HKTOIRE
elle une réconciliation qu'il avait subie jusqu'alors et point du tout acceptée , et , tournant brusquement à gaucho, il se mit à gravir la rue.
Céleste habitait, au sommet de la montagne, une petite maison mesquine et proprette comme sa personne. Elle en avait fait peinâre depuis peu l'extérieur en une cou» leur singulière, qu'on lui avait dit être rose, et avait mis aux croisées des persiennes une si belle teinte de chocolat que tous les marmots de Saint-Lude avaient envie d'y mordre. La vieille grille de fer à losanges, brodée de chèvrefeuille , qui interdisait aux curieux la vue du parterre et à mademoiselle Dufresne celle du dehors, avait été sacrifiée. Céleste Pavait remplacée par un simple mur à hauteur d'appui, de telle sorte qu'as* sisc auprès de sa fenêtre , dans son grand fauteuil exhaussé sur quatre planchettes , elle pouvait apercevoir tout ce qui se passait dans la rue. La pièce bù elle se tenait d'ordinaire , meublée d'un grand bahut de noyer noir, de fauteuils recouverts d'un drap grisâtre, et décorée de rideaux de calicot blanc i ganses, avait A bien l'air et l'odeur d'un parloir que M« Dufresne se demanda pourquoi sa sœur quittait sans cesse le couvent, puisqu'elle le retrouvait en rentrant chez elle. En r^ardaat tout autour de lui, il crut remarquer une couche imper-
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ceptible de poussière sur les livres d'heures trop bien rangés dans leurs rayons. Dans le grand panier à ou* Trage de la dévote, parmi ses tricots, il n'y' avait que trois almanachs.
De son poste d'observation, près de la croisée, Céleste avait vu venir son frère; mais elle s'était esquivée, voulant se donner le plaisir de le faire attendre. L'avocat enfin l'entendit revenir par le couloir qui conduisait au salon,
« C'est une visite de faire part? mon frère, dit-elle, en ouvrant la porte. Il fallait une pareille circonstance pour vous ramener chez moi , bien que nous semblions réconciliés; mais je me préparais à vous aller faire mon compliment.
— Si vous prétendez vous moquer de moi , s'écria M* Dufresne en se redressant, il ne me restera plus qu'à...
— Hais non, mais non, intenx)mpit Céleste; vous faites fort bien de marier votre fille à ce merveilleux, la fine fleur de... Parlons sérieusement, mon frère : il a bien deux cent mille francs ?
— Il a deux cent mille écus ! dit le bâtonnier d'un ton déchirant. Mais, reprit-il après une seconde do ré-
Qexion , comment savez-vous , ma sœur, que Baptiste m'a demandé Claire?
— Deux cent mille écus ! répéta Céleste on se laissant
tomber dans son grand fauteuil.
— Eh bien! ma sœur, vous rendez-vous?
— Avec deux cent mille écus, continua Céleste, on peut bien racheter son origine. Elias Coqueret se fera nommer monsieur Coqueret du Moulin. Je me rends, mon frère , je me rends, 'et je conçois que Claire m'ait encore écrit, en s'expliquant cette fois, pour me demander du secours. Deux cent mille écus! à ce prix-
là...
— Oui , ma sœur, interrompit M« Lubin, à ce prix-là, je vous entends ; mais ce mariage est impossible. »
Céleste écouta fort attentivement le récit de son frère.
« C'est une folie ! s'écria-t-elle. 11 faut que notre chère Elmire ait bien peur de se séparer de sa fille, pour avoir osé se calomnier de la sorte. *
— Vous croyez donc ?. . .
— Bast ! reprit Céleste , des coquetteries de la part de ma sœur, des mines présomptueuses de la part de ce petit Coqueret! J'ai dit : ce petit Coqueret. Voyez un
peu la force de Thabitude. Des enfantillages, mon frère, voilà tout enfin ; je n'ai rien obser?ë au Port- Valin', et vous savez si j'ai de bons yeax.
^ Alors je pourrais revoir Baptiste l
— Je ne dis pas cela.
— Mais enfin , s'écria M« Dufresne , il y a cinq ans , lorsque les propos qu'on tenait sur ma femme* m'importunaient malgré moi , car je connais Comélie, pourquoi me parliez- vous autrement?
— Allez donc trouver votre femme, lui dit Céleste en le prenant par la main et en le forçant à se lever. Je suis sûre qu'elle se repent de s'être ainsi faussement accusée.
— Ah ! vous voilà convertie à votre tour, s'écria-t-il en s'éloignant. Deux cent mille écus ! »
Une morne inquiétude régnait aussi dans la maison des Coqueret. Baptiste errait dans le grand salon neuf, s'arrètantsans cesse devant sa femme, et lui demandant avec humeur ce qu'il avait fait de si mal en voulant surprendre Elias par sa démarche auprès de l'avocat Mais
Irma ne songeait ni à l'éclairer ni à lui répondre. Elle considérait Elias ^ enfoncé dans un fanteail , la tête penchée sur sa poitrine , indifférent à ce qui se passa i^t autour de lui. De cruelles pensées montaient comme la houle dans le cœur <iu jeune homme , car il sentait que le moment était venu d'être sincère avec lui-même. Tout à coup, là servante entra, tenant un billet à son adresse ; il le lut, pâlit et se leva précipitamment.
« Mes amis, s'écria-t-il en ^'adressant .à sa bellesœur et à Baptiste , j'étais las , j'aurais aimé à demeu* rer près de vous en me laissant vivre. C'est vousmêmes qui m'aurez forcé à vous quitter. »
La lettre do Cornélie était rapide comme le cri d'angoisse qui l'avait dictée : « Je vous attends. » Elle n'avait pas revu Lucien, mais elle avait revu M® Dufresne au sortir de l'entretien qu'il venait d'avoir avec Céleste. L'efTet de son mensonge était détruit ; elle nV vait plus hésité. La nuit approchait : madame Dufresne défendit qu'on apportât des lumières, et demeura debout, Toreille appuyée contre la porte. Mais , en reconnaissant le pas d'Elias, qui montait lentement l'escalier, elle recula jusqu'au fond de sa chambre.
Elias, en entrant, pe vit qu'une forme sombre blottie
devant le foyer. 11 s'approcha et se mit à genoux. ^Cornélie ne put encore une fois retenir ses sanglots : longtemps il récouta pleurer, puis il voulut lui prendre la main. Elle la retira brusquement et se releva. • Partirez*» vous? » s'écria-t-el!o.
Elias à son tour se leva. « Dans une heure » , ropUqua-t*il d'une voix sourde. Et il sortit.
Le jour était revenu depuis longtemps ; madame Dufresne monta chez sa fille : la chambre était déserte. Cornélie voulut descendre au jardin, oii elle croyait trouver Claire; mais, tout à coup, remarquant les regards pleins de pitié que les servantes jetaient sur elle, frappée d'une épouvantable idée :
« Oîi est ma fille? » s'écria-t-ellc,
Les servantes s'entrc-rogardèrent.
« Il n'y a que mademoiselle Céleste qui puisse le sa* Voir », répondit la plus âgée.
Sans songer qu'elle avait encore ses vêtements du matin, la tête et les bras nus, madame Dufresne remonta en courant la rue Saint-Ludè. Les passants s'arrêtèrent, et les fenêtres, en un clin d'oeil, se trouvèrent remplies. Comme elle arrivait à la maison de sa belle» sœur, Cornélie^ rencontra M* Pufresne qui en sortait.
f Soyez contente , lui cria-t'îl en la retenant par lo
bras /Claire, en apprenant le départ d'Elias, s'est réfugiée au couvent.
— Claire est aux Ursulines, ajouta Céleste, qui accou* rut derrière lui. Ce matin, elle est venue me prier de Ty conduire, disant que, si je refusais, elle saurait bien aller toute seule à un couvent plus éloigné. Je voulais d'abord la retenir chez moi, comptant bien vous la ramener. Mais qu'avez-vous donc, ma sœur? EUe reviendra, »
Madame Dufresne, qui d'abord avait chancelé, retourna chez elle d'un pas assez ferme. A la fin du jour, seulement , on s'aperçut qu'à de certains moments elle délirait. Elle s'agenouillait dans sa chambre, demandant pardoQi à Dieu de la faute qu'elle avait commise autrefois en aimant Elias, et répétant souvent ces paroles bizarres :
« Mon Dieu! mon Dieu ! serais-je plus punie si j'avais plus pécfié ? »
Lorsque madame Dufresne sortit de la longue torpeur oti l'avait jetée sa maladie , Lucien seul veillait à son chevet. Il salua ce réveil d'un triste sourire et pressa si* lencieusement la main de la malade. Cornélie avait recouvre déjà toute sa mémoire , et pourtant elle ne de^
manda pas sa fille ; mais, à mesure qu'elle revenait à la vie, elle témoignait de son horreur pour tout ce qui pouvait Fy rattacher. Elle exigea qu'on tînt fermés les voleis de sa chambre. Souvent la pâle lumière de la veil« leuse suffisait à Tirritcr; elle se faisait environner dans son lit de ses épais rideaux. Lucien un jour les ayant soulevés , elle le regarda fixeâient. a Je fais Tessai de mon tombeau », lui dit-elle d'un air égaré.
Lucien se précipita vers la fenêtre et l'ouvrit; les flots d'or du soIqU couchant inondèrent la chambre. C'était le soleil de juillet encore, le soleil du Port-Valin. Cornélie se cacha le visage.
« Vous vivrez malgré vous , s'écria le jeune homme : vous n'ayez point le droit de tuer en mourant ceux qui n'ont pas cessé de vous aimer.
— Ma fille ne veut pas que je vive , murmura4-elle. Je sais que je vous laisserai seul au monde, et que c'est mal payer votre dévouement , Lucien ; pardonnez-moi mon égoïsme. Vous retrouverez un jour une autre amie.
— Une amie! reprit-il avec amertume; à l'heure oti nous sommes, c'est trop peu de ce mot entre nous ! Vous étiez pour moi bien plus qu'une amie, vous êtes... »
Cornélie se dressa sur son lit avec effort : « Quoi ? s'écria-t-elle en plongeabt ses yeux abattus dans ceux
du jeune homme , comme si elle voulait lire au fond de 8on âme.
— Oui , interrompit Lucien d'une voix sourde. Je vous trompe depuis dix ans. Dans la sollicitude que je mettais à veiller sur vous, peut-être y avait-il autant de jalousie que de dëvoucment. Oh ! croyez-moi, je ne sais si je me calomnie , je n'ai jamais voulu sonder mon cœur...
— Non , dit-elle , non , won ami , je ne vous croirai pas.
— R^;ardez-moi bien, continua-t-il, mais pas au visage. Ce n'est pas là que je suis le plus laid. J'avais , douze ans quand je vous ai vue. C'est la première fois que j'ai pleure d'ôtre infirme. Comment aurais-je osé vous avouer que je vous aimais? Il ne m'est jamais ar-» rivé même d'espérer le bonheur; j'en rêvais quelquefois. Souvent aussi , quand je tremblais à votre ap* proche, j'avais peur de me trahir. Mais vous ne pouviez pas me deviner. »
Cornélie l'écoutait et se croyait bercée par quelque harmonie lointaine. Elfe retrouvait dans l'aveu de cet amour méconnu tous les accents de l'amitié qui l'avait soutenue dans ses épreuve s, mais avec quelque chose de plus tendre et aussi de plus fort. Elle pensait qu'en |)arlant plus tôt, Lucien lui aurait peut -être épargné le dés-
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3spoir : car, sans lui rendre le sentiment infini qu'il lui avait voué, elle n'aurait plus chcrcbé du moins d'autre joie que d'être aimée par un tel cœur.
«Vous m'aimez? répéta-i-elle , comme se parlant à elle-même.
— Je vous aime, s'écria-t*il. Mourez maintenant, si vous en avez le courage.
— Mon pauvre ami, dit-elle doucement, je com(Nrends ce qae vous avez souffert. C'est à moi maintenant de vous consoler; c'est vous qui devenez le malade, c'est à moi de vous guérir. »
Claire sortit du couvent en apprenant qu'Elias v^ail de se marier à Paris. I..orsqu'elle reçut le premier baiser de sa fille et le regard qui l'accompagnait, madame Dufresne sentit comme une pointe d'acier qui pénétrait dans son ca?ur. Elle se retourna .vers Luden, et, bien sûre de trouver toujours en lui le secours qu'elle cherchait, lelle reprit courage. Pendant les trois années qui
suivirent, mademoiselle Dufresne vécut peu dans la demeure paternelle : sa tante Céleste la gardait souvent
> des mois entiers dans sa maison rose. Â vingt ans, Claire a épousé M» Nicanor, le treizième avocat de Précy-l^ Sec et le plus sérieux des treize. Mais sa beauté grêle et singulière était déjà compromise. Il semblait que celle de sa mère dût être éternelle.
M** Lubin-Siraéon Dufresne dès ce temps-là n'était plus acyoint, Baptiste Coqueret s'étant enfin lassé de le soutenir contre les meuniers du conseil. Madame Irma d'ailleurs, dirigée par don Manoel, ayant défendu de '^ s'en prendre à madame Dufresne du nouveau départ d*Élias, il avait bien fallu que la colère de Baptiste retombât sur quelqu'un , et le bâtonnier s'était trouvé là. M<* Lubin avait perdu en un seul instant tout le fruit de ce qu'il nommait ses sacrifices ; s'apercevani que tout se faisait désormais à la mairie sans qu'il y prit part, il s'en était plaint d'abord à son collègue le docteur. Mais les mépris de don Manoel pour le petit homme étaient montés à un tel degré depuis l'affaire
, du mariage que, sans plus de façons, il lui tourna le dos. Les choses empiraient pourtant dans le conseil : toutes les fois que M^' Dufresne ouvrait la bouche, les fariniers aussitôt poussaient un sourd murmure qui cou*
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vrait sa voix et le forçait à se taire. Il avait donc donné sa démission le plus fièrement du monde, puis il avait encore une fois parcouru toute la montagne, cherchant
à réveiller les anciens ennemis des meuniers. Mais il
avait lui-même trop bien éteint le feu de la querelle qui, pendant plus de cent ans, avait divisé Précy-le-Sec : les cendres en étaient froides.