‹ Histoire d'une grande dame au XVIIIe siècleChapitre 48 sur 69 · Le 11 juin 1792, eut lieu à Hons llnauguration de Tempe · texte numérisé non relu

Le 11 juin 1792, eut lieu à Hons llnauguration de Tempe

m LA PBINCKSSE CH. DE LIGHE.

Od lit dans le Journal du palais et kisiorique du conseiller Paridaeos ce qui suit :

> Aujourd'hui, fôte duSaint-Sacrement, S. A. R. Mgr le duc Albert de Saxe-Teschen, gouverneur général des Pays-Bas, vint à la procession. Plusieurs généraux étaient à sa suite, entre autres le prince de LantbesCr de la maison de Lorraine, passé du service de France à celui d'Autriche et le prince de Ligne fds. >

1 Aujourd'hui samedi, le prince de Ligne fils, quoique depuis longtemps au quartier général de Hons, a fait son entrée en cette ville en qualité de-commissaire de Sa Majesté, pour l'Inauguration fixée à après-demain. On a tiré le canon, quoique

rear FraDtaii 11. Par leltrM putealei dunnies i Vienne le - 19 mari, le DOUTelempereur avait conféré au duc AlberlJa Saze- Teacben le pouvoir de le rapréienler à cette solennité et de prtter «n aoD nom lea serments aecootuméi. Le dnc Albert ■jant cbargé k son tour le prince de Lifne, grand bailli de Hainaut da l'acquitter de ce devoir, cet oIScier louverain le ât remplacer par le prince Charles, «on Dis alnë (Noie communïqnée par H> DeTiller, vchiviale de Hooi).

au centre de la guerre. Il a fait son entrée à cheval par la porte d'Havre, il a traversé la place et remonté la rue Neuve, et delà à Thôlel de Ligne* au son de la grosse cloche et du carillon. Il était suivi des officiers de dragons du régiment de Cobourg et de gens à sa livrée.

» Cependant les Français, dont le camp était à Maubeuge, ayant témoigné vouloir troubler la cérémonie de l'Inauguration et s'étant approchés depuis quelques jours jusque vers Petit, Quévy et même Bougnies, on fait le 10 juin au soir, des dispositions pour les attaquer, ce qui s'effectue à deux heures du matin ; il y a choc et une rude canonnade jusque vers cinq heures du matin ^>

Le prince Charles, qui n'eût voulu pour rien au monde manquer ce combat, partit au milieu de la nuit, en tête de son régiment, malgré la résistance de Tarchiduc Albert. Il se battit avec sa bravoure accoutumée, faillit être fait prisonnier en s'aventurant imprudemment au milieu des ennemis, et, à sept heures du matin, noir de pou-

1. L'hôtel de Ligne était à front de la rue de la Grosse- Pomme. C'est à présent rbospice des Incurables.

2. Nous devons à Tinépuisable obligeance de M. Tarchiviste Deviller la communication du programme officiel et fort rare de cette solennité. Nous le reproduisons à TAppendice- en entier, n» 7.

dre, échauffé du combat, il arrivait à franc étrier juste à temps pour revêtir son grand uniforme et monter dans son carrosse.

Cette cérémonie de l*inauguration de l'empereur comme comte de Hainaui remontait à Charles-Quint et cette vieille et traditionnelle coutume fut célébrée, ce jour-là, pour la dernière fois. On a mi, lors de Finsurreclion de Flandres, rimportance qu'y attachaient les états du Hainaut.

A huit heures et demie, tout le clergé de Mons, les dames du chapitre de Sainte-Waudru suivant la châsse de cette sainte, patronne de Mons, {

tous les magistrats, les députés du conseil de la ville, le conseil souverain de la province en robe, et les vingt-six députés des bonnes villes du Hainaut précédés des superbes bannières de toutes les paroisses, brodées d'or et de soie, vont se placer dans le théâtre. Â neuf heures, S. Â. le prince Charles de Ligne sort de son hôtel dans un carrosse à six chevaux, précédé d'un détachement de dragons, des membres de Tordre de la noblesse, chacun dans un carrosse à deux chevaux; d'un héraut d'armes, le sieur 0. Kelly, vêtu de sa cotte d'armes, le caducée en main, la toque en tête, à cheval, et suivi des gardes et officiers de sa mai-

son. Son Altesse arrivée au théâtre prend place sous un dais, sur un fauteuil au-dessus duquel est le portrait de Sa Majesté I

Tous les différents ordres étant placés et assis, les trompettes sonnent; le régiment de Murray fait une décharge de mousqueterie, l'artillerie des remparts y répond par une salve de canons, puis le héraut d'armes s'avance sur le bord du théâtre et crie trois fois : Silence ! Alors le prince se lève, et la main sur les Evangiles, prête d'abord serment au chapitre de Sainle-Waudru, dont il est reçu abbé. La princesse de Croy, première dame du chapitre, lui apporte la crosse; une salve d'artillerie, musique, trompettes, etc., annoncent au peuple le premier acte de la cérémonie; puis le prince prête serment aux états de la même manière, et enfin, en troisième lieu, à la ville de Mons. Après quoi, il reçoit solennellement les serments desdits chapitres, états et ville.

« Pendant la cérémonie, nous dit le conseiller Paridaens, on avait amené sur la place des gardes nationaux pris dansTaffaire de la nuit, et, au moment où le cortège s'en allait à Sainte-Waudru, étant à l'entrée de la chaussée, il s'est rencontré avec les généraux revenant d'avoir combattu les Français. Le duc Albert de Saxe était à la tête de

ces généraux, avec son neveu l'archiduc Charles ' qui venait de se trouver au feu pour la première fois. On apprit dans cet instant que H. de GouvioUy commandant en chef de Tarmée française avait été tué. On sait vaguement que les Français ont été repoussés, après avoir néanmoins, pour la première foisy tenu longtemps ferme. En effet, on a entendu le canoQ depuis deux heures jusqu'à six heures. Le 12 juin, S. A. R. Madame arrive vers dix heures et demie du matin. En entrant dans les salons du gouvernement, elle embrasse de bon cœur et à plusieurs reprises son neveu, Tarchiduc Charles, comme un ami que Fon revoit pour la première fois, après qu'il a couru un grand danger. C'est ce que je vois de ma salle à manger à traders les fenêtres. > Le prince offrit le soir un grand banquet dans son hôtel aux principaux personnages de la ville : les archiducs, le prince de Lambesc et d'autres généraux y assistèrent. Puis il rentra le lendemain au camp, heureux d^en avoir fint avec un rôle si opposé à sa modestie habituelle. Deux mois s'écoulèrent, les événements se succédaient en France avec une rapidité

1. L'archiduc Charles Louis, né en 1771, frère cadet de rempereur François, devint, pendant les guerres de Napoléon, un des meilleurs généraux de l'armée autrichieqne. Il est assez curieux de Yoir ses débuts militaires.

effrayante, la situation de la famille royale s'aggravait de moment en moment, et la terrible journée du 10 août décida le duc de Brunswick, généralissime des coalisés, à changer son plan de campagne. Il arrêta que l'armée se porterait vers les gorges de TArgonne, afin d'entrer en Champagne par Sainte-Menehould et mai^cher par Châlons sur Paris, et donna l'ordre au général Clairfayt de se rapprocher de lui avec vingt-cinq mille hommes pour former l'aile droite de son armée. Le mouvement du comte de Clairfayt décida Dumouriez, alors au camp de Maulde, à se porter avec la plus grande partie de ses troupes vers les plaines de la Champagne.

Pendant les trois mois qui s'étaient écoulés depuis l'inauguration de Mons, aucune bataille importante n'avait permis au prince Charles de se signaler; mais, doué d'un esprit juste et observateur, il avait mis le temps i profit pour se rendre compte des illusions des émigrés et de l'inexactitude du tableau qu'ils avaient tracé de l'état de la France. Il écrivait du camp de Doux une lettre qui tomba au pouvoir des républicains et fut lue en pleine séance de la Conventions

1. }Ioniteur, Séance de lk convention, jeudi soir 27 septembre 1792.

430 Là princesse GH. D£ LIGNE.

€ Nous commençons à être assez las de cette guerre, où MM. les émigrés nous promettaient plus de beurre que de pain. Nous avons à combattre des troupes de ligne dont aucune ne déserte, des troupes nationales qui restent toutes. Lies paysans, qui sont armés, tirent contre nous, ou nous assassinent quand ils trouvent un homme seul ou endormi dans une maison... Le temps, depuis que nous sommes en FrancCi est si détestable que tous les jours il pleut à verse et les chemins sont si impraticables que, dans ce moment, nous ne pouvons tirer nos canons; de plus, la famine. Nous avons tout le mal imaginable pour que le soldat ait du pain, et la viande manque souvent ; bien des ofQciers sont cinq ou six jours sans trouver à manger chaud. Nos souliers et capotes sont pourris et nos gens commencent à être malades; les villages sont déserts et ne fournissent ni légumes, ni eau de vie, ni farine, je ne sais comment nous ferons et ce que nous deviendrons. >

Cette lettre exprime un découragement qui devait être général, et Dumouriez se préparait à l'attaque dans de bonnes conditions ; mais il devait à tout prix empêcher l'armée des coalisés de s'emparer des défilés de l'Argonne. Cette forêt était impénétrable pour une marche d'armée, excepté

par cinq passages qu'il fallait garder et disputer à Tennemi. Ces passages étaient le Chêne-Populeux, la Croix-au-Bois, Grand-Pré, la Chalade et les Islettes. Il fallait par un camp placé aux Islettes et une position à la Chalade fermer les deux grands chemins de Clermont et de Varennes. Le général Dillon en fut chargé; Dumouriez s'établit à Grand-Pré pour fermer les chemins de Reims et de la Croix-au-Bois • Il fit donner Tordre au général Duval, alors à Pont-sur-Sambre, de lever immédiatement son camp et d'arriver à marche forcée au Chêne-Populeux.

Dumouriez comptait sur le succès; une imprudence déjoua ses espérances.

Le passage de la Croix-au-Bois avait été jugé d'importance médiocre, il n'était défendu que par deux bataillons et deux escadrons. Dumouriez, surchargé d'affaires, n'avait pas eu le temps de s'assurer par ses propres yeux de l'utilité de ce défilé; mais des espions allemands chargés d'examiner les différents postes français révélèrent au duc de Brunsv^îckl'imporlance de ce passage mal gardé. Clairfayt en confia l'attaque au prince Charles de Ligne, qui partit le 13 septembre à la pointe du jour pour s'en emparer. Les abatis qui devaient barrer le chemin avaient été faits avec

Dégligence et sans que les branches à demi enterrées présentassent des pointes à l'ennemi, les Impériaui les écartèrent très vite pour se frayer un passage et les chemins avaient été si peu gâtés, qu'ils y passèrent facilement. Ils s'emparèrent du poste presque sans résistance. Les hommes qui le gardaient se replièrent en hâte sur le camp de Dumouriez, qui, fort inquiet, envoya sur-le-champ deux brigades et six escadrons au général Chazot, avec l'ordre de s'emparer à tout prix du passage. Chazot passa la journée sans attaquer; mais, recevant de nouveau l'ordre précis de tout tenter, il ouvrit le feu le 14 au matin.

L'attaque et la défense furent vives, six fois le poste est pris par les Français et repris par les Autrichiens. Le prince Charles voit que, pour conserver la position, il faut se rendre maître d'une batterie française, habilement placée et meurtrière pour les Autrichiens. Une charge vigoureuse est nécessaire, le prince commande luimême Tassant de la batterie ; huit hommes sont tués raides au premier rang. Il s'élance, lui neuvième, et, atteint à la tète par un boulet, il chancelle une seconde sur son cheval et tombe foudroyé .

Les Français s'emparèrent de nouveau du poste et relevèrent le corps du malheureux prince. Ils

LA PRINCESSE GH. DE LIGNE. m

trouvèrent à son cou deux chaînes d'or et un médaillon, puis dans ses habits une lettre inachevée,

Glairfayt, apprenant avec désespoir la perle cruelle que l'armée venait de faire, accourut la venger et se rendit maître de la Croix-au- Bois.

Il s'empressa de réclamer le corps du prince aux Français et l'obtint aisément. Une messe fui célébrée au camp le lendemain matin, et le cercueil partit pour Mons. M. de Villeneuve-Laroche, l'hôte de Bel-Œil, l'ami du prince Charles, arrivait au même instant. < Sur le champ de bataille, dit il, où la veille les républicains avaient été battus, je rencontrai un convoi funèbre escorté par quelques troupes étrangères et qui se dirigaient vers le Hainaut. C'était le corps du jeune prince de Ligne, tué dans ce combat; on le portait au malheureux père dans sa terre de fiel-Œil. »

La mort du prince Charles fut un deuil général ; ses brillantes qualités militaires le firent regretter de toute l'armée; le baron de Breteuil écrivait de Verdun au comte de Fersen : < Hier, l'armée de Clairfayt a eu une vigoureuse affaire d'avant-poste de laquelle pourtant elle est sortie victorieuse... L'armée de Clairfayt a perdu dans cette attaque

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cinq ou six cents hommes, et, ce qui m'aflQige sensiblement, le prince Charles de Ligne a été tué. Je Taimais depuis son enfance, c'était le sujet le plus distingué de son âge parmi les Âutrichiens. C'est une perte affreuse pour son père ! >

Le corps du prince Charles fut en effet porté à Bel-Œil, après avoir traversé Mons ^ pendant la nuit; mais son père n'y était plus, il venait d'être rappelé à Vienne, ainsi que le maréchal de Lascy.

Quand arriva la terrible nouvelle, personne ne voulut se charger de la lui apprendre; le maréchal seul eut le courage de remplir cette douloureuse mission. II fit annoncer au prince qu'on avait de mauvaises nouvelles de Tarmée de Clairfayt, ajoutantqu'il allait venir lui-même l'en informer, c Mon fils est blessé I » dit le prince envoyant entrer le maréchal. Celui-ci se tut. € Mais parlez, grand Dieu!... > — < Hélas 1 je ne voulais pas comprendre, écrit-il, quand il me dit cet affreux mot : Mort! ou je ne pouvais pas... Je tombai anéanti et il me porta presque entre ses bras. Je le vois encore, l'endroit où le maréchal m'apprit

1. A Mons, il y a quarante ans, les lieillards rappelaient la mort du prince Charles comme un événement douloureux qui avait affecté toute la ville.

que mon pauvre Charles avait été tué; je vois mon pauvre Charles lui-même, m' apportant tous les jours son heureux et bon visage sur le mieni j.'avais rêvé quelques jours auparavant qu'il avait reçu un coup mortel & la tête et qu'il était tombé de cheval, mort. Je fus inquiet cinq ou six jours, ety comme on traite toujours de faiblesse ce qui est souvent un avertissement ou peut-être un sentiment de la nature, lorsqu'il y a quelque analogie dans le sang, je chassai cette fatale pensée, qui ne se vérifia que trop ! »

Le prince ne se consola pas de la mort de son fils, il perdit à jamais tout le plaisir qu'il prenait à vivre. La grande, Tincurable plaie qu'il portait au cœur était ce cruel souvenir. € Cet homme si léger, dit le comte Ouvaroiï, si éprouvé par la vie, si insouciant du malheur, vous Teussiez vu, dix années après cette catastrophe, s'attendrir au nom de son fils chéri; on n'osait prononcer ce nom en sa présence, et, quand il lui arrivait d'en parler, sa voix trahissait sa douleur et ses yeux se remplissaient de larmes. » Il y avait quelque chose de singulièrement émouvant dans ce vieillard tout à l'heure voltairien et viveur, comme on dirait aujourd'hui, et qui ne voulait pas être consolé^ parce qu'il pensait à l'enfant de son cœur qui n'était

plus. < II y a, disait le prince lorsqu'il perdit toute sa fortune peu de temps après, avec une admirable philosophie, il y a une manière terrible d*èlre supérieur aux événements. Cela s'achète par un grand malheur de sensibilité. Si Tâme a été émue par la perte de tout ce qu'elle a de plus cher, je défie tous les chagrins d'arriver. Fortune perdue, ruine totale, persécution, injustice, tout semble insignifiant. >

Testament du priace Charles. — Hélène apprend la mort de son mari. — Départ pour Werky. — Mariage d'Hélène avec le comte PotockL

Le malheureux prince de Ligne avait envoyé sur-le-champ à Bel-Œil les ordres nécessaires pour que les dernières volontés de son fils fussent exécutées; mais la victoire de Jemmapes qui livrait aux Français toute la Belgique empêcha la famille de Ligne de rentrer à Bel-Œil, qui tomba au pouvoir de Tennemi. Les volontés du prince Charles étaient exprimées dans un testament écrit peu de temps avant sa mort. On verra qu'il était persuadé, d'avance, de succomber dans cette guerre. Peut-être, las de la vie, cherchait-il cette mort qu'il semblait braver ;

m LA PRINCESSE GH. DE LIGNE.

mais en tout cas une teinte de profonde mélan colie est répandue dans ces dernières pages :

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