‹ Histoire d'une forteresseChapitre 3 sur 70 · PREMIER SIEGE · texte numérisé non relu

PREMIER SIEGE

Trente années après l’événement que nous venons de raconter, la vallée d’Avon était toujours riante et couverte d’habitations champêtres-, on voyait cependant en avant et en arrière du pont dont il vient d’être parlé, deux groupes assez serrés d’habitations ; le premier vers la vallée, le second sur les basses rampes du plateau. Un assez grand nombre de barques étaient amarrées sur les deux rives en aval du pont et chargeaient ou déchargeaient des' ballots enveloppés de tissus faits de joncs. Au sommet du promontoire se dessinait la silhouette d’une défense faite de pierre, de bois et de terre, mais avec des tours carrées, en grande partie composées de charpentes et de clayonnages, espacées environ l’une de l’autre de cent pas. En dehors de l’enceinte, des palissades peu élevées se dressaient devant un fossé de six pieds de largeur sur trois à quatre pieds de protondeur. Les issues de l’oppidum, conservées à la place où nous les avons marquées précédemment, étaient largement entourées en dehors, par des pieux réunis au moyen de branchages. Au bas des deux chemins

creux s’élevaient en outre, deux tours de charpente et de clayonnages.

De graves événements avaient été la cause de ces changements.

L’assemblée annoncée dans le précédent chapitre s’était tenue sur le plateau. Très-bruyante, confuse, on avait pu craindre qu’elle se terminât par une effusion de sang. Les guerriers prétendaient s’en tenir au programme tracé par le beau Sigild et conserver seuls le privilège de garder le camp.

Les chefs des tribus ne l’entendaient point ainsi. On avait consulté les Ovates, les plus sages parmi les Druides. Mais leurs réponses, quelque peu ambiguës, ne satisfaisaient pas la foule.

Ceux-ci (les Ovates) déclaraient tout d’abord, qu’on ne pouvait toucher au Némède sans attirer sur les tribus les plus grandes calamités, que les troupeaux du collège devaient pouvoir paître paisiblement sur le plateau et que, si quelque péril menaçait les habitants de la vallée, eux, les Druides, sauraient prévenir assez à temps les défenseurs pour qu’on pût aviser. Le beau Sigild, à ces discours, souriait comme toujours et branlait doucement la tête, suivant son habitude, mais ne disait mot. Les Druidesses assises le long de l’enceinte du Némède, les mains sur les genoux, songeuses, paraissaient ne prendre aucune part à la discussion. Les hommes se partageaient par groupes et aucune résolution ne semblait devoir être prise avant le coucher du soleil. La faim, la soif commençaient à se faire vivement sentir et les femmes disposaient sur le gazon les vivres qu’elles avaient apportés. Ce fut alors qu’une des Druidesses, sollicitée par ses compagnes, s’avança au cœur de l’assemblée. Elle était jeune, grande, vêtue d’une longue robe blanche, sorte de dalmatique sans ceinture, ses bras nus étaient ornés de bracelets de verre noir. A sa vue

on se tut, et elle, entourée de ses compagnes qui l’avaient suivie, parla ainsi :

« Vous tous, qui vivez en paix, qui croyez n’avoir aucun ennemi à craindre, vous ne savez délibérer et prendre une sage résolution. Que sera-ce donc quand on viendra vous attaquer? Eh bien, il est proche, cet ennemi, il prépare ses armes, il compte s’enrichir en emmenant vos troupeaux et en pillant vos maisons, et il se réjouit déjà d’une victoire qu’il croit assurée parce qu’il sait que vous êtes hors d'état de vous concerter pour lui résister.

:c Abandonnez ce lieu que vous êtes incapables de défendre puisque vous ne savez préparer la défense-, rentrez dans vos maisons, et, insouciants, attendez l’heure du péril. »

Autour de la jeune femme, pâle d’émotion, et qui parlait sans un geste, sans un mouvement, comme si les mots qu’elle prononçait lentement fussent sortis d’une statue, la foule s’étah rassemblée compacte. Une sorte de frémissement courut sur toutes les têtes comme la brise sur les épis. Puis, par un de ces mouvements instinctifs qui dirigent la multitude, tous les yeux se tournèrent vers Sigild. Celuici, debout devant la Druidesse, restée toute droite sur la pierre qui lui servait de tribune, avait, contrairement à son habitude, les yeux baissés comme s’il eût senti la flamme de tous ces regards dirigés sur lui.

A travers le frémissement de la foule, on distinguait vaguement le nom de Sigild. « Que Sigild soit notre Brenn ! » dit une voix. Aussitôt des milliers de bouches répétèrent « que Sigild soit notre Brenn ! » Il semblait alors que tous ces hommes qui, quelques minutes auparavant étaient d’avis opposés, n’eussent plus qu’une seule pensée, une seule âme, une seule voix.

Sigild fut donc proclamé Brenn et la nuit se passa en joyeux festins.

Soit que la jeune Druidesse fût instruite des projets tra-

més contre les heureux habitants de la vallée d’Avon, soit inspiration, soit hasard, quelques mois s’étaient écoulés depuis l’assemblée, lorsqu’on vit rôder sur les coteaux des hommes inconnus, qui s’empressaient de fuir dès qu’on les voulait interroger, puis, arriva dans la vallée un nombre plus considérable que d’habitude de marchands. Ils étaient insolents, suscitaient des difficultés et menaçaient ceux qui opposaient des raisons à leurs prétentions -, on en chassa plusieurs qui promirent de revenir et de se venger.

En effet, un jour, les coteaux qui enveloppent la vallée furent couronnés successivement de troupes armées.

Cependant Sigild, élu Brenn, n’avait pas perdu de temps. Il s’était d’abord entouré de tous ses anciens compagnons d’armes; auprès de lui étaient venus se ranger beaucoup de jeunes gens qui préféraient le métier des armes à ceux de pasteur et de cultivateur.

Le nouveau Brenn avait de l’or, il payait des hommes au besoin pour travailler à l’oppidum. Plein de respect et de déférence pour les Druides, il avait embelli le Némède; il semblait ne rien faire qu’après avoir consulté les Ovates. Il leur donnait les produits de ses chasses, et avait fait décider que la pêche de la rivière en amont du pont devait être réservée pour le collège.

Le camp prenait chaque jour un aspect plus formidable, mais le Brenn et ses hommes ainsi que le collège des Druides seuls y pouvaient séjourner. Comme autrefois, chaque homme de la vallée devait donner une journée sur quatre aux travaux de fortification, et de plus, les habitants du Val d’Avon fournissaient les vivres aux guerriers. On commençait cependant à murmurer, à se plaindre des exigences de ceux-ci, et les choses n’auraient probablement pas duré sur ce pied longtemps, quand l’ennemi annoncé parut.

Le bruit des trompettes se fit entendre aussitôt dans le camp, le signal était convenu et l’on vit les malheureuses familles du Val se précipiter en désordre vers le pont, poussant devant elles leurs bestiaux, et emportant sur leurs dos ou sur des chariots, ce qu’elles possédaient de plus précieux, des provisions, des vêtements et jusqu’à des ustensiles de ménage. Le pont ne pouvant suffire à écouler cette multitude effarée qui se pressait à son entrée, des bateaux se remplirent de monde et plusieurs coulèrent bas.

Les partis armés qui avaient apparu sur les coteaux, soit prudence, soit qu’ils attendissent un ordre, ne se pressèrent pas de descendre dans la vallée et la nuit tomba sans qu’un seul ennemi quittât ses postes d’observation.

Cette nuit fut cruelle pour les habitants du Val. C’était à l’automne, il faisait déjà froid. Ils arrivaient haletants dans le camp, couverts de sueur-, la fraîcheur du soir les glaçait. On s’appelait, on se cherchait, et bien que la place ne manquât pas, il semblait que jamais cette foule ne parviendrait à se caser sur le plateau. On allumait des feux; les guerriers, compagnons de Sigild, couraient à cheval, au milieu de la foule affolée, essayaient de se faire entendre et de mettre un peu d’ordre dans cette confusion, car, chaque tribu avait son quartier tracé d’avance par les soins du Brenn. Mais ceux qui étaient arrivés les premiers sur un point, ne le voulaient point quitter et reprendre leur bagage pour le porter ailleurs. Les bestiaux mugissaient ou bêlaient, les enfants pleuraient, les femmes se lamentaient. La vallée présentait un tout autre spectacle; animée la veille, éclairée par les feux des maisons qui scintillaient à travers les arbres, remplie des bruits du soir, à cette heure elle était silencieuse et déserte, on n’y distinguait ni une lumière, ni la moindre apparence de vie. Un pâle brouillard s'étendait doucement sur les prés. A la nuit tombée,

Sigild fit fermer les barrières du camp, avec défense, sous peine de la vie, de les ouvrir devant qui que ce fût. Aussi beaucoup de familles retardataires durent rester en dessous des remparts en attendant le jour.

Le visage souriant, le Brenn parcourait au pas de son cheval les quartiers du camp ; il parlait à tous et sa voix douce et pénétrante semblait rétablir l’ordre et le silence partout où elle se faisait entendre. Ses paroles, ses avis, la fatigue eurent bientôt fait succéder une apparence de calme à la confusion du premier moment. Alors le Brenn rentra dans la case qu’il avait fait établir pour lui, sur la pointe du promontoire, en avant du Némède, et il appela Tomar.

Tomar était un de ces guerriers étrangers à la vallée, que Sigild avait maintenus près de lui, après l’assemblée dont il a été précédemment parlé. Ces guerriers étrangers avaient-ils été forcés de quitter leurs provinces par suite de la dévastation de leurs biens et de la ruine de leurs familles, ainsi que l’avait affirmé le Brenn, ou avaient -ils été expulsés par leurs compatriotes pour quelques méfaits? nous ne saurions le dire. Toujours est -il qu’ils étaient dévoués corps et âme à Sigild qui, d’ailleurs, savait récompenser largement leur dévouement. Tomar était de taille médiocre, sa tête grosse, plantée sur un col court, hérissé de cheveux durs et fournis, semblait se mouvoir difficilement. Son visage conservait de même une sorte d’immobilité, et, n’étaient ses yeux gris, qui, sous d’épais sourcils, furetaient partout, on eût pu prendre cet homme pour une grossière ébauche de bois. Le dos voûté, les bras longs, tombant toujours droits le long du corps, les jambes lourdes et pliées, Tomar, sans tourner la tête, marchait cependant douze heures de suite. Arrivé, cette manière d’automate avait vu tout ce qui était visible le long de la route ^ et rendait compte, avec la plus minutieuse exacti-

tude, l’ordre le plus parfait, de ses observations. Il parlait plusieurs dialectes gaulois, mais personne, pas même Sigild ne savait sa vie passée. Tomar riait rarement. Un marchand avait apporté dans la vallée un singe-, devant les grimaces de ce quadrumane, Tomar partit d’un éclat de rire. C’était à peu près le seul qu’il se fût permis, et si l’on voulait trouver quelque apparence de sourire sur ce visage épais, il fallait parler du singe.

Suivant son habitude, Tomar entra dans la case du Brenn sans plus faire de bruit qu’un chat, et se plaçant devant Sigild : « Me voici, dit-il. — Tomar, je compte sur toi !

— Oui. — Tu vas sortir du camp sans que personne, tu entends! personne! ne soupçonne ton départ. — Oui. — Tu iras sur la limite des Séquanes, tu sais? — Oui. — Tu parleras à Ditovix, tu sais? — Oui. — Tu lui demanderas cinq cents guerriers.... qui n’ont rien à perdre. — Oui. — Tu lui diras que ces guerriers trouveront ici des terres et l’abondance. — Oui. — Tu les conduiras par les forêts en t’éclairant bien. — Oui. — Pour aller il te faut trois journées; pour t’entendre avec Ditovix, une journée; pour réunir les cinq cents guerriers, six jours; pour les amener ici, quatre jours; total : quatorze jours. Le soir du quatorzième jour, à dater de demain matin, tu seras avec les cinq cents guerriers à trois milles du camp, vers le Nord, dans les bois. Au coucher du soleil, tu dresseras une perche sur un des arbres les plus élevés ; quand finira le premier quart de la nuit , tu hisseras un fagot allumé au sommet de la perche. Tes guerriers seront sous les armes et aussitôt, avec de grands cris, vous vous précipiterez sur les ennemis qui seront entre vous et nous. Nous sortirons en même temps et tomberons sur eux.

— Les ennemis seront là ? — Les ennemis seront là, parce que s’ils veulent assiéger le camp, ils ne peuvent se poster ailleurs.... Ils seront là. — Bien, je pars. — Écoute!

Si vous rencontrez des partis ennemis, dites que vous avez des griefs contre nous et que vous venez vous venger, sachant que nous sommes sur le point de succomber. On acceptera ou on refusera votre concours. Si on l’accepte, les guerriers de Ditovix occuperont une partie du camp ennemi, et au signal, jetteront la confusion de tous côtés pendant que nous sortirons des remparts pour tomber sur eux ; si on le refuse, vous feindrez un vif mécontentement, vous ferez toutefois semblant de vous retirer et à la tombée du jour vous reviendrez au lieu indiqué. — Mais si les ennemis occupent ce point ? — Ils ne l’occuperont pas parce que nous les obligerons bien de se concentrer autour de nous. Tiens , voici de l’or et cet anneau bien connu de Ditovix.... Écoute encore; pendant l’attaque, au milieu de la nuit, les guerriers que tu amèneras et nos hommes ne se connaissant pas, pourraient s’entre-tuer. Fais poser à tous tes hommes, avant le combat, un collier d’herbes autour du col, et mettez le feu à tout ce qui peut brûler. Ce ne sera pas difficile, l’ennemi se fera des abris de branchages ; nous aurons aussi des colliers d’herbes et mettrons le feu de notre côté. Puis, que tous les tiens crient : Sigild ! en attaquant. Les nôtres répondront par le même cri.... Pour mettre le feu sûrement, ayez des charbons allumés dans des vases de terre; qu’il y ait au moins un vase par cinq hommes. Si on accepte votre concours, tenez autant que possible un quartier séparé ; là, il ne sera pas difficile de former vos colliers d’herbes, et vous aurez vos feux allumés dont vous pourrez vous servir, comme vous utiliserez aussi les feux de l’ennemi. Mais si par défiance on vous séparait en petites troupes, préparez d’avance vos signaux d’attaque, et au lieu de colliers d’herbes, ayez la jambe droite nue.... Quatorze jours! — J’ai entendu. »

Sigild avait fait entourer le camp d’un certain nombre

de tours de charpente posées sur l’ancien rempart renforcé. Ces tours, dont l’aspect est donné par la figure 6, étaient faites de troncs d’arbres empilés et assemblés à leurs extrémités. Elles formaient saillie sur le rempart. A leur sommet, était disposé un plancher de bois entouré de clayonnages servant de parapet, et on montait sur ce plancher au moyen d’une échelle placée dans l’intérieur de la tour. Le rez-de-chaussée abritait les hommes chargés de la défense des tours et qui veillaient au sommet. S’ils

apercevaient au dehors quelque mouvement suspect, ils devaient donner l’alarme en soufflant dans une corne. Sigild avait fixé le nombre des hommes pour chaque tour à vingt. Deux de ces vingt hommes se tenaient jour et nuit sur la plate-forme. Le jour étant divisé en quatre parties ainsi que la nuit, c’était huit hommes de faction pendant le jour et huit pendant la nuit. Des quatre hommes restants, le premier remplissait les fonctions de chef de la tour; le deuxième veillait aux approvisionnements et à la distribu-

tion des vivres et munitions; le troisième devait se tenir à la disposition du chef pour porter des messages et réclamer des secours au besoin, et le quatrième avait pour mission de réparer les dommages causés aux défenses en cas d’attaque.

L’enceinte mesurant quatre mille cinq cents pas et les tours étant espacées de cent pas, il y avait donc quarantecinq tours, y compris celles plus fortes et plus hautes établies des deux côtés des entrées. Neuf cents hommes suffisaient à leur garde. Sigild avait eu la précaution de faire apporter, dans l’enceinte de l’oppidum, des approvisionnements de bois et de branchages. Par ses soins, les puits avaient été approfondis, un fossé était creusé en dehors des remparts, vers le Nord. Indépendamment des troupeaux paissant habituellement dans le camp, il était entré sur le plateau un grand nombre de bestiaux avec les familles réfugiées. Mais il eût été impossible de taire vivre ce bétail si des provisions de fourrages n’eussent été préparées d’avance. Or, de grosses meules d’herbes étaient disposées le long du rempart ; elles étaient couvertes de joncs.

Entre les tours, la garde des remparts était confiée à un millier d’hommes placés sous la direction de quarantetrois chefs; les deux entrées étaient sous le commandement de guerriers d’une bravoure éprouvée et bien connus de Sigild.

Ces deux mille hommes environ étaient depuis longtemps établis dans le camp et avaient, en partie, exécuté les travaux de défense. Quant à la multitude de réfugiés, on pouvait l’estimer à douze mille âmes, et dans ce nombre, deux mille hommes au moins étaient en état de combattre, pourvus d’armes et habitués aux fatigues.

Sigild avait fait disposer des sortes de halles ou vastes hangars, à la place des huttes primitives tombées de vé-

tusté. Il y avait huit de ces halles; une pour chaque tribu. Devant chacune de ces halles étaient disposés, régulièrement espacés, des foyers circulaires formés de pierres plates et destinés à cuire des aliments. Dès que le soleil parut à l’horizon, au silence qui peu à peu s’était fait sur le plateau, succéda une rumeur confuse. Mais Sigild n’avait pas perdu de temps pendant la nuit. Les ordres étaient donnés à ses fidèles ; huit chefs à cheval, suivis de guerriers, parcoururent la foule des réfugiés et indiquèrent à chaque tribu la place qui lui était assignée d’avance. Soit par lassitude, soit par sentiment du péril, la foule obéit et, vers le milieu du jour, le camp ne présentait plus l’apparence de désordre qu’il montrait la veille au soir. Autour des halles, insuffisantes pour contenir tant de familles, on voyait les hommes dresser des huttes de branchages. Le gros bétail était attaché à des piquets et broutait les herbes qui n’a /aient pas été trop foulées; les moutons étaient parqués, les femmes préparaient les repas du jour; les enfants couraient de tous côtés et semblaient heureux de cette vie nouvelle. Quant aux guerriers, silencieux, ils étaient tous montés sur les remparts et les tours.

Le matin, un brouillard épais remplissait la vallée et les coteaux émergeaient des deux côtés ; sur leurs crêtes n’apparaissait aucune troupe ennemie, et de la vapeur blanchâtre qui masquait le val, nul bruit ne sortait. Les ennemis s’étaient-ils retirés ? Était-ce une fausse alerte ?

A peine si du camp on pouvait distinguer le cours de la rivière sous l’épaisse couche de brume qui la couvrait. Vers la fin du premier quart de jour, Sigild fit sortir une troupe de cent hommes, avec ordre d’explorer le pont, les bords de la rivière et du ruisseau. Si aucun ennemi n’était en vue, elle devait se diriger le long de ce ruisseau et faire une reconnaissance vers le Nord ; elle devait éviter tout engagement. Dix hommes resteraient sur le pont, pour y

accumuler des broussailles et y mettre le feu dès qu’ils apercevraient l’ennemi dans le val. Peu à peu le brouillard se dissipa et au milieu du jour le soleil brilla de tout son éclat sur l’étendue de la vallée. Tout était silencieux, l’air était calme et on voyait au loin des bestiaux oubliés qui paissaient tranquillement. Alors beaucoup de réfugiés voulurent sortir et retourner dans leurs maisons, soit pour y demeurer, soit pour en retirer quelques objets qu’ils n’avaient pu emporter. Sigild doubla les postes des portes avec ordre de ne laisser sortir personne. Il vint à l’une et à l’autre, et essaya de faire comprendre à la multitude que l’ennemi, loin de se retirer, n’attendait qu’une occasion de s’emparer des imprudents qui tenteraient de rentrer chez eux. « Ils sont cachés, disait-il , ils espèrent que vous reprendrez confiance et que vous vous livrerez sans défense, car s’ils en veulent à vos biens, ils en veulent plus encore à vos corps ; ils vous emmèneront pour vous vendre vous, vos femmes et vos enfants, comme esclaves chez des nations d’outre les monts. » Malgré ces propos, l’affluence était grande aux issues, et les guerriers avaient peine à maintenir la multitude, quand arrivèrent à l’entrée orientale une cinquantaine des guerriers envoyés par Sigild en reconnaissance. Ils étaient couverts de sueur et de boue. Interrogés par le Brenn, ils dirent : qu’à environ trois mille pas du camp, vers le Nord, dans les bois, et bien qu’ils marchassent avec précaution, ils s’étaient vus tout à coup entourés d'ennemis •, que beaucoup d’entr’eux avaient été tués ou pris et qu’ils n’avaient du leur salut qu’à la connaissance des localités, en se jetant dans un étroit ravin rempli de broussailles et de troncs d’arbres pourris qui débouchait sur le ruisseau non loin du camp. « Votre chefesttué, dit le Brenn. — Nous ne savons. — Vous l’avez abandonné ! — Nous avions ordre d’éviter tout combat! — Vous n’avez pas perdu vos armes? — Nous avons nos

armes. — Allez-vous reposer. » En un instant les entrées furent libres et la foule retourna silencieuse à ses campements.

Sigild se dirigea alors vers l’extrémité Nord du camp, il regarda longtemps à travers la profondeur des bois, puis il fit venir sur ce point cinq cents hommes armés pris parmi les tribus, en sus de ceux qui étaient à leur poste; il les fit placer en arrière du rempart et leur commanda le silence. Il entra dans chacune des tours élevées de ce côté et parla bas à chacun des chefs. Lorsque tout à coup une clameur s’éleva vers le midi du plateau. Le Brenn montant à cheval, s’y dirigea en toute hâte, mais on lui dit en chemin que le pont était en feu et que les dix guerriers laissés sur ce point remontaient par la porte de l’ouest.

« Vous avez vu l’ennemi, dit Sigild, lorsque les dix guerriers furent devant lui. — Nous l’avons vu, il se dirigeait en troupe nombreuse vers le pont, en cherchant à se dérober derrière les roseaux et les saules. » Sigild prit alors cent hommes parmi ses meilleurs guerriers et les posta sur les rampes du plateau, en avant de la porte de l'Ouest; il leur donna l’ordre d’accumuler dans le chemin creux des broussailles et troncs d’arbres, de se tenir en arrière sur les berges et de ne se servir de leurs arcs et de leurs frondes que quand ils verraient l’ennemi près de la barricade; s’il tentait l’assaut sur ce point en nombre, de rentrer et de garnir les remparts en prêtant appui aux hommes qui avaient charge de les défendre. Mais, à vrai dire, le Brenn ne redoutait pas une attaque sérieuse sur ce front, difficile d’accès. Il pensait que l’ennemi ne tenterait pas un assaut, ayant une rivière à dos, admettant qu’il parvînt à la traverser. Ses soins se portèrent de nouveau vers le Nord. En effet, de ce côté, une faible dépression sépare le camp du plateau voisin qui s’élargit et permet la réunion de troupes nombreuses, avec une retraite assurée

en cas d’insuccès. Puis il venait d’acquérir la certitude que l’ennemi occupait déjà ce large plateau couvert de forêts.

Sigild traversa de nouveau le camp dans toute sa longueur, au pas de son cheval, et jetant de côté et d’autre des paroles encourageantes lorsqu’il rencontrait des regards inquiets. Son calme, sa physionomie ouverte et souriante rassuraient les plus timides. La nuit se faisait au moment où il atteignait les remparts du côté Nord. Le silence continuait à régner dans les bois. L’obscurité étant complète, il fit passer quelques jeunes garçons chargés de bottes de paille et d’herbe sèche par-dessus les remparts, en leur disant de délier ces bottes dans le fossé creusé sur ce point au pied de l’escarpe. Puis à l’aide de perches, qu’on leur tendit, les enfants remontèrent. Sigild permit seulement d’allumer quelques feux bas, masqués par le relief du rempart et on attendit. Le Brenn se promenait en entretenant quelques-uns de ses fidèles à voix basse, et les guerriers debout, autour des feux contenus qui les éclairaient de reflets rouges, n’échangeaient entr’eux que des propos rapides et sourds. Quelquefois perçait un rire, aussitôt étouffé. Les gardes du rempart avaient ordre de veiller soigneusement, et, s’ils apercevaient les ennemis, de ne pousser aucun cri. Ils devaient signaler seulement leur venue à portée de vue des remparts, en jetant des mottes de terre sur les feux. Ils ne devaient point montrer leur tête au-dessus des parapets de clayonnages. La nuit était claire, mais sans lune.

Un des chefs, au milieu du premier quart de la nuit, descendit du chemin de ronde et se dirigea vers le Brenn :

« L’ennemi arrive, dit-il. — Qu’en sais-tu? — J’ai entendu crier des branches mortes. » Sigild monta sur le rempart entouré de plusieurs guerriers. — « A vos postes! dit -il tout bas. » Au même instant des mottes de terre

HISTOIRE D’üNE FORTERESSE.

tombèrent sur les feux en faisant jaillir des milliers d’étincelles.

Sigild et les guetteurs avaient vu des corps blanchâtres qui semblaient ramper en s’approchant de la contrescarpe. Quelques-uns se laissèrent couler dans le fossé et, en se poussant, gravirent l’escarpe; ils atteignirent le clayonnage. N’entendant rien au dedans, ils se retournèrent et prêtèrent la main à d’autres arrivants. Quand ils furent environ une cinquantaine au sommet de l’escarpe, on leur tendit des perches garnies de crochets qu’ils fixèrent au clayonnage ; puis ceux qui étaient restés sur la contrescarpe tirèrent les perches.

Le clayonnage céda et les assaillants se précipitèrent sur le chemin de ronde. Reçus à coup d’épée par les défenseurs, ils roulèrent la plupart jusqu’au fond du fossé. Alors, suivant l’ordre du Brenn, des tisons enflammés furent jetés sur la paille disposée au fond de ce fossé, elle prit feu, et, répandant une vive clarté, permit de voir à cinquante pas environ de la contrescarpe tout un large front d’ennemis. Les frondes et les arcs jetèrent sur eux, du haut des tours, une grêle de pierres et de traits. Beaucoup, parmi les défenseurs, s’apprêtaient à franchir les débris du clayonnage et à descendre l’escarpe pour se précipiter sur l’ennemi ; mais le Brenn les retint en menaçant de mort quiconque sortirait de l’enceinte. La surprise était manquée, il y eut un moment d’hésitation dans les rangs de l’ennemi qui s’éloigna hors de la portée des traits.

Cependant le Brenn fit relever tant bien que mal le clayonnage et doubla les rangs des défenseurs sur le chemin de ronde, tant pour opposer un front plus solide à l’assaillant que pour retenir les hommes du premier rang que l’ennemi chercherait à entraîner dans le fossé. De plus, il fit former entre chaque tour des pelotons d’une vingtaine d’hommes qui devaient se jeter sur les points

faibles et précipiter en bas du rempart les assaillants qui parviendraient à se maintenir sur le chemin de ronde. Puis il envoya à cheval quelques-uns de ses fidèles sur les fronts Est et Ouest pour avoir des nouvelles ou pour aviser en cas qu’il se fît plusieurs attaques simultanées.

Ces mesures étaient prises, lorsqu’on vit en effet les ennemis se rapprocher en nombre du fossé-, poussant un grand cri, ils se précipitèrent à la fois sur l’escarpe. Ils furent durement reçus; le fossé s’emplissait de morts et de blessés, ce qui facilitait le passage aux survenants, d’autant que beaucoup apportaient des fascines. A deux reprises, un des chemins de ronde fut occupé par les assaillants ; mais les pelotons de réserve les attaquaient de face pendant que les hommes des tours , sortant à droite et à gauche, les prenaient en flanc.

Soit que la paille fût mal éteinte, soit que les assiégés jetassent encore des tisons dans le fossé, des fascines s’enflammèrent en brûlant les blessés qui poussaient des cris horribles.

L’attaque faiblissait. Les chefs des assiégeants donnèrent alors le signal de la retraite.

Un certain nombre des assaillants étaient restés vivants au pouvoir des assiégés. Sigild donna ordre de les garder et de ne pas les tuer. Quant aux blessés demeurés en dedans des remparts ils furent égorgés.

Vers le milieu de la nuit, on vit des feux s’allumer dans les bois à mille pas environ du camp. Les assiégés avaient perdu peu d’hommes, mais le fossé était rempli de morts et de blessés ennemis. Ceux-ci poussaient des gémissements qui interrompaient seuls le calme de la nuit.

Sigild veillait; il fit faire bonne garde par. la moitié des guerriers pendant le troisième quart de la nuit, et par l’autre moitié pendant le dernier quart.

Ceux qui ne veillaient pas dormaient autour des feux. Le Brenn, à la fin de l’assaut, avait envoyé des messagers aux chefs des huit tribus pour leur faire savoir l'heureuse issue de ce premier combat.

L’aube blanchissait, quand le Brenn se fit amener les prisonniers. Deux ou trois parmi eux parlaient le langage de la vallée, mais avec une prononciation étrangère.

Vêtus de chausses entourées de bandelettes et d’un sayon fait de laine non teinte, avec une large courroie qui leur servait de ceinture, ils rappelaient certains de ces marchands qui venaient parfois dans le val pour échanger de l’ambre jaune et du cuivre contre du seigle, des fromages, des peaux tannées et de la laine. « Pourquoi venez-vous nous attaquer, dit Sigild. — Nous avons été chassés des contrées que nous habitons depuis très-longtemps, par des hordes venues du Nord. Ces hommes ont tué beaucoup d’entre nous, ont pris nos femmes, ont égorgé nos enfants ; nous nous sommes rassemblés, ceux qui étaient robustes et, passant un large fleuve sur des radeaux, nous avons été devant nous, vers le soleil couchant pour trouver une contrée où nous puissions vivre. On nous a dit, à deux journées d’ici, que ce pays est bon et peut nourrir beaucoup d’hommes-, nous sommes arrivés.

« Quand nos chefs ont vu que vous vous renfermiez dans ce lieu, nous regardant comme des ennemis, ils nous ont dit qu’il fallait d’abord nous rendre maîtres du camp. Nous avons obéi. Nous ne vous faisons que ce qu’on nous a fait. — Pourquoi ne pas nous avoir envoyé quelquesuns d’entre vous demander ce que vous vouliez de nous. — Je ne sais. — Vous vous êtes présentés en ennemis, nous vous recevons comme des ennemis. Combien êtesvous ? — Beaucoup. — Va trouver tes chefs et dis-leur que si à la tombée du jour tous les hommes qu’ils entraînent avec eux n’ont pas quitté le territoire d’Avon, les

prisonniers qui sont ici seront livrés aux supplices. — Je n’irai pas. — Pourquoi ? — Parce que nos chefs ne quitteront pas ce territoire -, tu peux nous faire mourir, car si quelques-uns d’entre vous sont tombés entre nos mains vivants, ils sont destinés à la mort pour venger nos compagnons tués cette nuit. — C’est bon. » Sigild donna ordre de mettre des entraves à ces prisonniers, jusqu’à ce qu’il décidât de leur sort.

Le Brenn tenait beaucoup à ce que l’ennemi s’établît vers le Nord, en face du front faible de l’oppidum. Aussi faisait-il faire incessamment des reconnaissances sur le front Est et Ouest jusqu’à la rivière et jusqu’au delà du ruisseau pour empêcher l’assiégeant de s’établir sur l’un ou l’autre de ces deux côtés. Sigild avait installé sur les rampes escarpées du plateau, en face du pont brûlé, un petit camp gardé par deux cents hommes. Les reconnaissances qu’il multipliait avaient ordre de rapporter au camp des fourrages, les bestiaux égarés qu’on pouvait rencontrer et de n’attaquer que si elles se trouvaient en présence de troupes peu nombreuses.

Mais l’ennemi ne paraissait pas avoir l’intention de livrer un nouvel assaut. Il s’établissait dans les bois, au Nord, sur les rampes des coteaux, à droite et à gauche, laissant entre lui et le camp la rivière et le ruisseau, puis on voyait des partis qui maraudaient dans le val pour faire du fourrage et piller les habitations abandonnées. Il établit de l’autre côté du pont détruit une large palissade renforcée d’abatis de bois, et en deux jours un pont flottant sur la rivière, formé de troncs d’arbres attachés entre eux et maintenus par une sorte d’estacade faite d’éperons de bois fichés dans le lit et inclinés vers l’amont.

Il était évident que l’assiégeant n’était pas pressé, qu’il vivait aux dépens des provisions laissées dans la vallée., et voulait réduire l’assiégé par famine.

En effet, les habitants du val d’Avon n’avaient pu apporter avec eux que peu de vivres, ils avaient leurs bestiaux-, mais ceux-ci mal nourris, entassés, mouraient en grand nombre -, les vaches ne donnaient plus de lait et d’ailleurs le fourrage approvisionné diminuait rapidement.

Le sixième jour de l’investissement, les chefs des tribus proposèrent au Brenn de faire une trouée dans la ligne des ennemis pendant que les hommes conservaient encore toute leur vigueur, et de ne pas attendre que les vivres vinssent à manquer totalement pour se mettre à la merci des étrangers. Bien entendu, le Brenn repoussa cet avis en déclarant que le jour de la délivrance viendrait, qu’il fallait patienter. Cependant il lui importait beaucoup que l’ennemi resserrât sa ligne du côté du Nord. Aussi fit-il un soir, à la tombée du jour, assembler deux troupes, l’une à la porte de l’Est, l’autre à la por:e de l’Ouest. Il avait remarqué que l’ennemi préparait les repas le matin, avant le milieu du jour, et le soir au coucher du soleil. Après le repas du soir, on entendait des chants et des cris.

Le moment venu, il divisa chacune de ses deux troupes en deux. Les deux premières moitiés devaient se diriger le long des remparts et marcher parallèlement jusqu’aux bois-, là, elles se jetteraient sur les deux flancs des postes avancés de l’assiégeant ; elles ne devaient pas prolonger leur attaque, mais se retirer précipitamment au saillant Nord de l’oppidum. Une issue serait ouverte sur ce point. Pendant ce temps, les deux autres moitiés se réuniraient munies de pieux devant ce saillant où, à l’aide de ces estaques, elles feraient une avancée (fig. 7), puis se retireraient à cent pas à droite et à gauche.

Les hommes de garde du front Nord avaient ordre d’ouvrir une tranchée de vingt pas de largeur dans le rempart, de jeter des fascines et des mottes de gazon dans le

fossé, et de préparer des clayonnages pour fermer cette coupure instantanément.

Les deux premières troupes s’avancèrent donc en silence-, celle du côté de l'Ouest sortit plus tôt que celle de l’Est, afin d’arriver en même temps sur les flancs de l’ennemi. Les deux autres troupes les précédèrent et se postant à la pointe Nord de l’oppidum, enfoncèrent leurs pieux suivant les instructions données, puis se retirèrent à droite et à gauche. Il tombait une pluie fine d’automne et le ter-

rain était glissant. Il fallut un temps assez long pour que les deux troupes pussent se trouver en vue du campement ennemi. L’assiégeant n’avait pas de postes avancés, mais les troupes, campées en face de l’oppidum et à six cents pas environ de celui-ci, étaient retranchées derrière des abatis d’arbres ; ce retranchement présentait un front étendu. On voyait les hommes autour des feux:, ils parlaient haut, chantaient et buvaient le cidre et l’hydromel qu’ils avaient trouvés en abondance dans les maisons de la vallée. On ne pouvait tenter d’attaquer ce front ; il fallait le déborder

Les deux troupes s’éloignèrent donc de plus en plus l’une de l’autre et avancèrent avec les plus grandes difficultés dans les fondrières, sous bois, craignant à chaque instant d’être vues par l’ennemi. Celle qui manœuvrait sur la droite arriva enfin à l’extrémité du front, se cacha et attendit le signal que devait donner celle de gauche en soufflant dans une corne; car le Brenn avait supputé que le détachement de droite serait arrivé à l’extrémité du front avant le détachement de gauche.

Cependant le temps s’écoulait, et Sigild, qui s’était avancé avec quelques guerriers à cheval sur la lisière du bois, n’entendait rien. Il envoya deux de ses guerriers à la recherche des deux troupes ; ceux-ci ne pouvaient cheminer sous bois que très-difficilement et les feux de l’ennemi qu’ils apercevaient de loin à travers les arbres ne faisaient que rendre leur marche plus pénible, en les empêchant de distinguer le terrain sur lequel marchaient leurs montures. Le front sur la droite de l’ennemi, du côté de la rivière, formait une courbe allongée et la troupe de gauche avançait toujours parallèlement à ce front sans trouver un point d’attaque.

Le milieu de la nuit était passé quand cette troupe se vit enfin devant une coupure laissée dans les abatis; mais cette coupure formait un rentrant qui rendait l’attaque fort chanceuse. La troupe attendit que le silence se fît dans le camp. Les feux, irrégulièrement entretenus, jetaient çà et là des clartés vacillantes et les ombres qui passaient devant les brasiers devenaient de plus en plus rares.

Alors l’un des guerriers envoyés par Sigild arrivait; il jugea qu’on ne devait pas différer l’attaque sur ce point et qu’il fallait surprendre l’ennemi pendant le premier sommeil.

Un des hommes donna le signal convenu et la troupe se précipita dans la coupure, égorgeant tout ce qu’elle

trouvait devant elle, en poussant des cris terribles, éparpillant les feux et formant le coin, de manière à ne pas se laisser déborder. Elle n’alla pas bien loin, car aux cris des assaillants et des blessés, on vit de tous côtés les hommes se lever et se diriger à la hâte vers le point d’attaque. La petite troupe se concentra alors, et ayant de l’avance, se mit à fuir vers l’oppidum en suivant la lisière du bois le long des berges escarpées de la rivière. On entendait alors vers la gauche de l’ennemi une longue clameur ; l’attaque se faisait aussi de ce côté.

Soit que l’ennemi, lancé à la poursuite de la troupe de gauche, débordât cette troupe, soit que ce détachement s’égarât dans la nuit, il ne put regagner assez tôt le point culminant du plateau et continua de longer la rivière.

Quant à la troupe de droite, moins éloignée de l’oppidum, dès qu’elle se vit sur les bras une masse d’ennemis, elle se retira en bon ordre et s’en vint droit à la pointe des retranchements ainsi qu’il avait été convenu, vivement poursuivie par la foule des assiégeants. En même temps arrivait sur ce terrain, la plupart de ceux des ennemis qui s’étaient mis à la poursuite du détachement de gauche.

Le Brenn avait prévu le cas où l’attaque qu’il avait combinée ne réussirait pas de point en point. Malgré l’obscurité, il vit que ses gens ne précédaient pas, ainsi que cela eût dû être, les guerriers ennemis qui se présentaient sur sa gauche, il rentra donc à la hâte dans l’ouvrage de pieux qu’il avait fait faire et donna l'ordre d’allumer des feux de paille.

Les deux détachements embusqués, à droite et à gauche en dehors du rempart, avaient ordre de n’attaquer qu’à un signal convenu. Arrivèrent donc simultanément à la barrière de pieux la troupe des fugitifs de droite, les ennemis qui les poursuivaient l’épée dans les reins et ceux qui cherchaient la troupe égarée de gauche.

Beaucoup entrèrent pêle-mêle dans l’espace triangulaire formé par ces pieux. Il y eut là une mêlée indescriptible ; les gens qui défendaient le clayonnage remparant la coupure, n’osaient ouvrir des issues à leurs frères d’armes qu’ils voyaient aux mains avec l’ennemi. Le Brenn frappait au milieu de cette foule en essayant de rallier ses hommes. Il put se faire jour jusqu’au clayonnage auquel il s’adossa, et son exemple encourageant les guerriers de la troupe de droite, on tint tête à l’ennemi dont le nombre cependant allait sans cesse grossissant. Quelques instants encore et on allait être culbuté par la multitude des assaillants-, les derniers arrivés poussaient ceux qui étaient devant eux; le clayonnage et les guerriers qui le défendaient eussent été entraînés par le flot. Le Brenn avec sa longue épée faisait autour de lui un cercle de cadavres et de blessés. Criant alors par-dessus le clayonnage de donner le signal, le son des trompes domina les hurlements des combattants. Il y eut parmi les ennemis comme un mouvement d’hésitation, puis se massant en cohue compacte, ils se précipitèrent sur la coupure qui céda comme devant un torrent.

Au même moment, on entendit sur les deux flancs de l’ennemi de grands cris; les deux troupes embusquées attaquaient cette colonne confuse à l’extérieur du rempart....

Ce ne fut qu’au petit jour que le combat cessa. Les ennemis qui avaient pu pénétrer dans l’oppidum étaient tués ou pris. Le triangle de pieux bouleversés était rempli de cadavres de part et d’autre. L’ennemi déconcerté par ces deux attaques simultanées de flanc, se voyant coupé, ne pouvait plus, pendant l’obscurité, combiner un assaut. Il se retira. Toutefois ceux qui avaient été pris dans l’ouvrage avancé et à la coupure de l’oppidum, défendirent chèrement leur vie, et les prisonniers qui furent poussés devant le Brenn étaient tous plus ou moins grièvement blessés.

HISTOl RE D’UNE FORTERESSE.

Sigild était couvert de sang et de boue, son grand cheval noir avait été tué dans la dernière mêlée et lui-même foulé aux pieds.

Il monta sur la tour la plus voisine et vit que l’ennemi se tenait à peu de distance ; il établissait une contrevallation d’abatis à trois cents pas de l’oppidum. Son attitude était menaçante, on pouvait craindre qu’il ne méditât une nouvelle attaque. Le Brenn fit donc au plus tôt réparer la coupure et renforcer les parapets de clayonnages par des pieux solides espacés de deux pieds environ. De plus, il fit creuser un second fossé avec retranchement suivant une ligne concave, en dedans du saillant Nord de l’oppidum. Ce retranchement ne pouvait être aperçu du dehors. Il ménagea une issue à chaque extrémité appuyée à une tour. Le but était atteint, l’ennemi se concentrait devant le saillant faible de l’oppidum et se rapprochait. Toutefois les défenseurs ne comprenant pas les motifs qui avaient engagé le Brenn à tenter cette aventureuse sortie de la nuit précédente, hochaient la tête et paraissaient soucieux. Si on avait tué à l’ennemi de deux à trois cents hommes, on en avait perdu presque autant.

Celles d’entre les femmes dont les époux étaient morts remplissaient le camp de leurs gémissements. Sigild devait cependant inspirer la confiance à ses frères d’armes jusqu’au dénoûment préparé par lui. Il rassembla les chefs des tribus : « Vous voyez bien, leur dit-il, que nous ne pouvons faire une trouée dans ces lignes qui enserrent le camp. L’ennemi est très-nombreux, audacieux, ne se laisse pas déconcerter. D’ailleurs, abandonnerions-nous ici des vieillards, des femmes et des enfants qui deviendraient sa proie!.... A coup sûr, en supposant qu’une troupe de guerriers hardis pût passer à travers tant d’ennemis, ni les femmes, ni les vieillards, ni les enfants ne les pourraient suivre. Si j’ai fait faire une sortie la nuit dernière, c’est que

j’entends obliger l’ennemi à concentrer toutes ses forces vers le Nord, ce qu’il fera d’autant plus volontiers que c’est le point le plus faible de la défense. Quand nous l’aurons ainsi attiré de ce côté, que nous l’aurons forcé de dégarnir les coteaux de la vallée, nous descendrons une nuit noire dans le val, nous passerons la rivière sur un pont que je ferai préparer et que cinquante hommes pourront établir en peu de temps, et nous fuirons vers le fleuve.... quand nous saurons que nous n’avons plus en vivres que ce que nous pourrons emporter. Des amis, que j’ai fait prévenir, nous guideront chez des tribus voisines, de notre race, et qui nous accueilleront avec joie parce qu’elles manquent de bras pour cultiver de grandes terres qu’elles possèdent.... Ainsi rassurez les tribus, les guerriers : tout est prévu. Mais pour la réussite de ce plan, il faut que nous ne laissions nulle trêve à l’ennemi, tant que nous demeurerons ici. »

A défaut de meilleures raisons, les chefs des tribus parurent ajouter foi aux paroles de Sigild. L’air confiant de celui-ci, sa bonne mine, l’activité qu’il déployait, le soin avec lequel il s’enquérait de toutes choses, lui attiraient toujours la sympathie des malheureux assiégés.

Ainsi qu’il l’avait annoncé, dans le petit camp situé audessus du pont brûlé, il fit établir des radeaux légers qui pouvaient être attachés rapidement les uns aux autres. Il allait voir le travail et paraissait y attacher une grande importance. Il donna l’ordre d’égorger les prisonniers gravement blessés ; quand aux autres pris dans la dernière affaire, on leur donna une nourriture abondante. Enfermes dans une sorte de fosse entourée de pieux, ils ne pouvaient voir ce qui se passait dans le camp. Bien gardés le jour, il les faisait à peine surveiller la nuit, pensant que plusieurs parviendraient à s’échapper et qu’ils feraient croire à l’ennemi que les vivres ne manquaient pas. C’est aussi ce qui

DO

arriva. Une nuit, trois des plus robustes parmi les prisonniers parvinrent à sortir de la fosse, à se glisser le long des remparts et à regagner le camp des assiégeants. Alors Sigild fit tuer les autres.

Des hommes qui n’étaient point préposés à la garde des remparts, Le Brenn avait composé quatre corps de trois à cinq cents hommes chacun, et à certains moments du jour et de la nuit, il faisait sortir ces hommes par l’une ou l’autre porte, avec la mission d’inquiéter l’un des deux côtés du campement ennemi ou les deux à la fois. On ne perdait pas grand monde de part et d’autre, dans ces escarmouches, qui n’avaient d’autre résultat que de tenir sans cesse l’assiégeant en haleine, de le fatiguer et de l’obliger à se concentrer. Aussi était-il visible que l’ennemi préparait un assaut général. On le voyait amonceler des fascines, couper de longues perches, disposer des mantelets d’osier.

Le matin du quatorzième jour du siège, sur les coteaux environnants, à peine voyait-on quelques partis clair-semés et, dans le Val, la palissade établie en face du pont détruit ainsi que le pont de radeaux étaient seuls occupés encore par des troupes nombreuses. « Il est certain, dit Sigild aux chefs des tribus, que l’assiégeant se dispose à nous assaillir. Il faut que nous repoussions vigoureusement cet assaut et alors nous profiterons de la lassitude et du désordre de l’ennemi pour exécuter notre projet de fuite. » Les préparatifs de l’assiégeant paraissaient formidables et il régnait dans le camp, en face du saillant Nord de l’oppidum, une grande activité. De son côté, Sigild ne négligeait rien pour repousser un assaut, bien qu’il comptât sur l’arrivée de la troupe de secours dans la soirée. Il fit approvisionner les tours de pierres et de traits-, sur les remparts, il faisait consolider les clayonnages et multiplier les plans inclinés pour y accéder facilement.

De part et d’autre, on se préparait à une lutte décisive.

Le retranchement établi en arrière du saillant était bien muni, et le Brenn exerçait ses hommes à sortir en masse par les deux issues extrêmes ménagées dans ce retranchement pour prendre l’assaillant en flanc.

Toutefois cette journée se passa sans combat. Le soleil couché, le Brenn monta sur une des tours et interrogea l’horizon. Ses fidèles croyaient qu’il examinait les mouvements de l'ennemi; il attendait le signal de Tomar. La nuit s’écoula, nul signal n’apparut.

Sans rien laisser paraître des graves inquiétudes qui l’assaillirent pendant cette longue nuit, le Brenn, dès le lever du soleil, disposa ses guerriers aux points qu’il supposait devoir être attaqués.

L’ennemi se massait en deux grosses troupes à trois cents pas de l’oppidum; il avait amassé une prodigieuse quantité de fascines devant lui, des poutres et des claies. Le soleil était déjà élevé au-dessus de l’horizon quand il se mit en mouvement. En avant, s’avançait un front de guerriers couverts par des mantelets d’osier qui les préservaient des traits et des pierres.

Ainsi atteignirent-ils la contrescarpe du fossé, en dépit des projectiles des tours. Là, ils affermirent ces claies, et peu à peu derrière elles vinrent se poster beaucoup d’ennemis portant des fascines. Puis, par-dessus ce manteau , ils jetèrent dans le fossé un grand nombre de ces fascines. Quand ils jugèrent que celles-ci étaient en quantité suffisante, ils lancèrent dessus des brandons enflammés.

Les assiégés ne pouvaient opposer à ce genre d’attaque aucun obstacle. Ils lançaient force traits et pierres sur les assaillants, mais ils n’en blessaient qu’un petit nombre et d’ailleurs ceux-ci ne semblaient pas se préoccuper de ces projectiles. Le vent venait du N. O. Bientôt les lascines s’enflammèrent et la fumée, les étincelles aveuglaient les

défenseurs. Trois des tours prirent feu ainsi que les clayonnages des remparts.

Sigild, froid, calme, avait fait retirer ses hommes derrière le second retranchement. « L’ennemi, disait-il, ne pourra passer que quand tout sera consumé, ce sera long; laissez-le s’établir sur le rempart et crier victoire. C’est alors que nous agirons. » En effet ces bois verts brûlaient mal et donnaient beaucoup de fumée ; les assiégés apportaient des broussailles et des débris de bois sur les fascines incandescentes pour entretenir le feu, eela ne finissait pas. L’ennemi s’impatientait, l’assiégé prenait la chose gaiement. Vers le milieu de la seconde moitié du jour, cependant, le feu s’éligenit sur quelques points; jetant de la terre et des troncs d’arbres dans les fossés, sans apercevoir nul défenseur, l’assiégeant crut que les remparts, intenables, étaient abandonnés. Poussant des cris, il se précipita sur les escarpes, franchit les clayonnages à demi consumés, et, ne trouvant aucune résistance, il descendit en masse compacte dans le camp (fig. 8). Là il fut reçu tout à coup par une pluie de traits et de pierres ; sans hésitation cependant, il se rua sur le retranchement qui ne présentait qu'un faible relief et un fossé peu profond, pensant l’emporter facilement.

Mais ce retranchement était solide, des pieux épais et aiguisés le garnissaient. Les assaillants se poussant, s’aidant les uns des autres, attaquaient sa crête ; ils étaient reçus à coup d’épée et de piques et retombaient mourants sur leurs camarades ; d’autres les remplaçaient. On marchait sur les corps des blessés qui peu à peu comblaient le vide du fossé sur quelques points. Plusieurs parmi les ennemis étaient parvenus à se jeter au milieu des défenseurs et ouvraient de longues trouées dans lesquelles aussitôt s’élancaient des braves. Le front profond qu’avait établi le Brenn derrière le retranchement était entamé; c’est

alors qu’il démasqua les deux issues extrêmes en faisant sortir par chacune d’elles les deux troupes de guerriers choisis. Ceux-ci longeant le rempart abandonné, tombèrent sur le flot épais des assaillants. A peine avaient-ils assez de place pour se mouvoir, tant la foule était serrée, tant elle' se pressait contre le retranchement. Les deux troupes fauchaient devant elles pour se faire jour et avancer. Mais il arrivait toujours des ennemis et la place conquise était

aussitôt remplie par les nouveaux venus, qui, sans se préoccuper de ces attaques sur leurs flancs, se pressaient au centre avec acharnement.

Le fossé était comblé avec les morts, et les fascines sur une longueur de cent pieds, les pieux ébranlés, garantissaient à peine les défenseurs. Au bruit de l’assaut, beaucoup de femmes étaient accourues. On les voyait, les bras nus, élever des pierres au-dessus de leurs têtes et les jeter, en poussant des cris rauques, contre la poitrine des assail-

lants ; ou bien, armées de ces pilons de bois qui servent à broyer les herbes et la viande dans des pierres creuses pour les repas, achever les blessés tombés en dedans du retranchement. Une clameur s’éleva, la cohue des assaillants s’ouvrit et cent hommes s’avancèrent au pas portant un énorme tronc d’arbre sur leurs épaules, entourés de guerriers armés de haches. Cette colonne, renversant tout sur son passage, amis et ennemis, fît une large voie dans le retranchement, toute semée de morts et de blessés. La poutre était déjà plus qu’à moitié engagée à l’intérieur de la défense, quand les femmes accoururent et se précipitant comme des louves sur les flancs de la colonne, passaient entre les guerriers, s’accrochaient aux jambes des porteurs. L’énorme poutre vacilla, obliqua et entraîna dans sa chute assaillants et défenseurs, pris sous son poids. Sigild, profitant du désordre, s’élança alors sur la brèche, suivi par une troupe de guerriers qu’il avait, non sans peine, tenus en réserve. A son tour, il se fraya un chemin au centre de la cohue des assaillants. Voyant ce mouvement, les guerriers qui étaient sortis aux deux extrémités du retranchement intérieur redoublèrent d’efforts. D’autres se jetèrent sur le chemin de ronde par les issues latérales de ce retranchement et précipitaient les ennemis en dedans ou en dehors du rempart. Ceux-ci, resserrés dans cet espace étroit, entamés au centre, ne pouvaient faire usage de leurs armes. Quelques-uns tombaient et étaient étouffés. Ceux qui étaient sur la partie saillante du rempart tournaient le dos et fuyaient au milieu des arrivants qui, ne voyant pas ce qui se passait derrière le rempart, voulaient les forcer de retourner au combat.

La confusion se mettait parmi cette foule qui, n’écoutant plus la voix des chefs, continuait à s’accumuler dans le fossé, sur les escarpes et le chemin de ronde en si grande presse qu’elle ne pouvait agir que par sa masse, et se pré-

sentait aux coups sans pouvoir se défendre. La plupart jetaient leurs boucliers qui gênaient leurs mouvements.

Sigild avançait toujours, et tous les guerriers qui ne défendaient pas le retranchement formaient derrière lui une colonne de plus en plus épaisse; sitôt qu’ils étaient en dehors du retranchement ces guerriers se tournaient le dos et se jetaient sur la masse des assaillants séparés en deux foules. Ces hommes, pris comme dans deux tenailles par les guerriers de Sigild et ceux venant des issues extrêmes du retranchement, étaient égorgés sans combattre.

Les chefs ennemis faisaient en vain sonner la retraite. Tous les assaillants qui étaient accumulés entre le rempart et le retranchement ne pouvaient ni avancer ni reculer. Bien peu parvinrent à rejoindre leurs compagnons.

Les défenseurs ne s’arrêtèrent que par lassitude ; ce n’était plus un combat, mais un massacre.

Bien que les guerriers d’Avon eussent perdu beaucoup des leurs, l’issue de cette action les avait enivrés; ils voulaient profiter du désarroi de l’ennemi pour sortir de l’oppidum et se jeter sur lui. Sigild dut, par les plus redoutables serments, leur jurer que la vengeance serait d’autant plus éclatante qu’ils sauraient attendre.

Il leur dit, d’ailleurs, que l’ennemi était très-nombreux et que la perte qu’il venait de faire ne l’avait pas affaibli au point de le rendre méprisable; qu’il brûlait de prendre une revanche, et que l’attaquer dans son camp c’était h lui offrir assurée. Il fallut toutefois faire intervenir l’autorité des chefs des tribus, des Druides pour contenir les guerriers dans l’oppidum.

La nuit s’étendit sur cet étroit champ de bataille, cou vert de cadavres et de blessés. Le Brenn fit reprendre possession des remparts, réparer à la hâte les clayonnages, égorger tous les blessés ennemis et transporter les siens au milieu du camp où ils turent confiés aux femmes; alors il

monta au sommet d’une des tours non brûlées de ce front, espérant apercevoir le signal de Tomar. Mais la nuit était brumeuse et à peine distinguait-on les feux de l’ennemi à trois ou quatre cents pas.

Évidemment Tomar n’allumerait pas son feu, ou s’il l’allumait il était impossible de le voir à travers la brume.

Les guerriers, après cette rude journée, glacés par ce brouillard d’automne, s’endormaient près des brasiers. Aux cris de victoire succédait un silence de mort, interrompu seulement par les gémissements de quelques blessés oubliés.

Le Brenn songeait s’il ne serait pas sage de suivre le plan qu’il avait tracé aux chefs des tribus : de quitter le camp avant le jour en passant la rivière sur des radeaux réunis, sans attendre que l’ennemi eût pu combiner un nouvel assaut.... Les vivres manqueraient certainement bientôt.... Mais comment faire mouvoir cette foule. Il fallait laisser quelque repos à ses guerriers. « Encore un jour, se dit-il, et si je n’ai pas de nouvelles de Tomar, j’aviserai. Puis il sortit, fit poster sur le point attaqué des guerriers qui, ayant gardé les remparts non entamés pendant l’assaut et n’ayant pas combattu, formaient une troupe fraîche de quelques centaines d’hommes. Des femmes même montèrent sur les tours. Il recommanda à tous ces défenseurs de pousser des cris s’ils voyaient l’ennemi s’approcher des remparts, afin de réveiller les guerriers endormis. Il envoya plusieurs de ses fidèles sur les autres fronts du camp en leur recommandant de surveiller les approches, de faire sortir quelques hommes par les portes pour reconnaître s’il ne se passait rien au dehors, d’allumer des feux à distance des remparts, afin d’éclairer les abords. Il se dirigea vers l’extrémité sud de l’oppidum, vit que le petit camp, au-dessus du pont détruit était gardé ; mais reconnut aussi,

à travers le brouillard, les feux de l’ennemi dans le val en face de ce pont.

On était au milieu de la nuit, Sigild, accablé de fatigue, revint vers le Nord et se retira sous une des tours. Quelques-uns des siens devaient veiller au dehors, autour d’un grand feu....

Le Brenn dormait, lorsqu’une main appuyée sur son épaule le réveilla. A la lueur d’un tortil de résine, il vit Tomar debout près de lui.... « C’est bien toi, Tomar? ditil, croyant rêver. — C’est moi. — Seul? — Seul ici; les guerriers sont là bas; le brouillard rendait le signal inutile, je suis venu. — On t’a vu ? — Tes guerriers dorment, personne ne m’a reconnu ; une femme m’a dit que tu étais ici. — Pourquoi un jour de retard? — Ditovix a réuni mille guerriers. — Ah ! — Ditovix est avec eux. » Un nuage passa sur le front du Brenn. « C’est un brave frère, dit-il, après une pause. Tu sais que nous avons été attaqués hier? — Je le sais, j’ai vu le champ des morts. L’ennemi est nombreux, il ne saurait retourner sur ses pas, il attaquera encore demain, il veut en finir. — Alors? — Alors Ditovix doit se jeter sur lui, avant le milieu du jour, quand il le saura engagé. — Eh bien? — Si je ne retourne pas près de Ditovix, ou si tu ne lui lais passer aucun avis, il attaquera. — Reste donc avec nous.... Tu es certain eue nous serons assaillis au jour? — J’ai longé le camp ennemi; on prépare un nouvel assaut et des guerriers passent le long de la rivière pour attaquer aussi du côté de l’Ouest.

Il n’y avait pas un instant à perdre. Sigild réunit ses fidèles et leur annonça qu’il fallait faire un dernier effort ; que l’ennemi, harcelé sur ses derrières par des tribus voisines, devait s’emparer de l’oppidum ce jour même, ou périr. Il présenta Tomar comme ayant passé la veille dans le camp des assiégeants et s’étant mis au fait de la situation.

Personne ne doutait de la véracité de Tomar qui, loin de se vanter, jamais ne disait le quart de ce qu’il savait.

Sigild ne disposait guère, à la suite des divers assauts, que de trois mille hommes en état de combattre, en défalquant le poste placé en face du pont brûlé. Il divisa son monde en trois troupes : l’une de douze cents hommes environ, pour défendre les remparts du Nord, la seconde de huit cents hommes postés sur le rempart de l'Ouest, et la troisième de mille hommes qu’il retint au milieu de l’oppidum sous son commandement direct.

Sur les autres parties du périmètre de l’oppidum, il fit placer des hommes qui n’avaient point l’habitude de combattre, dépourvus d’armes, mais en état cependant d’opposer une certaine résistance si l’ennemi se présentait. Des femmes furent postées dans les tours en dehors des points d’attaque présumés. Elles n’avaient autre chose à faire que de jeter des pierres sur les assaillants.

Le jour tardait à paraître tant le ciel était chargé de vapeurs, cependant les guerriers, encouragés par les paroles du Brenn, par leurs succès de la veille, attendaient l’ennemi, pleins d’ardeur. Les Druides, informés par Sigild de la venue d’un secours, parcouraient le camp en annonçant que le jour de la délivrance était arrivé, que les âmes des guerriers qui succomberaient étaient assurées des plus brillantes destinées. Les Druidesses, échevelées, attachaient des branchages sacrés aux clayonnages des remparts.

On voyait distinctement alors un corps de deux mille ennemis environ, adossé à la rivière, en face le front occidental de l’oppidum. Vers la fin du premier quart du jour, cette troupe gravit l’escarpement et s’arrêta à portée de trait. Puis, s’étant divisée en huit groupes, chacun d’eux se dirigea muni de fascines vers une des tours. Les assaillants furent accueillis par une grêle de flèches et de pierres. Ils avancèrent néanmoins sans hésitation et accu-

mulèrent les fascines au pied des tours. Ce n’était pas sans perdre beaucoup des leurs, car les assiégés leur jetaient de gros cailloux et des troncs d’arbres par-dessus les parapets.

Plusieurs fois les assaillants tentèrent de mettre le feu aux fascines; mais les bois étaient humides et les défenseurs jetaient des paniers de terre mouillée sur la flamme quand elle commençait à jaillir.

L’assaut du côté de l’Ouest durait depuis quelque temps, quand un grand nombre d’ennemis se jeta sur h saillant du Nord, dont les tours étaient en partie détruites.

Comme la veille, il se ruait en masse tellement compacte contre ce saillant qu’il ne pouvait tarder à faire une trouée.

Sigild fit alors sortir cinq cents hommes par la porte de l’Est, afin de prendre en flanc la colonne d’assaut, pendant qu’il se dirigeait avec les cinq cents autres guerriers de réserve droit au saillant. Déjà, lorsqu’il arriva sur ce point, l’ennemi était en dedans du rempart et les siens abrités derrière le retranchement.

En voyant les monceaux de cadavres qui étaient restés dans cet espace, l’ennemi sembla redoubler de fureur et débordait comme un flot par une large issue. Croyant enfin être maître de l’oppidum, il se jeta en désordre sur la troupe conduite par Sigild. Celle-ci, disposée en croissant, formait comme un second retranchement, contre lequel se heurtaient les assaillants, sans pouvoir l’entamer.

Arrivaient sur le flanc gauche de la cohue des assiégeants les cinq cents hommes sortis par la porte de l’Est, quand une immense clameur s’éleva du camp de l’ennemi.

Des cavaliers couraient, bride abattue, vers l'oppidum.

Le flot des assaillants hésitait. Attaqués sur leur flanc, à peine s’ils résistaient, et un mouvement de retraite désordonnée s’accusait de plus en plus.

Ceux qui avaient franchi le rempart, ne se voyant plus

soutenus, ou poussés plutôt par de nouveaux arrivants, regardaient derrière eux et ne tardaient pas à fuir vers le bois.

Sigild comprit que Ditovix attaquait : alors rassemblant ses guerriers, faisant appeler tous les hommes répandus sur les défenses, il forma une épaisse colonne et passant sur le ventre des assaillants qui se trouvaient entre lui et le rempart, il le franchit, se réunit aux guerriers déjà sortis : « Maintenant, cria-t-il, en avant, l’ennemi est à nous, que pas un ne retourne dans son pays. »

Les malheureux assiégeants, pris entre les guerriers de Ditovix et ceux conduits par Sigild, bien qu’ils fussent deux fois plus nombreux que n’étaient ces deux corps réunis, affolés, ne songeaient plus à se défendre et se portaient tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, trouvant partout la mort.

Beaucoup essayaient de fuir vers la rivière ou le ruisseau; mais Tomar, qui était resté dans l’oppidum, sur l’avis que lui avait donné Sigild, envoyait les guerriers postés sur les remparts à leur poursuite.

Les assaillants, sur le front de l’Ouest, voyant le désordre qui régnait parmi les leurs sur le plateau, étaient descendus vers les berges. De ce côté, des guerriers sortirent en foule par la porte occidentale, rompirent le pont de radeaux et se jetèrent sur l’ennemi acculé à la rivière.

Ceux, parmi les assiégeants, qui ne trouvèrent pas la mort pendant cette journée, errants, traqués, périrent de faim ou de froid.

On avait cependant un millier de prisonniers, entre autres ceux qui gardaient la palissade dans le Val. Ils furent égorgés, dans le Némède, devant les Druides et les Druidesses. La plupart des morts furent jetés dans la rivière, et pendant plusieurs jours les riverains du fleuve trouvèrent des cadavres arrêtés au milieu des roseaux.

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