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SYSTÈME DÉFENSIF DU GRAND CAMP RETRANCHE

En appliquant ces principes à la défense de la ville de la Roche-Pont, dont la position stratégique est d’une importance majeure, puisqu’elle relie Besançon à Dijon, et forme un saillant sur les flancs d’une armée qui manœuvrait d’Épinal et de Vesoul sur Langres et Chaumont, il faudrait établir autour de cette place, dont les anciennes fortifications n’ont plus de valeur (fig. 85), huit forts A, sur les arêtes des plateaux qui entourent la ville, et treize batteries ou redoutes B, un peu en arrière ou pour commander l’embouchure de la rivière d’Abonne dans la Saône et enfiler les vallons. On occuperait ainsi le nœud des routes qui se dirigent en C sur Langres et sur Champlitte, en D sur Dijon et Beaune, en E sur Besançon et Dole, en F sur Gray et en G sur Saint-Jean-de-Losne. Une tête de pont H, protégée par des batteries qui domineraient la Saône , permettrait de manœuvrer sur les deux rives.

Cette défense passive occuperait un périmètre de soixantecinq kilomètres, et la zone d’action des ouvrages permanents un périmètre de cent kilomètres.

La défense purement passive exigerait, pour les huit forts, quatre mille huit cents hommes ; pour les treize batteries deux mille hommes; pour la garde des tranchées intermédiaires et le service de l’enceinte de préservation, non compris les forts et batteries, dix-huit mille hommes; réserve dans la place, deux mille cinq cents hommes; total, vingt-sept mille trois cents hommes. Tandis que l’investissement effectif exigerait une armée de cent mille hommes. Mais si ce grand camp retranché contenait une armée de cent cinquante mille hommes en sus des troupes nécessaires à la défense passive, cette armée pourrait encore, sur un périmètre très-étendu ou sur quelques points favorables, occuper, dans la zone d’action des forts, une enceinte de combat défendue par des ouvrages de campagne, qui

lui permettrait de prendre l’offensive au moment opportun.

L’armement des forts consisterait en cent soixante pièces de gros calibre, et celui des batteries en quarante-cinq pièces à longue portée. Ce qui, avec le parc de réserve, donnerait un total de deux cent trente bouches à feu.

Des pièces attelées seraient, en outre, nécessaires pour appuyer les tranchées de la défense passive.

Chaque fort coûterait environ, i 200 000 fr. Les huit ensemble 9 600 000 fr.

Chaque batterie ou redoute, coûterait environ i5o 000 fr. Les treize ensemble. . 1 gbo 000

Total. ... 1 1 55o 000 fr.

Faire tête à une invasion sur tous les points à la fois, a toujours été difficile-, ce problème est aujourd’hui plus difficile encore à résoudre si l’on se tient sur la défensive, car l’ennemi part d’une base d’opération étendue pour se concentrer sur un point que le défenseur ne connaît pas. Il n’a donc qu’une ligne à opposer au sommet d’un triangle d’action. Il faut se borner à préserver le cœur du pays et certaines régions déjà protégées par la nature, qui permettent d'opérer sur les flancs des armées d’invasion ; régions possédant derrière efles de vastes contrées d’approvisionnements.

Supposons que dans cet échiquier défensif dont la Roche-Pont forme le centre, on réunisse une armée de cent cinquante mille hommes pouvant se porter, soit sur Belfort par Besançon, soit sur la route de Vesoul à Langres par Gray, soit sur Châtillon-sur-Seine par Dijon; ces villes de Besançon, Vesoul, Langres et Dijon étant elles-mêmes en état d’arrêter l’ennemi, celui-ci est obligé ou de masquer cet échiquier avec une armée de trois cent mille hommes,

ou de ne s’avancer qu’avec une extrême prudence par les routes de Lunéville et Nancy sur Paris.

Si au Nord est établi un échiquier défensif de même importance, une pointe devient très-dangereuse, surtout si la capitale est pourvue d’une enceinte de préservation, et d’une enceinte de combat permettant à une armée de manœuvrer.

Il faudrait alors trois cent mille hommes pour masquer l’échiquier de Bourgogne, et autant pour masquer celui du Nord, et quatre cent mille hommes pour investir Paris-, total : un million d’hommes, sans compter les corps nécessaires pour conserver les communications entre les trois armées et garder la base d’opérations.

Alors le moindre échec peut entraîner un désastre.

L’armée de Metz, sous les remparts de cette ville, ne pouvant manœuvrer, a immobilisé pendant deux mois deux cent mille hommes employés à la bloquer.

Si l’armée française eût pu se mouvoir dans un périmètre de cent kilomètres, bien approvisionnée, elle eût immobilisé trois cent mille hommes, puisque les Allemands, qui ne donnent rien au hasard, estiment avec raison qu’ü est bon d’être au moins deux contre un, en bataille rangée. Il semble donc que l’art de la guerre aujourd’hui, contre un envahisseur, consiste, non plus à essayer de défendre des lignes très-étendues qui peuvent être prises et tournées, mais à établir un petit nombre de centres défensifs, assez éloignés les uns des autres, reliés par un système de lignes ferrées en arrière, pouvant présenter une longue résistance, et qui forcent l’ennemi, ou à se diviser pour les masquer ou s’en emparer, ou à prêter le flanc à une attaque s’il les néglige, ou à se voir couper de sa base d’opétion s’il se porte en masse sur l’un d’eux, sans masquer les autres....

Mais, il faut bien le dire, nous ne croyons que médio-

crement à la valeur de ces immenses développements de la fortification. Il est certain qu’ils sont ruineux, il n’est pas certain qu’ils aient une efficacité proportionnée à l’énorme dépense qu’ils occasionnent.

Les hommes d’armes du quinzième siècle bardaient de fer eux et leurs montures pour résister aux quarreaux d’arbalète, aux coups de lance, de masse de hache et d’épée. L’artillerie à feu qui d’abord ne prétendait à autre chose qu’à substituer la poudre au mécanisme des engins à contrepoids ou à cordes, et n’envoyait comme ceux-ci que des boulets de pierre, se perfectionne et emploie des boulets de fer, des balles de plomb-, puis, de lourde et fixe qu’elle était, elle devient roulante, maniable et met au commencement du seizième siècle des pistolets et arquebuses entre les mains des fantassins et des cavaliers. Que font les hommes d’armes ? Ils épaississent les plates de leurs armures, les doublent si bien qu’ils ne peuvent plus fournir une charge. Cela dure une cinquantaine d’années, jusqu’au moment où on reconnaît que le meilleur moyen pour la cavalerie de combattre en face de l’artillerie et de ne pas être écrasée par elle, c’est la mobilité.

Un jour, on fabrique des canons dont les boulets percent de part en part les bordages de bois d’un vaisseau. Aussitôt on s’empresse de barder de fer ces bordages. Les boulets de la veille s’amortissent sur les parois, mais ceux du lendemain les traversent. Les plaques de fer sont doublées.... on augmente la puissance pénétrante du projectile. Les plaques de fer sont remplacées par des lames d’acier. On dépense millions sur millions et toujours le projectile a le dernier. Mais voilà que pendant un combat naval un amiral lance à toute vapeur son navire sur le travers d’un vaisseau ennemi et le coule ! C’est donc par la rapidité des mouvements et la facilité de la manœuvre que l’on peut

vaincre sur mer, aujourd’hui, bien plus que par l’accumulation des plaques préservatrices.

Eh bien ! dans l’art de la fortification, nous en sommes où en étaient ces hommes d’armes de la fin du quinzième siècle, qui, en face de l’artillerie à feu, endossaient plates sur plates. L’art de la fortification doit tendre à se transformer.

On objectera qu’un navire et un cavalier se meuvent mais que la forteresse est immobile, qu’on ne peut, par conséquent, remplacer ici la force passive par la force active ou l’agilité. C’est une erreur. Si la forteresse ne se meut pas, le système défensif d’un territoire peut et doit être étudié en prévision de diverses occurences. La fortification passagère doit et peut, à la guerre, dorénavant remplir le rôle principal. En d’autres termes, une armée doit pouvoir se fortifier partout en profitant de tout. C’est donc la fortification passagère qu’il convient de rendre facile, prompte, efficace, afin de déjouer les combinaisons étudiées à l’avance par l’ennemi, de le réduire, en certains cas, à la défensive lorsqu’il croyait attaquer, de gêner ses grands mouvements par une résistance imprévue sur un point qu’il prétendait déborder, de l’obliger à modifier sans cesse ses plans par des dispositions rapides de défense.

Les forteresses de Vauban ont fait leur temps, qui sait ce que donnera, lors d’une guerre future, le système défensif dont on vient de voir un spécimen ?

La plus sûre forteresse est encore, pour un pays, une bonne armée, bien commandée, une population instruite, brave, intelligente et résolue à tous les sacrifices plutôt que de subir l’humiliation d’une occupation étrangère...

Les cartons du capitaine Jean contenaient beaucoup d’autres appréciations générales qui ne sauraient trouver

leur place ici. Ces documents indiquent assez que quoi qu’on en ait dit, parmi nos officiers, il en était un certain nombre qui travaillaient, beaucoup qui pressentaient les dangers auxquels nous exposaient une confiance aveugle en notre valeur, et une ignorance complète des progrès de nos ennemis. En effet, parmi ces papiers du capitaine Jean, des notes nombreuses datées de 1866, 1867 et 1868 font ressortir l’insuffisance de notre système défensif d’alors, et la nécessité de pourvoir nos places fortes d’ouvrages en rapport avec les progrès récents de l’artillerie.

La ville de Roche-Pont verra-t-elle se réaliser les projets du capitaine Jean ou son rôle militaire est-il à jamais fini? C’est ce que l’avenir démontrera.

En attendant, elle cultive ses vignes, et ses faubourgs envahissent de nouveau les rampes du plateau à l’Ouest et au Sud. On voit encore la souche de son donjon du douzième siècle qui se détache au-dessus des escarpes de la petite citadelle, et les antiquaires aperçoivent sur quelques points de son enceinte des soubassements romains. En fouillant des caves de maisons, parfois on trouve des monnaies gallo-romaines, des débris de poteries rouges et noires, du bois carbonisé et même des haches de silex.

Ces témoins de l’antiquité de la cité sont déposés dans un petit musée qui renferme aussi des sculptures provenant de l’abbaye et du château.

Si vous allez à la Roche-Pont, montez sur les restes du donjon. De ce point élevé, la vue, par une belle matinée claire de printemps, est admirable ; vers le Sud, elle s’étend jusqu’à la Saône et découvre la petite rivière d’ Abonne, serpentant au fond du val à travers les prés et les vergers. Au Nord, le plateau s’élargit couvert de bouquets de bois, et n’est borné que par les silhouettes bleues des collines de la Haute-Marne. A vos pieds, la ville avec ses remparts semble un vaisseau amarré à l’extrémité d’un promontoire.

On songe alors à tous les événements dont ce petit coin de terre a été le témoin, à ces ruines accumulées par la colère humaine, à ces flots de sang répandu. On croit entendre ces clameurs qui, tant de fois, ont frappé ces murailles....

Cependant la nature est toujours la même, les prés s’émaillent toujours de fleurs et revêtent d’un manteau charmant les débris entassés par la fureur de l’homme. On se sent alors envahi par un profond sentiment de tristesse, et tout bas on se dit : « A quoi bon ? — A quoi bon ? réplique aussitôt une voix au fond du cœur.... — A quoi bon l’indépendance ? A quoi bon l’amour du sol ? A quoi bon le souvenir des sacrifices ? Ne blasphème pas, philosophie de l’égoïsme ; tais-toi devant des siècles de luttes, devant ces couches d’ossements et ces débris entassés qui ont fait le sol de la patrie. Dévastée, cette colline n’a jamais été abondonnée par ses habitants-, plus elle a subi d’outrages et plus ses enfants se sont attachés à ses flancs, plus ils tiennent à ce sol tout imprégné du sang de leurs aïeux, plus ils ont de haine pour ceux qui prétendraient les détacher de ce tombeau. Cela s’appelle patriotisme ; c’est la seule passion humaine qui puisse être qualifiée de sainte. La guerre fait les nations, la guerre les relève lorsqu’elles s’affaissent sous l’influence des intérêts matériels et des intrigues de partis. La guerre, c’est la lutte et la lutte est partout dans la nature, elle assure la grandeur et la durée au plus instruit, au plus capable, au plus noble, au plus digne de la perpétuité. Or, aujourd’hui, plus que jamais, le succès à la guerre est le résultat de l’intelligence et de ce qui développe l’intelligence; le travail.

Le jour où ce qu’on appelle la fraternité entre les peuples deviendrait une réalité, le règne de la barbarie sénile et des hontes de la décadence ne serait pas éloigné.

Devant ce rocher sur lequel plusieurs générations ont combattu pour défendre leur indépendance, pour résister

HISTOIRE b’UNE FORTERESSE.

à la force oppressive, pour éloigner l’étranger avide, ce ne sont pas des regrets qu’il faut exprimer, c’est un hommage qu’il faut, le cœur plein de reconnaissance, rendre aux morts. Ils ne demandent pas des pleurs, mais nous convient à les prendre pour modèles.

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