‹ Histoire d'une jolie femmeChapitre 1 sur 3 · DUN · texte numérisé non relu

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PREIIÈRE I^ARTIE

Madame Cofnélîe Dufresne portait le plus solennel

de tous les ncmis qui nous sont venus de Rome, et son

visage était bien celui d'une Romaine. Il avait ce galbe

«■' admirable qu'on retrouve chez les matrones rustiques

qui traversent le matin la piazza Navone , portant sur la tête un panier de fruits du même air qu'elles porteraient une couronne* La, belle 'Cpmélie avait encore celte chevelure sombrç aux j&odes vigoureuses, ce large

ses ti

presque îïv ^

vraie beauté ne ririn-x.^

loi. Madame Dufresne souriait d'ailleum fort rarement. Elle avait alors trente ans , ce qui veut dire qu'elle allait loucher k l'automne de sa jeunesse. Sa vue seule avait ébloui bien des gens; mais ce qu'il y avait assurément de plus merveilleux dans toute sa personne et dans toute sa vie, o'était qu'elle fût née en pleine province fraiMàise , à Précy-le-Sec, qu'elle y eût vécu malgré sa maginfaue beauté, et surtout qu'elle y fût l'épouse d'un hslume semblable à l'avocat Dufresne. Elle était mariéi^^pibiis douze ans.

Onze heures du matin venaient de sonner. Madame Dufresne brodait, sans mot dire, auprès de sa fenêtre. Sa belle main, plus grasse et plus blanche que fine, se promenait lentement sur le canevas. La jeune femme avait les mouvements aussi réguliers que le visage. Sur un tabouret , auprès d'elle, se tenait sa fille, une enfant de onze ans, trop grande et trop maigre, qui ressemblait pourtant à sa mère. Dans cette chambre, meublée avec la mêsquipeauçiérité des mœurs bourgeoises ,

en acajou , comme un cabinet d'affaires , presque sans glaces et sans un seul tableau , régnait un tel silence qu'on entendait distinctement les conversations de la rue , (juoique la fenêtre fût fermée. À ce moment., deux personnes s'arrêtèrent au pied de la maison , achevant une discussion d'affaires qui avait dû être des plus vives. La petite Claire releva la tête à demi.

« C'est Baptiste Coqueret, le meunier... fit-elle, et papa-

— N'oublie pas d'embrasser ton père , » dit vivement madame Dufresne.

L'enfant laissa de nouveau retomber sa jolie tête et prêta sournoisement l'oreille. M** Dufresne demeura quelques instants au rez-de-chaussée de sa maison; mais on l'entendit bientôt gravir l'escalier. Il entra.

C'était un homme de quarante ans environ, petit, malingre et laid à faire peur, ce qui explique pourquoi il avait voulu que sa femme fût grande, robuste et belle. Les avocats ont aussi leur étoile. M« Dufresne, qui se prétendait un homme positif, n'avait commis, dans toute sa vie , qu'une véritable sottise : se marier à une telle femme. Cette sottise-là lui avait réussi : madame Dufresne était vertueuse. On l'accusait parfois d'être trop belle, et jamais d'être prude, p>arce qu'on

ne fait pas de différence, à Précy-le-Sec^ entre une femme prude et une femme vertueuse, et Fhonnéteté n'y a qu'une face, qui n'est pas aimable et qui le sait bien. En amour, l'avocat était facile à satisfaire : sa femme ne le contredisait que rarement , tenait sa maison à merveille et lui souriait quelquefois* Il était donc convaincu quelle l'aimait suffisamment, et, lorsqu'il se croyait obligé à lui montrer quelque jalousie, ce n'était chez lui que pure affaire de politesse ou de politique. Il faut paraître apprécier son bien.

Un bruit étrange accompagna l'entrée de l'avocat dans la chambre : c'était comme un tintement d'or qui s'échaj^ait d'un petit sac de toile bleue que M* Du-

fresne tenait à la msinJ Lorsqu'il $e fut assis , Claire ,

qui n'avait pas bougé , le regarda , essayant en vain de sourire; mais un signe de sa mère, que Dufresne saisit au passage, la contraignit enfin à se lever. Elle se rapprocha de lui à petits pas, grimpa sur ses genoux et s'y posa comme un oiseau craintif, entoura sa tête de ses deux bras longs et grêles, et appuya doucement sa joue contre la sienne, sans avoir dit un seul moU

i( C'est bien, dit-il ; je suis content de vous , ma fille. C'est assez. »

Ce qui n'empêcha, point qu'en remettant l'enffltnt à

terre, il n'étouf^t un gros soupir. Mais les tristesses de cet heureux homme n'avaient point de durée ; il frappa du dos de sa main sur le sac bleu, qui se mit à tinter comme de plus belle.

(( Hé ! oui , fit**il, c'est bien de Tor... Ma bonne amie, reprit-il en se levant et en passant dans son gilet son autre main , qui demeurait libre ; ma bonne amie, n'estil pas vrai que je n'ai jamais eu le temps jusqu'ici de songer à te faire une surprise? n

La jeune femme n'eut garde de sourire ; elle inclina seulement la tête.

« Gomélie, continua-t-il , est-ce ma faute si, dans la ville , on ne s'en fie qu'à moi ? si. . . Mais me répondrezvous? Est-ce ma faute?

— Assurément non, mon ami.

— Est-ce ma faute si le maire , — excellent homme ! — ne sait point diriger la mairie sans moi ?

-— Mon ami, pas davantage.

-- Si les avocats, mes confrères, sont des ignares qui plaident, — car je conviens que le prurit de la parole les tient à la goi^e , — mais qui ne sauraient plaider que sur les mémoires que je leur rédige ? si je fais tout, tout enfin dans la ville , et si , pour mon propre compte , je suis écrasé d'affaires? si les gens de notre sorte, ceux

de Saint^-Lude^ me circonviennent? si la rue du Châleau me 8atte, et si le quai, les meuniers enfin, si les meuniers surtout m'obsèdent? Eh bien! Comélie, je vous attends.

— Tout cela, Monsieur, n'est pas votre faute.

— Ce n'est pas ma faute? Et si je suis plus occupe encore que vous ne le pensez, si les meuniers... si je ménage enfin à ces derniers , au plus méchant d'entre eux, à ce Baptiste Goqueret, pour tout dire... pouah! le vilain homme!... si je lui ménage... Mai^ que vous importe? Ma bonne amie, c'est à présent que je vous le demande , tout cela est-il ma faute?

— Un peu , répliqua doucement la jeune femme : car enfin,. mon ami, si j'admets que vous ayez quelque raison de haïr ce Coqueret et de lui faire du bwiI , cependant...

— Si j'ai quelque raison de haïr ce Goqueret et de lui faire du mal ! interrompit M< Dufresne en se redressant sur ses jambes trop courtes (le sac bleu tinta plus fort). Prendriez-vous à présent le parti des meuniers contre tout ce qu'il y a de bien à Précy et contre moi? —Mais, pardon , ne nous fâchons pas ; répondez plutôt. Il ne faut pas vous imaginer, ma chère, que toutes mes questions ne tendaient à rien. J'en voulais venir a celle-ci : Aves^

vous, madame Dufresne, à vous plaindre de moi? Non. Tenez, Comélie, je saisis cette occasion de vous le dire : je vous considère comme très heureuse.

— Je le suis en effet , mon ami.

— Vous Fêtes ! Je veux perdre tous mes clients si vous avez l'air de trouver la vie bonne. L'autre jour Honoré me parlait encore de vous , et il vous connaît. (( Ah! mon cher, me disait-il, depuis un an notre Elmire a bien changé. »

La jeune femme rougit un peu , mais aucun geste ne vint trahir son dépit : elle avait l'immuable harmonie d'une belle statue ; sa voix même ne s'altéra pas.

<( Né comprendrez-vous jamais combien ce nom d'Ëlmire est ridicule? dit-elle. J'avais défendu à M. Honoré de m'appeler ainsi. Jesuis heureuse pourtantd'apprendre qu'il se préoccupe si vivement de moi. »

M« Dufresne revint s'asseoir auprès de sa femme, et lui prit la main. Pendant trois quarts de minute , il fut galant. « C'est moi qui ai prié Honoré de se préoccuper de vous , lui dit-il en secouant la tête d'un air malin. Si quelque fat vous courtise. Honoré le sait avant que vous le sachiez vous-même. Oh! point d'excuses, s'il vous plait. Je connais madame Dufresne : sage et discrète. Voilà justement ce que ce grand fou d'Honoré

admire le plus en toi, ma chère, c'est de ne m'avoir jamais répété aucune des sottises qu'on t'a dites C'est pour cela qu'il te nomme Elmire, d'après quatre vers de Molière, dans le Tartuffe ou dans le Sicilien? Non, dans le Tartuffe, Veux-tu que je te les récite?

— Je les connais, » répliqua-t-elle froidement. L'avocat, mécontent, se leva et fit deux fois le tour de

la chambre en parlant tout haut. « En vérité , grommelait-il , il faudrait deviner les désirs des femmes. Et le temps 1 le temps ! »

« Allons ! s'écria-t-il en s'arrétant tout à coup devant Comélie, tu m'en veilx donc décidément beaucoup, ma chère, de ce que je ne t'ai jamais fait de surprise? »

Mais elle l'interrompit. « Vous ai-je jamais dit cela? lui demanda-t-elle.

— Ce n'est pas toi qui as dit cela? Qui donc l'a dit ! Ah ! fit-il en posant sa main sur la tête de l'enfant qui écoutait, c'est Clairette. »

Claire fit un soubresaut et ne répondit pas.

« Le grand mail reprit-il. Parlez franc, Clairette. Hé! n'est-il pas vrai que tu meurs d'envie de voir la mer? La mer, mon enfant, c'est-à-dire l'espace, l'immensité qui roule. Eh ! mon Dieu, j'aurais fait des images comme tout le monde, et j'aurais fort bien plaidé. Je reviens

à toi, Clairette; — et il imita la voix de Tenfant : — Maman n'ose demander à mon p^e de noas envoyer aux bains de mer toutes les deux. Âs-tu dit cela , petite ? nel'as-tu pas dit ? Ëh 1 je sais bien, moi, quêta Tas dit. . .

— Claire ! » murmura madame Dufresne d'un ton de reproche.

^ L'avocat laissa tomber le sac bleu sur le guéridon ; le ruban de fil qui nouait le sac se détacha, les pièces d'or roulèrent sur le marbre, et M« Dufresne, qui avait compté sur cet incident, se mit à rire : « Cornélie , dit-il , voici cinquante louis. »

Sur un nouveau signe de sa mère , l'enfant s'élança vers lui et l'embrassa bruyamment sur les deux- joues. L'avocat aimait sa fille; il l'aimait assurément moins qu'un bon procès, mais il l'aimait. « Méchante, lui dit-il à l'oreille , c'est parce que tu vas me quitter que tu m'embrasses si fort. »

L'enfant recula en rougissant et les yeux pleins de larmes.

« Que lui avez-vous donc dit? s'écria la mère.

— Rien, fit-il d'un ton sec , la véritable inflexion de

sa voix. Vous partirez donc demain, et vous irez au

Port-Valin, c'est entendu. »

Cornélie, à son tour, vint lui présenter son front.

« Claire, avait besoin de prendre les bainç de mer, ditelle, voilà pourquoi je souhaitais d'y aller. Vous ôtes bon, mon ami. »

Mais le petit homme rentrait dans une de ces fureurs factices par lesquelles il croyait se grandir.

« Bon ! s'écria-t-il. Qui dit que je suis bon? Qui sait si je le suis ? Bon pour vous, ma chère. Pour vous je contrains mon humeur, car la vie d'un homme marié est un long sacrifice. »

Ce disant, il étendait la main sur la table où le sac bleu s'était répandu , et, par distraction sans doute, il remettait quatre ou cinq louis dans sa poche. « Gornélie, reprit-il, je voudrais que vous me vissiez tel que je suis avec mes clients ; je regrette que vous ne m'ayez pas entendu tout à Theure frottant les oreilles à ce Cpqueret. M. Coqu^ret ne s'avise-t-il pas de trouver que sa succession pourrait arriver plus vite, une succession de quarante millions passés, malepeste ! Que serait-ce donc s'il savait que le gouvernement hollandais.... Déjà cet enfariné se <roit arcbi-millionnaire, et, comme tel, s'imagine tout savoir. Voici qu'il prétend me donner des conseils sur la direction de ce procès.

— Mais , mon ami , il aurait bien quelque droit de le faire.

— Aucun droit ! Je lui apprendrai ce qu'il en coûte de foire l'entendu. Les meuniers sont orgueilleux ! ça tranche du grand aujourd'hui. Tiens, tu ne devinerais jamais qui tu vas rencontrer au Port-Yalin , au milieu des nôtres : un Goquerel! Coqueret le jeune, le petit Go^ queret, M. Elias enfin !

— Il me semble que c'est un enfant.

— Il est charmant, murmura la petite Claire.

— Plait-il ? » fit Dufresne. Mais il crut avoir mal en* tendu. i< Un enfant, dites-vous. Penh! les meuniers croissent vite. M. Elias sort du collège, on en veut faire un avocat ! Un avocat d'un meunier ! Le monde à Tenvers, enfin! Mais vous vous taisez encore, tna chère.

— Je n'ai rien à dire, mon ami.

— Froide, indifférente, insensible, te voilà bien, et je te défie de prendre un parti. Les meuniers vont se glisser jusque parmi nous , que t'importe? Ils sont la peste de Précy, oti ils pullulent et s'enrichissent. Qu'est cela ? Ils vont.... Mais inventais-je rien tout à llieure en te disant : Tu les aimes? Hé oui, vraiment, tu les aimes , et j'ai tort, moi, de ne pas les aimer.

— Mais non, répondit madame Dufresne. — Vous avez

raison, mon ami. »

Si haut que se fussent montées les colères de l'avocat,

elles tombaient ainsi vingt fois par jour devant la froide tranquiUîté de sa femme.

Il demanda le déjeuner. {A table, il observa tout d'abord un religieux silence de vingt minutes, puis il lais^ retomber sa fourchette.

(c Ma bonne amie, dit-il, tu ne saurais aller seule au Port-Valin. Honoré en ce moment n'a pas de malades, tu partiras avec lui.

— Mais il ne restera pas avec nous, à ce que je pense ?

— Et pourquoi pas? Il laisse sa clientèle au hasard. C'est le premier de ses confrères. Si vraiment, il y restera. »

La froideur de la jeune femme se trouvait encore une fois mise à l'épreuve. « Soit ! dit-elle sans se troubler. Mais alors votre sœur Céleste sera du voyage , je vais à l'instant l'y engager. »

Elle sortit* M. Dufresne ne fit rien pour la retenir. II connaissait mal sa femme; mais il sentait ins^nctivement qu'une âme forte se cachait sous cette beauté trop sévère, qui, après dix ans, lui en imposait comme au premier jour . Si net et si ferme qu'il voulût paraître, lorsque Comélie avait témoigné sérieusement d'une volonté , ce qui était fort rare, il ne cherchait jamais à y contrevenir : il appelait celaVespecter sa liberté.

La jeune femme, en rentrant, aperçutClaire à la porte de la maison. L'enfant se mit à marcher au devant de sa mère en comptant ses pas, et avec la mine d'une colombe à qui Ton vient de couper les ailes. « Maman, lui dit-elle en l'abordant, sais-tu bien qu'avec le docteur et ma tante, nous allons mourir de chagrin là-bas? au moins allons-nous emmener Lucien Honoré?»

Maisla jeune femme, sans lui répondre, l'entraîna jusqu'au fond du jardin, et s'assit au pied d'un arbre, en la prenant sur ses genoux.

. « Claire, lui dit-elle doucement, pourquoi n'aimes-tu pas ton père?»

M. Lubin-Siméon Dufresne, avocat de son métier, et bâtonnier du barreau comme l'avait été son père , possédait aux portes de la ville cinq ou six fermes assez rondes qui valaient bien cent mille écus. Il habitait, sur la montagne Saint-Lude , une maison noire et fort celèbre qui n'était rien moins que le siège de l'ancien bailliage, et cette maison était à lui. Conseiller municipal, comme nous le, savons, maire s'il eût daigné

t4 HISTOIRE

l'être , président de toutes les associations de bienfoisance dans un pays qui n'a point de pauvres , et premier marguillier de la paroisse , M. Dufresne aurait été le véritable roi de l'arrondissement, du libre consentement de tous, sans l'opposition des maîtres meuniers.

Il faut savoir tout d'abord que Précy-le-Sec est une ville de douze mille âmes , en supposant que chacun de ses habitants ait une âme, ce que vous ne croyez poiiit. Elle est située à quelques lieues de la mer, au fond d'un pays montueux et boisé, sur le versant d'une large colline, et de là s'étend dans la vallée jusqu'au bord d'une rivière alerte qui se nomme l'Aven, et qui, dans un parcours de quatre lieues, fait tournerplus de soixante moulins. Tout moulin suppose un meunier : il y a donc soixante meuniers dans la ville, et, comme chacun d'eux ne saurait avoir moins d'une femme ef de quatre enfants en moyenne, que cinquante environ sont grandspères , que les moulinières n'épousent pas toujours des mouliniers, que leurs alliances sont une Babel et que. leur cousinage est un labyrinthe^ on peut estimer qu'il y a en tout, dans Précy, un millier de personnes à qui la vue d'une roue qui tourne dans l'eau £ait battre le cœur, et dont la moitié environ a vu le jour dans un moulin.

Douze ans avant Tépoque où nous sommes aiTivës , toute cette gent moulinière, turbulente et riche, aurait pu déjà , ne fût-ce cpie par le nombre, dominer et même opprimer le pays. Mais elle gardait encore les mœurs, le costume et Thumilité des aieux : car Précy-le-Sec, au fond, est une ville simple, oti la rage de sortir de leur état n'a gagné les hommes que fort tard, et parce qu'elle possédait déjà les femmes. Le cœur des Précyotes étant le même au fond que celui de toUs les Français et de tous les hommes, ibse haïssaient entre eux autant qu'ils pouvaient ; mais, pairce qu'ils étaient francs et primitifs, ils n'avaient pas encore imaginé pour se haïr de beaux prétextes tirés de la religion ou de la politique , et ils ne mettaient point de malice à se vouloir du mal. Le régime des classes, mal effacé dans ce fond de la province par les grands mouvements de 89 , avait repris soua la Restauration toute sa vigueur; il n'y avait pas d'exemple, à Précy, qu'un artisan enrichi fût jamais entré dans le salon d'un bourgeois de vieille roche, et comme , parmi les différentes castes qui se partageaient la ville , celle des avocats dans Tordre des notables , et celle des meuniers dans l'ordre populaire , étaient les deux plus puissantes , c'étaient aussi celles-là qui se , baissaient le plus fort. Quand éclata la révolution de

juillet, nul dans Précy ne s'était encore avisé de mettre une^certaine cocarde à son chapeau, afin d'avoir le droit d'injurier ceux qui portaient une autre cocarde, et Ton n'y avait jamais vu de conservateurs ou d'ultra en présence. — Iln'y avait enfin dans la ville que deux grands partis : la farine et la parole.

Les avocats , à dire vrai , n'avaient qu'un motif de haïr les meuniers , qu'ils avaient durement menés jusque-là : c'était la crainte qu'ils ne leur échappassent , car l'antique amour de la chicane , qui est le mal secret des moulins , menaçait de les quitter. Mais les meuniers croyaient avoir quatre raisons de haïr les avocats : 1" ceux-ci avaient ruiné leurs pères, et les aiu^aient ruinés tout de même , si l'Aven n'y avait mis bon ordre en ne cessant point de couler; 2<» ils tenaient le haut du pavé dans la ville , et la ville était à eux ; 3® ils n'avaient aucune espèce de clients qu'ils méprisassent plus que les meuniers, et, même en les défendant, ils aimaient à se moquer d'eux ; 4" enfin, et c'était la raison la plus forte, parce que le sexe le plus faible s'obstinait sans cesse à la mettre en avant, les avocates s'en allaient toujours vêtues comme des reines, tandis que les meunières, plus riches qu'elles, ne portaient pas encore chapeau. La bataille était donc imminente entre le sac et la robe,

car la haine s^avivait à chaque heure; mais l'histoire de cette haine fameuse veut être reprise de plus haut.

U est bien vrai qu'avant la Révolution française, les avocats nouveaux venus à Précy-le-Sec, où l'on n'avait jamais vu d'autre robe noire que celle du bailli, avaient fait merveille pour leur coup d'essai , et que la génération de meuniers qui vivait alors avait laissé dans leurs mains jusqu'à sa dernière obole. La Révolution suspendit les procès; mais, la paix les ayant fait renaître, les meuniers, que l'achat des biens nobles avait enrichis à nouveau , se rejetèrent à corps perdu dans la chicane. Jamais pareille fièvre n'avait saisi de pauvres humains , et les avocats se pâmaient d'aise : a Nous les tenons , se disaient-ils , nous serons rois. »

Les meuniers avaient , en effet, dépassé de bien loin l'exemple de leurs aïeux. La grande transformation sociale qui venait de s'opérer en France ayant étendu leur intelligence , ils avaient bien senti qu'il ne leur suffisait plus de se ruiner les uns les autres, et ils entreprenaient contre tout le monde; si bien qu'ils eurent en quelques années autant d'ennemis qu'il y avait de gens dans la ville à qui l'on pouvait faire un procès. Mais les avocats, qui, dans un si court espace de temps, leur avaient fait épuiser les deux nouveaux codes, s'aperçurent avec

efiroi qu'ils avaient trop profite de la leçon , et que bientôt il ne faudrait plus compter sur des clients si retors qui voulaient ruser avec leurs conseils. Dès 1819 , il y eut un meunier , Coqueret le père , doyen de la farine , qui entreprit de débattre contre M^ Dufresne , père de M. Lubin-Siméon et bâtonnier, les honoraires que celui-ci et ses confrères comptaient double aux gens de sa sorte. M*" Dufresne n'avait pas rabattu seulement d'un denier, mais aussitôt il avait feit part aux siens des in* quiétudes qui le gagnaient. 11 craignait que cette persistance dans la chicane ne fût qu'un piège tendu par les meuniers. La farine, qui avait osé discuter une fois le prix de la parole , allait-elle s'arrêter en si beau che« min ? Ces gens-là décidément devenaient trop riches. En cetle année 1833, Coqueret te père surenchérit de vingt mille francs un domaine dont M'' Dufresne avait envie, et il eut le domaine. Vers 1825 , les avocates outrées constatèrent que les filles et femmes de la farine quittaient la coifie et qu'elles se paraient d'une certaine machine montée sur fil de fer et carton et enjolivée de toutes sortes de rubans , qui n'était rien moins qu'un acheminement au chapeau. Trois ans après, les notables, toujours dirigés par les avocats , reconnurent dans le peuple des moulins les signes manifestes d'une alliance

D'UNE JOLIE, FEMitfE. 19

conclue sans doute depuis trop longtemps. Exilés des honneurs municipaux dans la ville, où ils avaient Tfaumiliatiœa de voir siéger au conseil un maître charbonnier qui ne les valait |)as, ceux*ci s'étaient brusquement ra* battus sur la campagne, etdès 18281a banlieue de Précy n'eut plus d'autres maires que des fariniers. Cette année-la et les deux suivantes , il n'y eut pa? plus de vingt

procès en tout parmi les maîtres du gruau. Le père Coqueret s'entremettait de toutes les afiaires, et, s'étant érigé lui-même m) grand pacificateur , il accommodait toutes les parties. Lorsque la dernière contestation fut apaisée, il assembla chez lui les chefs de famille et déploya tant d'astuce qu'il les força tous à se serrer la main. Cette assemblée, premier modèle du célèbre congrès de la paix qui se tint depuis dans une ville plus grande, avait lieu tout justement en un temps pacifique, le 28 juillet 1830.

Quatre jours après, le 1*' août, lorsque la nouvelle de la révolution arriva dans la ville , on' vit les meuniers s'acheminer en corps vers la mairie. Les avocats l'occupaient depuis une heure , et le jeune Lubin-Siméon Dufresne , tout debout sur une f^étre, agitait un drapeau tricolore , tandis que dans la grande salle son père l)aranguait les citoyens. Les meuniers ne comprenaient

Tien aux révolutions, mais la vue du glorieux drapeau les transporta, et, comme ils entendaient parler de république , ils se mirent à crier : Vive l'Empereur I A ce moment, un jeune commis des douanes accourait à eux en les appelant ses frères ; il leur montra Lubin-Siméon sur la fenêtre et les quatre avocats qui gesticulaient autour de lui. Les voyez-vous ! s'écria-t-il ; ils confisquent la révolution. » Les meuniers ouvrirent de grands yeux et demeurèrent bouche close. Mais Coqueret avait deviné ce qu'on pouvait faire avec ce mot-là.

« Voici enfin l'occasion trouvée, » grommela-t-il. Et, se tournant vers les siens : « Le petiot a raison, ajouta* t-il, car les avocats sont tous des aristocrates, n

Le vieux Coqueret ne croyait pas dire si vrai.

Cette matinée décida de la politique à venir des meuùiers, puisqu'ils vivaient dans un temps oii l'on était tenu d'avoir une politique. Ils furent en tout du parti dont les» avocats n'étaient point, etcene fut pas toujours le même. Le vieux Coqueret cependant était mort avant d'avoir recueilli tous les fruits de son adroit à-propos dans la fameuse matinée du l*'' août ; et , durant la fin de l'année i830, les meuniers, atterrés par cette perte, se tinrent cois comme des grenouilles par un temps trop ensoleillé. L'émotion politique, d'ailleurs, n'avait pas duré à Préc;

plus d'une semaiDe, et les avocats triomphaient au sein d'une paix profonde , dont ils ne tiraient pourtant que des angoisses. A voir les meuniers vivre si doucement, qui eût reconnu en eux la gent processive de la veille ? Ce changement d'humeur faisait rire les avocats , mais d'un de ces rires jaunes qui sont les brouillards de la gaieté. Ils savaient qu'il se passait encore quelque chose d'insolite au fond des moulins ; le bruit qu'y faisaient les femmes et les filles, liguées pour le triomphe de leurs pères et de leurs maris, avait retenti jusque sur la montagne Saint-Lude, et ils tremblaient malgré eux en attendant l'événement.

L'événement, d'ailleurs, ne se fit point attendre. Les élections allaient avoir lieu à Précy , maïs les meuniers jetèrent un de leurs sacs dans la balance électorjile, et le ^candidat que portait le barreau ne fut pas élu. M* Dufresne, le père, mourut peu après. Hélas ! il ne s'en allait point à la veille d'une victoire, comme le vieux Coqueret, mais le lendemain d'une défaite ! »

Cette ftmeste mort fut escortée d'un grand deuil. Les bourgeois de la montagne Saint-Lude, les fonctionnaires et la noblesse de la rue du Château s'unirent pour faire honneur à l'illustre défunt et narguer un peu la farine,/ qui n'avait point manqué de se mettre aux fenêtres. La

farine pourtant se montra généreuse ; elle n'eut aucune envie d'insulter à Tennemi qui n'était plus, et Ton entendit au contraire Baptiste Coqueret , digne fils d*un vieux renard, déclarer tout haut que, M** DuFresne étant mort, il n'y avait plus à Préey un seul avocat assez habile pour plaider dans les affaires de moulin. Aussitôt, et comme s'il eût voulu prouver qu'il avait dit une fois sa pensée, il assigna le propriétaire son voisin, et, l'as* signation étant lancée, il s'en alla tout droit au cheMieu chercher un conseil. La contestation roulait sur deux perches de sable qui étaient à lui, et sur lesquelles son voisin, le commandant Honoré , avait tué sans sa permission quatre lapins et un furet, toutes bêtes nuisibles, d'ailleurs. Mais, le commandant se trouvant être le beau-père dureceveurde l'enregistrement etlépropre frère du docteur Manuel Honoré, l'undes trois médecins de la ville, en un instant tous les notables furent debout. Les avocats épouvantés dirigèrent encore une fois la prise d'armes. Dès le lendemain, un meunier étant tombé malade, le docteur qu'il fit appeler répondit tout net qu'il ne soignait que les honnêtes gens. Le naïade , en ayant envoyé quérir un autre, qui répondit avec autant d'esprit que son confrère , se vit forcé de guérir sans médecin. Cela n'était rien encore. En une semaine , tous les gar-

çons de moulin furent emprisonnés pour amendes, dont jusqu'alors on leur avait toujours fait remise ; le rece* veur de Tenregistrement, bon homme d'ordinaire, tournait au tigre. L'affaire de Coqueret et de son voisin n'en fut pas moins appelée à son tour devant le tribunal de Précy, et ce fut Coqueret qui gagna. Jamais on n'avait ouï parler d'un tel scandale ; les notables en demeurèi^ent écrasés. Mais lemois suivant ils relevèrent brusquement la tête. Le juge qui avait rapporté la cause venait d'obtenir enfin une mutation qu'il sollicitait depuis vingt ans, et M^ Dufresne le père assurait à qui voulait l'entendre qu'il avait été destitué. On dîna chez le docteur Honoré pour célébrer ce départ: car on dine k Précy en toute occasion bonne ou mauvaise. M'' Lubin-Siméon , bien qu'il fût encore en grand deuil, présidait à ce festin.

La nsédisance s'acharnait sur ce jeune M^ Dufresne, dont la mort de son père avait fait un personnage. Il était , en tout, de la race des petits hommes , défiant et composé, aimant te bruit, timide au fond , bien qu'il se donnât des airs d'homme d'État, mais sérieusement érudit quoique bavard. On prétendait seulement que cette grande facilité de parole s'évanouissait souvent en lui ; que sa langue s'épaississait, par exemple, toutes les fois qu'il endossait sa robe; qu'à sa première plaidoirie,

dans une question brûlante où il s'agissait d'un mur mitoyen , il s'était attendri outre mesure , et que personne n'avait été la dupe de cet- attendrissement, qui n'était point dans les habitudes de son cœur; enfin, qu'il ne s'était fait avocatconsultant que parce qu'il aimait mieux écrire que plaider. Quoi qu'il en fût, et bien que ce soit chose difficile assurément que le récit d'un dîner mangé depuis plus de deux lustres, M« Dufresne , à l'époque où nous sommes , regardant toujours le banquet donné par le docteur comme le Marathon de sa famille, le racontait encore chaque soir à sa femme, qui pourtant y avait assisté, et à ses amis, de qui nous le tenons. Il pawdt qu'au dessert le docteur, homme serviable et vif, lui avait inopinément prêté son aide. Ne parlant pas en son nom, il n'avait pas craint d*être net, et, après avoir vic« torieusement prouvé que le corps des avocats, ses amis, a été de tout temps ce qu'il y a eu de mieux à Précy-le- Sec et dans toute la France , il avait fait voir les grands périls que lui faisait courir, ainsi qu'à tous les notables de Précy, une association nombreuse, riche et sans pudeur, comme celle des meuniers. « Ils s'impatroniseront partout, s'était-il enfin écrié; ne vous craignant plus , ils vous réduiront, et vous les verrez se glisser dans vos privilèges, fouler aux pieds vos scrupules , acheter vos

biens et demander vos filles. Mesdames ! les meunières porteront chapeau ! »

Nul dans la ville n'avait encore devine pourquoi M. Honoré se faisait en toute occasion Tinterprètede son jeune ami, et pourquoi ils intervertissaient ainsi les rôles entre eux , le médecin parlant toujours pour l'avocat qui se taisait. Mais, lorsqu'il eut fini, M® Lubin-Siméon, dont la grosse tête était pleine, bondit sur sa chaise. «J'applaudis à ces idées qu'Honoré tient de moi, s'écria-t-il ; l'union fait la force. Rien ne nous détruira , car nous sommes un corps, nous sommes une aristocratie. >» 11 refaisait, à son insu, le mot que le commis des douanes avait soufflé au vieux Coqueret dans la journée du !•' août. — Tandis que tout le reste de l'assemblée demeurait écrasé sous la profondeur de ce mot, un de ces rires vainqueurs qui jaillissent en cascades des lèvres de dix-huit ans retentissait à l'autre bout de la table. C'était mademoiselle Cornélie Lignet , fille de l'avocat Lignet et fiancée du jeune maître, une froide beauté qui riait peu« et qui, trouvant son fiancé plaisant pour la première fois , ne résistait pas à l'innocent besoin de se moquer de lui. En vrai Machiavel , le docteur Honoré, qui aimait déjà fort tendrement la future épouse de son ami, se frotta les mains, et M' Dufresne remercia Cornélie de la part

qu'elle prenait à la victoire qu'il venait de romporter contre les gens de la farine. Tout enivrés de cette vietoire , les avocats s'allèrent coucher.

Terrible avait été leur réveil , car ils avaient appris que Baptiste Coqueret , copiant de Tennemi jusqu'à ses idées, avait convié le matin même toute la forine à un grand repas. Évidemment c'était la le dernier des coups projetés par le vieux Coqueret à son lit de mort, et le dénoûment de la pièce qui se jouait à Précy depuis vingt-cinq ans. Si les meuniers se recevaient les uns les autres à diner en cérémonie, ils étaient bourgems. — Honoré courut chez Dufresne, qui visita tout le monde et trouva que tout le monde aurait bien voulu D avoir pas dîné la veille : car, il ne fallait point s'y tromper, s'il y avait un des deux repas qui fût la révolution , c'était celui des meuniers. Ce banquet tant décrié, tant redouté, avait enfin eu lieu. L'intraitable Coqueret , qui était volontiers orateur, et qui était jeune comme Barnave , comme Desmoulins, comme Vergniaud, aurait pu poussée la rage d'imiter Dufresne jusqu'à preudre comme lui la parole au dessert; mais, en fila retors d'un père de génie , il avait préféré tirer à part chacun de ses conviés avant le potage. « Nous ne travaillons plus de nos mains, leur avait-il dit; nous

payons mal des hommes qui suent simg et eau pour nous enrichir; nous possédons déjà cinq raillions de biens dans le département, nous faisons nombre dans la ville, nous faisons loi dans la campagne , et, si nous ne pouvons encore aire qui nous voulons , nous sommes assurés d'exclure qui nous ne voulons {)as. Nous avons donc tous les solides avantages de la bourgeoisie, dont nous ne sommes point. Que demandons-nous? D'en êlre. Que nous faut-*il pour cela? Que nous portions un habit noir et que nos femmes portent chapeau. — Laissons donc parier nos femmes. »

Baptiste Cioqueret , tuteur de son jeune frère Elias et possesseur pour sa part d'un m;ignifique domaine et de trois moulins, était alors considéré comme le plus riche garçon de la ville. Ce n'était un secret pour personne que la plus opulente héritière de toute la farine, mademoiselle Irma Tricot , consentait à être à lui s'il voulait la conduire à ,1'égltse en toilette de da^se. Or, les deux mots qu'il lui avait dits en s'asseyant à table auprès d'elle lui avaient valu coup sur coup deux regards ob se lisait autant de passion. qu'eq peut inspirer la promesse d'un cachemire français et d'un chapeau de Paris à une belle fille qui n'a jamais porté qu'un b^uin et de la ratine. Mademoiselle Tricot n'avait pu se contenir

jusqu'à la fin du dioer. « Yoiià ce que mou mari me charge de vous dire , s'était-elle écriée tout à coup en s'adressaiit aux meunières. Nous sommes dotées , nous avons donc droit aux plaisirs des personnes riches ; nous pourrions donner des bals oti nous danserbns des quadrilles en souliers de satin au son du piano, et nous nous contentons d'aller sauter aux assemblées^, en souliers de prunelle, pèle-méle avec des servantes de fermes et des lavandières ! Kovlk pourrions être des dames, et nous souffrons qu'on nous appelle ma commère I

— Madame Coqueret, fit le rusé Baptiste, Tinterrorapant , de quelle couleur voulez«vous que soit le chapeau? »

Il s'était fait alors un tel bruit que le petit Elias, qui mourait de peur, s'en était mis à pleurer; les meunières trépignaient et gambadaient ensemble, les meuniers battaient des mains. Il n'y en eut qu'un seul , le plus vieux, qui haussa doucement les épaules. « Mais alors , dit*il de sa voix cassée et en s'adressant aux jeunes filles, les avocats vous demanderont en mariage, et nos fils ne trouveront plus de femmes. »

* Les meunières ne purent réprimer un petit sourire qui déguisait mal leur pensée, et les moins hardies rougirent; mais l'assurance leur revint en même temps à

totttefi. a Pourquoi cela ? s'éerièrenfreUes. Vos fils seront des bourgeois comme eux. y>

Ce fut le dimanche suivant, 1«' février 1831 , douze années avant l'époque oti commence notre récit, que la défaîte du barreau fut consommée. En entrant à Saint- Lude à rhenre de la messe, la belle société recula et fit entendre un cri mal étouflé , cri de surprise , d'épouvante et de colère. Au milieu de la nef et au ch^nin que suivent les hommes pour aller au chœur, les dames avaient aperçu un chapeau vert qu'on ne connaissait point , et sur ce chapeau un oiseau de paradis qui se balançait d'un air de défi, menaçant la voûte du temple et le bataillon des gens comme il faut , retranché sous le porche. Pour jeter son bonnet par-dessus le moulin de son père, mademoiselle Irma Tricot n'avait pu se résigner à attendre son mariage, que le deuil de Baptiste Coqueret empêchait encore : car c'était à la façon des bourgeois que les meuniers désormais devaient observer leurs deuils. — Lorsque l'oiseau de paradis s'était retourné , et qu'elles^ avaient reconnu le beau visage de la moulinière, rayonnant d'une impudente joie, les dames avaient songé d'abord à quitter l'église; mais, un regard du docteur Honoré leur ayant fait comprendre qu'elles étaient vaincues sans retour et qu'il serait mieux

âO HISTOIRE

de payer de courage « elles avaient gagné leurs places en baissant leurs voiles. Il n'y eut que M^ Dufresne qui* se montrant comme toujours le plus opini&Ui^, veulut entraîner la belle Gornélie, sa fiancée, qui résista. Les avocats eurent encore la bonté de voir combien eette révolution , qui les perdait, causait peu d'énoi parmi la plèbe ingrate dont ils se croyaient aimés. Quand, au sortir de Tégiise, mademoiselle Tricot était apparue sur le parvis, drapée dans son cachemire français, et secouant son formidable panacbe, un murmure d'admiration avait couru dans la foule > et , les notables s'étant enfuis dans leurs maisons, les meuniers avaient promené mademoiselle Irma tout le jour, tandis que les meunières écrivaient k sa modiste. Après vingt ans , Baptiste Coqueret venait donc enfin de recueillir tout ce qu'avait semé son père; il avait frappé les avocats au cœur, et nul dans Précy ne pouvait plus soutenir que les meuniers n'étaient pas des bourgeois, puisque leurs femmes se coifiaient comme des bourgeoises. — L'ère nouvelle datait du chapeau vert d'Irma Tricot.

Voilà donc comment les meuniers de Précy avaient cessé d'être le peu|:de, et comment il se faisait que, les avocats n'étant plus seigneurs , M» Lubin-Siméon Dufresne, leur bâtonnier, n'était point, roi; mais il reste à

D'UNE lOLIE FEMME. 31

ex]^^er comment il espéra tout à coup de le redevenir et d'oser des moyens inattendus que le meunier Baplisté Goqueret lui-même , son mortel ennemi, venait de lui fournir. Durant les douze années qui suivirent les événafients que nous avons racontés, peu de chose d'ailleurs avait changé à Précy-le-Sec. — Le docteur Honoré, pourtant, qui avait vu s'écouler douze hivers de plus ^ laissait voir qu'il avait vieilli au moins d'un printemps. — M« Dufresne était arrivé au comble de sa gloire; il avait épousé la plus belle personne de la province, et, comme on le tenait universellement pour Favecait le moins parleur de toute la France, on accourait de vingt lieues à la ronde pour le consulter. Les meuniers, enfin, avaient encore grandi : -^ ils avaient acheté de nouveaux biens et un peu modifié leur nom. Il n'y avait plus de meuniers dans la ville, il n'y avait que des minotiers.

Le départ de madame Dufresne et l'histoire du petit sac bleu n'étaient plus ignorés de personne à la fin de Taprès-dittée : car mademoiselle Céleste n'avait garde

de passer sons silence la libéralité de son frère et Tinvitation qu'elle avait reçue de sa belle»sœur. Ce récit, ayant fait tout d'abord le régal de la montagne, ne tarda pas à descendre , de couche en couche , jusque sur le quai, et, vers le soir, il arriva dans la minoterie de$ Co* queret, où madame Irma, qui se Tétait réservé >et s'était bien promis d'être ironique, s'^nrêta tout court en voyant que son beau-frère Elias en avait pâli. Le jeune Elias devait, le lendemain même, partir avec elle pour le Port-Valin , et n'en témoignait qu'une médiocre joie ; mais alors ses yeux s'animèrent, sa li^ngue se délia , et il se montra si ravi que, par contre-coup, son frère Baptiste en devint plus tendre. Le futur avocat, sur qui sa famille fondait de si grandes espérances , était roi dans la maison; on l'y soignait comme une belle arme toute neuve qu'on aiguise un peu chaque matin et dont on compte, bien se servir un jour ; — madame Coqueret se sentit donc inquiète et résolut de mettre toute son astuce à deviner pourquoi ce même voyage, qui Ja vdlle attristait presque son cher Elias , venait tout à coup de le rendre si joyeux. Mais le jeune homme était déjà bien loin avant qu'elle eût pu l'interroger; elle le vit qui remontait le quai et remarqua seulement qu'il s'était habillé tout de neuf.

D^UNË JOLIE FEMME. 33

Elias avait dix-neuf ans et venait d'en passer dix au collège, où Ton vieillit vite sans savoir ce que c'est que vieillir. Au premier aspect, il semblait avoir déjà perdu cette fleur des premières années qui n'existe plus que dans les livres, et qui devrait être la fraîcheur chez les femmes et la gaieté chez les hommes. Sa longue taille était mal assurée ; ses cheveux, d'un blond trop pâle, retombaient à plat sur son cou ; mais sa physionomie avait un charme singulier qu'elle ne devait qu'à sa force d'expression, et tout l'imprévu de la jeunesse était dans le regard. Les yeux de l'homme sont un livre toujours ouvert où tout le monde ne sait pas lire ; pas un de ceux qui saluaient alors Elias ne s'avisa de remarquer combien il était ému, et les femmes qui passaient et souriaient d'un air de bienveillance à ses vingt' ans ne s'aperçurent pas qu'elles lui fendaient le cœur.

Is jeune homme sentait bien qu'on était trop complaisant pour lui dans ce bout de la ville. Or , il n'ignorait point qu'il avait la démarche lente, et que, même sous sa redingote neuve, il gardait encore trop de souvenir de ce terrible habit à queue dont les collégiens d'alors étaient afiublés, et qu'il n'avait quitté que de la veille. Aussi, avant de dépasser l'extrémité du quai, c'est-àrdire le seuil de la ville moulinière, il hésita,

s'examina sournoisement et faillit rebrousser chemin. Le courage lui revint pourtant, et il s'engagea brusquement dans la rue Saint-Lude ; à mesure qu'il avançait, il ralentissait le pas, et enfin il s'arrêta : il se trouvait tout justement devant la maison de M« Dufresne.

Cette maison, triste et massive, avait presque les proportions d'un édifice; elle avail servi de siégea une justice seigneuriale, et les gens dont la conscience était un peu chargée la regardaient toujours avec un reste de superstitieuse terreur. Elle se dressait sur de formidables assises et était tout en pierres de taille, entourée d'une frise à rinceaux et chargée d'ornements symboliques*qui couraient du haut en bas de la façade, du milieu de laquelle saillissait un balcon défendu par une lourde balustrade de fer et supporté par deux piliers. Tout le monde savait dans la ville que le balcon garnissait les deux croisées du salon, que la chambre de l'avocat était à droite et que la fenêtre qui s^'ouvrait à gauche était celle de l'appartement demacjame Dufresne. Durant les nuits noires de l'hiver, il n'était point rare qu'il s'établît sous cette fenêtre une véritable croisière de galants qui s'en retournaient glacés dès que la maîtresse de céans avait soufflé sa bougie, et qui se trouvaient heureux de penser qu'elle allait dormir. Cette

manière d'amour platonique est la seule fleur d'idéal qui pousse en province, où ToisiTeté la sème et où la curiosité la fait germer. *

Elias, lui aussi, demeurait là les yeux baissés ; lorsqu'il les contraignit enfin à quitter h terre, il s'aperçut que la fenêtre était ouveite, et, quoiqu'il ne vînt la que pour être vu, il se mit à trembler de s'être laissé voir. Par bonheur, il y avait h la maison qui faisait face une porte sombre à demi cachée par un auvent ; le jeune homme s'y réfugia; mais aussitôt sa lâcheté lui fit honte : « Si elle m'apercevait en ce moment, se dit-il, je serais perdu à ses yeux ; elle ne pourrait plus me rencontrer sans sourire. » Tous les beaux systèmes qui couraient, à propos de l'amour, dans la classe de philosophie du collège de D..., lui revinrent alors à la raémoire ; son maître d'études lui ayant une fois assuré qu'il seyait bien aux jeunes gens d'avoir de Faudace, il se crut de bonne foi déshonoré pour en manquer ainsi dès son début, et ce fut en rougissant qu'il se rappela la cruelle plaisanterie d'un de ses camarades qui lui avait dit un jour d'un ton méprisant : <( Toi, tu n'auras point d'aventures, car dès la première tu mourras de peur. » En effet, il se sentit tout à coup défaillir. Madame Dufresne venait d'apparaître, mais au balcon.

Entre les mille pensées dont le tmnulte Tassaillit alors, il n'en avait à choisir qu'une seule qui l'eût aussitôt rassuré : c'était que la jeune femme en le voyant là ne se douterait pas qu'il y était venu pour elle ; mais ce fut précisé n.ent à quoi il ne songea point. ComéUe s'accouda pour un instant sur le balcon, appela Claire et se retira. ÉUas sortit de son retranchement en se disant avec amertume que^ s'il n'était pas d'une race de meuniers, madame Dufresne aurait bien su le voir. Notre société est ainsi faite que l'adolescence y est plus chagrine que l'âge mûr, et qu'un jeune homme de vingt ans entre dans la vie, comme Ragotin entrait le soir dans sa chambre, en regardant de tous les côtés si on ne lui ménage point quelque mauvais tour. Elias, à ce moment, se sentait prêt à rougir de tout: de son origine et de sa redingote neuve, de l'ignorance de son cœur, dont il se faisait à lui-même un crime, et de son âge, qui lui semblait un ridicule. Il résolut donc de vaincre sa timidité, de se montrer au moins, ne fût-ce que pour se punir, et il s'avança dans la rue la tête haute ; mais alors il crut rêver. Claire était demeurée sur le balcon ; elle l'ayait vu, et, suspendue à la balustrade, elle lui souriait, et de sa petite main lui faisait des signes. Pourquoi l'enfont lui souriait-elle? Lorsqu'il la rencontrait sous les arbres

du quai, il n'osait jamais que la suivre, sans lui rien dire. — « Sa mère ausM me connaît peut-être ? » pensat-il. — Et cette pensée le cloua une seconde fois sur le pavé , regardant toujours mademoiselle Claire , sans répondre à son sourire. Et puis un nouveau nuage passa sur ses yeux , car madame Dufresne reparaissait sur le baleon ; elle venait voir à qui s'adressait le salut de sa fille.

Elias fit un violent effort pour porter la main à son chapeau, qu'il souleva gauchement, puis il essaya de battre en retraite. Cette rue Saint-Lude, qui descendait en ligne droite sans un coude et sans une ruelle qui la coupât, ne lui avait jamais paru si longue ; il songeait avec angoisse que, du haut du balcon, on l'observait. Et pourtant il y avait une voix qui chantait en lui et qui le consolait en lui disant : « Du moins on s'occupe de toi. »

Madame Dufresne détacha doucement sa fille de la balustrade le long de laquelle elle avait grimpé comme un écureuil, afin d'apercevoir plus longtemps son protégé. «Vous voulez vous tuer. Clairette, lui dit-elle. M. Coqueret vous intéresse donc beaucoup ?

— Oui, maman, » fit Claire sans hésiter.

Sa mère la regarda avec une grande surprise. « Mais, demanda-t-elle, où l'as- tu connu ?

— Je ne le connais pas.

— Tu ne le connais pas? s'écria madame Dufresne en riant. Alors pourquoi le saluer ? '

— C'est que je l'aime bien.

— Et pourquoi l'aimes-tu, Clairette? reprit la mère, que ce caprice d'enfant égayait de plus en plus.

— Maman, répondit Claire d'une voix brève , parce que mon père lui veut du mal. »

La jeune femme tressaillit et se tut. Elle suivit des yeux Elias qui s'éloignait, et tout en caressant la chevelure brdne de sa fille elle se prit à faire un singulier rêve : « Qui sait ? se disait-elle ; on le dit intelligent et bon. Claire ne vivrait pas en exil comme moi!

if Claire, demanda-t-elle tout à coup, qui vous a dit que votre père voulait du mal aux Coqueret ?

- C'est Lucien Honoré, répliqua l'enfant.

— Lucien ! son ami ! Pauvre Lucien î murmura la jeune femme. 11 faudra pourtant que je le gronde, n

Elle s'assit alors sur le balcon, en rêvant toujours à demi, car elle trouvait ce soir-là que la rêverie était bonne. Le passage d'Elias avait laissé dans l'air un je ne sais quoi de jeune dont elle se sentait ranimée : ce fol instinct qui attirait vers lui la petite Claire, dont l'âme trop précocement vivp l'avait inquiétée si souvent, éveil-

lait en elle tout un monde de pensées fraîches et nouvelles. Elle songea d'abord à cette enfant; elle se promit de travailler à lui faire un libre et doux avenir, et une jeunesse qui ne ressemblât point à celle qu'avait eue sa ^ mère ; elle se dit enfin qu'elle ne regretterait pas d'avoir vieilli sans aimer, si , un jour, elle voyait Claire aimer à sa place et jouir par ses soins d'un bonheur qu'elle-même n'avait pu connaître. Certes, ce balcon qui dominait la rue n'était pas un lieu fait pour rêver ; mais la nuit tombante enveloppait déjà Cornélie; le vent du soir, qui passait par-dessus les toits voisins, apportant les senteurs de la campagne, caressait doucement son visage et ses belles épaules à demi nues ; peu à peu elle en vint à se demander comment.il se faisait que les mouvements de son cœur se fussent toujours trouvés si parfaitement d'accord avec ses devoirs, et qu'à trente ans à peine, elle ne vécût plus que pour être mère, sans rien regretter ni rien attendre. — La voix deM*" Dufresne retentit tout à coup dans la maison : le bâtonnier de Précy-le-Sec était à sa toilette ; il demandait une cravate blanche.

La porte du salon s'ouvrit au même instant. 11 faisait nuit, et madame Dufresne n'entendit que le bruit d'un pas inégal et d'une lourde canne qui battait le parquet.

« C'est vous, Lucien ? dit-elle.

— C'est moi, c'est un ami, fit une voix grêle et tremblante. Est-il yçai , Madame , que vous partiez demain?

— Cela est très vrai, répliqua sèchement Comélie.

— Mon père vous accompagne?

— Oui.

— Et moi?j>

La jeune femme se tut; Lucien laissa échapper un gros soupir et s'approcha de la petite Claire , qui sauta sur ses genoux. «Oui, oui^mon petit Lucien, s'écriat-elle, tnaman veut demander à ton père que tu partes avec nous. »

^ Le jeune homme voulut se précipiter sur la main de Cornélie pour ta baiser : il avait oublié dans sa joie qu'il était infirme. Ce mouvement trop impétueux lui fit |)erdre l'équilibre , et , sans la jeune femme , qui le soutint , il Ferait tombé.

a Vous voyez à quel point j'ai besoin de vous et de votre amitié, lui dit-il avec un triste sourire. J'ai eu froid tout à rheure, quand j'ai cru que vous m'aviez oublié.

— Vous l'auriez bien mérité I lui répliqûa-t-elle.

— Que vous ai-je fait? s'écria-t-il. Êtes-vous lasse d'être bonne? Hais non; vous le seriez encore pour moi : car il n'y a que vous ici qui sachiez que je ne suis plus un enfant, comme le dit mon père , et vous savez bien

pourtant que je ne suis pas non plus un homme. Tenez, cela ne me fait pas peur de vous voir si belle.. Je sens qu'on devrait vous aimer autrement que je ne puis vous aimer, moi. C'est que je connais vos pensées. Cette froide madame Dufresne , que tout le monde admire et craint un peu, n'est pas la vraie Cornélie. Âvouez-le, Madame, vous rêviez quand je suis entré ?

— Je pensais à vous , interrompit vivement la jeune fenime. Où avez-vous pris le droit, Monsieur, de dire à ma fille du mal de son père ?»

L'enfant> qui s'était écartée, revint en courant. « Saifrtu que nous avons vu ton ami Elias? s'écria-t-elle ; il était là planté sous le balcon comme un arbre. Dis-moi, Lucien, est-ce qu'il est timide, M. Coqueret ?

— C'est à propos d'Elias que vous me grondez?... murmura-t-il.

— Sauve-toi, Lucien, fit la petite. Voici ton père. » On entendit en efiet la voix du docteur dans le cabinet de M* Dufresne. Lucien, involontairement, se leva.

« Non, s'écria-t-il pourtant, je resterai. Il faut que je vous parle. Devant vous, mon père n'osera me gronder de n'être pas rentré, et vous savez bien ce que vous avez à lui demander pour moi. Mais vous ignorez ce qui se passe, ajouta-i-il quand l'jenfant se fut éloignée de nou-

veau. Mo Dafresne a poussé Baptiste GcM^ueret à des choses Inouïes. Les valeurs mobilières qui dénudaient de la succession du vieux Coqueret disparaissent une à une. La part d'Elias est entamée.

— Toujours le procès ! répliqua Cornélie.

— Un procès ruineux ....

— Assez, interrompit-elle; que m'importe?.... Mais non, parlez, au contraire, je dois tout apprendre. Ce matin même, j'ai tenté de détourner M. Dufresne de son étrange dessein , et je n'ai pu y réussir. Je ne sais d'ailleurs les choses qu'à moitié. Que compte-t-il faire ? C'est la vérité que je veux, mon ami. Ne me cachez donc rien.

— Votre mari trompe Baptiste. Par ressentiment, sans doute, il veut le ruiner. Ce Martin Coqueret, mort à Java en 1808 , a bien laissé un million et demi de ducats, c'est-à-dire la fortune de quarante millionnaires d'Europe; mais le gouvei'nement hollandais s'est approprié ce riche héritage, aucun héritier ne s'étant présenté durant trente aqs. Ce n'est qu'en 1839 que les Coqueret de Précy ont appris la mort d'un oncle qu'ils ne connaissaient pliîs. Un homme était venu chez eux, un de ces chasseurs de successions qui savent dépouiller ceux qu'ils ont éblouis en faisant passer sous leurs yeux des

trésors le plus souvent imaginaires. H demandait qu'on lui abandonnât une part de la succession, qu'|l se faisait fort de recouvrer tout entière à cette condition-là; mais Baptiste s'avisa de la trouver trop dure. Vous savez comment il accourait dès le lendemain chez votre mari, qu'il ne saluait plus depuis dix ans, et comment M. Dufresne l'accueillit, en le félicitant de toutes ses forces. Mais, deux mois après, votre mari savait à quoi s'en tenir sur les espérances de son client/ce qui veut dire que depuis vingt-deux mois il les encourage en se promettant bien qu'elles feront sa ruine. Baptiste a dépensé trente mille écus.

—^ Mais ce n'est pas cela que vous aviez dit à Glaire, s'écria madame Dufresne; elle ne vous aurait pas comprise : pourquoi donc jeter en,elle de mauvaises pensées contre son père?

— Ce que j'ai dit à Claire , je savais qu'elle vous le redirait.

— Parce que vous comptiez sur moi pour défendre les intérêts de M. Elias. La plaisante idée ! ajouta-t-elle d'une voix pensive, qui démentait son sourire.

n Les amis de M. Dufresne vont arriver, ajouta-t-elle

au bout d'un instant ; à demain, mon ami. Nous aurons le temps de causer ensemble quand nous serons au Port-

Valin, et nous sauverons la fortune de M. Gpqueret.

— Dieu I s'écria-t-il , que vous êtes donc bonne et belle ! Ah I je voudrais qu'o^ vous aimât à en perdre la raison. '

— D'abord , il n'en faudrait pas avoir pour m'aimer , reprit^elle doucement. On aimera Claire quand elle sera grande^ et cela me suffira. Â propos, ajouta-t-elle, c'est vous, je le gagerais, qui avez inspiré à M. Elias tant de sympathie pour les petites mines de notre Clairette ?

— Ce n'est point la mine de Claire qui attirait Elias ici, répliqua Lucien après avoir hésité quelques instants.

— En vérité ! s'écria-t-elle en riant. Et moi qui me disais déjà : Lorsque Claire aura vingt ans, ce jeune homme en aura trente. 11 est vrai que M. Dufresne pourrait bien refuser sa fille au fils d'un meunier. Mais ce n'était pas pour la voir qu'il venait ici? Pour qui donc? Ah I m'y voici. Il croyait vous rencontrer.

— Eh bien ! non , s'écria Lucien en s'empararit de la main de la jeune femme , il n'y venait que pour vous. »

Cornélie rentra brusquement dans le salon et sonna. « Je vous fais grâce de vos folies, dit-elle. Adieu. »

Le salon de l'avocat s'ouvrait fort régulièrement tous les soirs , à sept heures en hiver, en ét^ k neuf heures, et ces réunions passaient à juste titre pour les plus agréables de la ville, dans toute l'étendue de laquelle on aurait en vain cherché une maîtresse de maison plus résignée que madame Dufresne. Ce n'était pas que les amusements y fussent bien divers : on faisait le boston durant douze mois; ceux qui ne jouaient point parlaient des meuniers. Mais Lucien avait raison : l'homme de France le plus fin n'aurait pu démêler si c'était de l'adtuiration ou de la crainte que madame Dufj'esne inspirait aux invités de son mari. Cornélie savait qu'on ne l'aimait pas, car à Précy-le-Sec on est toujours prêt à hair ce que l'on est tenté de craindre, et, dans ce petit monde où elle était née, elle vivait comme une étrangère. Lorsque de sa belle main un peu lente elle avait présente les fiches, aux joueurs de boston et servi le thé, ses devoirs d'hôtesse étant remplis, elle s'asseyait dans sa chaise longue, et d'ordinaire elle parlait peu.

' Un soir , comme un jeune avocat lui demandait avec

inquiétude ce que décidément elle pensait des gens de la farine y il lui était arrivé de répondre en souriant ; <(Oui, Monsieur. » Cette distraction avait piqué tout le monde au vif, et , depuis lors , dans la rue Saint-Lude, on affectait de se demander si madame Dulresne était timide, orgueilleuse ou sotte. Les avocats et Jeui* lignée enrageaient ouvertement de ce qu'elle n'épousait poiut leurs querelles. On n'ignorait pas que son mari avait essayé cent fois de l'intéresser à la grande question qui brûlait la ville, sans parvenir à faire couler dans son cœur une seule goutte de fiel; on allait jusqu'à dire qu'elle ne se ferait aucun scrupule, si elle était libre, de recevoir chez elle un fils de meunier qui fût aimable ; on l'accusait, enfin, d'entretenir avec L'ennemi de se* crctes liaisons, et sa vive afiection pour Lucien Honoré, l'ami du jeune Elias, n'était rien moins qu'une pierre de scandale. Ce n'était pas tout encore : il n'y avait pas à Précy une seule femme, sœur, épouse ou fille d'avocat, qui n'en voulût mortellement à madame DuPresne, parce qu'elle demeurait inallérablement belle, et parce qu'elle avait été élevée dans un pensionnat du chef-lieu. « Ce n'est pas qu'elles soient capables de vous faire du mal, lui disait Lucien, mais je sais ce qu'elles souhaitent en vous voyant : c'est une maladie qui vous défigure. »

Souvent learo regards se croisaient duhust ces ioterminables soirées. Lucien s'approchait alors de la jeune femme, u 11 est pourtant bien triste de penser, lui disait^ il tout bas, que vops n'avez ici d'autre ami qu'un pauvre boiteux. »

Ce soir là neuf heures sonnai^l et Cornélie achevait de donner des ordres : jamais elle n'avait eu la voix si brève.

« Mon Dieu! s'écria mademoiselle Céleste Dufresne en entrant dans le salon , qu'avez-vous , ma chère enfant? Que .vous est-il airivé ? Certainement, si vous êtes malade, vous nous empêcherez de partir demain. »

Cornélie s'approcha vivement d'une glace. Elle ne s'était jamais vue si pâle, et ses mains tremblaient. « Suis-je donc si fort en colère contre ce pauvre fou de Lucien ? » se demanda-tnelle.

a Ce n'est rien , reprit-elle tout haut en souriant du naïf égoïsme de sa beUe-sœur. Nous partirons, ^au contraire, de très grand matin. »

Mademoiselle Céleste Dufresne était une petite personne de quarante ans, ronde et fraîche, proprette jusqu'à la recherche, et qui gardait dans son ajustement quelque chose des modes du couvent, oU elle était entrée plusieurs fois, et d'oti son inquiétude naturelle l'avait fait sortir.

Elle était d'humeur , eu apparence , fort moutonnière , plus facile pourtant que bonne^ plus parleuse d*aiUéurs que méchante, mais toujours en défiance ou en éveil. Le trait le plus ^saillant de son caractère était qu'elle s'ennuyait constamment avec elle-même, et qu'elle ne pouvait supporter la solitude : Gomélie avait donc choisi en elle le plus exact des gardiens.

« Nous ne nous quitterons pas au Port-Valin , ma sœur, lui dit-elle.

— J'y compte bien, répondit Céleste. Mais, mignonne, pourquoi ne m'avoirpas tout dit ce matin? Âh! vous vouliez me rendre ce que votre mari vous a fait, vous me ménagiez une surprise. Eh quoi ! le docteur vient au Portp-Valin avec nous ? J'en suis vraiment bien heureuse. C'est un si charmant homme que ce M. Honoré ! il a tant d'esprit !

-^ Beaucoup d'esprit.

— Et puis il est si galant ! »

Le mot de galant n'a pas vieilli à Précy-le-Sec, la chose qu'il représente y étant toujours demeurée très rare.

Très galant, répondit madame Dufresne. Son fils Lucien aussi nous suivra. »

Mademoiselle Céleste fit une moue que, par un redoublement de finesse, elle eut l'air de vouloir caéher.

« Bon ! reprit-elle, il retrouvera là-ixas le jeune Coqtteret, son ami. Les meuniers, à présent, vont aux bains de mer tout comme nous autres. M. Honoré a grand tort de permettre à son fils de ces amit)és*!à. Mais savezvous, chère enfant, ce qu'il répond quand on s'étonne ? « Eh ! eh ! je ne fais pas do mon fils ce que je veux. Lucien est malad^, et d'ailleurs il est si jeune ! » Trouvezvous, ma sœur, ajoula-t-elle hypocritement^ qu'on soit jamais assez jeune pour manquer de goût? »

La jeune femme rougit extrêmement ; mais ce n'étaient pas les petites malices de sa belle-sœur qui la troublaient ainsi. Le premier mot de Céleste lui avait seulement rappelé qu'Elias, en effet, la verrait au Port-Valm. A trente ans, Comélie ne pouvait plus ignorer aucun des inconvénients d'être belle, et ce n'était pas sans raison qu'on l'avait surnommée Elmire. Elle avait reçu bien dés déclarations d'amour sans daigner .rire des plus ridicules et sans être émue par les plus sincères ; mais, si la passion d'Elias n'était qu'une extravagance de collégien, pourquoi s'en trouvait-elle offensée ?

Les apprêts du boston l'occupèrent d'abord , car le salon peu à peu se remplissait. Tandis qu'elle s'appliquait de son mieux à jouer sans méprise son rôle de maîtresse de maison, elle aperçut tout à coup Lucien

qui rentrait furtivement avec Glaire. Tous deux allèrent se cacher dans le coin le plus obscur du salon. Madame Dufresne devint alors si distraite que d'une table àrautré on s'en fit la remarque presque à haute voix.'

« Ceci m'avoir trahie, pensait-elle en i^gardant à la dérobée Lucien, qu'elle avait feint de ne pas voir ; il lui était si facile de se taire, et cette amitié si jeune et si vigilante me faisait tant de bien ! Mais 11 m'a blessée aujourd'hui deux fois.

— En vérité, Madame, comme vous voilà triste ! lui dit le greffier, qui venait de perdre ; je crois que vous regrettez de quitter demain M. Dufresne. »

Toutes les lèvres se pincèrent alors comme si elles avaient envie de sourire. Cornélie inclina la tête; elle avait mal entendu, et ne voulait point croire à une im« pertinence.

« Mon frère, insinua doucement mademoiselle Celeste, ne semble pas prendre tant de chagrin. L'entendezvous là, dans son cabinet? »

De bruyants éclats de voix sortaient en efiét du cabinet de M« Dufresne. Le grand docteur apparut, dominant de deux coudées son inséparable ami, qui venait à sa suite, en grande tenue, fiais rasé et le menton bridé par cette énorme cravate blanche qui est le haussç-col des avocats.

D^UNE JOLIE FEMME. ^i

M Honoré , qui n'avait guère de rival à Prëcy , n'y comptait pas même un émule dans Tart délicat de saluer les dames.

« Je serai donc votre compagnon de voyage, dit-il à madame Dufir(3sne, mais comme le vieux Domingo était celui de Vii^inie. »

Dans l'art de tourner les madrigaux, M . Honoré n'avait pas non plus connu de maître, ce qai se sentait bien. Tout en saluant pour la quatrième fois la jeune femme, il lui arriva de flxer sur elle ses yeux d'un bleu dur et violent, environnés d'épais sourcils; mais ils s'abais* sèrent aussitôt.

« Dieu! qu'Elmire est belle ce soir! » ajouta-t-il à mi-voix.

Ce nom d'Ebnire, qui, comme nous le savons, était de la façon du docteur, lui avait une fois attiré une plaisanterie fort cruelle de la part d'un de ses confrères qu'il venait d'appeler en consultation à Précy. « Voici vraiment Orgon ! s'était écrié ce fils aine d'Esculape en examinant Dufresne, et je vois bien sa femme. N'allez-vous pas aussi me montrer Tartuffe?» — En quelle occasion M. Honoré avait-il imaginé de baptiser ainsi madame Dufresne ? Il n'y avait à Précy qu'une personne qui le sût bien, et c'était Elmire elle-même , et qu'une autre

personne qui l'eût deviné, c'était Lucien. Le doctear était le seul personnage de la ville de qui l'on n'osât médire qu'à moitié.

Manuel Honoré était parti pour Paris dès sa pr^oaière jeunesse, et de longtemps on n'avait plus entendu parler de lui à Précy-le-Sec. Un Précyote affirmait seulement

avoir rencontré un soir, dans un bal du Ranelaîgh, au milieu d'un essaim de Lais charmées, un dandy qui ressemblait à s'y méprendre au frère cadet du commandant Honoré. Il avait demandé le nont de ce beau vainqueur ; on lui avait répondu qu'il était d'Espagne et se nommait Manoel de Roncesvallo, y Olavidès, y Braga, et le Précyote s'était dit : Ce n'est point mon homme. Quelques années après , on avait vu revenir à Précy Manuel Honoré, traînant encore un reste de jeunesse et tenant par la main un enfant pâle et infirme, dont la mère ne parut jamais ; si bien qu*on soupçonnait le pauvre Lucien d'être apparenté comme Sganarelle. En débarquant sur la montagne Saiïit-Lude, M. Honoré avait annoncé qu'il était docteur, et, voulant prouver son dire, il avait, dès la semaine suivante, laissé mourir un malade qui l'avait mandé.

Depuis lors, il semblait que le temps l'oubliât dans sa marche impitoyable : il ne grisonnait plus qu'insensi»

blement, et c'était toujours le même homme prompt et facile en tout qu'on connaissait depuis treize ans. Le . docteur continuait donc à se dire d'âge moyen. Il était de taille plus que moyenne, trop bien prise d'ailleurs pour un médecin ; il avait la jambe singulièrement preste, la main soignée, quoique d'ordinaire un peu fiévreuse ; un visage jaune et excentrique, avec un front trop large qui se déployait en éventail , et le menton sec , l'œil menaçant, la narine frémissante, la lèvre forte et les dents serrées : c'était par le sourcil qu'il se faisait reconnaître pour un Précyote. Au reste, il avait dû lui en coûter de terribles efforts pour fixer dans son regard l'apparence de la douceur et de l'affabilité dont il faisait profession; sa voix même le trahissait : c'était un fausset aigre et rapide jusqu'au bredouillement; mais le docteur était plein de propos fleuris comme un parterre, et il ne disait jamais quatre paroles sans qu'il y en eût deux au moins de compliment. Il parlait beaucoup, parfois sans cause, comine pour tromper l'activité qui le dévorait. Ce qui suri»*enait le plus en lui le monde pré-^ cyote, c'était qu'un hommesi affairé fût si doux.

Le docteur, en effet , comptait une grosse elientèle. Il avait débité tant de douceurs à ses clientes , et avait signé tant d'ordonnances qui ne leur prescrivaient que

des boules de gomnie, qu'^elles ne lui en voulaient jamais de rhumeur secrète qu'elles excitaient en lui fort souvent et qu'elles devinaient parfois. Elles savaient que ce même homme, d'ordinaire si fade, se montrait à l'occasion violent , tyrannique et cassant comme de Tacier, et se piquaient toutes de l'aimer à la folie. Aux demi-sourires qu'elles échangèrent lorsqu'il eut annoncé lui-même qu'il allait accompagner madame Dufresne au Porl-Valin, celle-ci comprit bien qu'elle ne pouvait partir seule avec sa belle-sœur et avec lui. Contre un tel gardien, ce n'était pas assez d'une telle gardienne.

Elle traversa brusquement l^ salon.

« Venez » , dit-elle à Lucien.

Pour ceux qui n'aimaient point le jeune hommQ, sa canne était une béquille. Tous les joueurs dressèrent la tête au bruit de son pas.

« J'avais pouilant bien résolu de no pas parler de vous à votre père », lui dit tout bas la jeune femme tandis qu'il marchait à ses côtés.

Le docteur ne put cacher sa surprise de les voir arriver tous deux devant lui ; ses sourcils de Précyote se froncèrent, mais il sourit à Ëlmire.

((J'ai une requête à vous présenter, Monsieur», lui dit-elle à haute voix. Elle le regardait si fixement que

cette prétendue requête avait l'air d'un ordre. « C'est Claire d'ailleurs qui parle par ma bouche^ reprit-elle ; elle veut quç 'Lucien parte avec nous. »

Gela signifiait si clairement qu'elle ne partirait point si le docteur refusait de lui obéir, qu'il ne songea pas même à se défendre.

« Ce seront deux enfants ensemble, dit-il de sa voix la plus aigre. Lucien , remerciez madame.

— Ce n'était donc pas arrangé? s'écria mademoiselle Céleste. Comment, vous ne saviez pas que M. Lucien dût être du voyage ? Oh ! je le savais , moi. »

Peu s'en fallut qu'on ne fît tumulte autour des tables. Dufresne crut à un complot dirigé contre son ami ; il allait parler ; la joie que témoignait sa fille l'en empêcha. Mademoiselle Céleste se mit à chuchoter avec sa voisine. La stupéfaction générale, d'ailleurs, était si grande que, le greffier, poursuivi par la mauvaise fortune , ayant à ce moment même ofiert la fiche de consolation à son adversaire qui le gagnait , on oublia qu'il fallait rire. Tout le monde savait bien que M. Honoré n'aimait pas la compagnie de, son fils , et qu'il venait d'avoir la main forcée ; mais on ne savait pas que madame Dufresne pût se montrer si impérative* Le regard irrité que le docteur cherchait à contenir tomba tout à coup sur soii

56 RlSTOlilE

fiis et BUT Claire , qui dapsait et battait des mains, le jeune homme rougit > et l'enfant s'arrêta tout court. M. Honoré leva sur Elmire deux yeux inquiets et fort radoucis, car il ne fallait point qu'elle vit sa colère. Mms, sous prétexte de veiller à ce qu'on servit le thé, la jeune femme venait de quitter le salon.

Lucien d'abord n'oâa la suivre; il essaya seulement de s'éloigner des tables de jeu.

a Je l'ai donc bien vivement offensée? » se disait-il.

Il repoussa Claire , qui s'attachait à lui, et parvint à échapper aux regards de son père , qui lui défendaient de sortir ; il voulait à tout prix revoir Cornélie, la revoir à l'instant même, et emporter l'assurance qu'elle lui pardonnerait ; mais elle n'était pas dan^ la maison , aucune des servantes ne l'avait vue. Comme il traversait le jardin , il la vit enfin , ou la devina plutôt , assise sur un banc et la tête baissée ; il s'arrêta.

<( Que vais-je lui dire? se demanda-t-il : qu'Elias ne l'aime pas? Elle ne me croira plus. Âh! qu'ai-je fait? »

La jeune femme se releva et parut vouloir regagner la maison; mais, en apercevant une ombre devant elle, elle ne put retenir un cri.

« Dites-moi que vous ne m'en voulez pas », murmura le jeune homme en se mettant à^es genoux.

Mais , au lieu de lui répondre , elle posa vivement la main sur son épaule.

« Alors même que mon mari ferait durer ce procès bien longtemps, lui demanda-t-elle , cela suffirait *il donc à ruiner M. Elias?

— - Son frère en serait plus tôt ruiné que lui , répliqua sourdement Lucien.

— A demain, mon amî » , lui dit-elle. Et elle rentra.

« Mais à quoi rêvait- elle donc ? » s'écria-t-il.

Il se prit lui-même à rêver bien tristement tout en descendant la rue Saint-Lude. L'habitude, plutôt que sa volonté , le conduisit vers le quai ott demeurait Elias. Ce quai , planté d'ormes , avait longtemps servi de promenade à la belle société de Précy. \a montagne y descendait par une pente assez douce ; on n'y apercevait auHlessus de soi que des jardins, et au-devant une double chaîpe de collines couronnées de bois ; des blés mûrs dans les valions; au bord de l'eau, de longues prairies oti scintillaient, au soleil, les herbes mouillées, et le cours enfin de la rivière toujours indocile et pleine de bouillonnements et d'écume. Il y souffli^it, durant l'été, une fraîche brise qui montait du fond des vallées ou de la surface de l'eau , et «'était le seul endroit de tonte la ville oii il fit bon se promener durant les longs*

sa HISTOIRE

soirs ; mais la farine, ayant imaginé de s'y établir et d'y bâtir quelques maisons, y était demeurée maîtresse , et les gens comme il faut s'en étaient exilés d'eux-mêmes. -On ne les y rencontrait plus que rarement et vers la nuit, sous le bouquet de bois qui se dressait au bout de la levée , et Tancien promenoir des avocats , devenu le parc de leurs adversaires , ne servait plus guère que de refuge aux limoureux de toute origine : car à Précy-lc- Sec ^omme ailleurs , Tamour méconnaît souvent le régime des castes.

C'était là pourtant que , le soir, le jeune Cpqueret attendait son ami lorsqu'il craignait que sa petite chambre, trop voisine de celle de madame Irma, sa bellesœur, ne filt point assez discrète. 11 errait alors depuis deux grandes heures sous l'allée couverte , et il avait beaucoup réfléchi. Les sottes fumées de l'amour-propre, qui l'avaient un instant enivré, s'étaient dissipées d'ellesmêmes quand il s'était retrouvé seul , au retour de son audacieuse campagne. La majesté naturelle à la beauté d'Elmire avait opéré ce singulier miracle de faire rentrer un bachelier en lui-racrae.

« J'aurais dû aimer une femme moins belle », se d?:

sait-il naïvement. , |

Et il sentait ses yeux se remplir de larmes : car il ne

s'illusionnait pl^s ni sur son habileté ni sur son courage, et il comprenait enfin qu'il aimait comme un enfant que les entretiens de collège n'avaient nullement mis en ^arde contre les terreurs d'un premier amour. Tantôt il marchait d'un pas rapide , tantôt il s'arrêtait appelant Lucien par un signal convenu entre eux, s'irritant de ne point le voir quand il avait tant de choses à lui dire , et il répugnait pourtant à courir au-devant de lui et à sortir du bois dont l'ombre épaisse le rassurait un peu.

« Lucien , s'écria-t-il en apercevant enfin son ami , je l'ai vue. Elle était à son balcon. Je l'ai saluée. Tu ne lui as point dit, n'est-ce pas, que je n'étais là que pour la voir?

— Ou pour te faire voir, répliqua sèchement Lucien. Âurais-ttu vraiment la modestie de croire que madame Dufresne ne t'a point remarqué? »

Elias retira sa main , qui était restée dans celle de son ami ; mais il la retirait comme à regret.

a Tu vas donc me blâmer à présent? lui dit-il. Hier, lorsque je t'ai avoué que j'aimais madame Dufrosne , tu ne parlais pas ainsi, et aujourd'hui encore, quand je t'ai dit que je voulais la voir, tu n'as fait que sourire, .

— J'ai eu tort^ j'aurais dû te dire tout net que tu étais fou.

— Mais, quand je suis revenu à Précyn reprit ÉUas avec tristesse et comme s'il se parlait à lui-même, je ne la connaissais pas, je ne Tavais vue que passer sons son voile.... Qui m'a dit qu'elle était belle? i

— Oui, s'écria Lucien avec enthousiasme , c'est bien

moi. I

— Et qui m'a dit qu'elle était trop bonne pour s'of-

fenser qu'on l'aimât? fit Elias.

— Parole d'enfant, murmura Lucien. Il m'en échappe

encore quelquefois de semblables, et j'ai pourtant assez ;

souffert pour être homme... mais tu ne me comprends

pas... Oh ! j'ai eu tort ! Mon pauvre Elias, lu es vraiment

jeune, toi, et tu es fait comme tout le monde; c'est

presque être beau. Eh bien ! mais non, s'écria-t-il tout

à coup, si tu ne renonces pas à cette sotte chimère, je

cesserai d'être ton ami. »

Elias ne l'écoutait plus. «Mais, dit-il tout bas, madame Dufresne n'a pu croire que j'étais venu là , sous' son balcon , sans motif d'y venir. Dis-moi , qu'a-t-elle supposé? ^ '

— Que tu y venais pour voir sa fille, tnadCTdoiselle Claire, une belle personne de douze ans avec qui tu auras joué sur le quai » , répliqua brutalement Lucien.

Elias le regarda en souriant : « C'est toi qui es fou , lui dit-il.

— Et qu'y a-t-il d'insensé dans ce que je dis? s'écria Lucien désespéré; madame Dufresne sait que tu as rencontré sa fille. En te voyant au-dessous du balcon où Venfant était accourue pour te sourire, elle a pensé que vous étiez tous deux, Claire et toi, de vieux amis; elle a supposé enfin que tu aimais les enfants. « La grâce de ma fille aura enchanté ce jeune homme , s'estelle dit, et peut-être... » Qu'y a-t-il après tout entre M. Elias et mademoiselle Claire? Une distance de dix ans? A

Jamais si impitoyable raillerie n'était tombée sur un adolescent amoureux et croyant toucher à une bonne fortune. Dix fois Lucien avait failli s'interrompre : il songeait malgré lui qu'Elmire ne lui avait pas donné mission de briser ce jeune cœur qui n'avait commis d'autre crime que de battre pour elle. « Que m'a-t-elle or- • donné vis-à-vis de ce pauvre enfant? se demandait-il. Rien. «

Quel était donc cet étrange ressentiment qui Pavait saisi à la vue d'Elias , quand une heure auparavant il avait tant osé, au contraire, pour l'amour de lui, et quand il venait le rejoindre, résolu seulement à lui taire

ce qu'il avait fait pour Je servir? Était-ce bien au regret amer d'avoir offensé Cornélie qu'il obéissait en ce moment, et à la seule envie de pouvoir lui dire : « Si j'ai commis une faute envers vous, je l'ai réparée ? )» Il ne se dissimulait plus que, grâce à son imprudence, il risquait de perdre du même coup les deux seules amitiés qui lui fussent chères; mais n'y avait-il pas égoïsme et lâr cheté à immoler l'une si brusquement pour être plus certain de garder l'autre ? Les êtres que la nature a disgraciés ne sont ni bons ni méchants à demi. « Peut-être ne songera-t-elle plus à Elias de toute sa vie, se dit-il ; sa colère était tombée tout à l'heure, et maintenant , si elle le voyait, elle aurait pitié de lui. v

(c Si un seul mot de tout ce que vous me dites était vrai , murmura Elias , je voudrais me tuer devant elle.

— 11 croit qu'il le ferait, reprit Lucien en s'efforçant de sourire, et il est sincère. Mon pauvre Elias, on ne se lue plus.

— On ne se tue plus, s^écria Elias on bondissant vers lui... Mais né me trompez- vous pas? Je savais, Lucien, que nous ne pourrions rester amis, car on vous blâmait dans la ville de frayer avec un fils de meunier. Elle aussi t'en aura fait le reproche. Cela est vrai, n'est-ce pas? Elle te l'a fait?»

DTNE JOLIE FEMME. 63

Onze heures sonnèrent à Téglise de SainULude. Lucien tressaillit et voulut se dégager de l'étreinte d'Elias. 11 faut que je parte, lui dit-ii, tu le sais ; laisse-moi.

— Pour rompre avec moi , n'auriez- vous pu attendre que je fusse plus heureux? reprit Elias sans le quitter. Eh bien, oui ! j'aime madame Dufresne. Ah ! je n'espère point qu'elle m'aimera, mais du moins elle saura que je l'aime. »

L'horloge s'était tue. « Mon père va venir sur le quai, s'écria Lucien; laisse-moi.

— Non, tu m'entendras jusqu'au bout. Elle saura que je l'aime, te dis-je. Elle se moquera de moi; qu'importe? Si un autre l'osait!... J'ai dix-neuf ans et je peux être soldat demain. Alors on se taira.

— Je t'en supplie, Elias , laisse-moi partir. »

. Elias lâcha enfin le bras de son compagnon. « Qui sait ? reprit-il à demi-voix ; puisque tu assures que madame Dufresne est si bonne , peut-être sera-t-elle touchée d'être aim^e pour la première fois. »

Mais Lucien eut alors une mauvaise inspiration.

tt Ce ne sera pas la première fois, ditril.

— Qui donc Ta aimée ? s'écna Elias ; qui donc l'a aimée ? Ah ! je le devine. C'est par peur de votre père que vous me trompiez tout à l'heure. Ma belle-sœur me l'a-

vait bien dit : celui qui a aimé madame Dufresne , je le connais 9 vous dis-je; c'est votre... »

Il acheva tout bas.

«Mon père! fit I^ucien d'une voix étoulTée. Adieu, Elias ; vous pouvez me haïr à présent. Qu'une douleur vraie vous atteigne , je n'aurai plus envie de vous plaindre, car vous êtes plus mauvais moi. »

11 s'éloigna le plus rapidement qu'il put. Comme il allait dépasser les derniers arbres, Elias le rejoignit.

(( Que me voulez-vous? lui demanda froidement Lucien .

— Je veux, s'écria impétueusement Elias en lui barrant le passage , je veux que tu me dises si tu ne m'as point trompé j si madame Dufresne, enme voyantsoussafenêtre, a vraiment cru que j'y venais pour sa fille ; ou si c'est une injure que tu viens de me faire , parce que tu es jaloux de moi, parce que tu aspeurde ton père. Je veux.... »

Il n'en put dire davantage : quelqu'un, à ce moment, entrait sous l'allée couverte , et il s'écarta précipitamment. Lucien voulut, comme lui, se jeter sous le bois, mais le bruit particulier de sa marche était trop aisé à reconnaître.

« Qui va là? » fit une voix rude. C'était la voix du docteur Honoré, mais non pas celle dont il se servait»

pour parler aux dames.

DTNE JOLIE FEMME. 6ë

Lucien prit le seul parti qu'il lui restait à prendre : il demeura immobile, retenant son souffle, et le grand vacarme que faisait Elias en s'enfuyant trompa H. Honoré. Il poussa un de ces petits rires métalliques qui lui étaient familiers lorsqu'il se trouvait seul, et l'allée couverte redevint silencieuse. Mais au bout d'un instant Elias , appuyé contre un arbre , entendit résonner de nouveau les pas du promeneur mystérieux qui l'avait interrompu, puis le coup sec d'un briquet, et à la lueur d'un cigare qui s'alluma il reconnut celui qu'il considérait désormais comme son plus mortel ennemi. Une mauvaise pensée traversa d'abord le cerveau du jeune homme, « Il n'y a que Lucien et moi qui possédions le secret de ses promenades de nuit, pensa-t-il ; mais toute la ville^ si je le voulais, le saurait demain. Je n^aurais qu'à le dire à Irma. »

Ce n'était pas, en eJPfet, sans quelque raison que le bois du quai avait perdu toute bonne renommée depuis qu'il avait cessé d'être le Heu de plaisance de la bpurgeoisie. Il n'était plus rare d'y rencontrer, quand la nuit était noire , quelque couple cheminant à petits pas tout près des arbres, ou bien quelque divinité bocagère, fille de moulin ou grisette, poursuivie par de certains faunes que les avocats reconnaissaient toujours pour des meu-

niero^ et ceux-ci pour des avocats, et la médisance aurait eu beau jeu si Ton avait su que l'ancien Don Ma* noel de Roncesvallo s'y promenait tous les soirs. ÉHas le suivit doucement dans l'herbe, en marchant les mains étendues, pour éviter le choc des branches. cc^Ne vientil bien ici, se demandaiuil, que pour y fumer un cigare? »

Enfant d'une génération qui a mis l'habitude d'un poison au rang des grâces , parce que ce poison entretient la sourde fièvre dont elle est minée, il ne comprenait pas le soin apporté par cet homme, qui n'était plus jeune, à cacher une passion dont il ne pouvait se défaire. Nul à Précy, d'ailleurs, ne savait à quel prix ce viveur parisien était devenu un parfait Précyote, et à quelles géhes il s'était ployé pour se conformer en tout aux goûts de ses concitoyennes : car de ses concitoyens il n'avait, à dire vrai, qu'un maigre souci. Il avançait lentement, humant avec délices une ivresse trop rare : il se croyait sûr de la solitude que la fumée d'un havane remplissait pour lui des images affriolantes du passé. Le bout allumé de son cigare laissait parfois échapper de petits jets de flamme dont l'arbre le plus voisin s'éclairait pour un instant. « Je voudrais qu'il me vît, se disait Elias, et qu'il vînt me demander pourquoi je suis là.»

De bon cœur, il aurait donné deux ans de sa vie

pour savoir si le docteur pensait en ce moment à madame Dufresne. Mais il tressaillit : il venait de se rappeler qu'il devait, le lendemain, le retrouver auprès de la jeune femme ; sa belle sœur lui avait appris que M. Honoré suivait madame Dufresne au Port-Valin, et, un instant, il avait pu l'oublier! L'heureux docteur, qui ne songeait plus à rien qu'à savourer son plaisir, entendit tout à coup les branches qui s'ouvraient avec un fracas terrible, à quatre pas derrière lui, et il vit une ombre qui bondissait dans Tavenue. A son tour il se jeta sous le bois.

« Je veux encore revoir Lucien. Il faut qu'il parle, » s'était dit Elias. Et , sans plus de réflexion , il s'était mis à courir du côté de la ville. Lorsqu'il fut à quelque distance , il se retourna et n'aperçut rien que la lueur mourante du cigare , que le docteur, dans sa première émotion , avait laissé tomber sur le chemin. Mais , si irrité qu'il fbt d'une pareille surprise, don Manoel était trop expérimenté pour nourrir un seul instant la pensée de poursuivre son audacieux espion , et le jeune €oqueret atteignit le quai sans encombre.

Au moment même oti il remontait la rue Saint-Lude , Lucien redirait chez lui, las et découragé. Il avait mal rempli sa soirée et songeait avec amertume au dernier

mot d'Elias. « Mon père! répétaitril , mon père ! )> Il est cruel en effet de ne pouvoir respecter son père que du bout des lèvres.

Du moins, contre tant d'orages et de chagrins, l'amitié de Cornélie lui restait. Elle lui restait, car la jeune femme lui avait laissé un adieu distrait et rapide , il est vrai, mais enfin un adieu sans ressentiment. Et pourtant il eût préféré la voir persister dans sa colère. « A quoi donc rêvait-elle dans le jardin ? » se demandait-il sans cesse malgré lui II entendit Elias qui l'appelait dans la rue. Il ne^voulut[pas lui répondre.

Celui-ci se lassa enfin d'appeler et s'éloigna. Bien différent de son ami, il avait alors au cœur plus <l'indigna- Uon et de dépit que^de vraie^tristesse. Mais ce fut ce dernier sentin^ent qui l'emporta lorsqu'il se retrouva devant la maison de madame Dufresne. « Il est impossible , pensait-il , qu'elle se soit si méchamment moquée de moi. Elle ne me traiterait pas d'autre façon si je n'avais que douze ans, justement l'âge de sa fille. Mais non,/ Lucien a menti , il m'a trompé. Ce n'est que par lui pourtant que Cornélie (il ne disait plus que Cornélie quand il se parlait à lui-même) pouvait apprendre que je l'aime. »

Et il s'abima de nouveau dans un rêve , mais triste et

décoloré cette fois, en contemplant Thomble demeure, oti reposait Elmire. Ce fut là que le jour le surprit. En rentrant dans sa maison du quai, il trouva son frère Baptiste qui, après plusieurs heures d'angoisses, se disposait enfin à quitter son bonnet de nuit pour courir à sa recherche. Madanje Irma était en larmes. On n'élève point un jeune avocat à la brochette pour se résigner à le perdre avant le temps.

« Vilain enfant, d'où viens-tu? s'écria la belle pieureuse en l'embrassant. Nous t'avons cru noyé dans l'A- Ven. Au Port-Valin , du moins, lu ne me quitteras plus.

— Laisse-le donc aller, fit Baptiste avec un gros rire. Je veux qu'avant un mois toutes les avocates raffolent de lui. Qu'il subjugue donc les femmes avant de nous délivrer des maris. Ce garçon-là , vois-tu , c'est le Bolivar de la farine. »

En 1843, Bolivar était encore de mode à Précy.

La première matinée qu'Elmire passa au Port-Valin lui parut un rêve. Après le voyage dans le voiturin de Précy, oîi le docteur ne lui avait épargné aucune de ses

grâces disertes, tandis que les flammes de son œil bleu fortifiaient encore ce qu'il disait, Cornélie ressentit cette joie sans bornes du prisonnier qu'on ramène enfin sur le préau après un redoublement de rigueur et vingt jours de mise au secret. Le ciel était noir, Thorizon traversé de longues bandes de flammes qui présageaient un gros temps, et la mer brisait avec fureur. La jeune femme se sentit étonnée de reposer si doucement ses. yeux sur un pareil spectacle, et ce fut avec de sauvages délices qu'elle aspira ce libre vent qui lui fouettait le visage. £n une heure, elle avait perdu le calme admirable qui était depuis longtemps sa façon de vivre. 1:11e saisit mademoiselle Claire , qui regardait de tous côtés avec efTroi, et l'embrassa si fort que l'enfant poussa, un cri ; et puis, elle se prit de nouveau à contempler la mer et l'immensité qui s'ouvraient devant elle, et, dans ces flots révoltés qui roulaient sur un abîme, elle crut voir une magnifique image de la liberté.

Jamais pareille sensation ne l'avait agitée. Dès les premières années de sa jeunesse, se voyant condamnée à vivre au milieu de ce monde étroit qui ne pouvait la comprendre, elle avait fait deux parts de son âme : l'une appartenait à tous, l'autre n'était qu'à elle-même et à sa fille, et Lucien -seul avait pu s'y faire une place, parce

qae seul il avait deviné la jeune femme et le secret de sa double vie. Elle supportait sa destinée comme un lourd fardeau, mais sa résignation, qui n'était qu'affaire de sentiment, n'avait jamais fléchi ; elle avait eu des rêves, et jamais d'espoirs, de souhaits ni de désirs. La sévérité de son éducation , et l'amour qu'elle portait à sa fille , auraient suffi à la défendre ; mais elle avait encore trouvé un autre rempart dans la tranquillité de son imagination , qui ressemblait à sa beauté. A force de vouloir élever son cœur au-dessus de ceux qui l'environnaient, ellj3 lui avait fait un nid d'aigle, où les petites passions des siens ne pouvaient venir le troubler. Mais ces longues habitudes de repos l'avaient accoutumée à trop compter sur sa propre force, l-e premier contraste violent qui rompait l'uniformité de sa vie , la première heure de demi-liberté qu'elle goûta, l'avaient émue j usqu'à l'ivret^se. La vue de mademoiselle Céleste, qui en ce moment la rejoignait, la fit brusquement rentrer en ellemême ; un compliment nouveau du docteur acheva de lui rendre la raison.

Elle choisit pour s'y loger une simple maison de pêcheur, car Port-Valin n'est qu'un village; le docteur campa dans la hutte voisine, bien qu'elle fût ouverte à tous les vents. La nuit était venue, etCornélie, moins

lasse du voyage dans le voiturin que de la route immense que sa pensée venait de faire , ne désirait rien tant que d'être seule; mademoiselle Céleste s'assit au contraire auprès d'elle , et jusqu'à onze heures lui tint fidèle compagnie. Le lendemain, la jeune femme, en sortant de sa chambre au lever du jour, se trouva moins charmée que surprise de n'apercevoir que Lucien qui l'attendait. Lucien Taborda sans fixer les yeux sur elle et sans lui sourire : car rien dé ce qui s'était passé depuis la veille dans l'âme de madame Dufresne ne lui avait échappé. Mais Cornélie n'y prit point garde. Elle ne songeait qu'au plaisir de dérober une matinée à ses deux gardiens qui dormaient encore ; elle fit un signe au jeune homme, et tous deux sortirent du village.

Le matin était frais et presque tranquille , quelques épaisses nuées se reflétaient encore en longues traînées d'ombre sur les eaux, mais un vif soleil éclairait déjà le fond de la haie, lia pleine mer était cakne, et le flot y moutonnait à peine ; mais il battait, avec la même fureur que durant la tempête , contre les brisants dont ce rivage est hérissé. Lucien et Cornélie suivirent la haute falaise qui domine cette formidable chaîne de granit. Le ra2 de la mai^ée montante vint accroître autour d'eux le bruit assourdissant des lames. Bientôt ils cessèrent

de s'entendre parler, et la jeune femme intérieurement s'en applaudit. Ce grand spectacle la remplissait des mêmes pensées que la veille, elle avait besoin du même silence pour les mûrir. Ses yeux , en se reportant pour un instapt vers la terre , la virent grise et désolée : pas un arbre à l'horizon, pas de verdure autour des champs; çà et là de robustes moissons vivifiées par le souf9e de l'Océan, et des touffes d'églantiers ou de genêts , mais aux fleurs décolorées et aux tiges courbées par la fréquence des orages. Elle descendit à pas lents vers une grève étroite qui s'ouvrait entre de prodigieux entassements de roches écroulées, et ce fut là qu'elle s'arrêta à regarder les flots.

Lucien s'était assis auprès d'elle. Longtemps ils demeurèrent ainsi, elle rêvant , et lui la suivant pas à pas dans son rêve. Il se demandait avec effroi oti s'arrêteraient ces aspirations étranges si soudainement nées dans le cœur de la jeune femme, et qu'elle ne songeait pas à lui cacher. Il se demandait aussi si ce n'était pas iui, lui seul qui les avait fait naître avec un mot, avec le nom d'Elias, qu'il avait si témérairement prononcé devant elle. Elias, c'était la fraîcheur du sentiment, c'était l'amour sincère , sans mélange et sans souvenir, que la jeunesse seule peut donner; et, pour unejfemme sem-

blabla à Comélie, c'était peut-être la tentation. Lticien ne se dissimulait pas qu'il y a un très grand danger pour toutes les Elmires à inspirer une passion qui ne soit point ridicule. ^

«c £Ue est si bdle ! se disait-il en la regardant; elle m'avait paru tant souffrir de la solitude de son cœur, et

e désirais tant qu'on l'aimât, que j'ai commis la faute de lui dire : On vous aime. Hai^ ne me trompé-je point? £Uas n'est qu'un enfant. — Ah! reprit-il en se levant, c'était bien à lui qu'elle rêvait dans son jardin. »

La jeune femme aussi s'était levée, et tous deux regagnaient la falaise sans avoir essayé d'échanger un seul mot. Tout à coup elle s'arrêta , toucha le bras de son ooppagnon et lui fit signe de lever les yeux.

« Sayiez-vous que votre ami fût arrivé au Port-Valin? » lui demanda-t-eUe.

0ias était assis sur une roche entièrement minée ; les flots, en la divisant par la base, en avaient fait une gigantesque arcade que chacun de leurs coups ébranlait et remplissait d'écume. Enveloppé dans son manteau , le corps un peu incliné, la tête nue et les cheveux flottants, le jeune homme avait un certain air romantique dont les filles du village elles*mêmes eussent été frappées. Madame Dufresnc l'avait reconnu sur-le-champ.

D'UNE JOLIE FEMME. n

a n est encore venu là pour se faire voir, pensaLucien,

— Ce jeune homme vous sera d'une ^ande ressource

au Port-Valin, reprit-elle , vous le verrez souvent. Daos

les causeries de votre âge, le temps se consume vite»

Ah! Lucien , si j'avais prévu ce qui nous attendait iei^

« je n'aurais pas eu la cruauté de faire de vous mon com«

pagnon.

{ — Si vous aviez prévu ce qui vous attendait? répéta- I t-il. Ne le saviez-vous pas ? N'est-ce pas vous-même qui

avez permis que mon père et moi...

— Sans doute.

— N'est-ce pas vous qui avez pensé que mademoiselle

Dufresne...

I — Devait m'y accompagner, interrompit-elle. C'est

[ vrai , je croyais bien faire.

i — Et vous croyez maintenant avoir mal fût , Madame? Aimeriez-vous mieux n'avoir pas quitté Précy?

— Et qu'importe que j'aie quitté Précy, dit-jelie, puisque Précy m'a suivie?

— Oh I pour moi, reprit le jeune honune au bout d'nn instant, j'aimerais mieux que vous y fussiez restée.

— Et pourquoi? s'écria-t-elle.

, — Parce que vous étiez calme là-bas, répondit-il, et que vous ne l'êtes plus; parce que vous souffrez; parce

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que votre cœar, à qui vous aviez jusqif ici commandé d'être heureux, vous obéissait au moins par routine, et que le voici maintenant en révolte ouverte contre vousmême ; parce que vous avez méconnu depuis quelques heures le rôle que la destinée vous a fait ; parce que vous avez oublié qui vous êtes, c'est-à-dire la femme de l'avocat Dufresne, et mon amie, à moi, une exilée enfin, et que vous avez rêvé d'être une rebelle... Non?... N'est-*^! donc pas vrai que vous avez au moins souhaité d'être libre ? 9

Elle secoua la tête , mais ne lui répondit que longtemps après , lorsqu'ils rentraient dans le village, et en apercevant le docteur et mada^noiselle Céleste qui ve^ naient au-devant d'elle et qui causaient activement entre eux.

« Mon pauvre ami , lui dit-elle , voici qudle est ma liberté! »

Mademoiselle Céleste , à ce moment, devança le docteur : «Hé! ma sœur, s*écria-t-elle , n'avez-vous pas rencontré les meuniers? Ils remplissent la rue du village , et ils sont dans toutes les maisons. Dieu me pardonne, on en verra jusque sur les toits. Quelle pitié!

— Vous ne vous trompez pas, ma sœur, répliqua froidement Comélie , nous venons d'en rencontrer un.

*«- Le petit ÉUfts, aans doute? Et madame Itmày eâ. beQe-808ttr, le cherche sar la plage. Ce petit est leur coq à tOQs.;. Vous savez , ma toute belle , que nous le veiv roas avocat.

^^ Oui , oui , c'est une race révolutionnaire que les Coqueret, interrompit le docteur en «'avançant verU Goroélie. — Ah! reprit^il, prenez^y bien garde y belle dame, le teut de la m^ fane les lis. »

Ce n'était jamais aux méta[riiores surannées du docteur que répondait Elmire, mais au regard qui les ac* compagnait. « Ajoutez, Monsieur, que les lis ont toujocffs besoin d'un tuteur, répliqua-t-elle à demi-voix, et vous enragez que ce matin je m'en sois passée. »

Jamais elle n'en était arrivée à lui parler sur un ton si lonér que depuis deux jours. Le docteur se garda bien de répondre; il se dit peut-être tout bas que madame Dufresne se monti^.^ien plus révolutionni^ire à elle seule que toute la race des Coqueret. — Quand on eut regagné la maison , Comélie appela Lucien : elle avait les larmes aux yeux.

«Leurs façons de dire me tueraient, lui dit*elle; je cours m'enfermer avec ma fille pour tout le jour. Allez, Lucien, et oubliez-moi jusqu'à ce soir. Mais allez donc , mon pauvre enfant , et apprenez à penser quelquefois

à Toas*méine ; je suis sûre que votre ami vous attend. )» Lucien sortit le oœur plus oppressé que jamais. Son père se tenait sur la route et l'aborda aussitôt. Ces deux êtres vivaient d'ordinaire côte à côte dans un sauvage silence que le docteur interrompait quelquefois par les éclats d'emportement que son fils seul lui^connaîssaiU Mais depuis deux jours les rigueurs d'Elmire Dufresne avaient fait réfléchir Tartufie Honoré.

« C'est jouer avec la santé de madame 1>ufresne, dit-il à Lucien sur un ton de brusquerie alors afifcctée , que de l'entraîner dès le matin sur la côte. Ne pouvez-vous y aller seul î L'oisiveté vous pèse , l'ennui vous gagne. J^avais prévu ce qui vous arriverait quand j'étais prêt i refbser ide vous amener ici. Mais n'y trouverez-vous rien à faire ? Et si vous avez besoin d'un compagnon , que n'allez-vous voir le petit ÉHas? Au Port-Valin, je vous le permets. Mais allez donc, je suis certain qu'il vous attend.

— Je suis certain qu'il vous attend, ré|jéta Lucien lorsqu'il fut seul. Mon père aussi ! Non , cent fois non , je ne verrai pas Elias. Il me semble que je ne l'aime plus. »

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