père qui agonisait.

Car cette figure hâve et blême et qui semblait de pierre, c'était Jean Kérouall, le beau marin, venu de Bretagne en Gironde il y avait vingt-sept ans. Comme s'il eût reconnu sa fille préférée, une lueur de connaissance brilla dans son regard morne, puis s'éteignit, et ce regard, dont jadis, en mer, il interrogeait la distance, se perdit dans les horizons sans bornes du pays des ombres. Frappé, trente-six heures auparavant, d'une congestion au cerveau, tout de suite on le jugea perdu. On l'avait administré sans qu'il reprît connaissance. Louise secouée de sanglots tomba à genoux, à côté de ses sœurs, au pied du lit,

Au soir, le docteur vint par amitié car il ne gardait aucun espoir. De temps en temps, on humectait les lèvres sèches du mourant, on lui faisait respirer de Péther, pour faciliter le rude passage. Alors que le petit jour filtrait par les fenêtres, Jean Kérouall rendit le dernier soupir.

Plus tard, le soleil vint couler ses rayons sur le visage du mort, redevenu serein et beau, se joua autour de ces trois jeunes têtes, serrées l'une contre l'autre en une commune détresse, ainsi qu'elles se serraient jadis, quand, toutes fillettes, leur père les emmenait sur la rivière, dans son canot de pêche.

L'enterrement eut lieu le surlendemain. Recouvert d'un drap noir bordé d'argent, le cercueil, porté à bras d'hommes, traversa le village matinal avant d'aller reposer dans la nuit comme une barque sombrée.

Derrière le corps, marchaient la famille et des amis. En face de l'église, l'humble convoi prit à droite pour pénétrer sous le porche.

A ce moment, un homme de haute taille et de belle mine croisa le cortège, salua respectueusement.

C'était le comte de Leuze.

Louise ne l'aperçut pas, mais lui la reconnut, resta longtemps arrêté, la suivant des yeux.

Paris. Depuis hier elle était à Paris, et ces deux syllabes qu'elle se répétait tintaient en elle comme des grel"N d'argent. De cette ville, qu'elle avait fui, elle ne se rappelait plus maintenant que les grâces, le ciel charmant, et les longues avenues montrant de nobles échappées, et toute cette vie éparse, souriante, aimable.

La veille, malgré la fatigue du voyage, vêtue d'une petite robe de deuil faite à Bordeaux, grisée, légère, elle avait couru par les rues, et le long des quais, longue, svelte et toute noire dans la lumière rosée du soir. Et les hommages des passants lui plaisaient.

Puis elle était rentrée au logement qu'elle occupait avenue des Champs-Elysées, jusqu'à ce que fût prêt l'hôtel que l'on disposait pour elle à deux pas du Bois, près de la Muette.

Dans sa première et rapide promenade, elle s'était tenue loin des endroits où elle craignait de retrouver ses propres traces, la rue de la Paix, l'avenue de Villiers, que d'ailleurs Félicité n'habitait plus, et surtout cette rue d'Ofîémont où gisaient, comme en une tombe toujours fleurie, ses plus chers, ses plus cuisants, ses plus douloureux souvenirs. Mais aujourd'hui, une fièvre, une audace nouvelle lui venait. Et tandis que défilaient les charrettes et les buggies et toute la carrosserie printanière, une pensée se glissait en elle, la dominait bientôt tout entière. Ne fût-ce qu'un instant, il fallait qu'elle le vît. Et, dès lors, elle fut certaine que rien au monde ne l'empêcherait de réaliser son projet.

Ce qui la poussait à retourner chez Jacques Lenoël, elle n'aurait pu l'expliquer. Elle n'ignorait pas que depuis plusieurs mois il était marié, que la présence de sa femme rue d'Ofîémont était probable. Certes le dessein de renouer avec lui était loin d'elle et même l'aurait révoltée.

Peut-être obéissait-elle à ce goût du danger, propre aux âmes inquiètes et ardentes, peut-être voulait-elle le braver, le faire souffrir, mesurer ce qu'elle gardait sur lui d'empire, peut-être espéraitelle enfin rompre cet envoûtement qu'elle subissait encore ; peut-être simplement était-elle attirée de façon invincible.

Danssa voiture, attelée de deux grands carrossiers, elle se rendit vers quatre heures chez le docteur Lenoël. Sa toilette de deuil, souple et transparente, flottait autour

d'elle en vapeurs sombres d'où elle émergeait blonde, lumineuse.

Rue d'Offémont, dès le seuil, une déception cruelle l'attendait. Cette maison si connue, elle la reconnaissait à peine. Sur l'emplacement du jardin, une aile avait été bâtie pour loger madame Lenoël, le docteur s'étant refusé à demeurer dans une des maisons de sa femme.

De ce pauvre jardin où si souvent, dans les nuits chaudes d'été, ils s'attardaient, de ce bosquet tant aimé que les oiseaux remplissaient de chants, rien n'existait plus. Il sembla à Louise que la cognée meurtrière qui avait abattu ces arbres la blessait elle-même. Elle franchit la porte. Le vestibule, par ce temps ensoleillé, lui parut plus froid et plus obscur qu'autrefois. Elle tâta le mur, pour être sûre qu'elle ne rêvait pas.

Dans le salon, elle se dissimula de façon à n'être pas remarquée par lui avant son tour d'être admise. Et, fermant les yeux, elle n'entendit plus que les coups de son cœur dans sa poitrine, si courts et si pressés qu'elle en perdait le souffle.

Une heure, deux peut-être, s'étaient écoulées, lorsque le battant s'ouvrit de nouveau; c'était à elle d'entrer.

En l'apercevant, Lenoël eut un cri aussitôt étouffé et la portière retomba. Alors, de stupeur, d'émoi, ils se tirent tous deux quelques secondes en face l'un de l'autre. Puis il la prit, l'enveloppa de ses bras, la serra d'une étreinte où palpitaient tous ses poignants regrets, tous ses vains désirs.

— Louise, dit-il enfin, pourquoi ce départ insensé ? Tu savais bien que je devais revenir.

Levant les yeux vers lui elle le vit changé. Des traces de lassitude marquaient ce visage, jadis si calme, si beau. Et son regard même n'avait plus cet éclat paisible, cette sérénité pleine de force où ellemême puisait autrefois la confiance et la joie. Alors, songeant au jardin rasé, elle se dit : « Tout est détruit, saccagé. »

Assis contre elle, il la caressait, comme il faisait quand il était, pour elle, tout l'univers. Elle songeait : « Que peut-il à présent? »

Au milieu de toutes ces choses, qui si longtemps lui avaient été familières, elle se sentait plus loin de lui que lorsqu'en Russie, elle évoquait son image. Une tristesse mortelle lui venait.

De nouveau il la saisit, lui brûlant les lèvres de ses baisers. Elle demeurait inerte et comme étrangère.

Il dit :

— Louise, je t'ai retrouvée, je t'aime, je te veux. Sa voix était rauque.

— Ii ne faut pas que tu retournes à une liaison indigne de toi. Dès ce soir, j'aurai un coin où te cacher.

« Voilà, pensa-t-elle, ce qu'il me propose! » Sur la table à côté du faune dansant, se dressait un portrait dans un cadre doré. Cette femme posée là parmi les objets intimes, c'était le fantôme de Villeneuve, celle qui lui avait volé son bonheur. Fine et frêle, elle avait l'air de fixer sur Louise son regard aigu, inquiet,

profond. Et ce fut sous ce regard que Louise répondit.

— Après ce qui a été, rien n'est plus possible entre nous. Je manquerais à ce qui me reste de plus précieux au monde, à l'amour que j'ai eu pour vous. Je m'étais donnée absolument et la crainte même que vous pourriez me quitter je ne l'avais plus. J'aurais voulu vieillir plus vite afin de descendre la vie à votre côté. Vous êtes parti et ce que vous m'offrez maintenant est d'une cruauté vraiment dérisoire après ce que vous m'aviez offert. Je venais chez vous librement, fièrement, et voici que vous me demandez de m'aimer dans l'ombre, comme une coupable.

Il la suivait des yeux, moins troublé par ce qu'elle disait que par elle-même, regardant les lignes charmantes de son corps qui frémissait, pendant qu'elle prononçait ces paroles désolées.

Elle continua :

— Vous jugez que j'ai formé des liens méprisables. C'est votre droit, et vous êtes en ceci de l'avis commun. Mais je ne me méprise pas moi-même, c'est l'essentiel. Je n'ai aucune bassesse et je suis sûre que vous ne m'en croyez pas. Aux heures les plus misérables que j'ai traversées, j'ai trouvé un asile auprès du comte Kowieski. Il a été très bon pour moi; je ne saurais l'oublier. Que l'on me croit cupide et vile, soucieuse seulement de briller par mon luxe, peu m'importe. D'ailleurs, rien n'importe, et le sort de Louise Kérouall est insignifiant auprès du tumulte de l'univers. A mesure que nous parlons, les minutes s'écoulent, se perdent dans l'écoulement de tout.

Subitement, il devint attentif, tandis que sur la bouche en fleur de la jeune fille flottaient si étrangement ces mots de sagesse désespérée.

Elle dit, essayant de sourire :

— Je vous étonne; j'ai appris beaucoup, en Russie, de l'histoire, de la philosophie. Cela m'a fait connaître la mesure des choses et leur néant.

Il la considérait dans une surprise mêlée d'effroi. Elle n'était donc plus à lui, son jouet complaisant et délicieux? C'en était donc fait de ce pouvoir, de cette magie qui livrait toutes les femmes, dociles, charmées, vaincues, à sa merci? Irritée par l'obstacle, sa passion s'éveillait d'une ardeur sourde. Oubliant de quel respect, de quelle tendresse délicate il l'entourait jadis, il voulut la saisir. Elle se leva toute blanche, droite, se protégeant de ses bras étendus.

Il recula, sa violence disparue, noyée dans une immense détresse. Il dit :

— C'est horrible, la vie est horrible. Je suis un malheureux !

Alors il rappela le temps où il l'avait connue, où elle s'était donnée à lui, dans l'abandon généreux de ses vingt ans. Il avait d'abord lutté, elle devait s'en souvenir, essayant de se dérober à l'attrait redoutable qu'il lui voyait. Mais sa passion avait été plus forte, faisant taire ses scrupules, ses remords. Et, en échange des rêves qu'elle mettait en lui, de sa foi, de sa jeunesse radieuse, il avait apporté, lui, son passé si lourd, sa vie entamée, engagée de toutes parts. Et un jour, en une rencontre implacable, l'épreuve était

venue qu'il aurait dû prévoir, qu'il n'avait pu conjurer, qui le laissait désarmé, brisé.

Le front dans les mains, courbé, sans courage, il restait là, pris au piège cruel qu'il s'était tendu à luimême.

Louise' s'était rapprochée, essayant d'assoupir celte douleur, au son doux, caressant et vain des mots.

Lentement, comme sous une brise bienfaisante, il sembla renaître. Il découvrit son visage qui apparut transfiguré, une flamme allumée au fond de sa prunello.

D'une voix amortie et frémissante, il dit :

— Louise, je ne peux vivre sans toi; fuyons je ne sais où, pourvu que je t'aie !

Dans ce lieu, témoin de tout son effort, de sa carrière glorieuse, monta ce cri de folie.

Émue, touchée, elle resta muette, un instant, puis, avec une infinie tristesse, elle lui montra le portrait de cette dame souffrante, qui semblait veiller là, attentive, anxieuse.

— Vous l'avez disputée à la mort, dit-elle, vous l'avez sauvée : voulez- vous la tuer maintenant?

Il ne dit plus rien, et, sur la poitrine de Louise, il pleura.

L'horloge sonna : il y avait près d'une heure que Louise était là, que couraient les instants désolés de leur rencontre. Elle se leva :

— Il faut que je parte.

Elle lui mit sur le front un baiser profond, grave

comme un baiser funèbre.

Il tressaillit, demanda :

— Vous reverrai-je?

Et elle s'en alla dans ses voiles de deuil, Némésis inconsciente, qui en vengeait d'autres, tant d'autres sacrifiées, dès longtemps tombées à l'oubli.

Au soir, sur le balcon de leur appartement des Champs-Elysées, Louise et le comte Kowieski regardaient les feux errants s'entre-croiser au long de l'avenue.

— Vous êtes mélancolique, Louise, dit-il; je croyais que vous auriez tant de joie à retrouver votre ville?

— Je suis allée aujourd'hui, fit-elle, déposer des fleurs sur la tombe d'une amie morte pendant mon absence. Et cela m'a rendue triste.

L'hôtel de madame de Kérouall, situé aux portes du Bois, s'aménageait sous l'œil curieux des passants et des voisins. Datant de vingt ans environ, il avait cet aspect froid et sans caractère des constructions du second Empire, que les formidables laideurs architecturales apparues depuis nous font regretter. A défaut de style, il ne manquait ni d'élégance ni de distinction et une belle plantation de marronniers l'entourait de ses ombrages déjà nobles. Devant la façade, parmi

le sable fin, des massifs très soignés s'étalaient et, sur le côté de la bâtisse, une grande serre, adossée aux salons, laissait voir, au travers des vitrages, les fusées entremêlées de ses hautes plantes vertes.

A l'intérieur, les salles du bas étaient presque vide? encore, garnies seulement de quelques magnifique? tapisseries rapportées de Pologne. Louise devait ellemême choisir, lentement, ses meubles et ses bibelots. Le prince Daltroff, grand connaisseur, l'aiderait dans cette délicate besogne. Les écuries, la cave, tout ce qui est nécessaire à un opulent train de maison, avait été organisé avec un soin minutieux et une rare compétence par William Smith.

Au premier étage, deux pièces seulement étaient à peu près installées : la chambre à coucher de Louise et un grand cabinet, qui servait au comte, en attendant qu'on en fît une bibliothèque. D'ailleurs, officiellement, il occupait un pied-à-terre dans une avenue voisine.

Louise avait voulu sa chambre toute claire et très simple. Elle avait repoussé tous les projets fastueux et de goût théâtral qui lui avaient été soumis, draperies et baldaquins, décors et ornements symboliques, carquois, tourterelles et torches, redoutant par-dessus tout cet air de temple d'amour si fréquent et recherché dans le monde galant. Garnie de meubles en marqueterie de l'époque Louis XVI, très sobre d'aspect, la chambre était tendue de moire rosée. Les lambris s'ornaient de deux pastels, la dame en robe à l'antique de Roslin, et la petite fille au singe de la Rosalba, offerts jadis par Jacques Lenoël. Félicité, qui les avait gardés

pendant le séjour en Russie, venait de les rendre à sa nièce. Toutes deux s'étaient retrouvées chez madame Poncelet. Car, dès son retour à Paris, Louise s'était mise en quête d'Éliane et elle l'avait retrouvée très paisible et satisfaite dans un joli cottage fleuri de ce bourg de Passy, attaché comme un bouquet à la ceinture de Paris. Madame Poncelet, heureuse, engraissée, attendait un second enfant. Maintenant elle admirait aveuglément son mari, qui lui faisait la vie facile et large, peignait avec profit, pour l'Amérique, des panneaux où les quatre saisons étaient représentées parmi tous leurs attributs. Lui-même s'était rangé, avait logé à deux pas de chez lui, dans une autre maisonnette, une amie qu'il changeait parfois, selon les besoins de son cœur et des panneaux qu'il composait. Ce fut chez Éliane que Louise demanda à sa tante de venir la joindre. Félicité accourut, émue, un peu troublée, comme si elle se rendait à un coupable rendez vous. Elle aussi semblait plus lourde, plus majestueuse, et rayonnait de l'éclat tout neuf de sa respectabilité. Elle se montra très affectueuse, mais d'une réserve et d'une discrétion qui mettait entre elles, comme une haie épaisse, tous les préjugés du monde bourgeois. Et lorsque, incidemment, il fut question de M. Toussard, on en parla ainsi que d'un personnage lointain, inaccessible, que Louise n'avait pas connu, ne connaîtrait jamais. Dans cette dame affable et de prudence déconcertante, la jeune fille cherchait en vain la Félicité des anciens jours, et cette rencontre

lui avait laissé le cœur serré.

Rentrée chez elle, sous les marronniers, qui teignaient le sable d'une ombre verte et mouvante, elle avait vu Fairy jouant avec des cailloux. Et elle avait admiré que la nature fût partout familière et accueillante à ce petit être, tandis que ses joies, à elle, étaient sans cesse disputées, gâtées, détruites.

En ces jours de juin, fluides et dorés, Louise mena la vie fastueuse de ceux qu'on appelle les heureux du monde. Sauf les théâtres, qu'elle s'interdisait à cause de son deuil, elle connut ces plaisirs coûteux, dont sont troublés les envieux et les humbles. Mollement balancée dans ses équipages d'irréprochable élégance, elle montra sa beauté parée des chefs-d'œuvre des grands faiseurs, symphonies en noir, savamment conduites, où l'éclair sombre du jais luisait parmi les vapeurs des tulles et des gazes. Le soir, dans les restaurants d'été lambrissés de treillages vert d'eau, et semblables à des serres dont les femmes seraient les Heurs éclatantes et rares, elle passait de cet air lointain et distrait, qui la faisait si distante et irréelle et lui valut, à cause aussi de l'origine de son protecteur, le surnom d'Étoile du Nord.

Ce qui peut sembler singulier, c'est qu'au milieu de tant d'admirations et de curiosités éveillées, bien peu songèrent à la petite Louise, disparue dans un léger scandale vieux déjà d'une année. Et, de fait, sauf pour quelques-unes, la chose resta toujours obscure. Soit que, par légèreté et paresse d'esprit, la plupart des gens oublient presque tout, soit que le luxe créât autour d'elle un scintillement où elle se transfigurait, soit

enfin qu'en changeant de milieu, on déroute les souvenirs, madame de Kérouall, qu'au magasin on n'avait connue que sous son prénom de Louise, ne fut jamais complètement identifiée.

Elle se lassa vite de la promenade des Acacias, — ce défilé morne et insipide, sorte de parade, d'exposition permanente et même de marché aux fleurs. — Elle souffrait de se montrer, fastueuse et isolée, parmi celles de la carrière qui jetaient sur elle des regards méfiants et hostiles.

Bientôt elle renonça à fréquenter l'allée à la mode, rechercha les sentiers cachés, ou ces bords de la Seine d'où l'on voit onduler les coteaux riants de Saint-Cloud. Dans ces promenades champêtres elle emmenait Fairy et parfois Magda.

Madame de Kérouall avait pris en amitié cette fille agréable et vive, qui douée de tact, de zèle, et, coquette, avait le sens inné du goût et de l'élégance. Souvent elle la chargeait du soin de lui commander ses toilettes. Elle-même n'y avait jamais eu grand plaisir, sentant peut-être d'instinct que sa beauté se suffisait à elle-même. Autre chose encore l'arrêtait, une répugnance invincible à retourner dans cette rue de la Paix où elle croyait que les pierres ellesmêmes la reconnaîtraient, où, plus encore que les surprises qu'elle éveillerait, elle craignait que ne passât au long du mur l'ombre de la petite Louise Kérouall, demoiselle de modes.

Elle s'était remise à monter à cheval, le comte lui ayant offert une bête superbe, un alezan brûlé très

doux aux magnifiques allures. Elle sortait de bon matin, pour jouir de la belle solitude des avenues. Un domestique la suivait. Mais, un jour, le comte Kowieski et le prince Daltroff. ayant voulu l'accompagner, elle se trouva, à l'heure de la foule, mêlée à ce monde de promeneurs, de flâneurs, de curieux, venus là pour écouter, dans le murmure des feuilles, les médisances et les scandales éclos depuis la veille sous 1p ciel clément de juin.

Louise fit sensation. Une curiosité prompt* . aiguë, courut dans l'allée, et des cavaliers, ramenant leurs montures, défilèrent devant elle à plusieurs reprises. Seules quelques amazones protestèrent, disant qu'on « s'emballait », qu'il n'y avait pas de quoi crier au miracle, que d'ailleurs elles avaient déjà vu cette figure-là traîner quelque part.

Dans la journée, à l'heure où le prince quittait l'ambassade, Louise s'en allait quelquefois avec lui chez les marchands d'antiquités. Mais ces visites à des gens avertis, et qui haussaient leurs prix en conséquence, n'avaient pas la saveur et n'offraient pas l'imprévu et les surprises heureuses et les trouvailles de jadis, lorsque, avec son ami Toussard, elle découvrait dans la poussière, parmi des objets casquelque fin bibelot. Cependant elle fut tentée par une jolie boiserie Louis XV, composée de lambris et de vantaux d'armoires et elle l'acheta pour la disposer dans sa bibliothèque.

D'autres fois elle se rendait l'après-midi chez Kliano, dans le jardin de Passy, où le petit Poncelet s'e*

savait à des exercices militaires, sous les yeux attendris de sa mère. Quoique peu belliqueuse, Éliane avouait que l'héroïsme lui plaisait chez les hommes.

Souvent, au cours de leurs entretiens, il était question de monsieur et madame Toussard, chez lesquels madame Poncelet fréquentait. Tout dernièrement, Toussard l'avait prise à part pour lui demander, avec une feinte indifférence, si elle revoyait Louise.

— Voilà une petite fille qui peut se vanter de m' avoir trompé et affligé plus que tout son sexe réuni.

— Il m'a dit cela d'un air si sérieux que j'ai bien compris qu'il tient toujours à vous et que si madame Toussard voulait...

Elle s'interrompit un instant, puis reprit :

— Ce matin même, Poncelet parlait de vous et disait : « Après tout, que lui reproche-t-on ? De vivre avec quelqu'un à qui elle n'est pas mariée? Comme si les autres, qui font les pimbêches à présent, s'en étaient gênées !... Et vous savez si mon mari a du discernement...

Chez elle, sous les beaux marronniers en quinconces, derrière l'habitation, Louise s'était ménagé une retraite. Elle l'avait embellie d'un groupe en marbre, des enfants enlacés de l'époque romaine, posés sur un socle en forme d'autel. Il venait de chez un grand antiquaire dont la cour s'encom brait des déballages et des débris de quinze siècles d'art italien.

Dans cet asile d'ombre et de fraîcheur, Louise lisait comme elle avait eu coutume de lire dans le lointain

château où, pour fuir la réalité, pour se fuir ellemême, elle s'était plongée dans les livres.

Le prince Daltroff, qui appelait cet endroitl'Ermitage de madame de Kérouall, observait :

— Quelle singulière idée vous avez eue de placer ce groupe voluptueux dans un lieu destiné à la méditation ! Si c'est un défi, prenez garde.

Cependant le comte Kowieski avait retrouvé à Paris ses habitudes et ses relations d'autrefois. Il se montrait moins sombre, moins enclin à éviter le monde, retournait dans quelques salons et au cercle dont il était membre, se laissait entraîner à jouer gros jeu et à perdre exagérément.

Smith, toujours vigilant, s'en émut. Il alla trouver Louise, qui, sous les marronniers, feuilletait un bel exemplaire ancien de Daphnis et Chloé avec les gravures du Régent, que le prince lui avait apporté la veille.

— Je suis fâché, mademoiselle Louise, dit-il, de vous troubler dans vos agréables occupations, mais ce que j'ai à vous dire est sérieux, excessivement. Le comte n'est plus mélancolique, mais il m'inquiète pour autre chose, pour une chose très alarmante. Il s'est mis à jouer, sans raison, sans passion, pour passer le temps. Et il perd sans cesse. On a beau être immensément riche, aucune fortune ne résiste devant le jeu. C'est absurde, déplorable et immoral. Il est nécessaire d'arrêter cela. J'ai donc pensé que vous pourriez voyager quelques mois. L'hiver, quand nous reviendrons à Paris, il faudra lui donner des distrac-

tions, la musique, par exemple, qu'il aime. Et, s'il désire jouer absolument, il aura sa partie ici, chez vous, et nous surveillerons. Cet homme est tout à fait excellent, mais il n'est pas maître de lui. C'est comme si en lui un ressort était cassé, la machine tantôt s'arrête, tantôt court à se rompre. Il est à la merci de tout.

Cette confidence, qu'elle avait écoutée avec une attention polie, laissa Louise presque aussi calme que les enfants de marbre dont le temps indulgent n'avait pas dénoué l'étreinte. Elle dit :

— Monsieur Smith, j'ai une entière confiance en vous et en votre jugement. Je suis disposée à partir, et, si vous voulez, j'en parlerai au comte.

— Ce sera bien, fit Smith.

Le lendemain, le départ fut décidé.

En ces derniers jours, Louise reçut une lettre de Lenoël. Il savait qu'elle s'en allait, il lui demandait de se rendre une fois encore chez son vieux docteur.

« Vous souvenez -vous, ajoutait -il qu'en cette première visite où vous étiez accompagnée de votre tante, je vous étais apparu, vous me l'avez avoué ensuite, très vénérable et pareil à quelque portrait? C'est ainsi qu'il faut me voir désormais, mon enfant. La sagesse m'est venue, et la résignation. On se perfectionne à tout âge, surtout au mien. »

Et Louise se dit qu'elle irait.

D'ailleurs Daltrofï, qui le rencontrait çà et là, lui parlait quelquefois de Lenoël. Elle apprenait ainsi qu'il retournait chez Alice Cointel, et dans quelques

maisons où aucune de ces dames ne semblait lui garder rigueur.

Cette fois, elle n'attendit pas, fut introduite immédiatement.

Par quel mystère inexplicable, par quel phénomène de mémoire, ou de résurrection, Louise crutelle un instant revivre cette heure lointaine où elle était allée consulter le grand savant? Dans l'air, dans la lumière, elle retrouvait éparses et insaisissables des coïncidences, des rapports qu'elle n'aurait pu définir, et, quand elle entra, il l'accueillit comme autrefois, gravement, la fit asseoir à son côté dans le fauteuil destiné aux malades. Et, lorsqu'il lui prit la main, elle se rappela cette première pression, qui avait donné du courage et de l'espoir à son cœur défaillant.

— Louise, fit-il, je vous ai montré ma folie, mais aujourd'hui c'est de vous seule que je suis occupé. Il me semble que j'ai devant moi la petite fille dolente dont je m'efforçais de démêler, d'apaiser les troubles, » Ce jour-là déjà, et ensuite dans notre rencontre en Allemagne, combien passionnément, imprudemment) je m'intéressais à vous! Combien me restent présents ces premiers soirs, où, dans le doux éclat d'une beauté et d'une grâce auxquelles je n'ai jamais connu d'égales, vous veniez sous la véranda prendre place à ma table. De quel souci inquiet, j'interrogeais votre avenir, sanf me douter encore combien j'y serais mêlé étroitement! Depuis lors, trois ans ont passé, nous avons traversa ensemble des heures enchantées, et d'autres si déchirantes que je n'ose les évoquer. Et maintenant, de

nouveau me voici auprès de vous, observant avec l'émotion, l'attendrissement d'une amitié profonde, votre visage délicieux et si touchant, et me disant comme alors : « Que deviendra-t-elle? »

» Une de mes clientes, madame de Sauvignac, m'a parlé du comte Kowieski. Il est, — m'a-t-elle dit, — doux, agréable, un parfait gentilhomme, mais d'esprit faible et obscurci. Elle a ajouté qu'il vous faisait un sort magnifique. Je sais que cela vous importe peu et je me demande avec angoisse quelle joie, quel appui moral vous peut venir d'un malade en qui un accident d'enfance a brisé à jamais tout ressort. Vous n'êtes pas heureuse, ma pauvre Louise, et les dangers et les pièges vous environnent et comme jadis je m'alarme pour vous.

— Je vous remercie du fond du cœur, dit Louise, de l'affection que vous me conservez. Ne vous mettez pas en peine. Après de cruelles épreuves, j'ai trouvé une vie qui, à défaut de joie, me donne le calme, des distractions, des plaisirs d'art et le moyen de réunir chez moi des objets rares et coûteux. Ce goût, vous le connaissiez déjà à l'époque où vous m'offriez ces précieux pastels qui ornent aujourd'hui ma chambre. D'ailleurs, du moment où vous m'aviez quittée, j'ai senti que ma vie était brisée. J'ai voulu mourir, le courage m'a manqué. A présent, je vois couler les jours, je n'attends rien, je n'espère rien, cela me donne une grande paix intérieure.

Comme Daltroff, à qui elle avait tenu presque le même langage, Lenoël sourit. Mais son sourire

était plein d'une tristesse que n'avait pas eue celui du prince.

— Mon enfant, dit-il, vous me remplissez d'effroi. Votre inconscience et votre aveuglement sont propres à susciter des catastrophes. Mais l'amour dont vous parlez avec ce détachement, il respire autour de vous, il naît de vos gestes, de votre souffle, il vient battre à vos pieds en soupirs, en désirs. Et vous pensez lui échapper! Enfin, quoi qu'il arrive, vous retrouverez toujours votre docteur au milieu de ses livres, de ses grimoires, de ses alambics, antique sorcier souvent sans pouvoir, mais toujours prêt à vous accueillir, à vous consoler.

Il ajouta que lui aussi partait bientôt pour rejoindre madame Lenoël qui faisait en Suisse une cure d'altitude. De là il espérait retourner en Grèce, dont il avait la nostalgie. Louise lui raconta qu'elle en venait, qu'elle en avait rapporté une petite terre cuite achetée à cause de lui.

Alors il ouvrit une armoire basse :

— Voua la reconnaissez?

Et il lui montra la statuette qu'il avait faite d'après elle.

— Je ne la regarde pas souvent, ajouta-t-il, elle est là comme embaumée parmi des souvenirs auxquels je n'ose toucher. Je n'ai pas non plus le courage d'aller dans cette pauvre maison de Villleneuve, dont vous n'avez pas voulu. Il me semble que vous y êtes restée, que votre image y flotte, et cela me fait mal d'étendre les bras en vain.

Et Louise se dit que la vie était pleine de retours singuliers, puisque c'était elle maintenant qui hantait cette maison où d'abord lui était apparu le menaçant fantôme.

— Et Annette ? dit-elle.

— Annette est maintenant avec sa mère : la pauvre femme est tirée d'affaire, elle me sert de comptable à l'hôpital.

A la porte, comme jadis, il la pria d'écrire, de lui donner de ses nouvelles. Mais, cette fois, il savait son nom.

Et, se quittant pour affronter des destinées qui les séparaient, ils sentirent que désormais tout leur bonheur était derrière eux.

On était en décembre. Les volets enfin s'étaient rouverts, les fenêtres, au soir, s'éclairaient du sous-sol au second étage, et l'hôtel de madame de Kérouall montrait sa façade lumineuse dans l'avenue nocturne.

Louise et le comte venaient de rentrer à Paris. A travers la Suisse, l'Italie du Nord et l'Autriche, ils avaient rejoint la Podolie. Et maintenant ils étaient de retour après cinq mois, presque une demi-année d'absence.

En ce premier matin, vêtue seulement d'un peignoir de soie, elle parcourait les appartements, curieuse de voir les travaux exécutés depuis son départ. Elle fut charmée surtout par la bibliothèque. Les boiseries Louis XV ajustées et mises en place, formaient un ensemble d'un goût charmant. Elle rêva tout de suite aux livres qu'elle y rangerait, les anciens dans leurs belles reliures, apparents sous les grillages do: les autres, les modernes, derrière les portes pleines des armoires. Elle songea à tout ce qui flotterait dans cette chambre, à cette odeur subtile que dégagent les papiers et les cuirs, et qu'on croirait faite de poussière de pensées. Alors que ceux qui les conçurent dorment à jamais, leurs idées agitent et troublent encore les âmes. Les pensées survivent, les formes aussi, lorsque les artistes ont su leur donner la beauté immortelle. Elle entra dans un des salons. Deux consoles supportaient deux terres cuites, œuvres de Clodion. D'un geste fougueux, un satyre enlevait une nymphe ; un amour, les regardant, souriait. Ces deux groupes en pendant étaient des merveilles de grâce audacieuse, de volupté fine et frémissante. Daltrofî les avait découverts dans un château de province. « Il ne faudra plus, se ditelle, qu'il me reproche mes enfants enlacés. »

Elle remonta, appela Magda pour la coiffer et l'habiller. Elle attendait Daltroff à déjeuner.

Tandis que la femme de chambre démêlait d'une main légère les longs cheveux blonds, Louise s'apercevait dans les glaces qui, entourées de guirlandes et do nœuds et séparées par des colonnettes où s'enroulaient

t des fleurs, formaient le revêtement du cabinet de toilette. Elle apparaissait d'abord de tout proche, puis, à mesure que les miroirs lui renvoyaient son image plus lointaine, il lui sembla que c'était sa vie qui fuyait, toujours plus pâle, plus morne.

— Madame a l'air triste, ce matin, dit Magda affectueusement; madame ne prend donc pas plaisir à cette magnifique demeure, plus belle que les châteaux impériaux que j'ai visités lorsque ma maîtresse, la Schœn, allait chanter à la cour? Madame sera, cet hiver, la femme la plus fêtée de Paris. Tout à l'heure j'irai rue de la Paix examiner les modèles de cette saison; madame peut porter maintenant du blanc, du gris, du violet. Madame sera admirable avec des diamants et un grand manteau blanc de velours et d'hermine comme sortie d'Opéra.

Louise sourit : le gazouillement de cette jolie fille ne lui déplaisait pas. Mais elle n'éprouvait aucune joie à l'évocation de ces parures splendides. Elle se répétait : « Pourquoi ? à quoi bon ? » Un ennui sans bornes lui était venu. La petite Louise Kérouall, la fille du charpentier de Port-Saint-Pierre, sentait désormais sur elle la misère des riches, le goût fade, insipide, que met aux lèvres la lassitude de tout.

Le prince Daltroff arriva vers midi et demi.

— Vous n'êtes peut-être pas plus belle, car vous aviez dit votre dernier mot, fit-il en baisant la main de Louise, mais on ne peut vous revoir sans surprise. Quant à vous, mon cher Nicolas, jamais je ne vous connus si brillante mine.

On prit place à table. La salle à manger n'était pas achevée; on l'inaugurait avant que fussent posés des panneaux d'Hubert Robert.

Et Louise demanda au prince ce qu'il se passait d'intéressant à Paris.

— Mon Dieu, dès qu'on cherche, répliqua-t-il, ou ne trouve plus rien à raconter. Les gens recommencent toujours les mêmes choses, non point qu'elles leur plaisent ou les amusent, mais parce qu'ils n'ont pas idée qu'on en puisse faire d'autres. On ne se figure pas la patience de cette ville qui se prétend légère et inconstante. La réputation de beauté de certaines femmes est presque indestructible, et je crois vraiment que si les gens ne mouraient pas, rien ne bougerait jamais. Le salon de madame Ancelot serait encore à la mode.

Louise, discrète, n'osait s'informer de la comtesse de Sauvignac. Elle trouva un détour ingénieux.

— Que deviennent, fit-elle, mes deux amoureux de jadis, le vicomte de Sauvignac et son cousin?

— Les pauvres jeunes gens sont dans la diplomatie comme moi, puisque la France républicaine est obligée d'entretenir, elle aussi, ces coûteuses volières. Ils débutent dans des pays perdus et madame de Sauvignac s'inquiète sans cesse à cause de l'irrégularité des courriers. Le docteur Lenoëlme parlait d'elle, l'autre jour, avec quelque souci. Il la soigne depuis longtemps, et elle est folle de lui, comme d'ailleurs elles le sont toutes. Tenez, rien ne confirme mieux ce que je vous disais à l'instant. Depuis plus de vingt ans, il est entendu

[qu'aucune femme ne résiste à Lenoël; c'est une ppinion inébranlable. Chaque jour, de nouvelles venues naissent à l'amour, rêvent de bonheur. On Leur dit : « Ne vous mettez pas en quête ! c'est lui, le professionnel, l'éternel séducteur... » Notez que je le considère comme un homme supérieur et parfaitement aimable, mais à la fin je me révolte, il obstrue tout l'horizon.

— Que les Glodion sont une trouvaille heureuse ! s'écria Louise. Je n'avais pu m'en faire qu'une idée imparfaite d'après les photographies que vous m'aviez envoyées.

Il fut question de ce qui restait à faire dans l'hôtel.

— Je suis à vos ordres toujours, dit Daltroff.

Puis on s'entretint de la Russie, des Russes, des grands- ducs et de leurs dernières fantaisies. Après le café, servi sous les bananiers de la serre, le comte se plaignit de migraine, et alla se reposer. Alors Louise et le prince se mirentà causer plus familièrement.

— Eh bien, ma belle amie, fit-il, on est toujours sage, raisonnable, maîtresse de soi?

Une cigarette aux lèvres, il était renversé dans un rocking- chair. Les reflets des feuillages se jouaient au fond de ses yeux spirituels et doux sur sa fine moustache rousse, et, vraiment, dans l'abandon de l'intimité, il apparaissait sympathique et charmant. Entre eux, c'était convenu et définitif, ils ne devaient, ne pouvaient pas s'aimer. Mais leur goût mutuel était vif, et sans la dame à laquelle jadis, dans un élan d'amour et de chevalerie, il s'était généreusement donné,

à laquelle de longs souvenirs et les liens puissants de la chair l'attachaient, il n'aurait pas traversé impunément les périls de cette amitié.

Comme Louise restait silencieuse, il continua :

— Croyez que si je vous interroge, c'est par intérêt sincère et profond. Votre destinée, n'en doutez pas, est pleine de dangers. Vous me faites songer à cette Psyché, dont l'histoire est représentée sur les tapisseries de votre château de Pologne. Parée comme vous d'une surprenante beauté, elle fut exposée seule dans un lieu isolé et affreux. C'est là que l'Amour vint la rejoindre. L'aventure, ainsi que chacun sait, finit mal.

Louise l'écoutait, et, se rappelant les propos vie Lenoël, la dernière fois qu'elle l'avait vu, elle songea : « C'est donc une entente ! Ils sont d'accord pour me faire peur. »

— Mon cher ami, répondit-elle enfin, avec une nuance d'impatience, vous vous tourmentez outre mesure. Je ne suis plus une ingénue à la merci du premier trouble. Voici cinq mois que nous nous sommes quittés, que j'ai parcouru des pays divers, rencontrant des hommes de toute race, de tout rang, laids ou beaux, sots, ridicules et vaniteux le plus souvent, et jamais, je vous l'affirme, je n'ai senti que la paix de mon cœur fût menacée. J'ai inspiré quelques passions. La plus forte fut, je crois, celle du gérant de l'hôtel que nous habitions à Venise. Il confia à Magda qu'il vendrait volontiers pour moi sa part paradis. Il était d'ailleurs fort joli garçon.

— Vous vous amusez, dit le prince, il n'y a pas de mal encore, mais qui garantit l'avenir? Du reste sachez que j'ai conçu un projet à votre endroit, car je pense à vous souvent. Il faut vous distraire, mettre de l'intérêt dans votre vie. Je voudrais vous créer un entourage, vous amener quelques hommes d'esprit, des écrivains, des artistes. Vous pourriez faire entendre un peu de musique. Kowieski est musicien et cesserait une façon excellente de l'occuper.

.- > Ce pauvre Nicolas, j'ai toujours eu de l'amitié pour lui. Je l'ai trouvé tout à l'heure alourdi. Il a bu, coup sur coup, trop de liqueur.

» Nous commencerons par quelques cantatrices, qui seront heureuses de se faire entendre chez vous. Plus tard, j'introduirai d'autres dames, des dames peintres, des dames écrivains, des femmes de théâtre.

— Mais, mon pauvre ami, s'écria Louise, jamais je ne saurais me tirer d'une chose pareille. Ce que vous me proposez là, c'est d'avoir un salon, comme madame de Jourdes, madame de Serres ou la belle madame d'Espivant. Il paraît que c'est difficile comme tout. Jadis, au magasin, on raillait ou l'on vantait devant moi les efforts et les ruses de ces dames.

— C'est peut-être difficile pour des femmes du monde qui se combattent et se nuisent entre elles. Mais chez vous ce sera un endroit neutre, excentrique, et bien plus piquant. Il sera nécessaire, ajouta-t-il, que vous preniez des habitudes : en ce pays c'est le seul moyen de s'affirmer. Vous recevrez à dîner, et surtout vous adop-

terez des heures où l'on sera sûr de vous rencontrer. Ceux que vous aurez conquis, les admirateurs, les enthousiastes, arriveront d'abord, puis d'autres suivront, attirés par votre luxe, par votre état de maison, par votre renom, qui ira grandissant. Enfin surgira le troupeau vulgaire, celui qui accourt tumultueusement, dès qu'il y a presse quelque part. Un salon a besoin de vedettes; il lui faut aussi un peu de cohue. Les étoiles veulent des satellites. Vendredi prochain, à l'Opéra, vous verrez défiler dans votre luge quelques-uns des futurs sujets du royaume de madame de Kérouall.

Quand le prince partit, il faisait presque nuit. Le désir vint à Louise de s'en aller dans ce cœur tumultueux de Paris, où elle avait vécu, où, dans les longs jours de l'été passé, elle n'avait osé se risquer sous la clarté persistante. Mais, en ce soir de décembre, il lui serait facile, sous un voile, de se glisser le long de cette rue où, durant cinq ans, elle avait apporté, comme dans une ruche active et bourdonnante, son travail quotidien. Elle monta dans un fiacre qu'elle arrêta à l'angle du boulevard. Sous le miroitement des nappes de lumière répandues, la rue fuyait dans le raccourci étincelant de ses feux. Louise fit quelques pas, et soudain, comme s'ils étaient restés tapis aux angles des fenêtres, enroulés aux volutes des sculptures, il lui sembla que tous ses souvenirs, toutes ses sensations d'autrefois s'éveillaient.

« Les voilà, se dit-elle, mes illusions, mes pauvres joies perdues : je reconnais leurs figures ! a

Elle se sauva, reprit une voiture, donna l'adresse d'Éliane.

Madame Poncelet, accouchée depuis quelques semaines, reposait au milieu des coussins de sa chaise longue. Son salon, garni de fleurs, orné de porcelaines, de colifichets, de bimbeloteries puériles, se montrait innocent et aimable. Elle marqua beaucoup de satisfaction à revoir son amie.

— C'est encore un garçon, cette fois! dit-elle. J'aime mieux cela, car les hommes sont capables de grandes choses.

Puis elle demanda à Louise de vouloir bien être marraine de l'enfant.

— Il n'est qu'ondoyé : on attend pour le baptiser le retour de monsieur Poncelet, actuellement en Amérique. On l'a chargé là-bas d'importants travaux, il décore des maisons entières, des maisons de vingt-huit étages.

Louise pensa au pauvre Flandin, si grand artiste et si méconnu. Elle se proposa de parler de lui au comte Kowieski, qui achetait volontiers de la peinture moderne.

Éliane reprit, un peu triste :

— Depuis le départ de mon mari, on m'a écrit qu'il ne s'en était pas allé seul, et même que la personne qu'il avait emmenée ne valait guère le transport.

Elle ajouta en soupirant :

— C'est peut-être une calomnie, peut-être aussi les artistes ont-ils des entraînements irrésistibles. Sans doute est-ce le talent qui veut ça.

Et la douce Éliane s'essuya les yeux.

Aux questions de Louise, elle répondit que les Toussard allaient bien, qu'on faisait chez eux très bonne chère et qu'on y rencontrait une belle société.

— Votre tante sera désireuse sans doute, de vous retrouver ici. Mais il y a une personne qui aurait bien de la joie à vous accueillir, c'est madame Block. Elle habite maintenant avenue du Bois-de-Boulogne; elle reçoit le mardi.

Et Louise, se rappelant le beau regard mélancolique dont la modiste l'avait accueillie jadis, se dit qu'elle ne manquerait pas de lui rendre visite.

Vers la fin de janvier, il commença à être de mode d'aller vers cinq heures passer un instant chez madame de Kérouall. Après avoir franchi le vestibule, où des valets de pied, en culotte et en bas de soie, étaient rangés, on traversait les salons d'un goût noble et charmant et l'on arrivait à la serre, où, parmi les hautes plantes et les fleurs rares, mêlées à des fleurs électriques, qui semblaient les pierres précieuses du jardin d'Aladin, l'hôtesse apparaissait toute blanche, un peu féerique, dans ce cadre que le hasard avait disposé, mais qui allait bien à sa beauté.

— En vous apercevant, dit Daltroff, on croit d'abord à quelque vision prête à s'évanouir. Mais vous rassurez vite, vous avez une façon aisée d'accueillir les gens qui tout de suite les enchante. Vous savez donner du prix à vos moindres faveurs, c'est l'art suprême d'une maîtresse de maison. Vous réussirez bien au delà de ce que j'avais présumé.

Ce qui contribua au succès de madame de Kérouall, c'est que sans effort, et dans l'abandon d'une grâce nonchalante, elle restait, faisant les honneurs de chez elle, flottante, touchant terre à peine et présidant d'un peu loin, souriante, discrète. Son insouciance même, l'absence visible de toute inquiétude, de tout ambitieux dessein, lui laissait une fierté candide, l'inconscience orgueilleuse du lis dont le roi Salomon dans sa gloire n'égalait pas l'éclat. En un soir d'Opéra, Daltroff avait d'abord présenté ses collègues de l'ambassade. A ceux-ci se joignirent d'autres jeunes gens; presque toute la fleur d'élégance de ce soir sélect demanda à saluer dans sa loge cette nouvelle venue dont la beauté étonnait.

Puis, le prince avait conduit chez Louise madame Garinn, la grande cantatrice russe, célèbre dans toute l'Europe, et dont les liens avec un jeune prétendant se révélaient par un cercle d'or rivé à son bras magnifique. Il vint d'autres artistes lyriques, un ténor en renom, et même une diva d'opérette. Un quatuor jouait deux fois par semaine. Tous ces divertissements attirèrent vite un public de choix.

Il fut dès l'abord très varié.

D'ailleurs un salon ne se compose pas méthodiquement, à la façon d'une arche de Noé. C'est un groupement capricieux, mystérieux, qui se forme et se développe selon le terrain et l'atmosphère.

Un jour, Daltroiï annonça qu'il jugeait le moment venu d'introduire quelques littérateurs .

— N'allez pas croire, ajouta-t-il, que je les ai gardés pour la fin, les considérant comme les plus exquis. Ils sont simplement plus présomptueux et plus fats que les autres, et j'ai voulu leur montrer un salon déjà constitué.

Et ainsi deux romanciers en vogue furent amenés successivement chez madame de Kérouall. Tous deux, et chacun à sa façon, furent d'une parfaite suffisance.

Dans la voiture qui les portait, Pierre Duparc avait dit à Daltroiï :

— J'ai pour habitude de me mettre dès l'abord en règle avec les maîtresses de maisons. Cela laisse ensuite une grande aisance, on a payé son écot dès l'entrée.

Jules de Vaisnes vint quelques jours plus tard. Un seul trait, leur immense contentement de soi, était commun à ces deux auteurs. Mais si chez l'un il se trahissait en joie robuste, en gaieté éclatante, il était «liez l'autre grave, profond, ému, transcendant. Beaucoup de femmes préféraient celui-ci comme plus poétique et plus voisin d'elles, mais telles autres, dans le secret de leur cœur, inclinaient vers le premier, qui avait de la bonne humeur et une ardeur aimable, qui n'était pas trompeuse.

Parmi la foule accourue, il se glissa jusqu'à des

savants ingénus, effarés, gauches, éblouis plus qu'il ne convenait à des hommes qui pèsent et soupèsent les mondes, et recherchent les lois mystérieuses qui en dirigent la marche.

Mais ce à quoi le prince avait donné tous ses soins, et qu'il jugeait comme le plus délicat, c'étaient les dames. Les femmes de lettres avaient été préférées moins pour leur génie que pour leur goût et leurs bonnes façons.

Madame de Montalte, femme divorcée d'un magistrat de province, fort belle, poète à ses heures, vivait dans une irrégularité décente. Mademoiselle Des Michels, jeune fille émancipée, habitant dans sa famille, écrivait dans les petites revues et les feuilles légères. Très spirituelle et piquante, mais à éviter si l'on craint les ennuis, se disait-on, dans les coins, en manière d'avis. Puis une Anglaise, voyageuse, indépendante, voyant tous les mondes, et à laquelle on ne savait pas d'aventure. Quelques autres encore.

Une seule plut beaucoup à Louise. Très jolie, de famille pauvre, venue seule à Paris, elle faisait de la sculpture. Elle s'appelait Angèle Dubosc. Son professeur, l'illustre Simier, lui ayant témoigné beaucoup d'intérêt, on insinuait qu'elle s'était donnée à lui, mais les apparences étaient sauves. Cependant, c'était en sa compagnie qu'elle se rendait chez madame de Kérouall.

Un certain nombre d'actrices douées de talent, d'esprit ou d'agréments personnels, fréquentèrent aussi le salon.

Car Daltroiï mettait beaucoup de coquetterie et quelque malice à composer cet ensemble, s'amusant dans les milieux mondains à taquiner les dames salonnières sur cette concurrence dont elles s'étaient d'ailleurs assez outragées.

Aux soirs où l'on était peu nombreux, la conversation restait générale; d'autres fois, on se dispersait en groupes qui, de la serre trop encombrée, refluaient jusque dans les salons. Souvent errants, s'égarant comme des balles perdues, les propos à certains jours se haussaient jusqu'à devenir une sorte de tournoi, où les combattants étalaient leur vaillance, leurs belles armes, échangeaient des paroles vives, casqu» emplumées. Et l'idée n'était souvent, comme jadis la dame de beauté, que prétexte à brillants assauts.

Cependant le sujet qui plaisait entre tous et surgissait naturellement aux jours où l'assemblée était belle, qui, vieux comme le monde, est jeune éternellement, celui où chacun retrouvait ses moments les plus chers, les plus charmants, c'était tout de même l'amour.

Non que personne dévoilât jamais sa pensée véritable ou découvrît le fond de son cœur, avec les amertumes, les joies, les illusions qu'il gardait; mais les paradoxes et les boutades avaient leur attrait, rappelant à chacun les instants où fugitivement il fut poète, il fut héros, il fut dieu.

Au cours de ces réceptions, il s'en trouva une sensationnelle et qui marqua dans les annales du salon. Ce soir-là, à mesure que s'introduisaient les arrivants,

on leur faisait part de la nouvelle, du grand honneur échu, et ils prenaient place, recueillis, déférents.

Le plus célèbre, le plus glorieux des écrivains et des savants que compta alors la France était attendu. Le comte Kowieski, qui le rencontrait chez une Altesse étrangère, l'avait invité à venir entendre madame Garinn, la cantatrice russe. Et, quoique aimant peu la musique, il avait accepté, par l'effet de sa ; politesse qui était extrême.

Il entra, massif, large, souriant, ne voyant rien, mais malgré tout émouvant, majestueux, auguste, à cause de tout ce que sa gaucherie et sa distraction impliquaient de rêves, de soucis supérieurs aux choses, aux apparences de choses qu'il traversait.

Les hommes s'étaient levés, et, dans ce remous, il marchait inconscient, bienveillant, au hasard.

Madame de Kérouall lui fut présentée d'abord, et ensuite ceux qu'il ne connaissait pas encore. Sa courtoisie était grande avec tous, mais aux dames il témognait une déférence si profonde qu'elles en demeuraient surprises et un peu troublées.

Ses hommages d'ailleurs étaient impersonnels, allaient à la femme, symbole de grâce, qu'il confondait peut-être encore avec cette Vierge couronnée d'étoiles et Reine de pureté, qui avait reçu au temps de sa pieuse adolescence ses premières et chastes adorations.

Le calme s'étant rétabli, la grande artiste se fit entendre. Puis la musique cessa, chacun désirant écouter l'homme si illustre venu ce soir-là.

On l'interrogea d'abord sur la Palestine, et sur ce qui, dans la mosquée d'Omar, subsistait encore du temple fameux de Jérusalem.

Mais ces questions n'excitèrent que peu d'intérêt, malgré l'intervention d'un jeune professeur arabisant.

Alors, dans l'attention languissante, la personne la plus audacieuse de la société, mademoiselle Des Michels, vint se poser, avec l'effronterie d'un moineau parisien, au beau milieu des groupes et dit :

— Cher et vénéré maître, j'ai été émerveillée comme tant d'autres des paroles admirables que vous avez adressées à cette Pallas Athéné qui sous son front étroit renfermait toute l'âme, toute la pensée, toute la vertu antiques. Mais à cet Éros, dont l'image sans doute était partout, dont une copie de l'œuvre perdue de Praxitèle nous montre les formes sveltes, le visage mutin et l'arc bandé, que diriez-vous, maître, vous dont le génie s'applique à résoudre les problèmes que les temps modernes ont suscités à la conscience humaine? Que diriez-vous à ce Cupidon hellénique, et croyez-vous que son front aussi ne soit plus assez large ?

Un petit frisson passa sur l'assistance.

Les femmes songèrent :

h Elle a un toupet d'enfer. »

Et les hommes, extrêmement amusés, souriaient discrètement.

Le maître regarda avec indulgence cette jeune fille qu'il distinguait pour la première fois. Puis, d'une voix lente, onctueuse, en se reprenant il dit :

— Oui, sans doute, oui, les sentiments amoureux i ont atteint une puissance que l'antiquité ne connut pas. 1 Le christianisme a ouvert des sources nouvelles de tendresse, de passion. Il a apporté l'idée noble et touchante du sacrifice, il a entouré l'amour de ces scrupules, de ces tentations, de tous ces troubles ravissants qui font les délices du péché. Mais ce péché, peut-être l'a-t-il créé. Ce fut sa force et aussi sa faute. Le monde ancien n'éprouva rien de semblable, il fut plus simple, plus ingénu; cela lui valut une vigueur, une harmonie, un goût supérieurs. Enfin, de toute façon, toutes les époques sont belles où vous montrez, mesdames, les dons charmants de grâce, de douceur, de pudeur qui brillent en vous. Et, quel que soit le Dieu qui vous en a ornées, je l'en remercie.

Un murmure d'approbation courut ; puis quelques remarques furent échangées à voix basse.

L'Anglaise s'avança, pour supplier le maître de lui accorder un des boutons de nacre qui fermaient ses manchettes.

— Moi, en fait d'amour, dit un critique, je n'ai jamais connu que la prostitution.

— C'est, mon cher, que vous ne fréquentez que les gargotes, riposta dédaigneusement Pierre Duparc. Il est vrai, ajouta-t-il avec fatuité, que tout le monde ne s'entend pas à trouver les fins endroits.

Jules de Vaisnes, à quelques pas, silencieux, laissait paraître un mépris haut de cent coudées. On voulut savoir son avis.

— C'est inutile, vous ne pouvez même pas me

comprendre : l'amour est une chose mystérieuse, ineffable, pleine de nuit et d'angoisse, mais d'où l'âme s'élance radieuse vers la lumière.

— Dites tout de suite que c'est un tunnel de chemin de fer, fit le critique en ricanant.

Madame de Montalte, qui était poète, se rapprocha :

— L'amour, opinait-elle, est un mirage enchanteur; souvent, quand on l'atteint, les ombrages et les sources fraîches ont disparu.

r-—^Et la petite Des Michels ajouta :

* — Tout le mal vient de ce que l'on prendra au sérieux ce qui ne l'est pas. C'est une idée chrétienne, comme l'indiquait si justement et si éloquemment le maître, il y a quelques instants.

Le passage du maître illustre classa définitivement le salon de madame de Kérouall, et Daltroff, qui en était notoirement l'organisateur, se voyait assailli dans les salons mondains de questions insidieuses. On se demandait surtout de quel œil madame de Sauvignac devait considérer l'intimité de son jeune amant avec une personne de vertu forcément peu farouche.

Et le comte Kowieski, taciturne, rêveur, promenant son humeur mélancolique parmi ce luxe qu'il dispensait, que devenait-il dans tout ce bruit mené autour de lui? Enfin il était fait aux épreuves : la comtesse sa femme l'y avait préparé.

Cette invasion, sans doute, lui donnait parfois un léger vertige, il lui arrivait de regretter son château de Podolie et il se promettait d'y retourner. D'ail-

leurs, dans ce tourbillon, Louise lui gardait la même bonne grâce, la même douceur attentive.

Un jour, une visiteuse assez inattendue se présenta chez madame de Kérouall. Le désir de voir la collection de livres en fut le prétexte. Depuis, Louise s'était appliquée à composer sa bibliothèque. Avec du zèle, d'heureux conseils et d'assez sérieuses dépenses, elle avait pu réunir, sous leurs belles reliures anciennes, des éditions rares et recherchées. Elle venait notamment d'acheter quelques exemplaires des conteurs du xvme siècle, enrichis de dessins originaux, et ayant appartenu à un amateur notoire récemment décédé.

Daltroiï avait dit à Louise :

— Madame Cointel serait désireuse d'être reçue chez vous, étant, elle aussi, bibliophile. Cela vous plaît-il? D'ordinaire elle ne va nulle part, et je n'avais pas tenté de vous l'amener.

Louise ne crut pas devoir refuser.

Alice Cointel vint. Elle se montra charmante, avec tout juste assez de réserve pour donner à sa grâce plus de distinction. Elle invita madame de Kérouall ajoutant qu'elle-même ne voyait personne, qu'elle l'accueillerait au milieu de ses livres, ses meilleurs amis.

Le lendemain, le prince parut de bonne heure chez Louise. Dès l'abord elle remarqua qu'il n'avait pas son visage habituel, ces façons souriantes qui le rendaient si aimable. Il attendit qu'ils fussent seuls, puis, d'un ton dont il ne cherchait pas à adoucir l'amertume :

— Pourquoi m'avez-vous caché, fit-il, que Lenoël vous avait aimée éperdument?

Elle pensa : c'est Alice Cointel qui a parlé. Quoique émue péniblement, elle répondit sans trouble :

— Excusez-moi, c'est un souvenir qui me reste très pénible. Et tout est fini, bien fini. Nous nous rencontrons encore et nous causons comme de vieux amis, les pieds sur les chenets, dans une grande égalité d'âme. Peut-être le verrez-vous ici un jour ou l'autre. Je l'ai invité, mais ses occupations lui laissent peu de loisir.

Daltroff continuait à regarder Louise avec tristesse et ressentiment.

— J'étais alors aux îndes, autrement je serais au courant comme les autres. Vous êtes d'ailleurs une étrange personne, et je m'aperçois que je ne vous connais pas du tout, que votre vie m'échappe entièrement. Espérant vous distraire et vous enlever aux tentations dangereuses que crée l'ennui, j'ai tâché de vnus entourer, de vous intéresser à ces amusements de l'esprit, factices sans doute, mais qui suffisent à occuper bien des femmes de conscience droite et de cœur chancelant. Et maintenant je crains d'avoir été un grand sot. Car tous ces hommes qui viennent ici, légers, ardents, sans scrupules, que vous disent-ils, et que leur répondez- vous?

— Mon ami, je vais être avec vous d'une entière sincérité. Il est certain que presque tous ceux qui fréquentent ma maison se sont jetés à mes pieds en me jurant qu'ils m'adoraient. Les uns ont choisi les heures matinales où la serre était vide encore, d'autres se sont

contenu jusqu'à ee que le dernier écho des pas mourût dans le vestibule, mais tous m'ont assuré avec monotonie qu'ils m'aimaient à en mourir. Cependant ils vivent encore, je les recevrai sans doute ce soir ou demain, et je n'en conçois aucun dépit. Il m'est venu aussi beaucoup de lettres. Hélas ! elles étaient toutes ridicules, quoique signées souvent de noms célèbres dans la littérature ou les arts. Quand j'étais toute jeune, et petite demoiselle de modes, on m'écrivait déjà. Mais au moins on m'offrait des choses sensées et pratiques, des cadeaux, de l'argent. Gela avait le sens commun. Aujourd'hui ces messieurs me proposent d'être à eux pour l'honneur, pour l'orgueil qu'ils supposent que j'en tirerais; pour le plaisir aussi, naturellement.

Secouée d'un frisson de dégoût, Louise se renversa dans un fauteuil. Au-dessus d'elle s'élançaient les hautes tiges d'un bananier; un soleil précoce se jouait parmi le feuillage, et, sous l'énervement d'un jour tiède et déjà printanier, froissée par tant de choses qui réveillaient en elle des douleurs profondes, le visage caché dans ses mains, elle fondit en larmes. Daltroff très doucement vint lui baiser la main et lui demander pardon.

A partir d'avril, le salon de madame de Kérouall, après avoir jeté son éclat tout l'hiver, commença à pâlir un peu. Au soir, les longues files de voitures dont le quartier s'émerveillait et que madame Toussard, quand elle passait par là, regardait avec surprise, ne s'alignaient plus majestueusement. Mais les dîners ne cessèrent pas. Élégants et restreints, ils groupaient autour de

quelque Altesse de passage, la fleur des artistes et des gens de lettres.

Lorsqu'elle ne sortait pas, Louise se réfugiait sous ses marronniers et y réunissait quelques intimes. Elle attirait volontiers Angèle Dubosc, cette jeune artiste d'âme délicate, de visage pathétique et fier avec qui elle se découvrait des affinités. La liaison même que l'on prêtait à cette jeune fille avec son maître Simier, rappelait à Louise, par la différence des âges, et le respect exalté que le maître inspirait à son élève, sa propre aventure avec Jacques Lenoël.

Vers le même temps, elle reçut plusieurs fois madame Block, chez qui elle s'était rendue d'abord. Le temps aux doigts cruels avait épargné l'ancienne modiste, lui conservant, avec la noblesse delà démarche, ses beaux yeux sombres et le charme mélancolique de son sourire. Les trois femmes se retrouvaient parfois sous les ombrages du jardin.

D'origine i t de destinées très diverses, elles jut'sentaient entre elles une harmonie secrète, aptes toutes trois aux mêmes joies, aux mêmes douleurs, ayant chacune à son tour tendu vers la vie des bras tremblants, avides de bonheur. Tandis qu'elles causaient, l'air autour d'elles semblait se charger de leurs rêves, de leurs regrets, pétales de fleurs arrachés, jetés au vent, ou pieusement recueillis dans les feuillets du cœur, comme en un livre. Souvent, au cours de ces entretiens, madame Block laissait deviner l'amertume de son expérience, et Louise se rappelait ce que lui avait dit jadis Félicit*

— Elle est une romanesque comme toi, et je t'assure qu'elle a bien souffert.

Louise s'en alla dans les premiers jours de mai à Port-Saint-Pierre auprès de sa mère. Elle avait formé le projet de lui faire quitter la petite maison du bord de l'eau, morne et désolée depuis la mort de Jean Kérouall, et d'où l'on entendait la vieille barque de pêche amarrée à l'estacade frapper contre les piliers aux jours de grande marée. A mi-chemin du Haut- Saint-Pierre, une jolie propriété était à vendre, contenant des vignes et un petit bois. L'habitation, en manière de chartreuse, avait un air ancien et plaisant, et du perron on voyait la rivière glisser sinueuse au travers des campagnes. L'achat en eut lieu et madame Kérouall s'y installa. Son activité, son goût pour le bel ordre et pour les fleurs purent s'y exercer et s'y répandre. Louise considérait avec amitié cette demeure, se disant qu'elle y viendrait elle-même quelque jour, bientôt peut-être, et que sa vie s'achèverait au bord de ce fleuve dont tout enfant elle regardait fuir les eaux.

Elle rentra à Paris dans la clarté radieuse et le poudroiement d'or d'une fin de printemps. Déjà la brise balayait les fleurs blanches et roses de ses marronniers, en dispersait la magnifique floraison. Elle trouva le comte Kowieski agité et fébrile. Smith l'avait conduit chez un célèbre spécialiste qui lui conseillait une cure d'air, tout un traitement par les douches et le massage, et ensuite un grand repos.

Smith pensait qu'il serait bien de partir sans retard, et, après le séjour dans la station allemande indiquée,

de se rendre en Podolie, où la paix profonde achèverait sans doute de remettre le comte de son ébranlement nerveux. Louise ne fit aucune objection; elle n'en faisait d'ailleurs jamais, ne se sentant aucune raison de rien préférer. Cependant elle s'était composée un petit cercle d'intimes, dont la société lui était devenue assez douce. En ces derniers jours, elle les convia fréquemment. Daltroiï manquait : il était chez madame de Sauvignac, dans un château du Blaisois.

Louise alla prendre congé d'Éliane. Elle lui gardait de l'attachement, se rappelant qu'elle avait été à Paris sa première amie, mais la naïveté de madame Poncelet et le cynisme de son mari la mettaient parfois à l'épreuve.

Elle trouva un Poncelet retour d'Amérique et nouvelle manière. Il rapportait de là-bas les allures brusques, insolentes, que l'on attribue chez nous aux milliardaires d'outre-mer, et qu'il croyait aptes, en France, à frapper les esprits et à rehausser son prestige.

Éliane annonça que le baptême aurait lieu dans peu de jours, mais Louise s'excusa, disant qu'elle quittait Paris et qu'elle enverrait ses petits présents.

Lorsqu'elle se retira, Poncelet fit quelques pas avec elle, et ne manqua pas de se montrer digne de luimême.

— Vous m'avez toujours traité avec indifférence, dit-il, et j'en ai souffert plus que vous ne pensez. En Amérique, où les belles femmes abondent, je puis vous assurer que je n'ai pas rencontré une seule cruelle. A votre retour à Paris, je vous inviterai à venir voir

mes collections. Je les ai réunies à deux pas d'ici, dans un amour de cottage.

Louise se fâcha à peine. Elle en avait entendu bien d'autres.

Sa dernière visite fut pour Lenoël. Malgré sa promesse, il n'avait paru chez elle ni pendant les brillantes réceptions dans la serre, ni plus tard sous l'abri des marronniers.

— Je viens, lui dit-elle, de lire l'histoire d'Héloïse et d'Abeilard. Elle est belle et mélancolique et sans doute, suis- je plus heureuse que l'abbesse du Paraclet, puisqu'il m'est toujours permis d'approcher mon maître et de l'entendre.

— Louise, répondit-il, Héloïse était retirée dans un couvent; nul ne la voyait, elle ne respirait pas comme vous l'air du siècle, chargé de tentations.

— Mon couvent est en moi, dit-elle, il est muré, il est silencieux, il n'y passe que les ombres de mes joies disparues.

Le magasin de librairie d'Alexandre, situé au centre de Paris, brillait d'un vif éclat, autant par les feux qu'il jetait dans la rue nocturne, que par le rayonnement intellectuel dont il était le foyer, puisque en cette

boutique de six mètres carrés se débitaient et se consacraient les succès littéraires contemporains. Trois ou quatre personnes causaient devant l'étroit comptoir, lorsque, parla porte qu'ouvrit un valet de pied, madame de Kérouall entra. La brume pâle et glacée d'un soir de novembre pénétra derrière elle tandis que l'on entendait les chevaux arrêtés secouer leurs chaînettes d'acier.

Enveloppée de fourrures et coiffée d'une toque de zibeline, la nouvelle venue jeta dans la boutique l'odeur fine d'un gros bouquet de violettes qu'elle tenait à la main. Fairy, qui suivait, poussa un léger jappement.

Madame de Kérouall produisit l'émoi coutumier. Comme si la lumière émanait d'elle, le visage des hommes s'éclaira soudain, révélant selon la nature de chacun, le désir âpre ou léger, qui naissait en lui.

Elle salua avec gentillesse et s'informa de la santé de M. Alexandre. Elle venait seulement d'arriver, et comptait sur lui pour le mettre au courant des nouveautés.

— On se sent tout démodé après une longue absence, ajout a-t -»lle.

Alexandre, très flatté, montrait un vif empressement. Il alla prendre, sur les piles dressées, deux volumes.

— Voici, dit-il, le dernier roman de Duparc et voici celui de de Vaisnes, les Dragées de la Duchesse et Inutiles Transports. Ils ont tous deux un grand succès. Il y a aussi quelques œuvres de femmes : les voulez-vous?

— Oh! non, objecta Louise, ces dames ne pensent jamais qu'à se mettre en scène; et on les connaît de reste.

Puis, subitement, Alexandre baissa la voix, et, présentant un troisième volume :

— Et voici, l'œuvre d'un débutant que je vous recommande. Je crois qu'il fera parler de lui.

Et, se penchant par-dessus le comptoir, il glissa, presque à l'oreille :

— C'est ce jeune homme qui est là, au fond, et qui vous contemple dans une muette extase.

Alexandre était volontiers familier.

Louise, dans un rapide coup d'œil, entrevit deux prunelles si sombres qu'elles semblaient deux abîmes où la lumière plongeait sans remonter. Le visage pâle, encadré d'une barbe et d'abondants cheveux noirs, avait cet air mélancolique qui passait pour fatal au temps du romantisme. D'ailleurs, cette première impression devait se dissiper lorsque ensuite elle connut le jeune écrivain.

Sur la couverture elle lut : Vent du large, par Jean Delaistre.

Quand elle se retira, chacun, dans le salut qu'on lui rendit, s'efforça de mettre toute la grâce dont il disposait ; seul Jean Delaistre s'inclina très discrètement.

— Elle est d'une beauté surprenante, remarqua en soupirant M. Estier, le directeur du Crédit Maritime.

— Qui est-ce ? demanda avidement un jeune élève de l'École d'Athènes, auteur d'une thèse sur les frontons d'Olympie.

— Vous l'ignorez ? fit Alexandre, feignant la surprise, c'est madame de Kérouall, la maîtresse du comte Kowieski.

Remontée dans son coupé, Louise se disait : a Me voici à Paris, je m'y sens vivre d'une autre vie, plus intense que n'importe où. Ailleurs les choses me bercent, ici elles entrent en moi comme des aiguillons. » Elit' songeait aussi avec un peu d'ennui et de fatigue à tous ces liens que l'absence avait rompus, et qu'il faudrait renouer comme les petites mailles d'une fine dentelle.

Cependant elle aurait quelque joie à retrouver Daltroff et aussi Angèle Dubosc.

Le prime avait promis de la rejoindre le soir même, à l'Opéra. Quand il entra, plusieurs visiteurs, outre le comte, se pressaient dans la loge autour de la jeune femme.

— J'arrive à peine, fit-il, et je suis déjà assourdi do louanges sur votre beauté.

Elle avait quitté son deuil, elle portait une robe de vieux brocart, brodée et passementée d'argent, copiée sur un portrait, par Nattier, de la duchesse de Chàteauroux.

Vaguement son regard erra sur ces spectateurs, dont Fentr'acte venait de disperser les rangs. Dans les groupes on la lorgnait curieusement. Entrecomte bizarre et falot et ce jeune prince attaché ailleurs, sans doute semblait-elle à tous une conquit e facile. Et, sous l'audace de tous ces yeux braqué-, elle souffrait comme sous un soleil cuisant.

Tout à coup, et sans raison nouvelle, elle éprouvait

jusqu'à l'écœurement et jusqu'à la honte la fausseté de sa situation. Elle se dit qu'elle ne se montrerait désormais nulle part, qu'elle ne franchirait plus la clôture de son jardin. L'idée de s'en retourner, le long de sa rivière, la hantait de plus en plus. Rentrée chez elle, dans la lueur rosée de sa chambre, i! lui vint quelque apaisement. Mais elle sentit qu'elle ne pourrait fermer l'œil. Accoudée dans son lit, elle se mit à lire.

Elle feuilleta d'abord le livre de Duparc. Il était dans la manière brillante et légère de l'auteur, d'un style qui passait pour mousseux, très français et même apéritif. Elle le posa, le réservant pour une autre fois. De Vaisnes, qu'elle prit ensuite, avait, selon sa coutume, ce mystère de gravité qui était tout son génie et l'enveloppait tel un nuage auguste qui finissait parfois en pluie. Sans qu'il eût la vertu de lui procurer le sommeil, elle jugea que ce roman ne la distrairait pas. Elle ouvrit le troisième : Vent du large. Tout de suite elle compris que celui-là n'était pas factice comme les autres. Il vivait, une âme s'en échappait. Et, comme presque toutes les œuvres de début, c'était une autobiographie.

En même temps, elle se rappelait cette pâle figure, un instant apparue sous la lumière crue de la boutique, figure tragique sans doute, mais qui ne laissait pas deviner la sensibilité aiguë, amère que révélaient ces pages. Puissantes, touffues et pleines de rêves, Louise y découvrait ses propres visions, les pays radieux qui luisaient jadis dans l'or des soleils cou-

chants. Mais, loin des songes dont l'attrait mortel l'enivrait, la réalité âpre et morne rivait le héros à une tâche médiocre, lui mesurant un horizon borné, lui versant les heures grises comme la cendre du sablier. Il se mourait d'ennui et de désirs ; telle, dans une crique étroite, une barque aux voiles pendantes, qui espère le vent du large.

Après plusieurs aventures toujours décevantes, il allait enfin saisir un bout d'aile, le pli du manteau irisé de sa chimère : son espoir s'évanouissait une dernière fois. Des pages déchirantes de tristesse suivaient.

La lueur du matin s'insinua à travers les rideaux abaissés : Louise avait lu toute la nuit. Elle éteignit sa lampe et s'endormit.

Lorsqu'elle s'éveilla, elle eut l'impression confuse d'une émotion qu'elle venait de ressentir. Puis, se souvenant de sa lecture, elle s'émerveilla à nouveau du son pathétique que rendait cette âme.

Elle pensa à se faire amener Jean Delaistre, et en dit un mot à Daltroiï, mais celui-ci ne le connaiss it pas même de nom.

Quelques jours après, Angèle reparut, charmante et toujours heureuse. Quant aux visiteurs, qui déjà affluaient, on leur répondait que madame de Kérouall ne reprenait pas encore ses réceptions. De plus en plus, le dégoût du monde la gagnait. Le prince; s'étant montré surpris de cette subite misanthropie, Louise s'en expliqua avec lui.

— Surtout, dit-elle, n'y cherchez rien de mystérieux. J'ai eu, l'an dernier, un salon très brillant : j'en connais

maintenant la gloire et la vanité. Je sais ce que valent tous ces empressements et quelle sincérité ils comportent.

— Vous vous croyez sans illusion, ma chère amie, reprit-il, mais vous êtes terriblement romanesque; vous l'êtes d'essence comme vous êtes blanche, blonde et d'une rare beauté. Songez-y, la solitude ne vaut rien à cette sorte de tempérament.

— Eh bien, soit, dit Louise, je les verrai, je les recevrai tous, mais laissez-moi en paix jusqu'à la fin de l'année.

Un soir, comme elle rentrait, on lui remit un paquet ■en forme de livre. L'ayant ouvert, une carte s'en •échappa. Elle lut: « Jean Delaistre ». C'était un exemplaire sur Chine de Vent du large. La feuille de garde portait une dédicace : « A madame de Kérouall, dont 4a vue vient d'enchanter ma vie. »

Elle se dit : « Je suis entrée dans cette pensée où grondent des orages et brillent des coins de ciel. »

Le lendemain, elle confia ses remerciements à Alexandre en le priant de les faire parvenir, car la carte de Jean Delaistre ne donnait pas d'adresse.

En ce mois de décembre, elle fut en proie à une humeur si noire que sa vie ne lui semblait plus qu'une lueur tremblante perdue dans un abîme de nuit. Elle -pensa que son amie Angèle Dubosc dissiperait un peu -cette morne langueur, et, lorsque la jeune fille pouvait -se dérober à son travail, elle l'attirait et la gardait parfois .une partie de la journée.

Un après-midi, elles se rendirent ensemble à une

de ces expositions où les œuvres qui redoutent la cohue des Salons printaniers sont présentées au public avec une élégante discrétion. Angèle y avait envoyé son premier travail important : La jeune fille à la sauterelle. Quand elles arrivèrent, on venait d'allumer. L'éclairage tombait en lueur égale sur les objets.

— Nous aurons un eiïet de gaz ! dit Angèle, un peu contrariée.

Quelques personnes, répandues dans la salle, clairsemées et silencieuses, avaient l'air d'ombres vagues.

Louise marchait, selon sa coutume, dist raitement se dirigeant vers l'œuvre de son amie. Pourquoi et par quelle attirance ses yeux, posés sur la statue, s'égarèrent-ils au fond de la salle où rien ne l'intéressait? Quelles ondes mystérieuses venaient'de la frapper et de l'avertir? Elle vit Jean Delaistre qui la regardait. Si habituée à fixer l'attention, pourquoi fut-elle cette fois étrangement troublée? Peut-être était-ce à cause de ce qu'elle savait déjà de cette âme, dont l'ardeur coulait par ces prunelles sombres.

De très loin, comme^s'il n'osait approcher, il lasalua. Ce fut elle qui alla vers lui.

— Monsieur, quoique nous ne nous connaissions pas encore, votre livre vaut une présentation. Il m'a beaucoup émue, vous avez un grand talent.

— Madame, mon livre est une pauvre chose. Je suis un casseur de pierres, qui de temps en temps fait jaillir une étincelle. Mais, puisque je lui dois d'être remarqué et approuvé par vous, j'en tire désormais une gloire infinie.

De près, en lui parlant, elle ne lui trouvait plus cet aspect fatal et romantique qui l'avait frappée à leur première rencontre. Il avait la voix mordante et un joli sourire qui le rajeunissait. Louise lui donnait de vingt-sept à vingt-huit ans, son âge à elle.

Tous trois firent quelques pas en causant. Delaistre était venu à cette exposition, car il envoyait quelquefois des notes à des revues. Il dit combien la sculpture le touchait, le seul des beaux-arts qui ne soit pas en décadence chez nous. La France a une lignée magnifique de statuaires. Il examina avec attention et intérêt le travail d'Angèle Dubosc, le loua avec goût et intelligence.

— C'est une chose charmante, dit-il, s'adressant à la jeune fille; — elle a le don de naïveté qui est sans doute le plus rare, étant le plus inimitable. D'ailleurs votre maître, mademoiselle, est un admirable artiste. J'ai eu l'honneur de faire sa connaissance, l'an dernier.

Lentement ils se mirent à longer la cimaise. Une suite d'aquarelles représentaient des Venises de pourpre, d'or et de carmin sur des flots de saphir.

Louise se récria :

— Venise, dit-elle, est fine, irisée d'une splendeur pâle et mourante. Elle est parée somptueusement de dorures ternies, et de pierreries éteintes, et non de verroteries, comme voudrait le faire croire ce malheureux artiste.

— Je n'ai jamais vu Venise, fit Jean Delaistre, — ni l'Italie, ni rien; toute ma vie j'ai langui dans des horizons bornés.

Louise fut surprise de l'accent amer qu'avait soudain sa voix.

Puis se reprenant :

— Pourtant j'ai séjourné sur la Côte d'Azur, dans un temps où j'étais très malade. L'éclat et la fête perpétuelle des flots bleus me faisaient mal, offensaient ma tristesse. Mais lorsque, à l'horizon, glissait et fuyait la coque sombre des navires, une grande nostalgie me prenait. Dans les lointains vermeils, des villes blanches frémissaient et des îles, comme des fleurs immenses, il<»ttaient sur les eaux. Pardonnez-moi, madame, — ajouta-t-il avec une grâce mélancolique, — je suis un songe creux et un pauvre homm»\

Ils venaient d'atteindre l'entrée et Louise pour prendre congé lui tendait la main quand, d'un ton suppliant et brusque à la fois :

— Attendez une minute encore, afin que votre image se fixe en moi tout à fait. Depuis cette rencontre chez Alexandre, je tâchais sans cesse de vous réaliser dans ma pensée, mais votre beauté déroutante m'échappait, Be «lissipait.

Étonnée, elle restait muette, lorsque Dclaistre, s'inclinant profondément, ouvrit la porte et disparut.

— Il est étrange, dit Angèle à son amie, dans la voiture qui les emportait, et certes son âpreté douloureuse n'est pas d'une âme commune. Cependant quelque chose en lui m'inquiéterait, si je devais m'attacher à lui. Son œil, qu'il posait si passionnément sur vous, est avide et dévorant, aucune lumière ne s'en échappe et l'ardeur qui le consume me paraît sombre et dessé-

chante. Je vous parle en sculpteur, soucieux de démêler le sens des figures.

— Je veux, dit Louise, que vous lisiez son livre : il s'y révèle tout entier. Allons le chercher chez Alexandre.

Elles entrèrent dans la boutique.

— Donnez-moi Vent du large, dit madame de Kérouall. La vente marche-t-elle?

— Si elle marche ! répondit le libraire, c'est-à-dire qu'elle file vingt nœuds à l'heure.

Et il se mit à rire de son à-propos.

— On me le demande sans cesse. C'est un succès rare pour une œuvre de début. Je l'avais prédit, je ne me trompe jamais. Vous êtes d'ailleurs presque sa marraine. Votre exemplaire, en édition originale, que je vous réserve toujours, est, sans doute, le premier qui soit sorti d'ici. Et il n'y eut oncques plus belle marraine, même parmi les fées.

Alexandre était volontiers galant.

Tandis que Louise ramenait Angèle boulevard Saint-Germain, où la jeune fille logeait en un modeste appartement qu'égayait un balcon garni de fleurs, il fut question d'un projet auquel on désirait intéresser madame de Kérouall.

L'atelier Simier avait obtenu du professeur la permission de donner une fête, le soir de Noël. On y viendrait costumé, ou du moins en habit de fantaisie. Mais le «clou» serait une crèche, composée d'après quelque tableau de maître, avec une adoration des Mages. On comptait sur Louise pour y figurer et aussi pour y

aider par son goût et ses conseils. La chose devait être gardée très secrète.

— A l'atelier, dit Angèle, c'est devenu une vraie folie. Tout le monde arrive les poches et les cartons bourrés de dessins et de gravures. On dévalise les magasins de piété et de photographie. Mais on est divisé et la lutte est violente, les uns tenant pour les Flamands, les autres préférant les Italiens. Moi, je suis Italienne, mais nous sommes en minorité

— Pourquoi, dit Louise, vouloir copier exactement un tableau ? Il me semble qu'une crèche disposée à la façon de celles que l'on voit à Naples serait d'une fantaisie bien plus libre et plus amusante et aurait l'air de quelque merveilleux jouet de Noël. J ai rapporté de là-bas des quantités de poupées délicieusement habillées et dont vous pourrez vous inspirer.

— Votre idée est géniale! s'écria Angèle. Dès demain, je la soumettrai au comité. Car nous sommes en comité et nous votons. Elle aura l'avantage aussi de satisfaire plus de gens. Vous n'imaginez pas les compétitions. Chacun veut être roi mage et méprise d'être berger.

La crèche napolitaine, après une vive discussion, fut adoptée, à la condition que, pour le groupement général, on s'inspirerait d'un des nombreux chefsd'œuvre que Rubens a consacrés à ce sujet.

Les préparâtes de cette fête donnèrent aux deux amies des occasions répétées de se réunir. On consulta aussi Daltrofî qui, fréquentant le plus grand monde, avait souvent pris part à des tableaux vivants.

Un matin, Angèle parut, tenant un numéro de la Revue Grise.

— Regardez cet article, dit-elle à Louise, il est vraiment gentil pour moi.

Louise y jeta les yeux, il était signé Jean Delaistre. Elle lut :

« La statue qu'a envoyée mademoiselle Angèle Dubosc est d'une candeur aimable, d'une élégance précise et fine qu'on ne saurait trop louer. Je suis heureux de saluer à son aurore ce jeune talent. Nous autres critiques, nous sommes les muezzins qui guettent du haut des minarets. Et nous avons notre joie lorsque le jour qui se lève est rose et plein de promesses. »

— C'est charmant, n'est-ce pas? dit Angèle. Ce jeune homme a beaucoup de grâce. Peut-être l'avais-je jugé trop sévèrement.

La crèche napolitaine qui devait être le clou de la fête donnée par l'atelier Simier avait coûté des veilles et exigé des prodiges d'activité ingénieuse, pour atteindre à l'éclat où elle apparut en cette nuit du vingt-cinq décembre.

Contre un haut rocher planté d'arbres, recouvert de mousses et de fleurs et creusé de grottes, la cabane divine était accrochée. Le parti italien aurait désiré des colonnes de marbre, un trône, des draperies de pourpre, mais l'école flamande l'emporta. Un toit de chaume abritait la pauvre masure construite de plâtre et de bois grossier, et l'étoile de Bethléem s'allumait sur la demeure vers laquelle s'acheminaient les humbles et les puissants de la terre. Une ronde d'anges aux ailes et aux robes éclatantes voltigeaient alentour. Ces anges, ainsi que le bœuf et l'âne qui avançaient par-dessus le râtelier leurs têtes attendries, avaient été modelés et peints par les élèves de l'atelier. Des cassettes, des vases précieux, des tapis, de riches étoffes, répandus à terre, figuraient les présents magnifiques que les rois apportaient du fond de l'Orient. Tout auprès se rangeaient les dons des bergers et des paysans, paniers garnis de fruits, volailles, jambons, fromages.

Des lumières habilement disposées parmi les rochers devaient éclairer le groupe central, tandis que l'étoile jetterait d'en haut un feu bleuâtre et célest«\

Les invitations portaient minuit, mais dès onze heures et demie ceux qui faisaient partie de la crèche arrivèrent un à un.

Le père Bochard, qui posait les vieillards, avait été choisi pour faire saint Joseph, à cause de la candeur qu'exprimait son visage, et la Vierge était la Sonino, cette admirable cantatrice italienne, au type si noble, mais plus voisin de Murillo ou du Titien que de Raphaël. Les rois mages étalaient une grande splendeur, due

au concours obligeant d'un marchand d'antiquités du quai, qui avait prêté des chasubles., des dalmatiques et des devants d'autel. Et pour Balthazar, on avait eu la chance de rencontrer un vrai et beau mulâtre, élève de l'école des Beaux-Arts. Louise et son amie Angèle représentaient deux anges, pieusement penchés sur l'enfant divin. Elles avaient copié l'arrangement de ces jolies figures en terre cuite ou en bois, suspendues à Naples chez les marchands de curiosités. Enveloppées de soie légère et de gaze, drapées d'écharpes aux nuances fugitives d'arc-enciel, elles rayonnaient, l'une bleue et l'autre rose, «couleur du temps» et couleur d'aurore. Avec de grandes ailes irisées, fixées à leurs épaules, et leurs longs cheveux flottants, ont les eût dites échappées d'un ballet céleste de quelque délicieux primitif italien. Les bergers, les hommes et les femmes de campagne, se rangèrent à la place assignée à chacun d'eux.

Enfin, vers minuit et demi, les portes de la première salle, où M.Simieravait reçu les invités, s'étant ouvertes, la crèche se montra, dans sa bizarrerie charmante, sous le jeu des lumières et des ombres savamment disposées. Des cris enthousiastes montèrent en salves jusqu'au vitrage de l'atelier, se prolongèrent en applaudissements. Le silence revenu, des harpes, musique attitrée des sphères célestes, se firent entendre. Puis l'âne d'abord et le bœuf ensuite prirent la parole et s'exprimèrent en langage rythmé. Ces vers, d'un jeune poète, étaient d'un tour soigné et d'un pessimisme

recherché. Ils avaient, peut-être, le tort d'attribuer au bœuf et à son compagnon des paroles d'amère expérience que Schopenhauer et Nietzsche ne devaient formuler que bien plus tard.

Ces vers, d'ailleurs, n'altérèrent pas la joie générale, ce qui fut pour eux une manière d'échec.

On les loua discrètement, après quoi chacun quitta sa pose. Et de cette œuvre, que depuis un mois on édifiait avec tant d'ardeur, il ne subsista plus, au bout de quelques instants, qu'un rocher abandonné. Un remous se fit. Pour permettre d'éclairer l'atelier resté obscur, tous se réfugiaient dans la pièce voisine. On se retrouvait, on se saluait. Quelques-uns se débarrassaient des parties trop encombrantes de leurs ajustements. De ce nombre étaient les deux anges, gênés par leurs grandes ailes. Au passage, des plaisanteries faciles leur parvenaient.

— Ces deux anges sont pour faire damner le monde.

— Voici deux anges en grève qui déposent leurs ailes ; on les embaucherait volontiers.

Toute liberté ayant été laissée dansle choix des costumes, la fantaisie et le goût de charge des artistes s'était donné carrière. Parmi l'amusant bariolage, des folies plus extravagantes que les autres forçaient l'attention. Il y eut quelques entrées sensationnelles. Celle des facultés et académies fut bien accueillie. D'antiques bustes tout effrités, où nichaient des oiseaux et pendaient d'énormes toiles d'araignée, s'avancèrent au pas sautillant de leurs gaines. Un appariteur, armé d'un immense plumeau, marchait à

côté, les époussetant. La jeunesse des écoles suivait.

Louise, dans cette foule bigarrée et mouvante, se sentit d'abord comme perdue, mais peu à peu quelques-uns de ses habitués se signalèrent à elle sous leurs déguisements.

Lorsqu'on rentra dans l'atelier, transformé en salle de bal, la cabane désaffectée abritait l'orchestre.

— Madame, moi, j'ai gardé mon visage accoutumé, mais sans doute l'avez-vous oublié.

Madame de Kérouall se retourna. C'était bien Jean Delaistre qui lui parlait : elle avait reconnu sa voix. Il portait une veste et un béret de velours qui semblaient copiés sur une estampe de Gavarni.

— Je vais vous dire mon costume, madame, vous ne le devineriez pas : je suis l'étranger vêtu de noir de la ballade de Musset. J'ai toujours aimé ce triste compagnon, et souvent je l'aperçois à mon côté.

11 lui offrit son bras qu'elle accepta.

— Mais ce soir, il n'y a plus que vous au monde. Auprès de vous, je subis cette loi d'attraction qui gouverne l'univers. Comme un fétu, comme une vile planète, je suis entraîné invinciblement.

Ils s'assirent contre un rocher, et les danseurs, dans la fougue d'une première valse, venaient briser sur eux leurs élans impétueux.

— Allons plus loin, fit-il.

Ils se réfugièrent dans l'embrasure d'une fenêtre.

— Depuis que je vous ai rencontrée, votre image

est en moi sans cesse vivante et torturante. Elh est ma joie et mon supplice. Je suis en proie à ce> visions qui hantaient les solitaires, dont ils se défendaient par les jeûnes et les macérations. Je n'habitt pas la Thébaïde, mais vous avez tout flétri autour d< moi, et vous vous dressez claire, lumineuse, unique, dans le désert de ma vie.

— Monsieur Delaistre, répondit Louise, j'aide l'estime pour vous, et, comme nous sommes au bal, et plus ou moins déguisés, j'écoute vos folies sans me fâcher. Je sais que les littérateurs ont parfois un langage coloré et hyperbolique. Mais si vous voulez que nous restions amis, vous vous exprimerez avec moins d'emphase et même avec simplicité.

Il la regardait, n'écoutant qu'à peine ses paroles. Tout à coup il dit, se levant :

— Voulez-vous que nous dansions ?

D'ordinaire elle ne dansait pas. Mais cette fois elle

accepta, soit qu'elle craignît, par son refus, de manquer de bonne grâce, ou d'attacher au désir de Delaistre trop d'importance, soit enfin que déjà elle fût sans défense contre un sentiment dont la violence ne se cachait pas.

Ils partirent, silhouette sombre et silhouette radieuse, étroitement unis dans l'enlacement de la valse. Lorsque enfin ils s'arrêtèrent, qu'elle sentit se relâcher l'étreinte dont il l'avait serrée, elle le vit mortellement pâle et prêt à défaillir.

— Qu'avez-vous ? interrogea-t-elle, anxieuse.

— Ce n'est rien, fit-il.

Mais sa voix était haletante et il s'appuyait au mur, comme si ses forces allaient l'abandonner.

Ils s'en allèrent dans la pièce d'entrée, où la chaleur était moins forte. Peu à peu il se remettait.

— Il faut bien vous l'avouer, dit-il, je suis un ma* lade. Je ne puis supporter ni fatigue, ni vive émotion. J'ai habité plus d'un an tout en haut d'une montagne pour tâcher de reconquérir la santé, la force. Je vais mieux maintenant, mais je devrais passer l'hiver dans le Midi et je ne le fais pas.

Il se tut un instant, puis il reprit :

— Me sera-t-il permis, madame, de vous rendre visite? Oh ! ne me refusez pas. Je vous ai déplu par mes paroles indiscrètes; mais, s'il le faut, je saurai me taire. Être auprès de vous, c'est encore un immense bonheur.

— Monsieur, dit Louise, promettez-moi d'abord de vous soigner et même de partir pour le Midi, s'il est besoin. Et, si vous êtes sage, je vous recevrai. A partir du 2 janvier, je serai chez moi tous les soirs de cinq à sept, excepté le jeudi et le dimanche.

— Je connais bien votre maison, continua-t-il, plusieurs fois déjà, je me suis arrêté sous vos fenêtres, mais devant cette demeure féerique, je vous ai sentie si loin de moi...

— Oh ! fit Louise en souriant, vous exagérez. Elle est agréable et bien située, mais d'une construction banale qu'il serait injuste d'attribuer à une fée. A l'intérieur, mon architecte a corrigé un peu la lourdeur triste du style Napoléon III. J'ai une petite bibliothèque que j'aurai plaisir à vous montrer. J'attends,

pour l'y placer, l'exemplaire sur Chine de Vent du large, qui est chez le relieur. On a beau les harceler, les relieurs ne rapportent jamais les livres.

A ce moment, retentirent les éclats d'une gaieté bruyante. On se pressait autour des quadrilles des petits métiers de Paris. Louise et Jean Delaistre approchèrent. Dans ce milieu, composé d'étudiants, de jeunes artistes, de jeunes médecins, d'avocats, madame de Kérouall, ignorée de la plupart, apparaissait une créature fulgurante, inabordable. Mais, dès qu'elle dansa, quelques-uns s'enhardirent, formèrent le rêve de tenir un instant cette beauté entre leurs bras. Ils l'abordèrent, timides, les uns se faisant présenter, d'autres risquant leur prière d'un air gauche, ému, avide, Louise fut si touchée de leurs façons de pauvres, qu'elle n'en refusa pas un seul.

— Vous allez danser avec tout le monde, dit Delaistre nerveusement, et moi, que vais-je devenir?

— Vous vous reposerez, fit-elle. Et ensuite, quand < ninmencera le cotillon, vous serez mon cavalier et nous le causerons. Voulez-vous ?

— Merci, vous êtes bonne.

Depuis cet instant, l'ange sans ailes vola de l'un à l'autre, au gré de tous. Jalousement, violemment, les convoitises s'agitaient autour du pauvre ange qui demandait grâce. Et, tandis qu'elle tournait en rondes éperdues, ces deux yeux sombres d'abîme ne la quittaient pas.

Durant un arrêt, il vint à elle. Il avait l'air irrité et malheureux.

— Je souffre trop, fit-il, je me retire. Il m'est insupportable de vous voir ainsi aux mains de tous. J'irai chez vous, un jour, si j'en ai le courage.

Il ajouta avec colère :

— Vous êtes sans doute ici jusqu'au matin? Elle répondit :

— J'ai promis à Angèle de ne pas lui fausser compagnie. Sans cela, croyez bien que j'ai épuisé les amusements de cette soirée.

Il fixa sur elle son regard noir et sans fond.

— Je m'en vais, parce que, si je restais un instant de plus, comme un sauvage, je vous emporterais jusqu'à la forêt prochaine et ce serait un grand scandale.

Elle ne dit rien, se sentit traversée d'un frisson.

Quand il ne fut plus là, elle songea tout à coup que cette fête était absurde, que toutes ces silhouettes qui miroitaient confusément n'avaient pas plus de réalité que des poussières flottant au soleil.

Elle n'était pas venue avec la pensée de rencontrer Jean Delaistre, elle le connaissait à peine. Pourquoi les paroles qu'il lui adressait avaient-elles cet accent singulier et poignant dont elle était remuée profondément? D'autres, tant d'autres, lui avaient exprimé en un langage passionné l'amour qu'elle leur inspirait ! Et même la fréquence de ces déclarations les lui rendait insipides et fastidieuses. Ce qui l'étonnait cette fois, c'était le sens nouveau que prenaient les

mots, la puissance qui coulait en eux comme une lave brûlante.

Les danses venaient d'être interrompues, et maintenant l'on apprêtait les tables du souper. Dans ce court répit, chacun, oubliant ses grelots et ses oripeaux, reprenait peu à peu son visage ordinaire.

Mais les nappes parées de guirlandes, les vins, les pièces froides savamment présentées, eurent tôt fait de ranimer la gaieté. Selon les sympathies ou le hasard, on se groupait, on prenait place aux tables qui étaient de six à dix couverts. Louise se trouva assise à celle du maître Simier avec la Sonino, Angèle, l'acteur Joquelin, le peintre Blondel, le docteur Isnard.

De toutes ces tables si voisines, les propos s'entrecroisaient, renvoyés comme en une bataille de ileurs. Et la joie restait légère, fine et mousseuse. Tous avaient le sentiment qu'un joli plaisir d'art avait présidé à cette fête, et qu'il fallait lui garder son caractère délicat.

Après un toast ému au maître, quelques jeunes gens entonnèrent des noëls bourguignons. Des chansons comiques suivirent. Puis un jeune stagiaire sollicita l'indulgence et trempant ses lèvres dans une coupe de Champagne, il dit :

— Je veux porter un toast étrange, Audacieux, Et boire à la santé d'un ange, M -'me de doux.

Pour calmer l'amère tristesse

De leur départ, Qu'ils nous disent si leur adresse

Est quelque part Et si, vers les champs de lumière

Étant montés, Ils ont gardé un pied-à- terre

De nos côtés.

A la suite d'une dernière libation où l'on effeuilla des rosesdans les verres, en évoquant le plaisir et l'amour, les tables furent enlevées et l'on prit place pour le cotillon.

Personne n'avait osé inviter Louise, de sorte qu'elle échut au plus humble, au plus timide, au plus jeune, au seul qui n'avait pas de danseuse.

A ce moment, d'ailleurs, elle ne voyait plus très clair; le sommeil et la fatigue jetaient sur elle un voile pailleté d'étincelles. Elle pensa que son cavalier ne s'enhardirait pas à lui parler et qu'elle aurait du moins l'avantage de se reposer. Mais c'en fut trop pour cet ingénu; son bonheur l'étourdissait. Il trébuchait, déchirait la robe, heurtait les pieds de celle qu'il aurait voulu adorer à genoux. Elle finit par s'attendrir et, comme il était prêt à pleurer, elle le consola.

Vers cinq heures du matin, sous la nuit brumeuse où tremblaient les becs de gaz, on se dispersa.

Au soir de ce même jour de Noël, les deux amies étaient réunies devant une petite table à thé dans la bibliothèque de Louise. Très lasses, les yeux mi-clos et pleins de feux follets, la tête bourdonnant encore

de l'écho des musiques et des grelots, elles causaient languissamment de cette fête où, avec un succès presque égal, elles avaient vu leur beauté reflétée dans le regard des hommes. Une somnolence, une entière confiance mettaient leur douceur autour d'elles.

— Il faut que je vous raconte un incident qui s'est passé cette nuit, — fit tout à coup Angèle, rompant le silence. — Un personnage masqué, et qui parut suspect, s'étant introduit, on décida qu'un de nous se tiendrait à la porte pour identifier les arrivants. On se relayait et ce fut mon tour. Deux dominos se présentèrent, et, comme ils refusaient de soulever leurs capuchons, je menaçai d'appeler monsieur Simier. Ils se découvrirent enfin : c'était Leblanc, le graveur à l'eau-forte, et Silveira. Je déclarai à ce dernier qu'il n'entrerait pas, que je ferais plutôt une esclandre. Il est parti et Leblanc, qui était invité, s'excusa, m'assurant que l'autre lui avait forcé la main. Sachant sa conduite à votre égard, vous pensez que je n'ai pas hésité. D'ailleurs monsieur Simier ne peut pas le souffrir, et depuis cette histoire de chantage où il a essayé de compromettre la petite Bartlett, une milliardaire de quinze ans, personne ne veut plus fréquenter Silveira. Qu'est devenue, ajouta- 1- elle, cette fameuse nymphe à laquelle il eut l'infamie de donner vos traits ? J'espère n'être pas indiscrète en vous posant cette question.

— Le comte Kowieski a eu la délicatesse, expliqua Louise, de ne pas même la faire déballer. Elle est là-bas en Pologne, dans une caisse. Plus tard, bien

plus tard, il en fera don au musée de Komenetz, où elle figurera parmi les aurochs, les rennes et les ours empaillés.

Lorsque Angèle quitta son amie, une fine neige tombait, l'hiver se répandait dans les avenues blanches et désertes.

— Comme il fait froid! se dirent-elles en frissonnant.

Le lendemain, au matin, la neige, glacée pendant la nuit, était dure et brillante, et le vent soufflait.

— Madame, il gèle, annonça Magda, en entrant. Fairy acquiesça d'un léger jappement.

Magda apportait une lettre avec le déjeuner, et Louise reconnut l'écriture de Jean Delaistre. La lettre était lourde et doublement timbrée. Pour l'ouvrir, elle attendit d'être seule. Elle lut :

« Madame, je vous écris parce qu'il me serait impossible de faire autre chose. Hier au soir, en sortant de ce bal, j'ai erré longtemps. J'espérais calmer ma folie et ma fièvre. J'ai marché le long du fleuve croyant que j'y jetterais mes désirs, mes angoisses, et qu'il les emporterait, dans ses ondes rapides. Mais, parmi les reflets tremblants de l'eau, votre image toujours se reformait, reparaissait. Sur les flots pleins de lueurs et de feux, vos grandes ailes scintillaient et je voyais la moire bleue de votre robe et la douceur poignante de votre regard. Je rentrais enfin, épuisé, et ce matin je me sens repris de mon mal. J'en guérirai, j'en veux guérir, pour aller chez vous le 2 janvier, comme vous me l'avez permis. Maintenant ma vie si sombre a son

étoile de Bethléem. Mon Dieu ! que vous étiez radieusement belle dans cette lumière azurée qui coulait sur vous! Je n'y puis songer sans tressaillir et sans pleurer.

» Madame, lorsque je vous rendrai visite, sans doute, un cercle nombreux vous entourera. Et je ne pourrai vous parler. Le puis-je aujourd'hui ?

Et il lui racontait toute sa vie, son enfance déjà troublée, rêveuse, mélancolique, dans l'opulente maison de son père, grand industriel du Nord. Puis ce père mourant tout jeune, en pleine activité, laissant une veuve et trois mineurs, les intérêts périclitant aux m. tins d'hommes de loi, la fortune réduite peu à peu à un mince avoir, et la mère s'éteignant, jeune aussi, dans l'anémie et les regrets. Alors, lui, l'aîné, [e soutien désormais, se fiant en l'avenir, renonçait pour marier ses sœurs ta sa modeste part d'héritage. Mais la maladie était venue, le tenant une année entière entre les murs pâles d'un sanatorium.

Depuis il tâchait de reprendre courage. Il occupait une humble fonction, étant un des rouages minuscules el innombrables de la chose publique.

'< Je n'ai jamais compté jusqu'ici, disait-il, me consacrer à la littérature. Le livre qui a eu la fortune de tomber sous vos yeux est le premier de moi qui ail été publié. Mais quant à écrire, je crois bien que je l'ai fait de tout temps. »

Il racontait son existence pauvre, aride, cachée, puis s'excusait d'en avoir trop dit.

« Sachez seulement, ajoutait -il en manière de conclusion, que, pour la première fois, j'ai été par

vous ravi hors de moi-même. Jusqu'alors je n'avais aimé, désiré, appelé que des rêves. Vous êtes tout, vous pouvez tout pour moi. Je me recommande à vous humblement, éperdument.

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