SORTIE DE NUIT
l’attaque
d’une des places d’armes de l’assiégeant
et lui, sortant avec quatre cents hommes, continuerait l’offensive, si elle avait chance de réussir ou protégerait la retraite. Ses hommes étaient armés de piques, de couteaux de brèche, de grenades et de pistolets.
L’assiégeant avait sur ce point douze à quinze cents hommes pour protéger les travailleurs.
La première troupe des gens de la ville se porta résolument sur l’ouvrage commencé, le prenant sur son flan" droit, jetant des grenades dans les tranchées, bouleversant les gabions et les fascines. Elle eut bientôt sur les bras tous les Allemands postés sur ce point; mais sachant qu’elle allait être immédiatement secourue, elle tint ferme au milieu de la place d’armes, se servant de tout obstacle pour se retrancher. Ce combat n’était éclairé que par quelques feux de bivacs assez éloignés et par les explosions des grenades. Tous les gens de la ville, pour se reconnaître, avaient mis des chemises par-dessus leur buffle ou leur pourpoint. Arriva bientôt du côté de l’Est la seconde troupe qui mit ainsi une partie des assiégeants entre deux attaques. Ceux-ci se retirèrent, et se ralliant à cent pas environ en arrière de la place d’armes, ils attaquèrent à leur tour les gens de la ville par les deux flancs ; le combat recommença avec acharnement, les Français ne voulant pas abandonner la place. Ils eussent cependant fini par être écrasés sous le nombre, si Rincourt ne fût survenu au milieu de la mêlée avec sa réserve de quatre cents hommes (fig. 63). Il se jeta sur un des flancs de la troupe nombreuse des Allemands, sans pousser un cri. Ceux-ci perdirent alors la tête et commencèrent à se mettre au retour assez vivement. Bientôt, malgré les officiers, la débandade fut complète et les fuyards s’en allèrent jeter l’alarme dans les postes voisins et jusqu'au camp, prétendant qu’ils étaient surpris par un nombreux corps de se-
cours.
Galas ne savait trop si ce n’était là qu’une sortie combinée ou si quelque corps de secours n’était pas passé entre ses lignes et la place. Réunissant tout le monde qu’il avait sous la main, faisant monter à cheval deux ou trois cents cavaliers, il se dirigea vers les ouvrages abandonnés. Rincourt ne l’avait pas attendu, après avoir gâté la tranchée sur une longueur de cent pas, dispersé les gabions, mis le feu à des tas de fascines, encloué deux canons que l’ennemi avait abandonnés, crevé des tonneaux de munitions, enlevé les outils des pionniers, il avait battu en retraite avec son monde.
Cette sortie lui avait fait perdre une cinquantaine d’hommes; il ramenait ses blessés.
Quand survint Galas, il n’y avait plus dans les ouvrages, que les morts des deux partis et quelques blessés. Dans sa colère, il brisa sa canne sur le dos des premiers soldats qu’il trouva sous sa main, les traitant de lâches, de traîtres et menaçant de faire décimer toute la troupe chargée de la garde de la tranchée. Le désordre ne pouvait être réparé en quelques heures de nuit. On ne se reconnaissait plus au milieu de ces gabions dispersés, de ces tranchées comblées sur quelques points, et quand le jour parut, de la tenaille, les assiégés envoyèrent trois ou quatre volées de boulets, au milieu de cette troupe confuse qui recula dès lors jusqu’à la première place d’armes.
Pour surcroît de mécompte, vers dix heures du matin, un message envoyé de Saint-Jean-de-Losne apprit au général des Impériaux que cette bicoque résistait, que les sorties continuelles de la garnison fatiguaient les troupes, que le siège serait plus long qu’on ne le croyait d’abord et qu’enfin sa présence serait nécessaire pour diriger l’atta- . que et tenir tête au comte de Rantzau enfermé dans la ville.
La possession de Saint-Jean-de-Losne que Galas croyait
déjà entre les mains de ses troupes, importait plus encore aux Impériaux que celle de la Roche-Pont. Car Saint-Jeande-Losne assurait aux Allemands le passage de la Saône; mais cette ville résistant, ils pouvaient être coupés par le prince de Condé qui, levant le siège de Dole ou prenant cette place, se jetterait sur les derrières de l’armée impériale. Galas était donc fort soucieux. Lever le siège de la Roche-Pont et se diriger avec toutes ses forces sur le prince de Condé, était peut-être le parti le plus sage, mais c’était modifier un plan de campagne sur lequel les Impériaux fondaient ies plus brillantes espérances ; c’était abandonner cette conquête de la Bourgogne que l'on croyait assurée en Allemagne quelques jours auparavant; c’était un échec manifeste dès l'entrée en campagne.
Galas prit donc un terme moyen, ce qui à la guerre est presque toujours le pire; il résolut de laisser devant la Roche-Pont assez de troupes pour l’investir étroitement, sachant que la place n’avait pas pour bien longtemps de vivres, et d’en finir avec Saint-Jean-de-Losne. Cette place tombée, il pouvait ressaisir son premier plan.
Dès le soir du 9 novembre, après avoir désigné le commandant des troupes campées devant la Roche -Pont et laissé ses instructions, il quitta le camp pour aller rejoindre l’année devant Saint-Jean-de-Losne.
Ces instructions portaient en substance : l’établissement d’une ligne d’investissement autour de la place et la continuation de l’attaque du saillant Nord, en se couvrant bien, en mettant le temps nécessaire aux ouvrages. Déplus il fit tracer devant lui une batterie de mortiers de bombes. — Il avait fait venir quatre de ces engins pour bombarder la ville1. Le lieutenant de Galas était d’origine
1. On employait déjà dans les sièges les bombes inventées par les Hollandais au commencement du dix-septième siècle.
italienne et se nommait Forcia, c’était un homme impétueux, bon pour un coup de main, grand causeur, assez habile ingénieur, mais qui manquait de ténacité, de suite, et changeait d’idée à chaque instant. Par ses flatteries et l’admiration qu’il manifestait à tout propos pour les talents militaires de Galas, il était parvenu à persuader à celui-ci que personne mieux que Forcia n’était en état de suppléer le général, d’entrer dans ses projets, de mettre à exécution ses plans militaires. Forcia avait donc paru pénétré de la profondeur des vues de Galas et avait compendieusement promis de suivre mot à mot toutes ses instructions. Cependant il n’est pas de flatteur si habile qu’il soit, qui ne laisse dans l’esprit de celui qui l’écoute — pour peu qu’il soit homme de sens — un sentiment de méfiance. Aussi Galas, en quittant le camp de la Roche-Pont, avait recommandé à un jeune lieutenant qui lui servait de secrétaire et qu’il laissait près de Forcia, de tout voir et de lui rendre compte des moindres détails, à lui, Galas, par des messages fréquents.
Pendant la nuit du 9 au 10, Rincourt fit reposer son monde, car la moitié de la garnison avait donné la nuit précédente. Le matin du 10, un des espions qu’il entretenait soigneusement dans la campagne et jusque dans le camp de l’ennemi, vint lui apprendre que Galas était parti la veille au soir avec une assez faible escorte, et que 1er troupes impériales étaient placées sous les ordres d’un de ses lieutenants. Cette nouvelle donna fort à réfléchir au gouverneur-, il savait que Saint-Jean-de-Losne tenait encore, et il entrevit la vérité. Tout dévoué au comte de Rantzau, il sentit que mieux que jamais son devoir était d'occuper si bien l’ennemi, qu’il ne pût avoir la pensée de réduire le nombre des troupes réunies autour de la Rcche-Pont,pour renforcer celles occupées au siège de Saint- Jean-de-Losne.
La garnison était pleine de confiance et d’ardeur, et les miliciens de la ville demandaient aussi à participer aux sorties.
• Ces miliciens formaient un corps de douze cents hommes environ, que Rincourt avait divisé par compagnies de cent hommes, commandées chacune par les dizainiers et un capitaine. Il avait divisé ces compagnies en deux batailles de six cents hommes chacune. La première était composée des hommes les plus robustes et connaissant quelque peu le métier des armes; la deuxième comprenait les pères de famille , les hommes d’âge mûr ou peu expérimentés. A ceux-là incombait spécialement la garde des remparts, les rondes de jour et de nuit, et la police intérieure. Avec les troupes régulières, le gouverneur pouvait donc, même après les pertes subies et en laissant dans la ville les artilleurs nécessaires au service des pièces, disposer de deux mille deux cents hommes environ.
Les femmes delà Roche-Pont s’étaient offertes pour aider à la défense. Rincourt les avait embrigadées par dix, et elles étaient chargées de porter les munitions, de préparer les vivres, de réparer les harnois de guerre, de faire des fascines et des sacs.
Depuis l’arrivée de l’ennemi, le gouverneur avait pu faire entrer dans la ville quelques bestiaux, du grain et des fourrages, ce qui donnait encore seize jours de vivres.
Il espérait bien, avant l’expiration de ce délai, être débarrassé des Allemands. La population était, d’ailleurs, rationnée comme la garnison et, sous peine d’être passés par les armes, les habitants avaient dû remettre aux magasins de la ville toutes les provisions en vivres qu’ils possédaient chez eux. Les deux églises de la ville haute, avaient été converties en hôpitaux pour les blessés.
Si le moral de la garnison se soutenait et s’élevait
même, il n’en était pas de même du côté des Impériaux. Forcia s’empressa de faire savoir aux troupes allemandes qu’il était pourvu du commandement général-, il réunit les capitaines et se crut obligé de leur faire un discours quelque peu long et emphatique, accompagné de gestes théâtrals.
Cela fit un médiocre effet sur l’esprit de ces officiers, la plupart vieux routiers, et qui ne tenaient pas Forcia en très-grande estime. Ils retournèrent donc dans leurs quartiers l’oreille basse, et n’augurant rien de bon des suites de ce siège. Suivant les instructions que lui avait laissées Galas, Forcia donna des ordres pour investir entièrement la place.
Déduction faite des pertes subies depuis le commencement du siège et des désertions, Forcia ne disposait guère, lorsque le commandement lui fut remis, que de cinq mille hommes. Il s’agissait de conserver sur le point d’attaque un corps assez nombreux pour ne pas avoir à craindre les sorties de la garnison, et de répartir autour de la cité des postes assez bien reliés et défendus pour empêcher toute communication de la ville avec les dehors ; car il était certain que les habitants seraient réduits à la famine au bout de quelques jours.
La prudence exigeait donc d’établir une ligne de contrevallation, de la munir d’artillerie, de faire bonne garde et de donner assez d’occupation à la garnison, pour lui ôter l’idée d’entreprendre de fortes sorties. Cette tactique amenait infailliblement la reddition de la ville, dans un délai peu éloigné. C’était là, en substance, les instructions de Galas. Mais Forcia prétendait mieux, il trouvait ces moyens lents, peu dignes de lui, et, en idée, il se voyait au bout de quelques jours possesseur de la place, envoyant à Galas la nouvelle de la capitulation, dans un message digne de la Rome antique.
Il n’osait cependant se mettre en contraditiorx formelle avec les instructions qu’il avait reçues; mais il entendait bien ne s’y soumettre que pour la forme, voulant montrer à l’armée comment on mène un siège, quand on possède les connaissances d’un ingénieur de premier ordre. Il pensa que trois mille hommes lui suffiraient pour tenir l’assiégé en respect du côté du Nord, pour mener vivement les travaux d’approche et emporter la place. Avec deux mille hommes, il comptait intercepter toutes les communications des habitants avec les dehors. En conséquence, il établit un poste de deux cents hommes le long de la rivière (rive gauche), à cent toises de l’angle de la courtine K * . Un deuxième poste de deux cents hommes sur la rive droite, en face du pont de bois O détruit; un troisième poste de cent hommes, en face de l’ancien pont P; un quatrième poste de trois cents hommes, à cent toises du pont de pierre; un cinquième poste de trois cents hommes, le long du ruisseau au Sud-Est de l’escarpement du château; un sixième poste de deux cents hommes, en arrière de la chaussée des moulins de l’Est; un septième poste de trois cents hommes, en amont de l’étang vers le Nord-Est . total mille six cents hommes. Quatre cents hommes durent être chargés de relier ces postes principaux, ou de les renforcer au besoin. Le rempart L‘, empêchant l’assiégeant de filer entre l’étang et la place, les postes cinquième, sixième et septième ne communiquaient avec le quartier général qu’en faisant un long détour, et ne pouvaient être soutenus par les postes de la rive droite, que si on établissait un pont en aval du pont de pierre; c’était là un gros inconvénient. Forcia ne songeait pas à s’emparer du pont de pierre par un coup de main, ce passage étant commandé par un cavalier et par les bastions du château; il préféra
x. Voir la figure 59.
établir un pont en aval, afin de mettre ses postes en communication les uns avec les autres.
Voulant réserver toute son artillerie pour foudroyer la place et faire brèche promptement, il ne munit aucun de ces postes de canon, et se contenta de leur recommander de se bien palissader et d’élever quelques épaulements pour s’abriter. Ses instructions manquaient de précision, mais il citait fréquemment et César et Végèce et Frontin, et quelques-uns des grands capitaines qui avaient illustré l’Italie au siècle précédent. Tout en recommandant la vigilance à ses capitaines, il alla seulement reconnaître le terrain avec eux, pour installer leurs postes; mais ne se préoccupa pas autrement de savoir si ses ordres étaient compris et ponctuellement exécutés. L’investissement n’était qu’une concession faite au général en chef, et toute son attention se porta sur l’attaque du Nord. Il ne put même se garder de dire devant ses officiers, que jusqu’à cette heure les ouvrages avaient été faiblement conçus et conduits; propos qui fut bientôt rapporté à Galas.
Rincourt profita du répit que lui laissait l’assiégeant pour organiser plus fortement sa petite garnison. On a vu qu’il avait six cents hommes de miliciens disponibles pour agir, au besoin, en dehors des remparts. Il s’occupa de l’armement de ces hommes, lequel était insuffisant. Le château contenait une centaine de mousquets qu’il distribua aux hommes de ce corps qui savaient le mieux se servir de cette arme et qui n’en possédaient pas. Pour les autres, il les munit de bonnes piques, de couteaux de brèche et de pertuisanes. Indépendamment des artilleurs, il lui restait seize cents soldats, dont trois cents cavaliers, qu’il forma en quatre corps de quatre compagnies de fantassins, de quatre-vingts hommes chacune, commandées par un capitaine, et en trois compagnies de cavaliers de cent hommes d’effectif.
La ville contenait trente-deux pièces de canons de divers calibres. Il y en avait seize en batterie dans l’ouvrage du Nord; deux sur le cavalier en arrière du pont; une dans le bastion du donjon ; deux dans le bastion F 1 et une dans chacun des sept autres bastions, total : vingt-huit. Deux furent placées sur la tenaille du château et deux tenues en réserve. Les dispositions prises par l’ennemi furent bientôt connues du gouverneur, soit par ses espions, soit par les reconnaissances qu’il faisait faire la nuit par ses meilleurs officiers ou qu’il faisait lui-même; il se garda bien de gêner leur établissement et se contenta de doubler le poste du pont, lequel fut porté à deux cents hommes.
Dans la nuit du 11 au 12 novembre, Forcia fit ouvrir une seconde tranchée et traça les travaux d’approche, ainsi que l’indique la figure 64. Indépendamment des deux places d’armes A et B déjà tracées, il en projeta une troisième G à laquelle on arriverait par une nouvelle tranchée D, puis deux batteries en G et en F pour quatre pièces chacune et une batterie pour deux mortiers H. Il fit prolonger la première tranchée en I avec une pièce à son extrémité, battant la porte de la courtine K. Deux pièces montées dans la place d’armes B commandèrent la batterie F et les alentours. Une pièce montée en E commanda la batterie G et une pièce montée dans la place d’armes G battit le dehors en avant ae la batterie de mortiers. Il pensait ainsi parer à toutes les éventualités. Si l’assiégé voulait tenter quelque coup hardi, il ne pouvait aller loin, et s’il parvenait à s’emparer d'une des deux batteries G, F, il pouvait le foudroyer. Les deux batteries G et F étaient destinées à éteindre les feux du saillant Nord-Ouest et de la moitié de gauche de la tenaille. Cela fait, il pouvait, — défilé des feux de droite — cheminer jusqu’à la contres-