‹ Histoire d'une forteresseChapitre 2 sur 70 · L OPPIDUM · texte numérisé non relu

L OPPIDUM

l’oppidum

Le territoire d’Ohet, deux siècles plus tard, avait pris un aspect nouveau, son nom était changé. On l’appelait alors la Vallée d’Avon.

De belles prairies, garnies de troupeaux, tapissaient les rampes des coteaux. Au fond jaunissaient des moissons d’orge et de seigle. Les forêts couvraient encore les sommetà et, de tous côtés, des maisons de bois émergeaient des prés avec leurs enclos de palissades peintes de couleurs vives. Les marais du ruisseau étaient desséchés, et au sommet du promontoire, à la place des bois touffus, on voyait se dessiner, sur le ciel, ies talus d’un oppidum qui commandait la vallée et les deux cours d’eau.

En effet, peu après l’invasion des hommes blonds , les anciens habitants de la vallée qui s’étaient sauvés dans les bois avaient reparu , accompagnés d’une grande multitude d’hDmmes de leur race, et, à l’aube, ils s’étaient rués, en poussant des grands cris, sur les nouveaux colons.

Ceux-ci, qui ne s’attendaient point à une attaque, se dé-

fendirent du mieux qu’ils purent; mais les plus jeunes et les plus agiles d’entre eux se réunirent sur le promontoire où ils attendirent la nuit. Alors ils descendirent sans bruit, passèrent le ruisseau et se jetèrent à leur tour sur ceux qui croyaient reprendre possession de la vallée. La plupart étaient endormis, beaucoup s’étaient dispersés pour chercher des vivres et pour piller. Les jeunes hommes blonds en firent un grand massacre, sans distinguer les anciens habitants, qui étaient restés dans leur demeure, de ceux qui se présentaient en ennemis ; les femmes et les enfants furent seuls épargnés.

A la suite d’un conseil tenu par les anciens , et après avoir pris l’avis des femmes, il fut décidé que pour éviter de nouvelles surprises et pour protéger les habitants de la vallée, on tracerait sur le promontoire un vaste camp où, en cas d’alerte, ceux de la Vallée d’Avon pourraient se réfugier avec leurs familles, leurs troupeaux, des vivres et des armes, défier toute attaque, et reprendre l’offensive au moment propice.

Le sommet du promontoire fut donc défriché; chaque homme valide fut tenu de donner une journée sur quatre jusqu’à ce que le travail fût terminé, et ceux des anciens habitants qui avaient échappé au massacre, ainsi que les enfants et les femmes durent travailler sans relâche aux enceintes du camp. Les femmes préparaient la nourriture nécessaire aux ouvriers et les enfants portaient de la terre dans des paniers ou les branches d’arbres que l’on mêlait avec la terre.

Suivant exactement l’arête du plateau, les chefs des huit tribus, établies dans la vallée, tracèrent l’enceinte du camp, ses entrées, ses défenses, le refuge des anciens, l’emplacement des troupeaux, celui des huttes pour les familles et enfin le lieu propre à élever le Némède, l’enceinte sacrée, le sanctuaire de Bel en et les logis des Druides.

A l’aide de forts leviers de bois durci au feu, les pierres qui arasaient l’assiette du plateau furent arrachées et rangées d’abord sur le périmètre tracé, puis, sur cette assise, derrière laquelle des cailloux furent entassés, mêlés à de la terre, on plaça à quatre pieds de distance l’un de l’autre, des troncs d’arbres en travers. L’épaisseur de cette base était de vingt pieds. L’intervalle entre les troncs d’arbres fut rempli de pierres, de terre et de branchages. Puis une autre assise de pierres mêlées de terre ; puis trois files de troncs d’arbres disposés cette fois longitudinalement, reliés par de forts liens de bois d’aulne vert, toujours avec des cailloux entre eux. Une troisième assise de pierres, d’autres troncs d’arbres en travers, chevauchés sur les premiers et un couronnement de cailloux, de gazon et de terre formant chemin de ronde complétèrent l’enceinte.

Des piquets placés verticalement à cinq pieds de distance l’un de l’autre et enfoncés solidement de trois pieds dans le rempart, sur la crête externe, servirent à fixer, au moyen de liens d’osier, des claies de cinq pieds six pouces de hauteur et formant un parapet continu percé d’archères.

Le rempart atteignait six pieds de hauteur. L’enceinte élevée, les Druides tracèrent l’emplacement réservé aux huit tribus. Il était donné à chacune d’elle un espace circulaire de deux cents pas de diamètre ; les huttes, sur deux rangs, étaient disposées autour du périmètre; au centre, le parc pour les troupeaux et la hutte du chef.

L’ensemble de ce camp est présenté dans la figure 2, avec le rempart, les deux entrées, les voies creuses pour y arriver, protégées vers le dehors par un épaulement élevé avec la terre fouillée pour établir ces voies, les huit cercles destinés aux tribus; en A, le Némède et le logis des Druides et Druidesses, entourés de l’enceinte sacrée. Des puits furent creusés dans chacun des cercles des tribus et dans l’enceinte du Némède.

La figure 3 donne le profil du rempart, avec son chemin de ronde A pour les défenseurs et, de distance en distance*

les glacis B permettant de monter facilement sur ce chemin de ronde.

Les entrées étaient masquées par un épaulement formant avancée et laissant deux issues le long des remparts. La

figure 4 montre comment étaient disposées ces entrées. Les deux extrémités du rempart étaient renforcées chacune par un terrassement plus large H permettant le rassemblement de défenseurs nombreux. On voit le masque élevé en dehors de la coupure et en K le chemin creux avec son épaulement L.

La figure 5 représente le Némède avec son enceinte et les habitations des Druides.

Le camp terminé, sauf les habitations des tribus dont l’emplacement seul resta indiqué par des cercles de pierres, on y fit demeurer un certain nombre de jeunes hommes qui se remplaçaient chaque jour. Arrivant au coucher du soleil, ils restaient dans le camp jusqu’à l’entrée de la nuit suivante. Mais ceux des premiers habitants de la vallée qui vivaient encore, ne pouvaient pénétrer dans le camp sous peine de la vie.

Les tribus prospéraient, s’enrichissaient du produit de la terre et de leurs bestiaux. Plusieurs ayant trouvé du minerai de cuivre dans les environs, fabriquaient des armes et des ustensiles. 11 y avait aussi des potiers qui travaillaient habilement l’argile. Des commerçants apportaient à certaines époques de l’année dans la -vallée, des étoffes, du sel, des épices et même du vin dans des outres. Ils prenaient, en échange, des objets de cuivre, des peaux, du fromage et de l’orge.

Depuis longtemps les tribus n’ayant pas eu de nouvelles attaques à repousser, négligeaient la garde du camp auquel on ne se rendait guère qu’à l’occasion de certaines solennités et assemblées convoquées par les Druides. Ceux-ci demeuraient seuls, entourés de leur collège, dans cette vaste enceinte qu’ils faisaient cultiver et au milieu de laquelle paissaient leurs troupeaux. Les remparts, dont les charpentes étaient pourries, s’étaient affaissés et ne présentaient plus qu’un relief médiocre. La végétation les avait

envahis sur quelques points. Mais dans l’état de paix ou vivaient les tribus, nul ne songeait à réparer ces défenses.

Les habitants de la vallée avaient eu à plusieurs reprises des démêlés avec les tribus voisines et on en était venu plusieurs fois aux mains; mais ces querelles se vidaient promptement ; aucun de ces groupes de tribus ne pensait à subjuguer ses voisins et à s’emparer de leur territoire.

Toutefois le repos était pesant à ces peuplades et souvent les jeunes gens quittaient la vallée pour courir les aventures et voir d’autres pays.

Vers l’année 3Sq avant l’ère chrétienne, un grand nombre d’hommes, séduits par les belles paroles d’un Brenn, chef élu par un certain nombre de tribus pour commander les expéditions lointaines, avaient quitté leurs foyers dans l’espoir de faire un riche butin sur les terres méridionales situées au delà des monts. Deux années étant écoulées, un petit nombre reparut dans la vallée; ils apportaient avec eux de l’or, des étoffes précieuses et racontèrent sur les pays qu’ils avaient parcourus, et au milieu desquels il n'avaient cessé de combattre, des choses prodigieuses.

Ils avaient vu des villes entourées de fortes murailles de pierre et toutes remplies d’édifices somptueux, de riches maisons ; des campagnes plantureuses où l’on cultivait la vigne et toutes sortes de fruits savoureux.

Cependant, ceux qui étaient revenus de ces expéditions lointaines avaient perdu l’habitude du travail, et bien qu’ils eussent laissé en chemin plus de la moitié de leurs compagnons, ils ne rêvaient que combats, butin et aventures. Ils étaient oisifs , insolents , querelleurs et prétendaient même dominer les familles paisibles qui vivaient de leur travail. Celles-ci qui avaient tout d’abord accueilli avec grande joie ces guerriers sur le retour desquels on ne comptait plus, qui avaient écouté avec admiration les récits qu’ils faisaient le soir autour de la flamme du foyer, commençaient à trou-

ver intolérables leurs façons impérieuses, leur oisiveté et leur jactance. Chaque jour voyait naître de nouvelles querelles qui se terminaient le plus souvent par du sang répandu. Les femmes de ces guerriers étaient encore plus insolentes que leurs époux et prétendaient avoir autour d’elles des esclaves, ainsi qu’en possédaient les femmes des pays que leurs maris avaient si glorieusement parcourus.

Sur ces entrefaites, une assemblée des tribus de la vallée fut convoquée dans le vieux camp, suivant l’usage, pour délibérer sur les intérêts communs et tenter l’apaisement des querelles. Les hommes se rendaient toujours à ces assemblées avec leurs armes; quant aux femmes, elles y venaient portant des vivres et des boissons; car ces réunions se terminaient d’ordinaire par des banquets prolongés pendant toute la nuit.

Le matin du jour fixé , la vallée retentit du bruit des trompettes et l’on vit de toutes parts les habitants se diriger vers la colline. Un pont de bois avait été, depuis longtemps, établi sur la rivière près de l’embouchure du ruisseau. Quand s’y présentèrent pour passer les chefs des tribus accompagnés de la multitude, ils trouvèrent le pont occupé par les guerriers auxquels s’étaient joints un assez grand nombre de jeunes hommes de la vallée, et même d’autres guerriers étrangers aux tribus.

« C’est au camp et non ici que se réunit le peuple, dit l’un des chefs de tribu, passons outre. — Vous ne passerez pas, répondit un des guerriers, sans écouter nos conditions. — Nous n’avons ni conditions à subir, ni conditions à imposer, « répliqua le premier, » les hommes d’ici sont libres et la terre est à eux dans la vallée comme sur la montagne , passons outre. — Alors, ce sera par la force » reprit le guerrier en tirant à moitié son épée.

Une longue clameur répondit à cette provocation, et, du milieu de la foule les armes brillaient au soleil comme des

HISTOTRE D’UNE FORTERESSE.

éclairs. Les chefs cependant imposèrent silence et firent reculer la multitude. Alors s’avançant tous ensemble à l’entrée du pont, l’un d’eux parla ainsi : « Que voulez-vous? n’êtes-vous pas de nos tribus, n’avez- vous pas des troupeaux, des femmes et des enfants nés dans la vallée? Quelles conditions prétendez- vous imposer, à nous qui sommes vos égaux? Parlez! Que pouvez- vous demander de plus que ce que vous possédez. Quel tort vous a-t-on fait? Pourquoi amener avec vous des hommes qui ne sont point d’ici, que nous ne connaissons pas, qui n’ont rien à prétendre parmi nous! — Réponds-lui, réponds-lui, Sigild, » dirent d’une commune voix tous les guerriers. Sigild s’avança. C’était un beau jeune homme de la vallée, grand et svelte, au visage doux et à la barbe naissante, sa poitrine était couverte d’une petite cuirasse de cuivre qui brillait au soleil ; ses bras blancs étaient nus et ornés de bracelets d’or. Il dédaignait de porter un casque et ses cheveux blonds réunis au sommet du crâne à l’aide d’une longue épingle d’or, retombaient sur son dos. Des chases aux couleurs vives couvraient ses jambes; une sorte d’écharpe entourait sa taille et était gracieusement ramenée sur l’épaule et le bras gauche. Un bouclier étroit et une épée pendaient à ses flancs. Il sourit , fit un signe de la main, comme pour réclamer le silence et dit : « Mes amis, mes frères, nous sommes tous libres, tous du même sang, nous devons rester unis pour vaincre les hommes qui voudraient s’emparer de nos biens ou nous humilier. Considérez cependant que vous possédez parmi vous l’élite des guerriers qui ont vaincu des nations puissantes et ont porté la gloire du nom Gaulois au delà des monts. Beaucoup sont morts en combattant; mais ceux qui sont revenus parmi vous après tant d’épreuves, apportant un riche butin, qui ont acquis la connaissance des armes, n’ont-ils pas droit à quelques égards? Habitués au métier de la

guerre, toujours prêts à verser leur sang, ne sont-ils pas plus propres à défendre vos foyers que ne peuvent l’être les hommes qui n’ont fait autre chose que de conduire des troupeaux et cultiver la terre ? Cependant ils ne vous demandent pas de les nourrir pour ne rien faire, ni de les considérer comme des chefs ou des maîtres; ils n’ont d'autre souci que de vous défendre. Ils savent combien vous êtes entourés d’hommes cupides et envieux, qui, jaloux de la prospérité de notre vallée, méditent de fâcheuses entreprises. Ils savent cela parce qu’ils ont vu beaucoup de peu ples que vous ne connaissez pas, bien qu’ils soient proches d’ici. Endormis par une longue sécurité, vous n’êtes pas en état de résister à une attaque sérieuse. Or, ces guerriers vos parents, vos frères, vos amis, du même sang que le vôtre, ont considéré avec tristesse l’état de quiétude dans lequel vous vivez. Ils ont donc médité, eux, les hommes de guerre, de se tenir dans le camp, de le fortifier efficacement, d’en faire un véritable refuge en cas d’invasion et de s’y défendre jusqu’à la mort. Est-ce là une pensée mauvaise ? Quant à ces guerriers que vous considérez comme des étrangers, ce sont des frères d’armes qui ont combattu avec nous au delà des monts, et qui ne trouvant plus leurs maisons en rentrant dans leurs vallées dévastées par des bandits, nous demandent asile. D’ailleurs, s’ils n’appartiennent pas à vos tribus, ne sont-ils pas Gaulois comme nous? »

« Nous avons voulu vous dire cela ici, et non dans le lieu de l’assemblée même, dans la crainte que nos pensées fussent mal comprises au milieu d’une trop grande affluence. Si nos propositions vous paraissent justes, faites en vue de la sûreté commune, et que vous persistiez à tenir assemblée là-haut, nous vous précéderons au camp et y resterons quand vous retournerez dans vos habitations.

« Pour nous, dévoués à nos fonctions nouvelles et aux-

quelles nous sommes habiles, ainsi qua nous l’avons prouvé, de ce camp nous lerons un lieu redoutable pour tout ennemi qui oserait nous attaquer. » Un long murmure suivit ce discours et les chefs des tribus se regardaient entre eux.

Le plus âgé s’avançant à son tour, répondit ainsi : « Sigild,vos paroles sont dorées; mais l’acte auquel vous et vos compagnons vous livrez en ce moment est offensant et porte atteinte à la liberté des hommes de la vallée. Vous nous montrez des dangers imaginaires afin de demeurer làhaut sous le prétexte de détendre nos ïamilles , mais pour vous séparer d’entre nous et agir suivant votre bon plaisir. Dites-nous qui vous nourrira, qui soignera vos bestiaux pendant que vous serez là-haut armés, attendant un ennemi.... lequel peut-être ne se montrera jamais? Seuls maîtres du pont, des deux cours d’eau, vous pourrez, si bon vous semble, interdire aux hommes de la vallée la chasse dans les bois qui s’étendent derrière le camp et la pêche dans les cours d’eau en amont, lesquels fournissent les meilleurs poissons. Ainsi serons-nous à votre discrétion. Si l’assemblée juge qu’il est opportun de mieux fortifier le camp, chaque homme de la vallée y travaillera à son tour, et vous, comme les autres. S’il s’agit de défendre cette enceinte, c’est l’affaire de tous les hommes en état de porter les armes ; car tous sont également intéressés à protéger leurs familles, à repousser un ennemi et à ne pas souffrir l’insulte. Venez donc avec nous au camp, nous délibérerons sur ce qui touche aux intérêts des tribus, et vous n’aurez, comme nous, qu’à vous soumettre à ce qui aura été décidé. Quant aux nouveaux venus, s’ils réclament l’asile, vous savez qu’on ne le leur refusera pas; mais il sera nécessaire qu’ils remplissent les conditions imposées aux hommes étrangers, et qui demandent à vivre parmi nous D'ailleurs, nous consulterons les Ovates. »

Repoussant de la main Sigild qui s’apprêtait à répondre, le premier guerrier qui avait si insolemment parlé, s’avança à la tête du pont, devant les chefs des tribus et, écartant les bras, il dit : « Nul ne passera ici : tous ces discours sont inutiles, retirez-vous dans vos maisons, nous gardons le camp.... »

A ces mots, mille voix s’élevèrent, et, comme un torrent, malgré les chefs qui tentaient de la maintenir, la foule des hommes de la vallée s’élança en avant. Les épées tirées de part et d’autre s’entrechoquèrent et mêlèrent leur bruissement aux cris des deux partis. Les femmes, répandues sur la rive, faisaient entendre leurs imprécations par dessus les clameurs et poussaient les hommes vers le pont. Il y eut alors du côté du parti qui prétendait défendre ce passage, un mouvement de recul, afin de se concentrer au point le plus étroit-, comme les guerriers s’étaient serrés sur le pont afin d’entendre ce qui se disait des deux parts et que plusieurs même étaient montés sur les parapets de bois, ce mouvement en arrière de la tête jeta la confusion dans cette presse et plusieurs tombèrent dans la rivière.

A cette vue, une huée suivie d’un immense éclat de rire, partit des groupes réunis sur la rive:, les défenseurs du pont ainsi que ceux qui s’avancaient à l’encontre, ne comprenant rien à ces rires, s’arrêtèrent, regardant derrière eux de part et d’autre.

Mais les guerriers qui étaient tombés du pont dans l’eau, embarrassés dans leurs vêtements, gênés par leurs armes, bien qu’ils fussent nageurs, étaient entraînés par le courant, d’autant que la rivière était grosse à ce moment. On les voyait disparaître, roulés par les eaux rapides. Deux barques étaient attachées au rivage du côté de la vallée-, en un instant, quelques hommes s’y élancèrent et, faisant force d’avirons, aidés de perches, ils eurent bientôt

recueilli et ramené sur la rive, aux applaudissements de tous, les guerriers en danger d'être noyés.

Trois avaient perdu les sens-, on s’empressa autour d’eux; les femmes surtout prodiguaient leurs soins pour les rendre à la vie.

Cet épisode avait eu pour conséquence de mêler les deux partis; les gens défenseurs du pont s’étaient avancés sur la rive jusqu’au milieu du passage et entouraient le beau Sigild qui, toujours souriant, répondait à toutes les ques tions qu’on lui adressait par des paroles rassurantes. On le voyait lever légèrement les épaules et branler la tête d’une façon toute gracieuse. Une lutte à main armée n’était plus possible, les rires avaient succédé aux cris de guerre. Un groupe plus compact, composé des deux partis, discutait cependant avec une certaine animation le long d’un des parapets du pont; quand, un des hommes de la vallée, auquel semblait s’adresser son entourage, monta vivement sur le garde-corps, et attachant son bouclier sur ses épaules plongea dans la rivière.

Il reparut bientôt et nageant avec autant de vigueur que d’adresse, il prit pied sur la berge située en bas du promontoire.

Ce fut un nouveau hurrah sur la rive opposée ; aussitôt, les deux bateaux se remplirent d’hommes de la vallée, d’autres, en nageant, s’y accrochèrent, et les barques atterrirent bientôt sur l’autre bord. Quelques embarcations remorquées passèrent encore un bon nombre d’hommes y si bien, que les défenseurs du pont se virent placés, en cas qu’ils voulussent persister dans leur résolution, entre deux troupes ennemies. Les rires ne discontinuaient pas sur l’une et 1 autre rive et avaient gagné même les guerriers postés sur le passage. Ce noyau s’éclaircissait peu à peu, et si la retraite ne s’opérait pas en masse, ce qui eût provoqué une nouvelle hilarité, elle se faisait graduellement.

Bientôt, il ne resta plus sur le tablier du pont que le farouche provocateur dont la parole insolente avait failli faire couler le sang. Lui, ne riait pas; quand il se vit abandonné, il jeta son épée dans la rivière et se faisant jour à travers la foule, il se dirigea vers la vallée. Le beau Sigild entouré de la plupart des guerriers montait vers le camp et toute la foule le suivait.

Page 1