HÉLÈNE LIGNE
Le comte, après une convalescence aussi longue que la maladie, partit pour la Galicie. Il avait été touché du désespoir et du dévouement d'Hélène; il lui promit, avant de la quitter, de tenter de nouveau tous les efforts possibles pour obtenir ce divorce si ardemment désiré, et la laissa, sinon tranquille, au moins plus rassurée.
Rontrëe des princes à Mons. — L*émigratioii en Belgique. — Une représontatioa de Richard Cœur de Lion. — Le prince Charles rentre dans l'armée autrichienne . — Il représente Tempereur pour son inauguration comme comte du' Hainaut.
— Guerre de France. — Dumouriez en Champagne. — Affaire de la Croix-aux-Bois. — Le prince Charles est tué.
— Désespoir du prince de Ligne.
L'apaisement des Flandres étant un fait accompli, le prince de Ligne, en 4791, rentra ottîcielleroent à Mons en qualité de grand bailli du Hainaut, accompagné par le prince Charles. Un superbe banquet suivi d'un concert et d'un bal, au grand salon de l'hôtel de ville, leur fut offert par les États du Hainaut ^
i. Les dépenses du banquet s'élevèrent à 9895 livres (Archives de M<m$),
Plusieurs pièces de vers furent présentées au prince de Ligne par les étudiants du collège d'Houdain et par des particuliers. Il va sans dire que, dans toutes, on célébrait les vertus du prince et la gloire de son fils.
Cependant il y eut une note discordante dans ce concert d'éloges; un certain avocat de Nivelle, nommé Masson, publia un libelle à cette occasion : «: Parmi plusieurs traits que j*ai oubliés, écrit le prince, il disait qu'à mon entrée de gouverneur du Hainaut, j'avais l'air d'un vieux sultan , entouré de filles dont je m'occupais uniquement, et que j'avais été assez bète pour prendre de bonne foi des acclamations de € Vive le prince ]» patriote! » Ce dernier point est vrai. C'était dans une église, où je prêtais, je crois, ou faisais prêter serment. J'acceptai ce vivat avec les autres, ne me doutant pas que son crieur y entendit malice. Pour le sultan, il m'a fait trop d'honneur. Il est vrai que, pendant la marche ennuyeuse de l'entrée, des filles très jolies me jetaient d^s bouquets dans ma voiture, et que, la foule les arrêtant près de la portière, je les remerciai beaucoup, et leur dis que je les trouvais charmantes. Le seul reproche qui pouvait n'être pas tout à fait mal fondé est celui qui concerne mon entrée. La
guerre venait de finir et la révolution des Pays- Bas, qui m'avait coûté cher aussi. J'aurais pu faire des dettes en galonnant mes gens sur toutes les coutures; je crus au contraire que le peuple me saurait gré de ne pas établir trop de faste. Et, comme j'avais deux Turcs, quatre housards, des Russes avec leur barbe, un Tartare avec deux dromadaires et une musique turque, cela pouvait lui procurer sa comparaison ingénieuse avec Tamerlanou un empereur delà Chine; car je ne me souviens plus bien à qui il trouvait que je ressemblais. »
Les princes furent reçus avec une vive satisfaction par les habitants de la bonne ville de Mons» ou ils étaient fort aimés; le lendemain, ils partirent pour Bel-Œil avec leur famille.
Le premier soin du prince père, une fois installé à Bel-Œil, fut défaire élever à son bien-aimé Charles un monument qui perpétuât le souvenir de sa brillante conduite à Sabacz et à Ismaïl ; il le dessina lui-même, choisit et disposa l'emplacement de manière à rappeler un site des jardins de l'impératrice, à Gzarskoë-Celo. « En suivant la rivière, dit-il, on trouve sur la rive gauche un obélisque dédié par l'amitié à la valeur. Ce n'est pas ma faute si Charles en est l'objet, ce n'est
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pas ma faute si Charles s'est distingué à la guerre,
ce n'est pas ma faute sij'ai donné le jour à une créature aussi parfaile. Le père disparaît, l'homme reste et le héros est célébré; qu'on ne m'accuse donc point de partialité, mais d'orgueil je conçois qu'on le peut.
i^Cet obélisque en marbre est de quarante-cinq pieds. Sur un côté, il y a en lettres d'or : € A mon e cher Charles pour Sabacz et Ismaïl. » Sur la seconde face : Nec te juvenis memorande $ilebo;ei sur la troisième: < Sa gloire fait mon orgueil, son » amitié mon bonheur. »
Les Ligne passèrent l'été à Bel-Œil, heureux de se retrouver réunis et tranquilles dans ce pays qu'ils aimaient tant ; mais, pour des yeux attentifs, cette tranquillité dont jouissaient les Flandres ne devait pas être de longue durée, des symptômes menaçants s'élevaient de toute part à l'horizon ; la marche effrayante de la Révolution française, la présence des émigrés dans les Pays-Bas préoccu paient bien des esprits.
La Savoie, la Suisse, le Brisgau, Liège, Trêves, Luxembourg et les Pays-Bas furent les premiers refuges des émigrés; ce ne fut que plus tard que, perdant l'espérance d'un prompt retour, ils gagnèrent Vienne, Londres, la Pologne et la
Russie. L'archiduchesse Marie-Christine, régente des Pays-Bas, était sœur de la reine de France, il paraissait naturel qu'elle protégeât les émigrés; mais Léopoldne leur était point favorable, et, dès le début de son règne, il invita Tarchiduchesse Christine, les électeurs de Mayence, de Cologne et de Trêves à empêcher les émigrés et les princes de faire des coups de tète. € Ne vous laissez induire à rien, écrivait-il, et ne faites rien de ce que les Français et les princes vous demanderont, hors des politesses et des dîners; mais ni troupes, ni argent, ni cautionnement pour eux. » Il séparait absolument la cause du roi de France de celle de Témigration' .
Le prince de Ligne était fort mal disposé pour l'empereur Léopold; il lui reprochait d'avoir sucé le lait de la dissimulation italienne et n'entrait point dans ses calculs politiques et intéressés. Il adorait la reine et son cœur bondissait d'indignation à la pensée des dangers qui la menaçaient chaque jour davantage.
Il avait vainement sollicité un commandement dans l'armée autrichienne. Léopold s'était bien
1. Voir rîQtéressant article de M. Albert Sorel, Varennes et PiLNiTZ, Revue des Deux Mondes, 15 mai 1880.
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gardé. de le lui accorder, redoutant. les imprudences auxquelles sa vivacité, ses opinions et son dévouement chevaleresque pouvaient l'entraîner. . Nous devons avouer que le prince de Ligne n'était pas un amant passionné de la liberté ; il prévit de bonne heure les entraînements de la Révolution, et écrivait en 1790 au comte de Ségur à propos de l'Assemblée nationale : « La Grèce avait des sages, mais ils n'étaient que sept; vous en avez douze cents, h dix-huit francs par jour, sans mission que d'eux-mêmes, sans connaissance des pays étrangers , sans plan général , sans l'Océan qui peut, dans un pays dont il fait le tour protéger les faiseurs de phrases et les lois. >
Le prince ne laissait échapper aucune occasion de donner des marques publiques de sa sympathie pour la famille royale. Il assistait un jour à une représentation de Richard Cœur de Lion sur le petit théâtfe de Tournai. Le public se composait en grande partie d'émigrés français qui, pleins d'espérances et d'illusions, attendaient l'heura de rentrer dans leur patrie. Le prince ne put entendre sans émotion l'air de : 0 Richard! ô mon roii Vunivers Vabandonne. Des larmes s'échappèrent de ses yeux ; le public, qui s'en aperçut, applaudit à tout rompre : « Au moment,
dit le prince, où l'on promet de venger le pauvre roi prisonnier, je m'avançai en applaudissant avec l'air de vouloir y contribuer. Je le croyais alors et il était vraisemblable qu'on m'employât. A ce moment, les vieilles et les jeunes Françaises se jettent hors de leurs loges ; tout le parterre, composé de jeunes officiers français, sautent sur le théâtre, criant : « Vive -le roi ! vive le prince de Ligne ! » et les battements de mains ne finissent que pour essuyer des yeux inondés de larmes. »
Parmi les jeunes offlciers émigrés, un des mieux accueillis à Bel-Œil fut M. de Villeneuve La roche. « Le prince de Ligne, dit-il dans ses Mémoires^ y était alors avec toute sa famille dans sa terre de Bel-Œil, à une lieue de la ville d'Ath; il se plaisait à s'entretenir avec nous sur les principes d'honneur dont nous avions suivi l'impulsion, il nous applaudissait avec enthousiasme.
> Il voulut bien m'engager plusieurs fois à dîner dans son magnifique château : J'y formai une liaison intime, j'ose le dire, avec son fils aîné, le prince Charles, militaire de la plus grande espérance, colonel-major d'artillerie qui venait de se distinguer dans la guerre contre les Turcs.. •