I. Voir en B, fig. i
Les bruits qu'ils entendaient étaient diffus et semblaient se produire sur plusieurs points, et, en effet, les Francs travaillaient suivant des directions différentes et sur l'ordre de Secondin, immédiatement sous la fondation; tantôt ils creusaient dans le sable et tout bruit cessait, tantôt ils rencontraient de la roche et les coups des pionniers étaient perçus.
La galerie de contre-mine s'ouvrait donc en ondoyant et ne faisait qu'affaiblir l'assiette sur laquelle reposait la tour. Celle-ci, quatre jours après le commencement du travail, ne reposait plus que sur des étais bien secs, graissés et enduits de poix. Le feu étant mis dans la mine, cette tour s'écroula, en entraînant avec elle un large pan du mur Nord. En prévision de ce dénouement, le roi Gondomar, qui, depuis la mort de (^lodoald, commandait dans la cité, avait fait faire un retranchement intérieur a\'ec une bonne tour de bois au milieu de la courbe -, des machines de jet étaient placées en arrière. Il eut tout le temps de faire compléter ces ouvrages après la chute de la tour; car la brèche n'était guère praticable et fut vigoureusement défendue. Il fallut deux journées aux Francs pour s'en emparer et se loger dans l'angle de la cité, devant le retranchement, non sans avoir perdu de deux à trois cents hommes,
Secondin arrêta les troupes qui voulaient se jeter sur ce retranchement et l'emporter de vive force, et cette fois il fut écouté. Il fit apporter du bois, des mantelets, et sur les ruines mêmes de l'angle, il donna Tordre d'élever une tour de bois vert qu'il eut le soin de faire garnir de couvertures de laine et de peaux fraîches. Les machines des assiégés ne cessaient d'envo^^er sur les ouvriers de grosses pierres qui les. gênaient fort et tuaient du monde-, mais les Francs avaient pris confiance et ne cessaient de travailler avec ardeur la nuit et le jour.
A deux reprises, les gens de la cité tentèrent de sortir de
leur retranchement pour culbuter les assaillants et détruire leurs ouvrages; ils furent durement reçus, d'autant que les Francs se ser\'aicnt des ruines comme d'un rempart.
De leur côté, des machines de jet lançaient des pierres et des traits sur les chemins de ronde des extrémités des courtines restées debout et les défenseurs ne pouvaient s'y tenir. Dès qu'il en paraissait un, des nuées cie llcches étaient dirigées sur lui. Ces chemins de ronde furent garnis à plusieurs reprises de mantelets, bientôt renversés par les pierres des machines. La tour de charpente des assiégeants s'élevait rapidement et, à la fin du deuxième jour, elle dépassait le niveau de celle du retranchement. A son sommet, un engin fut installé, qui lança sans discontinuer de lourdes pierres sur les ouvrages des Bourguignons. Ceux-ci faisaient garder l'ancienne galerie de contre-niinedu front Nord, mais n'avaient pu aller plus avant, parce que des blocs de pierre avaient été jetés par les assiégeants dans le trou de communication et étaient remplacés par d'autres lorsque les assiégés prétendaient les enlever. On n'entendait plus les mineurs ennemis de ce côté. C'est qu'en effet, Secondin, a3'ant mieux reconnu la nature du sol, s'était aperçu qu'en s'en fonçant plus profondément, il trouvait un sable facile à creuser et à extraire. De l'ancienne galerie éventée, mais dans laquelle les assiégés ne pouvaient entrer de sitôt, il avait fait partir deux galeries obliques, en sens inverse, profondes, plongeant dans le sable sous les fondations de la courtine-, l'une d'elles A, se relevait peu à peu obliquement jusqu'en dedans des remparts (fig. 34.). Il comptait s'ouvrir ainsi une issue dans la cité à tous risques.
Mais un banc calcaire, épais, s'opposait au percement rapide du plafond. Cette galerie était assez éloignée de celle B, destinée à faire tomber la courtine, pour ne pas
être détruite par les ruines du mur, et il comptait s'en servir en temps utile.
Cinq jours avaient été employés à ces travaux, et le cinquième jour, c'est-à-dire le lendemain de la chute de la tour carrée du coin, la courtine voisine de la porte du Nord était minée sur une longueur de trente pas. Le feu fut mis aux étais et étançons pendant la nuit, et le matin cette courtine s'affaissa dans le fossé, se divisant en deux blocs. Aussitôt les Francs jetèrent force fascines dans ce fossé,
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apportèrent des échelles et se précipitèrent en grand nombre sur les ruines qui formaient encore un relief de six pieds environ au-dessus du sol intérieur de la cité. Les Bourguignons, surpris, ne pouvaient guère s'opposer à cette escalade, et tous leurs efforts durent se borner à empêcher l'assaillant de franchir la brèche. La position des défenseurs était des plus défavorables, d'autant que sur ce point ils n'avaient pas établi un retranchement. Ils se barricadaient cependant, se servaient des maisons, lançaient quan-
titc de projectiles du haut dj la tour voisine sur les assaillants et la lutte se prolongeait. C'est alors que Secondin envo3'a des ouvriers pour détruire le plafond de la galerie de mine A qui débouchait en dedans du mur. Au bout de quatre heures, ce plafond n'existait plus et un large trou apparut aux yeux des assiégés sur leur gauche. En quelques instants, cette ouverture béante vomit un flot d'ennemis, qui se répandaient le long de la muraille, débordaient les défenseurs et se précipitaient veis la porte pour la briser.
Le poste qui défendait cette porte fut massacré et les vantaux, enfoncés à coups de haches et de béliers, permirent à de nouvelles troupes de pénétrer dans la cité. La ville était prise et la lutte continuait dans les maisons, dans les rues. La nuit vint, les défenseurs du retranchement se vo3'ant tournés, s'étaient retirés à la hâte vers l'intérieur de la cité.
Les Francs n'écoutaient plus les ordres de leurs chefs et se jetaient par petites troupes dans toutes les issues ouvertes devant eux, mettant le feu, tuant et pillant; beaucoup se heurtaient contre des corps nombreux d'assiégés et trouvaient la mort.
Les femmes, folles de fureur, jetaient des tuiles, des meubles, des pièces de bois, des pierres sur les Francs dispersés dans les rues. La plupart des maisons étant faites de bois, le feu, activé par un vent de l'Ouest, gagnait de proche en proche. Assiégeants et assiégés se battaient jusqu'au milieu des flammes. C'était une série de combats isolés, sans que, de part et d'autre, la voix des chefs put se faire entendre.
Gondomar et un millier d'hommes s'étaient réfugiés dans le château, et du haut de ses tours le roi bourguignon pouvait voir brijler sa fidèle cité et entendre les cris des vainqueurs et des vaincus se rapprocher de plus en plus de
14b HISTOIRE DUNE FORTERESSE,
Tencdiite de ce dernier refuge. Il n'avait pas voulu qu'on en fermât les portes afin de recueillir les malheureux défenseurs. Ceux-ci, vers la fin de la nuit, acculés à Textrémité Sud de la cité par Tenncmi et Tincendie, arrivaient alors en foule, beaucoup étaient blessés -, puis, parmi eux, des femmes et des enfants. Le château s'emplissait et Tennemi approchait-, alors le pont fut jeté dans le fossé et les portes furent fermées.
Tout occupés du pillage, les Francs laissèrent passer la journée qui suivit cette nuit fatale, sans rien tenter contre le château ^ et ce fut le soir seulement que les rois francs purent rétablir quelque ordre au milieu de la ville embrasée.
Il n'y avait pas dans le château des vivres en quantité suffisante pour nourrir cette foule pendant quarante heures. C'est bien sur quoi Secondin comptait -, aussi n'eut-il pas de peine à persuader aux rois francs de se contenter d'investir le réduit. Gondomar, accablé de douleur, voyant son impuissance, se tua en se précipitant du sommet d'une des tours. Les réfugiés durent se rendre à discrétion, la plupart furent emmenés comme esclaves.
Les rois francs firent détruire les ouvrages les plus importants des défenses, de manière à mettre la cité Juliana hors d'état de soutenir un siège. Mais ces ouvrages des Romains étaient solides et les débris de ces tours et remparts formaient encore une ruine imposante deux siècles plus tard. Alors, le plateau était désert et ces ruines étaient envahies par une végétation plantureuse •, quelques cabanes de bergers seules apparaissaient au milieu de ce terrain bouleversé. Une bourgade assez pauvre s'étendait sur les rampes de ï Ouest ^ de la rivière aux anciens remparts-, sa population ne s'élevait pas à plus de douze à quinze cents âmes.
LE CHATEAU FEODAL
En l'an i i8o, la vallée était redevenue une contrée fertile et prospère. Plusieurs villages s'élevaient sur le cours de la ri\-ière, une ville assez importante couvrait, comme autrefois, les rampes occidentales de la vieille cité Juliana et s'étendait sur la ri\-e opposée. Cette \-ille était alors désignée sous le nom de Saint-Julien. Comment la cité fondée par l'empereur Julien TApostat avait-elle changé son nom de Juliana contre celui de Saint-Julien ? On n'essayera pas d'expliquer le fait. Il suffira de dire que vers le viii'' siècle surgit une légende relali\'e à un certain Julien, compagnon de Lucien, évêque de Beauvais, lequel Julien, natif du Val d'Abonia disait-on, aurait été mart3Tisé avec Maximien peu avant son saint évêque. Son corps, rapporté au lieu natal, y avait fait de nombreux miracles et se trouvait alors dans la crypte de l'église placée sous son ^•ocable et qui dépendait d'une riche abbaye située à l'extrémité Nord du plateau. Il y avait donc la ville et l'abbaye de Saint-Julien, et le château de la Roche- Pont occupé parles seigneurs de la Roche-Pont. Quant à la vallée, elle avait conservé
à peu près son nom antique; c'était le Val d'Abonné. Les seigneurs de la Roche-Pont étaient, depuis le ix" siècle, possesseurs du Val, de la ville, des terres y attenant et des forêts qui s'étendaient au Nord sur les plateaux-, ils prétendaient descendre des anciens Rois de Bourgogne par les femmes, étaient riches et puissants. Un de leurs ancêtres a\'ait fait la guerre contre le roi Robert en Tan 1 00 5 et avait beaucoup contribué à Tinsuccès de Texpédition de ce prince en Bourgogne. Lorsque cette province se soumit plus tard au roi, le seigneur de la Roche-Pont avait fait des conditions qui avaient singulièrement amélioré son domaine. Ce seigneur était le fondateur de Tabbave clunisienne qui s'élevait au Nord sur le plateau; il lui avait donné les terres incultes du val du ruisseau. Les moines firent bientôt de ce val un excellent domaine, en tirant parti de ce petit cours d'eau qui ne tarissait jamais. Des barrages leur permirent d'avoir des étangs très-productifs, des chutes d'eau faisant marcher des moulins , des forges , d'arroser de belles prairies pour les troupeaux, et, sur le versant exposé au midi, des vignes renommées pour leur qualité.
Depuis lors, les abbés de Saint-Julien n'avaient pas toujours été en parfaite intelligence avec les seigneurs de la Roche-Pont. D'après leur charte de fondation, ils prétendaient être complètement indépendants de la seigneurie de la Roche-Pont, ne relever que de Rome, et avoir sur les terres qu'ils possédaient tous droits féodaux \ ils se refusaient à rendre les devoirs de fief au château, et, à plusieurs reprises, des contestations on en vint aux actes de violence. Alors les abbés recouraient au duc de Bourgogne-, les gens de guerre se mêlaient de la partie, et, naturellement, les vassaux payaient pour tous.
Un des abbés, homme remuant et ambitieux, avait prétendu fortifier rabba3'e, ce à quoi le seigneur de la Roche- Pont s'était opposé;, l'abbé n'avait tenu compte de l'oppo-
sition. Le seigneur avait alors dc\-astc le domaine de Tabbaye. Appel des religieux au duc de Bourgogne, qui donna raison au seigneur de la Roche-Pont. Nou\'e appel des religieux au roi de France, qui était inter\enu. Après maintes discussions, dommages de part et d'autre, il avait été entendu que rabba}'e pourrait être entourée d'une enceinte sans tours, et, qu'en cas de guerre dans laquelle les intérêts du suzerain seraient engagés, le seigneur de la Roche-Pont aurait à fournir la garnison de Tabbaye aux dépens de celle-ci.
Les gens de Tabba^^e et les gens du seigneur n'en restaient pas moins dans un état permanent d'antagonisme, et il ne se passait pas une année qu'il n'y eût des dilTérends à vider à ce propos près la cour du duc.
Le château des seigneurs de la Roche-Pont était établi sur les restes du castelliim de la cité Juliana, et, vers l'année 1 182, il était fort vieux et délabré. Anseric de la Roche-Pont en était alors possesseur.
C'était un homme jeune, ardent, ambitieux, qui avait épousé une nièce du comte de Nevers, mort en 1 176, et dont les biens s'étaient accrus par cette alliance- il souffrait impatiemment la suzeraineté du duc de Bourgogne qui ne traitait pas toujours ses vassaux avec sagesse et cherchait le moyen de s'en aflranchir ; il résolut d'abord de rebâtir son vieux château et de le mettre en état de défier toute attaque. Anseric de la Roche-Pont était entretenu dans ces idées d'indépendance par un sien oncle, vieux seigneur qui avait passé quinze années en Syrie à guerroyer, et qui, usé par les combats, ruiné, était rentré en Bourgogne. Anseric lui avait donné asile dans son domaine, et le \Teux baron n'avait pas tardé à exercer une influence sur l'esprit de son neveu, et même de sa nièce. Pendant les longues soirées d'hiver, le récit des aventures d'outre-mer, que le baron Guy savait rendre vivants, enflammait le cœur
1 5o HISTOIRE d'une FORTERESSE.
du jeune seigneur. Souvent alors, rœil brillant, les poings fermés, il se levait, marchait à grands pas dans la salle, honteux de son inacti\ité et dévoré du désir de faire mieux que tuer des sangliers et discuter avec des moines, à propos des droits de mouture ou de pêche, C^ était dans ces moments que le vieux baron, loin de calmer Tardeur de son neveu, cherchait à la diriger vers un but plus certain que n'hélait la conquête des villes de S3Tie. Le baron Guy composait un singulier personnage -, au physique, c'était un grand vieillard osseux, un peu voûté par le poids des armes. Sa tête, garnie encore d'une rude che\'clure grise, carrée du haut, montrait deux pommettes saillantes et, sous des sourcils épais, des yeux vert sombre, profondément enfoncés dans leurs orbites. Sa bouche large, aux lèvres fines, laissait paraître, s'il riait, ce qui lui arrivait rarement, des rangées de dents blanches et aiguës. Quand il contait de longues histoires, assis, les mains sur les genoux, la tête baissée, la lumière des cierges de cire n'éclairait que cette che\'eluretouflue et les saillies des pommettes et du nez. Parfois, à certains passages émouvants du récit, •cette tête se relevait lentement et, dans l'ombre alors, ses deux prunelles reflétaient des lueurs qui faisaient songer aux éclairs lointains.
Au moral il serait plus difficile de peindre le baron
■Guy Il abhorrait les moines, ce qui ne prouve rien, et
adorait les enfants, ce qui prouve une nature heureusement douée Mais le baron avait tant vu de choses et
d'hommes, qu'il pouvait bien y avoir dans cette âme un fond de scepticisme, si toutefois on peut appliquer ce mot au désenchantement d'un noble de la fin du douzième siècle Le baron avait donc pris sur l'esprit de son neveu un ascendant marqué -, mais les deux enfants d'Anseric obtenaient de leur grand-oncle tout ce qu'ils voulaient. Envers sa nièce, il montrait une condescendance non moins gran-
HISTOIRE d'une forteresse. i5i
de ; clic seule parvenait à appeler sur ce dur\'isage un ra^'on de gaieté.
Très-haute et noble dame Jeanne, Elienor de ia Roche- Pont était une femme de taille moyenne. Sa figure un peu longue reflétait, quand elle était animée, une vive intelligence:, ses prunelles bleu pâle prenaient alors la nuance du lapis et son teint, habituellement terne, se couvrait d'un éclat purpurin. Elle avait un sourire charmant quoique sa bouche fût un peu tombante ^ son col long, sa taille admirablement dessinée, donnaient à tous ses mouvements une grâce parfaite, relevée encore par une vivacité adroite qui faisait la joie du vieux baron.
Aussi celui-ci passait-il des heures, les 3-eux lixés sur sa nièce, comme s'il eût voulu étudier les moindres gestes de la dame de la Roche-Pont et se rendre compte du merveilleux mécanisme qui faisait mouvoir cette gracieuse personne. Ame virile à l'occasion, Elienor était capable de tous les dévouenients, de tous les sacrifices pour les siens. Ses vassaux Taimaient et rappelaient la Gentil-Dame.
Il a paru nécessaire de peindre en quelques mots ces personnages qui vont, dans la suite de ce récit, jouer un rôle principal. C'est qu'en effet, pendant l'époque féodale, l'homme gouvernait les événements mieux qu^en tout autre temps. Le caractère personnel d'un noble exerçait une influence prépondérante autour de lui, en bien ou en mal.
Le baron Guy, fatigué, ruiné, sans enfants, était au fond une de ces âmes délicates, froissées au contact des hommes et des événements, a3'ant perdu tout ressort lorsqu'il s'agit de leurs intérêts, mais qui font tendre leur énergie et leur besoin de s'attacher à quelque chose, vers un but en apparence éloigné ou fragile. Le baron Guy avait certes de l'affection pour son neveu ; cependant, s'il n'eut été question que de lui, il se fût contenté de le laisser chasser tranquillement sur ses domaines, et de l'aider au be-
l52 HISTOIRE d'une FORTERESSE.
soin -, mais il avait pour sa nièce et ses deux enfants — deux beaux garçons de cinq et huit ans — une adoration qui faisait la principale préoccupation de sa vie. Il lui paraissait que pour des êtres si chers à ses yeux, le château de la Roche- Pont et son domaine étaient un bien maigre lot, et c'est tout au plus si le duché de Bourgogne lui semblait digne de leur être offert.
Ces ambitions indirectes^ pourrait-on dire, sont les plus iipres et les plus tenaces;, ce sont celles qui poussent aux entreprises les plus audacieuses, parce qu'elles sont désintéressées et irresponsables.
Lorsque le baron Guy parlait des forteresses bâties par les Francs en Palestine et en %rie, il ne manquait jamais d'en compter les tours, de décrire leurs hautes murailles, leurs belles et bonnes défenses, et, établissant toujours une comparaison entre ces merveilleuses forteresses de Margat, de Krak, d'Antarseus, de Laodicée, d'Antioche, d'Ascalon, de Giblet et de tant d'autres, avec le château de la Roche-Pont, il semblait que ce dernier ne fut qu'une bicoque, bonne pour abriter des vilains.
Quand le discours du baron prenait ce tour, et il le prenait souvent, la figure d'Anseric s'assombrissait, Elienor baissait les yeux, rougissait et allait chercher les enfants.
Un soir que le baron s'était complaisamment étendu sur l'emplacement et la solidité du château de Krak, qu'il avait vu coiP-mencer peu avant son départ de Syrie, et qui devait dépasser en étendue et en force les autres forteresses des chrétiens, Anseric interrompit tout à coup le récit : « Oncle, dit-il, l'assiette du château de la Roche -Pont me semble aussi bonne que celle de la forteresse des chevaliers d'outre-mer, et, s'il ne s'agit que de faire des tours plus épaisses et des murailles plus hautes que ne sont les nôtres, la chose est facile, qu'en dites-vous? » Le baron ne leva pas la tête. « Oui, dit-il, mais il faudrait le vouloir. — Et
HISIOIRE d'uXE forteresse. 1 .^3
si je le NOLilais? — Pcut-ctrc Je pourrais-tu, beau neveu, mais qui fait un bon château doit s'attendre à le voir attaquer. — Eh bien ? — Eh bien ! il le faudra défendre, beau ne\'eu. — N'avons-nous pas des hommes et nous-mêmes? — Oui, il faut des hommes, des hommes aguerris, et des armes, et des mangonnaux ; puis il faut faire vite, si on ne veut pas être attaqué a\'ant que les ouvrages ne soient achevés; et il n'y a pas loin d'ici à la cour du duc, qui peut-être sera curieux de voir de près ce que fait le sire de la Roche- Pont. — Le duc ! le duc ! il n'a pas à s'enquérir si je fais rebâtir mon château; c'est atlaire à moi, non à lui ! — Il y a aussi les moines de l'abbaye qui s'en iront se plaindre près de notre sire le duc; bien qu'il ne fasse pas grand compte de ces robes blanches, noires ou grises, et lui persuaderont que si tu élèves un château plus fort, c'est pour mettre plus facilement la main sur les biens de l'Eglise. Or, le duc préfère garder pour lui les trésors des couvents. — Pour les moines, dit Elienor, n'en ayez cure; si vous me laissez faire, ils se tiendront en paix. — Eh ! que fcrez-v^ous, belle amie? reprit Anseric. — Voulez-vous me laisser agir comme je l'entendrai? — Soit; à votre volonté, belle amie. »
Il faut dire qu'Elienor, en sa qualité de femme et de dame de haute lignée, entrait, quoiqu'elle n'en laissât rien paraître, dans les vues du baron Guy, et n'avait de plus cher désir que de laisser à son aîné le plus beau domaine de la province.
Comme alliée à la maison de Nevers, elle n'aimait pas le duc, et les liens féodaux qui unissaient son domaine au duché de Bourgogne lui pesaient plus encore peut-être qu'à son époux.
Le lendemain , Elienor manda l'abbé , sous prétexte d'une aflaire importante à lui communiquer. Celui-ci était un petit homme, pâle, aux yeux vifs et noirs, toujours vêtu
I ri4 HISTOIRE DUNE FORTERESSE.
avec recherche, autant que le comportait Tordre de Cluny, qui, en fait de costume, était alors fort tolérant. Il arriva au château, sur une belle mule richement harnachée, suivi de deux moines également montés. Le vin et les épices leur furent offerts dès leur entrée , et quand Tabbé fut près •d'Élienor, elle lui parla ainsi : « Sire abbé, vous savez en quelle vénération je tiens votre sainte abbaye et combien je désire accroître sa splendeur-, si notre sire et moi ne Favons pas fait encore, c'est que nous attendions une occasion favorable. Notre sire et moi sommes heureux que cette occasion se présente au moment où vous gouvernez Tabbaye, parce que nous avons, pour votre personne en particulier, une estime profonde. Si donc ce que nous prétendons faire est pour nous attirer plus spécialement la protection des saints apôtres Pierre et Paul, c'est aussi en considération de vos vertus et de \'otre sage gouvernement. « Notre château est fort vieux et ruiné; notre sire, entend le faire réparer, et, pour attirer sur ses murs la bénédiction du ciel, il compte éle\'er dans son enceinte une belle chapelle qui sera desservie par vos religieux, suivant votre bon plaisir, et dépendant par conséquent de Tabbaye. A Tentretien de la chapelle sera affectée une rente annuelle de cent livres à prendre sur notre terre de Try. De plus, votre obédience de Vieil-Bois est laide et délabrée; notre sire veut la faire rebâtir et donner pour son entretien, insuffisant aujourd'hui, vingt -cinq journées de vignes de notre domaine, voisines de cette obédience. » A chaque partie de ce discours, Tabbé s'inclinait en baissant les 3'eux. « Dame, répondit-il, l'abbaye de Saint-Julien, fondée par un des ancêtres de notre sire, se réjouira des dons nouveaux que vous voulez bien lui assurer. Si elle a vu avec tristesse les différends qui se sont élevés parfois entre les seigneurs de la Roche-Pont et ses abbés, elle n'a jamais cessé d'adresser des prières à Dieu, à la Vierge Marie
HISTOIRE d'uNL: PORTER ESSE. l55
ot aux saints apôtres Pierre et Paul pour Tillustre maison de ses fondateurs- et dans les paroles sorties aujourd'hui de votre gracieuse bouche, ce qu'elle appréciera au-dessus des dons que vous lui faites, c'est l'assurance que ses privilèges et son indépendance seront sauvegardés de nou- \-eau, comme ils Tétaient au temps passé.
— Assurément, reprit Elienor, nous veillerons à ce qu'il ne soit fait aucun dommage à vous et à vos vassaux, et la charte que nous \'ous remettrons mentionnera expressément notre désir de respecter, et au besoin de faire respecter par tous, les immunités de rabba3'e. D'ailleurs, sire abbé, vous n'ignorez pas que, en ces temps malheureux, les biens de l'Eglise ne sont pas toujours respectés par ceux mêmes qui devraient les défendre. Vous savez les épreu\'es qu'a subies rabba3'e de "\^ézelay, nous prétendons que le moustier de Saint-Julien soit à l'abri de ces insultes, et il n'est de plus sûr moyen pour protéger votre abbave, que de mettre le château en bon état de défense. »)
En s'en retournant, l'abbé se demandait d'où venait ce changement. Il n'en rentra pas moins fort satisfait au moustier, et après vêpres, un le Deitm fut chanté.
« Demain, beau sire, dit Elienor à son époux, lorsqu'on fut réuni pour le souper, si vous voulez, vous pourrez rebâtir votre château, l'abbé de Saint- Julien ne s'en plaindra pas — Voilà la bonne fée qui a parlé, dit le baron Guy, il faut agir. — Par les corps saints ! dit Anseric, lorsqu'il sut à quelles conditions le silence de l'abbé serait assuré, belle amie, vous bâtissez si bien pour l'Eglise, qu'il ne restera rien pour le château ! — A ^Tai dire, reprit le baron, il ne me plaît guère que ces moines aient un pied chez nous.... Bah ! nous mettrons la chapelle dans la baille, et s'il faut défendre le château, les moines resteront dehors. — Mais qu'avez- vous donc sans cesse à médire de ces bons
l56 HISTOIRE d'une FORTERESSE.
moines, sire oncle ? — Ah ! gentille fée, si vous les aviez vus comme je les ai vus sur les terres d'outre-mer, vous diriez comme moi que c'est la pire engeance.... — Allons, ne blasphémez pas, sire oncle , nous sommes ici en terre chrétienne, et non chez les Sarrasins. »
Peu de jours après, en effet, An série mit les ouvriers à l'œuvre-, le bourg et les villages du domaine durent fournir leurs corvées en hommes, en bètes de trait, en chariots-, les matériaux ne manquaient pas dans le voisinage. Des fours furent élevés pour cuire la chaux; les forêts fournissaient les bois nécessaires, en quantité. Le baron Guy, en raison de ses connaissances militaires, se chargea de diriger l'entreprise. Il manda secrètement un maître des œuvres qu'il avait connu en Palestine et qui était natif de Troyes. Celui-ci fut bien reçu au château, bien nourri, vêtu de neuf, mais surveillé avec soin, dans la crainte qu'il ne lui prît fantaisie de s'en aller. Les plans du nouveau château furent arrêtés entre le baron et lui. On se servait d'une partie des fortifications romaines qui existaient encore. JNIais il est nécessaire de connaître la situation des constructions qui existaient alors sur le plateau (fig. 35), pour l'intelligence de ce qui va suivre.
En A était le château de la Roche-Pont, construit sur les restes romains et composé de bâtiments irréguliers, en mauvais état-, en B, le cloître de l'abbaye, son église en C. En D, l'abbatial.
Ce monastère était limité du côté de l'ouest par les ruines de l'ancienne enceinte romaine, et sur les trois autres côtés, par des murs crénelés, avec quelques échauguettes.
En E était le verger de l'abbaye ; en F celui du château'. Deux beaux moulins, qui dépendaient de l'abbaye,
1. Le verger était alors un jardin, planté d'arbres fruitiers et de bosquets, dans lequel on allait prendre le frais et se livrer à divers passetemps.
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