‹ Histoire d'une forteresse; texte et dessinsChapitre 25 sur 92 · LE VIEUX CHATEAU DE LA ROCHE-PONT · texte numérisé non relu

LE VIEUX CHATEAU DE LA ROCHE-PONT

HISTOIRE DUNE FORTERESSE. lOy

étaient établis en G, et en H, Tétang, rempli par les retenues du ruisseau.

La N'ille haute, bâtie sur le \-ersant occidental du plateau, possédait deux paroisses I et K..,. Un pont de bois avec moulins dépendant du château en L, un autre pont de bois en M, le pont de pierre romain en N.

Sur la rive droite, sV'le\'aient quelques maisons avec jardins. En O la route du plateau bifurquait pour conduire à rentrée de Tabbaye et à celle du château. En P, des terres cultivées, et en R la forêt qui s'étendait à plus de deux mille pas vers le nord. De Pancien mur rampant romain S, il ne restait que des débris ainsi que de TenceinteT. Ces ruines, envahies par la végétation, formaient cependant un relief qu'il était possible de défendre.

La topographie générale connue, nous allons décrire les dispositions qui furent adoptées dans la construction du nou\"eau château (fig. 36*). En O existait un fossé qui fut recreusé. Une barbacane s'éleva en A avec entrée sur son flanc gauche.

L'entrée principale du château dut être établie en B avec pont-volant. Cette porte devait être protégée par deux tours. Sur une partie de l'ancien front Nord romain, on projeta cinq tours dont les courtines allaient joindre les deux tours antiques V, réparées et couronnées. Il devait rester ainsi derrière cette première défense un grand espace C. C'était la baille^ avant-cour ou basse-cour dans laquelle furent plantées la chapelle E promise à l'abbé, des écuries D et dépendances F, sur une ruine romaine. En P, on creusa un deuxième fossé qui dut protéger le

I. Dans cette figure, la teinte noire indique les substructions romaines conservdes et couronnées par de nouveaux ouvrages; la teinte jaune, les constructions romaines entièrement rasdes, la teinte rouge, les défenses ajoutées par le châtelain de la Roche-Pont, et la teinte grise, les bâtiments d'habitation refaits ou réparés.

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château proprement dit, dont la porte fut disposée en G. Une poterne s'ouvrit en H. L'ancien mur romain M reçut de nouveaux couronnements, et trois tours neuves durent le renforcer.

En I, on Jeta les fondements du donjon en partie sur maçonneries antiques \ donjon défendu par une chemise avec fossé. Les bâtiments d'habitation prenaient les emplacements K, avec une chapelle en L. Aux extrémités du fossé P, des coupures furent pratiquées dans les deux courtines romaines, pour intercepter, au besoin, toute communication entre les défenses de la baille et celles du château. Ce parti fut adopré également pour les deux courtines aboutissant au donjon.

Le baron Guy passait toutes ses journées, depuis la décision prise par son neveu, avec le maître des oeuvres Alain de Troyes, pendant que les premiers ouvriers appelés déblayaient le terrain, arrasaient les ruines romaines, que les corvées amenaient des approvisionnements de pierres, de sable, de cailloux, de bois, creusaient les fossés et les rigoles des fondations.

Le baron Gu}^ tenait à élever en face du plateau (point d'attaque) un grand front, légèrement convexe pour dérober les saillants VV. Il voulait une large barbacane au milieu de ce front, pour réunir les troupes destinées aux sorties, pour les protéger en cas de retraite. II avait observé que toutes les bonnes défenses élevées en Syrie par les chrétiens plantaient toujours les entrées de telle sorte que l'assaillant fut obligé de présenter son flanc droit à la défense, ce qui était bien raisonné, puisque le flanc gauche est protégé par l'écu ou lepavoi. La position de la porte G du château avait été l'objet d'une longue étude entre le baron et son maître des œuvres. Celui-ci voulait la placer parallèlement à la première; mais le baron insista pour qu'el'e formât avec l'entrée de la baille un angle prononcé.

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LK CHATEAU BU XII^ SIECLK DE LA KOClIE-l'ONT

HISÏOIRli: d'une forteresse. lf)Q

Le maître de TceuNTe prétendait que la tour de gauche de cette porte G formerait alors un saillant mal défendu, attaquable ; mais le baron admit que si Tassiégeant voulait battre ou miner cette tour, il serait battu en écharpc par la tour R-, qu'en donnant des sinuosités à ce front du château, on décou\'rait tous les points de la baille, que la porte principale était ainsi bien masquée, qu'on en serait quitte pour donner une forte épaisseur aux murs et un plus grand diamètre à ces deux tours de rentrée, et qu'enfin, si Tennemi parvenait à faire tomber la tour dj gauche formant saillant, il y avait la ressource de se rcmparer de S en T et de prolonger ainsi la défense, d'autant que cette tour du baillant abattue, Tautre resterait intacte et commanderait la brèche.

La poterne H fut également l'objet d'une série d'observations de part et d'autre. Cette poterne était nécessaire pour assurer les approvisionnements du château sans encombrer l'entrée principale. Placée près de la tour d'angle U, que l'ennemi ne pouvait battre à cause de l'escarpement du plateau, cette poterne était bien protégée par cette tour; puis elle devait être surmontée d'un ouvrage quadrangulaire avec doubles herses et doubles portes, et enfin une braie X défendait son approche. Il fut entendu en outre que le gros bâtiment d'habitation central, élevé sur les débris des tours carrées romaines, serait crénelé, commanderait la courtine et par conséquent les deux entrées •, des puits existaient ou furent creusés en p.

Toutes choses ainsi bien arrêtées, les ouvrages furent poussés activement. Le baron ne quittait pas les chantiers et voulait voir chaque chose par lui-même. On comntença par le front Nord de la baille et par la grande chapelle E. Ce travail de Textérieur ne changeait pas notablement Tétât ancien-, puis on se mit au donjon. Lorsque cette tour de quatre-vingt-dix pieds de diamètre fut élevée à trente

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pieds de haut, son aspect était déjà formidable. Les gens de la ville regardaient de loin cette masse qui dominait la pointe du plateau, et se demandaient ce que leur seigneur prétendait faire de cette grosse tour. L'abbé était quelque peu soucieux ; mais on lui faisait si bien fête au château qu'il ne disait mot, d'autant que la grande chapelle de la baille promettait d'être fort belle.

Heureusement pour Anseric, le duc de Bourgogne avait alors d'assez grosses affaires sur les bras ; des difficultés avec le roi de France Philippe Auguste étaient pour lui un grave sujet d'inquiétudes, et il ne voulait pas en un pareil moment s'aliéner sa noblesse. Plus de deux années s'écoulèrent ainsi, sans qu'il survint au châtelain d'embarras sérieux. Alors le château était bien près d'être achevé. Nous en donnons la vue cavalière (fig. 3 7}, prise à l'angle Nord-Est.

On ne parlait dans la contrée que du beau et fort châtel neuf de la Roche-Pont, et il ne manquait pas dans le voisinage de gentilshommes envieux des biens et des alliances d' Anseric, qui cherchaient à le peindre aux yeux du duc, comme un ambitieux prêt à briser les liens féodaux qui Punissaient à son seigneur. On allait jusqu'à prétendre que le sire de la Roche-Pont, s'appuyant sur son origine, ne visait à rien moins qu'à supplanter le duc, et que déjà il avait à ce sujet noué des intrigues avec le roi de France et Pierre de Courtenai, qui avait épousé Agnès, sœur du dernier comte de Nev^ers et tante d'Elienor -, que ses hommes étaient accablés sous le poids des corvées, et que le duc ne pouvait admettre qu'un de ses vassaux foulât ainsi le pauvre peuple pour élever un château tel que la Bourgogne n'en possédait pas de plus fort.

Comme il n'arrive que trop souvent, la malveillance dictait ainsi à Anseric la conduite qu'il avait à tenir pour satisfaire ses projets ambitieux.

YU£ CAYALIEKi DU CHATEAU DE LA ROCHE-PONl

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Le duc de Bourgogne, Hugues III, n'était rien moins qu'un défenseur des biens de TÉglise. L'abbé de Saint- Julien ne rignorait pas; aussi, tout en se sentant Tcsprit troublé parles dispositions défensives du sire de la Roche- Pont, et n'augurant rien de bon pour Tabbaye du voisinage d'un aussi fort château , n'osait-il manifests^r ses craintes et essa3'er de les faire partager à la cour du duc, car il craignait plus peut-être l'intervention de celui-ci que la puissance de son voisin immédiat.

Hugues s'émut à la longue et prêta l'oreille à tout ce qu'on rapportait des dispositions de son vassal. Une occasion lui découvrit bientôt ses véritables dispositions. Anseric, s'il avait des ennemis et des envieux à la cour du duc, avait aussi quelques amis. Ceux-ci ne manquèrent pas de l'informer des fâcheuses impressions qu'on avait fait naître dans l'esprit du duc à son égard, d'autant que celui-ci n'était guère réserve dans ses propos. On l'avait entendu dire qu'il irait bientôt éprouver si la forteresse de la Roche-Pont était aussi bonne qu'on le prétendait. La prudence n'était pas davantage le fait du duc. Il avait envoyé un parti de gens d'armes examiner les choses de près. Or les gens d'armes du duc avaient les habitudes du maître : ils étaient grands pillards et détrousseurs. S'ils s'acquittèrent de leur mission, je ne le saurais dire, mais il est certain qu'ils pillèrent quelques hameaux et mirent le feu à plusieurs granges de l'abbaye de Saint-Julien.

Grand fut l'émoi parmi les moines, qui ne manquèrent pas de s'en plaindre au sire de la Roche- Pont.

Le fief de la Roche-Pont devait chaque année remettre au duc de Bourgogne, à titre de redevance, six chevaux de guerre harnachés. Habituellement, le sire de la Roche- Pont se rendait à cette occasion à la cour du duc après les fêtes de Pâques.

C'était en 1 185. Anseric ne parut pas à la cour et n'en-

voya pas les six chevaux. Hugues les réclama -, Anscrîc répondit que les gens du duc avaient eux-mêmes pris les chevaux qui lui étaient destinés comme des pillards et routiers; que c'était à eux à les remettre à leur maître-, que quant à lui et à Tabbé de Saint-Julien, ils réclamaient des dommages et demandaient que lesdits pillards fussent pendus aux lieux des méfaits.

Que d'ailleurs, lui, Anseric, savait comment le duc de Bourgogne accueillait les mauvais propos des ennemis de la Roche-Pont, et qu'il choisirait son heure pour les démentir. A cette fière réponse, Hugues s'emporta et jura qu'il ne prendrait pas de repos que le château de la Roche- Pont ne fût rasé, dût-il lui en coûter le quart de sa seigneurie.

Le baron Guyn'avait pas vu grossir l'orage sans une secrète joie-, mais s'il aimait la bataille et s'il nourrissait une ambition démesurée, c'était un homme prudent, et qui, comme tous ceux qui avaient longtemps séjourné en Orient, savait nouer une intrigue et mettre les bonnes chances de son côté. La plupart de ces vieux chevaliers de Syrie doublaient le soldat d'un diplomate par suite de leurs rapports avec la cour de Constantinople et avec les Sarrasins.

Après la réponse d' Anseric, il n'y avait plus qu'à se préparera la guerre, et à une guerre à outrance. Mais si bonne que fût la place, le baron Guy n'ignorait pas que toute forteresse investie, si elle n'est secourue, finit par tomber aux mains de l'assiégeant. Anseric n'avait pas une armée à opposer en rase campagne à celle du duc ; il pouvait réunir deux cent cinquante hommes d'armes, ce qui faisait un total de douze cents combattants environ, chaque homme d'armes étant accompagné de trois ou quatre combattants. En ajoutant à cela les hommes de la ville qui devaient le service au seigneur, on pouvait compter sur une garnison de quinze à dix-huit cents hommes.

Le baron Guy eut donc avec Élienor et Anseric une Ion-

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guc conférence, le soir mcnie de Tenvoi de la réponse au duc, après laquelle il fut résolu que la dame de la Roche- Pont, bien accompagnée, se rendrait à la cour du roi de France, lui promettant homniage-ligc de la seigneurie de la Roche-Pont, et lui demandant secours contre le duc de Bourgogne, qui-, sans raison, dévastait les terres de son vassal et pillait les biens de Tabbaye de Saint- Julien. Le baron Guy avait quelques motifs de croire que cette démarche serait favorablement accueillie ; mais il se garda de dire tout ce qu'il savait à ce sujet. Il conseilla à sa nièce de se faire accompagner par Tabbé, s'il était possible, ou tout au moins par quelques religieux autorisés par celui-ci.

Dame Élienor accueillit ces ouvertures, sans faire la moindre objection, avec un calme apparent, bien que son cœur battît dans son mince corsage, à le rompre.

Elle employa la nuit, avec ses femmes, à faire les préparatifs de son voyage, et de grand matin manda Tabbé.

L'abbé, qui en tout ceci voyait en perspective, quoi qu'il advînt, la dévastation des biens de l'abbaye, poussait force soupirs, s'exclamait, accusait la dureté du temps, mais ne résolvait rien. « Sire abbé, lui dit enfin Élienor, avec ou sans vous ou vos religieux, je pars ce matin; vous plaît-il mieux défendre votre cause vous-même ou la faire défendre par une femme? — Eh ! très-gracieuse dame, reprit l'abbé, puis-je quitter mon troupeau, lorsque le loup s'apprête à le dév^orer? — Eh bien, donnez-moi trois de vos religieux, — Oui, c'est bien parlé.... il le faut.... il le faut. — Qu'ils soient ici à cheval dans une heure. — Oui, noble dame, ils y seront, à la garde de Dieu et de la sainte Vierge ! — JMais surtout, sire abbé, pas un mot de ce vo3^age, et que les religieux ne sachent où je les conduis. — Oui, certes, ils seront, pour les frères, envoyés dans une obédience ou dans quelque abbaye voisine. — C'est bien, et hâtez-vous ! » Dame Élienor embrassa ses enfants, son époux et son oncle

en pleurant^ mais, séchant ses larmes au moment de monter sur sa haquenée, elle apparut à sa petite troupe avec un visage calme. « Belle nièce, lui dit le baron Guv, au moment où elle attendait sur le montoir, le duc fera tout, certainement, pour venir ici hâtivement. Il serait possible qu'il arrivât avant votre retour. S"il en était ainsi, marchez prudemment, cachez-vous et vos gens chez le vavasseur Pierre Landr}'', à deux lieues d'ici, dans la vallée-, il sera prévenu, guettera votre retour et me fera tenir de vos nouvelles. Nous aviserons alors. »

La troupe de la dame de la Roche-Pont se composait d'une douzaine d'hommes surs et fidèles, attachés au château, commandés par un vieux chevalier prudent et avisé, de deux femmes et des trois moines. La chevauchée était destinée, pour les gens du château, à rendre visite à la dame de Courtenai, tante d'Élienor.

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