QUELQUES OBSERVATIONS
pinceau, et les gens du métier se sont peu à peu déshabitués déraisonner, trouvant plus simple de s'en rapporter aux jugements de ces amateurs qui noircissent des pages pour ne rien dire, mais flattent par-ci par-là le goût du public en le faussant. Peu à peu les architectes eux-mêmes, qui sont de tous les artistes ceux qui ont plus particulièrement à faire intervenir le raisonnement dans leurs conceptions, ont pris l'habitude de ne se préoccuper que des apparences et de ne plus tenter de faire concorder celles-ci avec les nécessités de la structure. Bientôt ces nécessités les ont gênés; ils les ont dissimulées si bien, que le squelette d'un édifice, dirai-je, n'a plus été en concordance avec l'enveloppe qu'il revêt. Il y a la structure qu'on abandonne souvent à des entrepreneurs qui s'en tirent comme ils peuvent, mais naturellement en obéissant à leurs intérêts, et la torme qui s'applique tant bien que mal à cette structure. Eh bien, nous ne suivrons point cet exemple si vous le permettez, et nous ferons une bâtisse, si modeste qu'elle soit, dans laquelle on ne pourra trouver un détail qui ne soit la conséquence soit d'une nécessité de la structure, soit des besoins des habitants. Il ne nous en coûtera pas plus, et la chose finie, nous dormirons tranquilles, parce que nous n'aurons rien de caché, rien de factice, rien d'inutile, et que V individu-édifice que nous aurons bâti nous laissera toujours voir ses organes et comment ces organes fonctionnent.
— Gomment se fait-il, alors, reprit Paul, que tant d'architectes ne montrent pas, ainsi que vous voulez le faire ici, ces.... nécessités de la construction, les dissimulent, et.... pourquoi agissent-ils de la sorte? qui les y oblige?
— Ce serait bien long de vous expliquer cela.... »
M. de Gandelau entra sur ces derniers mots de la conversation....
« Nous avons des nouvelles de plus en plus mauvaises, dit-il, les armées allemandes se répandent paitout; il faut
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nous attendre à voir ici les ennemis. Pauvre France!... Mais que disiez-vous?
« — Rien, répondit le grand cousin, qui ait de Tintérêt, en présence de nos désastres.... Je cherchais à faire comprendre à Paul qu'en architecture il ne faut dissimuler aucun des moyens de structure, et qu'il est même dans l'intérêt de cet art de s'en servir comme de motifs de décoration-, en un mot, qu'il faut être sincère, raisonner et ne se fier qu'à soi....
— Certes! reprit M. de Gandelau, vous mettez le doigt sur notre plaie vive.... Raisonner, ne se fier qu'à soi, se rendre compte de chaque chose et de chaque fait par l'étude et le travail, ne rien livrer au hasard, tout examiner, ne rien dissimuler à soi-même et aux autres, ne pas prendre des phrases pour des faits.... ne pas se croire abrités par la tradition ou la routine.... Oui, voilà ce qu'il eût fallu fa'.re.... Il est trop tard. Et qui sait si, après les malheurs que je prévois, notre pays retrouvera assez d'élasticité, de patience et de sagesse pour laisser là le sentiment et s'en tenir à la raison et au travail sérieux! Tachez d'apprendre à Paul à raisonner, de l'habituer à la méthode, de lui donner l'amour du travail de l'esprit*, qu'il soit architecte, ingénieur, militaire, industriel ou agriculteur comme moi, vous lui aurez rendu le plus grand service. Surtout, qu'il ne devienne pas un demi-savant, un demi-artiste ou un demi-praticien, écrivant ou parlant sur tout, et incapable de rien faire par lui-même. Travaillez! Plus les nouvelles que nous recevons prennent un caractère sinistre, plus elles pèsent sur notre cœur, et plus il faut nous attacher à un travail utile et pratique. Les lamentations ne servent à rien ! Travaillez!
— Allons visiter le chantier, » dit le grand cousin, qui voyait que Paul demeurait pensit et n'était guère disposé à se remettre au travail.
LA VISITE AU CHANTIER