FORTS ISOLÉS
tillerie et non, suivant d’anciennes traditions, si glorieuses qu’elles soient. La puissance destructive des projectiles explosibles ne permet que difficilement les cheminements de l’assiégeant et, de fait, nous n’avons vu, nulle part, dans la dernière guerre, employer cet ancien mode d’approches pour battre en brèche et traverser le fossé.
Les Allemands n’ont pas été si sots que d’employer ces procédés classiques. Ils se sont établis sur les points favorables et souvent dominants, à trois mille dnq cents et quatre miile mètres, autour de nos places, qui s’en tenaient au vieux système défensif destiné à des portées de deux mille mètres au plus; et ont couvert d’obus nos ouvrages et les villes qu’ils étaient censés protéger, sans risquer un sapeur. Nous avons trouvé cela odieux, exorbitant, comme ces châtelains du quinzième siècle, qui trouvaient abominable qu’on fit brèche à leurs nids féodaux avec des bombardes, et déclaraient qu’on gâtait ainsi le métier de la guerre. Mais, en supposant qu’on oublie un jour de lever les yeux au ciel, s’il s’agit de médire des anciens fronts flanqués, et que la nouvelle génération d’officiers du génie se décide à accepter l’artillerie à grande portée et à en profiter, il est certain qu’on pourra donner à la défense une certaine supériorité sur l’attaque.
Comment doivent être tracés ces forts isolés, qui sont destinés à remplacer les saillants de nos anciennes forteresses ? Ils doivent permettre l’installation large d’un grand nombre de feux, même indirects au besoin, par conséquent des faces étendues et de courts flanquements, c’està-dire le moins de profondeur possible, et des gorges parfaitement couvertes. Ils doivent protéger efficacement les travaux de contre-approches et ne considérer la défense rapprochée que comme accessoire, car bien rarement aura-t-on à en faire usage, si jamais le cas se présente, ce qui est douteux.
Si Ton se reporte au système défensif général indiqué dans la figure 83, et que l’on veuille tracer un des forts A, on obtiendra la figure 84, donnant l’ouvrage au niveau inférieur en C et au niveau des batteries en D. La contrescarpe doit être revêtue au moins jusqu’à cinq mètres audessus du fond du fossé.
L’escarpe sera faite en terre coulante. Les ouvrages de maçonnerie doivent être tous couverts et défilés, ils forment à l’intérieur des casemates E. Sous les terrassements, les poudrières F, les passages pour communiquer aux oiseaux ou orillons bas G, protégés par la contrescarpe et le chemin couvert, et qui ne sont utilisés que si l’ennemi tente le passage du fossé. Les faces et les flancs sur les dehors sont tracés sur des angles assez ouverts pour croiser leurs feux. Les deux faces, dans le tracé (fig. 84), peuvent être armées de huit pièces et les flancs de six pièces. Cet ouvrage est séparé de celui de la gorge par une traverse qui protège efficacement cette gorge, laquelle possède ses flancs, armés de quatre pièces et ses orillons.
De l’ouvrage de la gorge, on communique dans le fort par une caponnière couverte formant traverse suivant la capitale. La gorge est défendue par une courtine pour des fusiliers et, au besoin, pour de petites pièces d’artillerie. Au besoin aussi, sur le terre-plein de l’ouvrage de la gorge, peuvent être mises en batterie des pièces à longue portée, donnant un tir indirect sur la circonférence d’un demi-cercle par-dessus la grande traverse H, si les parapets des faces sont dégradées par le tir de l’ennemi.
Des braies composées de palanques sont fichées à trois mètres de la base de l'escarpe dans le fossé pour empêcher les éboulements de cette escarpe de combler ce fossé, et pour permettre de défendre son passage. Les maçonneries intérieures bien couvertes, empêchent les encombrements des terres sur la plate-forme intérieure et donnent des ca-
semâtes, qui permettent à la garnison de se reposer en toute sécurité, au moins le long des deux faces et de la grande traverse. Des blindages peuvent être établis sur les traverses des batteries et être facilement réparées chaque nuit, ainsi que l’escarpe en terre coulante.
Il serait difficile de dire combien il faudrait de projectiles pour rendre intenable un pareil ouvrage, puisque l’on a vu, au siège de Paris, qu’une batterie de marine élevée en terre coulante sur la route stratégique entre les forts de Rosny et de Noisy, armée de trois pièces, avait reçu pendant vingt-quatre jours ’es obus allemands, sans qu’une de ses pièces ait été démontée, ni que son escarpe ait assez souffert pour ne pouvoir être relevée chaque nuit.
On doit, d’ailleurs, n’établir des ouvrages permanents qu’avec la plus grande circonspection : i° parce qu’ils exigent des dépenses très-considérables; 2° parce qu’ils sont nécessairement connus et longuement étudiés par l’ennemi, qui prend ses mesures en conséquence.
L’important est de posséder une exacte connaissance du terrain à défendre, et de n’établir des ouvrages permanents qu’en seconde ligne et sur des points incontestablement favorables à la défense, même en admettant une artillerie à portée plus longue encore que celle actuelle.
Tout centre à défendre doit donc posséder des ouvrages suffisants pour éviter une surprise; puis à une distance de six à huit mille mètres, une ligne de forts, croisant leurs feux si la chose est possible, ou tout au moins reliés par de solides batteries; puis enfin, aune distance de quatre mille mètres environ, des positions étudiées et connues à l’avance, favorables à l’installation des travaux de fortification de campagne très-simples, mais qui puissent à un moment donné offrir assez de résistance pour permettre de grands mouvements.... et retarder l’établissement des batteries ennemies....