‹ Histoire d'une fille de fermeChapitre 2 sur 6 · RUE RACINE, 2Ô · texte numérisé non relu

RUE RACINE, 2Ô

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Gomme le temps était fort beaa, les gens de la ferme avaient dfné plus vite que de coutume et s'en étaient ailés dans les champs.

Rose, la servante, demeura toute seule au milieu de la vaste cuisine où un reste de feu s'éteignait dans l'àtre sous la marmite pleine d'eau chaude. Elle puisait à cette eau par moments et lavait lentement sa vaisselle, s'interrompant pour regarder deux carrés lumineux que le soleil, à travers la fenêtre, plaquait sur la longue table, et dans lesquels apparaissaient les défauts des vitres.

Trois poules très hardies cherchaient des I mettes sous les chaises. Des odeurs de basse*

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cour, des tiédeurs fermentées d'étable entraient par la porte entr'ouverte ; et dans le silence du midi brûlant on entendait chanter les coqs.

Quand la fille eut fini sa besogne, essuyé la table, nettoyé la cheminée et rangé les assiettes sur le haut dressoir au fond près de l'horloge en bois, au tic-tac sonore, elle respira, un peu étourdie, oppressée sans savoir pourquoi. Elle regarda les murs d'argile noircis, les poutres enfumées du plafond où pendaient des toiles d'araignée, des harengs saurs et des rangées d'oignons ; puis elle s'assit, gênée par les émanations anciennes que la chaleur de ce jour faisait loriir de la terre battue du sol où avaient séché tant de choses répandues depuis si longtemps. Il s'y mêlait aussi la saveur acre du laitage qui crémait au frais dans la pièce à côté. Elle voulut cependant se mettre à coudre comme elle en avait rhabitude, mais la forée lui manqua et elle alla respirer sar le seuil.

Alors, caressée par Tardente lumière, elle sentit une douceur qui lui pénétrait au cœur, un bien-être coulant dans ses membres.

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Devant la porte, le fumier dégageait sans cesse cme petite vapeur miroitante. Les poules se vautraient dessus, couchées sur le flanc, et grattaient un peu d'une ieule patte pour trouver des vers. Au milieu d'elles, le coq, superbe, se dressait. A chaque instant il en choisissait une et tournait autour avec un petit gloussement d*appel. La poule se levait nonchalamment et le recevait d*un air tranquille, pliant les pattes et le supportanf sur ses ailes ; puis elle secouait ses plumes d'où sortait de la poussière et s'étendait de nouveau sur le fumier, tandis que lui chantait, comptant ses triomphes ; et dans toutes les cours tous les coqs lui répondaient, comme si, d*une ferme à l'autre, ils se fussent envoyé des défis amoureux.

La servante les regardait sans penser ; puis elle leva les yeux et fut éblouie par l'éclat des pommiers en ûaurs, tout blancs comme des têtes poudrées.

Soudain un jeune poulain, affolé degaieté, passa devant elle en galopant. Il fit deux fois le tour des fossés plantés d'arbres, puis s'arrêta brusquement te tourna la tête comme étonné d'être seul.

Elle aussi se sentait une envie de courir, un besoin de mouvement et, en même temps^ un désir de s*étendre, d*allonger ses membres^ de se reposer dans Tair immobile et chaud. Elle fit quelques pas, indécise, fermant les yeux, saisie par un bien-être bestial ; puis, tout doucement, elle alla chercher les œufs au poulailler. Il y en ayait treize, qu*eile prit et rapporta. Quand ils furent serrés dans le buffet, les odeurs de la cuisine Tincommodèrent de nouveau et elle sortit pour s*asseoir un peu sur Therbe.

La cour de ferme, enfermée par les arbres, semblait dormir, L*herbe haute, où dei pissenlits jaunes éclataient comme des lumières, était d'un vert puissant, d'un vert tout neuf de printemps. L^ombre des pommiers se ramassait en rond a leurs pieds ; et les toits de chaume des bâtiments, au sommet desquels poussaient des iris aux feuilles pareilles à des sabres, fuguaient un peu commo ti rnumidité des écuries et des granges se fût envolée à travers la paille.

La servante arriva sous le hangar où Ton rangeait les chariots et les voitures. Il y avait là.

dans le creux du fossé, un grand trou vert plein de violettes dont Todeur se répandait, et, pardessus le talus^ on apercevait la campagne, une vaste plaine où poussaient les récoltes, avec des bouquets d'arbres par endroits, et, de place en place, des groupes de travailleurs lointains, tout petits comme des poupées, des chevaux blancs pareils à des jouets, traînant une charrue d'enfant poussée par un bonhomme haut comme le doigt.

Elle alla prendre une botte de paille dans un grenier et la jeta dans ce trou pour s'asseoir dessus : puis, n'étant pas à son aise, elle défit le lien, éparpilla son siège et s'étendit sur le dos, les deux bras sous sa tète et les jambes allongées. Tout doucement elle fermait les yeux, assoupie dans une mollesse délicieuse, Elle allait même s'endormir tout à fait, quand elle sentit deux mains qui lui prenaient la poitrine, et elle sa redressa d'un bond. C'était Jacques, le garçon de ferme, un grand Picard bien découplé qui la courtisait depuis quelque temps. Il travaillait ce jour-là dans la bergerie et, Tayant vue s'étendre t Tombre, il était venu à pas de loup, retenant

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son haleiae, les yeux brillants, avec des brins de paille dans les cheveux.

Il essaya de Tembrasser, mais elle le gifilat forte comme lui ; et, soarno», il demanda grâce» Alors ils s'assirent Tira près de Taatre et ils causèrent amicalement. Ils parièrent du temps qui était favorable aux moissons, de Tannée qui s'annonçait bien, de leur mattre, un brave homme, puis des voisins, du pays tout entier, d'eux-mêmes, de leur village, de leur jeunesse, de leurs souvenin^, des parents qu'ils avaient quittés pour longtemps, pour toujours peut-être. Elle s'attendrit en pensant à cela, et lui, avec son idée fixe, se rapprochait, se frottait contre elle, frémiâsant, tout envahi par le désir.

Elle disait :

— Y a bien longtemps que je n'ai vu maman ; c'est dur tout de même d'être séparées tant que ça.

Et son œil perdu regardait aa loîn^ à travers l'espace, jusqu'au village abandonné là-bas, làbas, vers le nord.

Lui, tout à coup, la saisit par le cou et i'em-

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brassa de nouveau ; mais de son poing fermé elle le frappa en pleine figure si violera ment qu'il se mit à saigner du nez ; et se leva pour aller appuyer sa tète contre un tronc d'arbre. Alors elle fut attendrie et, se rapprochaut^ de lui, elle demanda :

— Ça te fait mal ?

Mais il se mit à rire. Non, ce n'était rieii ; seu* lement elle avait tapé juste sur le milieu. Il murmurait : « Gré coquin I » et il la regardait avee admiration, pris d'un respect, d'une affectioa tout autre, d'un commencement d'amour vraû pour cette grande gaillarde si solide.

Quand le sang eut cessé de couler, il lui prch posa de faire un tour, craignant, s'ils restaient ainsi c6te à côte, la rude poigne de sa voisine^ Mais d'elle-même elle lui prit le bras, comme font les promis le soir, dans l'avenue, et elle loî dit:

— 0^ n'est pas bien, Jacques^ de me mépriser comme ça.

Il protesta, Non il ne la Hiéprisait pas, miaisâ était amoureux, voilà tout.

8 HISTOIRE d'une FILLE DE FERMEE

— Alors ♦u me veux bien «n mariage, ditelle.

Il hésiiC^ puis il se mit à la regarder de côté pendant qu'elle tenait ses yeux perdus au loin levant elle. Elle avait les joues rouges et pleines, ane large poitrine saillante sous l'indienne de son caraco, de grosses lèvres fraîches, et sa gorge presque nue était semée de petites gouttes de sueur. Il se sentit repris d'envie, et, labouciiè dans son oreille, il murmura :

— Oui, je veux bien.

Alors elle lui jeta ses bras au cou et elle Tembrassa si longtemps qu'ils en perdaient haleine tous les deux.

De ce moment, commença entre eux réterneile histoire de l'amour. Ils se lutinaient dans les coins ; ils se donnaient des rendez-vous au clair delà lune, à l'abri d'une meule de foin, et ils se faisaient des bleus aux jambes, sous la table, avec leurs gros souliers ferrés.

Puis, peu à peu, Jacques parut s'ennuyef d'elle ; il l'évitait, ne lui parlait plus guère, ne cherchait plus à la rencontrer seule. Alors elle

foi envahie par des doutes et une grande tristesse ; et, au bout de auelque temps, elle s*aper- . çnt qu*eUe étaj(t enceinte.

Elle fut consternée d'abord, puis une colère lui vint, plus forte chaque jour, parce qu'elle ne parvenait point à le trouve.. , tant il Tévitait avec soin.

Enfin, une nuit, comme tout le monde dormait dans la ferme, elle sortit sans bruit, en jupon, pieds nus, traversa la cour et poussa la porte de l'écurie où Jacques était couché dans une grande boite pleine de paille au-dessus de ses chevaux. 11 fit semblant de ronfler en Tentendant venir ; mais elle se hissa près de lui, et, à genoux à son c6té, le secoua jusqu'à ce qu'il se dressât.

Quand il se fut assis, demandant : — <x Qu'estce que tu veux? » Elle prononça, les dents serrées, tremblant de fureur : — « Je veux, je veux que tu m'épouses, puisque tu m'as promis le mariage. » Il se mit à rire et répondit : — « Ah bien I si on épousait toutes les filles avec qui on a fauté, ça ne serait pas à faire. »

Mais elle Je saisit à la gorge, le renversa san«

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qu'M pût se débarrasser de son étreinte farouche, et, l'étranglant, elle loi cria tout près, dans la figure : — « Je suis grosse, entends-tu, je suis grosse. »

II haletait, suffoquant ; et ils restaient là tous deux^ immobiles, muets dans le silence noir troublé seulemeat par le bruit de mâchoire d'un cheval qui tirait sur la paille du râtelier, puîjs la broyait avec lenteur.

Quand Jacques comprit qu'elle était la plus forte, il balbutia.

— Eh bien, je fépouaerai, puisque c'est ça.

Mais elle ne croyait plus à ses promesses.

— Tout de suite, dit-elle ; tu feras publier les bans.

Il répondit :

— Tout de suite.

«— Jure-le sur le bon Dieu.

II héaita pendant quelques secondes, puis, prenant son parti :

— Je le jure sur le bon Bleu.

Alors elle ouvrit les doigts et, sans ajouter une parole, s^en alla .

HISTOIRE d'une FILLE DE /ERME 11

Elle fui quelques jours sans pouvoir lui parler,

et, Técurie se trouvant désormais fermée à clef toutes les nuits, elle n*osait pas faire de bruit de crainte du scandale.

Puis, un matin, elle vit entrer à la soupe un autre valet. Elle demanda:

— Jacques est parti ?

— Mais oui, dit Tautre, je suis à sa place.

Elle se mit à trembler si fort, qu'elle ne pouvait décrocher sa marmite ; puis quand tout le monde fut au travail, elle monta dans sa chambre et pleura, la face dans son traversin, pour n*ôtre pas entendue.

Dans la journée, elle essaya de s'informer sans éveiller les soupçons ; mais elle était tellement obsédée par la pensée de son malheur qu'elle croyait voir rire malicieusement tous les gens qu'elle interrogeait. Dti reste, elle ne put rî^n apprendre, sinon qu'il avait quitté le pays tout à fait.

Alors commença pour elle une vie de torture continuelle. Elle travaillait comme une machine, sans s'occuper de ce qu'elle faisait, avec cette idée fixe en tète : « Si on le savait ) »

Cette obsession constante la rendait tellement incapable de raisonner qu'elle ne cherchait môme pas les moyens d'éviter ce scandale qu'elle sentait venir, se rapprochant chaque jour, irréparable, et sûr comme la mort.

Elle se levait tous les matins bien avant lei autres, et avec une persistance acharnée, essayait de regarder sa taille dans un petit morceau d'une glace cassée qui lui servait à se peigner,

HISTOIRE d'uN£ FILLE DE FERME 13

très anxieuse de savoir si ce n*était pas aujourd'hui qu'on s'en apercevrait.

Et, pendant le jour, elle interrompait à tout instant son travail, pour considérer du haut en bas si l'ampleur de son ventre ne soulevait pas trop son tablier.

Les mois passaient. Elle ne parlait presque plus et, quand on lui demandsdt quelque chose, ne comprenait pas, effarée, l'œil hébété, les mains tremblantes; ce qui faisait dire à son maître :

— Ma pauvre fille, que t'et sotte depuis ( {uelque temps !

A l'église, elle se cachait derrière un pilier, et n'osait plus aller à confesse, redoutant beaucoup la rencontre du curé, à qui elle prêtait un pouvoir surhumain lui permettant de lire dans les consciences.

A table, les regard» de ses camarades la faisaient maintenant défaillir d'angoisse, et elle s'imaginait toujours être découverte par le vacher, un petit gars précoce et sournois dont l'œil luisant ne la quittait pas.

14 HISTOIRE d'une FILLE DE FERMS

Un matin, le facteur lui remit une lettre. Elle n'en avait jamais reçu et resta tellement, bouleversée qu'elle fut obligée de s'asseoir. C'était de lui peut-être ? Mais, comme elle ne savait pas lire, elle restait anxieuse, tremblante, devant ce papier couvert d'encre. Elle le mit dans sa poche, n'osant confier son secret à personne; et sorrrent elle s^arrètait de travailler pour regarder longtemps ces lignes également espacées qu'une signature terminait, s'imaginant vaguement qu'elle allait tout à coup en découvrir le sens. Enfin^ comme elle devenait folle d^impatience et d'inquiétude, elle alla trouver le maître d'école qui la fit asseoir et lut :

€ Ma chère fille^ la présente est pour te dire que je suis bien bas ; notre ^soisin^ maXtrt Deritu^ a pris la plume pour te mander de venir si tu peux.

« Pour ta mère affectionnée^

« Gésàirb Dentu, adjoint.

Elle ne dit pas un mot et s'en alla ; mais, sit6t qu'elle fut seule, elle s'affaissa au bord du che-

HISTOIRE d'une FILLE DE FERAŒ 15

mia, les jambes rompues; et elle resta là jusqu'à La nuit.

En rentrant, elle raconta son malheur au fermier, qui la laissa partir pour autant de temps qu'elle voudrait, promettant de faire faire sa besogne par une fille de journée et de la reprendre à son retour.

Sa mère était à Tagonie ; elle mourut le jour môme de son arrivée; et, le lendemain^ Rose accouchait d'un enfant de sept mois, un petit squc' lette affreux^ maigre à donner des frissons, et qui semblait souffrir sans cesse tant il crispait douloureusement ses pauvres mai^s décharnées comme des pattes de crabe.

Il vécut cependant.

Elle raconta qu'elle était mariée, mais qu'elle ne pouvait se charger du petit, et ellelelaissa chez des voisins qui promirent d'en avoir bien soin.

EUle revint.

Mais alors, en son cœur si longtemps meurtri, se leva comme une aurore, un amour inccnnu pour ce petit être chétif qu'elle avait laissé làbas ; et cet amour même était une souffran'^''

nouvelle, une souffrance de toutes les heures, de toutes les minutes, puisqu'elle était séparée de lui.

Ce qui la martyrisait surtout, c'était un besoin fou de renrvbrasser, de Tétreindre en se^ bras, de sentir contre sa chair la chaleur de son petit corps. Elle ne dormait plus la nuit ; elle y pensait tout le jour ; et, le soir, son travail fini, elle s'asseyait devant le feu qu'elle regardait fixement comme les gens qui pensent au loiri.

On commençait même à jaser à son sujet, et on la plaisantait sur Famoureux qu'elle devait avoir, lui demandant s'il était beau, sll était grand, 8*11 était riche, à quand la noce, à quand le baptême? Et elle se sauvait souvent pour pleurer toute seule, car ces questions lai entraient dans la peau comme des épingles.

Pour se. distraire de ces tracasseries, elle se mit à l'ouvrage avec fureur, et songeant toujours à son enfant, elle chercha les moyens d'amasser i, pour lui beaucoup d'argent.

Elle résolut de travailler si fort qu'on serait obligé d'augmenter ses gages.

Alors, peu à peu, elle accapara la besogne au*

tour d'elle, fit renvoyer une servante qui devenait inutile depuis qu'elle peinait autant que deux, économisa sur le pain, sur l'huile et sur la chandelle, sur le grain qu'on jetait trop largement aux poules, sur le fourrage des bestiaux qu'on gaspillait un peu. Elle se montra avare de l'argent de son maître comme si c*eût été le sien, et, à force de faire des marchés avantageux, de vendre cher ce qui sortait de la maison et de déjouer les ruses des paysans qui offraient leurs produits, elle eut seule le soin des achats et des ventes, ladirection du travail des gens de peine, le compte Jes provisions ; et, en peu de temps, elle devint indispensable. Elle exerçait une telle surveillance autour d'elle, que la ferme, sous sa direction, prospéra prodigieusement. On parlait à deux lieues à la ronde de la « servante à maître Vallin ; » et le fermier répétait partout : « Cette I fille-là, ça vaut mieux que de Tor. »

i Cependant, le temps passait et ses gages res«

|# talent les mômes. On acceptait son travail forcé comme une chose due par toute servante dévouée, une simple marqme de bonne volonté ; et

elle commença à songer avec un peu d'amertume que si le fermier encaissait, grâce à elle, cinquante ou cent écus de supplément tous les mois, elle continuait à gagner ses 240 francs par an, rien de plus, rien de moins.

Elle résolut de réclamer une augmentation.

Trois fois elle alla trouver le maître et, arrivée devant lui, parla d'autre chose. Elle ressentait une sorte de pudeur à solliciter de l'argent, comme si c^eût été une action un peu honteuse. Enfin, on jour que le fermier déjeunait seul dans la cuisine, elle lui dit d'un air embarrassé qu'elle désirait lui parier particulièrement. Il leva la tète, surpris, les deux mains sur la table, tenant de Tune son couteau, la pointe en Tair, et de l'autre une bouchée de pain, et il regarda fixement sa servante. Elle se troubla sous son regard et demanda hait jours pour aller au pays parce qu'elle était un peu malade.

Il les lui accorda tout de su/Je ; puis, embarrassé lui-même, il ajouta :

— Moi aussi j'aurai à ta ifUkr quand tu seras revenue.

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L'enfant allait avoir huit mois : elle ne le reconnut point. Il était devenu tout rose, joufflu, potelé partout, pareil à un petit paquet de graisse vivante. Ses doigts, écartés par des bourrelets de chair, remuaient doucement dans une satisfaction visible. Elle se jeta dessus comme sur une proie, avec un emportement de bète, et elle Tembrassa si violemment qu*il se prit à hurler de peur. Alors elle se mit elle-même à pleurer parce qu'il ne la reconnaissait pas et qui! tendait se bras vers sa nourrice aussitôt qu'il Tapercevail.

Dès le lendemain cependant il s'accoutuma à sa figure, et il riait en la voyant. Elle l'emportait dans la campagne, courait affolée en If tenant au

bout de ses mains, s'asseyait sous L'ombre des arbres ; puis, pour la première fois de sa vie, et bien qu'il ne rentendit point, elle ouvrait son cœur à quelquMn, lui racontait ses chagrins, ses travaux, ses soucis, ses espérances, et elle le fatiguait sans cesse par la violence et Tacharnement de ses caresses.

Elle prenait une joie infinie à le pétrir dans ses mains, à le laver, à rhabiller ; et eJ^*» était môme heureuse de nettoyer ses saletés d'enfant, comme si ces soins intimes eussent été une confirmation de sa maternité. Elle le considérait, 8*é^ tonnant toujours qu'il fût à elle, et elle se répétait à demi'Voix, en le faisant danser dans sei bras : « C'est mon ^etiot, c^est mon petiot x

Elle sanglota toute la route en retournant A la ferme, et elle était à peine revenue que loc maître Tappela dans sa chambre. EJle s'jr rendit, très étonnée et fort émue sans savoir pourquoL

— ÀJMieds-to. lÀ, dit4i.

Elle s'assit et ils restèrent pendant Quelques instants à côté Tun de l'autre, embarrassés tout les deuXf les bras inertes et encombrants, et

sans se regarder en face^ à la façon des paysans. Le fermier, gros homme de quarante-cinq ans, deux fois veuf, jovial et têtu, éprouvait une gêne évidente qui ne lui était pas ordinaire. Enfin il se décida et se mit à parler d'un air vague, bredouillant un peu et regardant au loin dans la campagne.

— Rose, dit-il, est-ce que tu n'as jamais songé àt'établir?

Elle devint pâle comme une morte. Voyant qu'elle ne lui répondait pas, il continua '.

— Tu es une brave fille, rangée, active et économe. Une femme comme toi, ça ferait la fortune d'un homme

Elle restait toujours immobile, l'œil effaré, ne cherchant même pas à comprendre, tant ses idées tourbillonnaient comme à l'approche d'un grand danger. Il attendit une seconde, puis continua :

— Vois-tu, une ferme sans maîtresse, ça ne peut pas aller, même avec une servante comme toi.

▲lors il se tut, ne sachant plus que dire ; et

22 HISTOIRE D UNE Fn.LE DE FERME

Rose le regardait de Tair épouvanté d'une personne qui se croit en face d*an assassin et s'apprête à s'enfuir au moindre geste qu'il fera. Enfin, au bout de cinq minutes, il demanda:

— Hé bien I ça te va-t-il ?

Elle répondit avec une physionomie idiote:

— Quoi, not' maître?

Alors lui, brusquement:

— Mais de m'épouser, pardine I

Elle se dressa tout à coup, puis retomba comme cassée sur sa chaise^ où elle demeura sans mouvement, pareille à quelqu'un qui aurait reçu le coup d'un grand malheur. Le fermier à la fin s'impatienta :

— Allons 9 voyons ; qu'est-ce qu'il te faut alors ?

Elle le contemplait affolée ; puis, soudain, les larmes loi vinrent aux yeux, et elle répéta deux fois en suffoquant :

— Je ne peux pas, je ne peux pas 1

— Pourquoi ça? demanda l'homme. Allons, ne fais pas la bote ; je te donne jusqu'à demain pour réfléchir.

HISTOIRE d'une FILLE DE FEKMB 23

Et il se dépêcha de s'en aller, très soulagé d'en avoir fini avec cette démarche qui l'erfabarrassait beaucoup, et ne doutant pas que, le lendemain, sa servante accepterait une proposition qui était pour elle tout à fait inespérée et, pour lui, une excellente affaire, puisqu'il s'attachait ainsi à jamais une femme qui lui rapportait certes davantage que la plus belle dot du pays.

11 ne pouvait d'ailleurs exister entre eux de scrupules de mésalliance, car, dans la campagne, tous sont à peu près égaux : le fermier laboure comme son valet, qui, le plus souvent, devient maître à son tour un jour ou l'autre, et les servantes à tout moment passent maîtresses sans que cela apporte aucun changement dans leur vie ou leurs habitudes.

Rose ne se coucha pas cette nuit-là. Elle tomba assise sur son lit, n'ayant plus même la force de pleurer, tant elle était anéantie. Elle restait inerte, ne sentant plus son corps, et l'esprit dispersé, com\ne si quelqu'un l'eût déchiqueté avec un de ces inbt**uments dont se servent les cardeurs pour effiloquer la laine des matelas.

Par instants seulement elle parvenait à rassembler des bribes de réflexions, et elle s'épouvantait à la pensée de ce qui pouvait advenir.

Ses terreurs grandirent, et chaque fois que dans le silence assoupi de la maison la grosse horloge de la cuisine battait lentement les heures, il lui venait des sueurs d'angoisse. Sa tête se perdait, les cauchemars se succédaient, sa chandelle s'éteignit ; alors commença le délire, ce délire fuyant des gens de campagne qui se croient frappés par un sort, un besoin fou de partir, de s'échapper, de courir devant le malheur comme un vaisseau devant la tempête.

Une chouette glapit; elle tressaillit, se dressa, passa ses mains sur sa face, dans ses cheveux, se tàta le corps comme une folle ; puis, avec des allures de somnambule, elle descendit.

Quand elle fut dans la cour, elle rampa pour n*ètre point vue par quelque goujat rôdeur, car la lune, près de disparaître, jetait une lueur claire dans les champs. Au lieu d'ouvrir la barrière, elle escalada le talus ; puis, quand elle fut en face de la campagne, elle partit. Elle filait

HISTOIRE d'uNB FILLE DE FERME 25

droit devant elle, d'un trot élastique et précipité, et, de tempB en temps, inconsciemment, elle jetait un cri perçant. Son ombra démesurée, couchée '^ur le soi à son côté, filait avec elle, et parfois un oiseau de nuit venait tournoyer sur sa tète. Les chiens dans- les cours de fermes aboyaient en l'entendant passer ; l'un d'eux sauta le fossé et la poursuivit pour la mordre ; mais elle se retourna sur lui en hurlant de telle façon que l'animal épouvanté s'enfuit, se blottit dans sa loge et se tut.

Parfois une jeune famille de lièvres folâtrait dans un champ; mais, quand approchait l'en-* ragée couj'cuse, pareille à une Diane en délire, les bêtes craintives se débandaient ; les petits et la mère disparaissaient blottis dans un sillon, tandis que le père déboulait à toutes pattes et, parfois, faisait passer son ombre bondissante, avec ses grandes oreilles dressées, sur la lune à son coucher, qui plongeait maintenant au bout du monde et éclairait la plaine de sa lumière oblique, comme une énorme lanterne posée par terre à l'horizon

Les étoiles s'effacèrent dans les profondean du ciel ; quelques oiseaux pépiaient ; le jour naissait* Lafille^ exténuée^ haletait; et quand le soleil perça l'aurore empourprée, elle s'arrêta.

Ses pieds enflés se refusaient à marcher; mais elle aperçut une mare, une grande mare dont l'eau stagnante semblait du sang^ sous les reflets rouges du jour nouveau, etelle alla, à petits pas, boitant, la main sur son cœur, tremper ses deux jambes dedans.

Elle s'assit sur une touffe d'herbe, 6ta ses gros souliers pleins de poussière, défit ses bas, et enfonça ses mollets bleuis dans l'onde immobile où venaient parfois crever des bulles d'air.

Une fraîcheur délicieuse monta des talons jusqu'à la gorge ;et, tout à coup, pendant qu'elle regardait fixement cette mare profonde, un vertige la saisit, un désir furieux d'y plonger tout entière. Ce sera fini de souffrir là-dedans,

fini pour toujours. Elle ne pensait plus à son enfant; elle voulait la paix, le repos complet, do]> mir sans fin. Alors elle se dressa, les bras levés, et fit deux pas en avant. Elle enfonçait mainte-

naent jusqu*àux cuisses, et déjà elle se précipitait, quand des piqûres ardentes aux chevilles la firent sauter en arrière, et elle poussa un cri désespéré, car depuis ses genoux jusqu'au bout de ses pieds de longues sangsues noires bu« valent sa vie, se gonflaient, collées à sa chair. Ellen^osait point y toucher et hurlait d'horreur. Ses clameurs désespérées attirèrent un paysan qui passait au loin avec sa voiture. Il arracha les sangsues une à une, comprima les plaies avec des herbes et ramena la fille dans sa carriole jusqu'à la ferme de son maître.

Elle fut pendant quinze jours au lit, puis, le matin^ où elle se releva, comme elle était assise devant la porte, le fermier vint soudain se planter devant eiîe.

— Eh bien, dit-il, c'est une afî'aire entendue, n'est-ce pas?

Elle ne répondit point d'abord^ puis, comme 1 restait debout, la perçant de son regard obstiné, elle articula péniblement :

— Non, not'maitre, je ne peux pas.

Mais il s'emporta tout à coup.

28 HISTOIRE d'uNB FILLB DE FERME

— Tu ne peux pas, la fille, tu ne peux paa, pourquoi ça?

Elle se remit à pleurer et répéta :

— Je ne peux pas.

Il la dévisageait, et il lui cria dans la face :

— C'est donc que tu as un amoureux?

Elle balbutia, tremblant de honte :

— Peut-être bien que c'est ça.

L'homme, rouge comme un coquelicot, bre.

douillait de colère :

— Ah I tu l'avoues donc, gueuse I Et qu'est-ee que c'est ce merle-là? Un va-nu-pieds, un sanale-sou, un couche-dehors, un crève-la-faim?

Qu'est-ce que c'est, dis?

Et, comme elle ne répondait rien :

— Ah! tu ne veux pas... Je vais te le dire, moi : c'est Jean Baudu ?

Elle s'écria :

^^ Oh I non . pas lui.

— Alors c'est Pierre Martmf

— Oh 1 non, nofmaitre.

Ft il nommait éperdument tous les garçons da pays, pendant qu'elle niait, accablée^ et s' es-

H1ST0IR]S d'uNB fille DE FERME 29

rayant les yeux à tout moment dii coin de son tablier bleu. Mais lui cherchait toujours avec son obstination de brute, grattant à ce cœur pour connaître son secret, comme un chien de chasse qui fouille un terrier tout un jour pour avoir la bête qu'il sent au fond. Tout à coup Thomme cria:

— Eh! pardine, c*est Jacques, le valet de Fautre année ; on disait bien qu'il te parlait et que vous vous étiez promis mariage.

Rose suffoqua ; un flot de sang empourpra sa face; ses larmes tarirent tout à coup; elles se séchèrent sur ses joues comme des gouttes d'eau sur du fer rouge. Elle s'écria :

— Non, ce n'est pas lui, ce n'est pas lui I

— Est-ce bien sûr, ça? demanda le paysan malin qui flairait un bout de vérité.

Elle répondit précipitamment:

— Je vous le jure, je vous le jure...

Elle cherchait su* quoi jurer n'osant pas invoquer les choses sacrées. Il l'interrompit :

— Il te suivait pourtant dans les coins et il te

mangeait des yeux pendant tous les repas. Lui as-tu promis ta foi, hein I dis?

Cette fois, elle regarda son maître en face.

— Non, jamais, jamais, et je vous jure parle bon Dieu que s'il venait aujourd'hui me demander, je ne voudrais pas de lui.

Elle avait Tair tellement sincère que le fermier hésita. U reprit, comme se parlant à lui-même :

— Alors, quoi? U ne t'est pourtant pas arrivé un malheur, on le saurait. Et puisqu'il n'y a pas eu de conséquence, une fille ne refuserait pas son maître à cause de ça. Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose.

Elle ne répondit plus rien, étranglée par une angoisse.

Il demanda encore. — c Tu ne veux point? »

Elle soupira : — a Je n'peux pas, not*maltre. » Et il tourna les talons.

Elle se crut débarrassée et passa le reste du jour à peu près tranquille, mais aussi rompue et exténuée que si, à la plac^ du vieux cheval blanc, on lui eût fait tourner depuis l'aurore la machine à battre le grain.

Elle se coucha sitôt qu'elle le put et s'endormit tout d'un coup.

— Vers le milieu de la nuit, deux mains qui palpaient son lit la réveillèrent, Elle tressauta ôéd frayeur, mais elle reconnut aussitôt la voix du fermier qui lui disait : — « N'aie pas peur, Rose, c'est moi qui viens pour te parler. » Elle fut d'abord étonnée ; puis, eomme il essayait de pénétrer sous ses draps, elle comprit ce qu'il cherchait et se mit à trembler très fort, se sentant seule dans l'obscurité, encore lourde de sommeil, et toute nue, et dans un lit, auprès de cet homme qui la voulait. Elle ne consentait pas, pour sûr, mais elle résistait nonchalamment, luttant ellemême contre Tinstinct toujours plus puissant chez les natures simples, et mai protégée par la volonté indécise de ces races inertes et molles. Elle tournait sa tète tantôt vers le mur, tantôt vers la chambre, pour éviter les caresses dont la bouche dufermierpoursuivaitla sienne, et son corps se tordait un peu sous sa couverture, énervé par la fati^^ae de la lutte^ Lui, devenait brutal, grisé ^ar le désir. Il la découvrit d'un

mouvement brusque. Alors elle sentit bien qu'elle ne pouvait plus résister. Obéissant à une pudeur d'autrucbe, elle cacha sa figure dans ses mains et cessa de se défendre.

Le fermier resta la nuit auprès d'elle. Il y revint le soir suivant, puis tous les jours.

Ils vécurent ensemble.

Un matin, il lui dit : — « J'ai fait publier les bans, nous nous marierons le mois prochain. »

Elle ne répondit pas. Que pouvait-elle dire T Elle ne résista point. Que pouvait-elle faire?

HISTOIRE d'une fille DE FERMK 33

Elle r^pousa. Elle se sentait enfoncée dans un trou aux hordsinaccessibleSydont elle ne pourrait jamais sortir, et toutes sortes de malheurs restaient suspendus sur sa tête comme des gros rochers qui tomberaient à la première occasion. Son mari lui faisait Teffet d'un homme qu'elle avait volé et qui s'en apercevrait un jour ou l'autre. Et puis elle pensait à son petit d'où venait tout son malheur, mais d'où venait aussi tout son bonheur sur la terre.

Elle allait le voir deux fois Fan et revenait plus triste cnaque fois.

Cependant, avec l'habitude, ses appréhensions

Elle demeura saisie, sans pouvoir répondre,

se calmèrent, son cœur s'apaisa, et elle vivait ^

plus confiante avec une vague crainte flottante )

encore en son àme. ^

Des années passèrent; Tenfant gagnait six ans. , Elle était maintenant presque heureuse, quand tout à cour rhumeur du fermier s'assombrit.

Depuis deux ou trois années déjà il semblait •

nourrir une inquiétude, portait en lui un souci, >'

quelque mal de Tesprit grandissant peu à peu. Il \

restait longtemps à table après son dîner, la tète ^-^

enfoncée dans ses mains, et triste, triste, rongé ^

par le chagrin. Sa parole devenait plus vive, brutale parfois; et il semblait même qu'il avait ;

une ariière-pensée contre sa femme, car il lai i

répondait par moments avec dureté, presque avec •-

eolère.

Un jour que le gamin d'an^^ voisine était venu chercher des oeufs, comme elle le rudoyait un peu, pressée par la besogne, son mari apparut tout à coup et lui dit de sa voix méchante :

— Si c'éiait le tien, tu ne le traiterais pas

somme ça. l

HISTOIRE d'une FILLE DE TERITB 35

puis elle rentra, avec toutes ses angoisses réveillées.

Au diner, le fermier ne lui parla pas, ne la regarda pas, et il semblait la détester, la mépriser, savoir quelque chose enfin.

Perdant la tète, elle n*osa point rester seule avec lui après le repas ; elle se sauva et courut jusqu'à Véglise.

La nuit tombait ; Tétroite nef était toute sombre, mais un pas rôdait dans le silence là-bas, vers le chœur, car le sacristain préparait pour la nuit la lampe du tabernacle. Ce point de feu tremblotant, noyé dans les ténèbres de la voûte, apparut à Rose comme une dernière espérance, et, les yeux fixés sur lui, elle s'abattit à genoux.

La mince veilleuse remonta (fans l'air avec un bruit de chaîne. Bientôt retentit sur l^ pavé un saut régulier de sabots que suivait un frôlement de corde traînant, et la maigre cloche jeta l'Angelusdu soir à travers les brumes grandissantes. Comme l'homme allait sortir, elle le rejoignit.

— Monsieur le curé est-il chez luiT dit-elle.

Il répondît :

36 HISTOIRE d'une FILLE DE FEBME

— Je crois bien, il dîne toujours à TAngelus. Alors elle poussa en tremblant la barrière du

presbytère.

Le prêtre se mettait à table. Il la fit asseoir aussitôt.

— Oui, oui, je sais, votre mari m'a parlé déjà de ce qui vous amène.

La pauvre femme défaillait. L'ecclésiastique reprit :

•^ Que voulez-vous, mon enfant ?

Et il avalait des cuillerées de soupe dont les gouttes tombaient sur sa soutane rebondie et crasseuse an ventre.

Rose n^oiait plus parler, ni implorer, ni supplier ; elle se leva: le curé lui dit :

— Du courage...

Et elle sortit.

Elle revint à la ferme sans savoir ce qu'elle faisait. Le mattre l'attendait, les gens de peine étant partis en son absence. Alors elle tomba lourdement à ses pieds et elle gémit en versant des flots de larmes.

— Qu'est-ce que tu as contre moi

HISTOIRE D*UNE FILLE DE lEAML 37

II se mit à crier, jurant :

— J'ai que je n'ai pas d'enfants, nom de Dieu î Quand on prend une femme, c'n*est pas pour rester tout seuls tous les deux jusqu'à la fin. V*là c'que j*ai. Quand une vache n*a point de viaux, c'est qu'elle ne vaut rien. Quand une femme n'a pas d'enfant, c'est aussi qu'elle ne vaut rien.

Elle pleurait balbutiant, répétanjt :

— G'n'est point d'ma faute I c'n'est point d'ma faute I

Alors il s'adoucit un peu et il ajouta :

— J'te dis pas^ mais c'est contrariant toat da même.

De ce jour elle n'eut plus qu'une pensée: aVoîr un enfant, un autre ; et elle confia son désir à tout le monde.

Une voisine lui indiqua un moyen: c'était de donner à boire à son mari, tous lessoirs,'un verre d'eau avec une pincée de cendres. Le fermier s'y prêta, mais le moyen ne réussit pas.

Ils se dirent : — ^ « Peut-être qu'il v a des secrets ; » et ils allèrent aux renseignements. On leur désigna un berger qui demeurait à dix lieues de là; et maître Vallin ayant attelé son tilbury p&rtit un jour pour le consulter. Le berger lui remit un pain sur lequel il fit des signes^ un pain

BISTOIRB D'DNB fille DB FERUS 39

pétri avec des herbes et dont il Tallait que tous deux mangeassent un morceau, ta nuit, avant comme anrès leurs caresses.

ILe pain tout entier fut consommé sans obtenir de résultat.

Un institulenr teur dévoila des mystères, des procédés d'amoar ineonnuB aux champs, et iafatllibles, disMt-it. Ils ratèreat.

Le curé conseilla un pèlerinage au précieux Sang de Pécamp. Eose alta avec la foule se prosterner dans l'abbaye, et, mêlant son voeu aux souhaits grossiers qu>xhalaient tous ces coeurs de paysaBB, elle supplia Celui que tous imploraient de la rendre encore une fois féconde. Ce fut en vain. Alors elle s'imagina être punie de a» première faute etune immense douleur l'envahit.

Elle dépérissait de chagrin ; son mari aussi vieillissait, « se mangeait les sangs, > disait-on, le consumait eu espoirs inutilesi.

Alors la guerre échta entre eux. Il l'injuria, 1* battit. Tout le jour ii la querellut, et ïa ttur dans leur lîi, baletanl, haineux, il Ii'< face des ontragetet des ordarM.

Une nuit enfin, ne sachant plus qu*invente pour la faire souffrir davantagb^ il lui ordonna de se lever et d'aller attendre le jour sous la pluie devant la porte. Gomme elle n'obéissait pas, il la saisit par le cou et se mit à la frapper au visage à coups de poing. Elle ne dit rien, ne remua pas. Exaspéré, il sauta à genoux sur son ventre; et^ les dents serrées, fou de rage, il Tasiommait. Alors elle eut un instant de révolte désespérée, et d*un geste furieux le rejetant contre le mur elle se dressa sur son séant, puis, la voix changée, sifflante *.

— J*en ai un éfant, moi, j'en ai un I je l'ai eu avec Jacques ; tu sais bien, Jacques. Il devait m'épouser : il est parti.

L'homme stupéfait, restait ik, aussi éperdu qu'elle-même ; il bredouillait :

— Que que tu dis ? que que tu dis?

Alors elle se mit à sangloter, et à travers ses larmes ruisselantes elle balbutia :

— C'est pour ça que je ne voulais pas t*épouser, c'est pour ça. Je ne pouvais point te le dire. In m'aurais mise sans pain avec mon petit. Tu

HISTOIBE D'UNE FILLE DE PERHE 41

n'en as pas, toi, d'éfant; ta ne sais pas, tu ne sa» pas I

II répétait machinalement, dans une surprise grandissante :

— T'as un éfant? t'as un éfant?

Elle prononça au milieu des hoquets ;

— Tu m'as prise de force ; tu le sais bien peut-être ? moi je ne voulais point t'épouser.

Alors il se leva, allume la chandelle, et se mit à marcher dans la chambre, les bras derrière le dos. Ëlie pleurait toujours, écroulée sur le lit. Tout à coup il s'arrêta devant elle : — « C'est de ma faute alors si je t'en ai pas fait? * dit-il. Elle ne répondit pas. Il se remit à marcher; puiâ, s'arrètant, il demanda : — * Quel kge qu'il a ton petiot? »

Elle onirmura :

— V'ià qu'il va avoir six ans.

11 demanda encore :

— Pourquo,; que tu ne me l'as paJiJ Elle gémit:

^ Est-ce que je pouvais!

42 RISTOIRiR' DUKE FILLE DE FERME

Il restait debout, immobile,

— Allons, lève-toi, dit-il.

Elle se redressa péniblemeiiit ; puis^ q«and elle se fut mise sur pieds, appuyée au mEF, il se prit à rire soudain de son gros rire des bans jours ; et comme elle demeurait bouleversée^ il ajouta: — » Eh bien, on ira le chercher, c't*éfant, puisque noua n*ea avons pas ensemble, »

Elle eut an tel eû!«reœeiii qw ai la force, ne lui eût pas majftqvé: elle se sarait a^surémeat an-f fuie. Mais le fermier se frottait les mains. et murmurait :

— Jo voulais en adopter un^ le: v'ià trouvé^ le v'ià trouvé. J*avaisi d«mandé( au curé un orphe*

Puis, riant toujours, il embrassa sur les deux joues sa femme éplorée et stupide^ et il cria, comme si elle ne l'entendait pas

— Allons la mère, allons voir s'il y a encore^de la soupe; moi j'en mangerai men une potée.

Elle passa sa jupe ; ils descendirent ; et pendant qu*à genoux elle rallumait le feu sous la

HISTOIRE d'une PILLE DE FERME 43

marmite, lui, radieux, continuait à marcher à grands pas dans la cuisine en répétant :

— Eh bien, Traî, ça me fait plaisir; c'est pas ponr dire, mais je rais bien content, je rais bien content.

TOINB

àa le connaissait à dix lieues aux environs le père Toine, le gros T> âne, Toine-ma-Fine, Antoine Mâcheblé, dit Brûlot, le cabaretier de Tournevent.

Il avait renda célèbre le hameau enfoncé dans an pli du vallon qui descendait vers la mer, pauvre hameau paysan composé de dix maisons normandes entourées de fossés et d'arbres.

Elles étaient là, ces maisons, blotties dans ce ravin (couvert d'herbe e^ d'ajonc, derrière la courbe qui a\«ait fait nommer ce lieu Tourne-

veDt. Elles semblaient avoir cherché un abri dans ce trou, comme les oiseaux qui se cachent dans les sillons les jours d*ouragan, un abri contre le grand vent de mer, le vent du large, le vent dur et salé^ qui ronge et brûle comme le feu, dessèche et détruit comme les gelées d'hiver.

Mais le hameau tout entier semblait être la propriété d'Antoine Mâcheblé, dit Brûlot, qu'on appelait d'ailleurs aussi -souvent Toine et Toinema-Fine, par suite d'une locution dont il se servait sans cesse :

— Ma Fine est la première de France.

Sa Fine, c'était son cognac^ bien entendu.

Depuis vingt ans il abreuvait le pays de sa Fine et de ses. Brûlots, car ehaque fois qu'on lui demandait :

— Qu'est-ce que j'alloni bé, pé Toine ?

Il répondait invariablement :

— Un brûlot, mon gendre, ça chauffe la tripe et ça nettoie la tète ; y a rien de meilleux- pour le corps.

Il avait aussi cette coutume d'appeler tout le

TOINB 47

inonde u mon geadre », bien qu'il n'eùtjamais en de fille mariée ou & marier.

Ah I oui, on le connaissait Toine Brûlot, le plus gros homme du canton, et même de l'arrondissement. S& petite maison semblait dérisoirement trop étroite et trop basse pour le contenir, et quand on le voyait debout Bur sa porte où il passait des journées entières, on se demandait comment il pourrait entrer dans sa demeure. Il y rentrait chaque fois que se présentait un consommateur, car Toine-ma-Pine était invité de droit à prélever son petit verre sur tout ce qu'on buvftit chez lui.

Son caré avait pour enseigne : a Au Rendez.

TOUS des Amis o, et il était bien, le pé Toine, l'ami de tonte la coutrée. On venait de Fécamp et de Montivilliers pour le voir et pour rigoler en redoutant, car il aurait fait rire une pierre de tombe, ce gros homme. 11 avait uns manière de blaguer les gens sans les ficher, de cligner Je l'œil juur exprimer ce qu'il ne disait pas, de se taper sur la cuisse dfiiu ses aoeès de gaieté qui vous tirait le rire <lti ■' «Ir? (n«1ciiâ

VOUS, à tous les coups. Et puis c*etait une curiosité rien que de le regarder boire. Il buvait tant qu*on lui en offrait, et de tout, avec une joie dans so3 œil m^lin, une joie qui venait de son double plaisir, plaisir de se régaler d'abord et d'amasser les gros sous, ensuite, pour sa régalade.

Les farceurs du pays lui demandaient :

— Pourquoi que tu ne bé^ point la mé, pé Toine?

11 répondait ;

— Y a deux choses qui m'opposent, primo qu*al est salée, et deusio qu*i faudrait la mettre en bouteille, vu que mon abdomin n*est point pliable pour bé à c'te tasse-là !

Et puis il fallait Tentendre se quereller avec sa femme I G*était une telle comédie qu*on aurait payé sa place de bon cœur. Depuis trente ans qu'ils étaient mariés, ils se chamaillaient tous les jours. Seulement Toine rigolait, tandis que sa bourgeoise se fâchait. C'était une grande paysanne, marchant à longs pas d'échassier, et portant sur un corps maigre et plat une tète

Toms 49

de chat-liuant en colère. Elle passait son temps i élorer des poules dans un« petite cour, derrière le cabaret, et elle était renommée pour la façon dont elle savait engraisser les tolûlles.

Quand on donnait un repas à Fécamp ches let gens de la haute, il fallait, pour que le dtner tùi goûté, qu'on y mangeât une pensionnaire de la mé Toine.

Mais elle était née de mauvaise humeur et elle avait continué à être mécontente de tout, F&ctiée contre le monde entier, elle en voulait principalement à son mari. Elle lui en voulait da sa gaieté, de sa renommée, de sa santé et de son embonpoint. Elle le traitait de propre à rien, parce qu'il gagnait de l'argent sans rien faire, de sapas, parce qu'il mangeait et buvait comm* dix hommes ordinaires, et il ne se passait point de jour sans qu'elle déclarât d'un air exaspér<^:

— Ça serait-il point mieux dans l'étahle â ci>chons nu quétou comme ça? C'est que d'il graisse que ça en fait mal au c<£ur.

bO TOINE

Et elle lui criait dans la figure :

— Eépère, espère un brin ; j'verrons c'qu'arri- Tera, j'verrons ben I Ça crèvera comme un sac à grain, ce gros bouffi I

Toine riait de tout son cœur en se tapant sur le ventre et répondait :

— Eh I la mé Poule, ma planche, tâche d*en* graisser comme ça d'ia volaille. Tâche pour voir.

Et relevant sa manche sur son bras énorme :

— En v'ià un aileron, la mé, en v'ià un.

Et les consommateurs tapaient du poing sur les tables en se tordant de joie, tapaient du pied sur la terre du sol, et crachaient par terre dans un délire de gaieté.

La vieille furieuse reprenait :

— Espère un brin .. espère un brin... j'verrons c*qu*arrivera... ça crèvera comme un sac à grain...

Et elle s'en allait furieuse, sous les rires des buveurs.

Toine, en effet, était surprenant à voir^ tant il était devenu épais et gros, rouge et soufflant.

TOINK 51

C'était un de cm £tre^ éaormes sur qui la mort semble s'amuser, avec des ruses, des gaietés et des perfidies bouR'onQes, rendant irrésistiblement comique son travail lenl de destruction. Au lien de se montrer comme elle fait chez les autres, la gueuse, de se montrer dans les cheveux blancs, dans la maigreur, dans les rides, dam l'affaissement croissant qui fait dire avec un frisson : ■ Bigre 1 comme il a changé I » elle prenait plaisir à l'engraisser, celui-là, à le faire monstrueux el drôle, à l'enluminer de rouge et de bleu, à le souffler, à lui donner l'apparence d'un« santé surhumaine ; et les dé format ions qu'ella iafliKe à tous les êtres devenaient ches lui risiblea, cocasses, divertie' 'ntes, au lieu d'être sinistres et pitovah'es. ^.a

— Espère un brin, espère un ln-in, rdpiIttU 1^ mère Toine,j 'verrons ce qo'arn

52 TOINK

Il arriva que Toîne eut une attaque et tomba paralysé. On coucha ce colosse dans la petite chambre derrière la cloison du café, afin qu'il pût entencbre ce qu*on disait à côté, et causeï avec les amis, car sa tète était demeurée libre, tandis que son corps, un corps énorme^ impossible à remuer, à soulever, restait frappé d*im« mobilité. On espérait, dans les premiers temps, que ses grosses jambes reprendraient quelque énergie, mais cet espoir disparut bientôt, et Toine-ma-Flne passa ses jours et ses nuits dam son lit qu^^on ne retapait qu^une fois par semaine, avec le concours de quatre voisins qui enlevaient

TOINB 53

le cabaretîer par les quatre nremJares pendant qu'on retournait sa paillasse.

Il demeurait gai pourtant, mais d'une gaieté différente, plus timide, plus humble, avec des craintes de petit enfant devant sa femme qui piaillait toute la journée :

— Le v*la, le gros sapas, le v.'la, le propre à rien, le faîgniant, le gros soûlot ! G*est du propre, c'est du propre I

Il ne répondait plus. 11 clignait seulement de Tœil derrière le dos de la vieille et il se retournait sur sa couche, seul mouvement qui lui demeurât possihle. Il appelait cet exercice faire un m va-t-au nord » , ou un « va-t-au sud. b

Sa grande distraction maintenant c'était d'écouter les conversations du café, et de dialoguer à travers !e mur quand il reconnaissait les voix des amis, il criait :

— Hé^ mon gendre, c'est té Célwtin?

Et Gélestin Maloisel répondait :

— C'est mé, pé Toine. G'est-il que tu rega»

topes, gros lapin?

Toine-ma-Fine prononçait :

54 TOINB

— Pour galoper, point encore. Mais je n*ai point maigri, Tcoffre est bon.

Bientôt, il fit venir les plus intimes dans sa chambre et on lui tenait compagnie, bien qu'il se désolât de voir qu'on buvait sans lui. , Il répétait :

— C'est ça qui me fait deuil, mon gendre , de n'pu goûter d'ma fine, nom d'un nom. L'reste, j'm'en gargarise, mais de ne point bé ça me fait deuil.

Et la tète de cbat-huant de la mère Toine apparaissait dans la fenêtre. Elle criait :

— Guètez-Ie, guètez-le, à c't'heure ce gros faigniant, qu'y faut nourrir, qu'i faut laver, qu'il faut nettoyer comme un porc.

Et quand la vieille avait disparu, un coq aux plumes rouges sautait parfois sur la fenêtre, regardait d'un œil rond et curieux dans la chambre, puis poussait son cri sonore. Et parfois aussi, une ou deux poules volaient Jusqu'au pied du lit, cherche-* des miettes sur le sol.

Les amis de Toine - itia - Fine désertèrent bientôt la salle du café, pour venir, chaque

après-midi, faire la causette autour du lit du gros homma. Tout couché qu'il était, ce farceur de Toine, il les amusait encore. Il aurait fait rire le diable, ce malin-là. Ils étaient trois qui reparaissaient tous les jours : Géléstin Maloisel, un grand maigre, un peu tordu comme un tronc de pommier, Prosper Horslaville, un petit sec avec un nez de furet^ malicieux, fûté comme un renard, et Gésaire Paumelle, qui ne parlait jamais, mais qui s'amusait tout de même.

On apportait une planche de la cour, on la posait au bord du lit et on jouait aux dominos pardi, et on faisait de rudes parties, depuis deux heures jusqu'à six.

Mais la mère Toine devint bientôt insupportable. Elle ne pouvait point tolérer que son gros faignant d'homme continuât à se distraire, en jouant aux dominos dans son lit ; et chaque fois qu'elle voyait une partie commencée, elle s'élançait avec fureur, culbutait la planche, saisissait le jeu, le rapportait dans le café et déclarait que c'était assez de nourrir ce gros suifTeux à ne rien faire sans le voir encore se

56 TOINB

divertir comme pour narguer le pauvre mowie qui travaillait toute la journée.

Gélestin Maloisel et Gésaire Paumelle courbaient la tète, mais Prosper Horslaville excitait la vieille, s'amusait de ses colères.

La voyant un jour plus exaspérée que de coutume, il lui dit :

— Hé I la mé, savez-vous c'que jTrais, mé, si j'étais de vous,?

Elle attendit qu'il s'expliquât, fixant sur loi ion oeil de chouette*

11 reprit :

— Il est chaud comme un four, vot'homme, fui n'iort point d'aon lit Eh bon, mé, j'ii frais couver des œuls.

Elle demeura stupéfaite, pensant qu'on se moquait d'elle, considérant la figure mince et rusée du paysan qui continua :

— J'y en mettrais cinq sous un bras, cinq sous Tautre, Tmème jour que je donnerais la couvée à une poule. Ça naîtrait d'mème. Quand ils seraient éclos j'porterais à vot'poule les poussins

TOi^{S 57

de vot'homme pour qu'a les élève. Ça vous en Trait d'ia volaille, la mé I La vieiUe interdite demanda :

— Ça se peut-il?

L'homme reprît :

— Si ça s' peut? Pourqué que çan'se pourrait point f Pisqu 'on fait ben couver d's œufs dans une boite chaude, on peut ben en mett' couver dans un Ht.

Elle fut frappée par ce raisonnement et s'en alla, songeuse et ealtnée.

Huit jours plus tard elle entra dans la chambre de Toine avee ion tablier plein d'œufs. Et elle dit:

— J*viens d'metV la jaune aw nid avec dix œufs. £hi Via dix pour té. Tâche de n*point les casser.

Toine éperdu, demanda:

— Que aue tu veux ?

Elle répondit :

— J'veux qu'tu les couves, propre à rien.

Il rît d^abord ; puis, comme elle insistait, il se fâcha, il résista, il refusa résolument de laisser

58 TOINB

mettre sous ses gros bras cette graine de volaille que sa chaleur ferait éclore.

Mais la vieille, furieuse, déclara :

— Tu n'auras point d'fricot tant que tu n*le8 prendras point. J' verrons benc'qu' arrivera.

Toine, inquiet, ne répondit rien.

Quand il entendit sonner midi, il appela :

La vieille cria de sa cuisine :

— Y a point de soupe pour té, gros faignant.

Il crut qu'elle plaisantait et attendit, puis il

pria, supplia, jura, fit des t va-t-au nord et des va-t-au sud » désespérés, tapa la muraille à coups de poing, mais il dut se résigner à laisser introduire dans sa couche cinq œufs contre son flanc gauche. Après quoi il eut sa soupe.

Quand ses amis arrivèrent, ils le crurent tout à fait mal, tant il paraissait drôle et gêné.

Puis on fit la partie de tous les jours. Mais loine semblait n'y prendre aucun plaisir et n'avançait la main qu'avec des lenteurs et des précautions infinies.

— T'as donc l'bras noué, demandait Horsla- ?ille.

TOito: 59

Toine répondit :

— J'ai quasimenifiiPalourdeur dans l'épaule.

Soudain, on entendit entrer dans le caTéi les joueurs se turent.

Celait le maire avec l'adjoint. Ils demandèrent deux verres de fine et se mirent à causer des affaires du pays. Comme ils parlaient À voix basse, Toine Brûlot voulut coller son oreille contre le mur, et, oubliant ses œufs, il fit un brusque « Ya-t-an nord » qui le coucha sur une omelette.

Au juron qu'il poussa, la mère Toine accourut, et devinant le désastre, le découvrit d'une secousse. Elle demeura d'abord immobile, indignée, trop suffoquée pour parler devant le cataplasme jaune collé sur le flanc de son homme.

Puis, frémissant de fureur, elle se rua sur le paralytique et se mit à lui taper de grands coups sur le ventre, comme lorsqu'elle lavait son linge au bord de la mare. Ses mains tombaient l'une après l'autre avec un bruit sourd, rapMn comme les pattes d'un lapiuqai bal ilii '

L«s trois amis de Toine riaient ;1

toussant, éternuant, poussant des cris, et le gro homme effaré parait les attaques de sa femme avec prudence, pour ne point casser encore les cinq œufs qu'il avait de Tautre côté.

Toine Tut vaincu. Il dat couver, il dut renoncer aux parties de domino, reaoncer à tout mouvoment, car la vieille le privait de nourriture avec férocité chaque fois qu'il cassait un ceuf.

II demeurait sur le dos, l'œil au plafond, immobile, les bras soulevés comme des ailes, échauffant contre lui les germes de volaille» enfermés dans les coque» blanches.

Il ne parlait plus qu'à toIk t mna commn t,'\[ eût craiit le bruit ai^i.'Mt H'T '• onav-aipnl, et il s'inquiétait du kl ' " "'ii-

plissait dans Iq n

6'2 TOINB

Il demandait à sa femme :

— La jaune a-t-elle mangé anuit?

Et la vieille allait de ses poules à son homme et de son homme àses poules, obsédée, possédée par la préoccupation des petits poulets qui mûrissaient dans le lit et dans le nid.

Les gens du pays qui savaient l'histoire s'en venaient, curieux et sérieux, prendre des nouvelles de Toine. Ils entraient à pas légers comme on entre chez les malades et demandaient avec intérêt :

— Eh bien ! ça va-t-il ?

Tpine répondait :

— Pour aller, ça va, mais j'ai manjeure tant que ça m'échauffe. J'ai des frémis qui me galopent sur la peau.

Or, un ^matin, sa femme entra très émue et déclara :

— La jaune en a sept. Y avait trois œufs de mauvais.

Toine sentit battre son cœur. — Combien en aurait-il, lui ?

Il demanda :

— Ce sera tantôt ? — avec une angoisse de femme qui va devenir mère.

La vieille répondit d'un air furieux, torturée par la crainte d*un insuccès :

— Faut croire I

Ils attendirent. Les amis, prévenus qu^^ les temps étaient proches, arrivèrent bientôt inquiets eux-mêmes.

On en jasait dans les maisons. On allait s'informer aux portes voisines.

Vers trois heures, Tpine s'assoupit. Il dormait maintenant la moitié des jours. Il fut réveillé soudain par un chatouillement inusité sous le bras droit. Il y porta aussitôt la main gauche et saisit une bête couverte de duvet jaune, qui remuait dans ses doigts.

Son émotion fut telle, qu'il se mit à pousser des cris, et il lâcha le poussin qui courut sur sa poitrino. Le café était plein de monde. Les buveurs se précipitèrent, envahirent la chambre, firent cercle comme autour d'un saltimbanque, et la vieille étant arrivée cueillit avec précaution la bestiole blottie sous la barbe de son mari.

64 TOINB

Personne ne parlait plus. C'était par on jour chaud d'avril. On entendait par la fenêtre ouverte glousber la poule jaune appelant ses nouveau-nés.

Toine, qui suait d'émotion, d'angoisse, d*inqçiélude, murmura :

— J'en ai encore un sous le bras gauche, à c't'heure.

Sa fenune plongea dans le lit sa grande main maigre, et ramena un second poussin, avec des mouvements soigneux de sage-femme.

Les voisins voulurent le voir. On se le repassa, en le considérant attentivement comme s'il eût été un phiénomène.

Pendant vingt minutes, il n'en naquit pas, puis quatre sortirent en même temps de leurs coquilles.

Ce fut une grande rumeur parmi les assistants. Et Toine sourit, content de son succès, commençant à s'enorgueillir de cette paternité singulière. On n'en avait pas souvent vu comme lui, tout de même I C'était un drôle d'homme, vraiment.

n déclara :

— Ça fait six. Nom de nom, que baptême

Et un grand rire s'éleva dans le public. D'autres personnes emplissaient le café. D'autres encore attendaient devant la porte. On se demandait :

— Combien qu'i en a?

— Yen a six.

La mère Toine portait à la poule cette famille nouvelle, et la poule gloussait éperdument, hérissait ses plumes, ouvrait les ailes toutes grandes pour abriter la troupe grossissante de ses petits.

— En v'ia encore un I cria Toine.

Il s'était trompé, il y en avait trois! Ce fut un triomphe I Le dernier creva son enveloppe à sept heures du soir. Tous les œufs étaient bons ! Et Toine, affolé de joie, délivré , glorieux , baisa sur le dos le frêle animal, faillit Tétouffer avec ses lèvres. Il voulut le garder dans son lit, celuilà, jusqu'au lendemain, saisi par une tendresse de mère pour cet être si petiot qu'il avait donné à la vie; mais la vieille l'emporta cemme les

86 TOINS

autres sans écouter les supplications de son homme.

Les assistants, ravis, s'en allèrent en devisant de Tévénement, et Horslavilie resté le dernier, demanda :

— Dis donc, pé Toine, tu mlnvites à fricasser Tpremier, pas vrai ?

A cette idée de fricassée, le visage de Toine •^illumina, et le gros homme répondit :

— Pour sûr que je t'invite, mon gendre.

Ce jour-là le facteur Boniface, en sortant de la maison de poste, constata que sa tournée serait moins longue que de coutume, et. il en ressentit ane joie vive. Il était chargé de la campagne autour du bourg de Vireville, et, quand il revenait, le soir, de son long pas fatigué, il avait parfois plus de quarante kilomètres daLs les jambes

Donc la distribution sera vite faite ; il pourrait môme flâner un peu en route et rentrer cbes lui vers trois heures de relevée. Quelle chance I

U sortit duibourg.par le chemin de'Seiinenaarc

et commença sa besogne. On était en juin, dans le mois veit et fleuri, le vrai mois des plaines.

L'homme, vêtu de sa blouse bleue et coiffé d'un képi noir à galon rouge, traversait par des sentiers étroits les champs de colza, d'avoine ou blé, enseveli jusqu'aux épaules dans les récoltes; et sa tête, passant au-dessus des épis , semblait flotter sur une mer calme et verdoyante qu'une brise légère faisait mollement onduler.

Il entrait dans les fermes par la barrière de bois plantée dans les talus qu'ombrageaient deux rangées de hêtres, et saluant par son nom le paysan : « Bonjour, malt' Chicot, » il lui tendait son journal, le Petit Normand, Le fermier essayait sa main à son fond de culotte, recevait la feuille de papier et la glissait dans sa poche pour la lire à son aise après le repas de midi. Le chien, logé dans un: baril, au pied d'un pommier penchant, jappait avec fureur en tirant sur sa chaîne; et le piéton, sans se retourner, repartait de son allure militaire, en allongeant ses grandes Jambes, le bras gauche sur sa sacoche, et le droit manœuvrant sur sa canne qui marchait

comme lui d'une façon continue et pressée.

Il distribua ses imprimés et ses lettres dans le hameau de Sennemare, puis il se remit en route à travers champ» pour porter le courrier du percepteur qui habitait une petite maison isolée à un kilomètre du bourg.

C'était un nouveau percepteur, M. Ghapatii, arrivé la semaine dernière, et marié depuis peu.

Il recevait un journal de Paris, et, parfois, le facteur Boniface, quand il avait le temps, jetait an coup d'oeil sur l'imprimé, avant de le remettre au destinataire.

Donc, il ouvrit sa sacoche, prit la feuille, ii fit glisser hors de sa bande, la déplia, et se mit à lire tout en marchant. La première page ne Tintéressait guère; la politique le laissait froid; il passait toujours la finance, mais les faits-divers le passionnaient.

Ib étaient très nourris ce jour-là, Il s'émut même si vivement au récit d'un crime accompli dans le logi» d'un garde-chasse, qull » arrêta av au milieu d'une pièce de trèfie, pour le relire lentement. Les détails étaient affreux. Un bft-

cberon, en passant au matin auprès de la maison forestière, avait remarqué un peu de sang sur le fteuil, comme si on avait saigné du nez. « Le garde aura tué quelque lapin cette nuit, » pensat-il ; mais en approchant il s'aperçut que la porte demeurait entr'ouverte et que la serrure avait été brisée.

Alors, saisi de peur, il courut au village prévenir le maire, celui-ci prit comme renfort l6 garde-champètre et Tinstituteur ; et les quatre hommes revinrent ensemble. Ils trouvèrent le forestier égorgé devant la cheminée, sa femme étranglée sous le lit, et leur petite fille, âgée de six 'ans, étouflée entre deux matelas.

Le facteur Boniface demeura tellement émn à la pensée de cet assassinat dont toutes les horribles circonstances lui apparaissaient coup sur coup, qu'il se sentit une faiblesse dans les jambes, et il prononça tout haut:

— Nom de nom, y a-t-il des gens qui sont canaille !

Puis il repassa le journal dans sa ceinture de papier et repartit, la tète pleine de la vision da

crime. Il atteignit bientôt la demeure de M. Ghapatis ; il ouvrit la barrière du petit jardin et g'apprccha de la maison. C'était une construction basse- ne contenant qu'un rez-de-chaussée, coiffé d'un toit mansardé. Elle était éloignée de cinq cents mètres au moins de la maison la plus voisine.

Le facteur monta les deux marches du perron, posa la main sur la serrure, essaya d'ouvrir la porte, et constata qu'elle était fermée. Alors il s'aperçut que les volets n'avaient point été ouverts, et que personne encore n'était sorti ce jour-là.

Une inquiétude l'envahit, car M. Ghapatis, depuis son arrivée, s'était levé assez tôt. Boniface tira sa montre. Il n'était encore que sept heures dix minutes du matin, il se trouvait donc en avance de près d'une heure. N'importe, le percepteur aurait dû être debout.

Alors il fît le tour de la demeure en marchant avec précaution, comme s'il eût couru quelque danger. Il ne remarqua rien de suspect, qiLe des pas d*homme dans une plate-bande de fraisiers.

Mai» tout à coup, il demeura immobile, perclus d'angoisse, en passant devant une fenêtre. On gémissait dans la maison.

Il s'approcha, et enjambant une bordure de thj'm, coila son oreille contre Fauvent, pour mieux écouter; assurément on gémissait. Il entendait fort bien de longs soupirs douloureux^ une sorte de râle, un bruit de lutte. Puis, lesgé« missements devinrent plus forts, plus répétés, s'accentuèrent encore, se changèrent en cris.

Alors Boniface, ne doutant plus qu'un crime s'accomplissait en ce moment-là même, chez le percepteur, partit à toutes jambes, retraversa 'e petit jardin, s'élança à travers la plaine, à travers les récoltes, courant à perdre haleine, secouant sa sacoche qui lui battait les reins, et i) arriva, exténué, haletant, éperdu -à la porte de la gendarmerie.

Le brigadier Malautour raccommodait une chaise brisée au moyen de pointes et d'un marteau. Le gendarme Rautier tenait entre ses jambes le meuble avarié et présentait un clou sur les bords de la cassure ; alors le brigadier, ma-

chant sa moustache, les yeux ronds et mouillés

d'attention, tapait à tous coups sur les doigts de

son subordonné.

' Le facteur, dès qu'il les aperçut, s'écria:

— Venez vite, on assassine le percepteur, vite, vitel

Les deu^ hommes cessèrent leur travail et levèrent la tête, ces têtes étonnées de gens qu'on surprend et qu'on dérange.

Boniface les voyant plus surpris que pressés, répéta :

— Vite, vite I Les voleurs sont dans la maison, j'ai entendu les cris, il n'est que temps.

Le brigadier, posant son marteau par terre , de-manda :

— Qu'est-ce qui vous a donné connaissance de ce fait ?

Le facteur reprit :

«^ J'allais porter le journal avec deux lettres Qaand je remarquai que la porte était fermée et que le percepteur n'était pas levé. Je fis le tour de la maison pour me rendre compte, et j'entendis qu'on gémissait comme si on eût étranglé

74 LB CRIME AU PÈRE BÛNl/AGE

quelqu'un ou qu^on lui eût coupé la gorge, alors je m*en suis parti au plus vite pour vous chercher. Il n'est que temps.

Le brigadier se redressant, reprit :

— Et vous n'avez pas porté secours en personne?

Le facteur effaré répondit :

— Je craignais de n'être pas en nombre suffisant.

Alors le gendarme, convaincu, annonça:

— Le temps de me vêtir et je vous suis. •

Et il entra dans la gendarmerie, suivi par ^n soldat qui raipportait la chaise.

Us reparurent presque «ussitêt, et tous trois se mirent en route, au pas gymnastique, pour le lieu du^ crime.

En arrivant près de la maison, ils ralentirent leur allure par précaution, et le brigadier tira son revolver, puis ils pénétrèrent tout doucement dans le jardin et s'approchèrent de la muraille. Aucune trace nouvelle n'indiquait que les malfaiteurs fussent partis. La porte demeurait tar^ mée, les fenêtres closes.

— Nous les tenons, murmura le brigadier.

Le père Boniface, palpitant d'émotion, le fit passer de l'autre côté, et, lui montrant un auvent :

— C'est là, dit-iL

Et le brigadier s'avança tout seul, et colla son oreille contre la planche. Les deux autres attendaient, prêts à tout, les yeux fixés sur lui.

Il demeura longtemps immobile, écoutant.

Pour nieux approcher sa tête du volet de bois, il avait ôté son tricorne et le tenait de sa main droite.

Qu'entendait-il ? Sa figure impassible ne révélait rien, mais soudain sa moustache se retroussa, ses joues se plissèrent comme pour un rire silencieux, et enjambant de nouveau la bordure de buis, il revint vers les deux hommes, qui le regardaient avec stupeur.

Polis il \emv fit signe de le suivre er. marchant sur la pointe des pieds ; et, revenant devant l'entrée, il enjoignit à Boniface de .glisser sous la porte le journal et les lettres.

Le facteur interdit, obéit cependant avec docilité.

— Et maintenant, en route, dit le brigadier.

Mais dès qCr'ils eurent paisé la barrière il se

retourna vers le piéton, et, d'un air goguenard, la lèvre narquoise, l'œil retroussé et brillant de joie:

— Que vous êtes un malin, vous ?

Lé vieux demanda :

— De quoi ? j'ai entendu ; jVous jure que j'ai entendu.

Mais le gendarme, n'y tenant plus, éclata de rire. Il riait comme on suffoque, les deux mains •ur le ventre, plié en deux, Tœil plein de larmes avec d'affreuses grimaces autour du nez. Et les deux autres, aiïolés, le regardaient.

Mais comme il ne pouvait parler, ni cesser de rire, ni faire comprendre ce qu'il avait, il fit un geste, un geste populaire de polisson.

~ Gomme on ne le comprenait toujours pas, il le répéta, plusieurs fois de luite, en désignant ^'un signe de tète la maison toujours close.

Et son soldat, comnrenant brusquement à son tour, éclata d'une gaieté formidable.

Le vieux demeurait stupide entre ces deux hommes qui se tordaient.

Le brigadier, à la fin, se calma, et lançant dansle ventre du vieux une grande tape d'homme qui rigole, il s'écria :

— Ah ! farceur, sacré farcear, je le retiendrai r crime au père Boniface !

Le facteur ouvrait des yeux énormes et il re« péta:

— J* vous Jure que j'ai entendu.

Le brigadier se remit à rire. Son gendarme s'était assis sur l'herbe du fossé pour se tordre tout à son aise.

— Ah I t'as entendu. Et ta femme, c'est-il comme ça que tu l'assassines, hein, vieux farceur?

— Ma femme?...

Et il se mit à réfléchir longuement, puis il reprit:

— Ma femme... Oui, ail' gueule quand j'y fiche des coups... Mais ail' gueule, que c'est gueuler, quoi. G'est-ildonc que M. Ghapatis battait la sienne ?

78 LE CRIMB AU PAKE BONIFAGB

Alors le brigadier, dans un délire de joie, le fit tourner comme une poupée par les épaules, et il lui souffla dans Toreille quelque chose dont Tautre demeura abruti d'étonnement;

Puis le vieux, pensif, murmura :

-Non... point comme ça..., point comme ça..., point comme ça... ail' n' dit rien, la mienne... J'aurais jamais cru... si c'est possible... on aurait juré une martyre...

Et, confus, désorienté, honteux, il reprit son chemin à travers les champs, tandis que le gendarme et le brigadier, riant toujours et lui criant de loin de grasses plaisanteries de caserne, regardaient s'éloigner son képi noir, sur la me? tranquille des récoltes.

Il avait connu des jours meilleurs, malgré sa misère et son infirmité.

A Vkge de quinze ans, il avait eu les deux jambes écrasées par une voiture sur la grand'route de Varville. Depuis ce temp»-là,il mendiait en se traînant 1& long des chemins, à travers les cours des fermes, balancé sur ses béquilles qui lui avalant fait remonter les épaules à la hauteur des oreilles. Sa lëte semblait enfoncée entre deux montagnes

Enfant trouvé dans aa fossé par le cure dei

Billettes, la veille du jour des Morts, et baptisé pour cette raison, Nicolas Toussaint, élevé par charité, demeuré étranger à toute instruction, estropié après avoir bu quelques verres d'eau-devie offerts par le boulanger du village, histoire de rire, et, depuis lors vagabond, il ne savait rien faire autre chose que tendre la main.

Autrefois la baronne d*Avary lui abandonnait, pour dormir, une espèce de niche pleine de paille, à côté du poulailler, dans la ferme attenante au château : et il était sur, aux jours de grande famine, 4e trouver toujours un morceau de pain et un verre de cidre à la cuisine. Souvent il recevait encore là quelques sols jetés par la vieille dame du haut de son perron ou des fenêtres de sa chambre. Maintenant elle était morte.

Dans les villages, on ne lui donnait guère : on le connaissait trop ; on était fatigué de lui depuis quarante ans qu'on le voyait promener de masure en masure son corps loqueteux et difforme sur ses deux pattes de bois. Il ne voulait point s'en aller cependant, parce qu'il ne connaissait pas autre chose sur la terre que ce coin

de pays, ces trois ou quatre hameavx où il avait traîné sa vie misérable. Il avait mis des frontières à Soi mendicité et il n'aurait jamais passé les limites qu'il était accoutumé de ne point franchir.

Il ignorait si le monde s'étendait encore loin derrière les arbres qui avaient toujours borné sa vue» Il ne se le demandait pas. Et quand les paysans, las de le rencontrer toujours au bord de leurs champs ou le long de leurs fossés, lai criaient :

— Pourquoi qu'tu n'vas point dans rs'autei villages, au lieu d'béquiller toujours par cit

11 ne répondait pas et s'éloignait, saisi d'un« peur vague de Tinconnu, d'une peur de pauvre qui redoute confusément mille choses, les visages nouveaux, les injures, les regards soupçonneux des gens qui ne le connaissaient pas, et les gendarmes qui vont deux par deux sur les routes et qui le faisaient plonger, par instinct, dans les buissons ou derrière les tas de cailloux.

Quand il les apercevait au loin, reluisaats souc le soleil, il trouvait soudain une agilité singnlièr^^

one agilité de monstre pour gagner quelque cachette. Il dégringolait de ses béquilles, bC laissait tomber à la façon d'une loque, et il se roulait en boule, (devenait tout petit, invisible* rasé comme on lièvre au gîte, confondant ses haillons bruns avec la terre.

Il n*avait pourtant jamais eu d^affaires avec eux. Mais il portait cela dans le sang, comme s'il eût reçu cette crainte et cetle ruse de ses parents, qu'il n'avait point connus.

Il n'avait pas de refuge, pas de toit, pas de hutte, pas d'abri. Il dormait partout en été, et rhiver il se glissait sous les granges ou dans les étables avec une adresse remarquable. Il déguerpissait toujours avant qu'on se fût aperçu de sa présence. Il connaissait les trous pour pénétrer dans les bâtiments ; et le maniement des béquilles ayant rendu ses bras d*une vigueur surprenante, il grimpait à la seule force des poignets iusque dans les greniers à fourragea où il demeurait parl'ois quatre ou cinq jours sans bouger, quand il avait recueilli dans sa tournée des provisions suffisantes.

Il vivait comme les bètes des bois, au milieu des hommVs, sans connaître personne, sans aimer personne, n'excitant chez les paysans qu'une sorte de mépris indifférent et d'hostilité résignée. On rayait surnommé « Cloche », parce qu'il se balançait, entre ses deux piquets de bois, ainsi qu'une cloche entre deux portants.

Depuis deux jours il n'avait point mangé.

Personne ne lui dc:?nait plus lien. On ne voulait pins de lui à la fin. Les paysannes, sur leurs portes, lui criaient de loin en le voyant venir :

— Veux-tu l)ien t'en aller, manant! V'ià pat trois jours que je t'ai donné un morciau d'pain I

Et il pivotait sûr ses tuteurs et s'en allait à la maison voisine, où on le recevait de la même façon.

Les femmes déclaraient, d'une porte à l'autre :

— On n' peut pourtant pas nourrir ce fainéant toute l'année.

Cependant le fainéant avait besoin de manger tous les jours.

Il avait parcouru Saint-Hilaire, Varyille et les Billettes, sans récolter un centime ou une vieille

croûte. Une lui restait d'espoir qu'à TournoUes ; mais il lui fallait faire deax lieue» sur là grand*route, et il se sentait las à ne plus se traîner, ayant le ventre aussi vide que sa poche.

Il se mit en marche pourtant.

C'était en décembre, un vent froid courait sur es champs, sifflait dans les branches nues ; et les nuages galopaient à travers le ciel bas et sombre, se hâtant on ne sait où. L'estropié allait lentement, déplaçant ses supports Tun après l'autre d'un effort pénible, en se calant sur la jambe tordue qui lui restait, terminée par un pied bot et chaussé d'une loque.

De temps en temps, il s'asseyait sur le fossé et se reposait quelques minutes. La faim jetait une détresse dans son âme confuse et lourde. Il n'avait qu'une idée : « manger » , mais il ne savait par quel moyen.

Pendant trois heures, il peina sur le long chemin ; puis, quand il aperçut les arbres du village, il hâta ses mouvements.

Le premier paysan qu'il rencontra, et auqaei U demanda l'aumône^ lui répondit :

LE ausux 85

^— Te r'voilà encore, vieille pratique I Je sVons donc jamais débarrassés de té ?

Et Cloche 8*éloigna. De porte en porte on le rudoya, on le renvoya sans lui rien donr^er. Il continuait cependant sa tournée, patient et obs» tiné. Il ne recueillit pas un sou.

Alors il visita les fermes, déambulant à travers les terres molles de pluie, tellement exténué qu'il ne pouvait plus lever ses bâtons. On le chassa de partout. C'était un de ces jours froids et tristes où les cœurs se serrent, où les esprits s'irritent, où rame est sombre, où la main ne s'ouvre ni pour donner ni pour secourir.

Quand il eut fini la visite de toutes les maisons qu'il connaissait, il alla s'abattre au coin d'un fossé, le long de la cour de nmitre Ghiquet. Il se décrocha, comme on disait pour exprimer comment il se laissait tomber entre ses hautes béquilles en les faisant glisser sous ses bras. Et il resta longtemps immobile, torturé par la faim, mais trop brute pour bien pénétrer son insondable misère.

Il attendait on ne sait quoi, de cetto vague at-

86 LE auEux

tente qui demeure constammei^t en nous. Il attendait au coin de cette cour, sous le vent glacée Taide mystérieuse qu'on espère toujours du ciel ou des hommes, sans se demander comment, ni pourquoi, ni par qui elle lui pourrait arriver. Une bande de poules noires passait, cherchant sa vie dans la terre qui nourrit tous les êtres. A tout instant, elles piquaient d'un coup de bec un grain ou un insecte invisible, puis continuaient leur recherche lente et sûre.

Cloche les regardait sans penser à rien ; puis il lui vint, plutôt au ventre que dans la tète, la sensation plutôt que Fidée qu'une de ces bètes-là serait bonne à manger grillée sur un feu de bois mort.

Le soupçon qu'il allait commettre un vol ni Teffleura pas. Il prit une pierre, à portée de sa main, et, comme il était adroit, il tua net, en la lançant, la volaille la plus proche de lui. L'animal tombd sur le côté en remuant les ailes. Lea autres s'enfuirent, balancées sur leurs pattes minces» ex Cloche, escaladant de nouveau ses béquilles, se mit en marche pour aller ramasser

sa chasse, avec des mouvements pareils à ceux des poules.

Gomme il arrivait auprès du petit corps noir taché de rouge à la tète, il reçut une poussée terrible dans le dos qui lui fît lâcher ses bâtons et l'envoya rouler à dix pas devant lui. Et maître Chiquet, exaspéré, se précipitant sur le maraudeur, le roua de coups, tapant comme un forcené, comme tape un paysan volé, avec le poing et avec le genou par tout le corps de l'infirme, qui ne pouvait se défendre.

Les gens de la ferme arrivaient â leur tour qui se mirent avec le patron à assommer le mendiant. Puis, quand ils furent las de le battre, ils le ramassèrent et l'emportèrent, et l'enfermèrent dans le bûcher pendant qu'on allait chercher les gendarmes.

Cloche, à moitié mort, saignant et crevant de faim, demeura couché sur le sol. Le soir vint, puis la nuit, puis l'aurore. Il n'avait toujours pas mangé.

Vers midi, les gendarmes parurent et ouvrirent la porte avec précaution, s'attendant à une ré-

aisance, car maître Ghiquet prétendait avoîf été attaqué par le gueux et ne s'être défendu qu*à -giiBinà' peine.

Lebrigadier cria :

— Alions, debout I

Mais Cloche ne pouvait plus remuer, il essaya Men de se hisser sur ses pieux, il n'y parvint yoint. On cmt à une feinte^ à une ruse, à un nauvais vouloir de malfaiteur, et les deux hommes armés, le rudoyant, l'empoignèrent et le plantèrent de force surises béquilles.

La peur l'avait saisie cette peur native des toudriers jaunes, cette peur du gibier devant le ehassevr, de la souris devant le chat. Et, par des efforts surhumains, il réussit à refrtei debout.

— En route I dit la brigadier. Il marcha. Tout le personnel de la ferme le regardait partir. Les femmes lui montraient le poing; les hommes fîcanaient, l'injuriaient: on l'avait pris enfin I Bon débarras.

Il s'éloigna entre ses deux gardiens. Il trouva l'énergie désespérée qu'il lui fallait pour se tralser encore jusqu'il u soir, abruti, ne sachant se«-

lemeni plus ce qui lui arrivait, trop effaré pour rien comprendre. *

Des gens qu'on rencontrait s'arrêtaient pour le voir passer, et les paysans murmuraient :

— C'est quéque voleux I

On parvint, vers la nuit, au chef-lieu du canton. Il n'était jamais venu jusque-là. Il ne se figurait pas vraiment ce qui se passait, ni ce qui pouvait survenir. Toutes ces choses terribles, imprévues, ces figures et ces maisons nouvelles le consternaient.

Il ne prononça pas un mot, n'ayant rien à c^ire, car il ne comprenait plus rien. Depuis tant d'années d'ailleurs qu'il ne parlait à personne, il avait à peu près perdu l'usage de sa langue; et sa pensée aussi était trop confuse pour se formuler par des paroles.

On l'enferma dans la prison du bourg. Les gendarmes ne pensèrent pas qu'il pouvait avoir besoin démanger, et on le laissa jusqu'au lendemain.

Mais quand on vint pour l'interroger, au petit matin, on le trouva mortsurlesol. Quelle surprise I

Un tiède soleil d'aulomne tombait dans la cour

de la ferme, par- dessus les grands hêtres des fossés. Sous le gazon tondu par les yaches^ la terre, imprégnée de pluie récente, était moite enfonçait sous les pieds avec un bruit d'eau ; et les pommiers chargés de pommes semaient leurs fruits d'un vert paie, dans le fossé de Therbage. Quatre jeunes génisses paissaient, attachées en ligne, et meuglaient par moments vers la maison; les volailles mettaient un mouvement coloré sur le fumier, devant Tétable, et grattaient, remuaient, caquetaient, tandis que les deux coqs chantaient sans cesse, cherchaie^'

vers pour leurs poules, qu'ils appelaient d'un gloussement vif.

La barrière de bois s'ouvrit ; un homme entra, âgé de quarante ans peut-être, mais qui semblait vieux de soixante, ridé, tordu, marchant à grands pas lents^ alourdis par le poids de lourds sabots pleins de paille. Ses bras trop longs pendaient des deux côtés du corps. Quand il s'approcha de la ferme, un roquet jaune, attaché au pied d'un énorme poirier, à côté d'un baril qui lui servait de niche, remua la queue, puis se mit à japper en signe de joie. L'homme s'écria:

— A bas, Pinot 1 Le chien se tut.

Une paysanne sortit de la maison. Son corp0 osseux, large et plat, se dessinait sous un caraco de laine qui lui serrait la taille. Une jupe grise, trop courte, tombait jusqu'à la moitié des jambes, cachées en des bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de paille. Un bonnuet blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux tsollés au crâne, et ea figure maigre, laide, édentée, montrait ^^ette physionomie sauvage

et brute qu'ont souvect les faces des paysans. L'homme demanda :

— Gomment qu'y va?

La femme répondit:

— M'sieu l'curé dit que c'est la fin^ qu'il n'pas» sera pas la huit.

Us entrèrent tous deux dans la maison.

Après avoir traversé la cuisine, ils pénétrèrent dans la chambre^ basse, noire, à peine éclairée par un carreau, devant lequel tombait une loque d'indienne normande. Les grosses poutres du plafond, brunies par le temps, noires et enfumées, traversaient la pièce de part en part, portant le mince plancher du grenier, où couraient, jour et nuit^ des troupeaux de rats.

Le sol de terre, bossue, humide, semblait gras, ei, dans le fond de l'appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche.. Un bruit régulier, rauque, une respiration dure, râlante, sifflante, avec un gargouillement d'eau comme celui que fait une pompe brisée, partait de la ccuche enténébrée où agonisait un vieillard, le père de lu paysanne.

L'homme el la femme s'approchaient ^^'c regardèrent le moribond, de leur œil placide et résigné.

Le gendre dit:

— G*te fois, c*est fini ; i n'ira pas seulement à la nuit.

La fermière reprit.

— C'est d'puis midi qu'i gargotte comme ça.

Puis ils se turent. Le père avait les yeux fermés, le visage couleur de terre, si sec qull semblait en bois. Sa bouche entr'ou verte laissait passer son souffle clapotant et dur; et le drap de toile grise se soulevait sur sa poitrine à chaque aspiration.

Le gendre, après un long silence, prononça :

— Y a qu'à le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout d'mème c'est dérangeant pour les cossards, vu rtemps qu'est bon, qu'il faut r'piquer d*main.

Sa femme parut inquiète à cette pensée. Elle réfléchit quelques instants, puis déclara:

— Puisqu'i va passer, on Tenterrera pas avant samedi ; t'auras ben d'main pour les ^ssards.

Le paysan méditait ; il dit :

— Oui, mais dm'ain qui faudra qu'invite pour i*iinun&tion, que jVai ben pour cinq à six heures à aller de Tourviile à Manetot ciiez toutle monde.

La femme, après avoir médité deux on trois minutes, prononça'

— I n*est seulement point trois lieures, qu*tu pourrais commencer la tournée anuit et faire tout Tcôté de Tourviile. Tu peux ben dire qu'il a passé, puisque n'en a pas quasiment pour la relevée.

L'homme demeuta quelques instants perplexe, pesant les conséquences et les avantages de Tidée. Enfin il déclara :

— Tout d'méme, j'y vas.

Il allait sortir; il revint et, après une hésitation:

— Pisque t'as point d'ouvrage, loche des pommes à cuire, ei pis tu feras quatre douzaines de douillons ponr ceux qui viendront à l'imunation, vu qu'i faudra se réconforter. T'allumeras le four avec la bourrée qu'est sous l'hangar au pressoir. Elle est sèque.

Et il sortit de la chambre, rentra dans la coi-

sinô, ouvrit le buffet, prit un pain de six livres, ^n coupa soigneusement une tranche, recneillit dans le creux de sa main les miettes tombées sur la tablette, et se les jeta dans la bouebe pour ne rien perdre. Puis il enleva avec la pointe de son couteau un peu de beurre salé au fond d'un pot de terre brune, Tétendit sur son pain, qu*il se mit à manger lentement, comme il faisait tout. Et il retraversa la cour, apaisa le cbien, qui se remettait à japper, sortit sur le chemin qui Ion* g6ait le fossé, et s'éloigna dans la direction de Tourville.

Restée seule, la femme se mit à la besogne.

Elle découvrit la huche à la farine, et prépara la pâte auxdouillons. Elle la pétrissait longuement, la tournant et la retournant/ la maniant, l'écrasant, la broyant. Puis elle en fit une grosse boule d'un blanc jaune, qu'elle laissa sur le coin de la table.

Alors elle alla chercher leti pommes et, pour ne point blesser Parbre ayee la gaule, elle grimpa

dedans au moyen d'un escabeau. EMIe rboîsis- «ait les fruits avec soin , pour ne prendre que le» plus mûrs, et les entassait dans son tablier Une voix l'appela du chemin:

— Ohé, madame Chicot I

Elle se retourna. C'était un voisin, mattre Osime Favet, le maire, qui s'en allait fumer ses terres, assis, les jambes pendantes, sur le tombereau d'engrais. Elle se retourna, et répondit:

— Que qu'y a pour vot' service, malt' Osime?

— Et le pé, où qui en esti Elle cria:

— 11 est quasiment passé. C'est samedi l'imunation, à sept heures, vu les cossards qui pressent.

Le voisin répliqua :

— Entendu. Bonne chance I Portez-vous bien.

Elle répondit à sa politesse :

— Merci, et vous d'même.

Puis elle se remit à cueillir ses pommes.

Aussitôt qu'elle fut rentrée, elle alla voir son père, s'attendant à le trouver mort. Mais dès la

porte elle distingua son râle bruyant et monotone, et, jugeant inutile d'approcher du lit pour ne point perdre de temps, elle commença à préparer le douillons. |

Elle enveloppait les fruits, un à un, dans une mince feuille de p&te, puis les alignait au bord de la table. Quand elle eut fait quarante-huit boules, rangées par douzaines Tune devant l'autre, elle pensa à préparer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire cuire les pommes de terre ; car elle avait réfléchi qu'il était inutile d'allumer le four, ce jour-là môme, ayant encore le lendemain tout entier pour terminer les préparatifs.

Son homme rentra vers les cinq heures. Dès qu'il eut franchi le seuil, èl demanda:

— C'est-yfini?

Elle répondit :

— Point encore; ça gargouille toujours.

Ils allèrent voir. Le vieux était absolument dans ]6 même état. Son souffle rau^ue, régulier comme un mouvement d'horloge, ne s'était ni Accéléré ni ralenti. Il revenait de seconde en

seconde, variant un peu de ton, suivant que l'air entrait ou sortait de la poitrine.

Son gendre le regarda, pu:s il dit .

— I finira sans qu'on y pense, comme une chandelle»

Ils rentrèrent dans la cuisine et, sans parler, se mirent à souper; Quand ils eurent avalé la soape, ils mangèrent encore une tartine de beurre, puis, aussitôt les assiettes lavées, rentrèrent dans la chambre de Fagonisant.

La femme, tenant une petite lampe à mèche fumeuse, la promena devant le visage de son père. S'il ji'avait pa» respiré, on l'aurait cru mort assurément.

Le lit des deux paysans était caché à l'autre bout de la chambre, dans une espèce d'enfoncement. Ils se couchèrent sans dire un mot, éteignirent la lumière, fermèrent les yeux ; et.bientôt deux ronflements inégaux, Tun plus profond, l'autre plus aigu, accompagnèrent le râle ininterrompu du mourant.

Les rats couraient dans le grenier.

Le mari s^éveîlla dès les premières pâleurs du joar. Son beau-père vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de cette résistance du vieux.

— Dis donc, Phémie, i n' veut point finir. Que qu'tu frais, té ?

Il la savait de bon conseil.

Elle répondit :

— I n'passera point l'jour, pour sûr. N*y a point n'a craindre. Pour lors que Tmaire n'op« posera pas qu'on Tenterre tout de même demain, vu qu'on Ta fait pour maître Renard le pé, qu'a trépassé juste aux semences.

Il fut convaincu par l'évidence du raisonnement, et il partit aux champs.

Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de la ferme.

A midi, le vieux n'était point mort. Les gens de journée loués pour le repiquage des cossarts vinrent en groupe considérer l'ancien qui tardait

à s'en aller. Chacun dit son mot, puis ils repartirent dans les terres.

A six heures, quand on rentra, ^e père respirait •ncore. Son gendre, à la fin, s'effraya.

— Que qu' tu frais, à c'te heure, té, Phémie?

Elle ne savait non plus que résoudre. On alla trouver le maire. Il promit qu*il fermerait les yeux et [autoriserait Tenterrement le lendemain. L*officier de santé, qu*on alla voir, s*engagea aussi, pour obliger maître Chicot, à antidater le certiûcat de ^' décès. L'homme et la femnie rentrèrent tranquilles.

Ils se couchèrent .et s* endormirent comme la veille, mêlant leurs souffles sonores au souffle plus faible du vieux.

Quand ils s*éveillèrent, il n'était point mort.

Alors ils furent atterrés. Ils restaient debout, au chevet du père, le considérant avec méfiance, comme s'il avait voulu leur jouer un vilaii itour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lai en voulaient surtout du temps qu'il leur faisait

perdre.

Le gendre demanda :

— Que quej'allons faire?

Elle n'en savait rien; elle répondit:

— C'est-i contrariant, tout d'môme !

On ne pouvait maintenant prévenir tous les invités, qui allaient arriver sur Theure. On résolut de les attendre, pour leur expliquer la chose.

Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent. Les femmes en noir, la tête couverte d'un grand voile, s'en venaient d'un air triste. Les hommes, gênés dans leurs vestes de drap, s'avançaient plus délibérément, deux par deux, en devisant des affaires.

Mattre Chicot et sa femme, effarés, les reçurent en se désolant ; et tous deux, tout à coup, au même moment, en abordant le premier groupe, se mirent à pleurer. Us expliquaient l'aventure, contaient leur embarras, offraient des chaises, se remuaient, s'excusaient, voulaient prouver que tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus brusquement bavards à ne laisser personne leur répondre.

Ils allaient de l'un à l'autre :

— Je l'aurions point cru ; c'est point croyable qu'il aurait duré comme ça<I

Les invités interdits, un peu déçus, comme des gens qui manquent une cérémonie attendue, ne savaient que faire, demeuraient assis ou debout. Quelques-uns voulurent s'en aller. Maître Chicot les retint :

— J'allons casser une croûte tout d* même.

J 'avions fait des douillons ; faut bien n'en profiter.

Les visages s'éclairèrent à cette pensée. On se mit a causer à voix basse. La cour peu à peu s'emplissait; les premiers venus disaient la nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait, ridée des douillons égayant tout le monde.

Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient auprès du lit, balbutiaient une prière, ressortaient. Les hommes, moinf avides de ce spectacle, jetaient un seul coup d'œil de la fenêtre qu'on avait ouverte.

— M"* Chicot expliquait l'agonie :

V'ià deux jours- qu'il est comme ça, ni plu» ni*

moinsi ni plus haut ni plus bas. Dirai t*on point rune pompe qu*a pu dlau?

Quand tout le monde eut va Tagonisant^on pensa à la collation ; mais, comme on était trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit la table devant la porte. Les quatre douzaines de douillons, dorés, appétissants, tiraient les yeux| disposés dans deux grands plats. Cbacun avançait le bras pour prendre le sien, craignant qull n'y en eût pas assez. Mais il en resta quatre.

Maître Chicot, la bouche pleine, prononça :

— S'i nous véyait, l'pé, ça lui Trait deuil. Cest li qui les aimait d'son vivant.

Un gros paysan jovial déclara :

I n*en mengera pu, à cH'heure. Chacun son tour.

Cette réflexion, loin d'attrister les invités, sembla les réjouir. C'était letii tour, à eux, de manger des boules.

M"* Chicot, désolée de la dépense, allait sans

tesse au cellier chercher du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On riait maintenant, on pariait fort, on ' commençait à crier comme on crie dans les repas.

Tout à coup une vieille paysanne qui était resiée près du moribond, retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait bientôt à elle-même, apparut à la fenêtre, et cria d'une voix aiguë : *

— Il a passé ! il a passé !

Chacun se tut. Les femmes se levèrent vivement pour aller voir.

Il était mort, en effet. Il avait cessé de râler. Les hommes se regardaient, baissant les yeux, mal à leur aise! On n'avait pas fini de mâcher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-là.

Les Chicot^ maintenant, ne pleuraient plus.

C'était fini, ils étaieHo tranquilles. Ils répétaient :

— J'savions bien qu'ça n'pouvait point durer. Si seul ement il avait pu s'décider c'te nuit, ça n'aurait point fait tout ce dérangement.

N'iniporte, c*est fini. On l'enterrerait lundi,

voilà tout, et on mangerait des douillons ponr l'occasion.

Les invités s'en allèrent, en causant de la chose, contents tout de même d'avoir vu ça et aussi d'avoir cassé une croûte.

Et quand Thomme et la femme furent demeurés tout seuls, face à face, elle dit, la figure contractée par Fangoisse :

— Faudra tout d'mème recuire quatre douzaines de boules I Si seulement il avait pu s'décider c'te nuiti

Et le mari, plus résigné, répondit:

-^ Ça n^serait pas à refaire tous les jours.

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