‹ Histoire d'une grande dame au XVIIIe siècleChapitre 45 sur 69 · LIGNE · texte numérisé non relu

LIGNE

<r II faut rendre tout de suite à la princesse ses diamants et ce qui lui appartient et qu'elle envoie à Pràdel des dessins que je crois qu'elle a encore à son mari, d

Le prince Charles voulait qu'on renvoyât sur-lechamp tous les diamants, meubles et effets laissés par Hélène à Bel-Œil ou à Bruxelles, et il écrivit à sa mère pour presser cet envoi. Hais on se sou-

vient qu'Hélène avait quitté précipitamment Bruxelles, au moment de l'insurrection des Pays- Bas. Elle n'avait pas eu le temps d'acquitter quelques dettes contractées pour sa dépense personnelle. La princesse de Ligne écrivit à sa belle-fille la lettre suivante :

« Bruxelles, ti février 1791.

> Comme votre mari m'avait écrit, Madame, qu'il avait consenti qu'il vous fût renvoyé tous les effets vous appartenant, à l'exception des livres dont beaucoup font déjà partie de la bibliothèque de Bel-Œil et les autres sont achetés avec la condition de les y envoyer, j'allais en ordonner l'emballage, lorsque vos créanciers, en ayant eu vent, sont venus mettre opposition, n'ayant, disent-ils, jamais eu de réponse aux lettres qu'ils vous ont fait parvenir. Us ne veulent pas ôlre dessaisis des effets qui leur servent de nantissement; ce n'est qu'à ma considération, et sur la promesse que je leur ai faite de vous écrire moi-même, qu'ils veulent bien encore patienter, jusqu'au terme qu'il faut pour que cette lettre vous parvienne et que votre réponse puisse arriver.

> Je vous prie donc, Madame, si vous ne voulez pas vous exposer à voir vos effets vendus publi-

quement, de me faire passer une lettre de change ou un ordre à quelque banquier pour que, vers la fin d'avril, j'aie de quoi les satisfaire.

> Les mémoires que j'ai pu rassembler, joints à ceux dont j'ai connaissance, se montent environ à cinq mille florins de notre monnaie. Comme je ne compte pas être à Bruxelles passé le 15 de mai, je vous avertis que, si le 1" je n'ai pas d'argent, je remets vos effets à un crieur public pour qu'il en fasse l'estimation et s'arrange avec les créanciers et je ne m'en mêle plus. Assurément vous ne gagnerez pas à cet arrangement; car j'aurais mis plus d'économie et plus d'intérêt à vos affaires qu'il n'en mettra.

» Sidonie se porte à merveille, elle devient fort gentille, et, quoique vous ne vous occupiez guère d'elle, elle parle souvent de vous; elle ne manque jamais dans ses petites prières de nommer sa maman.

î> En attendant avec impatience votre réponse, car suivant les précautions que je prends, je suis bien sûre que cette lettre vous parviendra, je suis. Madame, 3> Votre, etc.

Pendant ces négociations, Hélène vivait à Kow^alowska, dans une profonde retraite. Cette lettre lui parvînt dans un moment où il lui était impossible d'envoyer de l'argent à Bruxelles. Celte femme mondaine, habituée au luxe le plus recherché, était réduite presque à la^êne, et, par une fierté bien naturelle, ne voulait rien accepter du comte, sauf[rhospitalité. Elle lui écrivait :

« Votre lettre m'a rendue bien triste. Pas plus question de voire retour que s'il ne devait jamais avoir lieu. MM. de Ligne ne veulent entendre à rien ; que faire? quel parti prendre? Que veulentils de moi ? quel est leur but? Ils veulent apparemment que le besoin me fasse condescendre à leur volonté, et croiront me faire une grâce en me renfermant dans un couvent avec une pension*. Mais, quand ils voudraient me recevoir dans le sein de leur famille, jamais je n'y retournerais ; tout est dit entre eux et moi, et je préférerais encore le couvent à la peine de vivre avec des gens que je n'aime pas, et dont je serais méprisée; ce mot seul me fait frémir.

T» Quant à la fortune, il me serait bien pénible

I.Cetle phrase prouve que le comte n*avait pas envoyée Hélène la lettre du prince de Ligne qui lui offrait un de ses châteaux comme retraite.

LÀ PKIMGËSSfi GH. DE LIGNE. i05

d'être à charge à qui que ce soit au monde, je voudrais plutôt vivre du travail de mes mains et ne balancerais pas à commencer par renvoyer tousmesgens et ne garder qu'une seule servante. » Quant à mes effets, le peu que j'en ai, tels que livres, musique, quelques meubles, je ne les' regarde plus comme à moi ; vous voudrez bien les prendre à compte de ce que je vous dois pour table, blanchissage, etc; car, pour de l'argent, je ne peux pas vous en donner. J'ai fait une grande dépense ce mois-ci, que j'aurais tâché de ne pas faire si j'avais cru mes affaires en si mauvais état. J'ai acheté pour quarante ducats de toile pour faire des chemises, car j'en avais besoin, et il était difficile que je m'en passe ; on m'a fait voir de la belle toile, les occasions d'en trouver sont rares, j'en ai donc acheté. Si je me vois tout à fait en butte au malheur, j'aurai le courage nécessaire pour le supporter; vous m'aimerez avec un fourreau de toile, comme avec un habit de soie et je me trouverai heureuse. Je ne me soucie pas de rentrer jamais dans le monde, j'ai connu de bonne heure tout ce qu'il avait de plus brillant, et je m'en suis lassée; je ne me lasserai pas d'unç vie modeste, même dans l'indigence, si vous m'aimez. »

La princesse Charles était en proie à des inquiétudes de tous les genres ; son imagination lui montrait pai tout des dangers : € Je suis bien éloignée d'être tranquille, écrivait-elle au comte, il me semble au contraire que chaque instant redouble ma peine et mes inquiétudes; on m'a dit que le krajézy revenant de Vienne était à Dubus. Si vous le voyez au retour, je crains qu'il ne veuille vous porter à vous séparer de moi ; il aura sûrement connu MM. de Ligne à Vienne, leur cause l'intéressera, et il voudra les obliger, en vous engageant à m^abandonner. Cet idée me tourmente à un point extrême. Répondez-moi promptement là-dessus. Depuis jeudi, je suis livrée sans consolation à la tristesse de mes réflexions ; je crains qu'on ne profite de celte absence pour vous persuader de renoncer à notre union; ne comptez jamais sur un consentement de ma part; je vous rendrais vos serments si cela devait être utile à votre bonheur, mais rien ne me fera rompre ceux que j'ai faits de vous aimer toujours. »

La princesse avait reçu une réponse fort brève à la lettre qu'elle avait adressée auprince-évêque ! Il n'avait point écrit lui-même, mais avait fait répondre par son intendant qu'il réfléchirait et refusait pour le moment de traiter avec le man-

LA PRUNGlslSSË GU. DE LIGiNIi. M

dataire de sa nièce. Hélène écrivit au comte et ajouta :

«: Si mon oncle ne veut pas tenir la transaction, il n'y a qu'à l'annuler et à me rendre mes terres; mais me prendre mes terres, et ne rien me donner, est aussi par trop injuste, et il n'est pas possible que mon oncle me laisse mourir de faim. Il serait odieux qu'avec la fortune immense que je devrais avoir, je sois réduite à rien, par une injustice criante, et aux mépris de toutes les lois. Dieu veuille que je me tire des griffes de Silves- Irowicz^avec un revenu suffisant pour n*ètre à charge à personne.

» Mais où est mon oncle? pourrai-je lui envoyer quelqu'un, pour lui apprendre ma situation et la mauvaise volonté de Silvestrowicz ? Je vais me trouver sans un sol ; que ferai-je, ditesmoi? Mais comment se peut-il que mon oncle me dépouille entièrement sans qu'il y ait du remède à cela? Il n'y a que dans ce pays-ci où cela se puisse. Je suis en vérité bien malheureuse; mais je suis si affectée de votre absence, qu'elle m'empêche de m'occuper de mes autres chagrins, qui ne sont en ce moment que la moindre partie de

h L*inton(lant de révêquo de Wilna.

ma peine. Adieu, Vincent ; aimez-moi, car voire amour est le seul bien qui me reste. »

Le comte venait d'arriver en Pologne, mais il ne se pressait point de regagner l'Ukraine.

Il écrivit à Hélène que ses propres affaires le retenaient encore loin d'elle, mais qu'elle n'avait rien à craindre des influences dont elle lui parlait dans une lettre précédente. « Je me trouve bien soulagée, lui répond-elle, d'apprendre enfin que vous êtes en Pologne, et de savoir que je n'ai rien à redouter du kra jésy ; sa femme, sa fille, ses fils, sont tous des amis intimes des MM. de Ligne, et j'avais peur qu'il ne voulût se mêler de de nous renvoyer chacun chez nous. Quant à moi, je regarde l'engagement qu'on nous a fait prendre si jeunes, où il ne se trouvait aucune autre convenance que celle de la naissance et de la fortune, comme une erreur du destin ; c'est vous seul qui avez mon serment, mon véritable aiïiour, le plus chaste et le plus sacré des liens. >

Peu de (emps après, une nouvelle inquiétude vint troubler Hélène. « Imaginez-vous, écrivaitelle au comte, que j'ai lu danslaGazeite de Hambourg que le prince Charles allait revenir de l'armée russe, par Léopol; il faut qu'il passe par Niemirow ou au moins tout près. Je vous assure

que VOS Cosaques ne sont pas de trop pour rassurer une poltronne comme moi'. > Mais le prince passa sans s'inquiéter d'elle.

Enfin le comte s'annonça. € Comme le cœur me bal, écrit Hélène, quand je pense que le moment approche, qui va vous ramener près de moi. Que vous ayez bien ou mal fini mes affaires, je suis si occupée de voire retour, que je ne m'en affecte pas comme je le ferais dans tout autre temps. Je calcule les minutes, je ne fais que penser à quelle heure vous serez parti, à quelle heure vous pourrez arriver, et il me semble qu'il y a encore des siècles à attendre.

T> J'espère que vous recevrez cette lettre sur les grands chemins; je viens d'en recevoir une de mon oncle : il paraît qu't7 rC est pas fâché contre moi et qu'excepté de rrCaider de son pouvoir

1. Les Cosaques habitaient les plaines de lUkraine et les rives du Boryslhène (T)niester). Ces hordes féroces, qui ne vivaient que de rapines et de pillage, se nommaient autrefois Zaporogues (habitants des cataractes). La plupart des gentilshommes polonais de ces contrées avaient à leur solde quelques centaines de ces brigands qui faisaient trembler tout le monde, ils appartenaient à ceux qui les payaient le mieux, et les cruautés commises par les Cosaques à la solde de Catherine, dans les massacres de rUkraine, dépassent tout ce que Timagination peut créer de plus horrible (Voy. le Voyage en Ukraine du comte de la Garde, pour plus amples détails).

ilU LA PRINCESSE GH. DE LIGNE.

et de son argent^ il m'est entièrement dévoué. Quelle ironie I mais qu'est-ce que cela méfait? Si je suis indifférente à ma famille, elle me Test bien aussi; pourvu que vous m'aimiez toujours, je ne désire rien au monde; je n'ai ni vanité, ni ambition, je n'ai que de l'amour. »

Le comte arriva à Niemirow fort mécontent de son voyage et fort inquiet de l'avenir. Il avait cru, d'après Hélène, qu'il ne rencontrerait aucune difficulté du côté des Ligne pour obtenir le divorce , et, au lieu du consentement qu'il attendait, il n'avait reçu qu'un refus très net, accompagné de l'appréciation la plus sévère de sa propre conduite et des mobiles intéressés qu'on lui supposait à tort ou à droit.

Il croyait aussi venir facilement à bout d'obtenir le consentement de sa femme en lui rendant ses deux fils; au lieu de cela, il rencontrait partout de sérieux obstacles à ses projels.

D'autre part, la situation de la princesse, vivant isolée et, pour ainsi dire, cachée dans une habitation du comte, voisine de Niemirow, ne pouvait se prolonger sans de graves inconvénients. La comtesse Anna était fort aimée dans le pays, ses deux enfants habitaient Niemirow, et chacun

LÀ PRINCESSE eu. DE LIGNE. il]

s'étonnait déjà de son absence prolongée : que serait-ce donc après le retour de son mari? Toutes ces pensées assombrissaient l'esprit du comte; il fît une courte apparition à Kovalowska, et Hélène fut bouleversée de la froideur et de l'embarras qu'il témoigna à leur première entrevue: il lui raconta brièvement les résultats peu satisfaisants de son voyage, lui laissant entrevoir qu'il ne pouvait séjourner à Niemirow, et l'engageant à se rendre auprès de son oncle pour y attendre une solution probablement fort éloignée.

Celte déclaration, quoique faite avec ménagement, produisit un effet terrible sur la princesse. Elle était persuadée, de bonne foi, qu'obtenir le divorce et se marier aussitôt après, serait la chose la plus facile; son mariage devait faire oublier sa fuite imprudente, et les conséquences que le public avait pu en tirer. Tout à coup elle voyait ses plus chères espérances lui échapper, son honneur compromis, et Thomme auquel elle avait tout sacrifié lui proposer froidement de le quitter peut-être à jamais. Toutes ces idées se heurtèrent à la fois dans sa tête, avec une confusion et une violence telles, qu'elle perdit connaissance. Quand elle revint à elle, ses femmes seules étaient auprès de sou lit, le comte

412 LA PRINCESSE Cil. DE LIGNE.

avait regagné Niemirow. Elle lui écrivit aussitôt : < Vous m'avez laissée dans le désespoir le plus affreux, sans qu'un mouvement de pitié vous soit échappé. Il me reste à présent à vous dire que la vie m'est odieuse, si vous persistez dans le dessein de m'abandonner; je vous demande à vous-même compte du sort que j'ai remis entre vos mains. Seriez-vous capable d'en disposer avec autant de légèreté? >

Hélène attendit en vain une réponse toute la journée, le comte ne répondit pas. Le lendemain, |

elle reçut quelques lignes, lui annonçant qu'il était malade. La princesse ne quittait pas Kowalowska, elle n'était jamais entrée dans le château où habitaient les enfants de la comtesse Anna. Mais l'inquiétude lui faisant oublier toute prudence, elle écrivit : « Je suis au désespoir de vous savoir malade ; si vous me l'aviez écrit plus tôt, j'aurais peut-être trouvé quelque moyen pour aller vous voir. Et, si vous ne le pouvez pas, envoyez-moi la clef de la petite porte du jardin, et Saint-Charles pour me suivre, et j'irai vous trouver, car il m'est impossible de passer ce jour sans vous voir; je suis au supplice, j'ai des lettres à vous communiquer. »

La maladie du comte n'était que trop réelle :

les soucis de tout genre qui l'avaient assailli pendant son voyage, l'embarras de sa position, la fatigue en étaient peut-être la cause; au bout de trois jours, une fièvre putride des plus graves se déclara, et il demeura pendant trois mois enlre la vie et la mort.

La malheureuse Hélène n'osa pas s'installer auprès de lui, elle ne pénétrait dans sa chambre qu'en cachette et pour s'assurer que tous les soins nécessaires lui étaient prodigués. L'évêque de Wilna, apprenant ce qui se passait, se décida à écrire lui-même à sa nièce. Il l'engageait à venir auprès de lui s'établir à Wcrky, et lui prometlait d'oublier ses imprudences passées si elle renonçait à sa folk passix>n pour le comte.

La princesse répondit :

« Mon cher oncle,

> Vous aurez sûrement appris la maladie du grand chambellan; mais ce que personne ne saurait vous dire, et ce que, moi-même, je ne saurais vous exprimer, c'est l'état affreux et le désespoir où j'ai été, en voyant sur le point d'échouer les seules espérances de bonheur que je puisse et que je veuille désirer sur la terre.

» Mais, enfin, après tant d'alarmes, il est hors d*affaires, et, quoiqu'il ait été dans un danger extrême de perdre la vie, je puis assurer en vérité, qu'il ne revient pas de plus loin que moi,

> C'est au moment où nous commencions à reprendre courage et à nous flatter de voir encore notre union possible, que votre lettre est arrivée; jugez de ma consternation, en voyant qu'il n'y est question que de séparation.

» Je connais la bonté de votre cœur, mon cher oncle, je suis persuadée que vous n'avez jamais fait un projet où vous ne vous soyez proposé pour but ma tranquillité et mon bonheur; je vous supplie donc, mon cher oncle, de ne plus regarder comme possible aucun plan qui tende à me séparer ou à m'éloigner du choix que j'ai fait. Quelque reproche qu'on ait à me faire, je suis bien assurée de ne pas mériter celui de manquer de caractère et de constance. Je suis décidée avec fermeté à ne rien changer à ma manière d'être, quand même les obstacles devraient durer autant que ma vie. Je vous prie donc, mon cher oncle, de me donner quelques mots de consolation. Dites-nous que vous désirez voir notre bonheur, mais ne nous dites pas que nous devons le chercher, éloignés l'un de l'autre.

> Adieu, mon cher oncle; recevez l'hommage du profond respect et des tendres sentiments que je vous ai voués pour la vie.

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