‹ Histoire d'une Marie. Pref. de Charles VildracChapitre 3 sur 6 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

DEVANT sa porte :

— Bonsoir, mère.

— Bonsoir, Marie.

Les autres dormaient déjà. Elle tenait une bougie allumée. Elle tourna la clef et fut seule. C'était une mansarde pas bien loin de la rue parce que la maison n'avait pas d'étage, ni bien large parce qu'il fallait aussi de la place pour le grenier. La fenêtre se levait comme le couvercle d'une boîte. Il y avait le lit; il y avait une malle où les vêtements s'entassent, au lieu de pendre comme dans une armoire ; il y avait la bougie, mais très courte parce que les jeunes filles cjui se couchent n'ont pas besoin d'une longue lumière.

Dans la mansarde, contre le mur, se trouvait accroché un petit miroir. Si petits qu'ils soient, les miroirs servent aux jeunes filles à se regarder. Marie se plaça devant, enleva son corsage, fit glisser sa jupe. Comme elle n'était pas assez haut pour ce qu'elle voulait voir, elle grimpa sur une chaise et troussa sa chemise jusqu'au dessus des seins.

Il y eut ainsi, dans la mansarde, encadré comme une peinture, un hôte de plus : le reflet d'un ventre nu dans une glace

Cet hôte était inquiétant. De face, on n'y voyait rien : égal, bien rond, comme sont les

ventres, avec un joli nombril qui riait au milieu; de profil, il poussait une bosse dure à toucher, et qui, sous le doigt, s'enfonçait pour aussitôt reparaître.

Depuis quinze jours, cette bosse avait grossi ; dans quinze jours elle aurait pris le double, ensuite elle grossirait davantage, soulèverait le corset, la jupe et alors... Alors, pour ne plus voir, on rabat la chemise, on souffle la bougie et c'est comme dans toutes les mansardes où les jeunes filles, avant de se coucher, ont éteint leur lumière.

Pourtant la bosse reste et, avec elle, l'inquiétude.

Ce qu'il adviendrait, Marie le savait bien. Un jour, Mère lui dirait : « Mais Marie, qu'avezvous donc ? )) Ou bien ce serait Père, avec des mots durs et des gifles. De cela, Marie n'en voulait pas. Ses parents, elle les quitterait plutôt ; elle leur inventerait une histoire, oh non 1 pas pour mentir, mais parce que chagriner Mère lui ferait de la peine, parce qu'elle avait peur aussi des réprimandes de Père dont l'indignation marchait avec une canne.

Marie était douillette des reins et de cœrur sensible. Elle avait vingt-deux ans, une jolie taille svelte, une peau soyeuse d'un blanc lumineux. Elle s'aimait dans son corps, parce que son corps était doux. Elle coiffait ses cheveux en bandeaux, comme on les coifïe au pays, mais eût préféré des frisettes, si son père l'avait permis. Il ne manquait à ses joues qu'un peu de rose et de chair. Ses yeux riaient doux. Même quand elle pleurait, ses lèvres semblaient arrondir un baiser, toujours prêt à tomber ;

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c'est lui qu'on voyait tout d'abord ; on avait envie de se mettre en dessous pour ne pas laisser se perdre ce beau fruit rouge.

Elle n'avait goûté jusqu'à présent d'autres joies que l'amour dont elle portait déjà la peine. Elle ne disait pas la honte. La honte dérive de la morale et celle-ci est une richesse qu'on ne possède pas sans l'avoir reçue. On ne la lui avait pas donnée.

Ancien instituteur, son père en détenait, sans doute, le trésor ; on peut le supposer. Mais il le gardait pour lui seul avaricieusement ou, tout au plus, l'émiettait en proverbes adaptés à son usage :

— Les parents d'abord, les enfants ensuite, afïirmait-il à table en se servant le premier, largement et du meilleur.

— Chacun son métier, prêchait-il de son fauteuil, en regardant les autres besogner.

Son métier, à lui, se résumait à ceci : avoir été instituteur. Cela coûtait cher, car ce métier entraîne à boire.

D'une sévérité pédante, il se vengeait sur Marie de n'avoir plus d'autres victimes à fustiger. Sa gifle restait pédagogique et, si l'on peut dire, concentrée. La douzaine que chaque jour en mûrissait au bout de ses doigts de cuistre, il eût pu les répartir entre les dix joues que lui offrait sa descendance ; il les réservait à Marie, ainsi que le voulait sans doute le droit d'aînesse.

Encore que brutales, de pareilles leçons sont insuffisantes. Mieux qu'avec des gifles, il sied de planter, entre le Bien et le Mal, des barrières diversement coloriées. Ou d'ériger des poteaux : Ici Von passe — Ici Von ne passe pas. Sans quoi,

toutes les routes sont dtes routes. Faute de guide, Marie ne les discernait guère et passait de l'une à l'autre avec inconscience.

Quant à sa mère, la bonne femme, elle eût pu l'éduquer. Mais Marie ne la voyait que le matin, endossant vite sa mante pour aller à l'ouvrage et le soir l'enlevant, pâle, endormie déjà, avant de se mettre au lit.

Elle ignorait moins que les petites filles participent aux infortunes de leurs parents.

Elle était née la première ; longtemps elle avait été la seule. Son père enseignait alors la grammaire aux enfants d'un hameau. Fillette aux tresses enrubannées, on l'appelait : ma jolie demoiselle, pour flatter Monsieur l'Instituteur : un personnage. Jeunes et heureux, ses parents la gâtaient.

Une première sœur vint plus tard, dans la ferme où le père, qui avait démissionné, réunissait, à défaut d'élèves, des vaches. Plus de rubans dans les tresses. Chaussée de sabots, elle tramait, avec sa mère, des seaux remplis de lait. Moins heureux. Père la bousculait plus souvent : ses vaches crevaient.

Trois fois encore, elle vit arriver un petit frère ; ensuite, une petite sœur ; longtemps après, toutes les bêtes étant mortes, un dernier trouvé dans la maison qu'ils occupaient maintenant aux confins d'une ville d'eau, à trois rues de la plage.

Grands frères et jeune sœur, Marie les soignait, depuis la cadette dont il fallait encore laver les langes, jusqu'aux tartines des plus grands c{ui allaient déjà en métier. Mère n'avait pas le temps, trop occupée à soigner le ménage des

autres, pour soutenir celui des siens. Le père se contentait de les avoir faits.

Pas seulement les trois rues qui éloignaient Marie de la plage. La pauvreté est plus longue que trois rues. Marie n'avait pas aperçu deux fois la mer. La mer était là, derrière la digue, pour les étrangers. L'hiver, ceux-ci partis, elle envoyait, par-dessus la ville, des bourrasques ; l'été, elle se donnait aux belles dames et se fût certainement refusée aux filles qui ont pour tout luxe leur cheviotte du dimanche.

Ce que les riches appellent la «saison » devenait pour Marie plus de besogne, quelquefois une tranche de viande, grâce à la mère qui travaillait davantage, plus de tracas aussi, à cause du père. Il connaissait l'anglais et ne refusait pas ses services d'interprète aux villégiateurs bien payants. Seulement, il exigeait de l'argent de poche, parce que l'argent vient à l'argent. Et saoul, le soir, il ramenait, en fin de compte, ses vomissures.

De ses premiers rubans, elle avait gardé une fierté, une finesse d'allure et de goût qui la distinguait de ses frères, des lourdauds engendrés d'une matière plus épaisse, entre des draps moins souples. Elle préféiait le chapeau à la casquette. Elle aimait les casseroles qui reluisent, les chambres sans poussière, les habits bien brossés. Quand un régiment passait, elle sentait, au bout des cils, des larmes délicates la piquer : c'était, c|uoi qu'on en pense, une émotion esthétique.

Cette sensibilité lui venait de sa mère qui n'avait pas toujours été une bête de somme. Par son père, elle savait c[ue les hommes, la

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main rude pour les autres, douillette pour eux, peuvent de tout, et avant tous, prélever la grosse part, au moins de ce qui est bon. Elle tenait d'ailleurs autre chose de lui, dont les sœurs, des gaillardes à moustaches, traînaient beaucoup d'enfants. Très jeune, elle se montrait déjà particulièrement attentive à reboutonner la culotte de ses petits frères quand ils avaient fmi de faire pipi.

Un jour un voisin passa. En vareuse ou sous la casquette, il eût été l'ouvrier qui part à sa besogne, dont on ne pense même pas : « Tiens, il passe ». Mais celui-ci portait un veston bien taillé, une jolie cravate, des moustaches très fines retroussées par le bout. Et puis, quand il eut passé quelquefois, elle sut qu'il s'appelait Hector, ce qui lui permit de se dire :

— Voilà M. Hector qui passe.

Il passait quatre fois par jour : deux fois avant le dîner, deux fois après, et régulièrement aux mêmes heures.

Aces moments, Marie trouvait souvent à faire quelque chose, à la fenêtre, du côté de la rue :

— Oh ! père, ce store fonctionne mah Mèr3, on a jeté de la boue sur la vitre...

Ensuite Hector.

Il souriait ; il avait une façon bien à lui de sourire, en clignant d'un œil :

— Je sais que vous êtes là. Moi aussi je suis là, avec mon beau veston, mes cheveux fins, mes moustaches que je retrousse exprès pour vous, tenez, comme ça.

Elle ne pouvait répondre avec des mots ; un jour elle répondit de la tête, à peine. Il ne

le vit pas, il passa outre. Le iendemain elle osa plus fort, avec la tête et un peu de la main. Un autre soir, elle se lisqua sur le seuil, parce qu'elle avait vu, dans la main d'Hector, quelque chose de blanc qui tomba, qu'elle ramassa tout plié par terre.

Une lettre, une écriture plus fine que celle du père qui appelait la sienne de la calligraphie,

Hector disait :

— Vous êtes une rose.

Et jamais elle n'avait songé qu'elle pût ressembler à une rose.

— Je pense à vous.

Et Marie aussi pensait à lui.

— Venez, ce soir, à dix heures, sur votre porte. Et elle aussi, ce soir, comme elle le souhaitait !

Heureusement, il est convenable que les jeunes filles dorment seules dans leur mansarde.

Ses parents couchés, elle n'eut qu'à retirer les bottines qui font du bruit, descendre quelques marches, et, sur la pointe des bas, au bout du couloir, tirer un verrou :

— Je suis là.

Or cette voix était la voix d'un homme et pour la première fois, quelque chose en Marie eut peur. Non seulement parce qu'en tournant, la porte avait grincé, ou qu'on aurait pu se réveiller dans la maison. Cela venait d'ailleurs qu'elle n'aurait su dire.

Elle alla s'appuyer du dos à la muraille et sagement Hector se mit auprès d'elle, comme un voisin pour la causette.

Au ciel, le clair de lune montrait les choses de la terre autrement qu'en plein jour : on

voyait les arbres de la chaussée et leurs feuilles étaient bleues ; un champ de trèfles avec des fleurs moins écarlates ; le mur du cimetière làbas, si blanc qu'on eût pu voir à travers et, audessus, un grand Christ qui ouvrait tout larges les bras pour recevoir à plein corps la lumière.

— Voulez-vous, dit Hector, que nous marchions un peu.

— Oh ! non, fit Marie, pas cela.

Elle le savait. Son père l'avait dit : « Celles qui se promènent la nuit avec des jeunes gens sont des chattes en folie.» Elle ne voulait pas être une chatte en folie. De plus, elle était sur ses bas et les convenances veulent des chaussures quand on marche. Mais elle ne défendit pas sa main.

Elle avait cinq doigts et, avec chacun, Hector voulut faire connaissance ; d'abord le petit, si petit qu'à peine on le trouve ; puis un plus grand où il y a de la place, déjà, pour une caresse ; puis de plus grands, pour deux caresses ; puis ce méchant pouce, tout seul, à l'écart :

— Viens ici, méchant pouce, cju'on te ramène. Puis ce fut la paume, de jolis coussins bourrés

de chair moelleuse ; les ongles, qui sont les vitres par où regardent les doigts ; les bras, de beaux chemins blancs, aussi haut que le permet la manche. Et après la main droite, Hector découvrit la main gauche, avec les doigts, avec la paume, avec le bras ; et quand il les eut connues toutes deux, elles étaient à lui ; il les garda.

Etait-ce défendu ? Elles ne cherchaient pas à fuir. Elles habitaient là, bien au chaud, dans une maison nouvelle. Elles auraient voulu être plus nombreuses : dix mains, vingt mains,

par tout le corps, où il aurait pu les chercher... ensuite les prendre.

Mais ils ne restaient pas toujours seuls : il arrivait des pas. Ils devaient alors se séparer, lui, la cacher de son ombre, elle, par-dessus l'épaule, s'assurer qu'on ne la devinait pas. Elle constatait :

— C'est le boulanger qui rentre.

Il répondait :

— Le boulanger rentre tard.

Entre eux, il n'existait encore que cela pour en former des mots. Mais bientôt, ils découvrirent autre chose :

— Je me souviens, racontait Marie. J'ai fréquenté, pendant quelques jours, une école de religieuses.

— Tiens, moi aussi, répondit Hector.

— Il tombait de la neige : un matin, un garçon en a fait une grosse boule et me l'a lancée en plein sur le nez. J'ai saigné.

— C'est curieux. Moi, je ne sais plus si la petite fille a saigné : mais, pour sûr, ma boule lui est allée en plein milieu du visage.

— Vous étiez déjà bien méchant.

— Et vous déjà bien jolie.

Elle voulut savoir ce qu'étaient devenues ces mains qui avaient si durement pétri la neige ; elles étaient grandes, elles étaient larges, elles avaient des os solides ; elles tenaient bien ce qu'elles prenaient : des mains de mâles... les mains d'Hector.

Glissant sous un nuage, la lune avait pris congé des étoiles qui brillaient seules. Ce fut la nuit et même minuit. Hector le constata aux douze coups d'une cloche.

A minuit on se sépare.

— Déjà, soupira Hector.

Leurs mains se lâchèrent, puis se reprirent, puis, de nouveau, plus longuement. Il restait quelque chose à dire, un mot qui ne venait pas tout de suite, qu'ils pensaient dans leur tête, qu'ils pensaient dans leurs doigts, un mot qui leur gonflait la bouche, qui devait en sortir pour que, l'un de l'autre, ils l'emportent, après quoi Marie pour Hector ne serait plus une voisine, ni Hector pour Marie un voisin. '

En attendant ce mot, leurs mains se goûtaient ; ils écoutaient la cloche sonner d'autres coups, la demie ou l'heure, ils ne savaient plus. Enfm Hector se pencha ; il se pencha sur Marie et lentement, comme s'il tirait le mot du plus profond de son cœur :

— Je vous aime, souffla-t-il.

Pour Marie, elle n'osa pas. Elle détourna la tête, il faisait noir cependant, mais elle n'eût pas voulu qu'il la vît. Très vite, elle répondit :

— Moi aussi.

Et pour que ce fût sûr absolument, bien pour lui, pas pour un autre, elle ajouta :

— Hector.

Ils n'avaient pas dit autre chose, et pourtant le lendemain, puis d'autres soirs, Marie quittait sa mansarde et, dehors :

— Je suis là, chuchotait la voix.

Leurs mains tout de suite se retrouvaient.

Le premier jour, elle avait eu une aventure. Vers midi, elle arrangeait un pli du rideau qui tombait mal. Son père se trouvait là :

— Qu'avez-vous, dit-il, vous êtes si rouge. Elle avait répondu :

— Rien, père, un peu mal de tête.

C'est vrai, elle avait mal de tête ; mais à la même minute, Hector passait.

— Tu as raison, réfléchissait Hector, il faut être prudente.

— Oui, répondait Marie, j'ai versé ce matin beaucoup d'huile sur les gonds.

Au ciel brûlait la même lune, qui, à verser tant de lumière, s'usait comme une bougie qui fond. Un soir, il n'en resta pas plus haut qu'une mèche et le vent la souffla.

Les mains se parlent plus à l'aise dans le noir ; les mains voient clair dans le noir. A plat dans le dos, elles disent à la taille : « Plietoi », pendant que la bouche dit à la bouche : « Toi, je te prends )). Les mains vous parcourent jusqu'aux épaules ; les mains ghssent sous le châle au long du corsage où sont les seins.

— Non, pas ça, disait Marie, pas ça.

Mais si habiles pour voir, les mains sont très bêtes pour entendre :

— Hé ! hé ! continuaient les mains, nous trouvons ici cinq petits boutons ; trois en porcelaine, puis deux autres plus moelleux.

Des fois, Marie devenait toute rouge, d'autres fois, elle devenait toute pâle. Elle s'amusait de la différence. Elle-même avait besoin de connaître Hector, ces bras plus durs,, cette poitrine plus large, ce corps de mâle si différent du sien.

— Tu as encore mal noué ta cravate, disaitelle en s'étirant au long de lui, pour la refaire.

Un soir, la pluie tomba. Ils durent se réfugier contre la façade, puis entrer dans le vestibule parce que l'eau les atteignait encore. Marie

ferma la porte sur eux. Non, qu'elle l'eût désiré, mais elle fit de la sorte une obscurité nouvelle qui entrait dans les yeux plus noire que l'obscurité de la rue, plus inquiétante aussi, parce qu'elle vous renferme, seule, avec un homme. Elle l'écoutait respirer ; elle devina tout à coup qu'il l'attirait contre lui, que ses mains la cherchaient où elles ne l'avaient pas cherchée encore. Et c'était plus que des mains ; c'étaient les bras tout entiers, c'étaient les jambes, c'était la bouche, c'était la poitrine, comme une volonté sur la sienne.

Et pour la deuxième fois, Marie eut peur.

Elle serra les genoux, elle voulut crier. Mais ses parents tout près !... N'osant crier pour se défendre, elle' se défendit mal. Bientôt elle ne se défendit plus du tout et, d'elle-même, se laissa glisser sur les dalles, comme on accepte.

D'ailleurs le mal n'eût-il pas été plus grand si, en se débattant, elle avait réveillé la canne de son père ?

Quand elle fut debout, Marie pensa d'abord à son chignon, car elle n'aimait aucun désordre. Ses cheveux en place, elle n'eut plus de gêne ; elle ouvrit la porte pour que la nuit du dehors entrât comme une clarté.

L'air était doux. Ayant accompli ce qu'il fallait, la pluie relançait sur d'autres seuils, au bras d'autres Hector, d'autres Marie. Il souriait. Elle eut un petit reproche :

— Tu ne me l'avais jamais demandé.

Il survint alors d'autres pluies, d'autres fuites dans les vestibules. Les mansardes sont plus sûres. Marie avait la sienne. Hector y vint.

Elle se livrait avec joie. Il était l'homme qui prend tout; elle, la femme dont la chair fleurit pour qu'on la cueille.

Elle ne réservait rien, ni dans son cœur, ni dans sa chemise :

— Ce que tu voudras, mais pas de bruit.

Faire du bruit eût été mal.

Avant l'aube Hector s'échappait. Il n'y avait pas d'étage : il passait par la fenêtre et sautait. Une fois, comme il partait ainsi, elle perçut dans l'escalier la voix de son père. Elle ne sentit plus ses jambes et tomba sur le lit, où elle resta un long moment. Ce fut sa troisième peur : la plus forte.

Il ne se passa d'ailleurs rien, sinon que, de ce jour, elle fut enceinte.

QUAND il sut pourquoi :

— Tu as raison de partir, dit Hector. Il ne faut pas que nous fassions de la peine à ta mère.

— Mais où aller ?

— A Bruxelles, tiens. Tu entreras en service. Il y a là des Maisons de Refuge où l'on s'occupera de te placer.

Il lui griffonna une adresse.

— Et ne plus se voir !

• — Oh 1 ce ne sera pas long. Pendant que tu seras là-bas, j'arrangerai tout pour notre mariage ; ainsi nous vivrons ensemble, toujours.

Hector était ce qu'elle supposait : plus qu'un homme : un honnête homme.

En cette occasion, le père se montra un ancien instituteur rempli de morale. Cela poissait un peu :

— Marie, dit-il, vous allez à présent gagner de l'argent. N'oubliez pas que les enfants doivent à leurs parents la vie... et le reste.

Quant à la mère, elle ne dit rien. Elle avait ses propres soucis. Comment songer à ceux de sa fille ? Emplumés des ailes, elle savait que les oiseaux quittent le nid et n'en voulait pas à Marie de quitter le sien, où la becquée était rare. Que son enfant fût heureuse ! Elle le souhaitait. Si elle en douta, elle ne découvrit à personne cette inquiétude et son oreiller absorba seul, dans la nuit, ses larmes de brave femme :

— Petite Marie, toi qui m'a gonflé les flancs ; toi. dont je pressais avec espoir les lèvres contre mes mamelles ; toi, dont j'aimais découvrir au berceau les jambes joyeuses et les menottes vers moi tendues ; petite Marie, ma grande Marie, prends garde. Tu t'en vas et j'ai mal. Ton départ, c'est ta seconde naissance : ma chair, encore une fois, s'ouvre et saigne à cause de toi. Je t'ai donné mon sang, mon lait, mes fatigues, la vie : peu de chose, quand aucune autre richesse ne l'accompagne. Tu t'en vas et j'ai peur. Je me retrouve en toi, fraîche et belle, comme j'étais, avant le Mâle. Vois ce que je suis devenue à cause de Lui, façonnée par la misère aux mains creuses. Petite Marie, ma grande Marie, prends garde.

Elle pensait cela, la pauvre mère, et d'autres choses encore, plus confuses. Mais il faut des

paroles et douze heures de fatigue vous mettent une pierre bien lourde sur la langue. Alors on passe sans rien dire : on enlève, le soir, la mante que l'on avait mise le matin, et l'on pleure... seule.

Hector n'avait pas menti. Dans la maison de refuge, on accueillit Marie comme une personne à qui l'on veut du bien. On lui donna, tout de suite, à repasser du linge, pour qu'elle ne restât pas inactive et on lui dit que pour manger ça coûterait deux francs par jour.

Les dames de Bruxelles sont drôles. Dans le parloir elle en voyait par dizaine. Il en était de revêches, avec des lunettes sur une figure de chipie ; d'autres plus familières qui l'appelaient « Mademoiselle » ; d'autres encore qu'il eût été bon de servir parce qu'elles étaient jolies, toutes fraîches, toutes neuves comme des épousées le premier soir..

Pour celles-là, de préférence, Marie dépliait la feuille sur laquelle Hector avait écrit : « Je soussigné certifie que Marie a été à mon service, pendant deux ans, et que jamais je n'ai eu à me plaindre de sa conduite... »

— Madame verra que Madame sera contente.

Mais elle avait beau sourire. La dame jetait un petit coup d'œil sur le papier, un petit coup d'œil sur Marie, puis avec une moue :

— Non pas vous, ma fille,

à cause de certain pli que, chez mère, on ne lui avait pas deviné dans sa jupe.

Un soir, il se présenta un Monsieur. C'était le premier. Il avait une pelisse, une grande

"28 HISTOIRE d'une MAEIE

harbe, deux yeux qui venaient sur vous, tout contre, parce qu'ils ne voyaient bien les choses que de près. Il examina le certificat simplement pour apprendre qu'elle s'appelait Marie.

— Voilà, dit-il, Marie, je cherche une bonne. Vous aurez trente francs. Plus tard... hum... si vous avez besoin de vous arranger... hum... plus tard on s'arrangera.

Elle voulut bien ; ils partirent tout de suite ; ils prirent une voiture parce qu'elle avait une malle.

C'était une belle maison, avec beaucoup de fenêtres, deux étages, près de l'avenue Louise, un quartier de riches, à ce qu'elle apprit.

— Votre maître, lui dit-on, est un coureur. Sa femme l'a quitté.

Au contraire, elle le trouvait très sérieux, et comment une femme avait-elle pu se fatiguer d'une si belle barbe ?

Ainsi que cela se fait. Monsieur partageait sa maison avec des locataires. Au premier étage vivait un Turc, au second un général. Du Turc, Marie ne savait rien, sinon qu'il était Turc. Il avait un domestique tout noir, qui s'appelait Ali. Quelquefois le Turc, entr 'ouvrant sa porte, criait : « Ali )>.

Le nègre sortait alors de la cuisine son personnage obscur et glissait dans le couloir à pas feutrés, en chantonnant. Le premier soir, dans l'escalier, elle eut peur en entendant cette voix dont elle ne distinguait pas le visage.

Le général du second, Marie eût bien aimé le voir en tenue militaire. Mais il ne la mettait plus. Il portait un veston sans ornement, un

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pantalon comme tout le monde. Il était trop vieux. Il devait être dans l'armée ce que le père de Marie était parmi les instituteurs : un retraité. Le dimanche, il recevait ses deux nièces, des dames à panaches, qu'elle devait saluer : « Madame la Comtesse, Madame la Baronne... » En semaine, il venait d'autres visiteuses, pas précisément ses nièces : de petites filles moins cossues qui n'avaient pas de panache, ni même de chapeau. Quand elles partaient, Marie les entendait pouffer de rire dans l'escalier.

— Vous voyez, écrivait Marie à ses parents, que je suis dans un milieu très bien.

Mais elle ne soufflait mot des gamines.

La nuit, Marie avait pour elle une mansarde. Les portraits de sa mère et d'Hector piqués au mur, il restait encore beaucoup de place. Vaste et moelleux, son lit aurait pu recevoir une seconde personne. Elle y songeait quelquefois, en pensant à Hector.

Le jour, elle se tenait dans les sous-sols. De la rue, elle apercevait les pavés, les roues des voitures, l'angle qu'ouvrent et ferment les jambes des passants. Aux fêtes, elle ne pensait pas : « Il y a foule. » Elle se disait : « Mon Dieu, que de jambes ! » Ce point de vue était réduit, mais suffisait à sa vie qu'elle savait inférieure.

D'ailleurs elle possédait l'horizon de sa cuisine. Jamais elle n'avait vu à la fois autant d'ustensiles, tout en cuivre, rangés sur des planches, accrochés au mur, certains d'une forme si bizarre qu'ils ne devaient servir qu'à une chose : briller.. Elle s'enivrait à les fourbir.

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— On jurerait des soleils, disait Monsieur.

— Pas des soleils, mais beaux quand même. Au bout d'une semaine, elle adorait Monsieur.

D'abord, il ne lui avait pas dit : « Non pas vous, ma fille. « Et puis, cette belle barbe, longue, moelleuse, qui l'habillait comme une seconde pelisse ! Il passait les mains dessus pour sentir comme elle était douce. A cause de cette barbe, elle le choyait avec respect ; bien épicées, les viandes qu'elle lui servait saignaient à point ; on peut mettre de la tendresse dans la cuisson d'un rôti.

Mieux nourries et moins pâles, les joues de Marie s'arrondissaient. Au lieu d'une, sa bouche devenait deux cerises. Et sans la bosse de ses flancs qui s'arrondissait aussi...

Monsieur le lui disait quelquefois. Il la surprenait dans sa cuisine.

— Hi ! hi ! cela pousse.

Il pouvait plaisanter, puisqu'il était le maître. Pour le reste, elle appartenait à Hector : il le savait bien.

Dans la cuisine, on voyait encore Ali. Dès qu'il trouvait une minute :

— • Peux zentrer ? demandait Ali.

Il ne la gênait pas. Un nègre n'est pas un homme. Il s'installait dans un coin et demeurait sans bouger, avec ses joues de cirage et ses dents de porcelaine.

— Tenez, Ali, un susucre.

Ali tirait la langue et, comme un bon chien, en même temps que le sucre, léchait un peu les mains.

A la fm du mois. Monsieur lui compta les trente francs de ses gages. Elle en garda cinq

pour elle, contente d'envoyer le reste à sa mère qui avait besoin d'un châle. Elle l'apprit plus tard : profitant de l'aubaine, père s'enivra pendant huit jours et, le neuvième, brisa la moitié du ménage. Bien faire n'est pas toujours bon. Elle ne le savait pas.

Le dimanche, Marie ne sortait pas. Où aller ? Comment d'ailleurs promener un gros ventre, quand on ne peut en même temps montrer à son bras celui qui l'a fait. Elle prenait son congé à sa manière, dans sa cuisine. Monsieur parti, Ali dehors, le général avec ses nièces, elle se mettait devant sa table. Elle en avait soigneusement récuré le bois, la veille. Elle étalait dessus un vieux journal, puis ouvrait une feuille de son papier spécialement acheté pour Hector. Elle surveillait son écriture. Elle expliquait d'abord combien elle l'aimait et c'était bien fort, puisqu'elle remplissait, pour le dire, toute la première page. Sur la deuxième, elle parlait de l'enfant ; sur les deux suivantes, elle n'avait pas encore tout dit et revenait à son amour parmi d'autres nouvelles. En bas, elle mettait ses lèvres et dessinait autour un petit rond pour qu'il sût exactement où les prendre. Parfois elle ajoutait un cœur traversé d'une flèche, ou deux lettres entrelacées H. M. : Hector-Marie.

Puis elle s'installait les pieds au feu, où la bouilloire, avec son bruit de locomotive, l'emportait, à toute vapeur, dans les rêves. Elle combinait leur mariage. Elle aurait des noces modestes, sans voitures, pour éviter les frais. Elle transformerait sa robe noire. Il h i faudrait un chapeau neuf. A cause de l'enfant, la fleur

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d'oranger eût prêté à rire ; mais elle aurait l'alliance, solide et coûteuse celle-là, pour toute la vie. Avec la tête d'une clef, elle essayait comment il la lui glisserait au doigt. Elle ne se rappelait plus bien si on la mettait à la main droite ou à la main gauche. Elle songeait aussi à leur intérieur, aux beaux ustensiles qu'elle achèterait, en cuivre comme ceux-ci. Mais que dirait Monsieur ? Il serait peut-être bien triste de la perdre. Que voulez-vous ? Elle le gâterait, en attendant.

Hector répondait pour le mercredi. Sa lettre n'avait pas quatre pages, mais l'écriture était plus serrée, pleine de mots sucrés qu'elle laissait fondre lentement dans son cœur. Malgré tout son amour, elle n'aurait jamais trouvé d'aussi belles choses ; elle n'en comprenait pas certaines, tant elles se contournaient comme les phrases imprimées dans les livres. Celles-là, Marie les humait de confiance ; elle y ajoutait de son rêve.

Lui aussi, il s'occupait de leur mariage. Il faisait beaucoup de démarches, et de coûteuses. C'est ainsi que, le troisième mois, il lui manqua vingt francs.

Elle n'en avait que quinze ; elle demanda le reste à Monsieur.

— Hâte-toij écrivait-elle, car le petit s'impatiente...

Ce mercredi, elle n'eut pas de réponse ; ni le jeudi, ni le vendredi. Pourquoi ? N'avait-il pas reçu l'argent ? Elle courut à la poste : on ne pouvait rien lui dire. Elle attendait le facteur. Il portait des lettres plein sa sacoche et d'autres encore à la main :

— Rien pour vous.

Une fois, il fouilla plus longuement : une circulaire.

Elle crut d'abord qu'il était malade ; elle envoya un express, le lendemain un télégramme. Il ne répondit pas plus que s'il était mort.

Elle patienta pendant les sept jours de la semaine ; puis, le dimanche, elle fit un petit paquet avec ses affaires. Elle avait les yeux tout gros.

— Je retourne chez moi, annonça-t-elle à Monsieur.

Monsieur savait :

■ — A votre place, dit-il, j'attendrais. Demain, sans doute, vous aurez quelc{ue chose.

Elle eut, en effet, une lettre, mais elle ne vint que le soir et n portait pas l'écriture qu'elle espérait. Cela venait de mère. Un autre jour, elle eût écouté chacun de ces mots, comme si elle se fût trouvée à causer avec la brave femme. Aujourd'hui, elle eut fini en une minute. Père se portait bien, quoiqu'un de ses plus gros lapins fût mort ; le petit Rcmain avait eu la rougeole ; pour ce c{ui était de la mère, elle avait toujours autant d'ouvrage. La femme du boulanger était morte. Il se trouvait encore, dans un coin, quelque chose de griffonné en travers, ccmme une nouvelle sans importance du dernier moment. Elle ne pensait pas à la lire quand elle reconnut ce nom : Hector. Hector ! Le mot lui parut aussi grand que la page. Elle ne connaissait qu'un seul Hector. Elle dut s'y reprendre et regarder de près, tant les lettres se brouillaient. Elle lyt : « Hector Van Dun s'est marié hier avec Louise Smeers : il y avait trois voitures... »

31 II TOIRE d'une marie

Jésus-Dieu ! Elle devint tellement pâle qu'on ne peut même pas dire qu'elle fût blanche; elle n'avait plus de couleur. Elle mit les deux mains sur son ventre : la cuisine tournait, ses marmites lançaient des éclairs, ses yeux étaient remplis d'eau.

Elle les essuya pour relire et, ploc ! une larme tomba juste sur le nom d'Hector. Elle connaissait aussi cette Louise^ une rousse, laide, avec des taches de son à travers la figure.

Elle compta sur ses doigts : hier pour la lettre, c'était samedi et samedi le jour où elle nettoyait son trottoir. Et ils s'étaient mariés, sans doute, à neuf heures, au moment où elle, en sabots... Elle se souvint : il faisait du soleil ce jour-là : ils avaient pu découvrir les trois voitures, revenir de l'hôtel de ville au grand trot, se faire admirer par les voisins : Hector avec ses moustaches, Louise en robe blanche, près de lui, à la place qu'elle avait volée.

Elle ne lui en voulait pas et pourtant cette Louise, si elle avait été morte ! Comment Hector avait-il choisi celle-là ? Elle ne le comprenait pas ; elle ne comprenait plus rien, sinon que la chose était définitive, nouée par la loi et qu'elle se trouvait seule, seule, avec le petit qu'il n'aurait pas dû lui faire.

Elle alla s'accouder à la table près du coin d'où elle lui avait écrit si souvent. Une tache d'encre était restée : elle la frotta du doigt, puis avec l'ongle ; elle s'obstinait là-dessus, avec ses yeux fixes qui ne cessaient de pleurer.

A la fin, sa tête devint si lourde qu'elle ne put plus la soutenir : elle la laissa aller et mit ses deux mains sur le crâne, là où ses pensées lui faisaient mal.

Beaucoup plus tard, on lui toucha l'épaule. Elle répondit : « Non », sans savoir. Puis elle reconnut Monsieur, Monsieur avec sa belle barbe et ses bons yeux qui ne voyaient bien les choses que de près. Il n'eut pas besoin de la lettre :

— Ce qui vous arrive, arrive tous les jours.

Il prit une chaise, parce qu'on est mieux pour parler. Il parla longuement. Que disait-il ? Des mots qu'elle ne saisissait pas toujours; des mots savants, gonflés d'air, qui rebondissaient loin comme des balles élastiques ; puis d'autres, de pointus, qui pénétraient dans la chair et s'enfonçaient à ne plus en sortir :

— Les hommes : des fourbes... Il ne faut pas les croire... aucun... sinon, ma fille,... on est comme vous... on pleure.

Monsieur disait cela des hommes, et il était un homme 1 Elle le regarda avec frayeur.

Quand il eut fini, il tira de sa poche une petite pièce, en or, vingt francs, et la mit dans sa main. Elle répondit :

— Mais non. Monsieur, je vous dois déjà cinq francs.

Après elle accepta :

— Pour l'enfant, qui n'aura pas de père.

— Bast, pour ce qu'un père lui servirait.

Et c'est vrai: du sien, Marie n'avait eu que des tristesses : plus de coups que de pain, comme on disait là-bas.

Il demanda encore :

— Allons ! Vous serez sage ?

— J'essaierai, Monsieur.

MAIS il est difficile d'oublier un Hector qui vous a tenue dans ses bras. On y pense encore plus, maintenant qu'il en tient une autre. On connaît ses gestes, on le voit qui les recommence, là, sous vos yeux, sur un corps qui n'est plus le vôtre. Vous faites votre cuisine, et vous songez à la viande que mangera Hector. Monsieur vous appelle : Marie ! et lui aussi il vous appelait « Marie «.Le soir, vous montez à votre mansarde, et son portrait que vous retrouvez, vous vous dites : « Je vais l'arracher ! » et vous n'en avez pas le courage.

Elle pleurait dans cette mansarde ; elle pleurait en servant Monsieur ; elle pleurait dans sa cuisine.

— As pas bobo, conseillait Ali, qui venait plus souvent la rejoindre.

Pour montrer qu'il faut être gaie, il frottait l'une contre l'autre ses mains dont l'intérieur semblait toujours sale. Il astiquait les fourneaux de Marie, il lui nettoyait son trottoir. Mais les nègres ne sont pas susceptibles de comprendre :

— Mon pauvre Ali !

Et puis, comment ne pas songer à Hector quand le souvenir qu'il vous a laissé est là, vivant, qui s'agite à coups de pieds dans votre ventre. Elle avait honte, à présent, de cette bosse qui la bourrait d'un bâtard, sous la jupe. Il vivait en dehors d'elle, d'une vie à part, comme

une bête collée à ses flancs : il avait des contractions à lui, des secousses dont elle n'était pas maîtresse. Il la forçait à s'asseoir, quand il voulait ; il était lourd, il était gros ; dans le lit, il prenait toute la place.

Un matin, elle se réveilla tant il lui faisait mal. Hier déjà, elle avait senti cette ceinture, mais pas si brutale, pas avec ces boucles de feu qui lui creusaient les reins. Son corps travaillait jusqu'aux os et, quand elle voulut se mettre debout, ses jambes ne la portaient plus comme des jambes; elles s'affaissaient, tels des ressorts, puis se tendaient pour la jeter en l'air.

Elle crut qu'elle serait mieux sur le parquet. Elle appela au secours.

Ali ne devait pas être loin. Il passa presque aussitôt la tête :

— Oh ! bobo ! bobo !

Et ne cessant de crier, il dégringola l'escalier. Monsieur monta tout de suite :

— Sapristi, ma fille, il était temps !

Sans l'habiller, en chemise, il la roula dans une couverture. Après, il se souvint qu'il aurait fallu des bas ; mais ils glissaient mal : il les fourra dans sa poche.

— Du courage, ma fille, nous allons descendre.

Où la menait-on ? Elle mit ses" pas l'un devant l'autre, puis l'un sous l'autre, aux premières marches. Monsieur la tenait sous le bras. Ali venait devant à reculons, reproduisant en noir chacune de ses grimaces. Au premier palier, comme elle soufflait un peu, il se mit à hurler; il ne voulait pas qu'elle souffrît ; il la porterait seul. Elle dut se laisser faire. Elle eut, tout

contre sa bouche, la peau sombre du nègre. Elle ferma les yeux.

En bas, une voiture attendait. Monsieur l'y poussa, s'installa :

— A la Maternité.

Les gens ne savent pas ce qui se passe dans une voiture. Ils font le gros dos sous la pluie : ils réfléchissent à leurs affaires, mais se disent-ils qu'il y a là de la souffrance qu'on traîne ?« A la Maternité. » Jamais, elle n'avait cru qu'on la mènerait là... Ah! si Hector... et son ventre, mon Dieu !

D'une main elle le contenait ; de l'autre, elle avait saisi quelque chose de mou, qu'elle serrait plus fort à chaque secousse, peut-être les doigts de Monsieur. Qu'est-ce que cela faisait ? Elle ne s'inquiétait plus de lui ; elle eût lâché son enfant, sous ses yeux, pour en être débarrassée plus vite.

On roula si longtemps qu'elle ne s'en aperçut que lorsqu'on s'arrêta de rouler. Puis une cour où deux femmes la soutinrent chacune sous un bras, un escalier qui n'en finissait plus, une petite chambre toute blanche, où se trouvait un lit.

Monsieur n'était plus là.

— Une autre fois, ma petite, vous viendrez plus tôt.

Une voix d'homme plaisantait. Que lui importait à celui-là qu'elle eût mal ?

Des mains la découvraient, la palpaient, couraient sur ses flancs, travaillaient autour de ses jambes. Une très grosse tâtonna une seconde, avant d'entrer tout entière dans son ventre.

On emporta quelque chose de rouge : elle crut

que c'était l'enfant, mais les douleurs recommencèrent.. . Alors n'être plus qu'une bête, et pousser, pousser tant qu'on peut, pour que cela finisse, jusqu'à ce que cela sorte...

Ce fut une petite fille, qu'on lui montra dans ses langes, comme si elle était venue tout habillée en ce monde. Elle aVait de petits poings fermés, une bouche qui faisait déjà beaucoup de bruit, quelques cheveux noirs très fins. Elle ne ressemblait à personne.

• — Ça ne pèse que trois livres, dit la sagefemme, c'est peu.

— Elle est si jolie ! répondit Marie.

Avant de s'endormir, elle songea qu'elle l'appellerait Yvonne, un joli nom qui lui était venu comme ça, tout à coup.

Ce qui suivit fut bon comme une récompense . On lui mit dans les bras son Yvonne. Elle avait faim, cette petite, elle remuait les lèvres. Marie se découvrit la poitrine.

— Bois, petite.

D'abord Yvonne ne trouva pas. Elle tenait les yeux clos : elle était comme une petite bête qui promène un museau aveugle tout le long de ce qu'elle cherche.

— Mais non, pas parla, petite ;ici, la pointe... Et alors, mon Dieu, ces milliers de baisers

qui vous sucent, ces bonnes lèvres qui ne savent rien, ces lèvres d'enfant, ces lèvres de son enfant. Plus que le lait, le don de soi rend lourd le sein de la femme :

— Prends, pensait Marie, prends ; je me donne à toi, comme je me suis donnée à l'autre : mieux. C'est ma chair que tu manges, près de mon

cœur ; c'est mon amour qui coule en toi. Bois, mon Yvonne ; bois à ta fontaine, que tu deviennes ma belle petite Yvonne, ma grande petite Yvonne.

— Et maintenant, dit l'infirmière, reposezvous.

On lui reprit l'enfant.

Elle se trouvait dans une grande salle avec d'autres femmes, comme elle couchées dans un lit, chacune son poupon dans une berce. Elle s'ennuyait. La Charité publique ne sait pas la joie qu'auraient les mères à jouer constamment avec leurs enfants. Elle craint qu'il ne leur arrive quelque chose : elle est prudente, elle est sévère.

Le matin, elle prenait la figure du Docteur.

— Le pouls ?... Bon... La langi e ?... Bon.

— J'ai faim, Monsieur le Docteur.

— Bon !... bon... la diète.

Le soir, c'était encore le docteur ; le reste des heures, l'infirmière :

— Reposez-vous.

Ainsi pendant neuf jours ; neuf, le compte qui suffit aux jeunes mères pour retrouver leurs jambes. Après, la Charité publique les replante sur ces jambes, et au revoir, voici la rue... ou ce que l'on veut.

Marie savait où aller. Elle sonna chez Monsieur. Ali vint ouvrir, le brave Ali qui l'avait portée seul dans ses bras.

— Bonjour, Ali... La voici, Ali !

— Oh ! Mignon î mignon !

Il riait avec toutes ses dents, dans sa figure de nègre qui voulait voir.

— Je vais vous la montrer, Ali.

Doucement... là !... elle entr'ouvrit unboutde

son châle : « Vous voyez, Ali », puis le referma, car les enfants ont peur des gens dont la figure ^st noire.

Monsieur lisait au salon. Il avait envoyé des oranges et aussi du vin :

— Je vous remercie, Monsieur.

— De rien... Et c'est ca le moutard ?

— Yvonne, Monsieur.

— Ah ! Yvonne.

Il la prit sur ses genoux, lui chatouilla le menton « Kiri Kiri » pour la faire rire. Mais il manquait d'habitude :

— Tenez, Marie, reprenez-la.

— Elle est jolie, n'est-ce pas?

— Très !... J''ai beaucoup pensé à vous, Marie.

— A moi. Monsieur ?

— Oui... Le moutard, nous ne pouvons le garder ici. Il faudra le mettre en nourrice. J'en ai trouvé une bonne... des seins comme ça... elle s'appelle Pélagie. Il serait bon que vous alliez demain.

Voilà « demain wet, d'aujourd'hui, il ne reste pas grand'chose.

" — Bien, Monsieur.

Pour cette nuit, elle coucha la petite dans son grand lit. Marie ne dormit pas. Elle avait de la lumière ; dès qu'Yvonne bougeait :

— Prends, prends...

Marie tendait le sein.

SANS compter Marie et son Yvonne, il se trouvait beaucoup de monde dans ce wagon : — C'est votre enfant, ce petit garçon là, Madame ?

— Oui, Madame ; mais c'est une fille : Yvonne. Elle a dix jours.

— Dix jours. Madame, et déjà en voyage !

— Oui, Madame..

Elle qui tantôt referait seule le voyage.

Yvonne dormait. Par moment elle souriait ou bien, avec sa bouche, elle rêvait qu'elle suçait cjuelque chose. Elle ne pleurait pas. Elle pleurait d'ailleurs peu. Ainsi, à la descente du train, on aurait pu croire que dans l'air frais de la campagne... Et pas du tout. Yvonne ouvrit à peine les yeux et il suffit que Marie lui m.ontrât, sur le bord de la route, des fleurs qui étaient belles.

Pas loin, au milieu d'un verger, souriait une maisonnette : très jolie, les volets peints à neuf, des roses en parterre devant le seuil, on n'aurait pas dit une ferme.

Marie pensa : « Si c'était là ? » Et voilà : c'était là.

Une grosse femme se tenait sur la porte :

— Hé, Madame, c'est-il vous qui devez m 'apporter votre petite ?

— Oui, dit Marie, si vous êtes Pélagie.

— Alors, entrez.

Sur la table, se levait, toutes prêtes, un monceau de tartines. Mais elle voulut d'abord voir comment on avait arrangé la berce : elle était très propre ; en osier avec des draps, frais repassés. Elle sentait bon. Elle se trouvait sur deux chaises ; exactement pareille, il y en avait une autre où reposait un enfant.

— Ça, c'est le mien, dit Pélagie. Il s'appelle Jean. Voyez comme il est beau.

Pour faire plaisir, Marie regarda ce Jean : il avait une figure bouffie, un crâne chauve, des yeux qui ne paraissaient guère intelligents. Il semblait du même âge qu'Yvonne, mais comment la mère pouvait-elle le trouver si beau ?

— Oui, dit Marie, il est très beau.

— Maintenant, fit Pélagie, vous devez avoir faim.

Tandis que Marie mangeait, Pélagie avait pris la petite et la déshabillait afin de prendre connaissance. Yvonne n'était pas grasse, mais très solide :

— N'est-ce pas, Pélagie ?

Le mari de Pélagie se trouvait là. Ce devait être un de ces paysans qui ne disent jamais grand'chose. La pipe en bouche, il regardait en remuant les épaules, mais il ne disait rien. Quand il s'en alla, il n'avait pas dit davantage.

— Voilà, conclut Pélagie, nous ferons notre possible.

Elle tira hors de son corsage de quoi en effet faire son possible : deux calebasses, rondes^ bien gonflées, et blanches comme si l'on eût vu à travers le lait qui les rendait si lourdes. Avant d'en donner à la petite, elle les prit, une

dans chaque main, et pressant dessus en fit gicler deux gros jets sur la table, où le chat les jugea de son goût.

— Vous voyez, dit Pélagie, il y en aurait pour trois.

Après les tartines, Marie voulut voir les pièces de la maison où grandirait son Yvonne. Elle fit un petit tour au jardin.

— Yvonne y jouera, n'est-ce pas ?

— Mais certainement. Madame.

Puis au verger :

— Yvonne y dormira, n'est-ce pas ?

— Mais certainement, Madame.

Et le jardin qui sentait bon les fleurs, le verger où les pommiers balançaient le dessin de leurs feuilles, étaient vraiment très beaux pour que son Yvonne y fût heureuse.

Avant de partir, Marie avoua quelque chose : après, elle ne le pourrait plus ;elle aurait désiré, une fois encore, donner à boire à sa petite.

— Vous voulez bien ?

— Mais certainement. Madame...

Elle se détourna un peu. Elle ouvrit son corsage. Après les calebasses de l'autre, ses seins lui parurent bien petits.

BIEN sûr, son Yvonne grandissait î Le laitier était du village.

— Vous l'avei: vue.

— Oui, ripostait le laitier.

Ki-ToiRE d'une marie 45

— Elle se portait bien ?

— Oui.

— Très bien, n'est-ce pas ? Dites-moi^ avait^ elle l'air contente ?

— Oui... voilà vos trois litres.

A force d'être laitier, on compte ses mots comme on compte ses litres.

Le dimanche, Marie savait où aller maintenant. Elle allait voir sa petite.

— Aujourd'hui, annonçait-elle, c'est moi la mère.

Oh ! cela se voyait. Il suffît qu'une femme entr'ouvre les genoux et le creux qui se forme dans la jupe est le meilleur des berceaux. Elle y couchait Yvonne ; elle commençait par les langes : les mères savent seules comme cela sent bon son enfant qu'on démaillote.

D'une semaine à l'autre, Yvonne se développait. Elle ne grandissait pas beaucoup, moins que ce lourdaud de Jean dont la figure devenait de plus en plus grosse. Mais la petite mèche, qu'elle portait de naissance, voyez comme elle a poussé cette mèche. Elle devenait de fms cheveux et, alentour, il en venait d'autres qu'on pouvait ramener à droite ou bien à gauche.

— Et son derrière, Pélagie ; regardez-moi ce petit derrière : un vrai derrière de femme, mais plus beau.

Elle avait envie de mordre dedans.

Yvonne comprenait un peu : elle était maligne, plus que ce Jean qui dormait vraiment trop. Quand vous montriez une fleur à Yvonne, elle la reconnaissait ; et partout où vous balanciez cette fleur, avec ses yeux elle la voulait.

— Allons, faisait Marie, dis comme moi : Ma-man.

— Bfff... bfïf..., répondait Yvonne.

Presque : « Maman ». Et les bulles qu'elle

soufflait avec sa salive ! ses poings qu'elle ouvrait et fermait comme une grande personne ! et ces petits bouts de chair, l'un près de l'autre, si blancs, si délicats et pourtant des doigts !

— A moi ! A moi !

Ces belles choses, qui les avait faites? Maman. Qui, les petons ? Maman. Et aussi le petit ventre ! Et aussi, sur la poitrine, ces deux mignonnes têtes d'épingles qui plus tard deviendraient ■de vrais seins : les seins d'Yvonne.

Parfois la petite pleurait. Tous les enfants pleurent, mais la voix d'Yvonne vous entre dans la chair, jusqu'au cœur.

— Dodo... dodo... chantonnait Marie. Mais cela ne servait à rien. Pélagie devait

intervenir ; elle tirait une calebasse... et quelle tristesse alors de rester là, inutile, la poitrine sèche, pendant que votre enfant se console avec le lait d'une autre !

Un dimanche, dans sa berce, Yvonne ne dormait pas. On ne peut pas dire cependant qu'elle fût éveillée : les yeux fermés, elle avait dans les jambes et les bras de vilaines secousses, des mouvements faux comme si, de l'intérieur, on les avait tirés avec des ficelles. A diverses reprises, elle vomit quelque chose de blanc, ce qu'elle n'aurait pas dû faire, puisqu'elle n'avait pas mangé.

— Ce sont les dents, affirma Pélagie.

— Ah ! oui, les dents.

Elle partit bien inquète.

Le lundi : Tout va bien, annonça le laitier.

Mais le mardi, il eut un regard de côté :

— Pélagie a dit comme ça que vous veniez tout de suite.

Monsieur la laissa partir. Elle ne voulait pas avoir peur. Partout où roulait le train, il faisait un de ces beaux temps d'automne, quand le brouillard tire un voile devant le soleil pour ne pas fatiguer les yeux aux petits enfants. Que pourrait-il arriver de mal en ces jours-là ? Pourtant, au village, elle fut anxieuse parce que l'homme de Pélagie, qui travaillait dans un champ, au lieu de l'attendre quand il la reconnut, planta là sa bêche, comme pour aller dire : « Attention, elle est là )>. Pélagie vint à sa rencontre. Elle avait sa figure rassurante de tous les jours et tenait sur les bras son gros garçon endormi.

— Et Yvonne ?

— Yvonne, commença la fermière.

Elle ne parlait jamais très vite. Aujourd'hui elle fut plus lente encore : elle parlait posément, comme elle marchait : Yvonne, n'est-ce pas ? n'avait jamais été solide ; elle poussait mal, cette enfant ; son mari, n'est-ce pas, l'avait dit, et ce n'était pas de leur faute si un malheur...

Un malheur ! Déjà Marie n'écoutait plus. Elle courait en avant, se jetait dans la pièce et là...' Jamais elle n'avait vu de mort, mais dans la berce, cet enfant qui ne bougeait plus, ces paupières fermées, cette bouche de travers :

— Ma pauvre petite Yvonne !

— Oui, dit Pélagie.

De près, on avait de la peine à la recon-

naître. Elle semblait fondue ; elle ne prenait presque pas de place ; on aurait dit aussi qu'elle avait d'autres lèvres.

Ce qu'on retrouvait le mieux, c'était son bonnet, et, en dessous, sa mèche à cause de la pointe qui dépassait un peu.

— - Voilà, dit Pélagie, le malheur est arrivé, cette nuit, vers deux heures.

Quoi, cette nuit? Ces mots n'avaient pas de sens. Elle ne pouvait pas croire, elle ne voulait pas croire : avant de mourir, un enfant est malade ; on le soigne, on est là quand il meurt, il ne meurt pas comme cela tout à coup, il ne meurt pas...

— N'est-ce pas, Pélagie ?

— Si, dit Pélagie, cette nuit, tout doucement, sans mal.

Et l'autre, que cette femme tenait tout joufflu dans ses bras. Sa pauvre petite Yvonne ! Elle ouvrit grands ses yeux pour en faire sortir ses larmes ; mais les larmes ne vinrent pas ; elles restaient sèches dans sa tête et la brûlaient.

— Que cela ne vous empêche pas d'enlever votre chapeau, dit Pélagie.

Elle dut pour cela commeacer une série de gestes : se mettre debout, traverser la place, se débarrasseï de quelque chose qu'elle tenait sous le bras, mon Dieu, le châle qu'elle avait tricoté pour que la petite eût chaud. Cela prit des minutes, et après ce temps Yvonne qui aurait pu se dresser, Yvonne qui aurait pu rouvrir les yeux, se trouvait toujours dans sa berce, morte comme tantôt. Alors elle n'eut plus qu'à se rasseoir et rester là.

Les heures passaient. Les autres remuaient ;

quelqu'un entra, puis sortit ; on dressa la table, on mangea :

— Je n'ai pas faim.

Elle ne bougeait pas, elle ne vivait pas : elle était là.

Le soir, on alluma la lampe, on poussa les verrous.

— Votre chambre est prête.

Elle se tourna vers l'enfant :

— Je veillerai là.

Elle fut seule. Elle dut s'occuper d'un gros chat qui rôdait autour de la berce : on dit que les chats mangent les morts ; ils commencent par les yeux.

■ — Partez, vilaine bête.

Elle le prit sur ses genoux. Après, elle voulut voir ce qu'était devenue son Yvonne : à tâtons, par-dessus les couvertures, elle chercha les petites jambes, mais elle n'osa jamais découvrir ce corps qui n'appartenait déjà plus aux vivants. Tout ce qu'elle risqua, ce fut de déposer ses lèvres sur le front et encore, en les retirant vite, tant ce front était froid.

Ensuite, il n'y eut plus rien. Les larmes qui s'étaient refusées tantôt ne venaient toujours pas. Elle attendait sur sa chaise ; elle tenait les yeux ouverts : un chat sur les genoux, elle était là...

Le lendemain un homme vint avec une caisse, si petite qu'elle semblait à peine un cercueil. En le voyant, elle n'eut plus peur. C'est votre chair, tout votre corps de mère, qu'avec l'enfant on va coucher entre ces planches. Elle pensa se jeter sur cet homme. On la retint.

— Je suis pressé, dit-il.

Alors, puisqu'elle ne pouvait le battre :

— Mon bon Monsieur, attendez une minute ! Elle courut au jardin cueillir une rose pour

son Yvonne. Elle choisit la plus grosse, une toute rouge. Elle la secoua parce qu'il y avait de l'eau dessus, puis la déposa dans le cercueil, près de la tête.

— C'est tout ?

— Encore une minute, Monsieur.

Elle se tâta le corps ; elle aurait voulu donner encore quelque chose, quelque chose d'ellemême, mieux qu'une fleur, pour tenir compagnie à la petite. A cause de l'homme, elle ne trouva que sa broche, une hirondelle qui portait dans son bec une lettre : un cadeau d'Hector. Elle l'épingla près du corsage sous le menton.

— C'est tout ?

L'homme empoigna le couvercle : elle regarda dans le cercueil. Son regard tout entier qu'on vissa sous ce couvercle !

ELLE n'avait pas pleuré. Yvonne partie, elle rentra dans sa cuisine : c'est là que votre enfant a poussé. Cette chaise vous a reçue un jour qu'il frappait trop fort aux parois de votre ventre ; dans ce miroir, on interrogeait la mauvaise mine qu'il vous donnait à manger si goulûment de votre vie. Et ces petits riens qu'on ouvrageait pour lui ! Ce bonnet

OÙ l'on a laissé l'aiguille ;et ces idées que l'on retrouve au fond de soi, ces projets, ces « Quand Yvonne sera grande » où le rêve reste piqué, également comme l'aiguille. Et les larmes qui ne voulaient pas, elles viennent enfin. On en verse tant qu'on peut; on crie, on laisse aller sa tête sur la table, à grands coups, et tant mieux, si elle saute !...

Elle servit le dîner de Monsieur. ^Monsieur était bon : elle avait les yeux rouges. Monsieur lui dit :

— Vous avez pleuré, Marie ?

Elle descendit à sa cuisine. Elle revint avec la viande. Monsieur lui dit :

— Il faut prendre du courage, ma fille.

— Oui, Monsieur.

Elle monta une bouteille :

— Marie, dit Monsieur, buvez ce verre de vin.

— Je veux bien. Monsieur.

Elle vida ce verre d'un trait, comme un remède.

— Encore celui-ci, ma fille.

— Oui, Monsieur.

Elle redescendit à sa cuisine ; elle revint avec le dessert.

— Votre verre vous attend.

— Oui, Monsieur.

Le troisième. Après, elle fut moins pressée de partir.

Il lui remplit une assiette, il lui montra une chaise.

— Asseyez-vous, Marie, mangez cela.

Des gâteaux : elle avait faim, elle s'assit :

— Ma pauvre petite Yvonne, Monsieur...

Il la regarda avec ses yeux qui devaient se mettre tout près pour voir les choses :

— Voyons, vous avez donc tant de peine ?

— Oh ! oui, Monsieur.

Et pas seulement à cause d'Yvonne, la pauvre petite qui était morte.

— Dites-moi cela, Marie.

— Mais toute ma vie, Monsieur !

Son père. Monsieur, qui la battait ; sa mère, une brave femme, à laquelle elle ne pensait pas sans tristesse ; puis Hector, vous vous souvenez. Monsieur ? et cette Louise...

Monsieur se souvenait :

— Encore un gâteau, Marie, et votre verre. Elle mangeait le gâteau, elle vidait le verre.

— Où en étais-je ? Ah ! oui, cette Louise... Il lui venait des trous dans le cerveau ; elle

ne se rappelait pas toujours ; elle s'embrouillait. Et puis la Marie dont elle racontait ces misères, était-ce cette Marie, assise dans la salle à manger de Monsieur, à boire son vin ? Toute cette histoire était vieille, presque l'aventure d'une ancienne camarade que l'on plaint, oh oui ! mais sans que sa tristesse vous poigne jusqu'au fond. Entre soi, on pouvait en rire. Elle éclatait :

— A votre santé, Marie.

— A la vôtre. Monsieur.

D'ailleurs, elle n'avait pas que des souvenirs tristes : ainsi la première lettre d'Hector : il la comparait à une fleur :

— Une fleur, Marie ?

— Je vous l'assure, une rose.

— Parce que vous sentiez bon ?

— Je ne sais pas, Monsieur.

— Dites donc, Marie, Hector, hé ! hé ! qu'estce qu'il faisait dans votre chambre.

— Oh ! ça. Monsieur !...

Elle ne le disait pas, mais ce devait être drôle ; elle pouffait ; elle tenait mal sur sa chaise, elle avait soif.

— Je vide mon verre, Monsieur.

— A votre santé, Marie.

Puis, de nouveau, elle voyait l'homme avec son cercueil, le berceau qu'on vidait, Yvonne avec sa figure de morte :

— Oh ! Monsieur, je suis bien malheureuse ! Il lui pressait la main, elle sanglotait. Après, elle eut envie de dormir et bien sûr

qu'elle dormit puisqu'à la fin elle s'éveilla. Et voilà : elle qui, depuis Hector, ne tirait jamais sa chemise, elle se trouvait sans ; elle se trouvait au fond d'un lit, dans une chambre qui n'était pas la sienne ; il y avait un second oreiller et sur cet oreiller dormait une barbe :

— Oh ! Monsieur !

Et cette barbe parlait :

— N'aie pas peur, ma chérie...

Yvonne étant morte le mardi, ceci se passa le matin du vendredi et le soir, sur l'oreiller de Monsieur, Marie n'eut plus peur. « Il n'y a que le premier pas qui coûte » aurait constaté l'exinstituteur, le père de Marie. Ce que ce pas avait coûté ? Peu de chose à Monsieur ; quant à Marie, l'enfant était mort à point pour que la mère eût soif.

Elle avait là-dessus ses idées de Marie : Monsieur aurait pu l'inviter autrement, attendre

quelques jours, mais au fond, Monsieur était bon. Au Refuge, où il l'avait choisie, dans la cuisine où il s'extasiait : « Des soleils, vos marmites 1 » elle n'avait jamais cru parvenir aux lèvres d'un homme, à travers la barbe de Monsieur. Elle ne le souhaitait même pas ; mais à présent qu'on lui avait ouvert ce chemin, elle y passait, ni surprise, ni triste.

Triste ? Yvonne suffisait à sa tristesse, la pauvre petite qui était morte. Voilà pour le jour.

Surprise ? Un homme passe les doigts dans sa barbe et cette barbe est belle ; il a des yeux qui, descendant au fond de vous, en ramènent des choses ; cet homme est votre maître ;il vous dit : « N'aie pas peur» ; on est docile ; on n'a pas peur, on reste dans ce lit ou, quand on n'y est pas, on y entre. Voilà pour la nuit.

Dans ce lit, Marie entrait sans gêne, du moins pour elle. Certes, aux voisins, elle n'eût pas annoncé : « Je suis la maîtresse de Monsieur. » D'abord elle ne l'était pas ; voyez son tablier; elle restait la servante. Et puis. Monsieur n'agissait peut-être pas suivant les convenances des maîtres envers leurs sujets. A cause de cela, mieux valait se taire.

Pour elle, on avait mis aux extrémités de son corps des pieds, des mains, une tête : les pieds étaient pour marcher, les mains pour frotter, la tête pour réfléchir à ces besognes. Et s'il s'étendait, entre les pieds et la tête, des intervalles qui la nuit convenaient au service du maître ?

Ces intervalles, le jour, se cachent sous la robe. Celle-ci s'enlève le soir. Alors il reste de la chair,

des épaules, des seins, des ronds et des creux, toute espèce de choses, bonnes à prendre, disait Monsieur. Il les prenait.

Elle ne savait pas qu'outre les lacets ou les boutons fixés par les couturière, la Morale ferme les vêtements avec des attaches plus subtiles. On ne lui avait pas montré ces épingles.

Elle n'eut donc plus jamais peur.

Monsieur avait là-dessus des idées de Monsieur. Il en parlait comme un Monsieur. Cela ressemblait à des devinettes.

On voyait dans sa chambre une jolie boîte en laque, avec un oiseau d'argent qui s'envolait sur le couvercle.

— Dites, Marie, quand Hector, hé! hé!... prenait-il du plaisir ?

— Mais, oui. Monsieur, beaucoup !

— Et vous ?

— Moi, Monsieur ? Mais... j'avais du plaisir de lui en donner.

— Et c'est tout ?

— Mais oui. Monsieur...

— Ah ! ah !... Eh bien, cette boîte, elle est pour vous, Marie, je vous la donne.

— Pour moi. Monsieur, oh ! merci !

— Ouvrez-la, Marie.

— Mais, Monsieur, la clef ?

— Voici la clef.

— Tiens, mais... elle ne s'ouvre pas.

— Non, Marie, il y a un secret. Là, un petit bouton, hé ! hé ! je pousse.

— Oh ! Monsieur, les belles pralines et les fondants. Tiens celui-ci goûte le sucre; celui-là, on dirait de la liqueur, ça pique, mais c'est bon...

— Et celui-ci, Marie, et celui-là. Mangez-en,

Marie, mangez. Et regardez, moi aussi j'en mange, encore un, encore un, et c'est meilleur, parce que nous les mangeons ensemble et en même temps. Vous comprenez. Marie ?

— Quoi donc, 5lonsieur ?

— Le cofïret, les fondants...

— Non, je ne compiends pas, Monsieur.

— Hector n'avait pas la clef, Hector ne connaissait pas le secret, Hector regardait l'exténeur du couvercle.

— Et le regardait pour lui seul. Je comprends, Monsieur. Mangeons à deux.

Il y eut, dans la vie de Marie, un gigot.

— Vous voyez, ^larie. comme je découpe ce rôti ?

— Oui, Monsieur, c'est du gigot.

— Non, Marie, un svmbole.

— Un ?...

— Rien, Marie. D'un côté, l'os ; de l'autre, voici la viande.

— Je vais vous débarrasser de l'os. Monsieur.

— Pas encore, Maiie. La viande, on l'assaisonne au beurre, au poivre, à l'ail ;on la mange ; c'est exquis.

— Oh ! oui. Monsieur.

— L'os, vous y avez mis des papillottes, pour qu'il soit plus beau : au fond, c'est un os. Gare aux dents! Vous saisissez, Marie ? Non ? L'os, je le regarde, et je l'appelle M. Hector ou M. l'Amour. La viande, petite, c'est moi : on s'amuse.

Elle comprenait : il y a le plaisir, il y a l'amour; on est jeune, on n'a pas réfléchi, on les croit emmanchés l'un dans l'autre, mieux que l'os dans la viande. Et pas du tout. Voici l'os...

voici la viande. Un couteau au bout d'un Monsieur a suffi.

— L'intelligence vous rend bavarde, Marie.

— Au diable les os, Monsieur.

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