TESTAMENT DU PRINCE CHARLES DE LIGNE
Comme probablement je serai tué, si ce n'est dans cette guerre, du moins dans quelque autre, je veux, qu'on ait bien soin de retrouver mon corps et qu'on fasse mon enterrement avec tous les honneurs de la guerre et dans la phis grande pompe, militaire, s'entend.
Je veux qu'on transporte mon corps à Bel-Œil après l'avoir fait embaumer (car je ne veux incommoder personne), car je tiens à être avec mes bons aïeux, qui ont tous été honnêtes de père en fils.
Je veux que mon cœur soit mis à part dans un mouchoir qu'aura porté celle que j'aime et que je la prie de donner à cet effet. Gomme elle a toujours eu mon cœur pendant ma vie, je veux qu'il soit, après ma mort, aussi content qu'un cœur peut l'être dans. l'absence de celle qu'il chérit, c'est-à-dire avec quelque chose qui lui a appartenu. Je la prie de faire broder sur le premier coin du mouchoir, Alona, sur le second,
Tendresse délicietise, sur le troisième, Indissoluble^ sur le quatrième, du 21 septembre 4787 jusqu'à la date de ma mort.
I. — Toute ma collection d'estampes, ma collection de dessins originaui et généralement tout ce qui est en portefeuille sera vendu au plus offrant. Il faudra voir alors dans quel pays on pourra faire cette vente le plus avantageusement, soit à Paris, Vienne, Londres, ou Amsterdam.
Nota bene. — Si quelqu'un de ma famille voulait l'avoir, il pourra la prendre au prix de l'estimation qui ne pourra pas être moins de cent mille florins d'Allemagne. Car, n'ayant rien de médiocre et les dessins étant reconnus originaux, ils sont vraiment sans prix. Cela fera donc une sommje claire et nette de cent mille florins, qui sera tout à fait à moi et indépendante de la succession que mes héritiers naturels doivent avoir et que je' leur laisse suivant les lois. Ces cent mille florins seront partagés en deux parts, quatre-vingt mille seront mis à fonds perdu sur la tète de Christine, ma fille bâtarde; de façon que cela fera huit mille florins par an sur lesquels on prendra la dépense de son entretien, qui pourra être jusqu'à l'âge de quinze ans de cinq cents florins et de mille jusqu'à vingt ans, époque
à laquelle elle sera probablement mariée et alors dépensera son argent comme elle voudra. De façon cependant qu'elle ne jouira que de huit mille florins et que tout l'argent qui aura été épargné jusqu'à l'âge de vingt ou vingt-cinq ans, si elle ne se marie pas avant, soit placé à intérêt à quatre ou cinq pour cent, ce qui serait le bien de ses enfants, faisant toujours attention de joindre les intérêts au capital.
H. — Si elle mourait sans enfants, Norokos serait son héritier. Comme je suis le père adoptif de Norokos, cet enfant turc que j'ai trouvé abandonné pendant la guerre, la somme de vingt mille florins restant des cent mille de vente sera mise de même à fonds perdu sur sa tête et suivra les mêmes arrangements que pour la petite Christine. S'il meurt sans enfants, Christine sera son héritière. Je les engage à se marier ensemble pour peu qu'ils aient du goût l'un pour l'autre, c'est la chose que je désire le plus et que je prie le plus ma sœur Christine de faire naître. Je rétablis leur tutrice; à défaut de ma sœur Christine, je nomme madame la comtesse Thérésa Deitrichstein, ci-devant mariée au comte de Kinski. Je lègue en outre à la petite Christine le portrait de sa mère peint par Le Clerc et la chaîne que je
porte au cou, où il y a écrit sur le fermoir : < Ces 9 liens me sont chers. :» Je la prie de ne jamais la quitter et de la porter pour se ressouvenir de moi et de la personne qui me l'a donnée.