Ferra nd, Histoire des trois démembrements de la Pologne
d'être conduit... Quand je l'ai vu partir pour la Pologne, sans emmener aucun de ses deux acolytes, j'ai prévu tout ce qui arriverait. Me voilà persuadée plus que jamais qu'il ne faut pas compter sur les âmes faibles et les caractères légers. Le pauvre homme en sera la dupe; on vengera Votre Majesté, »
Madame Geoifrin était en cela bon prophète; mais, en attendant que sa prophétie se vérifiât, les places et les honneurs pleuvaient sur la tète du prince évèque. Le gouvernement polonais venait d'instituer une direction générale de l'instruction publique sous le nom de Commission d'Éducation nationale, l'évèque en fut nommé président. On procéda à la réorganisation des études, totalement interrompues par la suppression des jésuites, entre les mains lesquels était l'éducation de toute la jeunesse polonaise. Il fut décidé que la vente de leurs biens fournirait le fonds nécessaire à la création des écoles et universités, ainsi qu'à l'achat et à l'impression des livres d'études.
Tandis que l'évèque de Wilna s'occupait* de l'éducalion de ses compatriotes, l'instituteur qu'il avait choisi pendant son séjour à Paris pour le prince Xavier son neveu, s'acquittait au plus mal
de ses fonctions. L'évêque n'avait pas consenti à placer Tenfant dans un collège; en raison de la délicatesse de sa santé, il préféra le remettre entre les mains d'un homme sûr et exclusivement attaché h sa personne. Madame GeofTrin consulta ses amis pour ce choix, et Masson de Pezay \ habile intrigant, colonel et poète, lui proposa son oncle M. fioesnier-Delorme, maître particulier des eaux et forêts, homme d'esprit et de bonne compagnie, fort instruit, mais engoué des économistes et de leurs nouvelles théories, au point d'en avoir la tête à moitié tournée.
Cependant, comme il était chaudement appuyé par le marquis de Mirabeau et Tabbé Bandeau, que révêque aimait beaucoup, la proposition fut agréée. On convint d'un traitement annuel de 30 000 livres, tant pour M. Delorme que pour un sous-gouverneur, un gentilhomme et un laquais spécialement affectés au service de l'enfant. Une somme égale fut offerte à Masson de Pezay au moment de la signature de l'engagement, et 60 000 livres furent promises, en outre, à M. Delorme, une fois l'éducation de son élève terminée.
1. Âlfred-Frédéric-Jacques Masson, dit le marquis do Pezay, inspecteur général des côtes, né on 1741, mort en 1777.
Il était diflicile défaire un plus mauvais choix : M. Delorme passait sa vie à voyager pour son agriculture et à dépenser son argent dans de coûteuses expériences faites dans la propriété quMl habitait sur les bords de la Loire, près de Blois. Pendant l'hiver, il résidait presque toujours à Paris, fidèle habitué des salons du baron d'Holbach, de madame Geoffrin, et des dîners politicoéconomiques du marquis de Mirabeau. Quant à son élève, il le traînait à la remorque dans ses voyages d'été et l'abandonnait en hiver à des mains subalternes sans la moindre surveillance. L'enfant, à peine âgé de sept ans, orphelin dès sa naissance, chétif et délicat, eût eu besoin de soins maternels et incessants. Au lieu de s'affermir, sa santé s'altéra de plus en plus; livré à lui-même, ou maltraité par un sous-gouverneur ignorant et brutal ; favorisé dans des instincts précoces et sensuels par un laquais corrompu, le pauvre enfant abusa de la vie, et, lorsque son oncle, à l'époque fixée pour le terme de son éducation, réclama son retour en Pologne, en 1778, M. Delorme amena un enfant de quatorze ans h moitié fou, d'une ignorance absolue, et dans un état de santé déplorable. On comprend l'indignation dont fut saisi Tévêque, auquel on avait soigneu-
sèment caché l'état de son neveu. M. Delorme n*osa pas affronter Tentrevue, il envoya le jeune prince à Wilna accompagné d'un domestique et resta prudemment à Varsovie. Il eut cependant l'audace de réclamer les 60 000 livres promises à la fin de l'éducation du prince Xavier. L'évéque refusa net et paya seulement les frais de voyage. Mais Delorme intrigua tant et si bien à Varsovie» qu'il finit par obtenir vingt mille francs du conseil de famille et se hâta de repartir pour Paris. Il avait touché 30 000 livres pendant six ans, soit 180 000 livres, plus 36 000 au début et vingt mille à la fin, cela fait un total de 230 000 livres pour une éducation si bien réussie S
Le jeune prince fut installé à Werky dans la magnifique résidence de son oncle, située à peu de distance de Wilna. On l'entoura des soins les plus tendres. Son oncle ne le perdait point de vue et l'emmenait avec lui pendant ses séjours fréquents à Varsovie. On attacha à sa personne un homme de toute confiance nommé Levert, envoyé par le marquis de Mirabeau, qui, indigné
1. Cette histoire est racontée d'une manière différente dans les intéressants Mémoires de Dufort de Chevemyj publiés par M. de Grèvecœur ; mais nous croyons notre version plus exacte même en regardant de près la sienne.
de la conduite deDelorme et désolé de l'avoir recommandé, était resté dans les meilleurs termes avec le prince évêque. C'est précisément à cette époque que des circonstances imprévues, dans lesquelles Hélène était intéressée, vinrent donner lieu à une correspondance assez curieuse entre l'évêque et le marquis.
Les prétendants d*Héiène. — Le duc d*£lbœuf et le prince de Salm. — Une négociation de mariage. — Le marquis de Mirabeau et la comtesse de Brionne. — Madame de Pailly. — Refus de Tévêque deWilna. — Un nouveau prétendant. — Le prince Charles de Ligne.
Pendant qu'Hélène achevait d'écrire l'histoire des paisibles années de sa vie de couvent^ le bruit de sa beauté, de son nom^ de sa fortune, avait franchi les murs de la vieille abbaye.
La jeune princesse avait déjà paru dans des bals d'enfants; les duchesses de Mortemart, de Châtillon, du Châtelet, de Choiseul et d'autres, dont les filles ou nièces étaient les compagnes d'Hélène, la faisaient souvent sortir avec elles; plus d'une mère, soigneuse de l'établissement de son fils, avait jeté les yeux sur la petite Polonaise, et dressé ses
Là princesse GH. de ligne. 191
batteries, en cherchant à nouer des intelligences dans la place. La jeune fille ne tarda pas à s'en apercëvoiri mais, en personne avisée, elle n'en témoigna rien ; son plan était fait d'avance : elle connaissait mieux que personne la faiblesse de caractère de son oncle, et savait bien qu'elle ne ferait que le mariage qu'elle voudrait faire.
Deux prétendants se déclarèrent à la fois ; le premier était le ducd'Elbœuf, prince de Yaudemont, second fils de la comtesse de Brionne, née Rohan-Rochefort, et du comte Charles-Louis de Lorraine, grand écuyer de France. Si la noblesse du jeune prince était brillante, la fortune était mince, et l'alliance d'une riche héritière devenait pour lui le but nécessaire à poursuivre. La comtesse de Brionne, amie intime du duc de Choiseul, vil Hélène à Ghanteloup; les grâces elle charme de la jeune fille fixèrent son attention, et, de retour à Paris, elle s'informa soigneusement de la fortune, présente et à venir, qui attendait Hélène. On n'a pas oublié, qu'au début de ses Mémoires, la petite princesse désigne la comtesse de Rochefort comme une amie de son oncle ; celte dame et son ami le marquis de Mirabeau, père du célèbre tribun, figuraient parmi les habitués du salon de la comtesse de Brionne. Le marquis de Mirabeau
élait, comme on le sail, lié étroitementavecrévéque de Wilna, il entretenait avec lui une correspondance assez suivie; rien ne fut donc plus facile à la comtesse que d'obtenir tous les renseignements désirés.
C'est dans ce petit cercle que se trama le complot matrimonial que nous allons voir se dérouler sous nos yeux, on pourra se convaincre aisément qu'alors, comme aujourd'hui, on attachait peu d'importance à une inclination réciproque ou à des rapports dégoût et de caractère ; la fortune, le rang et le nom étaient les seules conditions exigées.
Il fut décidé que le marquis de Mirabeau ouvrirait le feu, en écrivant à l'évèque; mais on sentit qu'il ne suffirait pas à lui seul pour mener à bien l'affaire; son caractère hautain et violent, l'inégalité de son esprit, avaient besoin d'être tempérés par une influence féminine. Le choix était désigné d'avance, et ce fut madame de Pailly, dont la liaison intime avec le marquis ne faisait doute pour presonne, qu'on lui adjoignit dans celte circonstance *.
1. Madame de PaiUy était née de Halvieu; fille d'un capitaine aux gardes suisses, sa famille était bernoise, mais, le grade de son père le retenant en France elle y fut élevée, et se maria
Madame de Pailly était fort jolie, douée d'un esprit fin, délié et très propre à l'intrigue. Le grand Mirabeau, qui la détestait à bon droite écrivait : € Cette femme a l'esprit de cinq cent mille démons ou anges, comme il vous plaira, mais elle est également dangereuse, par sa beauté, par son esprit profondément artificieux. :»
Nous n'avons pas à nous occuper du rôle, peu édifiant, que joua madame de Pailly dans la famille des Mirabeau * ; nous constatons seulement qu'elle avait dû mettre dans sa conduite assez de retenue ou de décence, comme on disait alors, pour être reçue dans la société de la comtesse de Brionne et de sa tante, la princesse de Ligne- Luxembourg. Ldi poule noire y comme on l'appelait dans l'intimité, fut enchantée de jouer un rôle dans cette affaire, elle souhaitait avec passion d'être utile à de si grandes dames, et ne négligea
très jeune à ua ofÛcier suisse également au service de la France, M. de Pailly. Son mari prit sa retraite et retourna à Lausanne. Madame de Pailly allait assez souvent lui rendre visite, mais elle resta fixée à Paris et vécut séparée de fait depuis 1762. Voir pour plus de détails, sur madame de Pailly, les Mémoires de Mirabeau, p^rLucaiS de Montigny ; la Comtesse de Rochefort ei ses amis, par Louis de Loménie.
2. La princesse de Luxembourg née de Bethisy était sœur de la princesse de Rohan Montauban, mère de la comtesse de Brionne.
m LA PRINCESSE GH. DE LIGNE.
rien pour y parvenir. Les lettres de madame de Pailly étaient citées dans sa société a; comme des modèles de sentiment et de grâce »; on peut ajouter, de mesure et de finesse.