DEUXIÈME PARTIE
Conquis but le sable ou sur les eaux , comme toutes les boui^des cachées le long de cette côte sauvage , PortpYalia est bâti sur uue grève au fond d'un cirque étroit creusé dans la falaise par les terribles efiorts de la vague, qui vient encore, dans lei^ hautes marées, battre à deux cents pas du hameau. Les maisons s'abritent à demi dans la combe, mais les pêcheurs qui les habitent n'ont rien tiré d'un sol rebelle dont les galets sont les fleurs , et les maigres jardins n'ont guère d'autre om* brage que celui des filets qu'on tend sur des pieux après la pêche du matin. Port-Valin et ses environs comptaient à cette époque six arbres en tout , que la po* polation perdait enfin l'espoir de voir grandir, depuis vingt ans quils étaient plantés, et qui entouraient un maigre pré situé précisément devant la maison d'Ebnire. Ces six arbres, Tunique curiottlé de la conunane, don*
naient tant de relief à cette pauvre demeure que les meuniers trouvèrent encore de l'aristocratie dans le choix que l'avocate en avait fait. Aussi la jeune femme essuya-t-elle bien des regards rancuniers lorsqu'à la fin d'un après-midi elle traversa le village pour descendre vers cette extrémité de la plage que le flux recouvre encore , et où se prenaient les bains : là les baigneurs se retrouvaient deux fois par jour, tous attendant le bon plaisir de la mer. Elias, depuis la veille, espérait y voir madame Dufresne; mais il avait compté sans Lucien.
Port-Valin n'est pas un lieu de bains comme, tous les autres i un tarrain neutre oti toutes les distinctions s'ef<* facent pour un instant, oti l'on se voit sans se connaître, oii l'on se reconncat sans se voir, où l'on aime à se créer de ces amitiés semblables aux roses de Malherbe qu'on se garderait bien de laisser refleurir ailleurs, où l'on ne songe enfin qu'au plaisir. Port-Valin n'est qu'aux Précyotes, et les Précyotes ne s'amusent point. Déjà plusieurs groupes de baigneurs s'étaient établis sur la plage, s'observant et se déchirant comme tbujours. Le groupe des meuniers, flanqué de madame Irma et de ses commères, figurait une sorte de forteresse vivante dont l'ouvrage, le plus avancé était alors représenté par le jeune Elias , mélancoliquement couché sur les galets
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à vingt pas environ des siens. Au grand chagrin de madame trma, le jeune homme n'avait plus qu'un goût bien arrêté, c'était celui d'être seul.
Mais, lorsque madame Dufresne apparut sur la grève à la tête du petit bataillon sacré de ses fidèles , était-ce le hasard qui la guidait? Ou bien se souvint-elle à ce moment^ pour la première fois, qu'elle était fille d^Ève, et ne fit-elle que céder à une curiosité qu'Ëlmire eDemême, la véritable Elmire, eût ressentie devant tout autre homme que Tartuffe, en apprenant qu'elle était aimée? Ne voulu t-eile, enfin, que contrarier sa bellesœur et s'amuser un peu de son dépit? 11 y avait au milieu de la plage une large roche, presque plate, qui présentait un siège assez commode ot jamais avocates ni avocats n'avaient encore imaginé d'aller trôner au-dessus des meuniers médiocrement assis un peu plus loin sur le sable. Or, cette roche s'élevait pféciséme^nt en face de l'endroit que le jeune Coqueret avait choisi pour y poursuivre solitairement son beau rêve. Ce fut là que Comélie voulut s'asseoir.
Un sourd murmure courut aussitôt parmi la farine.
Mademoiselle Céleste l'entendit en tremblant. Elle se
rappela qu'die était Dufresne, partant, plus exposée que
personne aux malices de ces gens-là , et fit observer à
sa belie-sœar que c'était toujours tenter le démon que de s'aller mettre à sa portée. Mais'le docteur, au contraire, se prit à sourire, tout en saluant d'un air d'obligeance quelques clients qu'il avait parmi les mouliniers. « Bonnes gens après tout, dit-il. Elmire, d'ailleurs, au milieu de ce peuple, devient plus qu'une reine; elle est déesse. »
£t d'un même mouvement Elmire et lui se mirent à cherdier Lucien , ayant l'un et l'autre le même ordre k lui donner. Le docteur seulement parla tout haut. « Voilà donc ce petit Elias qui adore mon fils , dit«il. C'est Brueys et Palaprat, moins l'esprit. Je suis sûr que Lucien n'attend que ma permission pour aller le rejoindre. »
Mais Lucien n'avait eu garde d'accompagner la jeune femme jusqu'à la place qu'elle avait si singulièrement choisie; il s'éloignait. M. Honoré, en l'apercevant à l'autre bout de la grève, ne put retenir un geste de dépit. Elmire, au contraire, se tut.
Cette fuite, cependant, avait causé dans le groupe de la farine un redoublement de tumulte. On vit madame Irma prendre la parole, s'en servir avec ce feu qui n'était qu'à elle, et tous les regards se mirent à suivre ce hzau fils écloppé qui ne s'écartait, évideniment, que pour ne point se trouver en face d^un ami dont il lui avait
pris t^Hit à coup fentaieie de rougir. Le cœur huiaain des meuniers est ainsi bâti, qu'ils êtaîeut flattés inlérÎQiirement qu'un des leurs eût (ait liaison avec le fils d'un médecin; la brouille survenue entre les deux jeunes gens n'élait parmi eux q^e chose à demi cpnstap tée; ils n'y avaient pas encore voulu croire, et en la vérifiant, ils en confirent un mortel dépit. Comme tou* jours , il n'y eut que celui qui recevait directement l'injure qui ne songea pas si y prendre garde. Elias, en un mot, ne bougea point jusqu'à ce que madame Dufresqe eût quitté la grève, et le lendemain le revit à cette mâme place fortunée qu'il avait occupée la veille. Ces six pieds de saUe étaient désormais sa chose et son bien, et il les aurait disputés aux flots même, qui menaçaient à ^aque marée de les lui reprendre, car madame Dufiresne ne manquait plus une seule après-ttiidi de venir s'asseoir sur le rocher.
Gomme il n'y a rien dans notre temps qui soit aussi «rtificiel que l'amour, il n'y a rien non plus de ai medaisé pour un amoureux que d'être naturel,^ quand il a dix-neuf ans, c'est-à-dire quand il craint les raille* lies du ciel et des hommes , et surtout d'une femme ; /quand il ne sait, enfin, que se méfier de tout, hormis de fioi^mésne» Au bout de trois jours, Elias, sans s'être ha^
saidé i lever la tête , savait aa juste oaœbien de fois nmdantô Dufreane Favait regardé, liais les raycms ipsettiê de œs beaux yeux {Nrofonds et un peu mornes comme ceux des femmes romaines, dont elle était en tout Tir* mage, demeuraient pour lui des énigmes; fl se disait enoore avec amertume que Cornélie était trop bdle , et sa beauté de marbre lui causait bien plus de staipeur que d'ivresse. L'attention qu'elle semblait lui accorder n'encourageait pas même son amour-propre, car il ne savait que penser, et , de toutes les façons que peut avoir une femme d'encourager l'amour d'un homçie, il n'y avait que la façon d'Ëhnire dont il n'eût jamais entendu parler aux bacheliers ses amis, biei^ qu'entre eux ils ne parlassent jamais d'autre chose.
Pourtant, ce n'était point la vanité qui avait fait naître M passion d'Elias , ce n*était pas elle qui la fusait vivre, inais trop souvent elle s'y mêlait. Si elle le fascinait pour un instant, si, grâce à elle, un rayon d^espoir glissait dans son cœur, alors il ne doutait pas que madame Ehi* fresne n'attendit plus de lui qu'un peu d'audaee , et comme, avant tout, il était de son temps, il enrageait de se trouver si sot et si timide. En ces momonts-Ià, son dépit se traduisait par des paroles bien plus sottes que sa timidité même, et , si sa belle-sœur, de plus en plus ^
iofiaète de Tétet ine^plioaèle où die le voyait, s'apfH^o» cèait de hii et le pressait de ce flot de questions qu'dle faisait si Bial , il la repoussait durement. Il n'^mmiit pas, en efifet, que son étrange humeur était devenue le nsBud g«»*dien que toute la farine 8*était bien promis de trandÉer, si elte n'en pouvait autrement venir à bout. U tremblait donc d'être découvert ; il voulait s'âoigner, fuir ee monde curieux et Gornélie elleninéme , dont le regard lui semblait plein , par moments, d'éclairs moqueurs» Hais, sous les yeux de la jeune femme , il sentait bien qu'il lui smit impossible de se lever et de faire un pas, car il avait peur de se lever gauchement. Que de projeta alors , oti son amour-propre se dédommageait de tant <[e défaites I Que d'entreprises formées p«r son esprit tout seul , et que son cœur, l»en plus malade que son esprit n'était vaillant, lui déconseillait aussitôt. Furtivement, il recommençait à examiner Elmire; mais ses regards, semblables à des traits partis d'une main défaillante, retoml)aient sans avoir porté : ils ne montaient guère que jusqu'aux lèvres de la jeune femme ; il s'attachait à suivre les moindres mouvements de ces lèvres de reine, cherchant à savoir si elle ne parlait pas, c'est-à-dire si elle ne se moquait point de lui. Voilà comment l'incurable méfiance, de tous les démons fa-
M ilSTOIRE
unliers de cet Âge le plas perfide et le phis fort aoioQrd'htti, venait empoisonna sans cesse les chands élans d^ttoe première passion, qui n'était belle chez Étias que paroe que, malgré lui-mâme, eUe restait quelquefois naive. Si son beau roman ne marchait point assez TilOt il s'aceusait de lâcheté. Notre éducation ne nous donne pcHot les finesses du coeur : ËUas n'avait garde de- deviner ce qu'il gagnait auprès d'Ëhnire ài être lèche.
La jeune femme n'avait pu , tout d'abord , triompher de sa surprise en découvrant qu'Elias et Lucidn n'étaient plus amis* Fallait-il donc qu'elle se crût la cause d'une inimitié si soudaine et déjà si vive? Tout le lui disait, et pourtant die n'avait pas vouhi faire voir i Lucien combien elle en était afiSigée : car, dans ce malhmr que les deux jeunes gens subissaient pour l'amour d'elle, /dès le premier moment , ce n'était pas lui qu'eUè avait eu le plus envie de plaindre. 11 était trop nrrai que, ee joux^ et les jours suivants, elle avait regardé j^lias ; mdik les boucles blondes qui flottaient sur le cou da jeune homme l'avaient aussitôt rassurée. « Ce n'esÉ hiea qu'u^ enfant, se dit-elle, et, s'il s'est vraiment attaché à moi, ce ne sera qu'un enfantillage. »
Aussi trouva-t-elle que Lucien s'exagétait outre mesure le ressentimmt qu'elle devait garder de la Me
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confidence qu'un soir il lui avait faite au nom d'Elias ? la peur de la mécontenter le menait trop loin , en vérité* Ce n'était pas elle qui , |)our le punir, aurait exigé qu'il sacrifiât un ami, et il y avait peu de générosité , assurément , dans la promptitude du jeune homme i lui doDh ner une satisfaction que jamais elle n'avait souhaitée. Chaque jour la confirmait dans cette pensée, car chaque jour elle revoyait Elias, et, a l'instant de partir pour le bain, elle croyait trouver près d'elle Lucien, ramené par la réfiexion à des sentiments plus dignes de lui , et prêt i serrer la main de ce pauvre enfant qu'il avait re* poussé. Mais chaque jour aussi , à cette heure; Lucien avait disparu; au contraire, elle le retrouvait à son retour ; ils avait alors qu'elle venait de passer une après* midi tout eaiière i étudier Elias , il lisait dans ses yeux l'étrange plaisir qu'elle avait pris à cette étude ; il atten* dait d'elle un mot, une remarque , qui le fixât enfin sur ce qu'elle éprouvait , et souvent il prenait la ferme résdution de demeurer là jusqu'à ce qu'elle eût parlé d'Elias. Mais quelque chose qu'elle ne définissait pas disait à Comélie qu'elle devait se taire, et, plutôt que de parler du jeune Coqueret, elle aurait parlé du docteur.
La prudence est une vertu médiocre dont les coeurs vraiment purs ne se laissent pas diminuer. Ce n'était donc
pas que madame Dnffesne Yonlût dissimuler ce qui se passait en elle : car, en véritëf personne ne l'ignorait aussi complètement qu'elle-même ; et pourtant , si jusqu'alors Lucien avait été seul à le savoir, il s'en fallait de bien peu que d'autres ne l'eussent deviné. Le doc^ teur avait été le premier à remarquer les IVéquentes distractions d'Elmire. Ses yeux d'Argus ne s'en étaient pas ouverts plus impatiemment sous leurs redoutables sourcib, et sa pénétration, qui en tout autre cas eût été dangereuse, devait pour cette fois se trouver en défaut: car l'ancien Don Manoel, faisant profession de posséder encore la seconde jeunesse, méprisait très sincèrement la première; il se riait des rivaux de vingt ans, et ne redoutait que les hommes mûrs. Au reste, il lui semblait que depuis quelques jours Elmire lui faisait un meilleur accueil , qu'elle écoutait plus volontiers ses galants propos, ce qui était d'autant plus vrai qu'elle ne les entendait pas : il avait enfin l'âme satisfaite. Mus ce muet manège, qui se jouait toutes les après-midi entre Elmire et le jeune Coqueret, avait d'autres témoins que le docteur. Il arriva enfin qu'une lueur étrange traversa la très petite cervelle de madame Irma, qui l'avait si fort creusée depuis quelque temps qu'elle^ commençait à ta croire vide. Pour la première fois, en présence d'une
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découTerte foite sur antnii, la reine des moulins se vaÎA* qnit eUe-mème et trouva la force de se taire. Mais il n'en fut pas de même de mademoiselle Dufresne.
La dévote n'avait pu s'expliqua les préféreoces de sa belle-sœur pour cette rocbe oU Ton était si flicbeusement assis; ses regards ne cessaient d'errer de cette maudite plate-forme de pierre, qui lui faisut mal, au ffovfe des meuniers, qui lui faisait peur, et, chaque fois qu'ils tombaient sur le jeune Coqueret, une parole de dédain les accompagnait, en forme de commentaire. Qr, un jour... Mais la sœur de Tavocat Dufresne crut d'abord avoir mal vu.
Sa nièce Glaire était allée s'asseoir à quatre pas tout au plus d'Elias. Elle faisait mine de jouer avec les'ga» leta et chantait une ronde enfantine que Lucien lui avait apprise , et qu'elle supposait eonnue d'Elias : car, il n'y avait pas à s'y tromper, elle n'avait point d'autre bot que d'attirer son attention ; mais le jeune homme ne l'éooutait pas. Mademoiselle Claire , qui depuis qudque temps tournait autour de lui comme une hirondelle , avait pourtant juré qu'il lui parlerait ce jour-là, et le dépit qu'elle ressentait de son indiiërence se changea bientôt en une rouge colère. Elle se prit d'abord à lancer en l'air les cailloux qu'elle tenait dans sa main; de
ces }oi]et8*là il étftii fd aisé de se feire des armes. Elias se releva tout h coup fort brusquement : il venait de re^ cevoir une pluie de projectiles en plein visage.
<c Ma aœur, rappelez votre fiUe, » s'écria mademoiselle Dufresne.
Gornélie , par hasard, n'avait rien vu; mais le récit emporté que lui fit Câe^e la troubla au dernier point. Elle prit la main de sa fille et donna le signal du dé* part.
Cl En vérité^ dit le docteur, Claire a la plaisanterie des plus vives. Je crois qu'elle veut exterminer les emiemis de son père ou au moins les défigurer*
— Et moi, répliqua sèchement mademoiseHe Céleste, je crois plutôt qu'elle les provoque et veut leur {daîre. Mais oui , ma sœur, je vous le dis et vous en ferez ce qui vous conviendra ; mademoiselle ma nièce trouve M. Goqueret fort à son goût.
— impossible ! fit le docteur^ Ce petit est laid : poim de physionomie, des cheveux si blonds qu'on les (finat poudrés avec de la farine, une barbe naissante qui rei*semble à des épis maigres; il a tous les attributs des meuniers sur le visage.
— Ah ! àh 1 ah l cela est fort joli ! iitterromj^t la dévpte.
, — Si j€ lui disais qtie e^esi kn qui est laid ?» fit Claire à Toreitle de sa mère.
Mais ceHe->ci loi imposa silence.
« Et tontes les gaucheries du collège dans la tournure », poursuivit le docteur. Puis il sVréta, parce que son maudit bredouillement venait de le prendre. «Ah! Madame, r^prit-il au bout d'un instant, vous le trouvez affreux , jimagtne. Ne faudrait-il pas être Apollon pour mériter de vous plaire? Le temps n'est plus, vous le savez bien , où Ton comparait les adolescents à des fieurs; les femmes comme vous ont réclamé, et nous leur avons rendu justice. En vérité, comment voulezvous que les jeunes hommes de vingt ans soient autre chose aujourd'hui que àes collégiens? Voyez ra^n fils. Où donc aurhient-ils appris a être des hommes? A cet âge, nos pères étaient capitaines, et nous autres nous avions conspiré contre les rois : c'était le bon temps. Mais je vous épouvante, belle dame. Vous êtes un ange de paix. Tout ce qui sent la guerre doit vous faire peur.
— Tout ce qui remue les âmes leur doone des ailes, répliqua froidement Cornélie. Je ne hais pas ki guerre.
— Elmire parle comme Minerve. La guerre ( oui , la guerre!...
-^ Aatrefoiâ, interrompit Célealef où eût eiiiélé de vive force les fils de meuniers.
— Et ce régime- ci, reprit le docteur, qui voulait inir sa période, ce régime-ci périra, vous dis-je, pa^reeque la génération qui grandit aura désappris Faction au profit de la spéculation et du rêve. Âb ! Von ne connall point ces deux maladies-là dans Précy-le-Sec. Miér tott( Paris en meurt à présent^ hormis les poètes, qui en vi'^ vent. N'ouvrez pas ainsi les yeux, mademoiselle Da^ fresne. Madame votre beUe«sœur me comprefid bî^^ car Elmire est grande liseuse. Eh bien ! ce petit ÉUas se mêle de rêver, je crois. Il est de respèce des fiévreux dont je vous parlais tout à rbeure. Fièvre d'orgueil , Mesdames...
— Il a Tair d'un petit sot , s'écria Céleste.
— Un petit sot , c*est cela. Voyez-vous , belle dame » il faudrait...
— £t M. Lucien a eu cent fois raison de rompre avec lui, interrompit encore Céleste... car ils ont c^tainement rompu ensemble. Ils ont rompu, rien n'est. plos sûr. Âvez-vous remarqué, docteur, que votre fils ne voulait plus le voir?
— Oui , oui , fit le docteur, je l'ai refrârqué. . — Et vous , ma sœur ?
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•^ Moi , dit Elmire , qui se faisait une extrême violence , j'ai remarqué que Lucien était absent , voilà tout. »
Mais ce beau discours et ces bienveillantes remarques l'avaient si vivement irritée qu'elle se sentit elle-même épouvantée de son dépit. Que lui importait, après tout, ce que le docteur pouvait penser ou dire de H. Elias 'Coqueret? Et, cependant, à la fin du (finer qu'on avait pris en eonamun, suivant l'usage, au retour du bain, elle se décida brusquement à faire part 4 ses deux convives d^ne résolution singulière que depuis deux jours elle mûrissait contre eux. Elle leur déclara donc que, puisqu'elle était venue au Port-Valin pour y être libre, elle entendait l'être en tout ; puis elle se tourna vers le docteur, lui fit quelques excuses obligées, et lui avoua tout net qu'elle était charmée sans doute de dîner dans sa compagnie, mais que désormais elle préférait diner seule. Après quoi, sans attendre de réponse, elle se retira.
Ce n'était rien moins qu'un coup d'État qu'elle venait de faire; elle contrevenait aux ordres de M« Dufresne, qui avait décidé qu'au Port-Valin, sa femme et son ami ne se quitteraient non plus que la lumière et l'ombre ; elle ne se dissimulait pas que son mari lui en voudrait grandement de cette velléité d'indépendance dont le
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docteur allait être offensé, et cependant elle se lirouvait heureuse. Elle se félicitait surtout d'avoir pu venger seorètement Elias , ce pauvre enfant qu*on attaquait bi sottement parce qu'il était sans défense ; elle n'éprouvait enfin qu'un regret, c'était de n'avoir pas eu Lucien pour témoin de sa justice et de son courage. Mais Lucien , contre son habitude , ne l'avait pas attendue au retour du bain; le matin même, il s'était juré de s'expliquer ouvertement avec elle : voilà pourquoi il craignait de la voir. Le jeune homme ne songeait plus sans désespoir à celle qui avait été son idole ; il tremblait qu'Elmire ne fût une femme comme tant d'autres, et qu'elle ne s'abandonnât comme elles à quelqu'un de ces vains jeux de l'imagination qui , suivant sa morale particulière , étaient plus coupables cent fois que les vrais entraînements du cœur. « Comme elle a bien oublié sa colère de l'autre jour! se disait-il. Hais non , elle ne peut l'avoir oubliée. Que veut-elle donc? Madame Dufresne n'a jamais été coquette. Pourqud, pourquoi ce jeu qu'Elias peut voir? »
Il se trompait : ce n'était pas un jeu. Ce soir-là, précisément, lorsque sa fille fut endormie, et qu'elle se re« trouva seule , Cornélie se sentit étrangement inquiète. Si, après dix ans de patience, elle s'était tout à coup
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déterminée à rompre en visière à tous ceux qui Fentouraient, il fallait bien que quelque chose de sérieux et de fort l'y eût poussée , et, si c'était la seule envie de venger Elias des innocents lazzis qu'elle avait entendus, certes il fallait que cet enfant lui tint au cœur bien plus qu'un étranger n'y devait tenir. La Jeune femme essaya donc de s'interroger; avec sa résolution ordinaire, elle se fit son propre juge; mais, avant que ^interrogatoiI^e fût terminé , elle avait trouvé de quoi s'absoudre.
Le passé qu'elle évoqua ne lui rapportait en effet rien que de pur : l'avenir, qu'un instant elle avait craint , lui apparut sous les mêmes couleurs, calme et radieux comme la nuit d'été qui l'environnait. Un rossignol , égaré dans ce désert de sable , chantait sur les maigres coudriers plantés devant la maison ; la jeune femme entendit aussi des voix qui chantaient dans son cœur, et s'abandonna bientôt au charme inconnu de ces mélodies. En ce moment-là , M. Honoré lui-même l'eût surprise , il se serait jeté à ses genoux et lui aurait dit : « Je vous aime » , qu'elle lui aurait pardonné. Cette exaltation dura peu. Cornélie eut encore la force de s'y arracher d'elle-même pour s'interroger de nouveau, et le résultat de cet examen fut qu'il n'y avait personne au monde d'aussi raisonnable qu'elle. Quoi de plus sim-
pie , en effet , que Tintérêt qu'elle portait à Elias ? Il était bien vrai qu'après tant de sottes passions qu'elle avait eu le malheur d'inspirer, l'amour d'un être jeune et .sincère l'avait surprise, et peut-être émue. Non, ce n'était pas de l'émotion» Qu'était-ce donc? Ce fut alors qu'en cherchant à donner un nom au sentiment que lui inspirait la folie du jeune homme , elle trouva le mot de reconnaissance.
Oui /elle se sentait doucement reconnaissante envers cet enfant qui l'avait aimée. Voilà justement ce qu'elle ne pouvait dire à Lucien. « Le pauvre garçon croit sans doute que je persiste à lui en vouloir, pensa-t-elle , et c'est son ami qui en souffre. Mais non! il ne peut croire cela, après ce que je lui ai dit. Serait-ce donc vraiment qu'il craint...? Ahl s'écria-tpellè , c'est moi décidément qui suis folle. Il faudra qu'il s'explique demain* »
Le lendemain, en effet, Lucien se leva résolu à la voir. Suivant la coutume qu'ils avaient adoptée durant les premiers jours afin de s'assurer une heure au nioins de libre causerie , il frappa de grand matin à sa porte. Lel9 servantes dormaient encore ; mais, quoiqu'il fit à peine jour, Elmire était debout. Le jeune homme lui remit une lettre que , la veille au soir, il était allé cher-*
cher au bourg. Efle ëtait de H. Pufresne, et Cornëite ne fit que la parcourir. « ^isez » , dit-elle.
M* Dufresne écrivait à la façon des grands hommes , illisiblement, et tout son barbouillage ne faisait mention que des Coqueret. La lettre se terminait par son mot sacramentel : « Je les tiens. »
La jeune femme se mit à rire doucement et tendit à Lucien une autre lettre cachetée. « Voici ma réponse , dit-elle; elle était faite par avance. Les biens de votre ami seront sauvés.
^ Mon ami ! s'écna*t^il avec violence. Elias ne Test plus. Pourquoi feindre de l'ignorer, puisque vous le savez si bien ?
— Je ne veux point le savoir, lui rëpliquart^elle. Vous ferez donc partir cette lettre. »
Luéien la saisit : il la dévorait des yeux.
« Je vous dirai ce qu'elle contient, reprit la jeune femme. Elle contient un ordre : oui, vraiment, un ordre. Jusqu'ici , je n'avais rien exigé de M. Dufresne, et ceci est mon coup d'essai. Vous savez que je serai obéie. H. Dufresne donnera de lui-même à Baptiste Coqueret le conseil de renoncer à son procès. Vous en doutez ? Je n'en doute pas, md.
— Si vous connaissiez votre influence, s'écrîa-t-îl ,
pourquoi n'en avoir jamais uaé ? Ce n'est qu'au bout de dix ans que vous y songeas. Et c'est pour un inconnu , c'est pourÉUas!...
— NoA, interrompit-elle vivement; c'est pour détourner M. Dufresne 'd'une Vilaine action. Mais c'est vous que je ne comprends plus. Quel langage me tenezvous à présent? Ohl ajouta-t-elle , vous avez peu de mémoire et... peu de générosité. »
Lucien la regarda. Elle était très pâle, elle a;Vait les yeux abattus et les mains tremblantes.
« Vous av€BK passé la nuit à écrire , lui dit-il, toute la nuit I
— «Non, répliqua-t-elle en rougissant, je n'ai point passé la nuit. Rendez-moi cette lettre. »
Et , mécontente d'avoir été devinée , humiliée d'avoir menti , elle quitta précipitamment le jeune homme et rentra dans sa maison.
La même pensée que la veille saisit alors Lucien; il sentit tomber sur son cœur le même manteau de glace,
il regretta de nouveau le culte sans réserve que naguère il-avait voué à Cornélie. Qui lui aurait dit, en eS^i , qu'il verrait 9i tôt cette âme tranquille et sévère entraînée jusqu'au mensonge par la logique d'une passion dont elle devait pourtant avoir appris tous les périls ! Dans son dés-
espoir, il se prit à marcher de son pas chancelant le long de la nier, côtoyant les pics et les roches crevassées , ne voyant plas Fabime , n'entendant plus les flots , n'écoutant que ses regrets et que la voix funeste qui lui criait : « Pauvre fou, cœur imprudent -et aveugle, qu'as-tu fait? » Et pourtant, lorsqu'une semai\ie auparavant il laissait échapper devant Gornélie le secret d'Elias , savaifril c[u'il rompait de ses mains le fil léger auquel son propre bonheur était suspendu P Savait-il que le sentiment qui l'attachait à la jeune femme avait de telles profondeurs? Savait-il enfin que son amitié pût être jalouse et vive comme l'aitiour ?
Eh bien ! ce fut aussi l'indulgence infinie de l'amour qu'il retrouva dans son cœur, au retour de cette course téméraire, où vingt fois il aurait dû laisser la vie. Peu de temps avait suffi pour modérer ce ressentiment qu'il croyait incurable ; en revoyant les coudriers nains et la maisonnette , il se surprit à excuser Gornélie. « Estelle coupable, se demandait*-il , de n'avoir pu éteindre cette flammç avide qui ne brûle jamais qu'au fond des beUes âmes ? N'était-ce point assez de dix ans de patience et d'une jeunesse perdue , de tant de regrets et de tant d'aspirations étouffées ? A-t-elIe failli pour avoir une fois laissé tomber un demi-sourire , une larme peut-âtre,
€in se Toyaat aimée ? Qui sait mieux qu'elle que ce rêve est éphémère ? ÉUas retourne à Paris daus qud<jpe& semaines. Mais qu'importe qu'il reste ou qu'il parte? Son rêve à eUe sera fini, et peut-être sera-t-il bon qu'elle ait rêvé. Qui sait si cette ivresse d'un instant ne l'aura^ pas r^due plus forte contre l'avenir ? »
Oubliant alors qu'il s'élait promis de ne point revoir la jeune femme avant le lendemain, il entra brusquemcot chez elle, mais le grand bruit qu'il entendit dans la salle basse de la maison le fit s'arrêter un instant sur le seuil. On discutait fort chaudement dans la chambre, où mademoiselle Céleste s'exprimait avec cette animation qui lui était naturelle, et qui ressemblait au cri roulant et aigu d'une armée de grillons assemblée dana un foyer ; mais Lucien trouva qu'Ëlmire mettait bien de l'aigreur à It^i répondre.
« Hé quoi ! le meilleur des hommes l disait la dévote : car enfin esUon plus galant , est-on plus aimable que lui ? Si vous êtesMasse, ma sœur, qu'on vous dise de jo« lies choses , à votre aise ; mais moi.,.
— Mais plaise à Dieu , ma sœur, que ce ne soit qu'à vous qu'iHi les diae !
— Et pourquoi pas? Pourquoi me traiterait-on moins bie^ qu'une autre , je vous prie ?
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— Qui TOUS dit , ma sceur, qu'on «it envie de vous traiter hkâds bien?
— Qu'on ait entie... Qui est cet on? s'il Yons plait? De qui entendes*yous parier avec ce mot qui nomme tout le monde? En vérité, piMs-je savoir si c'est .de M. Honoré ? Vous êtes injuste comme les jolies femmes, ma sœur. Quant à moi, je rends grâce au ciel tous les jours de n'être point jolie. Ne vous filchez pas, ma toute bette; là, je vous le demande, y a*t41 de quoi démentir votre belle réputation de douceur? Voyons , ma diérie ,. vous aUez.faire prier le docteur de dtner ce soir avec nous.
— Esif-ce un cogisieil, ma sœur, ou bien est-ce un ordre que vous me donnez?
— Mais c'est l'ordre de votre mari , ma n^ignonne ; a-t-on jamais vu femme plus entêtée? Vous ne savez pas la peine que vous avez faite à ce pauvre docteur. Il se creusait la tête aujourd'hui pourtavoir s'il vous avait ofiensée; j'ai pris sur moi de lui dire que non, et je l'ai prié d'excuser un mouvement d'humeur.
— Vous avez eu tort, s'écria madame Dufresne, très grand tort. Cette humeur^là, j'aurais dû la montrer plus tôt, et je me serais ainsi épargné bien des ennuis* Il n'était pas besoin de m'excuser, Céleste.
lOS HISTOIRE
«•* C'est qu'alors voas voulez vne brouille. Vou^ la cherchiez ? Pourquoi ? Vous oubliez , madame Dufrestie , que le doeleur est Tami de mon frère;
•— U l'est parée que je le veux bien, interrompit Cornélie* Assez, qouta-i-elle en voyant entrer Lucien*
•^ Mais toi , tu dtneras toujours avee nous , )> s'ëbria Claire en courant à lui pour l'embrasser.
Luden lai rendit avec transport ce gentil baiser. Il avnt tout entendu s le doct^r Honoré venait de perdre en un jnslant le fruit de dix ans de pati^ace et de cette g«daâte politique dont mn fils seul connaissait le secret. Nul , en effet , à Précy, n'avait jamais remarqué que k chaude amitié qui unissait le docteur à M« Dufresne était née tout justement le lendemnin des fiançailles àt l'avocat avec mademoiseUe Cornélie Lignet. Les tentatives efténées de la farine, alors en révolte, le procès des lapins brusquement intenté au vieux commandant Honoré, le fameux repas donné par Coqueret le fils, et enfin le coup d'État des chapeaux , avaient si brusquement resserré le nœud de cMe amitié, ju8que4à sans exemi^e dans la province, qu'on n'y avait point cherdié d'autre cause que l'intérêt commun des deux parties , et l'on ne faisait plus difficulté de croire, à Précy4e^ec, que deux hommes de sens pouvaient être anâs pendant
deux luitre», te dCK^teiir et Favocat étant là pour le |>tou* ver. Seul, dès douze ans, avec cette clairvoyance hâtive des êtres souffireteux et délaissés , Lucien avait deviné son père. H connaissait Cornélie, et la trouvait si belle que, dans son admiration naive, il ne savait que la comparer à une vierge de Léonard dont il avait vu dans le musée du che^-Iieu une abominable copie ; il prèssentit un danger pour elle, et depuis lors les duretés de son p^e le révoltèrent davantage , car il en pénétrait la caose. Plusieurs fois, dans les années suivantes, il Favait dbservé, lorsque le soir il revenait de chez madame Dttfrœne et qu'il avait vu la jeune femme en tèteà^ôle. Le docteur api^araissait d'abord sombre et silencieux, puis on l'entendait gronder entre ses dents un vi^ air qui servait de {»*éhide à toutes ses colères; son 0^1 bleu s'ouvrait démesurément sous ses terribles sourdfls , et l'orage éclatait enfin avec une violence qui mettait la servante en fuite et. contraignait lAicien lui** même à s'aller cacher dans le jardin.
Le secret de ce qui avait pu se passer entre le doc* teur et madame Dufresne, si sévèrement gardé' par celle-ci, ne l'avait jamais été mieux que devant son jennieraiDi. Le nom de M. Honoré n'était que rarement prononcé entre eux ; mais, si le hasard l'amenait au mi«
104 BISTOiRE
lieu de lairs tranquilles «titretbas, leurs regards, eu se croisant involontairement , se faisaient alc»*s plus d'une confidence embanmsante qu'ils n'avaient pas toojouzs eu le temps d'oublier quand ils se revenaient le tende* main. Cette situation délicate de l'un ei de Tautre n'était pas ce qui avait le moins contribué à rendre indissoluUe leur intimité formée d^uis deux ans. Il arrivait souvent à Gorn^îe de congédier brusquement Luden lorsqu'eDe attendait le docteur. Le jeune homme rou« gissait parfois de penser que son père , s'il le méprisait moins, prendrait ombrage de sa présence auprès d'El^ mire; il savait qu'après dix ans, le docteur né se tenait pas pour battu, et plus d'une foii^l s'était demandé si la clémence de Comélie n'était point las^e. Pourtant, en trouvant la jeune femme enfin révoltée, il crut voir dans cette révolte un symptôme de plus de l'égarenœnt eU était son cœur. N'était-ce pas, en efifet,i/i|ii'clle avait intérêt en ce moment à éloigner d'elle l'Argus précyoteî Ce rôle comique de gardien de sa beauté, que le doo» teur s'était attribué au grand contentement de M. Dufresne, ne lui faisait41 pas peur ?
Mais qui allait souffrir le premier de la résolution qu'elle avait prise, si ce n^était Lucien lui-même? La vie commune créait entre eux mille occasions de se
ym qu'ils n'aaraient plus désiH^mais; il ne semUait pas qu'fiite y eût stmgé* I^ucien» qui coonaissait son père^ trembla d'abord qu'il ne voulût se venger sur lui et le retenir kûn de la. jeune fenune; mais il n'en fui rien. A, l'exemple d'Âcbille, don Manoel avait imaginé de se retirer sous sa tente, c'est-à-dire dans sa chaumine, et là il attendait Tefiet de cette nouvelle politique, Made-* mdseUe Céleste, transformée tout à la fois en oiessagère et en conciliatrice, courait d'une maison à l'autre ^ sans cesse cbargée de nouyelles remarques et de nouveaux récits, apportant sans cesse de nouveaux conseils; et ce double rôle lui seyait à ravir : car, en sa double qualité d^ vi^Ue fiUe et de dévote, quand elle n'était point sèehe comme une gazette , elle était onctueuse comme un sermon.
Elle n'obtenait rien pourtant de CornéUe. La jeune femme était b^ireuse de son isolement : non-seulement rile soubaitait peu d'en remplir les heures par des eau-. séries ou par des promenades avec Lucien , mais elle s'en montrait presque jalouse , et demeurait souvent enfermée pendant la moitié du jour. La solitude est la. diète de l'âme, qui d'abord y trouve un secours et bientôt un irritant. Seule , madame Du&esne ne pouvait que rêver, siaon a Elias, du moins à l'amour, qu'il pei^
sonnifiait désormais pour elle. Lacien avait pourtant h certitude que la lettre destinée à M. Dufresne n'était point partie. Comélie n'allait plus sur la plage, et c'était une servante qui menait au bain mademoiselle Claire.
Le jeune h<mime n'avait donc plus rien à désirer ni à craindre, et il se disait souvent avec une joie insensée qu'il avait peut-être sauvé son idole. Son bonheur, durant ces quelques jours, aurait été complet, sans un re« mords étrange qui l'empoisonnait sans cesse : « Que faisait Éiias? ^ On ne le voyait plus chez sa belle-sœnr; le plus souvent , il négligeait même d'y venir prendre ses repas^ et demeurait au loin sur la côte. Lucien n'ignorait pas qu'un vrai désespoir avait saisi le pauvre enfant loi'sque madame Dufresne avait cessé de se moïi« trer sur la plage, à l'heure du bain. 11 savait aussi que les nuits tout entières, Elias les passait devant la maison de Comélie, caché derrière les coudriers, oti les pécheurs l'avaient surpris plusieurs fois le matin; s'il rentrait alors, il ne pouvait dormir. Madame Irma, consternée , écrivait lettre sur lettre à son mari; elle prit enfin le parti d'en écrire une à Lucien , le suppliant de passer chez elle ; mais Lucien , encore une fois , trouva la force de se toidir le cœur : il n'y alla point.
A une demi-lieue -environ de Port-Valin coule une source miraculeuse, oti Ton voit les baigneuses précyotes aller puiser chaque malin la ^rce et la santé ({u'elles se vantent de ne pas avoir. Son eau , jaune et pleine de rouille , n'ayant jamais fait le sujet d'un rapport à aucune s^c^démie de médecine , a gardé une réputation inattaquable ; il n'est point de ^ maux pour lesquels les trois médecins de Précy n'en ordonnent l'usage, et c'est une fureur au Port-Valin que de Jeur obéir. Dès l'aube, l'unique rue du village se remplit d'une foule impatiente; on s'attend, on s'appelle, on se presse; les groupes se forment^ on se met en route le long de la côte , médisant toujours du prochain qu'on dévore des yeux, tandis que la riante lumière du matin s'épanouit sur les flots; et ce spectacle sublime est justement ce qu'on ne veut point voir. La source jaillit du pied de la falaise dans un bassin pieusement creusé par les premiers buveurs qu'elle a guéris, et Ton s'asseoit en cercle à l'entour, sur des roches aiguës, au milieu des herbes marines humides encore des rudes caresses de la marée.
108 HISTOIftE
— On y descend par nn long escalier taillé dans le gra- * nit y çt cet étroit passage qu'il faut suivre suffit à expliquer la haute fortune de la source de Kérouêt. Là les ennemis politiques ont le bonheur de se rencontrer face à face et de se heurter même sans se saluer; là les avocats inventorient d'un coup d'œil les tapageuses toilettes des minotières, qui lèvent les épaules en les coudoyant, et il arrive que les minotières marchent sur le pied des avocats. Mais Kérouêt a ses hasards comme toutes les sources du monde. C'était là qu'Elias devait revoir ma- j dame Dufresne.
Un matin , comme Elmire arrivait au bas du terrible escalier, elle aperçut le jeune homme qui commençait à le gravir. Elle s'arrêta brusquement : son cœur battait avec force; jamais elle n'avait éprouvé de sensation si désespérante et si rapide : c'était de la joie , mêlée à I une affreuse angoisse! Et pourquoi cette joie insensée? pourquoi cette crainte? Ses yeux consultèrent au loin la falaise alors déserte : car tous les baigneurs étaient arrivés à la source. Lucien , qui avait promis de la re- ; joindre , Lucien ne paraissait pas. La veille encore , sa présence la troublait parfois, et maintenant elle voulait le voir auprès d'elle, elle l'appelait tout bas à son secours, elle sentait bien que sa force était en lui.
« Mère, lui dit tout à coup sa fille, voici M. Elias; le vois-tu? » — Cornélie détourna vivement la tête pour cacher à sa fille qu'elle rougissait. Elle rassembla son courage et se prit une fois de plus à sourire d'elle-même et de son émotion , puis e]le fit un pas pour s'éloigner. « Eh bien 1 mère , oîi vas-tu ? » s'écria l'enfant en la ramenant vers l'escalier.
Elias , lui aussi , demeurait immobile au pied du rocher, et, comme elle, il avait songé à s'enfuir; comme elle, il réunit toutes ses forces ; mais il mit d'abord à gravir l'escalier autant.de lenteur qu'elle en mettait à le descendre. .Tout à coup il bondit sur les marches tremblantes. — Cornélie tressaillit: il était près d'elle; sa main effleura celle dont la jeune femme se servait pour relever sa robe, et leurs doigts se rencontrèrent.
<f.Non! non! s'écria-t elle en reculant contre la paroi du rocher. Non! Monsieur, fît-elle. Non! »
Mais il était passé. Claire, par bonheur, marchait en avant , et le passage d'Elias l'avait si fort épouvantée qu'elle n'entendit pas le cri de sa mère.
a Mère; il ne t'a pas fait mal? » lui demanda-t-elle en riant aux éclats.
Elias avait atteint le haut des degrés, etMl s'enfuyait
comme s'il avait cru sentir altacbé sur lui le regard irrité de madame Dufresne; mais Gornélie n'avait eu garde de se retourner. Passant au bord de la source, entre les buveurs assemblés, et tenant sa fille par la main , elle marcba d'un pas ferme jusqu'à une large brècbe qui s'ouvrait dans la falaise, et de là, prenant à travers les champs, elle regagna Port-Valin.
C'était à l'instant même oii Lucien se mettait en route pour la rejoindre , mais son père et mademoiselle Céleste l'accompagnaient. Une scèiïe étrange , un de ces entretiens muets durant lesquels l'œil bleu du docteur parlait si fort, avait eu lieu, le matin, entre lui et son fils. Le jeune homme n'oubliait pas qu'on l'attendait à Kérouêt. Le premier rayon l'éveilla, l'heure de partir était venue ; étoufiant de son mieux le bruit de sa canne, il avait atteint la porte de la maison, qu'il ouvrait doucement, lorsqu'il avait senti sur son épaule une main que, sans se retourner, il avait reconnue. M. Honoré, C'était lui, n'avait point cherché, d'ailleurs, à le retenir : il s'était mis seulement à marcher à ses côtés. Mais, la cabane qu'ils habitaient tous deux faisant justement face à la maison de knadame Dufresne, Lucien avait, au même instant , aperçu mademoiselle Céleste qui se tenait à sa croisée. Avant qu'il eût eu le temps de la saluer, elle
«D'UNE JOLIE FEMME. lit
se troQvait sur le chemin , et jamais il ne l'avait vue si alerte. Ses brodequins avaient des ailes.
<c Nous sommes en retard ! s'écria-t-elle. Vite ! allons ! lUIoDs! docteur! vous qui êtes si vif : vous savez que ma sœur nous attend.
— > Mais, Mademoiselle, balbutia Lucien, oti cela?» Le regard de son père lui fit une réponse si nette qu'il baissa la tête et prit le chemin de la source. Il voyait bien que ce coup de théâtre était arrangé, depuis la veiUe, entre ses deux compagnons. En quelque lieu que fût madame Dufresne , il fallait qu'il la rencontrât. Le docteur était las de sa longue pénitence, et son âme, humble et douce, à la fin se révoltait : Tartufié brûlait de revoir Elmire. Mais où la trouver? Quel accueil allaiteUe lui faire? Dahs son dé[»t d'être rencontrée à Ké« rooêt, où il devait ignorer qu'elle s'était rendue, elle ne pourrait, du moins, l'accuser de l'avoir épiée, si Lucien était présent. I^ucien avait compris sur-le-champ quel office son père attendait de lui. 11 marchait rapidement, évitant de le regarder en face ; mais mademoiselle Céleste, qui trottinait à ses côtés, lui faisait horreur à voir. « Voilà donc , se disait-ii , à quelle méchante et niaise créature tlU avait confié la garde de son honneur ! Mais alors elle était si loin de le croire en péril !... »
Tout à coup il releva la tête , et la dévote poussa un cri : Elias passait à côté d'eux comme une flèche. Cinq lustres de galanterie ne font point perdre aux cœurs vraiment amoureux cet admirable instinct qui les guide et qui les sauve. Le docteur eut à peine reconnu le jeune homme qu'il se mit à presser le pas. En quelques minutes on fut arrivé à la source : madame Dufresne n'y était plus.
Mais, comme les tfois promeneurs rentraient dans le village, Géleste^dont la curiosité avait des yeiix de lynx, découvrit sa belle-sœur, ou plutôt elle la devina* Elmire était assise derrière les coudriers,^ milieu du pré qui s'étendait devant sa maison. La stupeur où tout son être était plongé se lisait si clairement sur son visage, que M. Honoré lui-même recula d'abord de surprise en la voyant et resta muet. Elle souriait, mais ce sourire égaré ne s'adressait point à lui : il semblait courir entre deux lèvres insensibles. Le docteur, cependant, se prit lui-même en pitié; il considéra plus attentivement la jeune femme, tira bravement de son trouble un bon augure, et le Tartuffe précyote alla jusqu'à se dire tout bas : « Elmire est vaincue. »
Décidément enhardi, il voulut s'asseoir à ses côtés. Elle pacut y consentir, il essaya de lui parler ; elle le
laissa dire sans rinterromprè , en ne lui opposant toujours que le même sourire, dont mademoiselle Dufresne recevait aussi sa part. La dévote fut la première à en prendre de Thumeur. M. Honoré, furieux et humilié, se leva enfin. Cornélie les regarda vaguement s'éloigner tous deux , et Lucien, épouvanté, courut à Claire , qui jouait au bord du pré.
« Que faire? se disait-il; comment lui demander si sa mère a vu Elias? »
L'enfant lui épargna la moitié du chemin. Était-ce que, pour se dédommager de la contrainte que la tristesse de sa mère lui imposait depuis une heure , elle avait envie de faire un badinage dont elle ne soupçonnait pas la portée? Mais elle aborda Lucien en riant aux éclats.
« Tu as beau vouloir nous cacher ton ancien ami , lui dit-elle, nous Pavons vu.
— Vous l'avez ^u? s'écria-t-il.
— Eh bien ! oui , répliqua-t*elle ; il a failli d'abord nous jeter par terre, et puis il nous a parlé.
— Elle lui a parlé ! » fit-il.
11 n'en entendit pas davantage, et il revint à pas lents vers Elmire , qui cachait son visage entre ses mains. Elle pleurait son amour naissant, comme les autres fenunes pleurent un amour mort.
ces étranges notions sur mon temps. APrécy-le-Sec, oo lit comme ailleurs. Ne m'envie pas surtout le triste bonheur d'avoir appris la vie dans les livres. Regarde-moi : , pouvais-je l'apprendre autrement, dans la réalité, par exemple, par la souffrance et aux. dépens de mon cœur, puisqu'il m'est défendu d'avoir un cœur?, Ah! la jeunesse, que je l'ai bien connue, que je l'ai souhaitée , moi qui ne l'ai point! Elias, lu n'es jeûnais descendu dans Ion cœur, et il est demeuré pour toi-même un inconnu. Si je l'interroge, que va-t-il répondre? Esl-il pur? est-il fort? Sais-tu s'il est fait pour contenir une aussi belle passion que celle dont tu te vantes? Es-bi de la race de plus en plus rare des élus de l'amouBt ^ Mais lu ne m'entends plus, ajonta-t-il eu soupira parlons donc un autre langage. Tu a
Ii8 HISTOIRE
rivresse d'un si beau jour devait porter le dernier coup à rimagination ébranlée de la jeune femme, et qu'elle était perdue si elle rencontrait Elias.
Lorsqu'il la vit, elle achevait sa toilette , et ce n'était pas un soin ordinaire qu'elle y avait mis. Elle demanda brusquement au jeune homme si l'heure du bain n'était point prochaine ; mais, au moment de partir, elle hésita. Elle avait une horrible fièvre; tout son visage était en feu , et le langage qu'elle tint à Lucien le long du chemin qui mène à la mer avait l'incohérencQ. du délire. — Mais , en arrivant sur la plage , elle en embrassa toute l'étendue d'un coup d'œil. Elias était là, couché, comme autrefois, sur le sable, à la tête du bataillon des meuniers, à dix pas de la roche où madame Dufresne s'était assise un jour, et depuis lors ne s'asseyait plus. Cornélie semblait encore incertaine ; Lucien l'observait avec angoisse : il attendait ce qu'elle allait faire ; la jeune femme se dirigea vers le rocher. Toute hésitation, toute crainte, semblaient alors l'avoir abandonnée. A peine assise, elle fixa sur tous ceux qui l'entouraient un regard clair et qui vint bientôt tomber sur Elias. Mais il y lut un reproche, et, ne pouvant le supporter, il se leva et s'éloigna pour un instant. Comme il s'avançait au bord de l'eau, il aper-' çut mademoiselle Claire qui courait presque à ses côtés.
Certes, il ne se doutait pas de l'étrange sympathie qu'il lui inspirait. Depuis son entretien avec Lucien dans le bois du quai, il ne la regardait, au contraire, qu'avec répugnance : car il se souvenait aussi de sa première provocation sur la grève, et de la pluie de pierres qu'elle lui avait lancée au visage. Cette étrange espièglerie l'avait même fort tourmenté , car il avait toujours pensé qu'elle était de la façon du docteur, qui voulait égayer madame Dufresne à ses dépens, il fit donc un pas de plus en voyant l'enfant; mais mademoiselle Claire le suivit. Malgré le calme profond de la matinée, la mer ne cessait point de battre la côte, et, soulevée par les remous de vingt courants qui se croisaient entre les roches, elle venait encore retomber sur la grève, oti elle expirait avec fracas. Claire tout à coup poussa un cri terrible : une de ces lames énormes l'avait enveloppée et l'entraînait en se retirant.
Elias, en moins d'une seconde, l'avait saisie et ramenée sur le rivage. Aussitôt il sentit une main qui jpressaitla sienîie; il entendit une voix entrecoupée de larmes qui lui criait merci : c'était madame Dufresne.
« Merci, répétait-elle, merci, vous l'avez sauvée! »
11 demeura sans réponse, et machinalement il regarda l'enfant qui riait. Elle s'était à peine contusionnée con-
tre les roches. Quand Elias revint à lui , madame Dufresne et sa fille n'étaient plus là.
Cornélie voulut porter Glaire dans ses bras jusqu'à leur maison.
(( Oh ! disait-elle à Lucien, qui la suivait, je lui montrerai que nous ne sommes point des ingrats. J'écrirai à M. Dufresne; je le connais maintenant : il donnerait plutôt une partie de spn bien aux Coque^^et qu'il ne songérait à les dépouiller du leur. Je sauverai votre ami comme il a sauvé ma fille. »
Lucien se disait que l'enfant n'avait couru aucun danger, car la vague qui l'avait entraînée devait la fapporter sur le rivage.
« Croit-elle vraiment qu'il l'a sauvée ? » se demandait- U avec désespoir.
Elle le croyait , et de là cette joie immense dont tout son être était rempli. Elle écrivit aussitôt à M. Dufresne;
« Cette fois , vous porterez la lettre » , dit-elle à Lucien.
Le soir, lorsque le docteur vint la complimenter, elle l'accueillit avec toute la vraie bonté de son cœur, et elle lui tendit même la main.
Le docteur Honoré avait cherché toute la nuit un mot, — un traître mot qui fit coup double , — et qui exprimât tout à la fois sa bonne volonté de croire qu' Elias avait sauvé la vie de Claire et sa grande envie d'en douter. Mais, dans la matinée suivante , à l'instant même où il allait trouver ce trait perfide, mademoiselle Céleste le lui déroba.
(c Ma sœur, s'écria-t-elle , je crois que M. Elias sera bien surpris de vous trouver si reconnaissante ; il est certain que, sans lui, Claire aurait pu,.. Mais il faudra pourtant dire à mon frère qu'il ne s'est mis dans l'eau C[ue jusqu'au genou.
— Oh ! fit le docteur, jusqu'au cou.
— Eh bien, répliqua Cornélie, vous le lui direz^, ma sœur. »
Mais , ce même jour, c'est-à-dire le lendemain de l'événement qui, suivant toute apparence, devait changer les rapports de la farine avec les gens comme il faut , et bouleverser ainsi toutes choses à Précy-le-Sec, — par
in HISTOIRE
une magnifique après-midi du dimanche, à trois heures de relevée , une colonie de notables précyotés vint inopinément débarquer au Port-Valin. Le soleil de juillet avait mis en mouvement toute la ville , et c'était le jeune avocat dont nous avons déjà parlé, M. Nicanor (Honoré), petit-cousin du docteur, qui menait le branle. Bien
que, d'habitude, on ne pût guère réunir les Précyotés |
j qu'à des tables de boston , parce qu'alors on les divisait ■
par quatre, pour cette fois ils s'étaient mêlés, sans ordre et sans distinction de sexe, dans deux voitures , et ils étaient vingt-trois ! Ce furent vingt-trois visites aussitôt faites à madame Dufresne , qui les reçut d'ailleurs si , joyeusement, que les visiteurs en demeurèrent d'abord tout inquiets. Jamais on ne l'avait vue sourire à vingttrois personnes de suite. Il fallait assurén^ent que la froi'de Elmire eût bien changé.
Avant d'avoir ouvert les portières de leurs deux voitures , déjà les nouveaux venus savaient qu'Elias Coqueret avait sauvé la vie de Claire. Ils revinrent donc de la surprise oîi le souriant accueil de madame Dufresne les avait plongés, et ils réussirent même à se l'expliquer en faisant la part de la joie insensée qui devait saisir la jeune femme toutes les fois que ses yeux rencontraient sa fille. Cornélie, en effet ^ était heureuse.
Elle pensait qu'à ce moment M« Dufresne devait avoir reçu la grande nouvelle : elle l'attendait d'heure en heure, car certainement il s'était mis aussitôt en route ; il allait tomber au Port-Valin comme la foudre, et forcer les malveillants même à admirer le sauveur de Clairette.
Pourtant il ne semblait pas qu'excepté Céleste et le docteur, personne eût besoin d'y être forcé. Les notables, au contraire, étaient unanimes : le trait d'Elias les avait pénétrés à ce point, qu'ils ne firent aucune dif- •ficulté de convenir que c'était là un beau trait pour un meunier, et Claire , l'enfant sauvé , étant apparue , ce ne fut plus qu'un cri d'enthousiasme. On se la passa de main en main, comme on fait entre jurés d'une pièce de conviction ; on remarqua qu'elle était pâle , on voulut l'embrasser à la ronde , et l'on étourdit sa mère de félicitations auxquelles le docteur se joignit tout à coup, car il venait encore une fois de changer de politique.
Lucien regardait Elmire : il vit que son cœur battait aussi librement que si l'on eût parlé d'un autre que d'Elias. « Si l'amour est venu,, se dît-il, la passion du moins n'est pas encore Ê. Et pourtant elle attend Elias ; n'ai-
je pas promis de le lui amener? »
Non 5 peut-être n'était-ce point de la passion chez Cor-
iU HISTOIRE
nélie , mais cette vive et inquiète tendresse , Tune des deux sortes d'amour que peut inspirer un adolescent à une femme de dix ans plus âgée que lui. Elle voulait qu'on parlât d'Elias , afin d'avoir le droit de le recevoir plus tard; elle voulait qu'on le conntît; elle, eût voulu qu'en sa présence on s'occupât sans cesse du jeune homme , afin de n'avoir point à cacher combien elle en était elle-même occupée. La vivacité des louanges que les voyageurs précyotes avaient cru devoir dëcemer au petit meunier lui donna le change , et ce fut avec une vraie naïveté qu'elle promit de leur montrer le sauveur de sa fille.
« Ma sœur, s'écria Céleste , ma sœur veut dire qu'elle le récompensera devant nous . »
Les notables précyotes se payèrent d'abord de cette fine parole. Comme c'étaient tous gens qui n'avaient point de temps à perdre , et qui voulaient voir la mer et ses bords en un seul jour, ils se seraient bien gardés de quitter un moment leur belle hôtesse , et durant le reste de l'après-midi ils lui firent une escorte d'honneur dont le docteur Honoré , sans coup férir, prit le commandement. On la vit errer avec eux sur la côte et sur les grèves , de la source de Kérouët aux grands entassements de rochers que le jeune Cbqûeret avait na-
guère choisis pour sa retraite. Tout , dans ces lieux qu'elle parcourait , lui rappelait Elias. Elle ne l'avait point revu depuis la veille. Maintenant devait-elle Tat^tendre? et M* Dufresne allait-il tarder encore?
Le soir, la jeune femme ne se montra pas moins attentive envers ses hôtes qu'elle ne Favait été jusquç-là. On se réunit devant la maison, sur le petit pré. On voulut danser, mais dans tout le village il n'y avait d'autre instrument qu'un tambour. M« Nicanor avait oublié sa flûte au palais. Ce fut madame Dufresne elle-même qui vint alors au secours de ses invités. Le docteur, à qui
tant d'affabilité de la part d'Elmire avait fait concevoir plus d'un soupçon , faillit tomber à la renverse en l'entendant de sa propre bouche , de sa bouche ordinairement si dédaigneuse et si muette , proposer un colinmaillard.
La partie s'engagea pourtant, et de si bruyante façon que du fond du village accoururent tous les meuniers. A travers le chétif feuillage des coudriers , ils aperçurent la bande joyeuse qui s'ébattait autour de M« Nicanor, le Ciçéron en herbe, dont les yeux étaient bandés comme ceux de l'Amour, et, dans leur dépit jaloux, peu s'en fallut qu'il n'organisassent à leur tour un colin-maillard suf le grand chemin. Mais ils s'arrêtèrent tout à coup :
Elias , accompagné de Lucien, passait devant eux sans les saluer. <— Et oii allait-il? Il allait chez madame Dafresne. Oui , c'était bien lui qu'ils revirent sur le pré , marchant vers les avocats !
De l'autre côté des coudriers, l'arrivée des deux jeupes gens ne causa pas moins de stupeur. Le bandeau qui couvrait les yeux de W Nicanor tomba de luimême ; tous les yeux qui n'étaient point bandés se dessillèrent. Voilà donc où tendaient les grâces que madame Dufresne avait déployées tout le jour ! à faire aceept<v à ses hôtes la compagnie d'un meunier ! Le jeu cessa.
« Elias, d[t Lucien en ralentissant le pas pour un instant , à quelle condition l'ai-je amené jusqu'ici ? t'en souviens-tu bien ? Madame Dufresne hésiiait à te revoir: ton service d'hier n'effaçait point tes ëlourderies d'autrefois; tu n'as pas oublié Kérouêt. Jamais elle ne m'eût dit d'aller à ta recherche. C'est de moi-même que j'y suis allé, car je savais pourtant la satisfaire à demi, et surtout te rendre heureux. Seul , tu n'aurais pas osé venir?
— Ah ! fit Elias en regardant sournoisement le groupe des avocats qu'il allait atteindre , je l'aurais bien osé si elle vivait seule.
-- Soit, murmura Lucien à son oreiile. Mais ta promesse? N« Tas-tu pas faite? Écoute encore : ce n'est que pour un temps que j'ai accepté ta folie. Pendant les deux semaines qui te restent , tu verras donc madame Dufresne. Tu t'enivreras de sa présence, et tu feras provision de bonheur tout à ton aise. Mais, le lendemain du jour où vous aurez tous deux, elle et toi, quitté Port-Valin, tu partiras. — Ne me réponds pas, tu l'as juré.
— Je te le jure encore », dit Elias.
£t, sans hésiter plus longtemps, il s'avança, la tête haute et le cœur raidi contre l'insulte ou la moquerie que les ennemis de son frère et les siens lui tenaient en réserve. Il ne voulait plus voir qu'Elmire. La jeune femme, de son côté, cachait mal qu'elle était émue. Lucien avait tenu sa parole ; mais elle comptait si peu qu'il la tiendrait, qu'en ce moment elle se trouvait surprise. Lorsque les deux jeunes gens apparurent au bout du pré , tout d'abord elle crut que ses yeux la trompaient. Trop d'anxiétés l'avaient dévorée tout le jour pour qu'en un moment si difficile elle restât maîtresse de son cœur. Ce fut pourtant sans trop de vivacité 'qu'elle tendit la main à Elias. Mais son autre main alla chercher celle de Lucien , qu'elle récompensait ainsi de s'être résigné à lui obéir.
Déjà M. Honoré se trouvait auprès de son fibs : il était livide de colère et ses redoutables sourcils dessioaiest une question que ses lèvres allaient faire. Gornélie osa la prévenir.
« C'est moi , lui dit-^Ue en le regardant en face, oui , c'est moi qui ai prié Lucien de m'amener M. Goqueret. »
Puis elle se retourna vers les joueurs du colin-maillard. Oii étaient les aimables botes du matin ? Elle ne vit plus que de vrais Précyotes, c'est-à-dire des fronts impassibles et des lèvres serrées. Les vingt-trois notables s'étaient rassemblés en silence , les mères prenant les filles sous leur aile, et, d'un commun accord, tous avaient reculé de dix pas.
Devant cette manifestation de muets, la jeune femme sentit faillir son audace : elle perdit au moins une mi« nute à réfléchir, et c'était trop. Par bonheur, Claire, que sa tante avait retenue jusque-là , s'échappa enfin, courut k Elias , et le jeune homme , en se baissant pour l'embrasser, se fit une contenance Lorsqu'il se releva, madame Dufresne était remise.
« Voici quelle est la reconnaissance de ma fille, ditelle tout haut avec un sourir^e. C'est elle-même qui veut vous présenter M. Coqueret; M. Dufresne, que j'attends, vous le présentera mieux tout à l'heure. »
Puis elle ramassa brs(vetnent le bandeau que M^ Nicanor avait laissé tomber sur Fherbe. « Venez ici, Monsieur , dit-elle à Elias : c'est au jeu que nous allons faire , connaissance. Oh ! ajouta-t-elle d'une voix brève , nouê autres , nous sommés très gais. »
Une de ces conceptions diaboliques , <{ui sont le propre de certaines dévotes, venait de traverser la cervelle de mademoiselle Céleste, ce Attendons mon frère », dit-elle, et tout le monde la comprit à demi-mot. La colère probable de M. Dufresne méritait bien qu'on fît un quart d'heure de colin-maillard avec un meunier. Le voiturin de Précy ne pouvait, en eifet, tarder plus d'un quart d'heure. Avant qu'Elias eût eu le temps de revenir de l'enivrante sensation que lui avait causée la belle main d'Ëlmire nouant le bandeau sur son front , le tu« mnlte du jeu recommença sur le pré. A tout hasard , il fit quelques pas ; deux mains ^ qui certes n'étaient point celles de madame Dufresne, le saisirent et l'emprisonnèrent. .
« Beau chevalier, c'est moi , lui dit le vigoureux farceur, en contrefaisant une voix de femme. Ah ! merci, mon DieU) de lui avoir sauvé la vie ! »
Elias ne douta pas un instant que ces deux mains ne fussent celles du docteur , et rougit de colère. Devant
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Elmire , il ne devait point souffrir une injure , car elle ne connaissait pas le fond de son cœur et pouvait mal le juger. Il entendit, à quel(|ue distance , le pas de Lucien, et s'élança de ce côté pour lui dire : a Ton père se moque de moi ; ne m'en veux pas si je me venge. » Mais, au lieu de son ami, il ne joignit que le jeune avocat, qui le repoussa.
Lucien était auprès de Gornéiie. Comme elle allait se mêler au jeu pour secourir Éiias , qu'elle se repentait d'y avoir engagé , Lucien l'arrêta.
(( Ne jouez pas, lui dit-il, on vous observe. » Éiias, à ce moment , passait près d'elle, et courait les yeux bandés, au risque de réjouir les notables du spectacle d'un meunier se cai^ant la tête. Il ne voulait plus qu'atteindre un des joueurs , et déposer au plus vite te maudit bandeau qui lui cachait ^>n ennemi ; mais isa main ne frappait que le vide, car personne, excepte Claire, ne venait se mettre à sa portée, et, par instant, il lui semblait que les cris et les pas pressés des jeunes filles et de W Nicanor , qui conduisait le jeu , devenaient plus lointains. Le cercle s'élargit bientôt de telle façon qu'il se trouva seul au milieu du pré, et pourtant les éclats de rire redoublèrent, Élia^ comprit qu'il en était l'objet, que le colin-maillard n'était plus qu'une feinte,
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et que, tout autour de lui, on jouait ouvertement aux quatre coins. Il s'arrêta : les deux mains impitoyables de son mystificateur essayèrent encore de le saisir. « Eb bien! lui dit la même voix flûtée, c'est toujours moi.
— Je vous attendais », s'écria le jeune homme en arrachant son baiïdeau. Puis , avec un sang-froid qui faisait honneur à son âge , il tira de sa poche un étui à cigares : « Ici , comme sous le bois du quai , dit*il, voulez-vous en fumer un , docteur? »
11, était suffisamment vengé. Don Manoel jeta tout autour de lui un de ces regards phosphorescents qui épouvantaient son fils, et s'assura d'abord qu'on n'avait rien vu. Mais^ avant qu'il eût eu le temps de répliquer à son espion , un effroyable bruit de roues , de coups de fouets et de grelots, retentit au milieudu village : c'était le voiturin de Précy. Cornélie courut au bprd du pré , et tous les notables la suivirent. Elle se 'retourna, vit Elias qui restait seul, et osa l'appeler : « Voici enfin M. Dufresne votre nouvel ami », lui dit-elle. Le voiturin fit une trouée parmi les^ meuniers, qui s'obstinaient à demeurer devant la maison , et s'arrêta. Quelqu'un alors en descendit.
Non, ce n'était pas M. Dufresne, mais tout simplement un messager, qui remit sans mot dire une énorme lettre
au clocteur. Lorsque celui-ci l'ouvrit, deux autres lettres plus petites s'en écbappèrent.'Céleste et Cornélie avaient reconnu toutes deux récriture de Favocat ; on attendait autour de celle-ci ce qu'elle allait faire.
(( Ma sœur, s'écria Céleste, n'avait point deviné que mon frère ne pouvait venir. »
Lucien, par un signe, l'empêcha de répondre, a Soyez prudente », dit-il tout bas.
« C'est M. Dufresne lui-même qui, en ne venant pas à mon appel, me condamne aux yeux de ses amis 9, lui répliqua-t-elle avec une violence dont il ne la croyait pas capable.
* Il se rapprocha vivement d'Elias, et, pressentant que l'insuccès de la jeune femme allait faire retomber sur lui de nouvelles injures ou d'autres dédains, il voulut l'emmener. « Restez », leur dit-elle impérieusement. Le docteur lisait :
« Mon cher Honoré, lui disait l'avocat, plaignez, plaignez un homme de ressources, j'ose le dire, à qui sa vieille raison n'c^e en ce moment que dès embarras. Ah ! je veux, avant tout, vous supplier d'embrasser jma fille en mon nom, comme je l'aurais embrassée moimême, si je m'étais décidé à faire le voyage de ,Port- Yalin. Pourquoi vous le cacher ? .Lorsque j'ai lu, pour la
première fois, la lettre de madame Dufresne, les larmes ont failli m'éloufFer, car, avant tout, je suis père. Cette affreuse idée, que mon enfant aurait pu se noyer, m'oppresse encore et me perce le cœur. Je me la représente sans vie, j'assiste à mon propre désespoir ; je me vois enfin évanoui près d'elle...! Hé quoi ! je pourrais n'avoir plus de Clairette ! Ah ! mon ami !
« Mais aussi ne faut-il pas que madame Dufresne soit bien maladroite pour avoir laissé sauver sa fille par un meunier, puisque vous étiez là et que d'ailleurs voussa- Vez nager? 11 est dur d'avoir une pareille obligation à des gens qu'on n'estime point. Madame Dufresne m'écrit que nous devons désormais agir en bons princes envers ces Coqueret du diable, que j'ai plus envie que jamais de traiter de Turc à More. Elle exige, •-* vous savez bien, mon vieil ami, qu'on n'exige rien de moi, — mais enfin c'est là son mot ! — elle exige l Et quoi ? D'abord que j'aille trouver Baptiste Coqueret, que je hii confesse tout bonnement que je me suis moqué de lui en le leurrant avec la succession du Coqueret de Java, son oncle, et qu'enfin je lui demande pardon de celte vengeance, en vérité bien permise, qui lui coûte déjà (rente-deux mille écus. — Mais plus n'est besoin qu'on lui fasse un pareil aveu, car, depuis deux semaines, le rusé compère a tout
appris. — Pour moi, sachant bien avoir affaire à un brutal, m'attendatît tous les jours à quelque vengeance de moulin, et décidé surtout à ne pas me commettre, je me tenais tout prêt à invoquer Tappui de la loi. Ëh bien ! ces gens-là, mon cher, sont* plus forts que nous. Le Baptiste a dissimulé ! — Pour rattraper son aident, il s'est tout aussitôt lancé dans une spéculation diabolique, oïl le plus adroit avocat aurait laissé tout son bien et jusqu'à sa robe, si la robe d'un avocat n'était point instrument de métier, qu'on ne peut saisir ni vendre. 11 a donc acheté sur pied tous les grains du canton : la moisson sera superbe et il y gagnera cent nulle francs. — Dans cinq ans, bien que les piastres de Java lui aient échappé, il sera millionnaire. Mon vieux père m'e le disait bien : Malgré vous, les meuniers deviendront vos gendres.
« Avouons-le tout bas , bien bas. Il serait peu^-étre bon d'inaugurer dès à présent, vis-à-vis de la farine, une de ces fécondes politiques de ménagement qui nous ferait gagner au moins quelques années. Vous-même, n'avoz-vous pas mis bien des fois en lumière cette idée que je vous avais suggérée? Mais il est important, ajou* tiez-vous, de ne, pas aller trop loin et de ne point dépasser le but du premier coup. Sacbez-lo donc, la ridi-
D'UNE JOLIE FEMME. i3»
cille prétention de madame Dofresne de m'envoyer en confession au pied du Coqneret n'est plus la seule qu'elle affiche. Notre Elmire se perd , mon ami , et c'est à vous, qui la connaissez si bien , de lui parler raison. Elle m'attendait au Port-Yalin ce soir; et pourquoi ? Ah I certes, il me tarde d'embrasset ma fille, mais il me faudrait aussi serrer la main de ce petit Goqueret. Et ne pensezvous pas, mon ami , que , de la part d'un homme comme moi , ce serait là une complaisance par trop risquée, une faiblesse assurément dont les meuniers prendraient tout de suite trop d'avantages ?. . . Mon cher Honoré, vous m'avez aidé souvent de vos conseils, et je n'ai jamais eu qu'à les corriger un peu pour qu'ils devinssent excellents. Je vais vous parler une fois de plus à cœur ouvert. — Sans doute, il faudra bien remercier ce pçtit Coqueret de ce qu'il a fait pour nous; mais j'ai pensé qu'en une occasion si peu importante, vous pouviez sans difficulté tenir ma place. Si toutefois vous jugez qu'un remerciement direct soit nécessaire , je vous envoie une lettre à l'adresse de M. Coqueret. Je serais fort aise que vous en prissiez lecture, car elle me paraît bien faite et ne me compromet en aucune façon. — J'y joins une autre lettre pour ma femme. Adieu. Je suis sûr que vous m'approuverez de ne point avoir fait ce voyage ,
car, grâce au ciel , je vous ai amené à penser souvent comme moi. — N'oubliez pas surtout d'embrasser Clairette en mon nom. Mais parlez haut à madame Duiresiie, et plaignez-moi, mon ami. »
« Fourbe et niais », murmura le docteur ; mais il n'hésita point sur ce qu'il lui restait à faire. On le vit se rapprocher fort cérémonieusement de mfadame .Dufresne, et lui présenter les deux lettres.
a L'une est à l'adresse de M. Coqueret, dit-il de sa voix la plus douce , en regardant Elias sans qu'une lueur de rancune eût brillé dans son œil bleu. J'ai pensé, Madame , qu'il aimerait mieux la tenir de vous. »
Tant de douceur et de réserve était destiné sans doute à désarmer Elias. Mais don Manoel savait aussi qu'en aiguillonnant la curiosité des notables, il allait la pousser jusqu'à la fureur. Ce fut en vain que vingt-trois paires d'yeux essayèrent de pénétrer dans son cœur; il l'avait bien cadenassé.
« Hé quoi I mon frère écrit à ce jeune Coq! balbutia Céleste.
— Et de sa propre main ! » ajouta Nicanor.
On n'osait encore aller plus loin.
Mais tantd'alternativesd'indignation, dedépit, etméœe de peur, où elle était successivement tombée, n'avdeat
eu pour effet que d'exciter la jeune femme à plus d'au dace. Elle mettait à présent tout l'orgueil de l'amour à voir réussir le projet qu'elle avait formé pour se rapprocher d'Elias, et , lorsqu'elle tint cette lettre, elle sen* lit une folle envie de la lire ; mais elle ne l'osa. Elias la reçut de ses mains, comme le voulait le docteur, et devint pourpre. Voici ce qu'elle contenait :
« Monsieur Coqueret jeune,
« J'apprends que vous avez sauvé la vie de ma fille; je ne cherche pas à nier que vous ne m'ayez rendu là un grand service, et je vous promets de ne point l'oublier. JLa reconnaissance est dans le tempérament des Dufresue. Tenez donc pour certain, mon cher monsieur, que vous me trouverez toujours prêt à vous être utile, quoi que vous entrepreniez, à Précy-le-Sec où ailleurs.
« Sur ce, je vous «alue de tout mon cœur, et prie Dieu qu'il vous récompense. »
11 savait bien que madame Dufresne le défendrait jus* qu'au bout. Il lui présenta le billet, et attendit en la regardant : d'un coup d'œil elle eut tout lu.
« Hé bien ! Monsieur, lui dit-elle avec une gaieté héroïque, ne vous disais -je pas bien que vous aviez en M. Dufresne un nouvel ami?»
id8 HISTOIRE
» Et voilà comme mentent les jolies femmes ,9 marmura M^* Nicanor.
Un silence terrible accueillit d'ailleurs les dernières paroles de madame Dufresne ; aucun des vingt-trois notables n'avait pris le change. Us <5onsultèrent des yeux mademoiselle Céleste, car ils n'espéraient plus rien du docteur, dont le visage restait de bronze. La dévote , à ce moment décisif, eut un sublime élan d'amour fraternel :
« Ah 1 ma sœur, dit-elle à demi-voix en saisissant la main de Cornélie , ils vont croire que vous vous moquez d'eux. Vous vous perdez. »
C'en était trop, en effet, lia comédie de la journée touchait à son dénoûment. Cornélie gardait le droit de recevoir Elias, mais à quel prix! Tout à coup, le mot de départ circula parmi les Précyotes : M« Nicanor prit les devants pour préparer les deux voitiures. Elmire , en un instant, reçut vingt-trois adieux , qui n'étaient rien moins que vingt-trois arrêts : les mères défendirent à leurs filles de l'embrasser eu partant. La jeune femme enfin s'avouait toute la portée de son imprudence. Ce fut avec une indéfinissable tristesse qu'elle vit s'éloigner ces excellentes gens , qui , en afiectaut de la fuir, n'oubliaient rien pour l'outrager. Elle ne les avait jamais aimés , et ils h
haïssaient de tout leur cœur ; mais elle avait vécu parmi eux , et cette vie si amère d'ailleurs avec laquelle elle venait de rompre , c'était le repos au moins , si ce n'était rien de plus. Cette nouvelle hésitation dura peu. Le docteur et Céleste avaient accompagné leurs amis. Elmire se retrouvait seule avec sa fille , Elias et Lucien , tout ce qu'elle aimait au monde , d'une façon , il est vrai, bien différente. Il arrivait encore souvent que ces trois sentiments, la tendresse maternelle, l'amitié et l'amour, se confondaient dans son cœur. Il fallait donc que le dernier fût encore bien pur.
Depuis que Lucien , sur sa prière , avait consenti à la servir dans son projet du matin , il semblait à Cornélie qu'elle l'en aimait mieux. Si son âme eût été moins simple et moins haute , elle aurait deviné, du même coup, Tamour du jeune homme et le mal qu'elle lui faisait en l'associant à son bonheur. Luciep était pâle. Tous ses efforts ne pouvaient déguiser sa mortelle- tristesse. Elias, au contraire , avait le visage en feu : car, après toutes les folies que la sage Elmire venait de faire à cause de lui , il ne pouvait plus douter qu'elle ne le vît au moins avec plaisir. La nuit tombait : on s'assit au pied des arbres. Madame Dufresne s'était promis d'excuser de son mieux l'impertinente ingratitude de son mari ; le jeune
homme comptait bien lui %ire entendre qu'il n'avait tout supporté que pourTamour d'elle. Mais il arriva que ni Tun ni l'autre n'osèrent commencer ce que tous deux ils avaient à se dire. On causa de choses étrangères, et longtemps on ne causa point. Elias, transformé, contemplait Ëlmire avec une ivresse si naïve, que chacun de ses regards retombait comme une goutte glacée sur le cœur de Lucien.
11 me dérobera jusqu'à ma façon de l'aimer! pensa-t-il.
Et, ne pouvant se contenir plus longtemps, il se leva. Claire l'accompagna jusqu'au bout du pré. « Ton ami ne veut pas jouer avec moi, lui dit-elle. Que sert-il donc de l'avoir fait venir ici malgré tout le monde ? Il regarde maman avec des yeux. . .*. .
— Avec des yeux féroces, n'est-ce pas? répliqua Lucien , feignant de revenir à ce ton de badinage qu'il avait toujours avec l'enfant.
— Oui, dit Claire, maman va l'aimer mieux que moi.»
Lucien la saisit vivement et lui posa la main sur la bouche. « Que dites- vous là, Claire! s'écria-t-il. Déjà! oh ! la destinée ! »
Ce soir-là , si , au lieu de regagner son logis en devisant avec son propre cœur et en souriant aux étoiles , Elias , recommençant cet honnête métier d'espion qui l'avait une fois si bien servi , se Mt avisé de guetter sur la cote Don Manoêl et Céleste , il aurait appris bien des choses, dont la moindre eût été pour lui un avertissement et une leçon. Ce n'était pas qu'après sa déconvenue du colin-maillard , le docteur ne se tint sur ses gardes; mais les rochers , comme les bois , ont des abris pour les écouteurs , et, s'il avait soin de parler bas , Céleste lui répliquait à tue-tête. Pour songer a la prudence , elle était trop animée. Dans le premier feu de son indignation, elle ne proposa rien moins que d'abandonner Elmire à ses inconséquences et de courir à H« Dufresne, pour l'armer contre sa femme. Le docteur se garda bien de l'apaiser. Sa fureur avait un jeu si naturel , qu'insensiblement il se prit à admirer la dévote comme une de ces belles machines qui gesticulent par des ressorts cachés, et que l'art aurait enfin perfection-
nées jusqu'au point de les faire parler toutes seules. Cette merveilleuse machine était à lui : il n'avait qu'à la j faire agir à sa place , n'étant plus libre cl*agir par lui* même sans s'exposer aux représailles du petit Coqueret. Elias lui avait trop clairement donné à choisir entre la paix et la guerre. Voici comment il choisit la paix { fourrée.
Après le départ des notables, il était demeuré un instant fort irrésolu. Son esprit net et affilé comme un ci^ meterre se trouvait enfin à bout. Que faire en l'embarras oii la brusque algarade d'Elias venait de le mettre? Pendant douze ans entiers, il s'était apptiqpié à se coudre de mystères aux yeux des Précyotes : pouvait-il sans ridicule se montrer tout d'un coup tel qu'il était, avec ses faiblesses , et s'en aller crier sur tous les toits : « Je suis fumeur ! » — l^a belle société précyote méprisait le goût du tàiisc comme une habitude moderne, analogue a l'amour de la poésie lyrique et des romans de mœurs, et, quoiqu'en sa qualité de médecin gâté par sa clientèle , le docteur eût des privilèges , il ne pouvait douter que la découverte de son vice ne dût égayer toutes les bonnes âmes. Que ne supposerait-on pas en apprenant qu'il allait tous les soirs fumer un cigare sous la feufllée? La rue Saint-Lude tout entière n'aurait qu'un cri.
Personne n'avait oublié l'étrange vision du Précyote en vacances, et la troupe des Laïs au milieu de laquelle il prétendait avoir rencontré le jeune Honoré , son ancien coœpagnon. Ce n'était pas tout, et les meuniers , à mivoix, disaient bien autre chose. L'œil bleu de Don Ma* Doel avait d'ailleurs trop d'éclairs pour ne pas être suspect au fond, même à ses amis. On ne voudrait pas croire qu'un homme si galant eût pu se rendre pendant douze ans sur le quai, parmi la foule énamourée des grisettes , et toutes les fois que la nuit était noire , seulement parce qu'il aimait à fumer. Avant tout il importait au docteur de n'être ni ridicuKsé ni soupçonné , et par une vengeance d'Elias il pouvait être l'un et l'autre.
Toutefois , si , pour ménager son jeune ennemi , il ac-
ceptait sa présence auprès d'Elmire , celui-ci faisait de nouveaux progrès auprès d'elle. Si , méprisant au contraire toute espèce de moyen terme , il osait en appeler par une lettre à M^' Dufresne , efirayer la jeune femme et la contraindre à chasser Elias , alors il devait tout at- ' tendre de la rage du petit meunier. En celte extrémité, le docteur se retrouva enfin lui-même , dès que la colère de se voir à la merci d'un enfant fut un peu calmée. — Céleste, en efiet, était là. — Elias fte songerait point à se venger sur le docteur des mauvais tours que la dé-
vote allait Ini jouer; la pensée ne lui viendrait pas même que personne l'eût excitée; il la savait assez son ennemie pour croire qu'on n'avait pas besoin de loi souffler la haine. Don Manoel demeura donc auprès de mademoiselle Dufresne pendant la moitié de la nuit, sur la falaise, et les diables bleus qui voltigeaient dans Tair entendirent seuls ce que tous deux ils complotaient. Elias , pendant ce temps , était rentré chez lui : il avait voulu dormir, car, si heureux qu'il fût , éveillé, il n'espérait qu'à demi ; et il eût aimé rêver, sachant déjà que le propre d'un amoureux qui rêve est de ne jamais douter de rien. Mais il ne put fermer les yeux.
Madame. Dufresne , le lendemain , ne parla point de quitter la maison , et demeura toute une après-midi entre Lucien et sa fille. Le triste Lucien l'examinait en silence. Elle était tranquille et doucement animée : ce n'était plus Ëlmire. L'expression de son visage avait bien changé depuis un mois , mais alors c'était sa beauté même qui paraissait nouvelle. Le bonheur s'échappait de ses yeux en de gais rayons qui la transfiguraient, et toute trace d'incertitude ou de frayeur en avait encore une fois disparu. La jeune femme semblait avoir oublié jusqu'à la scène de la veille , et jusqu'à Forage qui devait en être la suite. Elle s'abandonnait sans trouble
comme sans effort à de nouveaux projets dont Lucien s'attachait à saisir le nœud secret , et il croyait y avoir réussi. Tout à coup elle releva la tête et fixa sur lui des yeux oîi se lisait l'inquiétude : elle venait de songer que le jour s'avançait et qu'Elias n'avait point paru. Lucien n'eut pas l'air de la comprendre. Mais, au bout d'un moment, il arriva qu'elle consulta sa montre, et que lui-même, hésitant et désespéré, se leva.
« Au moins , lui dit Claire , tu n'iras pas chercher ton ami aujourd'hui. N'y va pas , je ne l'aime plus.»
La jeune femme avait trop bien entendu : elle reçut au cœur une si soudaine et si vive blessure que sa main , se crispant autour de sa montre , qu'elle tenait toujours ouverte , faillit la briser. Elle jeta sur sa fille un regard éperdu. Mais elle eût trouvé la force de parler qu'elle n'en aurait pas eu le temps. La porte s'ouvrit pour donner passage à Elias et ne se referma point: derrière lui entraient Céleste et le docteur.
Ce fut en vain qu'Elias , déjà fort troublé par la présence de ses deux ennemis , chercha sur les lèvres de madame Dufresne un sourire qui le rassurât. Ces lèvres étaient pâles et tremblantes. Après quelques instants , lorsqu'on alla s'asseoir sur le pré, M. Honoré et la dévote ne manquèrent point d'y venir prendre leur place.
Céleste se mit à broder avec ardeur, M. Honoré tira de sa poche un gros livne qu'il feignit de parcourir : Elias était encore assis en face de Gornélie , et la soirée se passa à ne rien dire , comme celle qui l'avait précédée ; mais qu'elle était différente! Malgré ses efforts, la jeune femme demeurait écrasée sous le coup inattendu qui venait de la frapper. Eh' quoi I Claire aussi prenait parti contre elle ! un mot de sa fille avait suffi pour empoisonner ce bonheur qu'un instant auparavant elle était prête à défendre contre tous les siens! Maintenant elle n'avait plus qu'une pensée : savoir ce qui se passait dans le cœur de l'enfant. Elle la regardait jouer avec Lucien ; Elias, de temps en temps , se mêlait à ces jeux, mais Claire ne Ty recevait pas sans méfiance : luimême bientôt s'éloignait , car il pressentait déjà l'aversion de l'enfant et ne se sentait guère plus de sympathie pour elle. La nuit tomba comme la veille , mais sans apporter la même ivresse dans l'âme du jeune homme.
<*: Aujourd'hui , dit-il à Lucien lorsqu'ils se retirèrent tous deux , elle ne m'a point défendu aussi bien qu'hier.
— Aujourd'hui? Mais aujourd'hui qui t'attaquait? lui demanda son ami.
— Ah ! s'écria-t-il, crois-tu donc que je nie sois trompé sur la présence de ton père et de mademoiselle Dufresne? Tu le sais bien , cette obsession est une attaque. Lucien , est-ce qu'ils seront là tous les soirs?
— Tous les soirs » , répliqua celui-ci, qui avait deviné le nouveau plan de son père.
11 était manifeste qu'avant de rien entreprendre contre son petit rival, le docteur allait essayer de le lasser.
« Mon pauvre Elias, reprit doucement Lucien, ne t'ai-je pas dit que cet amour-là ne serait jamais qu'une chimère ? Tu n'avais que quinze jours à être heureux : soDges-tu qu'en voici un d'écoulé?
— Lucien , s'écria Elias en le couvrant d'un regard qui voulait descendre jusqu au fond de son âme , c'est donc bien elle, elle-même , qui exige de moi que je parte le lendemain du retour à Précy? Plusieurs fois j'ai cru que tu me trompais.
— Encore cette mé&ance ! répondit Lucien sans hésiter. Tu n'es qu'un enfant, comme je te le dis sans cesse ; mais je ne me fâcherai point contre toi. À demain , Elias. »
En parlant ainsi , Lucien se croyait bien sûr de ne pas mentir; il croyait, depuis le matin, avoir pénétré la véritable intention de Cornélie : poursuivre un rêve.
et s'éveiller après ; se nourrir pour un instant de toutes les belles folies qu'elle avait si longtemps redoutées, puis rejeter la coupe en gardant l'ivresse. Il croyait enfin que d'elle-même elle prendrait le parti d'éloigner Elias pour retourner à la triste vie que la destinée lui avait faite, fortifiée désormais, ainsi qu'il l'avait prévu , contre l'ennui par le souvenir, contre les tentations nouvelles par un amour pur, sans regrets et sans remords. « Elle fait provision de bonheur, se disait-il ; c'est le viatique avant le voyage. »
'} Malgré lui, d'ailleurs, il éprouvait une joie cruelle à penser qu'Elias avait trouvé dans la petite Claire un ennemi de plus, et de tous les ennemis le plus dangereux pour son amour. Cependant , en quittant son ami il ne put encore se défendre d'un mouvement de pitié : Elias était si malheureux ! Souvent les joies de cet âge se mêlent à une sotte vanité qui les dépare, car rien ici-bas n'est plus dans son ordre naturel. Mais quoi de plus naif et de plus vrai que les vraies tristesses 4e vingt ans f Elias, en rentrant chez lui, ne songea pas à cacher les larmes qu'il avait dans les yeux.
Madame Irma, en le voyant pleurer, sentit que son propre cœur allait se fendre. Ce n'était pas une personne sucrée^ comme on dit à Précy-le-Sec; elle avait toujours
quelque chose de ce tempérament révolutionnaire avec lequel elle avait renouvelé le monde précyote par le coup d'état des chapeaux. L'adresse et les ménagements n'étaient point son fort, et l'art de consoler les gens lui était inconnu; mais, lorsqu'elle les aimait, elle se serait fait hacher menu pour les servir. Elle s'approcha d'Elias, et, comme à l'ordinaire, commença par l'embrasser.
Elle avait juré pourtant de le punir àé la faute qu'il avait commise en se montrant , lui , fils de meunier, au miUeu d'un colin-maillard d'avocats , car la farine outrée la poussait à la rigueur. Mais elle connaissait mieux que personne les secrètes vues du politique Baptiste son mari , et tout à coup elle trouva que la farine avait eu tort de se mettre en colère. D'ailleurs, elle ne pouvait tenir contre la tristesse d'Elias ; enfin elle brûlait de lui faire voir que depuis longtemps elle avait deviné son mal , et surtout que, possédant le secret, elle avait été capable de le taire.
» Eh bien ! mon mignon , lui dit-elle , crois-tu donc que je ne le sache point, ^que tu es amouraché? »
Elias n'eut pas mêtne envie de nier ses torts. Il appuya sa tête sur la robuste épaule de sa belle-sœur, et , au milieu des sanglots qui s'échappaient plus librement
de sa poitrine, il lui raconta tout. Cependant il ne paria pas de sa querelle avec le docteur, et ne fit point connaître les armes qu'il avait contre lui , car il les réservait pour sa dernière vengeance ; il n'avoua pas non plus la promesse de partir qu'il avait faite à Lucien , sachant bien qu'un pareil aveu gâterait tout le reste aux yeux d'Irma.
« Ah ! lui dit-elle, le vieux galantin te gêne. Prendre à son âge la place des jeunes gens ! ne devrait-il pas en rougir? Mon pauvre chéri, tu es perdu si je ne m'en mêle point.
— Croyez-vous donc que madame Dufresne ne m'aimera jamais?...
— Je ne suis pas un amoureux , moi , répliqua-t-elle en riant , et je vois clair ; il n'y a qu'à regarder V avocate pour comprendre que jamais elle n'aimera personne assez... assez pour... je m'entendst petit. Ce n'est pas vertu , au moins, c'est fierté; mais enfin le peu qu'elle t'aime , ça te rend heureux, n'est-ce pas ?
— Oui , fit Elias. » j Elle ne répondit plus, et un instant après, soit hasard,
soit préméditation , elle se trouvait devant son miroir, oîi elle s'examinait fort complaisamment.
« Oui dà, reprit-elle , il serait pourtant bien aisé de te
débarrasser du docteur. Bonsoir, mignon ; compte sur moi. »
Elias se i ctira brusquement sur ce dernier mot. — Quoi ! sa belle-sœur aussi l'abandonnait et se moquait de lai ! Dans la première amertume de son cœur, il résolut de ne plus tirer de courage que de lui-même et fit d*héroïques projets. Il décida , par exemple, qu'il visiterait madame Dufresne tous les soirs, jusqu'à ce que de sa propre bouche elle Teût chassé , car il se reprenait encore une fois à douter de sa bienveillance. Il avait voulu se présenter chez elle a'^ milieu du jour, tandis que Claire était au bain, et el e ne Tavait point reçu. Mais le soir, lorsqu'il la revit, Céleste était là avec sa broderie, le docteur avec son livre : il sentit bien que leur présence à tous deux blessait la jeune femme autant que lui-même , et il ne songea plus à lui en vouloir.
Quatre soirées semblables, quatre longues et mornes soirées, se passèrent dans la petite prairie. Elias, dès la première, reconnut qu'il ne s'était pas trompé sur les nouveaux sentiments de Claire à son égard ; l'enfant , d'ailleurs, ne les lui cachait plus. Lorsqu'il arrivait, elle courait à sa mère et se i*etranchait dans ses bras, ou bien elle disparaissait tout à coup et rentrait dans la
maison. Cornélie la suivait d'un œil épouvanté. Vingt fois elle avait voulu lui reprocher son ingratitude envers le jeune homme qui lui avait sauvé la vie, et vingt fois les mots étaient restés sur ses lèvres. Cette instinctive jalousie de sa fille était le seul tourment de sa conscience ; mais il avait suffi pour faire rentrer son rêve dans ces misérables conditions de déchirement et de lutte où se débattent tous les amours auxquels le monde refuse une place. Cependant , lorsqu'elle ne voyait plus Claire, et que ses yeux retombaient sur les deux gardiens qui veillaient auprès d'elle , une rapide colère empourprait ses joues, que les combats intérieurs avaient pâlies , et plus sérieusement que jamais elle méditait la révolte. N'était-ce point grâce à ses imprudences que le docteur était rentré chez elle ? Tout bas elle se demandait ce que lui coûterait une imprudence de plus qui de nouveau l'en ferait sortir.
Elias, de son côté, ne se contenait plus qu'avec peine. 11 avait vingt ans. De folles tentations de provoquer son imperturbable ennemi le saisissaient à la gorge, et il songeait k lui répéter en face, devant madame Dufresne et devant Lucien, ce qu'il savait contre lui; mais il s'arrêtait par crainte encore de dissiper mal à propos sa vengeance. « Je le couvrirais de ridicule, se disait-il,
mais je ne Téloignerais pas. » Et il implorait Lucien. — Celui-ci se taisait et suivait tristement ll'agonie de cette belle chimère rêvée par deux âmes inégalement jieuves, également fermes , et qui s'éteignaient si douloureusement, sans même avoir vécu. Aucun des vrais dangers qui menaçaient Elmire ne lui était inconnu : une lettre à l'adresse de M. Dufresne avait été portée par Céleste ellemême au bureau de poste du bourg voisin , et il le savait. Parfois, en surprenant la même flamme de ressentiment dans l'œil d'Elias et dans celui de la jeune femme, il se demandait avec effroi si l'horrible contrainte qui pesait sur eux ne la pousserait point à quelque violente folie. « Hélas ! se disait-il, on les fera tant souffrir l'un par l'autre qu'on les forcera tous deux à ne jamais s'oublier. »
Et pourtant il n'abandonna pas un seul instant son singulier projet vis-à-vis d'Elias; jamais il ne le quittait sans lui dire : « Encore un jour de passé. »
Elias rentrait chez lui, madame Irma l'attendait.
« Eh bien! lui disait-elle. Toujours, le docteur? Va, mignon , va , je t'aiderai !
Il ne lui répondait plus.
Elmire, après ses muettes colères, avait ses heures d'abattement. Lucien la voyait sans cesse ; elle ne cherchait
iS4 HISTOIRE
pajs à lui cacher sa pensée et n'ignorait pas qu'il la connaissait mieux qu'elle-même; mais elle répugnait instinctivement à lui confesser ce qu'il savait si bien, sentant que de pareils aveux diminuent, plus qu'ils ne soulagent, les cœurs oppressés qui les laissent sortir. En songeant à toutes les traverses de son amour, elle éprouvait parfois une singulière impression de lassitude et de dégoût, et Lucien suivait en elle les progrès de ce funeste détachement de toutes choses, mal terrible et nv rémédiable,. dont sont attaqués trop souvent ceux qui ont aimé sans être heureux. A de certains moments, elle eût vu partir Elias d'un œil sec, mais une heure après eUe eût pleuré.
Cependant Lucien ne s'était point trompé. — Cette volonté d'éloigner le jeune homme se fortifiait en elle; elle avait peur surtout que tant d'humiliations, qu'elle subissait avec lui et en sa présence, ne vinssent plus tard diminuer son souvenir dans ce cœur oîi elle voulait rester comme une pure image. Un jour Lucien la trouva seule, abîmée dans sa rêverie, et il pensa que le moment était venu de lui tout dire.
« Elias , murmura-t-il à son oreille , Elias partira le lendemain de votre retour au Port-Valin. Il croit que c'est vous qui exigez son départ. »
Elle tressailit.
« Quoi! s'écria-t-elle , vous lui avez dit cela? Vous avez bien fait » ajouta-t-elle durement.
Et puis une violente réaction se fit en elle , et y courant au jeune homme , elle lui tendit la main.
« Oui , oui , vous avez eu raison, cent fois raison, reprit-elle. J'ai atteint mon but : désormais la fortune de M. Elias est sauvée ; son éloignement est nécessaire; j'y pensais moi-même, là , quand vous êtes entré. Ah! Lucien , il est peut-être bien tard; que dit-on de moi maintenant à Précy ?
— Votre mari sait tout, répondit-il ; avant-hier mademoiselle Céleste lui a écrit.
— Mon mari ! s'écria-t-elle, que m'importe ! Et qui sait mieux que moi ce que j'ai fait pour l'honneur de M. Dufresne et pour le mien ? Non, je ne permettrai pas qu'il m'accuse. »
Lucien ne répliqua pas ; son silence blessa la jeune femme, qui se sentait d'humeur à prolonger cet entrelien plein d'orages. — Klle alla s'accouder sur le bord de la fenêtre et regarda vaguement le chemin.
« Lucien, que me veut votre père , dit-elle en se redressant tout à coup , à cette heure et avec une lettre à la main ? Je gage qu'elle est de M. Dufresne I C'est
la réponse aux ayertissements de Céleste. Allez, mon ami, et attendez-moi. -— Oh ! ne me regardez pas ainsi, je n*ai pas peur. »
M. Honoré s'approcha d'un pas auquel il cherchait à donner un air incertain ; tout était calculé dans son atti* tude, mais ses sourcils demeuraient impénétrables; sa solennelle visite ne fut d'ailleurs que de cinq minutes. Au fond du cœur, Don Manoel ressentait malgré tout une certaine honte de ses jalouses manœuvres; en sortant de la maison, il passa devant son fils en feignant de ne pas le voir assis sous les arbres. — La jeune femme parut : elle avait aux lèvres le sourire des condamnés.
i( Eh bien ! dit-elle à Lucien, n'avais-je pas bien deviné ? Le docteur devient le messager ordinaire de M. Dufresne, son ami. — Voici la lettre. — En vérité, reprit-elle hardiment, je ne la lirai point.
— Que comptez-vous faire ? s'écria le jeune homme. Il faut qu'Elias parte aujourd'hui, à l'instant même.
— Non, dit-elle d'une voix brève, il partira dans neuf jours comme moi : c'est mon dernier mot. »
Lucien courut à la recherche d'Elias et le rencontra sur la grève, (c Tu vas partir dans une heure ! s'écria-t-il.
— C'est elle qui le veut?..,
— Non, c'est...
— C'est donc ton père? » s'écria Elias. Et il disparut. Lucien essaya de le rejoindre chez lui ; mais il s'était enfermé en compagnie de madame Irma.
Deux heures après, à l'instant même où le docteur, fort de la lettre de M<> Duiresne et sûr de ne pas rencontrer son rival, arrivait sous les coudriers, on venait le quérir en toute hâte de la part de madame Irma Coque* ret. — Elle se disait gravement malade.
TROISIÈIE PARTIE
Quel plaisir Elias ressentit à s'approcher de Toreille de madame Dufresne pour y glisser ces mots : « Le docteur ne viendra pas. » Elmire le regarda doucement, elle le comprenait mal ; mais, à sa mine embarrassée, elle vit bien qu'il ne fallait point l'interroger, car il avait déjà peur d'en avoir trop dit.
Après la dernière lutte qu'elle venait de soutenir, elle était retombée dans cette situation d'esprit oîi les plus pénibles émotions s'alanguissent et s'effacent, où l'on se souvient d'être blessé plutôt qu'on ne souffre de sa blessure. Jamais Cornélie n'éprouvait cette singulière impression de vide et presqxie d'oubli sans qu'un retour fût prochain, tant la jeunesse était vive en elle. Cette fois encore, elle s'abandonna au hasard, qui n'était point las de la servir et lui ménageait une heureuse soirée. Qu'importait la raison qui retenait le docteur chez ma-
dame Irma, pourvu qu'elle fût bopne à l'y retenir, et qu'importait qu'Elias la connût et voulût la cacher ? Mais tel n'était point l'avis de Céleste.
Âssiu'émcnt ce n'était pas une légère faute que Don Manoel , son allié , commet lait en ce moment. Cette absence prolongée devait être taxée pour le moins de maladroite. M. Honoré était médecin un peu, garde-malade point du tout ; or jamais médecin prudent ne compromet son savoir en de trop longues visites, oti le client pourrait s'aviser de discuter les ordonnances, la médecine étant affaire de sentiment, qui ne se discute pas sans péril. Que faisait donc le docteur chez cette endiablée meunière à qui Céleste supposait tout au plus la fièvre quarte, souhaitant d'ailleurs de toute son âme que la fièvre ne la quittât point? Par trois fois la vieille fille, laissant là son interminable broderie, poussa résolument jusque dans la rue du village, et ses yeux alertes essayèrent d'entrer dans la maison d'Irma, qu'on découvrait de loin. Portes et fenêtres étaient closes, et la maison avait l'aimable aspect d'une prison : le docteur était le prisonnier. Céleste alors retournait impatiemment sur le pré. Par trois fois, qu'aperçut-elle en y arrivant ? Elias aux côtés d'Elmire, et Lucien qui, par une monstrueuse complicité, cherchait évidemment à occuper
Claire 1 Elle sentit bien qu'il était urgent de reprendre sa faction, et reprit du même coup son air bénin et sa broderie. Mais Taiguille se mit en révolte et son coton ô'embrouilla. La nuit vint heureusement à son secours. Il était temps qu'Elias partit : elle suffoquait.
Lucien n'était guère plus calme : il s'était surpris plusieurs fois à souhaiter la venue de sou père, et il ne manqua point de laisser à Elias son cruel adieu de tous les soirs.
<( Jeté remercie de m'avertir, lui cria le jeune homme. Ces huit jours qui me restent en vaudront cent. »
Ce mot marquait chez Elias la vrai sagesse des vingt ans. Il se sentait plein d'une aveugle confiance en cet avenir qui se bornait à huit levers de soleil ; il ne doutait point qu'Irma ne réussît dans son singulier projet contre le docteur, car il lui avait livré jusqu'au secret qu'il gardait pour sa dernière arme. Sa joie eût été complète si sa belle-sœur ne lui eût énergiquement interdit de rien révéler de ce complot à Elmire. Il lui semblait pourtant que madame Dufresne y était aussi intéressée que lui-même, et il s'en fallut de bien peu qu'il n'oubliât la défense d'Irma. Lorsqu'il rentra dans sa maison, M. Honoré venait d'en sortir.
Quiconque, connaissant un peu l'âme galante du doc*
leur, l'eût rencontré, ce soir-là, si méditatif et si sombre, aurait été bien surpris de savoir que ce n'était pas du tout k madame Dufresne qu'il pensait. Le matin, comme il reprenait le chemin qui conduisait chez sa nouvelle cliente, Céleste trouva moyen de le rencontrer.
<c Votre meunière, lui demanda-t-elle, est donc bien malade?
— Fort malade, répliqua-t-il sèchement. » Et il passa.
Cependant on apprit le soir même que dans la journée il avait visité deux fois la reine des moulins. Au coucher du soleil, il apparut un instant sur le petit pré, s'inclina devant madame Dufresne sans mot dire, oublia de souhaiter le bonsoir à Céleste, et, en saluant Elias, lui sourit d'un air familier; puis il se retira. La vieille fille, le lendemain, ne put le joindre; mais elle sut encore le nombre de ses visites à la meunière : ce jour-là il en avait fait trois. Ce n'était plus un secret pourtant qu'irma n'avait jamais été malade. Elle avait passé l'après-midi tout entier sur la plage, au grand soleil, et en rentrant elle avait diné à la précyote, c'est-à-dire de six plats au moins, tandis que le docteur, au contraire, et Céleste en était bien sûre, n'avait pas même songé à diner.
Un terrible soupçon se gUssa tout à coup dans le bon
petit cœur de mademoiselle Diifresne. Elle songeait an changement d'attitude qu'elle avait observé depuis deux jours dans sa belle-sœur et dans Elias, à la hardiesse singulière peinte sur tous les traits du jeune homme, à la douce humeur répandue sur le visage de Cornélie, et tout cela ne la rassurait point Tous deux évidemment en savaient bien plus long qu'elle sur les absences du docteur. A cet instanl-là même, et comme pour cx)nfirmer ses visées chagrines, le jeune Coqueret se montra sous les coudriers une heure plus tôt que d'ordinaire, et madame Dufresne sortit de sa maison dans une de ces demi-toilettes auxquelles sa grande beauté donnait l'air d'un ajustement royal. Lucien la suivait avec Claire. On allait à la promenade ; on avait pris rendez- vous la veille,
sans doute pendant que Céleste épiait le docteur sur le chemin. Mademoiselle Dufresne ne pouvait retenir les promeneurs ; elle courut se poster devant la maison de son complice. « Il faudra qu'il rentre! » se dit-elle.
La soirée s'écoula ; le ciel était sans étoiles, la nier gémissait avec un terrible bruit, et au milieu de l'obscurité qui l'enveloppa peu à peu, prêtant à tous les objets des formes inconnues, Céleste se mourait de peur; mais elle avait juré de tenir bon, et tous les fantômes de l'air, auxquels elle croyait du fond de son cœur, nel'au-
raient pas mise en fuite. Des pas s'approchèrent, c'étaient ceux de Lucien : elle se cacha vivement, et le jeune homme disparut dans la maison ; deux heures encore se passèrent. Loin de se lasser de cette longue attente, Céleste ne souhaitait plus que d'attendre jusqu'au matin, afin d'avoir de quoi mieux confondre celui qu'elle ne voulait plus nommer son ami ni l'ami des siens. Mais d'autres pas retentirent tout à coup sur les galets de la rae : cette foit c'était bien le docteur. Elle bondit vers lui.
«C'est moi! ui ria-t-elle; oui. Monsieur, c'est moi.
— Voilà bien ce dont je suis émerveillé, répliqua-l-il de sa belle voix. Eh quoi ! vous ici, à celte heure, ma bonne demoiselle ? C'est qu'assurément Clairette a la fièvre.
— Il s'agit bien de ma nièce, répliqua la vieille fille outrée. Demain, me laisserez-vous seule encore à veiller sur les folies de madame Dufresne? Ah ! ah ! nos conventions. Monsieur Honoré, vous les avez oubliées bien vite!
— Dieu me garde d'oublier un seul mstant les choses que vous dites, répartit don Manoel en souriant. Vous m'aviez, je crois, demandé mon aide pour éloigner le petit Elias de notre Elmire. Mais, chère demoiselle
n'exagére&vous pas un peu les témérités de cet enfant? En vérité, oui, vous les exagérez un peu; là, disons-le entre nous, sa présence est sans dailger.
— Et madame sa belle-sœur ne veut point qu'on Téloigne, murmura mademoiselle Durresne.
Le docteur ne parut pas Tavoir entendue, tt D'ailleurs, continua-t-il, il ne faut pas chagriner Elmire. De retour à Précy, ils ne se verront plus.
— Voilà donc tout le souci que vous prenez de Thonneur de mon frère, s'écria Céleste en se redressant. Hé ! Monsieur Honoré, je vous admire, et je vous dirai tout ce que j'ai sur le cœur, oui, je vous le dirai. Jésus! il a fallu que je fusse bien folle pour ne point me méfier d'un homme qui tourne comme une girouette au vent de tous les cotillons. Croyez-vous que je ne sache point pourquoi vous avez été, pendant douze ans, l'ami de mon frère et de toute la rue Saint-Lude ? Les beaux yeux d'Elmireî Ses beaux yeux, ses yeux de Romaine, comme vous dites ; n'est-ce point cela ? Et maintenant, il a suffi du regard d'une meunière pour vous enchaîner à la farine. Madame Irma était malade, fort malade ! C'est bien plutôt vous qui l'êtes. Monsieur Honoré. A quoi donc vous sert votre belle finesse, si vous ne voyez point que toutes les coquetteries de la meunière sont
choses mijotées avec ce petit que vous méprisez et qui se moque de vous? Hé ! Monsieur, voici que j'ai le cœur plus libre; allez, allez, àprésent on se jouera de vous : pour moi, je qu|J,te Port-Valin dès le petit jour. En vérité, je vais de ce pas rendre compte à mon frère des sottises de sa femme et de la force de votre amitié. Vous ne me répondez pas? Amoureux d'une meunière... Âh ! ah! la Montagne aura de vos nouvelles; mais il vous restera la farine. Votre servante, Monsieur Honoré. »
Don Manoel écumait de rage. La longue invective de la dévote et le trait final surtout l'avaient frappé au cœur. Ce n'était pas un vrai fourbe, car, pour l'être jusqu'au bout, il ne faut plus avoir ni emportement ni fierté.
a Allez dire aux avocats que je me suis toujours moqué d'eux! » cria-t-il à Céleste, qui tenait à honneur de ne 6*éloigner qu'à petits pas.
La 'dévote, à ces mots, crut entendre la voix même de Satan hurler derrière elle, et soudain, reprise d'une folle terreur, elle courut jusqu'à sa maison. Le matin, comme Elmire était encore plongée dans le demi-sommeil, et qu'un rêve lui retraçait l'heureuse promenade de la veille avec Elias , le long de la côte embrumée , elle crut entendre le voiturin de Précy qui s'arrêtait sous sa fenêtre. Elle y courut moitié nue. Céleste, accompagnée de
sa servante, faisait charger ses malles sur le voitarin. Plus forte que la femme de Loth au sortir des villes maudites, elle monta sans se retourner dans la boîte roulante. I.e postillon fit claquer son fouet; les deux bêtes étiques s'ébranlèrent, et tout fut dit. Cornélie, dans sa stupeur, n'avait pas articulé un seul mot. Lorsque le voiturin eut disparu au coude de la route, elle se fit habiller précipitamment et envoya quérir Lucien.
En recevant ce message, Lucien voulut d'abord vaincre sa tristesse, mais il ne put retenir une larme qtii roula sur la feuille blanche oîi il écrivait sa réponse en quelques mots. — Cette réponse, pourtant, il eut le courage de la faire, et sa main ne brisa pas la plume lorsqu'il en vint à dire à Cornélie que , tout le temps qu'elle resterait au Port-Valin, il ne saurait plus la voir ; il s'en tint là, car il ne voulait point lui demander de chasser Éliâs. — Lorsqu'il eut accompli cette tâche douloureuse qu'il regardait comme un devoir, il se rendit d'un pas ferme chez les Coqueret. Irma, qui était bonne au fond et qui l'aimait, raccueillit fort gracieusement, car elle ne soupçonnait pas même qu'elle fût coupable envers lui ; mais il ne prit point garde à son empressement. « Je viens voir Elias », lui dit-il.
« Elias , continua-t-il lorsque la meunière Te^it laissé seule avec le jeune homme, que n'ai-je point fait pour toi I Un instant, il est vrai, je t'ai abandonné. C'est qu'alors il était au-dessus de mes forces de te servir. Mais ne suis-je pas revenu ? Ne t'ai-je pas consolé quand tu désespérais, et, malgré le cri de ma conscience, en dépit de toute sagesse, ne t'ai-je point amené devant madame Dufresne?... Oh! je veux croire que tu as sauvé sa tille ; mais un si grand service n'aurait pas suffi à te faire entrer chez elle si je n'avais eu la faiblesse
de te prendre par la main Tout cela ne le touche
qu'à demi, mon pauvre enfant ; lu as le bel égoïsme des amoureux, et tu ne comprends pas les affreuses angoisses de mon sacrifice. — Eh bien ! sache donc tout : moi aussi j'aime madame Dufresne.
— Non, s'écria Elias, non ! cela ne peut être vrai. Tu ne l'aimes pas, j'en juge par moi-même. Moi, je t'aurais vu mourir plutôt que de te mener près d'elle.
— C'est que tu es jeune, c'est que tes vingt ans ne sont pas un mensonge, et que tu sais bien qu'on peut t'aimer. Que devrait m'importer à moi qu'on en aimât un autre, continua-t-il amèrement, puisqu'on ne m'aimera jamais? Laissons cela d'ailleurs. Elias, reconnaîs-tu que Lucien Honoré n'est point un ami ordinaire ? Réponds
maintenant. — J'ai sacrifié mon cœnr aux désirs du tien. Comment m'as-ta récompensé?
— Que veux-tu dire ?
— En te jouant de mon père, de concert avec ta bellesœur, reprit Lucien d'une voix éclatante. Le hasard m'a fait entendre celte nuit... mais avais-je besoin de cela ? Depuis avant-hier, j'avais tout deviné. .Madame Irma, te dis-je, a attiré mon père ehez elle. Dans quel dessein ?
-- Lucien, balbutia Elias, crois-tu donc que ma bellesœur ne soit pas une honnête femme?
— C'est parce qu'elle l'est que mon père, en sera plus ridicule, répliqua durement celui-ci. Depuis douze ans, il avait pris parti dans la ville ; il y était respecté de tous, même de ceux qui le haïssaient. Demain il n'aura plus ni amis ni ennemis, mais des railleurs, parce qu'il a plu à une honnête femme, Elias, par faiblesse pour toi, dé le bafouer. Ne vois-tu pas que tu m'as trahi ?
— Ah ! murmura Elias , dans toute cette affaire je n'avais pas songé à toi. • *
— Adieu donc ! » fit Lucien.
Mais, comme il allait se retirer, l'amour se retrouva
tout à coup plus fort en lui que le respect filial et lui fit oublier tout ce qu'il venait de dire.
« Elias, repriWl, en tenant ta promesse de partir, tu peux tout réparer, et je te pardonne.
— Dis plutôt que tu te venges ! s'écria Elias. Que rfexiges-tu, comme avant-hier, que je parte à Tinstant même ?
— Non, je ne me venge pas, répliqua Lucien en sortant. Au contraire, je te sers encore en renonçant à retourner chez madame Dufresne jusqu'à ce qu'elle ait quitté le Port-Valin. Je ne la verrai plus, puisqu'il faudrait te voir auprès d'elle. Pour toi, prends donc les cinq jours qui te restaient d'après notre traité : je te les donne. »
Trop sûr désormais de ne rencontrer auprès de Cornélie ni témoins jaloux ni gardiens, Elias aurait dû courir aussitôt chez elle , et pourtant il n'eut pas même la pensée de la voir avant Theure où elle descendait sur le pré. Ils ne pouvaient plus s'aborder sans qu'il fût ques* tioû entre eux des tristes choses qui les frappaient l'un par l'autre ; la liberté même les surprenait comme un
coup de foudre , et ils s'aimaient trop vivement pour que ce bien si nouveau et si douloureusement conquis ne leur fit pas peur à tous deux. Mais cette peur^ qui n'était chez le jeune homme qu'un vif sentiment de son inexpérience , avait en Cornélie une source autrement amère. Les événements de la matinée venaient encore une fois d'ébranler ce tranquille courage , qu'en dépit de toutes résistances elle avait résolu de mettre au service d'un rêve dont elle voulait faire sa vie : de quelque côté qu'elle se tournât , elle n'apercevait plus enfin que des sujets d'alarmes. Céleste n'était partie que pour l'accuser auprès de son mari ; mais c'était devant elle-même que l'accusait Lucien en demeurant au Port-Valin sans la voir. La jeune femme n'ignorait plus dans quel piège le docteur, sqn ancien Argus, était tombé, et la lettre de Lucien lui donnait le nœud de la comédie qui se jouait chez la meunière. Mais ce billet, si discrète que fût la plainte dont il était rempli, se terminait par une réticence qui blessait cruellement Ëlmire. Eh quoi I Lucien se joignait ouvertement à ses ennemis pour la forcer à chasser Elias ! Parce qu'il ne voulait plus rencontrer le jeune homme auprès d'elle , l'ingrat renonçait à la voir, quand il savait si bien qu'elle passait seule toutes les heures de la journée. Etait-il sincère ? Était-ce bien l'hoD-
neur filial et le devoir qui le faisaient agir? Ne saisissaitil pas plutôt Foccasion de rejeter une amitié qui n'avait plus que des périls ? Dans la mortelle inquiétude oîi la fuite de Céleste l'avait jetée, Cornélie, en face de ce nouvel abandon, ne pouvait être juste. Elle apprenait à connaître une à une toutes les douleurs des amours condamnées , et la plus poignante de toutes, Tisolement , l'accablait la première.
Claire, s'écria-t-elle , voulez-vous que nous retournions toutes deux à Précy ?
— Et Lucien? dit l'enfant*
— Lucien , répliqua-t-elle, il ne nous aime plus. » Ce projet de départ ne fut qu'un éclair. C'est qu'El-
mire sentait trop bien que sa faible sagesse restait sans appui, c'est qu'elle s'épouvantait to^t bas de demeurer seule à se défendre contre les ivresses et les surprises de son cœur. Elias allait venir.
Lorsqu'ils se rejoignirent sur le pré, une vive rougeur couvrit en même temps leurs deux visages , et la même pensée arrêta leé mots sur leurs lèvres : ils étaient seuls pour la première fois. Un tremblement convulsif agitait Elmire, et elle ne songea d'abord qu'à examiner l'attitude de Claire, qui était devenue son seul juge. Elle s'assit pourtant sous les coudriers; mais , avant tout, elle
attira sa fille entre ses bras ; puis , voyant Tenfant déterminée à garder la douce place qu'elle lui avait faite, elle se sentit plus forte et plus calme ; elle se mit à causer, mais à demi-voix , quoique ne disant rien que tout le village ne pût entendre. Elias la regardait avec inquiétude; il s'attendait à causer d'amour, et Cornélie ne lui parlait que de son avenir, de la carrière qu'il allait suivre, du succès et des obstacles qu'il y rencontrerait, tous thèmes d'usage et vieux comme le monde, qui devaient d'ailleurs s'épuiser en un soir. Cependant il lui suffisait d'être bercé par le son de sa voix , et bientôt il se prit à l'écouter avec ivresse. C'était la première fois qu'il entendait parler raison sans avoir envie d'y contredire, car il n'est tel prêcheur qu'une femme aimée pour un fou de vingt ans. Mais cette ivresse tomba quand la jeune femme en vint à lui rappeler son prochain départ.
i< Ah ! s'écria-t-il , vous le voulez donc; il faut que je quitte Précy, oîi vous resterez, Madame...»
Elle l'interrompit, et, d'un signe, lui montra Claire qui prêtait l'oreille.
i\ Oui , dit-elle , il le faut. »
A son tour elle s'était levée, annonçant ainsi son intention de le congédier avant l'heure ordinaire, avant que la nuit tombât.
« Au moins^ lui dit-il lotit bas, puisqull me reste si peu de temps à vous voir, me permetlrez-vous de revenir demain pendant le jour? »
Glaire s'était glissée entre eux. Elle entendit la demande d'Elias, et, comme il s'était rapproché de sa mère, et qu'il étendait sa main vers la main de la jeune femme, elle la saisit au passage et la pinça jusqu'au sang.
« Non, Monsieur, lui dit vivement Elmire , vous viendrez le soir, comme toujours. »
Le lendemain, le premier mot d'Elias, en Tabordant, fut précisément celui que la veille il lui avait laissé pour adieu. Ce fut avec un accent moins ferme qu'elle lui réc pondit comme la jveille : « Il faut partir. » Cette journée s'était traînée pour elle dans d'insupportables angoisses. Claire demandait Lucien. Vingt fois Cornélie avait été prête à oublier cette vaine fierté, qui était celle de son amour et de son cœur bien plus que de son caractère ; vingt fois elle avait pris la détermination d'écrire à Fami qui l'abandonnait. En revoyant Elias, elle s'applaudit de n'avoir point cédé à ces conseils de la raison, qu'il n'était plus temps de suivre. Un soir avait suffi pour user toutes les causeries vides, tous les propos indifférents, et il ne leur restait plus à tous deux
qu'à se taire comme autrefois , quand ils avaient des gardiens. Comélie comprit que ce long silence entretenait chez le jeune homme une folle exaltation dont elle ne pourrait toujours prévenir l'éclat. Dans ces vagues entretiens, dans ces demi-combats, ces deux cœurs oppressés dépensaient autant d'ardeur que d'autres en dépensent dans le tumulte d'une passion heureuse. Parfois la pensée d'une séparation prochaine accablait Elias; d'autres fois, la beauté d'Ëlmire, l'isolement où ils vivaient , n'ayant entre eux qu'un enfant , le ramenaient à tant de joie et de hardiesse que tout à coup il se croyait assez fort pour tomber à ses pieds. Puis il s'arrêtait, sentant bien que l'aveu qu'il pourrait faire expirerait encore sur ses lèvres. Cet aveu , Comélie ne désirait pas l'entendre ; elle savait assez bien que le jeune homme l'aimait. Lorsqu'elle voyait passer dans ses yeux de semblables éclairs, elle se levait et marchait d'un pas rapide jusqu'au bout de ce petit pré , théâtre de ses premiers doutes et de ses premiers plaisirs, et dont ses imprudences lui avaient fait une prison.
Elle n'osait, en effet, se montrer dans le village, oti des rires insultants l'avaient une fois accueillie. Il n'était plus en son pouvoir d'enti^aîner Elias à quelque lointaine promenade dont le mouvement aurait trompé cette fièvre
DTNE JOLIE FEMME. 175
que chaque soirée rendait plus dangereuse, et qu'elle redoutait sans vouloir pourtant Téteindre. Leur adieu , ce soir-là, fut triste, et le jeune homme, en la quittant, ne pnt encore lui prendre la main : Claire était auprès d'eux, les couvrant de ce regard terne et froid particulier aux enfants jaloux, et qui fait glisser sur leurs fronts roses comme une ombre de vieillesse. Malgré lui , Elias se prenait chaque jour à haïr plus fort cet impitoyable témoin de onze ans , qui , instinctivement , défendait sa mère. Inquiet ^ irrité, il courut s'enfermer chez lui, refusant de voir Irma, dont les questions lui faisaient peur. Il lui semblait que F univers entier devait le croire heureux , et, si mécontent qu'il fût de lui-même, il sentait en effet ce besoin de silence, le plus impérieux besoin du bonhe^ir. Mais il n'oubliait pas que deux jours étaient écoulés, et il croyait entendre derrière lui la voix de Lucien lui crier : « 11 ne t'en reste plus que trois. »
Madame Coqueret n'avait garde non plus d'oublier que la saison des bains allait finir : elle célébrait son prochain départ , et il y avait fête dans la maison. Les plus importants d'entre les meuniers qui se trouvaient au Port- VaUn étaient assis autour d'un festin magnifique, que Baptiste avait envoyé de Précy ; on buvait à la santé du docteur Honoré , l'illustre transfuge, qui, tenant à table
la place d'honneur, ne tarissait point en verts propos sur les avocats. Assise en face de lui , la belle Irma l'encourageait et lui sei*vait à la fois le vin et la réplique. Le lendemain, la nouvelle de cette audacieuse conversion réveiUa doucement Cornélie. Elle ne songea pas même à Lucien , qu'un pareil éclat devait désespérer. Le docteur brûlait ses vaisseaux ; il ne pouvait plus compter qu'à son retour dans la ville un seul avocat le saluât I Elle comprit seulement qu'elle trouverait auprès de M. Dufresne un ennemi de moins. Elle n'avait point laissé voir à Elias qu'elle connût le hardi moyen qu'il avait accepté pour se rapprocher d'elle , bien qu'elle lui attribuât tout l'honneur de l'avoir inventé ; peu s'en fallait même qu'au fond de son âme elle ne regardât ce tour de meunier comme une pieuse fourberie, car elle lui devait cette liberté si chère et si vaine dont elle ne savait ni ne voulait user, et qui pouvait la perdre, mais qu'elle adorait, malgré ses périls.
Ce n'était pas d'ailleurs sans une vive émotion qu'elle envisageait le moment oti , rentrant dans la maison con-^ jugale , elle allait se retrouver en face de son mari, car elle attendait de lui quelque grotesque colère , et sentait bien qu'au fond cette colère serait juste. Mais elle était sûre du moins de n'avoir pas à redouter les insinuations
da docteur ; et quant aux perfides commérages de Céleste , elle s'imagina qu'elle les combattrait sans peine , la dévote, en réalité, ne pouvant rien sur l'esprit de son frère. Ainsi fortifiée contre un avenir qu'elle avait cru mille fois plus menaçant, et dont trois jours seulement la séparaient, la jeune femme se laissait gagner peu à peu par une pensée qui se cachait depuis longtemps au fond d^ son cœur, mais qu'elle avait si bien étouffée jusqu'alors, qu'elle l'y croyait morte. Certes, elle n'espérait point d'amener Elias jusque dans sa noire maison de la rue Saint-Lude. Elle n'y songeait pas, elle ne l'aurait point voulu ; mais il pouvait du moins demeurer dans la ville. Singulier accommodement avec elle-même , que la veille encore elle eût repoussé ! Comme elle le méditait, on lui remit une lettre de Précy : elle était de M. Dufrcsne.
Il lui enjoignait de partir sur-le-champ et de venir lui rendre compte de sa conduite. L'avocat abordait ainsi le langage sévère et s'en servait haut la main : c'étaient là ses termes. Cornélie froissa la lettre avec colère : encore cette obsession blessante I encore un coup dirigé par Céleste, et qui lui montrait qu'elle avait tort de ne pas la craindre. En vérité, n'avait-elle pasperdn tout droit d'obéir? Etait-elle libre de retourner à Précy avant l'heure
marquée ? Son devoir envers son mari le lui commandait sans doute; mais c'étaient aussi des devoirs qu'elle avait envers Elias, et ils lui commandaient de rester. Elle en avait pris l'engagement en permettant au jeune bomme d'être heureux encore trois jours : c'eût été le trahir que de s'éloigner plus tôt. Une seconde lecture de cette lettre, dont la concision lui semblait un outrage, la remplit d'indignation. En face du soupçon, comme toujours, elle se trouva pure. Que craignait M. Dufresne, ou plutôt que croyait-il donc ?
Ce qu'il craignait , peut-être l'eùt-elle mieux compris si , en ce moment, elle avait pu voir Elias errant sur la falaise, les yeux chargés de pleurs, retenant de ses deux mains, dans sa poitrine, son cœur, qui semblait devoir la briser. Pour elle, tremblant que de nouveaux obstacles ne vinssent abréger ces trois jours de bonheur qu'elle s'était donnés , ne voulant pas s'avouer qu'elle était vaincue, et que la réalité l'emportait enfin §ur le rêve, elle sentait pourtant chaque heure ajouter à sa tristesse. Claire remplissait la maison de ses plaintes, demandant à revoir Lucien ou a partir. Le soir, elle ne regarda pas même Elias à son arrivée. Les larmes avaient fatigué ses yeux trop clairvoyants jusqu'alors, et elle s'endormit sur les genoux de sa mère. C'était une adinir
rable soirée de juillet ; Tombre ne descendait qu'à regret sur la terre pénétrée des chauds rayons du couchant; la mer se traînait doucement et presque sans bruit sur les grèves , et chaque vague se couronnait d'une flamme rapide qui s'étendait au large comme une immense nappe d'argent. Cette mer en feu , le ciel sans nuage et les perfides enchantements qui précédaient cette nuit d'été, tout conspirait contre Elmire. Elias lui saisit la main , elle ne la retira pas. Lentement il y posa les lèvres. Elle s'enfuit, emportant sa fille, qui ne s'éveilla point. Une affreuse pensée traversa l'esprit de la jeune femme. Le sommeil de Claire n'avait jamais été si lourd : depuis le commencement de la soirée, peut-être feignaitrelle de dormir !
Le malin, Cornélie trouva sur le bord de sa fenêtre ces mots tracés avec de la craie : « Qu'on vous voie sur la falaise ; mieux vaut sortir que rester. » Le sens de ce avis énigmatique la fit rougir : c'était Lucien qui le lui donnait. Il veillait donc encore sur elle. Mais non ! Conjme tout le monde, il la soupçonnait. Tout était devenu pour
Cornélie un sujet de méfiance ou d'alarme. Lucien n'ignorait pas qu'elle était innocente du piège où son père était tombé ; s'il l'aimait toujours, pourquoi s'obstinaitil à jouer contre elle la comédie du ressentiment? Pourquoi mettail^il tant de soin à se cacher pendant le jour, s'il passait les nuits à faire sentinelle au pied de sa mai^ son?
Ce n'était pas la nuit pourtant que Lucien se traînait jusque sous la fenêtre de la jeune femme, car il aurait craint d'y rencontrer Élia&; il y venait avec l'aube î quand il supposait que le jeune homme avait quitté le trop commode abri des coudriers. Le silence et la sécurité de cette heure matinale lai avaient inspiré la pensée d'envoyer à Cornélie ce suprême avertissement. H savait que, tout d'abord, elle en serait offensée, mais qu'elle reviendrait bientôt à plus de justice ; il la connaissait bien. En réfléchissant à ce conseil si bizarrement donné, elle en comprit la tendre sagesse, et cependant n'osa le suivre : car, si elle ne voulait pas se montrer dans le village avec Elias, elle voulait encore moins risquer de perdre sa visité en sortant sans lui. Elias la trouva, comme à l'ordinaire , prête à demeurer sur le pré, se disant^ tout bas pour se rassurer contre elle<4nême :
DTNE JOLIE FiBMME. 181
« Il n'y a plus que deux jours. »
Mais elle était seule, et, voyant Elias , elle appela sa fille : Claire s'était échappée de la maison. On Tavait vue se diriger en courant a toutes jambes vers la cabane qu'habitaient le docteur et Lucien, et les cris des servantes ne l'avaient pas arrêtée. I] arrivait enfin ce que Cornélie s'était tant efforcée de prévenir en retenant jusqu'alors l'enfant auprès d'elle. Lucien ne saurait point résister aux prières de sa petite amie ; d'un mot, Claire allait le persuader et le ramener triomphalement par la main.
« Vous allez revoir votre ami », dit la jeune femme à Elias.
Le dépit l'emporta sur la timidité ordinaire du jeune homme.
« Pour la première fois, nous nous trouvions seuls, s'écria-t-il ; je n'avais plus que deux jours , vous me les avez enviés !
— Ce n'est pas ma faute, balbutia Cornélie, si Lucien revient chez moi... mais si, interrompit-elle tout à coup, c'est moi-même qui l'ai voulu, c'était mon désir. En
allant chercher Lucien , Claire n'a fait que me deviner. »
Il était trop tard pour effacer chez Elias l'impression
'de son premier mot. Rien ne pouvait mieux l'enhardir
qu'un pareil retour et un si vain mensonge, qui lui prou-
valent à quel point la jeune femme était troublée. L'instinct du cœur lui dicta ce qu'il lui restait à dire. Il se rapprocha d'elle.
« C'est donc dans deiix jours? murmura-t-il.
— Oui, lui répliqua-t-elle d'une voix étouCfée.
— Partir ! s'écria impétueusement Elias. Et que vous importe que je reste à Précy? Je ne chercherai pais à vous voir, je me cacherai, s'il le faut, pour penser à vous, et je ne sortirai que la nuit pour passer sous votre fenêtre ; mais je ferai si bien que ma belle- sœur Irma renverra le docteur, qu'elle amuse seulement pour l'éloigner de nous, et Lucien alors se réconciliera sans peine avec moi. Il vous verra, lui, et chaque jour il viendra me parler de vous.
— Voilà un beau roman, monsieur Elias, interrompitelle avec un triste sourire. Mais, dites- moi, pourquoi vous cacheriez-vous? Si Précy n'était pas divisé partant de querelles , et que vous pussiez y rester, alors je serais heureuse de vous voir. Soyez donc sage. 11 faut partir; oui, oui, il le faut; d'ailleurs, vous l'aveï promis.
— A qui? à Lucien? 11 est donc bien vrai qu'il me demandait cette promesse en votre nom? Mon Dieu! tout le monde me hait ici , jusqu'à Claire. J'avais cru que
VOUS seule... Vous m'aviez si bien défeodu un soir, au colin-maillard. Peut-être ne vouS' en souvenez- vous plus?
— Je m'en souviens, fit-elle.
— Et rheure que j'ai passée là , à cette même place où nons sommes, après le départ de vos amis , vous en souvenez-vous ? continua-t-il. Et notre promenade sur la falaise, seuls avec Lucien et votre fille ? ,
— Oui, murmura Corfaélie.
— Eh bien ! demanda-t-il tout bas , vous souvenezvoos aussi de la source?
— Taisez-vous ! s'écria-t-elle. Je me souviens surtout du jour où vous avez arraché ma fille à la vague qui Tentrsdnait. Voilà ma dette envers vous, Elias.
— Si c'est une dette, répliqua-t-il d'une voix dure, l'acquitter est juste. Pourquoi me chassez-vous?
— Moi, vous chasser ! s'écria-t-elle, moi qui plutôt ! . . . Mais en vérité, vous alliez me faire perdre la raison. Je ne vous chasse pas, Monsieur, je vous conjure seulement de quitter Précy sans même y passer un jour; ne vous défendez pas, car je l'exige, je le veux. Partez, Elias, il y va de tout votre avenir...
— Je n'ai pas d'autre avenir que de vous voir...
— Eh«bien I lui dit-elle rapidement , il y va de mon
repos. Sachez-le donc , à cause de vous on m'accuse I Ces amis contre qui je vous ai défendu ne parlent plus là-bas que de mes imprudences; ma^belle-sœur n'est retournée à Précy que pour armer mon mari contre moi. Ne vous en ai-je point assez dit ?
— Ah! fit-il en se penchant vers^ elle, ils savent bien pourtant qu'ils mentent et que vous ne m'aimez pas.
— Relevez-vous , s'écriart-elle.
— Quand je vous dis que je vous aime, reprit-il d'une voix convulsive, ne me croyez-vous pas? Ne m'avez-! vous donc pas vu à Précy, sous votre balcon ! Depuis un an vous étiez ma seule pensée, et, quand je vous avais j rencontrée par hasard dans les rues de la ville, j'allais i m' enfermer pendant tout le reste du jour pour être heu- i reux à ma guise. C'est parce que j'ai su que vous veniez ; au Port-Valin que j'ai consenti à y venir. Pour me rapprocher de vous, j'ai soufiert toutes les insultes, j'ai offensé Lucien, et rien de tout cela ne m'a coûté. Maintenant, il faut partir; vous le voulez, et, puisqu'il y va de ■ votre repos, je n'ai plus qu*à vous obéir. Mais si vous aviez plus de confiance en moi ! Je sais bien que je n'ai que vingt ans...
— Oui, oui, murmura-t-elle, oui, Elias, vous êtes trop jeune.
— Laissez-moi croire que vous m'aimeriez si j'avais dix ans de plus! » s'écria-t-il,
La voix de Claire résonna sur la route. L'enfant accoulait, entraînant Lucien après elle : Elias eut à peine le temps de se relever. Cornélie voulut aller au-devant de sa fille, mais elle ne put faire un seul pas. « J'arrive une heure trop tard » , se dit Lucien en les regardant tous deux.
« Clairette, ajouta-t-il, c'était hier soir qu'il fallait venir me chercher. »
Il recueillit pourtant toutes ses forces, et s'avança tendant une main à Elias, l'autre à Cornélie. Devant ce salut amical auquel il ne s'attendait point, Elias involontairement recula; Elmire laissa prendre sa belle main, qui avait en ce moment le froid du marbre, et ses yeux troublés se fixèrent lentement sur Lucien. Une fois il l'avait vue ainsi, muette, in^^ensible et glacée : c'était le jour de sa rencontre avec Elias à la source de Kérouêt. Mais il connaissait maintenant un cruel moyen de rappeler en elle la vie et la raison. « Claire vous regarde », lui dit-il tout bas.
Puis, se retournant vers Elias, il lui prit le bras et le conduisit jusqu'au bout du pré.
« Je ne viens pas ici pour troubler ton bonheur, lui dit-il, veux-tu que je me retire?
— Non! s'écria brusquement Elias, non ! reste. » Cornélie souriait lorsqu'ils revinrent auprès d'elle. Sa
fille lui expliquait par quels prodiges de finesse, pai: quels arguments sans réplique, elle avait contraint son bon ami à se défâcher et à la suivre : la jeune femme feignit d'être charmée du retour de Lucien, mais que la feinte était mal faite ! En lui reprochant son absence, elle sentit qu'elle ne pourrait point donner à ces reproches le ton de la sincérité et s'arrêta.
« Elle ne m'accepte pas comme un secours, pensa Lucien. Je suis puni de ma faiblesse. Je croyais être arrivé trop tard, et je suis venu trop tôt. Peut-être n'avait^elle point encore entendu tout ce qu'elle voulait entendre : Elias n'a pas tout dit. )>
Cornélie retombait peu à peu dans ce cruel état d'angoisses d'où l'avertissement de Lucien l'avait fait sortir. Derrière elle, sombre et impatient, Elias rêvait à leur entretien interrompu : elle savait trop bien à quoi il rêvait. Tout à coup, tandis que Lucien paraissait occupé de Claire, elle entendit à son oreille ces quatre mots qui la remplirent d'une véritable terreur :
a Ce soir, sur le pré; laissez- moi vous voir
seule.
— Monsieur Elias, murmura-t-elle.
— Alors, s'écria-t-il, je ne partirai pas. »
Claire entendit ce dernier mot. L'enfant courut à sa mère.
« Il partira, n'est-ce pas? lui dit-elle à demi-voix.
— Oui, oui! balbutia Cornélie.
— Ah ! reprit Tenfant, papa avait bien raison de ne pas Taimer. »
La nuit s'avançait; une lumière blanche et tremblante projetée par la lune qui s'abaissait à l'orient, s'étendait conmie un voile de mariée sur la petite prairie, lorsqu'Élias y arriva. 11 en fit le tour à pas lents : elle était déserte; il s'arrêta au pied de la maison, mais elle était close. Tout à coup le jeune homme crut apercevoir une forme blanche, immobile, sous les coudriers, et il y courut. Ce n'était qu'une image trompeuse produite par le jeu de la lumière au travers des branches, et il retourna, le cœur serré, vers la maison. Était-ce illusion/ encore? Se laissait-il égarer une seconde fois par la folle vivacité de son désir? Ei) appuyant son oreille contre les volets trop bien fermés qui défendaient la chambre d'Ëlmire, il crut entendre comme le frôlement d'une robe et le bruit d'une respiration pressée. Sa main, prête à frapper un coup sur le bord de la croisée, retomba d'ell(îmême; mais ce fut en vain qu'il écouta, le bruit avait
cessé. Alors il revint s'asseoir sur le tronc d'un coudrier, et là, regardant cette fenêtre muette, se disant qu'il ne reverrait plus Elmire qu'accompagnée de sa fille et de Lucien, que le surlendemain il devait partir, et que la dernière heure de son amour avait sonné , il éclata en sanglots.
Il ne savait pas que derrière ïes volets, debout, l'œil fixé à une fente du bois, Elmire l'avait suivi pas à pas sur la prairie et qu'elle assistait à son désespoir. C'était bien le frôlement de sa robe et le bruit précipité de son haleine que, pendant une seconde, il avait cru saisir, et Cornélie à ce moment s'était rejetée dans la chambre; mais une curiosité invincible l'avait ramenée à la fenêtre. Elle était là depuis une heure ; elle avait d'abord attendu le jeune homme, impatiente de voir s'il se souviendrait de la folle prière qu'il lui avait laissée pour adieu, et maintenant elle n'était point blessée qu'il s'en fût souvenu. Ce brusque changement, ce passage impétueux de la timidité à l'audace , qu'elle prévoyait en lui depuis la retraite de Lucien, ne lui inspirait plus la même frayeur. La force naïve de cette passion qu'il avait si longtemps contenue témoignait de la future énergie de son âme. « S'il reste voué aux afiections nobles et vraies, se disait-elle, cet enfant sera un homme. »
Ce dernier mot dans sa bouche avait un sens amer. Qui allait désormais veiller sur Elias? à qui le soin de le prémunir contre les dangers vulgaires de la vie? à qui la destinée gardait-elle la joie de Vaimer et de le défendre? Ce n'était pas à elle, qui dès le lendemain cesserait de le voir. Cette douce tutelle, elle avait osé la rêver un instant, et iln'était pas jusqu'à son rêve qui ne demeurât inachevé. Pour ne point faillir, il lui fallait s'armer de dureté et de mensonge, repousser Elias, le désespérer à l'heure même des adieux, et peut-être ne laisser dans son cœur que de la méfiance pour tout souvenir. Lorsqu'il serait loin, que penserait-il de cet amour qui ne lui avait fait que du mal?
L'ombre peu à peu envahissait la prairie. Cornélie distinguait à peine le jeune homme assis sur le tronc du coudrier. Mais avail-elle besoin de voir son visage? Elle écoutait ses sanglots, et ne devinait que trop bien ce qui se passait en lui. Elias n'eût pas été cet enfant de vingt ans tour à tour si soumis et si vain, si l'excès même de la douleur ne l'avait amené bientôt à se prendre en pitié. Ses yeux ne* se détachaient pas de cette fenêtre, derrière laquelle. Elmire était cachée, a Elle dort, pensait-il, elle s'est endormie sans même songer que j'allai$ venir. » Non, il ne croyait pas avoir servi de jouet
i90 HISTOIRE
à madame Dufresne; mais, si elle lui avait permis de l'aimer, c'était au moins par passe-temps, et il se rappelait le mot d'Irma : « Jamais elle n'aimera personne. » .
Que lui avait-il demandé pourtant? De la voir, de l'entretenir une dernière fois. Si elle l'avait aimé, eût^lle hésité un instant à descendre sur la prairie? Mais elle n'avait pas même songé que cet entretien serait le dernier. « Elle aussi m'a trompé », s'écria-t-il.
Il oubliait qu'il n'avait d'elle aucune promesse. Mais il se leva et courut à la fenêtre, décidé à y frapper. Les volets s'entr'ouvrirent, Cornélie parut.
« Elias, lui dit-elle en se penchant vers lui, me promettez-vous encore de partir?
— Oui, balbutia-t-il, oui, je partirai.
— Eh bien! cher enfant, s' écria- 1- elle, voici mon adieu. » Et d'un rapide baiser elle effleura le front du jeune homme. Lorsqu'il revint a lui, la fenêtre se refermait.
« Demain, murmura-trîl, il me reste demain ! » Le baiser de la jeune femme avait laissé sur son front une trace de feu, et c'en était fait de sa raison. 11 se dirigea lentement vers la grève, et demeura longtemps assis sur la roche où Cornélie s'asseyait autrefois; puis
il parcourut la côte , refaisant pas à pas la promenade qu'il avait faite avec elle, et ne rentra chez lui qu'aux premières lueurs du jour. Luttant contre la fatigue qui l'écrasait après tant d'émotions, il n'attendait que l'heure de retourner à la maison des coudriers, et nourrissait encore pour le matin même un grand projet : c'était d'entrsdner Elmire à Kérouêt. Désormais, certain d'être aimé, il ne doutait point qu'elle ne prît plaisir comme lui à revoir ce lieu sauvage qui lui rappellerait le premier souvenir de leur amour. Mais ses forces étaient à bout, et un lourd sommeil le surprit dans son ivresse. Ce fut Lucien qui l'éveilla.
« Toi ici! balbutia Elias; chez ma belle-sœur! Tu ne nous en veux donc plus?
*— Elias, lui dit Lucien, dis à ton cœur de rester ferme. Madame Dufresné est partie.
— Partie I s'écria-t-il, partie avant demain !
— Oui, lui répliqua froidement Lucien, c'est un jour qu'elle t'a dérobé. »
Elias sourit : instinctivement il porta la main à son front. « Elle ne veut plus que je quitte Précy, dit-il. Dans deux jours je la reverrai.
— Elle ne veut plus que tu partes ? reprit Lucien essayant en vain de rendre sa voix plus douce. Elle t'a dit
cela? Pourquoi donc m'a-1-elle envoyé chercher ce matin? Pourquoi m'a-t^elle chargé de venir ici te rappeler ta promesse? Ses apprêts de voyage qu'elle avait faits à la hâte pendant la nuit étaient à peine terminés : mais je Tai trouvée prête à monter dans le voiturin. Eh bien! que vas-tu faire ? Oh ! retourne sur l'heure à Précy, si tu le veux. Tu n'y retrouveras point madame Du* fresne.
— Oîi est-elle? s'écria Elias.
— Chez une parente, et c'est là qu'elle passera l'automne. Oui, te dis-je, à vingt lieues de nous, à cent lieues de toi, car tu seras à Paris dans trois jours au plus tard. Elle le veut. »
Elias retomba lourdement sur le fauteuil où un instant auparavant il rêvait d'Elmire.
« Ainsi, murmura-t-il, elle est partie ! »
Mais son abattement ne fut que d'une seconde. Il se releva, a Tu l'em^portes ! cria-t-il à Lucien. Tu la reverras, toi !
— Oui, balbutia celui-ci, je la reverrai. Mais elle ne m'aime pas.
— Dans deux heures je serai à Précy malgré toi, continua Elias. Je saurai quelle est cette parente chez qui madame Dufresne veut passer tout un automne. Oh ! tu
d:une jolie femme. 193
te yenges enfin. Mais ta victoire n'est pas complète. » Il sortit. Lucien allait le suivre, lorsque du haut de l'escalier il aperçut dans la salle basse son père qui, fai sant à madame Irma sa visite matinale, lui baisait la main en entrant. Ne voulant point le rencontrer, il se rejeta vivement dans la chambre d'Elias et y resta caché jusqu'à ce que le docteur eût quitté la maison. Elias, pendant ce temps, était parvenu à se procurer un cheval et courait à toute bride sur la route de Précy. En arrivant dans la ville, il poussa sans pitié sa pauvre monture jusqu'à la terrible côte de Saint-T.ude, et passa au galop devant la, demeure de M® Dufresne. Elle était déserte : sauf le cabinet de l'avocat, toutes les chambres en étaient closes. Elias comprit que Comélie était résolue à n'y pas rentrer de longtemps, et qu'alors même qu'il connaîtrait le lieu de sa retraite, il ne pourrait la rejoindre. Tout était donc bien fini. Il redescendit, toujours au galop, vers le quai.
Baptiste Coqueret, le moins facile à épouvanter de tous les meuniers de la ville, recula pourtant en voyant son frère sauter à bas de sa pitoyable haridelle. Quand Elias vint à lui, la tête nue, lès habits en désordre, les yeux creusés et le visage rougi par la fièvre, l'excellent compère s'imagina tout d'abord qu'il était veuf, et que
8on fr^e lui apportait la triste nouvelle; et, comme il aimait sincèrement sa femme, il sentit à son tour une sueur froide lui couvrir le front. Mais le jeune homme lui raconta brièvement qu'il s'était enfui du.Port-Valiû pour de certaines raisons qu'il ne pouvait dire, et l'avertit que, pour les mêmes raisons, il quitterait Précy dès le lendemain. Baptiste ne souffla mot. Il savait bien qulrma allait accourir à la poursuite d'Elias , et il l'attendait pour donner son avis. Le soir même elle arriva. Le docteur l'accompagnait. Lucien demeurait seul au Port-Valin.
La belle meunière ne prit pas même* le temps d'embrasser son mari; elle l'entraîna dans le coin Je plus
mystérieux de toute la maison, et leur entretien se prolongea jusqu'àla seconde moitié de la nuit,. Baptiste alors entra dans la chambre de son frère, et vit fort bien une larme qui roulait sur sa joue , quoiqu'il feignît de ne point la voir.
«Eh bien! petiot, lui dit^il, tu partiras demain, puisque tu le veux. Vas-tu t'en donner à Paris , mon gaillard ! Vas-tu faire danser les écus du vieux. Baptiste ! Mais , sac à farine ! on s'est moqué de toi au Port- Valin.
— Le docteur est à nous maintenant, reprit Irma,
qai avait suivi son mari. Va , mon chérubin , va, nous te vengerons. » ^
Le lendemain, à onze heures du soir, comme Elias venait de monter dans la diligence du chef-lieu , et que par une des portières Baptiste et Irma lui tendaient les mains, il aperçut deux ombres à l'autre portière et deux paires d'yeux obstinément attachés sur lui. La nuit était noire : il reconnut pourtant mademoiselle Dufresne et son frère.
« Notre chère Comélie est sauvée maintenant, dit Céleste quand la diligence se fut mise en route.
— Parbleu ! murmura M® Dufresne , et moi aussi.
« Quelle aventure! reprit-il; madame Dufresne compromise par un écolier! Honoré devenu Tami des meuniers! Honoré! Qui aurait jamais cru cela de lui?
— Calmez-vous, mon frère, dit Céleste, il sera toujours temps de gronder votre femme quand elle reviendra. »
Cinq mois après sa fuite du Port-Valin et le départ d'Elias, par une morose matinée de janvier, Comélie rentra dans sa maison noire de Saint-Lude. Sa belle-
sœur et son mari l'attendaieiït sur le seuil, et Céleste, se précipitant à son cou, Tembrassa avec toute Teflusion de son cœur. M. Dufresne, au contraire, se tint prudemment sur la réserve , car il avait l'humeur serrée. Tout le reste du jour, on le vit donc marcher tout d'une pièce, comme s'il cherchait à se grandir ; les basques de son habit semblaient de bois; il n'était pas jusqu'aux deux bouts de sa cravate blanche qui n'afTectassent une raideur inaccoutumée. Le soir. Céleste accourut chez lui toute frémissante, et, sans reprendre haleine, lui demanda s'il ne s'était pas enfin expliqué avec sa femme. M* Lubin-Siméon fit un grand effort et se leva, puis, ayant pris congé de sa sœur, il se dirigea d'un pas de tonnerre vers la chambre de Comélie. Là , au lieu de frapper à la porte, il rebroussa chemin.
Il ne pouvait pourtant se dissimuler qu'elle ne l'eût offensé en demeuKant si longtemps au Port-Valin malgré ses ordres, parce qu'elle prenait du plaisir à la compagnie d'un petit meunier ; mais c'était justement sur la nature de ce plaisir-là qu'il fallait s'entendre. Or, M. Dufresne s'était fait une loi de ne jamais rien croire de ce que disait sa sœur, car il y a vérité et vérité, et la vérité de Céleste était toujours trop vêtue. En ce moment, il aurait donné de bon cœur la moite de sa réputation
pour revoir M. Honoré, ne fût-ce qu'une heure, n'ayant jamais estimé que son ami fût un aussi habile homme que depuis qu'il ne le voyait plus. Que pensait don Manoel de toute cette affaire ? A peine de retour dans son cabinet, M" Lubin-Siméon se repentit déjà de n'être pas entré chez Elmire, et taxa lui-même ses hésitations de faiblesse. A table, à l'ombre de sa fourchette, il examina sournoisement la jeune femme. Le lendemain, comme elle était descendue au jardin avec sa fille, il courut s'embusquer au coin du berceau pour la surprendre. Mais ce n'est pas chose aisée que de lire sur le visage d'une statue, et l'avocat se reprit à penser que sa sœur avait décidément perdu l'esprit. Pour lui, en vain appliquait-il tous ses yeux à saisir la métaniorphose de sa femme. L'attitude de Gomélie ne trahissait ni regret ni contrainte; elle ne semblait pas prendre garde à l'étrange humeur de son mari, et sa douceur impassible ne s'était pas altérée. M*' Dufresne cependant était à bout de ruses... Ah 1 si don Manoel le renégat n'avait point passé toute sa vie chez les meuniers 1
Au reste, bien que sa perspicacité en fût réduite à ne s'inspirer que d'elle-même, il ne se trompait pas : Elmire était vraiment calme ; jamais elle ne s'était sentie plus forte. D'un même regard libre et ravi, elle envisa-
geait ce passé avec lequel elle avait su rompre à l'heore de la faute et Favenir tout plein du passé. Tels étaient les merveilleux progrès de sa sagesse que déjà elle avait sacrifié la plus belle de ses chimères, et qu'elle ne s'effrayait plus à l'idée qu'Elias pourrait aimer une autre femme. Rien ne lui présageait le retour du jeune homme , tout, au contraire, lui disait qu'il serait ingrat. H n'avait fait aucune démarche auprès d'elle pour combattre la résolution qui l'Qloignait, et n'avait pas même tenté de lui écrire. « Il m'oubliera! se disait-elle; peut-être m'a-t-il oubliée. » Pour elle, sachant que ses pensées demeureraient irrévocablement fixées sur ce visage de vingt ans qu'elle ne devait plus voir, et bien sûre qu'an bout de dix ans les joies de l'épreuve qu'elle venait de subir seraient en elle aussi intactes et aussi vives qu'au premier jour, elle se faisait une fête de recommencer dans la solitude ce qu'elle nommait sa double vie. Plus que jamais cette dualité de son être, qu'elle avait toujours pris tant de soin de cacher, devenait l'unique condition de son indépendance morale. Pour le petit nombre d'indifférents dont elle ne pourrait éviter l'approche, ses lèvres devaient garder comme autrefois ce sourire banal qui faisait dire à toutes les femmes laides de Précy-le- Sec que la belle madame Dufresne était sotte. Mais ce
vain simulacre d'une gaité qui désonnais était en elle ne lui coûterait plus d'efforts, car il avait cessé d'être un mensonge. La bouche sourit aisément quand le cœur rayonne. Elmire, toutefois, se promettait un dédommagement à sa solitude : c'était de retourner une fois chaqfie année au Port-Valin pour y causer de plus près avec ses souvenirs.
Une après-midi, Lucien entra brusquement chez elle. Jamais au Port-Valin même, en présence de l'amour croissant de la jeune femme et d'Elias, il n'avait été en proie à une si vive émotion. Dans le jardin, il avait rencontré Céleste qui montait chez son frère, et ne l'avait pas vue. En vain trouva-t-il Elmire tranquille et doucement absorbée comme toujours, en vain l'accueillit-elle avec gaieté, car elle ne se doutait guère de l'orage qui se formait contre ellç dans la pièce voisine : il ne se remettait point. La présence de Glaire semblait accroître son inquiétude, et, bien loin de vouloir, comme à l'ordinaire, garder l'enfant auprès de lui, il essaya de tous les moyens pour l'éloigner. Claire enfin tomba dans le piège et quitta la chambre : alors il se rapprocha vivement de Cornélie.
« Je serais coupable de vous le cacher, lui dit-il, Elias m'a écrit. »
Il crut voir qu'elle n'avait pas tressailli : c'était donc que son cœur était bien fermé.
« Il vous a écrit? répliqua-t-elle. Et que vous dîtil?»
Machinalement il porta la main à la poche de son- habit comme pour en tirer la lettre.
« Je ne veux point la lire, reprit-elle en l'arrêtant d'un geste.
— Oh! vous ne sauriez deviner ce qu'elle contient, s'écria-t-il. Elias n'a pas osé vous écrire directement , de peur que sa lettre ne tombât entre les mains de M. Dufresne. Ce n'est que cette crainte qui l'a retenu; mais il n'avait garde d'guMier que l'hiver devait vous ramener à Précy. Maintenant , madame Irma veut le voir. Son frère lui envoie l'ordre de quitter Paris pour un mois. »
Cette fois , Elmire pâlit. Elle n'était pas oubliée !
« Envoyez-lui de ma part l'ordre de rester, répliquat-elle vivement ; non . non , jl ne faut pas qu'il revienne avant...
— Avant?... répéta Lucien.
— Avant bien longtemps , reprit-elle en se faisant violence pour sourire ; mais, au moins , qu'on ne sache
pas qiiî empêche M. Elias de revenir à Précy ! Le ressentiment de sa belle*sœur n'aurait plus de bornes. M. Dufresne, cette fois, serait perdu. »
Lucien lui prit la main.
« Pourquoi ce sourire ? lui ditril. Ne forcez pas votre cœur devant moi, car je n'ai plus envie de vous blâmer : je vous admire. Laissez-moi croire que c'est moi qui vous ai sauvée.
— Non , mon ami , répondit-elle tout bas en lui montrant Claire qui rentrait. Si j'ai eu un sauveur, le voici. »
Mais l'enfant n'était pas seule : son père la suivait , et Comélie, en apercevant son mari, comprit enfin tout ce qui se passait, depuis une semaine, entre lui et la bonne Céleste. M" Dufresne, pour cette fois, était vraiment résolu. Il avait pris sa physionomie des grands jours; sa main s'agitait impatiemment dans son gilet ; en passant le seuil de la chambre, il toussa comme s'il allait entamer quelqu'une de ces belles plaidoiries qu'il n'avait jamais su mener jusqu'au bout. Au lieu de répondi:e cordialement au salut de Lucien , il le regarda de travers , car Céleste n'avait pas manqué de l'indisposer contre le jeune homme, et il le considérait au moins comqie un dangereux complaisant. Peu s'en fallut même qu'il ne lui demandât des nouvelles de son père, ce qui eût été
le comble de Tironie; mais, avant qu'il eût formulé sa perfide question , Lucien se retira.
« Ne pourrait-il suivre son père chez les Coqueret ? s'écria M« Dufresne (sa première idée lui tenait au cœur). Voilà de vos caprices, ma chère. J'ose dire qu'il n'y a parmi nous qu'un être disgracié : c'est de celui-là que vous faites votre ami.
— C'est le plus malheureux , répondit-elle.
— Et vous le protégez, continua-t-il en se plaçant devant elle. Pour que vous fassiez davantage, madame Dufresne, il ne lui manque peut-être qu'une chose... d'être le fils d'un meunier.
— Claire! s'écria Cornélie, laissez-nous seuls.
— Pourquoi renvoyez-vous votre fille? reprit M« Dufresne en haussant les épaules. Répondez , pourquoi la renvoyez- vous?
— Mon ami, répondit Elmire d'une voix mal assurée, j'ai cru que vous aviez à causer avec moi. »
L'avocat s'approcha de la fenêtre, et se mit à tambouriner du bout des doigts sur les vitres. Certes , ce n'était pas qu'après un début si net, il ne lui restât beaucoup à dire ; mais, tandis qu'il battait à petit bruit le rappel de sa colère, il aperçut au pied de la maison Céleste qui s'éloignait , .et il laissa échapper un soupir
. D'UNE JOLIE FEMllfE. 203
de soulagement ; puis il revint se placer, le dos au feu , juste en face d'Ëhnire.
«Vous ne vous trompez pas, s'écria-t-il avec une brusquerie fort bien jouée , nous avons à causer ensemble. ;»
M® Duiresne était vraiment comédien dans les petites choses, et c'était à ce talent qu'il devait d'être considéré à Précy comme un grand homme.
« Toujours négligente l toujours morose ! Je vous reconnais, madame Dufresnc. Vos visites d'arrivée, ma chère, les avez-vous faites? Est-il convenable que nos amis vous attendent, comme je vous ai attendue, moi, toute ime saison? \
— Mon ami , répliqua la jeune femme , ne vous offensez pas du parti que je veux prendre : je né ferai pas de visites. Désormais , je vivrai seule.
— Seule! interrompit-il épouvanté. Qu'est-ce à dire? Et notre whist? »
Mais il se prit tout aussitôt à rire de sa frayeur, et, n'essayant pas de prolonger un si plaisant entretien , il sortit. Un je ne sais quoi lui disait pourtant que le badinage de Gornélie pouvait bien être sérieux, et que, si elle avait juré de vivre seule et de fermer son salon , elle était fort capable de s'opiniâtrer dans une résolution
si ridicule. Certes, ce n'était pas dans un pareil moment, quand elle le savait si bien armé contre elle, qu'il s'attendait à la trouver indocile , et il s'en voulait plus que jamais d'avoir usé d'indulgence et d'avoir remis encore une fois à l'accabler.
Ces tristes réflexions le conduisirent jusqu'au bas de la rue Saint-Lude. Il marbhait à petits pas , non sans regarder sournoisement autour de lui : car il ne se souciait point de rencontrer Céleste, qui, l'ayant conduit une heure auparavant jusqu'à la chambre d'Ëlmire , n'aurait pas manqué de lui demander ce qu'il était advenu de leur entretien. Tout à coup, conune il arrivait sur le quai, il fit une autre rencontre. Leste, joyeux, paré comme pour une fête, le docteur suivait le bord de l'eau : évidemment il s'acheminait vers la maison des Coqueret. M^'Dufresne détourna fièrement la tête; mais, lorsque don Manoel fut passé, il se mit tristement à le suivre des yeux.
« Ah ! murmura-1>-il , tout est bien changé à Précy ! » Jamais mot mieux senti n'avait passé par sa bouche : c'était vraiment un cri du cœur. — Pendant ^elques minutes il eut une vision singulière. — Précy-le-Sec n'était plus que palais, et ces palais magnifiques appartenaient aux meuniers. Saint -Lude était désert, et
le dernier des notables en avait disparu , chassé par le docteur lui-même, qu'on avait élu roi de la farine. De la célèbre maison du bailliage, il ne restait pas même une pierre { de toute la grandeur des douze avocats qui brillaient naguère dans la ville, il ne restait que douze robes noires , accrochées à des perches dans les parcs des meuniers , pour servir d'épouvantails aux oiseaux. — Le bâtonnier se crut fou. Instinctivement , il pressentait la ruine de tout ce qui avait fait sa grandeur et son importance ; la vieille renommée des Dufresne s'en allait par lambeaux : qu'en resterait-il si Tétrange caprice d'Elmire fermait ce salon fameux, l'unique salon des notables, que les soins assidus de M® Lubin-Siméon avaient formé et dont la gloire n'était bien qu'à lui ? Sa colère se ralluma sur cette pensée; il remonta tout droit à Saint-Lude.et rentra dans la chambre de sa femme.
tt Vous rêviez tout à l'heure, lui dit-il. — N'êtes-vous point disposée à donner un whist demain soir ? J'irai moi-même engager nos amis.
— Pourquoi insister? lui répliqua-t-elle. Ils m'ont offensée , je ne les verrai plus. »
Les notables attendaient tout de madame Dufresne , depuis qu'au Port-Valin elle avait osé les commettre dans un colin-maillard avec le fils d'un meunier. Cependant, lorsqu'on apprit à Saint-Lude qu'elle ne recevrait plus, tout d'abord on refusa d'y croire. — Eh quoi ! par un seul acte de sa volonté, la froide Ëlmire pouvait briser une tradition vieille de douze ans et bouleverser les habitudes de tous les siens ! Céleste , suivant sa coutume, courut par toute la montagne, de son petit pas serré , pour excuser sa belle-sœur. — Mais , animée d'une commisération toute fraternelle pour M* Dufresne, elle invoquait aussi la pitié publique en faveut de ce pauvre homme qui ne savait point rester le maître chez soi. Le premier effet de ces charitables discours fut de précipiter M® Lubin-Siméon en bas de la chaise curule où l'opinion l'avait assis et où l'habitude devait le clouer. Au bout d'une semaine , le greffier, ce bourru malfaisant, disait de lui : C'est un Dandin; — les personnes moins promptes répondaient : C'est un aveugle. Il n'y
avait qu'une voix, pour crier tôlle contre Elmire et pour regorger. Sa résolution étant une offense jetée à la face de toute la ville , toute la ville avait juré de la poursuivre. — Madame Dufresne reçut un jour une déclaration d'amour à la hussarde, dont Tauteur se réservait de se nommer quand il serait temps. Elle était de M*Nicdnor : il l'avait puisée dans les romans délicats de M. Pigault- Lebrun, qu'on regarde toujours à Précy-le-Sec comme un petit-fils de Voltaire. Ce Lovelace de robe gageait qu'il triompherait aisément d'Ëlmire : «car enfin, disait* il, elle a aimé une fois; — pourquoi n'aimerait-elle pas une seconde? Qui de nous ne vaut le petit Coqueret?»
M^' Nicanor, en disant cela , ne jiarlait point comme un fat , mais comme un parfait Précyote , et toute la montagne de l'applaudir. L'amour des choses établies, tristes ou gaies , mauvaises ou bonnes , avait été , de tout temps, l'unique folie de Précy-le-Sec; les habitudes des notables se Kaient entre elles si étroitement que, l'un des anneaux de la chaîne venant à être rompu, il semblait que tous les autres allaient se briser du même coup. Le greffier ne concevait pas qu'on pût se coucher à onze heures si l'on ne faisait plus le virhist, et il concevait encore moins qu'on ne fit plus le yrhist si
l'on se couchait à onze heures. La belle société, qui, six mois auparavant, avait perdu, dans le docteur Honoré , son héros et son modèle, se voyait menacée maintenant dans son centre ; on la frappait au cœur en lui interdisant le lieu consacré de ses aimables réunions. — « Désormais, se demandait-on avec angoisse, où nous verrons-nous? » — On avait l'habitude de se voir.
Au milieu du carnaval, la question en était là : il follait pourtant la résoudre. Les meuniers, sur le quai, dansaient comme des chèvres dans leur courtil : les avocats ne pouvaient rester en arrière de tant de gaieté. Quelques-uns d'entre eux parlaient tout bas d'ouvrir leurs maisons ; mais, comme ils ne l'avaient jamais fait jusque-là, ils n'osaient s'y risquer une première fois , parce que toute innovation a ses périls. Les esprits politiques, les onze épouses des onze confrères de H^ Dufresne, par exemple, puis le greffier, avaient tout d'abord espéré beaucoup de la galante audace de M* Nieanor auprès d'Ëlmire. Les avocates le blâmaient, sans doute, mais elles se disaient les unes aux autres que, s'il faisait la conquête de madame Dufresne, on referait aisément derrière lui celle de son salon ! Â ce moment , il ne tint aussi qu'à la jeune femme de reconquérir des amis et de couper court à toutes les attaques : elle pou-
vait revenir sur sa résolution; mais elle ne le fit pas. L'ennui se mit donc à tomber comme une bruine glacée sur toute la montagne. M^ Nicanor et ses amis essayaient seuls de secouer l'engourdissement qui les gagnait , et un grand complot les tenait en éveil. Il s'agissait de se rendre un soir devant la fenêtre d'Elmire, et d'y chanter en chœur une complainte sur l'absence d'Elias , rimée par un clerc d'avoué. Les avoués sont poètes, naturellement, comme les renards. Céleste eut vent de cette farce de haut goût avant qu'elle fût tout à fait mûre , et en dissuada ces féroces plaisants en leur affirmant que , s'ils exécutaient leur projet, M« Dufresne en mourrait de chagrin. La dévote n'était pas décidée à se brouiller avec son frère, et puis elle avait toujours au fond de l'âme une certaine peur d'Elmire. Seulement, comme elle aurait regretté toute sa vie que ces jeunes gens eussent dépensé tant d'esprit en pure perte , elle leur donna le conseil de changer quelque chose à la complainte et de l'aller chauter sous les fenêtres du docteur. 11 ne se trouva pas dans tout Précy-le-Sec un compagnon assez hardi pour suivre ce conseil.
C'était la faute pourtant de don Manoel si les fariniers formaient maintenant une société dont il était l'âme , et
s'ils s'ébattaient et dansaient toujours. C'était sa faute si
is.
Ton n'entendait plus tout le long de rAvcn, le matin, que gantmes^et fredons , le soir, tjue romances et ri- : tournelles. C'était sa faute, enfin, si les meuniers avaient poussé rimpertinence jusqu'à convertir l'unique maître d'armes de Précy-le-Sec en un maître à danser pour leurs filles, et s'ils entretenaient à l'hôtel des Trois-Couronnes un certain professeur de musique , qu'on rencontrait tous les jours sur la grande place , ganté de frais, parfumé comme un bois des îles, agitant la tète en cadence et chantonnant un air d'opéra. Au milieu de cet enchaînement de fêtes et de plaisirs qui régnait sur le quai, Baptiste, cependant, le grand Baptiste, ne perdait rien de sa liberté d'esprit. Le mois de février était décidément le mois propice aux Goqueret : le 1" février 4844, treize ans jour pour jour après l'affaire du chapeau, Baptiste fut élu conseiller municipal. Madame Irma donna un bal le lendemain : elle avait engagé au cheflieu une troupe de flûtes et de cornets à piston qui firent merveille. Les terribles échos de cet orchestre monstre ébranlèrent Saint-Lude. Les avocats s'agitaient dans leur lit, mais en réalité ce n'était plus aux meuniers qu'ils en avaient. L'élection du Coqueret leur sortit de la mémoire, ils ne voyaient ^lus que le docteur pirouettant au milieu des dames de moulins, et leur enseignant
les danses qu'il avait apprises au Ranelagh. Le bal se continua jusqu'à dix heures du matin.
Don Manoel, ce diable d'homme, en était arrivé à cette période sereine de la vie où l'on ne craint plus rien de ses semblables, et il se jouait au milieu de toutes
les haines comme un dauphin dans les flots. Ses terribles sourcils devenaient muets^ la bile ne le tourmentait plus : dispensé désormais de toute contrainte, et ne rencontrant plus que de bonnes gens qui fêtaient ses vices, il se laissait épanouir. Les verts galants de la farine lui frappaient dans la main en lui disant : « Vous aussi , vous êtes un gaillard », et cev gros excès de frauchise ne le fâchait point. Dès le printemps , et la première fois que le ciel daigna répandre sur la terre et sur Précy-le-Sec les délices d'une belle soirée, M. Honoré traversa la ville un panatellas à la bouche ; l'odeur du cigare n'incommodait point madame Irma. Depuis lors, il ne se passait pas un soir sans que Don Manoel ne descendît, à la vue de tous, sur le quai , pour y prendre, comme disaient les notables, sa récréation de palefrenier. Mais il ne demeurait pas toujours sur la levée ; parfois il poussait encore tout doucement jusque sous le bois , et Baptiste Coqueret , qui ne manquait jamais d'apprendre les mystérieuses expéditions de son ami ,
Tabordait le lendemain avec un malin sourire. Le docteur entrait lestement dans son été de la Saint-Martin , bien différeiit de cette .première saison besogneuse et pleine d'orages qu'il avait connue à Paris. Comme le parfait bonheur, naturellement égoïste, tient à ne jamais reposer ses yeux que sur de bons visages, Don Manœl, sentant bien que son fils ne concevait qu'une médiocre joie de le voir rajeunir, résolut, l'année suivante, de rompre avec lui. Il alla donc s'établir sur le quai , tout près d'Irma, abandonnant à Lucien sa maison de la rue Saint-Lude et la fortune de sa mère. Tout le monde savait que Lucien n'avait point de i^ère, et personne ne fut dupe de cette fraude* Mais les notables s'aperçurent que leur amitié n'avait pas été inutile au docteur, puisque, revenu à Précy-le-Sec sans une obole, il y avait acquis , en si peu de temps, assez de bien pour en sacrifier une pari au racbat de sa liberté. Voilà comment les avocates étaient punies d'avoir si follement aimé ses ordonnances. Enrichi parla complaisance de ses anciens clients, qui l'avaient toujours cru prodigue , il se faisait maintenant une loi de se moquer d'eux.
Jamais il ne passait à côté d'un notable sans le saluer jusqu'à terre , afin de se réjouir quelques instants du spectacle de sa fureur. Si c'était M« Dufresne qu'il ren-
cootrait, il faisait même un pas vers lui pour le mettre en déroute, et il le suivait de loin jusqu'au pied de la montagne. Entre les deux anciens amis , ces rencontres étaient fréquentes, car M^ Lubin-Siméon errait sans cesse dans les rues de la ville; il en était de lui comme de tout Saint-Lude, Tennui le dévorait. Sa cravate était moins blanche , il avait perdu son beau geste , et sa main, au lieu de reposer doucement dans son gilet, battait tristement le pan de son habit. En affaires, il baissait; c'était le bruit public. A Saint-Lude, on lui avait pardonné sa faiblesse, mais sans lui rendre d'estime, puisqu'il ne rouvrait pas son salon, et on le regardait comme un homme fini, quoiqu'il demeurât toujours adjoint au maire et bâtonnier. Lorsqu'un étranger passait à Précy, on le lui montrait comme une belle ruine. « Sa femme l'a tué, » disait-on. Cette dernière^ exphcation , acceptée chez les meuniers , redoublait la facile gaieté du docteur. Qui savait mieux que lui en qui résidait autrefois la force dé M« Dufresne , et pourquoi il l'avait perdue ?
C'était pourtant avec complaisance que le soir, chez Irma , assis auprès d'elle dans son beau salon tout neuf, Don Manoel l'écoutait railler son ancien ami. Chacune de ces railleries amenait infailliblement la belle meunière
à s'élever contre Elmire, et il ne la contredisait jamais, tant il faisait peu de cas du passé. Avec Irma , il portait un joug de fleurs et se demandait tous les jours comment il avait pu sacrifier^douze années auprès de Cornélie, à la poursuite d'une maussade chimère. A la 6n de ces soirées, si bien remplies, Baptiste Coqueret rentrait aVec son gros rire, et, malgré sa nouvelle bonhomie , le docteur ne s'en allait point sans songer, en se frottant les mains, que jamais ce brave homme ne serait jaloux. Baptiste aussi se frottait les mains, en remontant chez sa femme. « Parbleu, madame Coqueret, disait-il , il faut que tu sois bien fine pour -en remontrer à ce compère-là. » Et il avait grand soin de s'absenter le lendemain dès que la nuit tombait.
Ce n'était pas qu'il n'eût appris tout ce qui se disait à Saint-Lude des longs tête-à-tête de sa femme et du docteur. Irma , dans la farine même, passait pour coquette, mais Baptiste n'en tenait compte. Ils s'aimaient tous deux d'un de ces amours solides qui ne parlent pas d'eux-mêmes, et peut-être ne savaient-ils pas qu'ils s'ai-
maient : ce qu'ils savaient à merveille , c'était qu'ils ne faisaient qu'un, d'après un certain contrat qu'ils ne voulaient pas détruire. Baptiste trouvait donc fort simple que sa femme se servit de toute son adresse et de
tous ses charmes pour assurer aux siens le monopole d'un homme aussi précieux que le docteur. Don Manoel, suivant ses vues, devait être le professeur de belles manières de la farine. Il enseignait aux jeunes gens à entrer au bal et à bien porter leur habit, que souvent dans la chaleur de la danse , ils avaient envie de quitter, et il apprenait aux femmes étonnées qu'il ne faut point se parer comme des châsses.
a 11 n'y a que lui pour les former, dit un jour Baptiste à Irma. Le petit, en revenant à Précy, croira retrouver . la capitale. » (Baptiste disait : la capitale.)
Mais sa femme secoua la tête.
<K Que lui manquera-t-il donc? s'écria le meunier. Il aura des écus ; il plaidera toutes nos affaires, et les robins de Saint-Lude en crèveront de dépit...
— Elias ne reviendra point , lui dit Irma en l'interrompant; il y a quelqu'un à Préçy qui le lui défend.
— Qui le lui défend? répéta Baptiste hors de lui.
— C'est madame Dufresne. Ne t'ai-je pas compté cette histoire-là ! s'écria la belle meunière. Elias préfère obéir à cette mijaurée que de nous voir.
— Tu crois donc que c'est encore à celle-là qu'il pense ? repartit Baptiste en ricanant.
— Si je le crois...
— Eh bien ! dit ie meunier en lui mettant une lettre sous les yeux, lis donc. Il s'agit à présent d'une cantatrice anglaise , et le petit m'assure que c'est un oiseau fort rare,.. C'est égal, reprit-il en s'éloignant, je suis fâ-
ché que tu te sois trompée. Il faudra bien en finir avec les Dufresne. » t
Irftia ne répliqua point. Baptiste venait de l'éclairer : elle se demandait enfin si c'était bien à Comélie qu'il fallait en vouloir de l'absence prolongée d'Elias. Si le jeune homme montrait tant de répugnance à revenir à Précy, n'était-ce pas plutôt qu'il avait aussi bien oublié son amitié pour sa belle-sœur que son amour pour madame Dufresne ? Toute femme et femme avisée qu'elle était , madame Irma, si elle avait pu descendre au fond du cœur d'Elmire, n'aurait point compris ce qui s'y passait. Comélie ne semblait plus vivre que par sa fille : ainsi qu'elle se l'était promis autrefois , elle ne voyait que Lucien ; depuis sa rupture avec son père, le jeune homme s'était encore rapproché des deux recluses de Saint-Lude.
Claire atteignait quatorze ans, et il avait trouvé dans un coin de son cœur des trésors qu'il ne dépensait que pour elle. C'était une vigilance de tendresse que rien ne lassait : elle allait cesser d'être une enfant, et il épiait
en elle le premier éveil de la jeunesse; il voulait que cette âme sortit de la retraite, pure et itiatl!aquable comme celle de sa mère. Se promettant dé Tsuracher à la sèche éducation que reçoivent les femmes , il passait la nuit à dévorer des livres souvent maussades , jusqu'à ce qu'il en eût trouvé quelques-uns de plus délicats qu'elle pût lire. Mais, à mesure qu'elle avançait en âge, Claire semblait se refermer comme une fleur du matin aux rayons de midi ; elle n'était plus rêveuse , mais chagrine et cachée : Lucien s'apercevait avec amertume qu'elle ne ressemblait pas en tout à Elmire. La jeune fille goûtait mal la paix qui régnait dans la maison. On eût dit qu'elle en voulait à son ami surtout de l'aimer si fort; souvent elle s'obstinait à demeurer des journées entières chez sa tante Céleste, qu'autrefois elle détestait.
Le mécontentement qu'en témoignaient Lucien et Cornélie ne laissait pas pourtant d'être injuste. Entre ces deux cœurs qui avaient fait leur tem^s d'épreuve, un cœur," plus jeune était en exil. Lorsque Claire , de son ' accent hautain et presque dur, se plaignait à sa mère de la monotonie de leur vie , la jeune femme souvent ne trouvait rien à lui répondre. Madame Dufresne, en effet, ne sortait de chez elle que pour se rendre à l'église , le dimanche matin , et retournait après la messe à sa chère
solitude; mais elle n'y trouvait plus de repos. Au milieu de Tété de 1847, Claire, tout à coup, s'abandonna i l'un de ces longs accès de tristesse sauvage, plus fréquents en elle depuis quelques mois : elle s'enferma dans sa chambre , refusant de parsâtre auiL repas, ou s'y laissant 1 rainer les yeux rougis et les mains fiévreuses ; et le découragement s'empara d'Elmire lorsqu'elle vit que l'affection de sa fille, ce bien suprême auquel elle avait tout sacrifié , allait lui échapper comme le reste. Ce malheur la frappait dans un temps consacré par le souvenir, dans ce mois de juillet marqué pour elle par tant de combats et de joies étouifées. Quatre années auparavant, à l'heure oii ce même soleil enflammé descendait vers l'Océan , Elias était assis auprès d'elle, sur le petit pré, devant la maison des coudriers nains : ce rapprochement involontaire la remplissait d'amertume. Mais Lucien avait au cœur les cent yeux d'Argus, il la devina.
Un jour, la trouvant plus abattue que jamais : a Voulez-vous causer un peu du Port-Yalin ? lui demanda-t-il.
— Du Port-Valin ? répéta-t-cUe ; je croyais pourtant y retourner. »
Après la lettre qu'il avait reçue d'Elias, et qu'elle avait eu la force de ne pas lire, tous deux, d'un commun ao- CDrd, avaient cessé de |>arler de lui. Comme tout Précy-
le-Sèc, Lucien savait, paries récits de Baptiste , que lo Benjamin de la farine avait mené pendant longtemps a Paris la joyeuse vie d'un fils de famille ', et qu'il était ensuite parti pour l'Italie et rAUemagne, Tétude du droit international réclamant énergiquement sa présence à ('.obourg et i Monaco. Il était avéré dans toute la ville qu'Elias , faisant fi de son frère Baptiste , ne reviendrait jamais auprès de lui, et Lucien croyait du moins que trop d'émotions nouvelles avaient efiacé chez le jeune homme les émotions de sa première jeunesse pour qu'il s'en souvint bien vivement , s'il revoyait jamais Cornélie. Il ne voulut pas cependant poursuivre plus loin cette épreuve, et s^ tut dès qu''il sentit qu'Ëlmire, plus calme, avait moins besoin d'être rappelée au passé. L'été s'é* coula. Claire revint à la raison. Dans la maison du bailliage, il n'y eut plus qu'un malade, et c'était M^ I)ufresne.
Cbrnélie avait au fond de son cœur une trop ferme idée de son devoir pour que la mélancolie du bâtonnier lui parût comique. Vingt fois elle avait essayé de le ramener à elle ; si elle avait moins redouté pour sa fille l'influence des notables et le spectacle de leurs petites vertus, eUe eût sacriGé ses répugnances et rouvert ce salon dont la perle tenait si iort au coeur de M® Liibin.
Mais vers la fin de cette année, Tavocat tout à coup se ranima. Les bruits du dehors montaient à peine jusqu'à la retraite d'Elmire ; elle mit Lucien en campagne, et voici ce qu'elle apprit.
Après quarante-huit ans d'une administration paternelle , le maire de Précy-le-Sec venait de mourir : Baptiste Coqueret, le tyran, prétendait lui succéder. M* Lubin-Siméon ne pouvait souffrir qu'on lui volât cet héritage qu'il avait convoité toute sa vie ; il courut chez les notables : les notables lui rirent au nez, mais ils s'en repentirent aussitôt, s!apercevant bien que le réveil du bâtonnier n'était rien moins que le réveil du lion. M«' Dufresne s'était porté tout d'abord aux partis les plus extrêmes.
« Nous sonmies bourgeois et avocats , s'écriait-îl ; à ce double titre , et en ce temps-ci , nous sommes sacrés. »
11 proposait d'écrire au roi ; mais Baptiste Coqueret riait de tout son cœur.
« Bast! disait-il, l'à-propos n'est point leur fort, et ils arriveront trop tard. »
Le rusé compère lisait les journaux.
Lorsqu'un mois après , le bruit d'une nouvelle révolution éclata sur Précy-le-Sec, les avocats, comme en
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1830, coururent'à rHôteUde-Ville ; mais, leur tour étant venu , les fariniers Toccupaient. Le lendemain tout le corps municipal s'étant retiré, Baptiste fut maire, et la farine en masse envahit le conseil , prenant pour secrétaire le professeur de musique et pour garde champêtre • un garçon de moulin. Mais Fambition du grand initiateur politique Baptiste n'était pas satisfaite : il rêvait plus. On apprit tout à coup que , mandé précipitamment par son irëre , Elias Goquéret était de retour à Précy .
Lucien se promenait dans le petit jardin attenant à cette maison paternelle qui était devenue la sienne. Dans cet étroit espace, tout parlait à sa mémoire ou à son cœur, tout lui retraçait une des impressions dont se composait sa vie. Là se cachait sous des joncs une pièce d'eau large à peine de quelques pieds où voltigeaient en troupe ces légères libellules aux gros yeux qu'Elias , au ris(|ue de se noyer, attrapait pour lui, lorsque tous deux ils étaient enfants. Là se dressait le vieux poirier
2i2 HISTOIRE
derrière lequel il venait se blottir potir échapper aux emportements de son père; pins loin s'étendait la place verte oti plus tard il avait passé de si tristes journées à rêver d'Elmire , sentant déjà qu'il l'aimait et pleurant à la cruelle pensée qu'il était infirme. La meilleure partie de l'enclos avait cessé depuis longtemps de mériter le nom de jardin : c'était un labyrinthe inextricable de ronces et de plantes dégénérées, le docteur ayant toujours estimé que le jardinage est un jeu*de patience , et non un art, et ne comprenant point qu'on greffe des rosiers dont il faut attendre les roses. Comme tous les êtres en qui la vie de Tâme est puissante et le corps chétif, Lucien aimait ce qui est libre et sauvage, et ces buissons hérissés d'épines et de branches mortes lui plaisaient mieux qu'un parterre. Mais ce matin-là il oubliait de chercher sous les herbes le sentier disparu; il marchait au hasard, foulant aux pieds les boutons des perceneige ; son désert lui semblait maussade.*— « llilias est de retour, se disait-il avec -angoisse. Que va-t-il faire ? »
En ce moment , de l'intérieur de la maison , la servante l'appela. Sur les degrés du perron qui menait au jardin , il aperçut un étranger, un jeune homme blond
et mince, mis avec une exquise recherche, et dont la
haute taille avait une élégance presque féminine, bien que. sa démaitihe d'ailleurs fût tranquille et assurée. Au bout d'une minute , il le reconnut : c'était Elias.
Son premier mouvement fut de courir à lui, mais la réflexion l'arrêta. Elias , en le rejoignant , lui tendit la main. Puis il s'assit ou plutôt se laissa tomber sur un tertre de gazon.
« L'édilité de Précy4e-Scc est décidément arriérée , s'écria-t-il. Quelle côte !
— Et si je demeurais au haut de la montagne ? repar tit Lucien, que cette étrange façon de l'aborder indigilait un peu malgré lui.
— En vérité, j'aurais été capable de n'y point regarder avant de me mettre en route , reprît Elias en sou-, riant, ie me faisais une fête de venir causer avec toi. »
Assurément Lucien , en l'apercevant , avait eu grand tort de craindre que son cœur ne se fondit dans cette entrevue. Il y avait en Elias quelque chose de froid el de léger tout ensemble qui réprimait les élans involontaires d'une amitié de vingt ans.
a Je suis donc le premier que tu aies voulu voir? lui dit-il. ie t'en remerde.
— Je ne verrai que toi , répondit Elias. Je ne connais
iU HISTOIRE
que toi de vraiment humain à Précy«-le-Sec. Ahl je me prononce trop vite. Il y a aussi ton père. Mais ses mérites sont d'un autre genre « et...
— Pourquoi me parles-tu de mon père? interrompit Lucien.
— Là, reprit Elias en se levant et en prenant le bras de son ami, ne faut-il pas que je sache si tous les contes qu'on m'a faits ne sont pas des contes bleus? Ma bellesœur m'écrivait bien que le docteur, grfice à elle, était tout à la farine. Mais j'avais toujours cru qu'elle se vantait. Qu'ai-je aperçu pourtant hier soir, au débotté, dans le salon d'Irma? le docteur, le docteur lui-même. Le piège que nous lui avions tendu au Port-Valin était bon, puisqu'il a retenu le loup pendant cinq ans.
— Et tu oublies qu'à cause de ce piège, nous avions rompu tous les deux ! s'écria Lucien poussé k bout.
— Bah ! repartit légèrement Klias , c'est k nous que
tu dois ta liberté. N'es-tu pas ravi de l'avoir? Que te
voilà bien ici ! aJQuta-t-il en promenant ses regards autour de lui. Des murs en ruine, des sauvageons et des broussailles! Tu ne violentes point la nature... Est-ce que tu es toujours grondeur comme autrefois?
— De quel droit te gronderais-*je à présent? répliqua froidement Lucien. Quand nous nous sommes quittés,
j'étais plus vieux que toi de drx ans. Mais aujourd'hui c'est mt>i qui suis le plus jeune. Mon pauvre Elias, tu vas périr d'ennui parmi nous.
— Mais non, dit Elias, 'je ne périrai pas plus vite à t^récy qu'ailleurs. Je ris de beaucoup de choses, et je m'ennuie de toutes. Or, les choses qu'on voit à Précy £ont souvent fort gaies... Ah ça, pourquoi me regardestu ainsi? Il faut donc que je sois bien changé? »
Lucien ne pouvait le quitter des yeux. « Il ne parlera point d'eUe^ se disait-il. » Ce parfait oubli qu'il avait tant souhaité le révoltait pourtant au fond du cœur, et il commençait a penser que, si son ancien compagnon n'aimait plus madame Dufresne, il n'aimait plus rien au monde. Le ton d'Elias n'était pas de la fatuité, mais une sincère et charmante indifférence. On devinait aisément oU le mal de son temps l'avait atteint : c'était l'homme du laisser faire^ et l'on eût dit qu'il assistait à sa propre vie en spectateur aimable pour lui-même et pour ses voisins, mais sans avoir jamais envie d'entrer en scène. Malgré le cri de son âme qui le condamnait, Lucien, à de certains instants, ne pouvait se défendre envers lui d'une naive admiration-: était-ce bien là un Coqueret? Il n'y a plus de races dans notre temps , mais quelques élus dans toutes les races. En vérité , il fallait
qu'Elias fût bien sûr des mérites de sa personne pour n'avoir pas été tenté de changer son nom, et cette assu-* rance singulière frappait les yeux comme la clarté du soleil. Reçu à Paris dans tous les mondes, et faiseur assez heureux de vers fort opulemment rimes, il en avait imprimé dans tous les recueils qu'on ne relit pas, mais (|u'oh relie; il avait eu des triomphes secr^, et l'on médisait ouvertement de ses victimes; il avait eu quelques duels , et l'on vantait l'habileté dangereuse de ses adversaires ; il avait voyagé enfin, et raconlé ses voyages dans des volumes illustrés : les gloires de salon ne se feront jamais autrement en France. Tous les succès couraient donc d'eux-mêmes au devant d'Elias , et il se jouait d!une opinion qu'il avait conquise en jouant. Par certains côtés, il pouvait passer cependant pour un homme fait , et Lucien vit aisément où en était sa conscience • les sentiments simples et vrais s'en étaient échappés , mais il y demciurait une vive préoccupation de l'honneur. Plein d'expériences de tout genre, et par conséquent de dédains, le jeune homme, au fond de l'âme, devait être resté bon, et son sourire indiquait pourtant plus de fatigue encore que de bonté.
« Oui , tu es changé , lui dit Lucien ; qu'as-tu donc fuit à Paris ?
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— Hëlas! répondit«il en riant, j'ai fait de tout et j'ai tout fait»
— Excepté te souvenir », pensa Lucien.
Mais, comme ils se séparaient, Elias, tout à coup, revint sur ses pas.
c( Tu ne m'as rien dit de madame Dufresne, fit-il en baissant la voix malgré lui.
— Que te diraiâ-je d'elle? répliqua sèchement Lucien. Glaire a seize ans, madame Dufresne est une admirable mère.
— Je sais cela, dit Elias d'un air pensif. Je sais ayssi qu'elle «st toujours belle, qu'elle vit dans la plus bizarre solitude, et qu'elle a même fermé le salon fameux où les notables prenaient tant ,de plaisir à s'entre-dévorer tous les soirs. Je connais l'histoire de M® Dufresne , ses douleurs et son réveil , et parbleu ! ajoutait-il gait;ment) je sais autre chose. Lucien, mon bon ami, vive la destinée! M*' Dufresne mourrait de colère s'il se doutait que son sort est dans mes mains.
-^ Que veux-tu dire? s'écria Lucien, que cette plaisant^e blessait.
— Chut! ne trahissons pas Baptiste, repartit Elias en édatant de rire et en s'éloignant. Vive la destinée ! te dis-je. A demain. ))
Lucien courut à sa chambre ,;et tirant de sa cassette la lettre que cinq ans auparavant son ami lui avait
écrite, il la relut. « Ainsi, s'écria-t-il , longtemps, bien des mois après son départ , il l'aimait encore l Non , il ne faut pas qu'ils se revoient. »
Il ne pbuvait eropécher pourtant qu'Elias ne rencontrât madame Dufresne dans les rues de la ville ^ si peu qu'elle s'y montrât , et cette rencontre lui semblait déjà un péril. La même surprise qu'il avait ressentie luimême à la vue de son ami allait s'emparer d'Elmire, en face de ce jeune homme cent fois plus beau et plus se* duisant que l'enfant qu'elle avait aime. Il courut chez elle, espérant qu'elle ignorait encore la grande nouvelle de la ville, puisqu^il ne la lui avait point apprise, ne l'ayant pas vue depuis le matin ; mais Céleste avait pu venir, M* Dufresne avait pu parler. La jeune %mme était seule, il lui demanda d'une voix altérée si Claire n'était point allée chez sa tante : à l'instant même on venait de l'y conduire. C'est par sa fille , pensa-t-il , qu'elle saura le retour d'Elias! Mais peut-être le savait-elle, peut-être n'avait-elle c'^nsenti à se séparer de Claire pendant quelques heures que pour rester seule avec sa première émotion. Ce souj»çon bientôt le révolta luimême. Non, elle ne savait rien. Pourquoi hésitait-il donc
à lui prendre la main et à lui dire qu'un événement imprévu venait de l'atteindre, qu'elle devait plus que jamais être forte, qu'Elias enfin était à Précy? Honteux de sa faiblesse , il allait parler pourtant, lorsque tout à coup M® Dufresne apparut.
£n retrouvant sa foi en lui-même , l'avocat avait retrouvé ses colères. Il s'en fallait bien que le dernier
orage , en passant sur Précy-le-Sec et en le renversant,
l'eût abattu , car son nouveau rôle de victime politique
le comblait de joie. Il entra, referma bruyamment la
porte , mais sans avancer, d'un pas :
(c Voyez », criâpt-il en jetant sur les genoux de sa
femme un morceau de papier roulé qui ressemblait à
une carte de visite.
C'était une carte , en effet , brillante , souple et légère ,
dont la douce odeur indiquait son long séjour dans un
étui parfumé. Ëlmire la prit et se redressa brusquement
en lisant ces deux noms : Elias Coqueret.
« Entendez-vous d'ici les cris des meuniers? reprit
M® Dufresne. ils remplissent l'Hôtel-de-Ville. Qui sait
s'ils ne demandent point nos biens et nos têtes ? Mais comme ils mènent bien de front toutes les besognes ! Voyez , voyez , s'ils perdent du temps pour se moquer de nous ! La carte d'un Coqaeret chez moi ! Eh bien !
3a0 HISTOIRE
voilà, ma chère , le fruit de mes bontés pour vous* Ne niez pas. Est-ce à vous, est-ce à moi , que cette carie est adressée? 11 y a cinq ans, madame Dufresne, qu'a-* vez-votis fait autre chose au Port-Valin que de vous compromettre pour ce jeune fat? Oh! j'ai bonne mémoire.- Vous n'êtes pas de trop ici , ajouta-t--il en se retournant vers Lucien , car vous étiez de la partie là-bas. Votre père d'ailleurs est de la farine, monsieur Honoré. Soyez contents tous les deux. »
Il s'arrêta pour reprendre haleine. Cornélie jetait sur Lucien des regards désespérés. Pourquoi ne l'avait-il pas avertie du retour d'Elias?
« Ce jeune homme avait sauvé la vie de votre fille », dit-elle à demi-voix.
L'avocat haussa les épaules ; mais avant qu'il eût ré- ' pondu la porte se rouvrit : Céleste accourait, entraînant Claire par la main. Dans la colère au moins les Dufresne se ressemblaient : la dévote^ sur le seuU de la chambre, trouva le même geste que son frère. « Vo]^, s'écriai^Ue en lui montrant aussi une carte de visite; mais voyez donc : Elias Coqueret !
— Elias, en arrivant, a voulu envoyer sa carte à toute la ville , répliqua Lucien , qui ne savait pas s'il disait vrai.
D UNE JOLIE femme! %H
— Ah ! s'écria M"" Dufresue respirant bien plus à Taise, ce nott?el outrage enfin ranimera Saint-Lude. A Toeuvre^ Céleste : nous virons bien ce que dureront les meuniers. Venez , ma sœur. »
Lucien aussi s'éloigna, mais plein de remords et d'inquiétude. Par sa faiblesse, il avait jeté Cornélie dans un embarras si cruel que , malgi*é tous ses efforts , die n'a* Tait pu lui csu^er son ressentiment; ce lâche silence qu'il avait gardé -demeurait inutile, car maintenant elle
savait tout et ne devait pkis douter qu'Elias n'employât
* tous les moyens pour la revoir. Ces soixante cartes de
visite , lancées par lui comme des brandons à toutes les portes de Saint-Lude, n'étai^st évidemment que soixante passe-ports pour servir à celle qu'il envoyait à M^ Dufresne. Il avait compris qu'il ne pourrait rentrer chez la jeune femme que de l'aveu de son mari, et montrait bien qu*il ne désespérait pas de l'obtenir. L'indignation au bâtonnier ne manqua point d'échos sur la montagne ; mais Lucien avait bien prévu qu'il en serait ainsi : personne ne voulut la servir. En ce moment, les meuniers étaient trop puissants dans la ville. Les notaUes, toujours mesurés , se décidèrent donc à boire l'injure , et M" Nîcanor lui-même proposa de mettre la vengeance à terme. Le dimanche vint.
Les petites cloches de TégUse Saiiit-Lnde sonnaient à toutes Tolées la messe du matin lorsqu'Élias arriva sur le parvis. Mars était revenu. Malgré le Vent de bise, un clair soleil s'épanouissait sur toute la façade du temple, et, glissant par le portail ouvert, se prolongeait en une longue traînée lumineuse jusqu'à l'extrémité de la nef. Lejeune homme monta les degrés, et ses yeux essayèrent de plonger dans l'église. Au milieu du transept, devant la balustrade qui défendait le chœur, deux femmes étaient agenouillées. Elias sentit que son cœur battait : c'était bien Ëlmire; il ne pouvait mécomiaitrc cette grande tournure que déguisaient mal les vêtements épais dont elle s'était enveloppée. Ce ne pouvait être que sa fille qui priait à ses côtés ; le soleil qui les environnait leur formait à toutes deux comme une large auréole ; elles semblaient prier avec un redoublement de ferveur, car la messe allait finir. Elias alla se placer devant le portail auprès du bénitier et attendit.
Il n'était pas dans toute l'église une seule âme pieuse à qui sa présence eût échappé. Tout le monde le connaissait trop sur là montagne j ceux qui l'avaient vu autrefois étudiaient avec un sourire moqueur l'étrange changement qui s'était fait dans sa personne. Aux en- ' fanls terribleis qui demandaient tout haut qu'on leur
montrât le beau farinier on répondait complaisamment: C'est le monsieur qui porte des gants jaunes. II eût été superflu de le désigner atix jeunes gens et aux jeunes filles , car il éveillait suffisamment la curiosité des unes et la jalousie des autres. Aussi, lorsque madame Dufresne se leva , on fît comme elle ; on la laissa passer, puis on la suivit. Ce fut un effroyable vacarme de bancs qu'on fermait et de chaises qu'on poussait précipitam* ment, afin de ne rien perdre de ce coup de théâtre. Elias n'entendait rien , et , retrouvant en lui ses vingt ans , il regardait la jeune femme s'avancer au milieu de la nef, bien loin encore de se douter def la rencontre qu'elle allait faire. Non, on ne l'avait pas trompé : Elmire était toujours belle , plus belle peut-être qu'autrefois. Les yeux d'Elias s'attachèrent tout à coup sur Claire , mais un sentiment indéfinissable les lui fit aussitôt baisser. Claire ressemblait à Cornélie comme ces
filles des rois barbares , issues des captives de Rome , ressemblaient à des Romaines. Ses «cheveux' étaient de couleur sombre, mais mélangés par endroits d'un fauve éclatant; ses prunelles irisées de teintes grises, qui donnaient à son regard un feu particulier; du reste, c'étaient tous les traits de. sa mère, mais tourmentés et amaigris. « Quelle bizarre créature ! » se dit ÉUas ; et il
fit un p«8 en avant. Madame Dafreane , à ce moment , étendait la main vers le bénitier. En reconnaissant le jeune homme, elle n'interrompit pas sa marche, et ne donna aucun signe de trouble. Il la saluait. La prndence lui commandait de passer sans lui" rendre son salut; mais elle n'en eut pas la force, et, baissant rapidem^it son voile, elle s'inclina. Glaire rendit ce salut ht tête haute.
Kn redescendant les degrés de l'église, Elias aperçut au bout du parvis Lucien, qui ne fut pas assez prompt pour l'éviter.
« Eh bien! lui dit-il en passant son bras sous le sien, es»tu décidé à présent à me conduire chez madame Dufresoe?
•— Tu ne me l'avais pas demandé.
— Et si je te Tavais demandé?
— J'aurais refusé , dit Lucien.
— Bon ! repartit Elias en riant , je vois bien qu'il me faudra immoler M^Dufresne... à moins pourtant que je ne décide Baptiste à transiger avec lui.
— Encore cette plaisanterie!... s'écria Lucien.
— Tout beau! calme-toi. Sais-tu, Lucien, pourquoi je peux, suivant mon bon plaisir, écraser M^ Dufresne ou le sauver, le tuer à petit feu ou faire de lui le plus
heureux homme de toute la France et de Précy-le-Sec , en le refaisant adjoint? — Non. — C'est qu'alors tu ne sais pas pourquoi mon frère m'a rappelé près de lui.
— En vérité, répliqua froidement Lucien, je ne le sais pas.
— Je te donne là une grande marque de confiance, poursuivit Elias avec une gravité comique; mais ne va pas rire trop haut, car ces temps-ci ne sont pas sûrs. Tu ne djevines pas? Hé quoi! ignores-tu donc ce qui va se passer au chef-lieu dans quelques jours? Tu l'ignores : eh bien ! je vais te l'apprendre... On éKt treize députés, treize ! Ne ris pas{ te dis-je. J'ai vingt-cinq ans , je suis éligible. Baptiste est certain de réunir sur moi toutes les voix de l'arrondissement.
— El tu as souscrit, les yeux fermés, au plan de ton frère? demanda vivement Lucien.
— Y penses-tu? dit Elias en éclatant de rire. Malgré tous les voles de Baptiste , je ne serais élu que le treizième , et j'ai horreur du nombre 13. Je n'ai jamais voulu faire un treizième , même àde bonnes tables. J'ai refusé net.
— Mon pauvre Elias , reprit tristement Lucien , tu ne saurais plus même être ambitieux.
" -^ Voilà un mot profond. Une dernière fois, veux-tu me conduire chez madame Dufresne?
— C'est trop de folie », s'écria Lucien en faisant un pas pour s'éloigner. Mais Elias le retint.
«( Rien n'est plus sensé, lui dit-il. En deux mots j^ t'expliquerai tout. Baptiste est maire de Précy. Une crise Ta porté à ce comble d'honneur, une crise le mettra parterre : c'est moi qui le lui prédis tous les jours; Il n'y a qu'un moyen pour lui et les siens d'éviter la chute, c'est de composer avec ceux dont ils ont usurpé la place. En rendant à M* Dufresne , c'est-à-dire aux avocats , la mcÂtié de la mairie, les meuniers, c'est-à-dire mon frère , en garderont l'autre moitié. Ce marché accepté par les avocats , et il le sera, la querelle du sac et de la robe est éteinte, et M<^ Dufresne devient mon ami. Que pense&-tu de la politique que j'ai conseillée à Baptiste? »
Lucien le regardait avec une naïve épouvante.
(( Il te plait donc pour te distraire de troubler le repos de madame Dufresne? lui dit-il. La revoir ne serait qu'une mauvaise action. Ce marché avec M. Dufresne est une chose odieuse...
— - Je n'ai jamais fait de lâcheté, dit orgueilleusement Elias. Je n'en ferai de ma vie. Je me connais. » . Au lieu de retourner à la maison du bailliage, Lucien
rentra jprëcipitamment chez lui, prétextant un mal subit qui devait l'y retenir. Il y avait loin «du sentiment qui Toppressait lalors à celui qui le matin l'avait conduit à réglise. Là , cache derrière un pilier, observant l'émotion d'Elias à la vue de madame Dufresne , il se disait douloureusement que tous deux n'en avaient point fini avec leur amour. Pourquoi fallait-il que, l'apercevant au sortir de la messe, Elias fût venu lui enlever par ses confidences la crainte d'un péril imaginaire qu'il préférait pour Elmire à la laide réalité? Le plan que Baptiste r.oqueret tenait de son frère ne pouvait échouer auprès do l'avocat. Elias reverrait Cornélîe; mais elle allait ti op bien le deviner du premier coup , et ce désir violent qu'il montrait de la revoir alls^it la frapper comme un outrage. « Non, non, èe disait Lucien, ce n'est pas à moi d'aller lui apprendre.qu'elle n'est plus aimée. »
Quelques jours s'étaient écoulés. Comélie faisait presser Lucien de se rétablir: son absence la chagrinait; eHe avait besoin de ses conseils. 11 n'hésita plus à se rendre à cet appel : car, n'ayant point reçu la visite d'Elias, il commençait à croire que ce terrible désœuvré avait bien pu trouver dans la ville quelque délassement qui lui faisait oublier ses projets. Mais, en s'acheminant vers la Maison-Noire, qu'apprit-il? On avait vu Baptiste
Coqueret entrer la nuit chez M. Durresne; on venait, en plein midi , d'y «voir entrer son frère Elias.
Lucien pressa le pas. Comme il pénétrait dans le jardin, il entendit en effet les éclats moqaeurs de la voix d'Elias assis sous le berceau dépouillé, côte à côte avec l'avocat. En apercevant le fils du docteur, M" Dufresne rougit, puis voulut sourire, et, n'ayant pu sourire, voulut parler; mais, n'y réussissant pas mieux, il battit brusquement en retraite. Les deux jeunes gens demeurèrent seuls.
a Mon bon Lucien, dit Elias, tendant la main à son ami , ne sois point fâché contre moi.
— Tu as donc réussi à la revoir? s'écria Lucien, -r- Je crois qu'elle se souvenait un peu de moi , reprit Elias fort simplement. Ce bon souvenir m'a rendu . vraiment heureux. »
En ce moment Claire traversait le jardin. Elle avait la tête nue. La rapidité de sa course avait dénoué tout un côté de ses cheveux, qui retombaient sur son épaule. Sa taille était libre dans son déshabillé du matin ; elle courait en bondissant comme une chevrette. Elias la suivit des yeux.
« Elle est fort belle omdemoiselle Dufresne n\ dit*il.
QUATBlilE PARTIE
Il y avait depuis quelque temps à Précy, chez le loueur de voitures qui demeurait sur la grande place, une certaine calèche peinte en jaune, aussi connue de' toute la ville que le grand portail de Saint-Lude. L'honnête homme qui la possédait et se faisait honneur de la conduire Ini-mênre , vêtu d'une limousine en guise de Uvrée, l'avait achetée autrefois d'un fermier qui la tenait de son ancien seigneur, et il en prenait bien plus de soin que si elle avait été neuve. Grâce à son génie inventif, deux rideaux de coutil rayé glissant «ur une jolie tringle de fer avaient remplacé les glaces qu'un seul cahot aurait pu briser ; les harnais , jadis argentés , avaient été revendus à un jeune hobereau impatient de faire figure sur les grandes routes, et, sous de bons colliers de paille, les deux bétes blanches qui traînaient le fameux carrosse trottinaient bien plus gaiement. Or, quelques joui*s après Tinvasion des deux frères Coque-
rct à la maison du bailliage , un dimanche matin, à huit . heures, la calèche jaune déboucha tout à coup sur le quai , et les polissons , interrompant leurs jeux, se mirent à la suivre avec de grands cris de joie. La calèche gravit tout doucement la rue Saint-Lude, et s'arrêta sur le parvis, à Tinstant même oti finissait la première messe. Les rideaux de coutil se soulevèrent alors, et mademoiselle Céleste Dufresne apparut.
Aussitôt elle fut entourée, pressée, écrasée de questions : « Où allait-elle ?» La calèche jaune ne servait qu'aux parties de plaisir, et Céleste ne pouvait s'y être embarquée toute seule pour aller dans la forêt prochaine folâtrer sur le gazon. — La vieille fille ne répondait pas. Ses yeux erraient sur la place, y cherchant d'autres yeux, de qui elle voulait surtout être vue. Mais Elmire, ce jour-là, n'était pas venue à la messe. — Céleste, en se retournant vers ses amis, laissa rouler une grosse larme sur le ruban de son chapeau :
« C'était bien malgré elle, assurément, qu'elle s'était fait voir, car elle avait espéré de passer inaperçue dans la vîtle , et, quoiqu'elle y laissât de bonnes amitiés , eUe avait résolu de la quitter sans faire d'adieiix. Pouvaitelle y rester désormais sans partager la honte de son frère, après l'étrange palinodie qu'il venait de chanter
an sein de la farine? Avant de.s'éloigner, ellen^avait pu résister pourtant au désir de voir une dernière fois sa ^ belle-sœur et do la rappeler au sentiment de certaines bienséances dont cette dédaigneuse personne faisait trop peu de cas. Elle avait compté la rencontrer sur le parvis, mais madame Dufresne se dispensait même d'entendre la messe. »
Sur ce, la dévote, baissant la voix, ajouta que sa nièce Claire lui semblait une enfant perdue; puis elle se jeta au cou du greffier, tristement appuyé contre la portière, et donna Fordre au cocher de la conduire au coyvent. Ce couvent, qui appartenait à des religieuses ursulines, n'était éloigné que d'une lieue.
« Bah! dit le greffier, elle y serait allée à pied si la* calèche était peinte en noir. » ^
Ce coup perfide, iibaginé par la bonne dévote pour marquer sa sortie flu monde, ne fit point rentrer de fiel dans les cœurs : la querelle du sac et de la robe était bien finie. Le docteur Honoré ayant accoutumé les notables de Précy-le-Sec au spectacle de l'apostasie , celle du bâtonnier ne les étonnait qu'assez peu, car les plus sages prévoyaient dès longtemps qu'il en faudrait bien venir, tôt ou tard, à s'accommoder avec les meuniers, ï^ersonne n'ignorait que ce n'était point de son chef que
Dqptifite avait apporté le rameau d'olivier à M. Durresne, ' et tout le monde louait fort le bel Elias, qui, en cette occasion, avait inspiré Baptiste. Saint-Lude était las de discordes ; les gens comme il faut concevaient enfin une nouvelle vianière de vivre avec les meuniers, qui consisterait i ks traiter de pair au dehors et à les accabler de bien plus de mépris chez soi. De toutes les vertus naturelles à l'homme , l'égalité est celle qui contient le plus de nuances , et pour la pratiquer avec fruit il ne s'agit que de bien savoir les distinguer.
Voijà donc comment le greffier lui*4néme, cherchant toujours un peu de colère au ibàd de son âme bourrue, n'en trouvait pas contre le bâtonnier. Huit joora aupa- •ravant, M^ Lubin, il est v^ai, se montrait le plus intrépide ennemi des meuniers , et ne se doutait guère qu'il fût en réalité le seul ennemi qui leur restât. Mais l'esprit des avocats est comme le verre : brillant et fragile ; ce sont gens emportés à qui les tempéraments ne plaisent point. Quelques bonnes âmes delà montagne affirmaient pourtant que ll« Dufresne ne recueillerait aucun fruit de sa soudaine conversion , et qu'il ne serait jamais ûd^ j^iaU que dans la pensée du maire. « Les meuniers, disait-on, résiataiwt à leur chef, déclarant qu'ils aimeraient mieux usuqper de vive force ce qu'il restait de
prérogatives aux avocats que de leur abandonner la moi* tié de celles qu'ils avaient conquises pour eux-mêmes. » Baptiste, en effet, semblait fort soucieux.
Elias, son frère, à peine revenu à Précy, n'avait pu manquer de faire amitié avec don Manoel , qu'il rencontrait diaque soir auprès d'Irma. Mais le juste retour dont le docteur feignait au moins de le payer n'était vraiment que de la froideur auprès du penchant irrésistible que H* Dufresne témoignait pour le jeune homme. Ravi du départ de Céleste pour le couvent, délivré de la peur de voir la montagne se lever contre lai tout entière, comme autrefois quand il avait fermé son salon , le bâtonnier n'entendait rien à la politique de Baptiste, quidifSérait sans cesse l'exécution de leur traité. Être adjoint de droit, ce n'est -pas l'être; M® Lubin aimait le fait en ces sortes de choses-là. 11 se rabattait donc sur Elias, trou* vant mille perfides moyens de lui rappeler que c'était à lui d'achever une œuvre dont il avait été le premier artisan. Chaque jour, dès que midi avait sonné, on le voyait descendre sur le quai ; il s'arrêtait devant la fenêtre de son jeune ami , qui ne tardait pas à le rejoindre ; ils remontaient ensemble la rue Saint-^Lude. f.ucien , lorsqu'il arrivait quelques instants après , les trouvait tous deux dans le petit salon d'Eimire. D'ordinaire,
il n'y avait que le b&tonnier qui pu*làt. Gornélie ne dé* sirait point causer avec Elias, et peut-âtre n'aurait-elie pu soutenir un pareil entretien. Les souvenirs voletaient doucement dans son cœur, comme ces troupes d*oiseaux que le printemps ramtoe , et qui battent de l'aile en chantant autour des nids qu'ils avaient '^tlés. Mais rien ne la trahissait que son sourire, et Glaire, toujours retranchée dans l'embrasure de la croisée, semblait bien plus agitée que sa mère. Au bout d'une heure, lorsque Elias se levait, M^ Dufresne se levait avec lui : ils redescendaient lentement vers le quai, et ce n'était le plus souvent que l'approche du docteur qui les séparait. Bien que l'avocat n'eût plus rien à reprocher à son ancien ami , il conservait l'habitude de prendre la fuite en le voyant. C'était là précisément ce que le grand Baptiste voulait empêcher.
Elias , un jour, refusa d'accompagner M<» Dufresne à Saint-Lude :*il lui prit le bras et l'entraîna sur la grand'place. Le bâtonnier cheminait fort gaiement, se disant que son beau compagnon lui ménageait quelque surprise. Peut-être le meunier qui détenait sa place d'adjoint consentait-il enfin à la lui rendre; peul^tre
Gomme ils arrivaient tous deui sous les ormes qui ombragent la façade du Palais-de -Justice, M* Lubin aper-
çttt Baptiste qui venait au devant de lui, tenant aussi le docteur par le bras. Il fit un effort désespéré pour, se dégager de rétreinte d'Elias, mais le dandy ^ comme on disait sur la montagne, étant né dans la farine, avait des muscles d'acier. Avec son machiavélisme ordinaire, Baptiste, pour cette rencontre, avait choisi l'endroit de toute la ville où Ton était le plus sûr d'être vu. M*» Dufiresne chancela quand il entendit la voix du docteur.
ce Parlons franc, lui disait 4ou Hanoel. N'estril pas vrai, Dufresne , qu'au fond de l'âme, vous ne m'en avez jamais voulu? Vous saviez bien que ma force est dans vos conseils, et que sans vous je ne pouvais vivre. »
Telle était la seconde partie des plans de Baptiste. £n cédant la moitié du pouvoir municipal aux avocats, il faisait un adjoint de M<> Dufresne : restait à faire l'autre adjoint, et pour cela sa femme et son frère lui avaient trouvé dans le docteur bien mieux qu'un meunier^ Don Hanoel n'avait accepté qu'à grand'peine, soûs la condition qu'il n'entrerait à la mairie qu'aux jours de crises. Le maire lui prit donc la main , tandis qu'Elias s'empa« rait de celle de M. Dufresne. Ces deux mains si longtemfi^ amies se touchèrent : l'avocat sentit comme un frisson électrique qui lui courait par tout le corps, et peu s'en fallut qu'il ne sautât au cou de son impitoya-
ble railleur. Un instant après, en voyant les trois hom mes s'éloigner du même pas , Elias ne put s'empêcher de sourire. Il se disait qu'àVinstar de la Trinité hindoue, qui reconnaît un dieu suprême, ce triumvirat qui s'établissait à Précy-le^Sec aurait un mattre sMl le voulait bien. Qui allait désormais diriger l'avocat', si ce n'était le docteur? Qui inspirerait à la fois le docteur et Baptiste, si ce n'était Irma f Qui pouvait ^c&vl commander à Irma, si ce n'était lui'-même? Baptiste, assurément, . gagnait beaucoup à Theureux succès de cette réconciliation, qu'il avait souhaitée. Mais Elias aussi gagnait quelque chose : c'était d'être délivré de M. Dufresne. Il se rendit donc à la Maison-Noire.
Claire était seule. Elle accueillit le jeune homme avec une froideur trop marquée pour n'être pas feinté.
« Ma mère s'est absentée pour quelques instants , lui dit^elie. Il y a une heure, elle vous attendait; vous n'êtes pas venu. »
Et ce fiit tout. Elias ne songea pas à chercher quelque sujet de conversation. Il sentait que les bienséances lui défendaient de rester auprès de mademoiseUe Dufresne, et cependant il accepta le siège qu'elle semblait être contrainte de lui offrir, et se prit à la considérer en silence. Qui aurait reconnu, dans cette impérieuse jeune
DTNE JOLIE FEMME. 247
fille, l'enGant méditative et grêle d'autrefois? Elias, d'a^ bord, eut envie* de sourire; il se disait : a Je ne suis pas moins changé qu'elle. »
Glaire paraissait avoir cédé ce jour-là à un indiscret besoin de parure : elle avait orné ses cheveux de perles de jais , et posé dans ses nattes épaisses un magnifique camélia. Or, les camélias sont presque aussi rares à Trécy-le-Sec que peuvent l'ùtre en Patagonie les roses à cent feuiUes. Il fallait que Claire, pour s'être procuré cette belle fleur, l'eût bien passionnément désirée. Elias pensa que tous les désirs de la jeune fille devaient être vifs comme les mouvements de la passion. Le camélia, d'un rouge de sang, tranchait violemment sur les reflets fauves de sa chevelure : tout était ccœtraste dans ce visage charmant, dont les traits semblaient à la fois trop arrêtés et trop fins.
Claire quitta sa place. La présence d'Elias semblait lui causer, comme à l'ordinaire , une étrange oppression, ou du moins beaucoup de fatigue.
« Lucien aussi était venu », lui dit-elle.
Au. même instant Lucien rentra. Du premier coup d'oeil il devina l'embarras de Claire. Le soin inaccoutumé qu'elle avait apporté à sa parure , et que le malin il n'avait pas même remarqué, le frappa tout à coup : il
se rappela le cri d'admiration qu'Elias, en la voyant traverser le jardin, avait un jour laissé échapper devant lui.
« Où est votre mère? » demanda-t-il brusquement.
Elias sourit. Mais il se leva et sortit sans regret : il ne souhaitait point de voir Ëhnire.
Le soir, Lucien dit à Cornélie d'un ton de reproche :
<c Vous avez laissé Claire seule avec Elias. »
Elle le regarda.
« Oui , reprit-il un peu confus. Elias parle de toutes choses avec une légèreté qui peut n'ôtre pas sans péril...»
Mais elle le regardait avec une persistance croissante. Il s'interrompit, devinant que pour la première fois elle le soupçonnait d'un sentiment odieux , et il y eut entre eux quelques secondes d'une contrainte qu'ils n'avaient jamais connue. ' .
(( Enfin, continua-t-il en hésitant encore, il me semble que Claire est troublée.
— Si Claire est troublée, repartit tristement Cornélie, c'est qu'elle a peut-être un sujet de joie que je ne peux partager avec elle. Ce matin , elle a appris que sa tante sortait du couvent. Céleste sera restée aux Ursulines un peu moins d'un mois.
— Vous allez retrouver en elle une dangereuse en-
nemie, dit vivement Lucien. C'est une raison de plus pour être prudente. »
Ce dernier mot semblait être encoi'e un avertissement pour Elmire. Ces vagues accusations contre Elias la laissèrent bien moins blessée que surprise, mais elle s'expliqua bientôt que, pour la première fois de sa vie, Lucien eût été maladroit et mauvais , puisque ce n'était pas. avec son cœur qu'il avait parlé. Voulait-il recommencer auprès d'elle le rôle qu'il avait joué au Port- Valin? Mais combien ce dévouement si délicat et si pur qu'il avait alors paraissait avoir changé! Elle se souvenait qu'il avait essayé d'abord de lui caeker le retour de son ami ; puis une fatalité , si étrange et si rapide qu'il n'avait pas eu le temps de la combattre, avait ramené Elias auprès d'elle , et maintenant elle croyait deviner ce qui se passait en Lucien. Peut-être la soupçonnait-il de bien moins songer, en revoyant Elias, à l'enfant du Port-Yalin qu'à l'homme fait, élégant et beau qui lui , apportait un nouvel amour. C^était donc qu'il connaissait le fond de son âme bien mieux qu'elle ne le connaissait elle-même.
Malgré les doutes cruels qui l'animaient contre Elias , Lucien ne cessait point de le voir, et chaque matin, dans son petit désert, il recevait sa visite. Ce jeune homme j
en apparence si vain , avait effleuré tant de choses , et les disait avec un charme si naturel , cpie le pauvre solitaire de Saint-Lude se laissait éblouir et se prenait à déplorer ingénuement que le caractère d'Elias fût si différent de son esprit. Quant à ce qui touchait madame Dufresne , Elias afTectait de se taire, et Lucien lui en savait gré , car sur un pareil sujet il aimait mieux le silence de son ami que les légèretés ordinaires de sa parole. Le nom même d'Elmire n'était plus prononcé entre eux, celui de Glaire ne l'avait jamais été.
L'heure si impatiemment attendue par M*" Dufresno vint enfin à sonner à l'hôtel de ville de Précy-le-Sec. Le meunier qui avait pris la place de l'avocat ne la lui rendit point, mais se la laissaprendre, et M** Lubin-Siméon , côte à côte avec son collègue le docteur, rentra dans la grande salle du conseil, qu'il avait si souvent remplie du bruit de sa faconde, et otitout sembla se réjouir à sa vue* La nouvelle administration ne fit point la cruelle ; la farine, s'y trouvant encore la plus forte, puis-
que le conseil municipal lui restait, conserva le garçon de moulin pour garde champêtre, et il n'y eut de changé que le professeur de musique, qui, perdant son office de secrétaire, reprit, non sans se plaindre, le cours de ses leçoqs et ses ritournelles. M*' Dufresne, au comble de la joie, oublia encore une fois toute mesure et voulut emmener Baptiste et le docteur dîner chez lui ; mais tous les deux s'en excusèrent. Don Manoel ne se souciait point de revoir Elmire , et il aimait à s'imaginer que, s'il la revoyait, madame Irma en prendrait de l'ombrage. Quant au maire Baptiste, il avait sa fierté, et préférait traiter un avocat que de se laisser traiter par lui; il convia donc tout le conseil municipal et les deux adjoints. M*" Lubin , assis à la table avec la fine fleur de la farine, s'attendrit à l'idée que cette union touchante était en quelque sorte son ouvrage : car, s'il n'avait pas accepté les propositions de Baptiste, les avocats et les' meuniers n'auraient pas cessé d'être ennemis. Peu s'en fallut qu'au dessert il ne pleurât.
Céleste , le soir même , rentrait à Précy, non pas dans la calèche jaune , mais sous la nuit noire. Elle ne sou^
haitaitque médiocrement de rencontrer ses amis, sentant bien que pour motiver ce nouveau changement d'humeur, qui la faisait une cinquième fois sortir du
couvent, ce ne serait plus assez de s'emporter en aigres propos contï*e les religieuses avec qui elle avait essayé de vivre : cette explication avait vieilli ; tout le monde allait voir qu'en se retirant aux Ursulines, oti jamais elle n'avait compté rester, la dévote n'avait voulu que jouer une pièce à son frère. Cependant, comme elle arrivait tout à point pour recueillir la foule inquiète et bruyante des dictons que le banquet donné par Baptiste avait encore fait naître par la ville, elle sentit germer dans sa féconde petite cervelle un nouveau projet. Dès le lende<* main, elle reparut chez ses amis de la montagne ; son excuse était trouvée : elle ne s'était décidée à rentrer dans le monde que pour veiller sur sa nièce, et promettait de prononcer enBn des vœux aussitôt que Claire serait mariée.
M« Dufresne n'avait plus d'ennemis dans Précy-le- Sec , mais Ehnire en avait toujours. Au bout d'une semaine , s'était formé contre la jeune municipalité un petit parti qu'Elias et le docteur nommèrent le parti des Enragées. Ce mot fit une prompte fortune, ce qui n'empêcha point la, faction qu'il désignait de faire aussi la sienne. Le parti des Enragées ne se composait tout d'abord que de Céleste et de quelques demoiselles qui, achevant leur neuvième lustre, se sentaient prises, sur
le seuil du dixième, d'une hésitation des plus vives : mais l'association s'étendit, quelques personnes mariées étant venues s'y joindre ; et le greffier lui-même s'y était engagé corps et âme , dès qu'il avait été bien sûr que le seul but qu'on s'y proposât était de déchirer le prochain. Tout Saint^Lude commençait à comprendre que ce n'é tait véritablement ni au nouvel ordre de choses qui régnait à Précy-le-Sec , ni à M^ Lubin-Siméon lui-même, que les Enragées en voulaient , mais à la belle madame Dufrésne. Cette découverte étant faite, les onze avocates et la plus grande partie des notables couvrirent tacitement le parti de leur protection , se réservant de le désavouer s'il allait trop loin. Ce fut un second déchaînement contre Elmire. — Elias, disait-on, à peine de retour, avait préparé, de concert avec elle, le brusque revirement de M** Dufrésne, afin de devenir l'ami de la maison. Ce n'était pas tout : on assurait que le doctem^ lui-même avait été du complot, et qu'il n'avait jamais cessé de voir madame Dufrésne , bien qu'il fit plus ostensiblement la cour à madame Irma. — Ces calomnies arrivèrent enfin jusqu'à Elmire, qui pour la première fois eu fut atteinte : ce qu'elle craignait surtout, c'était qu'Elias ne les apprît.
Plus elle le voyait en effet, moins elle comprenait que
2îi.4 HISTOIRE
Lucien affectât encore de le craindre pour elle, et souvent elle se demandait si cette vague impression qu'Elias semblait garder de leur pur bonheur d'autrefoi^ pouvait s'appeler même un souvenir. Sans doute il avait désiré vivement de la revoir, mais depuis lors il avait conquis une pleine liberté dans la maison; parfois ils se trouvaient seuls, et jamais il n'avait fait allusion au passé. D'ordinaire il se montrait insoucieux et gai dans ses visites de Taprès-midi à la Maison-Noire, causant de tout avec le même chanrie , et donnant pourtant volontiers à ces frivoles causeries le ton doux et confiant de l'intimité. Il n'y avait que cet abandon qui pût prouver à Elmire qu'Elias ne la regardait point comme une étrangère.
Mais tant de choses en lui étonnaient d'ailleurs madame Dufresne! — Les bizarres liaisons auxquelles il s'était abandonné la blessaient surtout. Elle lui en voulait de ses longues promenades avec le docteur, nonseulement parce qu'elle y trouvait un manque de délicatesse envers Lucien et envers elle-même, mais aussi parce qu'elle comprenait vaguement sur quoi cette amitié s'était fondée. Don Manoel était le seul homme de plaisir qui eût jamais osé vivre dans Précy-le-Sec; son existence d'autrefois, à Paris, ressemblait à celle d'Elias^
comme un mauvais roman de la rue Saint-Jacques ressemble à un roman du boulevard des Italiens ; et la compagnie d'un honnête Précyote eût fait fuir le jeune homme, tandis que celle du docteur Tégayait. Cette facilité railleuse qu'Elias portait en toute chose épouvantait Cornélie. Quelquefois, en le regardant à la dérobée, elle entrevoyait l'abîme que ces cinq années avaient creusé entre leurs deux cœurs. Alors elle se trouvait plus calme, et s'applaudissait de l'ingratitude d'Elias et de son silence. « Mais pourtant s'il m'avait oubliée, se disait-elle, serait-il revenu? »
Telles étaient les pensées qui luttaient en elle, lorsqu'un matin, en se penchant à sa fenêtre, elle vit Elias qui gravissait la rue Saint-Lude. A cette heure , qui l'appelait sur la montagne? — Ëlmire se sentit émue, et, cachée derrière ses rideaux , elle attendit. Le jeune homme s'arrêta un instant au pied de la maison, semblant y chercher des yeux une croisée. Cornélie pensa qu'il savait autrefois oti se trouvait sa chambre, et qu'il l'avait oublié. Tout à coup il fît quelques pas en arrière, s'apercevant que le balcon du premier étage lui masquait les fenêtres supérieures, que sans doute il voulait voir. Alors il salua.
« U salue Claire », pensa-t-elle.
SSa HISTOIRE
Cinq ans aoparaYant, km[oe ÉUas, mal satisfaii de sa redingote neare, gauche et tremblant, avait risqué, pour la prranière fois, de passer sons les fenêtres de madame Dnfresne, c était Claire aussi qu'il avait saluée, ; parce qu'elle hd souriait du haut du balcon. Ce rappro- | chinent jeta Comélie dans une de ces longues rêveries auxquelles elle n'osait plus céder depuis quelque temps. Assurément, c'était encore pour elle qu'Elias était monté ce matin^a jusqu'à Saint-Lude; fallait-il donc qu'elle se crût toujours aimée! — ^ Claire entra tout à coop.
(( Mon père nous einmène demain à sa métairie de Béjuez, s'écria -t-elle avec gaieté. Nous irons dans la calèche jaune. » Comélie , un peu surprise, la regarda.
«Mais, reprit Claire d'un air de dépit, M. Elias nous accompagnera. » '
Ëlmire tressaillit, u C'est le sort qui le veut , pensatpclle ; ce voyage va être une épreuve. »
Béjuez est situé sur le cours inférieur de l'Aven , à deux lieues de la mer et de la côte sauvage où se cache le Port-Valin. Au lever du soleil, le bâtonnier, assis à côté d'Elias dans la calèche jaune, apparut au pied de sa maiont, d'oti il était sorti avant l'aurore afin d'aller quérir lui-
même son jeune ami. — Madame Dufresne et sa fille ne se firent point attendre : on suivit la route ouverte entre les seigles naissants et les grandes bruyères, par un de ces temps clairs et légers qui signalent les approches de la belle saison. I^a métairie s'élevait sous Thumide abri d'un bois de pins , à quelques pas de la rivière , et , tandis que M*» Dufresne s'engageait dans les misérables cahutes de ses métayers, Elmire, Claire et Elias s'éloignèrent lentement par les basses prairies qui bordent l'Aven. Le petit fleuve luttait avec effort contre le torrent limoneux que lui apportait la marée; les saules des deux rives se tordaient sous une brise violente qui soufflait de l'ouest et s'engouffrait dans l'étroit vallon ; des goélands planaient au plus haut des airs, en poussant leur cri sinistre. Cornélie marchait appuyée sur le bras du jeime homme ; mais Elias semblait contraint et agité, et ses yeux, malgré lui , s'attachaient sur Claire, jqui fendait les hautes herbes de son pas toujours impatient. Bientôt , ils abandonnèrent les bords encaissés de la rivière et gravirent des pentes abruptes, couvertes de genévriers et d'ajoncs en fleur. Comme ils arrivaient sur la cime, une large bande embrumée leur apparut à l'horizon ; une plainte s'en élevait sourde et profonde. C'était la mer.
Elias sentit le bras de madame Dufresne trembler aous le sien et )a regarda. Il y eut en lui comme une nouvelle explosion de souvenirs ; jamais , depuis qu'il avait vu Claire, Elmire ne lui avait semblé si belle.
« Où est le Port-Valin ? lui demanda-t-il.
— Là», murmura -t-elle en désignant le couchant.
Mais Glaire s'approcha. Encore une fois le charme funeste agit sur Elias ; sentant qu'il avait mal fait de parler et qu'il faisait mal de se taire , il demeura sombre tout le jour. Lorsque le regard de madame Du- • fresne ou celui de la jeune fille venait à tomber sur lui, involontairement il baissait les yeux, car il se rappelait le mot orgueilleux qu'il avait dit un jour à Lucien : « Jamais je ne ferai de lâcheté. »
Ce fut en vain que, pendant le retour, le bâtonnier remplit la calèche jaune des bruyants éclats de sa gaieté. Elias avait oublié sa présence; il eût voulu, de même, oublier celle des deux femmes. Ce n'était pas pourtant sans un but caché que M* Lubin avait entraîné son jeune ami à ce qu'il nommait une partie de plaisir, et qu'il lui avait fait les honneurs de la calèche. Dix heures sonnaient k Saint-Lude comme on s'arrêtait au pied de la Maison-Noire. Elias déjà avait pris congé de ma-
dame Dufresne et de sa fille et se retirait précipitamment , lorsque Tavocat le rejoignit.
« Ne direz-you8 pas ces deux mots à Honoré ? lui demandait-il. Madame Dufresne n'en veut pas convenir, mais elle serait charmée de le revoir. Il n'y a que vous qui puissiez nous le ramener; vous me l'aviez promis.
— Ne comptez plus sur moi, lui répondit brusquement Elias; demain matin j'aurai peut-être quitté Précy. »
Ëlmire passa une horrible nuit, car M® Dufresne s'était hâté de lui apprendre la bizarre résolution du jeune homme. Un secret pressentiment lui disait pourtant de ne pas y croire : elle attendit le jeune homme le lendemain. Ce n'était pas que désormais elle crût devoir rien espérer de lui. Le voyage à Béjuez avait eu le résultat qu'elle avait osé s'en promettre : Elias s'était souvenu ! Elle voulait s'en trouver heureuse, et se disait avec tristesse qu'il serait téméraire de chercher plus avant dans • ce cœur oublieux, oti d'ailleurs elle ne savait plus lire. Au milieu de l'après-midi, Elias, en effet, vint à la Maison-Noire ; il semblait avoir recouvré sa hautaine et frivole assurance; il sourit en voyant Claire se retirer quand il entra. CornéUe était pâle, et l'abattement peint sur tout son visage trahissait sa longue] insomnie. Il le
remarqua, et, de ce ton familier dont il se servait toujours avec elle , il lui demanda si elle souffrait. Mais il négligea même de lui parler du voyage de la veille : peut-être ne voulait-il pas le lui rappeler, peut-être ne voulait-il pas s'en souvenir Assis près d'elle et la voyant triste, il tenta de l'égayer par les mille folies qu'il savait dire avec une si vive gaieté. Cornélie trouva la force de sourire, bien qu'elle se sentît au cœur un mortel frisson. Une heure après, lorsqu'Élias la quitta, craignant de voir Lucien qui allait venir, et qui devinerait sa douleur, elle s'enfuit et se cacha dans les bosquets du jardin.
11 y avait .à l'extrémité de ce jardin , le plus grand de tout Précy-le-Sec, un verger qui descendait par de belles pentes vertes le long du coteau de Saint-Lude, et se terminait seulement par un fossé bordé d'aubépine et tapissé d'orchis et de glais. Au pied de la montagne se déroulait le petit vallon de Lochidies , peuplé par les pauvres gens de la ville , dont les masures apparaissaient à demi noyées parmi les aulnfes , et qui se poursuivait jusqu'à l'Aven. La rivière étincelait au soleil, la fraîcheur montait des profondeurs du vallon , le bruissement des arbres et de l'eau se mêlait aux cris des enfants qui jouaient en troupes devant les chaumines. Ce verger, que M« Dufresne ise promettait bion d'enclore d'un bon
mar, demeurait , jusqu'à Texécution de ce projet plein de goût, la promenade ordinaire de Cornélie, et ce fut là que Lucien vint la chercher. Comme il marchait dans rherbe, il arriva sans bruit auprès d'un buisson presque impénétrable , formé de néfliers et de figuiers sauvages, et là il s'arrêta brusquement. Derrière les jeunes arbres il venait de voir glisser la robe blanche de Claire. Mais quelqu'un l'accompagnait. C'était Elias.
Lucien frémit. Que faisaient-ils tous deux en cet endroit, le plus solitaire du verger ? Pourquoi s'enfuyaientils à son approche ? Il résolut de leur couper la retraite : il voulait voir leurs visages. Mais Elmire parut.
Madame Dufresne marchait lentement , longeant aussi le buisson qui cachait les deux fugitifs. La première vivacité de sa douleur avait déjà fait place à l'une de ces tristesses doucement résignées, parce qu'elles savent que rien ne pourra les guérir. Le printemps menait sa fête autour de Cornélie; les blancs pétales détachés des arbres en fleur venaient voltiger sur ses vêtements, et le ciel , ce jour-lh sans nuages , souriait au-dessus de sa tête. Dans son cœur et dans sa vie, tout , au contraire, devenait terne et monotone. Le rayon de soleil qui, pendant cinq ans, avait éclairé sa solitude, s'était éteint pour jamais.
« Qui retient encore Elias à Précy ? se demandaitelle. Pourquoi n'est^il pas parti ce matin , comme il devait le faire ? Qui Ta ramené près de moi! Le même sentiment peut-être que j'ai trouvé moi-même dans mon cœur autrefois, en apprenant qu'il m'aimait : un peu de reconnaissance I Oui , son cœur est bon. Il n'a pas oublié le Port-Valin, hier j'en ai eu la preuve. Il me sait gré de l'avoir aimé. »
Après une brillante matinée durant laquelle il avait eu le talent de brouiller à mort deux cohéritiers qui réclamaient ses conseils, M* Dufresne, ayant déjeuné , sortait de chez lui. Le cœur dispos, la jambe allègre, il reprenait le chemin de l'hôtel de ville , oîi don Manoel devait l'attendre , lorsque derrière lui il entendit une voix qui lui disait : Bonjour, mon frère...
Le bâtonnier détestait les surprises, bien que Baptiste et Elias lui en eussent fait naguère une fort agréable en le réconciliant avec le docteur ; il recula donc d'un pas, La veille encore, sa sœur lui avait fait dire qu'elle jurait
de ne point le revoir avant le jour du jugement dernier, et cette énergique expression ne peignait que bien faiblement sa colère. L'avocat savait que tous les matins, ' plutôt que de passer devant ses fenêtres , Céleste faisait le tour de la montagne , suivant le vallon de Lochidies , traversant ensuite le quai dans toute sa longueur, et re^ montant enfin la rue Saint-Lude pour arriver chez ses amis... Comment donc se trouvait-elle là ?
« Mademoiselle Dufresne, lui répliqua-t-il fort sèchement, je vous souhaite le bonjour. »
Mais Céleste était décidée à l!arrêter. a Ah çà ! s'écriat-elle , raisonnons un peu , mon frère. On dirait à présent que c'est vous qui me boudez. Voilà une plaisante rancune ! Un beau matin, par ambition, il vous a plu... Hé ! ne me regardez pas decettefaçon,jevous prie.. .C'est par ambition, vous dis-je, qu'il vous a plu d'envoyer un démenti à toute la vie de feu notre père... Si ce n'est un démenti , Jésus ! je veux n'être pas une Dufresne. Hé quoi ? vous brisez avec toutes les choses reçues î vous jetez votre bonnet d'avocat au beau milieu des moulins ! et vous trouvez mauvais que j'en prenne de l'humeur. Que voulez-vous , monsieur Dufresne , je suis du vieux temps , moi , bien que votre cadette, et je n'envisagerai jamais de sang-froid une face de meunier. Cela
vous fâche? en vérité , c'est afTaire à vous que de vous perdre si gaiement , et je ne m'en veux plus niêler : si je suis ici , c'est parce que je vous aime. Oui , oui, je commets cette sottise-là que de vous aimer, et ma nièce Claire aura mon bien , je l'ai toujours dit. Nous voilà donc réconciliés, à ce que je pense. Eh bien ! mon frère, ^* c'est votre fille que je veux voir; ne me mènerez-vous point chez vous ? »
Bien qu'elle se fût un peu corrigée vers la fin, Céleste n'en avait pas moins dit tout ce qu'elle voulait dire , et M* Dufresne sentit bien qu'en cette escarmouche, ce n'était pas à lui que l'avantage allait rester. Il n'hésita pas pourtant, et , sans mot dire , il précéda sa sœur dans le jardin. Comme ils arrivaient à la porte de la maison , il s'arrêta ;Xéleste passa devant lui sans défiance. « Montez, mais montez donc », lui cria-t-il. Elle se retourna et ne le vit plus. Il s'éloignait ^ toutes jambes, en rasant le pied de la maison pour cacher sa retraite. Céleste gravit résolument l'escalier; mais en passant au premier étage, devant le salon d'Elmire, elle eut grand soin de marcher à petit bruit , et monta tout droit à la chambre de sa nièce.
Madame Dufresne elle-même avait décoré ce réduit charmant de pensionnaire, et s'était fait une fête d'y con-
duire sa fille le jour qu'elle avait eu seize ans. Les murs en avaient été tendus de toile perse, malgi^é la vive opposition de M» Dufresne, qui réclamait en faveur du papier peint. Le parquet était couvert d'un tapis bleu à rosaces blanches , et des rideaux de sergç bleue défendaient la petite croisée contre l'intensité du jour. La couchette s'élevait au fond de la chambre, entourée d^un épais nuage de mousseline. H n'y avait qu'un seul miroir au-dessus de la cheminée , et qu'un seul tableau dans toute la pièce : une -magnifique estampe de la Vierge au Rocher, gravée par Marc-Antoine, que Lucien avait achetée au prix d'une demi-année de ses revenus, dans une vente au chef-lieu. Un prie-Dieu de velours , une table à ouvrage en ébène incrustée de nacre, encore une trouvaille de I-ucien, et de simples chaises de jonc, complétaient cet ameublement. Claire était assise devant la table.
« Que je suis aise de te trouver ici , et toute seule ! s'écria Céleste en entrant. Oti est ta mère ?
— Dans le petit salon, répondit la jeune fille : elle attend Lucien.
— Fort bien, mignonne; me voici donc. Je viens de rencontrer mon frère et je ne l'ai point ménagé. Ses sottises m'avaient éloignée de la maison , et les grands airs
de madame Dufresne ne me donnaient pas envie d'y rentrer. Tu m'as écrit, petite, j'oublie tout et j'accours... Mais ta mère t'empècl^ait donc de venir chez moi ?
— Mon père aussi^ répondit froidement la jeune fille. Il persiste à croire que vous me parlez mal de lui!
— Voilà, en vérité, une méchante invention de sa part, s'écria Céleste. Je t'ai bien souvent expliqué leca^ ractère de ton père , et je ne t'en ai jamais dit de mal. Non, non, je soutiens qu'avec un peu de volonté. Dufresne serait aussi })on qu'un autre. La faiblesse, voistu , mignonne, est une mauvaise conseillère. Mais comme nous perdons du temps à jaser ! Dis-moi , ma chérie , que me voulais-tu ? »
Claire hésita. Son petit pied se mit à battre le parquet avec impatience. « Plus tard, balbutia-t-elle, plus tard...
— Quoi! interrompit Céleste, «tu m'écris comme si tu courais quelque grand danger, tu me forces de manquer au serment que j'avais fait devant tout le monde de ne jamais revoir mon frère; je quitte tout, j'arrive, et c'est pour apprendre que tu me parleras plus tard ! Tu te moques de moi , Clairette. Mais non , tu as peur et tu te repensde m' avoir écrit. C'est mal, mignonne, de manquer de confiance envers ta tante. Là, ce que tu as à me dire est donc bien grave ? »
Claire ne répliqua pas.
« Eh bien ! s'écria la vieille fille en rapprochant sa chaise de celle de sa nièce, tu as raison de te taire, petite , et je veux t'épargner rembarras d'une confession. Laisse-moi supposer... Voyons, ne t'ennuies-tu pas depuis que tu ne me vois plus ? — Oui , oui , je t'entends, c'est un peu cela ; mais il y a auissi autre chose. Ne seraistu pas lasse de ne plus rencontrer dans cette maison-ci que des meuniers ? »
Glaire se recula brusquement.
« Ma tante, dit-elle d'une voix brève, vous ne devinerez pas.
— Il est vrai, reprit Céleste en la regardant, que ta mère ne t'a point élevée dans la haine de ces gens-là. — Ah rtu me mets au défi. — Allons ! je gage que ma sœur a formé le projet d'aller prendre les bains de mer, comme il y a cinq ans , au Port-Valin , et qu'un mois de séjour dans ce vilain pays te fait peur. M. Elias Coqueret ira sans doute avec vous?
— Il n'est point question d'aller au Port-Valin.
— Ah! vraiment, s'écria Céleste désappointée; je suis à bout, mignonne. — Aide-moi donc un peu à ton 4our... Tiens, reprit-elle comme frappée d'un trait de lumière , j'ai envie de croire qu'on veut te marier.
— Vous vous trompez, s'écria Claire. Non, ajoutât-elle avec un mauvais sourire , on ne veut pas me marier. Je ne peux rien vous dire aujourd'hui.
— Alors pourquoi ra'as-lu écrit ? répéta Céleste en se levant avec humeur.
— Ne vous fâchez pas, lui dit Claire en la retenant. Vous saurez tout. C'est vous qui le saurez la première, je vous le promets.
— A la bonne heure , repartit la dévote. Mais pourtant...
— Ma tante, interrompit la jeune fille, désormais vous ne craindrez plus de revenir à la maison ; et puis. . . , continua-t-elle plus bas, si... si le hasard me forçait à me retirer chez vous pour quelques jours , consontiriezvous bien à me recevoir ?. . . »
Elle avait dit cela rapidement et en baissant toujours la voix à mesure qu'elle parlait, si bien que Céleste entendit à peine le dernier mot.
(c Si je consentirais à te recevoir? répéta-t-elle, comme si elle n'était pas bien sûre d'avoir compris. Tu songes à t'enfuir?... C'est donc que... quelqu'un vous aura tourné la tête , mignonne? Ce n'est pas M. Coqueret au moins?... C'est lui... Et tu me demandes un refuge, à moi?
DTNE JOLIE FEMME. 269
— Ce n'est pas lui , dit Claire en fixant sur sa tante un regard ferme et brillant, oU Céleste ne put lire.
— Monsieur Coqueret! murmura-l-elle pourtant. Voilà qui serait vilain...
— Vous me refusez votre appui? » s'écria Claire. La dévote tressaillit, comme si on la réveillait en sursaut au milieu d'un mauvais rêve.
« Ah ! chère enfant , dit-elle en se dressant sur la pointe des pieds pour arriver jusqu'au visage de la jeune fille et en l'embrassant, tu seras toujours la bienvenue chez-moi ; certes , il serait à souhaiter que tu y demeurasses : car, sQit dit sans vanité, je m'entendrais mieux que la mère à te garantir de ces... Mais dis-moi encore une fois que ce n'est point le Coqueret...
— Ce n'est pas lui », répéta Claire avec impatience. Une seconde fuis la dévote avait essayé de pénétrer
dans le cœur de sa nièce et se retirait battue. Mais elle réfléchit promptement : quelles que fussent les suites du singulier projet que nourrissait Claire, elles ne pouvaient manquer d'être bonnes, puisqu'elles devaient chagriner Elmire.
« Il faudra donc que je te reçoive sans savoir pourquoi tu seras venue, dit-elle, — se promettant bien de tout savoir le jour même, — mais...
— Ne m'opposez plus rien, s'écria Claire. Voici rheure où mon père revient de la mairie ; venez, nous le rencontrerons au jardin : je veux achever de vous raccommoder ensemble. Mais venez donc !
— Est-ce qu'elle aurait aussi besoin de son père ? » se demanda Céleste en la suivant.
M*' Dufresne comptait bien ne pas retrouver sa sœur chez lui, et il espérait rencontrer sa fille toute seule au jardin. Il lui semblait, en effet, que depuis quelque temps Claire le gâtait. Pendant quatre après-midi , — il les avait bien comptées, — elle avait eu soin d'accourir au devant de lui à l'heure oti, tout plein de l'ivresse du pouvoir, rayonnant du plaisir d'administrer de nouveau des Précyotes, il s'en revenait de la mairie. De tout temps Tavocat avait désiré que sa fille l'aimât , parce qu'il lui semblait dans l'ordre des choses reçues qu'une fille aimât son père. En la voyant pour la première fois si prévenante et si douce, il se disait bien que'Ue devait avoir quelque raison de se rapprocher de lui; mais cette raison , si bien cachée , il ne cherchait point a la découvrir. Ces attentions , auxquelles Claire ne l'avait jamais accoutumé, le rendaient vraiment fort heureux ; aussi se promettait-il encore ce jour-là de lui donner quelques minutes en passant , lorsqu'il l'aperçut qui se
promenait autour de la pelouse, tenant Céleste par le bras.
Glaire ne lui laissa pas le loisir de rebrousser chemin, ainsi qu'il avait toujours envie de le faire dans les cas embarrassants. Elle courut à lui, entraînant sa tante derrière elle, et se jeta à son cou.
' « Eh bien ! mon frère , lui dit en même temps la vieille fille, n'allons-nous pas sceller la paix que nous avons conclue ce matin ? »
Comme il se préparait à lui répondre, la fenêtre du petit salon s'ouvrit : Elmire apparut, et Céleste de loin la salua fort amicalement. Cornélie aperçut Claire un bras encore passé autour du cou de Favoc-at, tandis que sa tante tenait toujours son autre main. Elle se rejeta vivefnent dans la chambre ; quelque chose la blessait dans ce spectacle. Bientôt elle s'accusa de folie, car ce rapprochement qu'elle observait depuis quelques jours entre Claire et M* Dufresne ne pouvait, au contraire, lui causer que beaucoup de joie. « Que n'ai-je point fait, se disait-elle, pour que ma fille aimât son père 1 Ah I j'y ai bien réussi... »
Elle retourna vers la fenêtre et vit au bout du jardin Claire et M. Dufresne qui reconduisaient Céleste.
« Qui ramène Céleste chez moi? » se demanda-t-elle •
Elle n'osa pourtant reprocher à Claire d'avoir trop bien accueilli sa tante, car elle ne pouvait lui dire les sujets de plainte que la dévote lui avait donnés; mais elle pensa avec amertume que sa fille semblait chercher un refuge contre elle dans des aiTections qu'elle ne pouvait lui interdire. Le lendemain et les jours suivants, madame Dufresne se fit violence pour recevoir Céleste, sans lui laisser deviner un ressentiment trop juste. Évidemment ce n'était pas pour visiter sa belle-sœur que la vieille fille avait voulu rentrer dans la maison. Le plus souvent elle y venait sans que personne la vit-; elle mettait une incroyable prestesse à tromper les yeux des servantes, marchant d'un pas de larron dans les couloirs ; et Cornélie apprenait qu'elle avait passé de longues heures dans la chambre de Claire , lorsque déjà elle n'y était plus. Claire, plus froide et plus cachée que jamais, s'éloignait chaque jour davantage de sa mère. Coruélie voulut consulter Lucien, mais il la regarda d'abord avec terreur : il n'osait plus lui répondre.
« Né voyez-vous pas que son cœur sô trouble encore une fois, s'écria-t-eile ; ce ne sont plus ces accès de dépit farouche et sans raison qui m'ont tant fait souffrir, il y a un an. Non, non ! mon ami, je crains de vous dire ce que j'ai deviné...
— Ce que vous avez deviné î répéta-t-il d'une voix tremblante.
— Lucien, lui dit-elle tout bas et après avoir hésité longtemps, vous souvenez-vous de ses jalousies d'enfant, autrefois... au Port-Valin, contre... »
Elle s'interrompit.
«Contre Elias? reprit-il avec un amer sourire. Je crois que vous vous trompez. »
Et sous un prétexte assez frivole il s'enfuit. « Puisset-elle se tromper toujours » ! se disait-il en s' éloignant.
Mais plus Elmire réfléchissait à cette crainte singulière qu'elle venait enfin de confesser à Lucien, plus elle croyait la trouver juste. Le lendemain , Claire brodait assise auprès d'elle , lorsqu'Élias se présenta. La jeune fille se leva brusquement, puis se laissa retomber sur son siège, et une vive rougeur lui couvrit le front. 11 en était ainsi tous les jours , mais Cornélie ne l'avait jamais vu ; elle remarqua aussi ce jour- là qu'Elias était fort troublé. Claire, qui d'abord lui répondait à peine lorsqu'il lui adressait la parole, se prit bientôt à causer avec une exaltation bizarre , parlant vite et riant aux larmes. Elle sembla éprouver un soulagement profond lorsque le jeune homme se retira.
Cependant , comme au sortir du petit salon il s'était
arrêté un instant dans le cabinet de M*" Dufresne , Elias traversa bientôt le jardin , oti la jeune fille venait de descendre , et Vy rencontra. Glaire n'essaya point de retourner vers la maison , et les deux jeunes gens se mirent au contraire à marcher lentement dans la grande allée. Ils avaient la tête baissée et ne se parlaient qu'à de rares intervalles. Cornélie d'en haut les suivait des yeux.
«Me trompais-je donc? se' demanda- t-elle. Glaire ne le hait pas. »
Bien qu'elle trouvât un bonheur amer à sentir que son amour se mourait lentement dans son cœur, jamais elle n'avait souffert aussi cruellement qu'à la pensée qu'il faudrait peut-être éloigner Elias ou le fuir une seconde fois. Elle ne put cacher sa joie à Lucien, qui, se sentant des.larmes dans les yeux, détourna la tête. Il pensa qu'il s'était obstiné trop longtemps à douter de l'horrible vérité qu'Elmire ne voulait point voir, qu'il avait perdu des heures précieuses, et que le moment était venu non plus de douter, mais d'agir. Son projet était bien arrêté : surprendre Glaire et lui arracher au moins l'aveu de ce qui s'était passé huit jours auparavant dans cette mystérieuse promenade qu'elle avait faite avec Éliaà au fond du verger. La jeune fille
errait dans le jardin comme au hasard ; il se mit à la suivre , mais il s'aperçut bientôt qu'à mesure qu'elle s'éloignait de la maison , elle pressait le pas. Tout à coup elle se retourna , le vit, et battit brusquement en retraite par une. allée de traverse. Lorsqu'elle l'avait aperçu, où allait-elle? il prit le chemin du verger, qu'il parcourut rapidement, et sonda le grand buisson de néfliers et de figuiers sauvages, derrière lequel il avait surpris la jeune fille, fuyant avec Elias les regards d'Elmire et les siens. Comme il arrivait au bord du fossé , Elias , franchissant hardiment la haie d'aubépine , vint retomber en face de lui.
« Je crois que je t'aifait peur, dit-il en riant avec effort; je ne m'attendais pas à tomber dans tes bras. Tu le vois, tous les chemnis sont bons.
— Le proverbe est faux , répliqua Lucien, car celuici te mène au mal. »
Lucien, pendant toute la nuit , avait en vain cherché le sommeil. 11 descendit de grand matin dans la campagne et suivit longtemps les bords de l'Aven , retour-
nant sans cesse dans son esprit une horrible et même pensée. En revenant vers la ville, il retrouva, sous le bois du quai , la place ombreuse oii cinq ans auparavant Elias venait chaque soir avec la chaude sincérité de ses vingt ans lui parler de madame Dufresne , et il s'y arrêta malgré lui. Ses yeux s' étant reportés par hasard sur le sentier qu'il venait de quitter, il crut de loin reconnsdtre son père qui traversait le bois.
La présence du docteur Honoré en cet endroit et à cette heure était chose assurément qui pouvait le sur-, prendre. — En apercevant son fils, don A.anoel fit passer derrière son dos sa main droite, qui tenait un bouquet de marguerites, la fleur préférée de madame Irma, ainsi que tout Précy-le-Sec le savait bien. M. Honoré cependant n'avait point ralenti sa marche , et Lucien n'essaya pas de l'éviter, car dans leurs, dernières entrevues il n'avait eu qu'à se louer de lui. Don Maaoel considérait volontiers son fils comme un homme depuis qu'il ne le considérait plus comme son fils. A ce naoment-là même il paraissait encore disposé à l'aborder; mais ces fleurs qu'il tenait à la main lui causaient un vif embarras, il se décida pourtant, et le bouquet tomba dans l'herbe. Don Manoel alors marcha droit vers Lucien.
(( Je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici, lui ditil brusquement; mais c'est un hasard heureux qui vous y amène. N'est-il pas vrai, Lucien, qu'au fond de l'âme vous m'avez toujours regardé comme un méchant homme ?
— Mon père, s'écria Lucien, pourquoi me parlezvous ainsi?
— Vous ne m'avez jamais vu faire le bien. Je gage d'ailleurs que vous ne me connaissez pas. Voilà quel homme je suis : peu soucieux du qu'en dira-t-on, avide de la liberté, ayant des goûts, point d'idées, point d'idées , vous dis-je , pas de principes , — comme disent les notables...
— Mon père , interrompit le jeune homme , qui ne put réprimer un sourire , vous n'aviez pas besoin de cette profession de foi... »
Mais le docteiir l'interrompit à son tour.
« Pas de phrases! lui dit-il. J'ai envie de vous prouver que je vaux mieux que ma réputation. Lucien, continua-t-il en le regardant lixement , Elias Coqueret va donc épouser mademoiselle Dufresne?
— Qui fait courir ce bruit ? s'écria Lucien.
— Voilà qui vous importe assez peu, répondit froidement le docteiu*; cela se dit ou cela se dira. Le comité
des Enragées n'est point mort. Quant à moi, je me devais de vous avertir. Tenez, mon pauvre Luci^i, ajoutat-il en faisant un pas pour s'éloigner, vous êtes un mauvais gardien si vous ignorez que du côté de Lochidies le verger de M* Lubin n'a point de murs. »
Les visites furtives d'Elias au verger étaient donc ' * chose publique à Précy. La vanité de madame Irma devait être délicieusement chatouillée par le bruit d'un mariage entre Elias et la fille du bâtonnier, et Lucien ne doutait point qu'elle n'aidât de toutes ses forces à le confirmer et à le répandre. Mais peut-être ne supposaitelle déjà plus rien ; peut-être ce funeste projet de mariage existait-il en réalité dans la complaisante cervelle de M. Dufresne, où quelque ruse de Baptiste avait bien pu le faire entrer. L'avocat, un peu incertain pourtant, n'avait pas laissé de consulter son oracle ordinaire, et le docteur en faisait avertir madame Dufresne. Lucien voulut rejoindre son père, l'interroger, achever de le gagner à la cause de Gornélie. Mais le docteur, en ce moment, entrait chez Irma d'un pas fort tranquille : Lucien courut à la Maison-Noire.
Il ne songeait d'abord qu'à voir Glaire. Mais en arrivant à la chambre de la jeune fiUe, il s'arrêta. Il était trop tard pour l'interroger, car elle ne pouvait plus se
sauver elle-même. Lucien redescendit lentement et entra dans le petit salon.
Gomélie , bien plus calme depuis la veille ^ le salua d'un franc sourire , puis elle le regarda.
« Que s'est-il passé? » s'écria-t-elle.
Il s'approcha et lui prit doucement les mains.
«Pauvre cœur, murmura-t-il , hésitant encore....
Avez-vous en moi une confiance aveugle? lui demanda-
t-il tout à coup.
— Oui, répliqua-t-elle. Mais qu'y a-t-il? que faut-il faire? Vous ne répondez pas.
— Il faut exiger qu'Elias ne vous voie plus , reprit Lucien avec effort.
—'Encore! dit-elle accablée. Pourquoi?
— Vous voulez le savoir? » lui demanda-t-il d'une voix brève. Et, se penchant à son oreille , quoiqu'ils fussent seuls et que personne ne pût les entendre , il lui raconta ce que son père venait de lui dire.
« Voilà un nouveau trait de Céleste ou de ses amis , s'écria-t^elle en se levant ; je les reconnais. Ils me haïssent tous. Elias épouser... Mais que faites-vous ici, Lucien? Partez donc, partez! Elias pourrait venir, et je perdrais un jour. Allez, mon ami, reprit-elle en se
laissant retomber dans un fanteuil, et revenez vite, car j'aurai grand besoin de vous. »
Elle était encore là , inerte et glacée, lorsqu'au milieu de l'après-midi, suivant sa coutume , Elias arriva près d'elle. Un frissonnement rapide la saisit à la vue du jeune honmie. Elle courut au-devant de lui, car elle sentait bien que ce peu de force que la nécessité venait de lui rendre allait s'évanouir si elle le laissait s'asseoir.
« J'ai une prière à vous adresser, lui dit-elle d'une voix convulsivc. Ce n'est qu'une prière , ajouta-t-elle avec un sourire qui semblait lui déchirer les lèvres. Vous venez nous voir trop souvent. »
Elias pâlit. « Lucien aura parlé », se dit-il.
Claire n'était pas la. Instinctivement, il se mit à la chercher du regard , comme s'il avait espéré d'elle un encourageinent ou un secours. Son .assurance ordinaire l'avait si complètement abandonné qu'il ne trouva que ces mots maladroits : « Qu'ai-je fait? »
« Ne m'interrogez pas, s'écria-t-elle. Ne me demandez pas pourquoi je vous fais cette prière : je n'oserais vous le dire. »
Il se méprit au sens de ces dernières paroles. Ses yeux rencontrèrent ceux de Cornélie, dont l'affreuse ' émotion ne le détrompa point. Il baissa la tête.
i( Adieu donc, Madame » , murmura-t-il.
Elle courut à la fenêtre. 11 s'éloignait. Rien ne l'avait
préparée à cette soumission si humble et si prompte, et
un violent soupçon la frappa. Mais, si elle soupçonnait
Elias , il fallait soupçonner Claire , et cette idée lui fit
horreur; elle la repoussa, se disant qu'il n'y avait
point de place en elle pour une douleur de plus. Ne
venait-elle pas une seconde fois d'immoler les chères habitudes qui faisaient toute sa vie?
Lucien la trouva couchée à demi sur sa chaise Iongue , et la tête entre ses mains ; il n'essaya pas de l'arracher à sa cruelle rêverie , mais il vint s'asseoir auprès d'elle. Longtemps ils demeurèrent ainsi sans parler, mais leurs cœurs s'entendaient si bien que les larmes les gagnèrent en même temps tous deux. L'obscurité, peu à peuy les enveloppa. Les premières heures de la nuit avaient sonné lorsque Lucien se leva. Elmire lui fit remarquer que, pour la première fois, Claire avait oublié de venir lui donner le bonsoir et l'embrasser. « Elle a vu Elias, pensa Lucien. — Soyez forte, lui dit-il. — Qui sait, ajouta-t-il tout bas, ce que lui réserve demain ! »
Cornélie voulut reconduire jusqu'au bout du jardin ^ cet ami fidèle, le seul qui lui restât, puis elle rega- •
gna lenlement la maison. Accablée de fatigue, elle ye« nait enfin de se retirer dans sa chambre , lorsqu'on frappa doucement à la porte. Elle recula de surprise en voyant entrer M« Dufresne. L'avocat alla tout droit à la cheminée, où les servantes avaient allumé un grand feu malgré la saison , et se laissa tomber dans un fauteuil sans avoir dit un seul mot; puis il se releva brusquement.
« Pourquoi du fèu? s'écria-t-il en s'essuyant le front. Il fait chaud. »
Gomélie voulut entr'ouvrir la fenêtre , mais il Farréta.
a Ce n'est pas assurénoent que j'hésite h vous faire part d'un événement qui vDus intéresse autant que moi, dit-il. Mais, je vous le demande, pourquoi m'étais-je imaginé que ce jour devait être le plus beau de ma vie ? Pouvais-je aussi me douter de ce diable de cas où je me trouve placé ? »
Madame Dufresne s'était assise devant le feu; elle écoutait vaguement , mais elle ne répondait pas. — L'avocat \int se placer devant elle.
<( Je ne crois pas, continua-t-il , non, parbleu! je ne crois pas qu'un homme de sens ait jamais été en si grand danger de le perdre. Certes, ma carrière est déjà
longue , et Ton dit que je l'ai bien fournie. J'ai traversé des situations fort délicates , et jamais... Ah I ces meuniers , ma chère , sont de terribles gens. »
Cornélie se taisait toujours.
«Vous êtes muette, s'écria-t-il avec colère. Je vois bien ; madame. Dufresne , que pour vous faire parler il faudra vous dire de quoi il s'agit... On me demande la main de notre fille. »
Elmire s'élança vers lui.
(c Qui demande la main de Claire? » s'écriart-elle.
Le bâtonnier, au lieu de répondre, revint à la fenêtre, l'ouvrit, et aspira bruyamment l'air de la nuit. « Quel conseil me donnez-vous? dit-il en se retournant.
— Mais qui demande la main de ma fille? Répondez.
— Eh bien I dit l'avocat d'un ton qu'il s'efforçait de rendre naturel, c'est... c'est ma foi Baptiste Goqueret.
— Baptiste Coqueret ! Vécria-t-elle avec égarement. Pour qui ?
— Pour qui voulez-vous que ce soit , repartit M. Dufresne en souriant, si ce n'est pour son frère Elias? »
Cornélie porta la main à son cœur et s'affaissa sur elle-même.
L'avocat se pencha près d'elle : c< Là, là, murmuraitil, je savais bien qu'il aurait mieux valu ne lui rien
dire. Les femmes sont des êtr*es absolument dépourvus de raison. »
Il la considérait avec terreur et cherchait à la soulever. Elle entr'ouvrit les yeux.
« Imaginez-vous, dit Tavocat tout en se redressant et d'un air fort dégagé, qu'Elias ne sait rien de cette demande de son frère : on voulait le surprendre. Tout cela ne vous semble-t-il pas fort plaisant?
— Elias ne sait rien ! s'écria- t-elle. Dites-moi tout.
— Baptiste est venu ihe trouver ce soir. C'est un projet caressé depuis longtemps par madame lrma,*m'at-il dit ..
— Et auquel Elias s'opposerait?...
— Il feindrait de s'y opposer, mais on est bien sûr qu'il aime Claire...
— Il l'a dit?
— Presque dît... On Ta deviné... Oh ! je ne vous cacherai pas , ma chère , que j'ai d'abord fort mal reçu M. Baptiste...
— Vous ne l'avez pas congédié?
— J'ai été tenté de le faire...
— Alors, reprit Cornélie, vous avez souffert qu'il s'expliquât? Que lui avez-vous répondu?
— Me laisserez -vous parler? s'écria l'avocat à bout
de patience ; je ne vous ai jamais vue ainsi , madame Dufresne, votre humeur est variable comme le temps... Me permettrez-vous de continuer? »
Cornéiie s'appuya sur le bord de la croisée; ses mains crispées déchiraient le rideau. — « Parlez , ditelle.
— J'ai déclaré nettement à Baptiste, reprit M. Dufresne , qu'il y a de certaines impossibilités qui sont des abîmes. Remarquez que c'est à dessein que je me suis servi de ce mot d'abîmes. Mais il m'a répondu que, si jusqu'à présent les filles des Dufresne n'avaient jamais épousé des fils de meuniers, c'était qull n'y avait jamais eu de fils de meuniers qui possédassent deux cent mille écus. Baptiste a fait prospérer l'argent de son frère en même temps que le sien. Les Coqueret cachent la moitié au moins de leur fortune. Elias a deux cent mille écus.
— Ah ! fit Comélie.
~ Aussitôt, continua l'avocat avec une rapidité croissante, j'ai puni M. Baptiste de son insolence, en lui donnant à entendre que le vieux proverbe : « Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée » , est toujours vrai pour des gens comme moi ; qu'un peu de considération est chose plus précieuse que beaucoup d'argent;
que la Eumlle des Dafresne a été de tout temps œ qn'il y a ea de plus jostemeot hoooré dans ce pays; que certes nous ne poayions point nous yanfer d'une fortnne semblable à celle des Coqneret, mais qae ks Coqoeret a leor tour auraient grand tort de se yanter de la fortune qu'ils ont acquise , â...
— Si... répéta Comélie.
— Si, en même temps que leur fortune, leur position n'aYsit point changé. ••
— ' Bref, interrompit-elle yiolemment , vous n'avez pas refusé; mais je refuse y moi.
— 11 n'est plus temps , reprit résolument l'avocat. Baptiste m'ayant affirmé qu'il était sûr de la bonne volonté de ma fille , j'ai couru chez Glaire...
— Vous avez, parlé à Claire!... Elle consent?... Eh bien ! lui dit-elle en posant sa main sur la sienne, Claire se mariera avec Elias quand je serai morte. »
Le bâtonnier la regarda en face.
« Savez-vous, madame Dufresne, que vous me feriez croire?... Tout ce qu'on a dit autrefois de vos légèretés au Port-Valin était donc vrai? »
Comélie ferma les yeux.
« Oui , murmura- t-elle , tout était vrai. »
La matinée était brumeuse. Elias ouvrit sa fenêtre et
considéra longtemps le dôme gris qui pesait sur la ville et qu'aucun rayon n'essayait de percer. Par un semblar ble temps, Claire ne pourrait sans doute trouver de prétexte pour descendre au jardin et pousser ensuite jusqu'au verger. Elias rentra dans sa chambre avec humeur et se mit négligemment à sa toilette. Comme il donnait un dernier coup d'œil à ses belles mains si blanches que toutes les demoiselles de la farine affectaient de s'en moquer parce qu'elles leur portaient envie, sa belle-sœur entrebâilla timidement la porte. Madame Irma devenait de jour en jour plus timide avec le jeune frère de son mari, car de jour en jour elle le trouvait plus beau, et l'aimait assez chaudement pour souffrir qu'il lui lit peur. Il y avait auprès d'Elias un siège en bois sur lequel, instinctivement, elle allait s'asseoir quand elle entrait dans la chambre, bien que devant toute autre personne, et surtout devant le docteur, elle eût toujours grand soin de trôner dans un fauteuil de velours. Ce Alt encore l'escabeau qu'elle choisit ce matin-là.
Elle avait les joues rouges de plaisir, et un singulier embarras se lisait dans ses yeux alertes. En quelques mots, elle fit à Elias une peinture incompréhensible du bonheur qu'il allait avoir à se fixer pour jamais à Préeyle-Sec. Comme il la regardait sans la comprendre , elle lui raconta la visite que Baptiste^ la veille, avait faite au bâtonnier.
Elias l'avait écoutée jusqu'au bout sans l'interrompre. Quand elle eut fini, il la regardait encore d'un œil atterré.
a Qu'avez-vous fait? s'écria-t-il en lui saisissant les deux mains , vous m'avez déshonoré près de madame Dufresne ! »
Avant qu'Irma eût pu répondre, on vint avertir Elias que Lucien demandait à le voir.
« Voici le châtiment qui m'arrive , dit-il à sa bellesœur en la reconduisant.
— Mais j'avais cm deviner que tu aimais Claire », répliqua-t elle en baissant la tête. Et , profitant de la venue de Lucien, elle s'enfuit.
Lucien , d'un regard rapide , parcourut cette petite chambre qu'Elias enfant avait habitée, et qu'il n'avait pas voulu échanger à son retour contre l'appartement tout plein de dorures neuves que lui réservait Irma.
Elias , dit-il, c'est ici que notre amitié a pris naissance. C'est ici que tu vas la cimenter pour jamais , en me jurant de partir.
— jjon ! repartit Élîas en souriant avec contrainte, il s'agit encore de partir. Je partirai donc toute ma vie? Non , mon ami , je reste.
— Soit, reprit Lucien d'une voix brève. Ma vie est peu de chose en ce monde, je ne suis pas encore un être si nul que je ne puisse défendre deux femmes...
*— Que veux-tu dire? interrompit Elias. Pourquoi m'aborder sans cesse avec une sommation ou une menace? Oui , j'ai commis une action mauvaise ; mais savais-je qu'on voudrait m'en faire recueillir le fruit malgré moi? Ma belle-sœur se vante d'avoir conduit tout cela dans le plus grand secret. C'est ce secret qui a tout perdu.
— Tu renonces à Claire ? s'écria Lucien.
— Madame Dufresne serait peut-être assez vengée si j'épousais sa fille, dit Elias avec un étrange sourire. Non , je ne l'épouserai pas ; c'est moi qui la refuse : estu content? Mais je ne quitterai pas la ville.
— Il te manque même l'excuse facile de la passion , dit amèrement Lucien; je te connais, tu n'aimes pas Claire.
t90 HISTOIRE
•^ Cent fois moins , assnrémont, a'éeria Éliag, que je n'ai aimé sa... ! Ce rapprochement est odieux. Écoule, je ne sais ce que cette enfant m'a fait éprouver dès la première fois que je Tai vue. Oh ! j'ai lutté , n'en doute pas, comme je lutte toujours, sachant à l'avance que je serais vaincu. -^ Une force inconnue me samcnait vers mademoiselle Dufresne. — On déteste ceà entnunements inexplicables, mais on ne peut les vaincre. Je ne sais pas si j'aime Claire , mais je veux la voir. »
Tandis que ces brusques aveux arrivaient un à un sur ses lèvres, il parcourait sa chambre à grands pas.
« En demeurant à Ptécy, n'espères-tu bien que la voir? demanda Lucien. N'espèr«^-tu pas aussi que madame Dufresne se lasse un jour de celte lutte cruelle qu'elle va soutenir contre sa fille et son mari ? Tes deux cent mille écus ont aveuglé M. Dufresne. Quanta Claire^ elle t'aime sans doute, puisqu'elle a bien accueilli la demande de Baptiste.
— Elle accepte I interrompit Elias. -* Ah! reprit*il on baissant la voix, elle aurait pu feindre de refuser, ne fût-ce que pour épargner sa mère.
— Bien , lui dit Lucien en appuyant doucement la main sur son épaule; c'est toi qui parles à présent, je te reconnais. Elias, tu n'as pas su garantir ton cœur de
la cori^piion de ton esprit, voilà toute ta faute. — Tu as plus d'honneur que d'amour du bien ; mais qu'importe le motif qui va te faire agir? Tu avais raison tout à rhcure; je t'ai aborde avec une menace, car c*en est une pour un homme comme toi que de lui dire : Tu seras obUgé de tuer un infirme. — Eh bien ! je te quitte sans c<dère ; je ne veux plus désespérer de toi. — Espère tout^ s'écria Elias , sauf de me faire partir.» Coméiie s'était renfermée dans son appartement; Lvcien seul y avait pénétré depuis le matin , et M*' Dufresne avait essayé en vain d'en forcer la porte. Dépité de ne pouvoir répandre le flot d'une nouvelle colère, le petit homme se promenait à pas comptés sous les fenêtrès de sa femme, mesurant ses gestes à la violence des pensées qui l'agitaient, et brandissant une baguette d'osier qui faisait voltiger autour de lui les fleurs du parterre. Comme il venait ainsi de décapiter un superbe iris , il leva les yeux , car il comptait au moins être vu ; mais Coméiie ne paraissait point. Il n'aperçut que Lucien qui ouvrait la grille de la cour, et il eut envie de s'en prendre à ce jeun^ importun , qu'il n'avait jamais pu souffrir, et qui ne lui semblait pas, après tout, un adversaire trop dangereux. Mais Lucien marchait vers lui la tête haute , et M« Dufresne s'arrêta fort surpris.
Ce li'élail pas pouiiaut que sa conscience lui reprochât rien , car, en se laissant éblouir la veille par les deux cent mille écus d'Elias , il n'était nullement sorti des vertus de son état. En s'assurant des dispositions de Claire aussitôt après le départ de Baptiste, il avait voulu prévenir Cornélie, car il pressentait bien sa résistance; mais il ne pouvait deviner son désespoir. Le singulier aveu qu'il croyait lui avoir arraché lui donnait d'ailleurs tous les droits, et le beau rôle semblait lui rester. Que ressentait^-il donc à Faspect de Lucien? Il y avait sur le visage de cet être souffreteux, dont la faiblesse le faisait toujours rire, un air de mépris si écrasant qu'à son approche il détourna les yeux. Lucien monta chez Elmire.
En le voyant elle éclata en sanglots, (c II part? » s'écria-t-elle. Lucien ne répondit pas.
i( Àh ! lui dit-elle , je suis maudite.
— Tout n'est pas perdu , reprit-il vivement. Oti est Claire?
— Dans sa chambre. Je suis entrée ce matin chez elle, mais je n'ai pu lui parler : les larmes m'étoufTaient. Elle ne savait pas encore tout, je crois, et déjà elle me regardait de cet œil dur qui me fait tant de mal. Son père un instant après l'a vue, Je ne sais ce qu'il lui a
dit; sans doute qu€f cet épouvantable mariage est iropossible.
— Il faudra que vous voyiez Elias , dit Lucieu d'une voix ferme.
— Jamais ! D'ailleurs il ne peut plus rentrer ici. » Lucien ne savait pas encore de quet moyen désespéré
elle s'était servie pour forcer M. Dufresne à reprendre la parole doniiée à Baptiste : elle le lui apprit en deux mots.
« Bien des gens peuvent vous démentir, lui réponditil en souriant tristement, et ce n'est pas vous que M. Dufresne voudra croire. »
En ce moment , enfin las des nombreuses exécutions qu'il venait de faire dans son jardin , et de plus en plus inquiet de l'étrange regard que Lucien lui avait jeté en
passant, M^» Dufresne sortait de chez lui. Arrivé au mi-
lieu de la rue Saint-Lude, il hésita. En descendant la montagne, il allait à la mairie, oti était le docteur ; en la remontant, il se rendait chez Céleste. L'un et l'autre pouvaient l'éclairer sur le poipt délicat qui le mettait en peine,, mais il se pouvait aussi que le docteur ce jour^ là eût^/ie de se taire, tandis que M® Lubin était bien sûr de trouver qhez Céleste une grande envie de parler. Il pensa donc que le moment était venu de sceller avec