‹ Histoire d'une grande dame au XVIIIe siècleChapitre 32 sur 69 · Monsieur et le comte d'Artois · texte numérisé non relu

Monsieur et le comte d'Artois

tera le nom d'Hélène et un berceau pour leurs enfants.

> Je vais y travailler dès que je quitterai Versailles, pour aller vous dire à vous, tutti quanti, que je vous aime de tout mon cœur. »

Voyage des deux princes à Berlin. — Portrait de Frédéric le Grand. — Voyage à Pélersbourg. •— Portrait de Timpératrice Catherine. — Retour par la Pologne. — Werky, château du prince évêque. — La Diète à Varsovie. — LMndigénat. — Retour à Bel-QEii.

Le prince de Ligne n'avait pas parlé à la légère, en disant à son fils qu'ils iraient en Pologne chercher rindigénat. Au milieu des séductions de la vie de Versailles, il partit tout à coup. « Des intérêts de famille, dit-il, m'obligèrent à entreprendre "un voyage lointain. Mon fils Charles épouse une jolie petite Polonaise, mais sa famille nous donne du papier au lieu de l'argent comptant. C'étaient des prétentions sur la cour de Russie, il fallut les aller chercher. Je partis en juin 1780 pour Vienne, Prague, Dresde, Berlin, Pétersbourg, Varsovie,

Cracovie, où j'avais à faire, Mogylany *, Léopol et » Brunn où j'étais amoureux. J'allais oublier de dire

que c'est de Paris et de la rue Bourbon, de chez la duchesse de Polignac, qui venait d'accoucher* et chez qui j'avais diné avec la reine, que je partis. Je leur promis de retourner à la même heure, six mois après, et j'ordonnai mon carrosse de remise et mon laquais de louage en conséquence. >

La somme que le prince de Ligne réclamait au nom de sa belle-fille était considérable. Il s'agissait de quatre cent mille roubles, cela valait la peine de chercher à les obtenir. Cependant nous croyons que ces intérêts de famille servirent de . voile à des intérêts politiques ; ce voyage était

probablement destiné à donner suite à certains préliminaires entamés par Joseph II et l'impératrice Catherine à l'entrevue deMohileff. Le prince partit de Vienne où il avait été prendre ses dernières instructions. Ses compagnons de voyage I étaient son ûls Charles et son ami le chevalier de

l'Isle.

f Je fis de l'Isle colonel, écrit-il, en disant tout simplement en Autriche, en Prusse, en Po-

i. Terre de la princesse Charles.

! t. C'était du comte Armand-Jules de Poli^nao que la duchesse

', venait d'accoucher le 14 mai 1780.

logne et en Russie qu'il l'était, et en lui achetant une paire d'épaulettes. Je fus aussi obligé de le faire chevalier, ajoute-t-il, pourle distinguer, dans les pays étrangers, de Tabbé du même nom ^ » La guerre pour la succession de Bavière était terminée depuis un an, lorsque les princes entreprirent leur voyage. « Le résultat de cette guerre avait été pour le roi de Prusse beaucoup de dépenses d'hommes, de chevaux et d'argent, quelque apparence de bonne foi et de désintéres* sèment, peu d'honneur dans la guerre; un peu d'honnêteté en politique et beaucoup d'amertume contre nous. Le roi commença, sans savoir pourquoi, à défendre aux officiers autrichiens de mettre le pied dans ses États sans une permission expresse signée de sa main. Même défense de la part de notre cour pour les officiers prussiens; et gêne des deux côtés sans profil ni raison. Je suis confiant, moi, je croyais encore que je pouvais m'en passer; mais l'envie d'avoir une lettre du grand Frédéric, plutôt que la crainte d'être mal reçu, m'engagea à lui écrire. >

1. L'abbé Delille, né à Âigueporae le 22 juin 1728, mort à Paris lel** mai 1813. Il était membre de l*Âcadémie firançaise et jouissait, comme poète, d*une réputation européenne, singulièrement diminuée aujourd'hui.

Au lieu d'une lettre, le prince de Ligne en reçut troisi et charmantes. De peur de le manquer, le roi lui avait écrit de Potsdam à Vienne, à Dresde et à Berlin. Les voyageurs arrivèrent à Postdam le 28 juin.

c En attendant midi pour être présenté au roi avec mon fils Charles et M. de Tlsle, je vis la parade et je fus bientôt entouré et escorté par des déserteurs autrichiens, surtout de mon régiment, qui me caressaient presque et me demandaient pardon de m'avoir quitté. L'heure de la présentation sonna, le roi me reçut avec un charme inexprimable. La froideur militaire d'un quartier général se changea en un accueil doux et bienveillant. Il me dit qu'il ne me croyait pas un fils aussi grand :

» — Il est même marié, Sire, depuis un an.

* — Oserais-je vous demander avec qui?

» — Avec une Polonaise, une Massalska.

1 — Gomment, une Massalska ? savez-vous ce que sa grand'mère a fait?

> — Non, Sire, lui dit Charles.

> — Elle mit le feu aux canons, au siège de Dantzig,elle tira et Attirer, et se défendît, lorsque son parti, qui avait perdu la tète, ne songeait qu'à se rendre.

1 — C'est que les femmes, dis-je alors, sont indéfinissables : forles et faibles tour à tour, dis* crêtes, dissimulées, elles sont capables de tout*

» — Sans doute, dit M. de Tlsle, fâché de ce qu'on ne lui avait encore rien dit, et avec une familiarité qui ne devait pas réussir, voyez!...

> Le roi l'interrompit après une demi-seconde. Pour faire plaisir à ée Tlsle, je dis au roi que M. de Voltaire était mort dans ses bras. Ça fit que le roi lui adressa quelques questions. Il répondit un peu Irop longuement et s'en alla. Charles et moi, nous restâmes à dîner.

1 C'est là pendant cinq heures tous les jours que la conversation du roi acheva de m*enchanter: beaux-arts, guerre, médecine, littérature et religion, philosophie, morale, histoire et législation passèrent tour à tour en revue. Les beaux siècles d'Auguste et de Louis XIY, la bonne compagnie des Romains, des Grecs et des Français, la chevalerie de François !•% la franchise et la valeur de Henri lY, la renaissance des lettres, des anecdotes sur des gens d'esprit d'autrefois, leurs inconvénients, les écarts de Voltaire, l'esprit succeptible de Maupertuis, que sais-je enfin? Tout ce qu'il y avait de plus varié et de plus piquant, c'était ce^ qui sortait de sa bouche, avec

un son de voix fort doux^ assez bas et aussi agréable que le mouvement de ses lèvres qui avaient une grâce inexprimable. C'est ce qui faisait, je crois, qu'on ne s'apercevait pas qu'il fût, ainsi que les héros d'Homère, un peu babillard mais sublime. Ses yeux trop durs dans ses portraits, mais tendus par le travail de cabinet et les iatigues de la guerre, s'adoucissaient en écoutant ou en racontant quelque trait d'élévation ou de sensibilité...

9 Un matin, comme j'arrivais chez le roi^ il vint à moi et me dit : c Je tremble de vous ap- » prendre une mauvaise nouvelle^ on vient de 9 m' écrire que le prince Charles de Lorraine est à » toute extrémité, i II me regarda pour voir l'effet que cela faisait sur moi, et, remarquant quelques larmes qui s'échappèrent de mes yeux, il changea de conversation par les transitions les plus dou ees. Le lendemain le roi vint me dire dès qu'il me vit, et de l'air le plus pénétré : c Si vous > devez apprendre la mort d'un homme qui vous ]» aimait et qui honorait l'humanité, il vaut mieux » que ce soit de quelqu'un qui la sent aussi vive- » ment que moi ; le pauvre prince Charles n'est » plus I » En me disant cela, son attendrissement devint extrême. »

A la suite d'une causerie pendant laquelle le roi avait parlé sans désemparer pendant près d'une heure, le prince, qui trouvait son rôle d'écouteur un peu monotone, saisit au vol le nom de Virgile :

— Quel grand poète, Sire, mais quel mauvais jardinier!

— A qui le dites-vous I N'ai-je pas voulu planter, semer, labourer, piocher, les Géorgiques k la main I € Hais, Monsieur, me disait le jardinier, D qui ne me connaissait pas, vous êtes une bête, » et votre livre aussi, ce n'est pas ainsi qu'on tra- > vaille. > Ah I mon Dieu I quel climat! croiriezvous que Dieu et le soleil me refusent tout? Voyez mes pauvres orangers, mes oliviers, mes citronniers, tout cela meurt de faim.

> — Il n'y a donc que les lauriers qui poussent chez vous, Sire, à ce qu'il me semble ?

» Le roi me fit une mine charmante, et, pour détourner la fadeur par une bêtise, j'ajoutai bien vite : « Et puis, Sire, il y a trop de grenadiers dans ce pays-ci. Cela mange tout. > Et le roi se mit à rire, parce qu'il n'y a que les bêtises qui fassent rire. »

Le prince savai t que le roi ne pouvait pas souffrir M. de Ried et il savait que c'était pour lui avoir parlé de la prise de Berlin par le maréchal Haddik que le roi avait pris le général Ried en guignon; aussi, quand Frédéric lui demanda s'il trouvait Berlin changé, il n'eut garde de lui dire et de lui rappeler qu'il était de ceux qui s'en emparèrent en 1760. c II fut satisfait de ma retenue, car c'était un vieux sorcier, qui devinait tout et dont le tact était le plus fin qu'il y eût jamais eu. i

Le prince osa lui poser une question hardie en parlant de la France.

« — Il y a de tout, Sire, dans ce pays-là, qui mérite réellement d'être heureux; on prétend que Votre Majesté a dit que, si l'on voulait faire un beau rêve, il faudrait...

— Oui, interrompit le roi, c'est vrai, il faudrait être roi de France. »

Après quinze jours passés à Potsdam le plus agréablement du monde, les princes quittèrent à regret le roi de Prusse pour continuer leur long voyage et arrivèrent à Pélersbourg au mois d'août.

L'impératrice accueillit le prince de Ligne avec une distinction particulière; elle le connaissait de

longue date par les lettres de Voltaire et les récits de Tempereur Joseph à MohilefT. Catherine le trouva digne des éloges qu'on lui en avait fait et elle écrivait : c II y a encore ici le prince de Ligne, qui est un des êtres les plus plaisants et les plus aisés à vivre que j'aie jamais vus. Voilà bien une tète originale qui pense profondément et fait des folies comme un enfant. Je m'accommoderais fort de cette compagnie-là. >

Le prince, de son côté, fut charmé de Catherine le Grand comme il l'appelait, et, grâce à ses récits, nous avons le portrait vivant de la czarine. € On voyait, dit-il, qu'elle avait été belle plutôt que jolie ; la majesté de son front était tempérée par des yeux et un sourire agréables; mais ce front disait tout, on y lisait comme dans un livre : génie, justice, justesse, courage, profondeur, égalité, douceur, calme et fermeté.

]» Son menton un peu pointu n'était pas absolument avancé, mais il était loin de se retirer et avait de la noblesse. L'ovale de son visage n'était pas bien dessiné, mais elle devait plaire, car la franchise et la gaieté habitaient ses lèvres. Elle doit avoir eu de la fraîcheur et une belle gorge; celle-ci ne lui était arrivée cependant qu'aux dépens de sa taille, qui avait été mince à

rompre; mais on engraisse beaucoup en Russie. Elle était propre, et, si elle n'avait pas tant fait tirer ses cheveux, qui auraient dû, en tombant un peu plus bas, accompagner son visage, elle aurait été bien mieux.

> On ne s'apercevait pas qu'elle était petite : elle m'a dit lentement qu'elle avait été extrêmement vive, chose dont on ne pouvait pas se faire d'idée.

1 Ses trois révérences d'homme à la russe se faisaient toujours de même, en entrant dans un salon; une à droite, une à gauche et l'autre au milieu. Tout était chez elle mesuré et méthodique. >

Quelques jours après son arrivée, le prince était déjà fort avant dans l'intimité de Catherine.

« — Quelle figure me supposiez-vous? me demanda-t-elle.

» — Je croyais Votre Majesté grande, raide comme une épingle, des yeux comme des étoiles et un grand panier; je croyais aussi qu'il n'y avait jamais qu'à admirer, et Tadmiration est bien ennuyeuse.

» — N'est-ce pas, vous ne vous attendiez pas à me trouver si bête?

» — A la vérité, j'avais cru qu'il fallait toujours avoir de l'esprit sous les armes avec Votre Majesté,

qu'elle se permettait tout et quelle était un vrai feu d'artifice; mais j*aime bien mieux sa conversation négligée, qui devient sublime lorsqu'il s'agit de beaux traits d'histoire, de sensibilité ou de grandeur. »

Et l'impératrice riait de bon cœur de cette franchise adroitement mêlée de compliments.

c C'est ce contraste de simplicité dans ce qu'elle disait avec les grandes choses qu'eUe faisait qui la rendait piquante. Elle s'amusait d'un rien, prenait plaisir à la plus petite plaisanterie et s'en servait le plus drôlement du monde. Je lui racontai un jour que, pour me débarrasser du reproche que me faisait une dame de ce que je ne parlais pas assez et avais l'air ennuyé chez elle, je répondis que je venais d'apprendre qu'une tante qui m'avait élevé était à la mort. Lorsque l'impératrice s'ennuyait, les grands jours de représentation, elle me disait quelquefois : c Je suis au moment de perdre mon oncle . » Alors j'entendais dire, deirière moi : c Nous > allons avoir un deuil I :» et toute la cour cherchait cet oncle dans l'almanach et ne le trouvait pas. i^

Quelle que fût la séduction exercée par Catherine sur le prince, elle ne put lui faire oublier Marie-Thérèse, et il écrivait à la fin de son se-

jour : € L'impératrice Marie-Thérèse avait pourtant bien plus de magie et de séduction... Notre impératrice enlevait; celle de Russie laissait augmenter rimpression, bien moins forte, qu'elle faisait d'abord. Cependant elles se ressemblaient en ce que l'univers écroulé les eût trouvées impavidas f crient ruinœ; rien au monde, ne les eût fait céder ; leurs grandes âmes étaient cuirassées contre les revers; l'enthousiasme courait devant l'une et marchait après l'autre. >

Il fallait pourtant s'arracher aux délices de ce charmant séjour. Mais, avant le départ des princes, l'impératrice dit en riant au prince père : « Puisque vous m'avez dit que vous vendriez, joueriez ou perdriez les diamants que je vous donnerais, en voilà seulement pour cent roubles autour de mon portrait en bagiœ ^ ! i»

1. On dit que Vamitié de Catherine pour le prince de Ligne devint quelque chose de plus ; noys inclinons à le croire, surtout eo lisant les lettres acerbes que Grimm adresse à Tiippératrice au sujet du prince, dont il était jaloux. On verra plus tard qu*il excita de même la jalousie de Potemkin. Quoiqu'il en soit, le prince fut discret sur ce point, il le fut aussi sur les conversasations politiques qu'il eut avec l'impératrice; il n'en raconta rien, même à propos de la Pologne. Il est difficile do croire cependant qu'il n'effleura pas ce sujet-là*, la princesse Charles était Polonaise, et Catherine pouvait supposer que son beau^père et son mari portaient quelque intérêt à ce malheureux pays.

Sai LÀ PRINCESSE GH. DE LIGNE.

Catherine joignit à ce présent des bijoux pour la princesse de Ligne et ses filles; le prince Charles reçut un riche écrin destiné à Hélène, et les princes partirent pour la Pologne en n'ayant oublié qu'une chose, de réclamer les quatre cent mille roubles pour lesquels ils avaient entrepris le voyage, c parce que, dit gaiement le prince, il me paraissait peu délicat de profiter de la grâce avec laquelle on me recevait pour obtenir des grâces >•

L*évêque de Wilna reçut les princes dans son château de Werky, situé à peu de distance de Wilna. « Werky, écrivait le prince, est un heureux enfant de la nature; une grande rivière, trois petites, une chaîne de montagnes séparent deux vallons. Quatre ou cinq cascades, trois iles, des fabriques, des châteaux, un moulin, un port, une ruine, deux couvents à belles façades faisant effet, des rampes naturelles, le temple de Vulcain, le temple de Bacchus, le temple de rUnion, qui doit se faire sur des pilotis et une espèce de pont au confluent de trois jolis ruisseaux, un obélisque, une cabane de pêcheurs, une d'ouvriers, des ponts ornés, d'autres sauvages, assurent l'agrément de ce magnifique séjour. Je conseille et je dirige tout cela. »

La Diéline de Wilna élait assemblée pour nommer les députés à la Diète de Varsovie. L'évêque réunit à dîner quatre-vingts gentilshommes polonais, presque tous revêtus de Thabit national et la tète rasée à la manière polonaise. Avant le diner , chacun d'eux vint saluer l'évèque en baisant le bord de sa robe avec respect. A la fin du repas, on porta des santés, Tévèque nommait tout haut la personne à laquelle s'adressait le toast, puis il remplissait une antique coupe admirablement ciselée, la vidait et la renversait pour montrer qu'il l'avait bue en entier. Il la passait à son voisin de droite et elle faisait ainsi le tour de la table. Ces santés se portaient toujours avec du Champagne ou du tokay. Après un intéressant séjour à Werky et à Wilna les princes repartirent avec révoque pour Varsovie. On a vu dans les négociations pour le mariage du duc d'Ëlbœuf avec Hélène, que le prince évêque et le marquis de Mirabeau rêvaient le trône de Pologne pour le mari futur de la jeune princesse. Cette idée avait pris racine dans le cerveau de Févêque; les rapports qu'on lui fit de Pétersbourg et l'accueil particulièrement distingué qu'avaient reçu les princes achevèrent de l'y implanter. Persuadé que le prince était fort avant dans les

bonnes grâces de Timpératrice et convaincu que le roi Slanislas-Auguste n'y élail plus, Tévêque, toujours prêt à se jeter dans une aventure nouvelle, proflta de l'ouverture de la Diète pour poser la candidature du maréchal à l'indigénat.

< Vous serez un jour roi de Pologne, lui disait i'évêque enthousiasmé; quel changement dans la face des affaires de l'Europe I Quel bonheur pour les Ligne et les Massalski ! » Le maréchal riait ; mais, tout en se moquant de ces propos, il se laissa faire, a II me prit envie, dit-il, de plaire à la nation rassemblée pour, la Diète et je me présentai. 1

Vingt-cinq candidats étaient sur les rangs pour obtenir l'indigénat, vingt-quatre d'entre eux furent écartés, le prince seul fut conservé; mais il fallait l'unanimité des suffrages et trois opposants se présentèrent, c Ils manquèrent d'être sabrés, et la main que mit un nonce à son sabre entre autres, avec des menaces si hautes, faillit faire dissoudre la Diète, et peut-être couper la tête à mon trop zélé partisan.

1 J'allai à messieurs les opposants, je parvins à dissiper leurs préventions, si bien qu'en parlant avec une grâce et une éloquence dignes de ce pays-là, ils dirent qu'en faveur d'une acquisition

qu'ils trouvaient si honorable, ils solliciteraient à leur tour chacun la voix d'un de leurs amis. Je m'élançai, contre l'usage, dans la salle des nonces, j'embrassai la moustache de ces trois orateurs; elle m'électrisa, car je devins orateur moi-même et en latin, puis je leur pris la main, je les caressai, et un sgoda^ général fit trembler la salle trois fois et la fit presque tomber au bruit des applaudissements universels, n

Après avoir conquis les bonnes grâces de l'impératrice Catherine, tracé les jardins de l'évêque de Wilna, acquis l'indigénat et être devenu presque aussi populaire à Varsovie qu'à Bruxelles, le prince de Ligne, fidèle à sa parole, arrivait à Versailles six mois, jour pour jour, après en être parti.

1. Le sgoda était le cri qui annonçait Funanimitô des suf« fragcs.

vu

La vie à Bel-OEil. — L'archiduchesse Christine, gouvernante des Pays-Bas. — Le comte d'Artois à Bel-Œil. — Le Mariage de Figaro, la comtesse de Sabran et le chevalier de Boufflers.

Hélène attendait avec grande impatience le retour de son mari; car, pendant son absence et celle de son père, les choses n'avaient pas marché facilement.

La princesse mère profitait volontiers des voyages de son mari, cet aimable prodigue qui jetait si gaiement les millions par la fenêtre, pour diminuer la dépense de sa maison et rétablir un équilibre trop souvent rompu. Hélène se fût volontiers prêtée à prendre part à la direction de rintérieur; car elle avait acquis au couvent des qualités de maltresse de maison dont elle était

Hère. Elle offrit geatimeot ses services à sa bellemère^ heureuse de lui montrer ses talents domestiques; mais la princesse de Ligne n'entendait pas partager ainsi son royaume, elle refusa sèchement les offres de sa belle-fille. Hélène humiliée se le tint pour dit, mais lui en garda rancune au fond du cœur et dès lors leurs rapports devinrent plus tendus. Enfin les six mois de voyage des princes touchèrent à leur terme, et ce fut avec une joie doublement vive qu'Hélène vit arriver son mari et la fin de la tutelle assez dure sous laquelle elle avait vécu.

Les princes retrouvèrent leur famille à Bruxelles et allèrent au printemps à Bel-Œil, où ils passaient Tété tous réunis, sauf le prince Louis, qui, retenu à Paris par son service, ne pouvait venir que rarement. La vie de Bel-Œil était d'une gaieté et d'une animation extrêmes, les visites s'y succédaient sans cesse, on y venait de Bruxelles, de Paris et même de Vienne. Les officiers du régiment de Ligne y séjournaient tour à tour. Non seulement le prince tenait table ouverte, c'est-àdire qu'on pouvait arriver sans invitation pour passer la journée, mais il y avait encore un certain nombre d'appartements toujours prêts à recevoir

pour un séjour prolongé les visiteurs inattendus.

îaO LA PRINCESSE GH. DE LIGNE.

Parmi les intimes de Bel-Œil figuraient les femmes les plus aimables de la cour de Bruxelles.

Si la vie chez les Ligne abondait en fêtes et en distractions, on savait cependant y mêler des occupations sérieuses. Les matinées étaient consacrées à Tétude : musique, littérature, dessin, etc., occupaient chacun tour à tour. « Christine colle et décolle, Hélène chante et enchante 9, écrivait le prince. Quant à lui, à peine levé, il descendait dans son ile de Flore un livre à la main, ou travaillait dans sa bibliothèque, ou inspectait ses jardins. Il possédait déjà une imprimerie particulière dans son hôtel de Bruxelles; il en fit installer une seconde à Bel-Œil qui amusait tout le monde*. Le prince Charles, en particulier, s'en occupait beaucoup ; mais il se bornait à publier les élucubrations des autres; son père, le chevalier de risle, Tabbé Payez fournissaienl une besogne suffisante aux petites presses de Bel-Œil.

1. Les volumes sortis de l'imprimerie de Bel-CEil sont excessivement rares et recherchés. Monsieur Adolphe Gaiffe possède un des deux exemplaires connus des poésies du chevalier de risle, format Cazia. Nous donnons à TAppendice n« 3, la liste complète des ouvrages imprimés à Bel-Œil et connus jusqu'ici ; mais nous pensons qu*il doit en exister d'autres. D'après une note de la princesse, nous croyons même qu'un fragment de ses Mémoires d'enfant, reproduits au commencement de ce volume, a dû être imprimé par son mari à Bel-CEil.

Le prince Charles, amateur passionné de peinture, avait trouvé le temps, malgré ses études et son service militaire, de former une superbe collection de dessins originaux des grands mal très anciens et modernes^ Il était un connaisseur et dessinait bien, il entreprit même alors de graver quelques-uns «des dessins de sa collection et fit venir à Bel-Œil le célèbre Bartsch pour lui donner des leçons. Hélène prenait goût aux occupations de son mari et, pendant qu'il gravait, elle classait elle-même les dessins, étudiait sous sa direction la manière de chaque maître et commençait à devenir un amateur éclairé. Toutes ces occupations intelligentes remplissaient la moitié de la journée, chacun s'y livrait jusqu'à l'heure du diner, qui réunissait la famille et les nombreux invités. Après une heure de repos, chacun se rendait dans les jardins : on se promenait, on rêvait« on se groupait à son gré. Il y avait cent installations différentes et cent manières agréables d'employer son temps ; le prince avait prévu tous les goûts et tous les désirs. Tantôt on partait pour de longues excursions à cheval ou en voiture dans 1 a belle forêt de Baudour, qui rejoignait les bois de

1. Le catalogue en fat dressé par Adam Bartsch en 1794, il contient six mille numéros. Voir rappendice n* 5.

29i LA PRINCESSE GH. DE LIGNE.

Bel-Œil; tantôt on allait à voile sur le grand lac qui communiquait avec les canaux, rivières et pièces d'eau du parc. Les galères étaient ornées de banderolles et moulées par de petits matelots à la livrée du prince, c Dans les belles soirées d'été, dit-il, nos premenades sur Teau, avec de la musique et un beau clair de lune, sont fort agréables pour ces dames. >

Le prince ne les oubliait jamais dans ses aménagements champêtres; aussi des sentiers bien battus pour qu'elles ne mouillassent pas leurs jolis pieds, des berceaux de roses, jasmins, orangers et chèvre-feuille menaient ces dames au bain. Elles avaient des bancs ombragés et des petites cabanes rustiques. « Elles y trouvaient leur métier à broder, leur tricot, leur filet et surtout leur écritoire noire en pupitre, où il manque toujours du sable ou quelque chose, mais qui renferme des secrets ignorés des amants et des maris, et qui posés sur leurs genoux sert à leur écrire de jolis mensonges avec une plume de corbeau. >

Bruxelles, à cette époque, offrait un aspect brillant et fort animé. Au prince Charles de Lorraine avait succédé Tarchiduchesse Marie-Christine, auparavant gouvernante de la Hongrie, où elle avait mené le train d'une reine ; elle monta sa cour

sur un grand pied, elle en faisait Içs honneurs avec grâce et affabilité.

Elle passait pour la plus belle des quatre filles de Marie-Thérèse. Elle dansait avec tant d'agrément et de légèreté, que chacun s'arrêtait pour la mieui voir, aussitôt qu'elle commençait à figurer. Elle feignait de s'en fâcher ; mais, en réalité, elle n'était point mécontente de ce succès féminin.

Elle avait épousé l'archiduc Albert de Sàxe- Teschen^, qui subissait complètement l'influence de sa femme et ne remplaça jamais le prince Charles de Lorraine dans le cœur des Flamands.

Cependant son caractère doux et facile le faisait aimer par tous ceux qui l'entouraient de près; amateur éclairé de peinture, il avait formé deux magnifiques collections de tableaux et de dessins.

L'archiduchesse et son mari encourageaient volontiers les arts et la littérature, et Bruxelles commençait à devenir un centre littéraire assez animé; chacun lisait ce qui paraissait en France, romans, poésies, voyages, etc. Différents recueils périodiques commençaient également à paraître.

1. Fils d'Auguste III, roi de Pologne, feld-maréchal autrichien, né le 11 juillet 1738 et marié le 8 avril 1766 à Marie- Gliristine-Josepha-Jeanne-Antoinette,8œurde l'empereur Joseph, née le 13 mal 1742. Elle mourut en 1798 et rarchiduc Albert en 1822.

Le prince de Ligne accueillait volontiers les jeunes écrivains belges et les aidait de tout son pouvoir. Heureux de profiter de Thospitalité seigneuriale qu'il leur offrait si gracieusement, ils venaient à l*envi lui soumettre leui^ essais. Il va sans dire qu'ils célébraient les beautés de Bel-Œil et de Baudour dans des vers qu'ont reproduits les recueils de ce temps.

Sans les événements politiques donl la Belgique

devint le théâtre, il est probable que le prince

eût fait école de littérature et de bon goût ; car il

possédait un talent d'écrivain parfois de premier

ordre. Les idées jaillissaient en abondance de

son cerveau fécond et il les jetait sur le papier

comme au hasard. Son style capricieux, incorrect,

même obscur, est toujours vif et plein d'images ;

le mot vient naturellement se placer sous sa

plume ; les traits abondent, imprévus, incisifs et

parfois du tour le plus hardi ; il tient la grammaire

dans un profond mépris; mais cette négligence

même, ce laisser aller de grand seigneur donne

à ses écrits une allure inimitable.

Il possédait, en outre, toutes les qualités d'un excellent critique; mais il faut reconnaître qu'il était d'une indulgence aveugle pour ses propres poésies. Doué par malheur d'une facilité déplo-

rable, il ne laissait échapper aucune occasion de versifier. Un soir, tout le monde étant parti pour une promenade dans les bois, on s'y enfonça si loin, qu'il fut impossible de retrouver la route; on y parvint cependant, grâce à une étoile remarquée par Hélène. Le lendemain, son beau-père lui apportait cette romance 'faite sur un air à la mode, c'est peut-être la moins mauvaise qui se soit échappée de sa plume.

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