VII
L passait dans la rue un jeune homme. Et pas seulement aujourd'hui, mais hier, avanthier et, sans doute, demain. Que fait dans la rue, tous les jours, ce jeune homme ? De loin, dès qu'il vous reconnaît, il touche son chapeau ; il est penaud quand vous le dédaignez, joyeux si d'un sourire vous voulez lui répondre. Un jour, il vient à vous.
— Bonjour, Mademoiselle.
Il a des cheveux noirs, des yeux bruns, de jolies dents qui luisent. Il vous parle galamment, comme à une vraie dame. Oseriez-vous le rabrouer ! D'abord, vous lui feriez de la peine et, à la rue, quel scandale ! Si pressée que l'on soit, on a toujours une minute. Et si, pendant cette minute, il vous propose une promenade, tenez pour dimanche, quand vous serez libre, comment connaît-il déjà vos habitudes ? Vous songez à votre belle robe qui serait bien plus belle au bras d'un cavalier.
— Eh bien, oui, à dimanche.
Et ce dimanche vous l'attendez. Les jours, semble-t-il, sont devenus des visiteurs bien ennuyeux qui ne se décident pas à partir. Ce samedi surtout, qui n'en finit pas, avec ses brosses
à préparer la demeure du dimanche. Celui-là, avant qu'il n'arrive, vous avez déjà interrogé la figure qu'il fera dans le ciel. Quelle chance ! Ce ciel est rempli de clartés et votre joie y ajoute de la lumière. Est-ce voler que d'emprunter sur la toilette de Monsieur son savon le plus fin ? Avec ses flacons, on se parfume en dimanche ; avec ses fers, on se frise en dimanche ; on passe, on ne sait pourquoi, sa plus belle chemise, celle en dentelles de dimanche, et : « Au revoir, Monsieur ! au revoir, Ali ! au revoir, tout le monde », on claque derrière soi la porte — en dimanche,
— Je suis bien content de vous voir. Mademoiselle. •
Ce qu'il dit, il le chuchote ; pas les devinettes de Monsieur, de jolies phrases, des compliments, des promesses comme en trouvait Hector.
— Nous dînerons à la campagne, voulezvous ?
La campagne ! de la joie qui s'ajoute à votre joie. Voici les arbres, voici les blés, voici un coquelicot tout rouge, voici l'omelette appétissante et jaune, comme le cœur des marguerites. Et, ces oiseaux, écoutez donc, comme ils chantent ; et votre bonheur aussi, comme il gazouille, timide au fond de votre cœur, comme il monte à votre bouche, comme il sort par vos lèvres, et cela fait un baiser. Vienne alors le soir : il y aura sur un banc, près de vous, un jeune homme, sa main qui vous caresse, sa jambe qui vous frôle, tout son désir autour de vous, comme le vôtre autour de lui.
Et quand on le revoit le lendemain, peutêtre après une nuit où Monsieur eut tort avec ses devinettes, on rougit comme pour Hector,
on balbutie comme devant Hector, on... on sent que l'on aime comme on aimait Hector...
Celui-ci s'appelait Vladimir. Il habitait seul avec un divan, un lit et une armoire à glace. Une chambre de garçon, c'est bon parce qu'une femme peut, avec son amour, y laisser son bon ordre :
— Tu vois dans ce coin, je range tes chaussettes ; là, tes chemises. J'emporte celles-ci pour y faire un point.
Cela se passa dès le second dimanche.
Comme son nom, Vladimir arrivait de loin. Il racontait ses voyages. Il n'existe pas qu'Ostende où l'on a grandi, Bruxelles, qui est une jolie ville. Plus loin, on trouve Londres où c'est drôle^ parce que tous les magasins sont fermés le dimanche ; ailleurs, Berlin, avec des soldats qui marchent haut les pattes, comme des chevaux savants ; ailleurs Paris, où des hommes, costumés en diable, vous donnent à boire, dans des têtes de mort.
Les yeux qui ont vu ces merveilles deviennent les plus beaux yeux du monde : elle regardait ces yeux.
Il lui montrait aussi Bruxelles. De sa cuisine d'où l'on voit les pieds, de sa mansarde, audessus des toits, on ne soupçonne pas Bruxelles, ni ses tavernes où l'on boit de la bière, ni ses bodegas où l'on savoure des vins sur les tonneaux, ni les concerts avec des chanteuses en jupes courtes pour mieux lever la jambe. Une fois, il la mena au théâtre : sur la scène, une femme pleurait parce qu'un sorcier, en redevenant jeune, lui avait fait un enfant; un peu son histoire.
Vladimir connaissait la pièce. Il regardait les dames qui sont belles dans leur loge :
— Les femmes, disait-il, ne sont pas faites pour travailler.
— Celles qui sont riches...
■ — On le devient. Ainsi toi, tu aurais pu être autre chose qu'une servante...
Quoi ? Il ne le disait pas.
Une autre fois, il lui expliqua comment on se frotte les joues d'un peu de rouge, les yeux d'un peu de noir, pour s'adoucir le visage.
— Mais, chéri, ma peau est fraîche, pas besoin de couleurs.
— Tu es beaucoup mieux, je t'assure.
Ainsi peinte, il la présentait à des camarades.
— Mademoiselle, enchanté !...
C'étaient des jeunes gens bien vêtus, assez prétentieux, dont les manières l'inquiétaient un peu. Ils étaient presque trop bien vêtus. Elle ne les aimait guère, et encore moins leurs dames et leurs chapeaux à plumes, leurs bijoux en placard, leur façon inconvenante de boire en public, aux verres de leurs amis :
— Chez soi tout ce que l'on veut, mais devant les autres...
Vladimir ne les aimait pas non plus. Il était d'ailleurs beaucoup plus simple. Quand il manquait d'argent :
— Prête-moi cent sous, disait Vladimir. Et ce que, de leur dimanche, il préférait :
— Tu vois, c'est la fête que nous allons prendre de nous-mêmes, seul à seul, dans ma chambre et pour rien.
Ainsi, il habita, dans le cœur de Marie, un grand amour avec un grand bonheur. Aujourd'hui
est un jour heureux, demain jour heureux, puis dimanche... Après? Quand on cueille des roses, va-t-on s'inquiéter de la neige plus tard ? Qu'elle tombe d'abord.
Pendant ce temps, la pauvre petite Yvonne restait bien morte. Elle voulut, un soir, la ressusciter pour Vladimir :
— Tu sais, chéri, je ne veux rien te cacher : avant toi...
— Bast..., trancha Vladimir.
La petite, qui devait renaître, ne ressuscita pas plus avant.
Et Monsieur ? Mon Dieu, quand elle rentrait à la nuit, une lumière l'attendait. Allait-elle, à cause de Vladimir, faire de la peine à Monsieur ? A cause de Monsieur, faire de la peine à Vladimir? D'ailleurs les devinettes l'avaient dit: d'un côté l'os, de l'autre la viande. Elle préférait se taire. Quant à un troisième... Un jour, un ami de Monsieur la suivit et brusquement, dans la nuque, lui planta ses deux lèvres. Deux lèvres dans la nuque vous chatouillent cependant ; eh bien ! non, elle n'en voulut pas et vlan ! sur le beau Monsieur, elle mit une gifle.
Un autre jour, Ali se jeta à ses pieds: « Moi aimer vô. » Un nègre ! Marie ne se fâcha pas. Elle ne rit pas non plus. Elle se trouvait assise près de sa table, où refroidissait une crème. Comme il recommençait, la bouche ouverte : «Moi, aimer vô », elle y fourra une cuillerée, puis une autre, puis de nouveau... Tant c[u'il n'en resta plus.
— Et maintenant, va, mon brave Ali.
Pourquoi Madimir rit-il si fort quand il
connut cette histoire ?
IL vint un dimanche de Carnaval. Comme c'était le premier, Vladimir voulut lui montrer comment, en un tel jour, on s'amuse. Ils iraient au bal. Monsieur lui avait dit : « Rentrez quand vous voudrez, ma fille. » Elle était donc libre, curieuse aussi, et cependant, au moment de partir, elle se sentit plutôt maussade. Non, ce n'était pas à cause de son costume. « Tu m'en as choisi un très beau » : des bas blancs, ■des sandales avec des rubans qui se croisaient sur les jambes, une culotte en soie verte, une chemisette blanche, une toque à plumes, et des bretelles aussi en soie verte. En tout, devant la glace, un joli bonhomme, bien qu'un peu gros du derrière et de poitrine trop rebondie.
— Eh bien, alors ?
— Je ne sais pas, disait Marie.
— Peut-être parce que le devant de la chemisette ferme trop : il y a moyen ; il suffit d'une entaille.
— Mais, dit Marie, on verra tout.
— Ce tout est charmant ; d'ailleurs avec un masque...
A la rue, ça n'alla pas encore mieux. On marchait serré. Tout le monde s'était dit : « Allons voir les masques » et comme chacun avait eu la même idée, on ne voyait en définitive que fort peu de masques et l'on se rattrapait sur les
quelques-uns qui passaient. A cause de sa culotte, on regardait beaucoup Marie. « Eh ! le pâtre ! » Une femme en pâtre, cela doit être gai, faire aller ses jambes, dire des bêtises et, au lieu de cette joie, on reste Marie, on sent du plomb dans les bras, du plomb dans les jambes, du plomb dans la tête. Et puis elle était gênée ; dans cette soie qui serrait, on devait lui voir tout.
— Mais non ! d'ailleurs, tu as ton masque. Ils entrèrent dâiis une taverne, puis dans une
autre. Elle fut plus à l'aise : on est assise sur ce qui vous gêne. Elle étudia comment les masques parlent d'une voix aiguë et aussi ce qu'ils disent. Avec une voix pareille, on lance plus aisément des folies : une autre parle, ce n'est plus vous. « Bonjour, beau masque », elle salua une dame. <( Bonjour, toi, je te connais », elle passa la main dans les cheveux d'un buveur, dont la tête ne lui parut pas trop effrayante.
— On s'amuse ?
• — Mais oui, chéri, un peu.
Après plusieurs tavernes, ils entrèrent dans un restaurant. Pour manger, elle dut enlever son loup et redevenir une Marie sérieuse. « Mais je suis gaie tout de même ! » Ils burent une bouteille de vin blanc, ensuite une bouteille de vin rouge. « Et des huîtres, chéri, c'est bon, les huîtres ! »
Son masque remis, elle devint pour de vrai un pâtre. Elle se mit à gambader. La culotte, on s'en fiche. c( Mais, saute donc, Vladimir !...» Elle voulut, comme les autres, avoir un de ces mirlitons qui font du bruit. Quand ils se présentèrent pour le bal, elle en chatouilla le nez du bonhomme à la caisse.
— Turlu, turlu, turlu !
Au son du mirliton, voici un pâtre vert qui entre dans la salle. Puis : Oh ! tout ce monde qui s'écrasait là et semblait déjà fou! On aurait dû venir plutôt. « Jamais je ne deviendrai si folle ! » On ne dansait pas ; on sautait. On sautait par couple ; on sautait par groupe ; ou, ce qui était plus gai, par longues chaînes en se tenant par la main. On s'embrassait beaucoup.
Elle regarda. Le bal est une fête qui vous entre longuement parles yeux. Tant de lumières î On ne distingue pas d'abord : c'est une masse qui tourne, du rouge, du vert, du jaune, des étoffes qui brillent, des bras nus, des épaules, et, par-ci, par-là, à cause de sa teinte, une perruque, à cause de sa forme, un drôle de nez. Puis cela se sépare : on voit mieux : là bas cette femme tout entière avec sa jupe rouge et ses yeux noirs d'Espagnole ; et celui-là, chéri, sa figure enfariné et ses lèvres de sang; et celle-là, mais regarde donc ! on lui voit jusqu'en haut le rose de la jambe.
Sur l'estrade, on voit le chef d'orchestre ; on entend les violons plus moelleux que des voix, les violoncelles qui leur font la cour, la flûte qui rit, la clarinette qui chante malgré son rhume, et, par-dessus la bataille delà grosse caisse et des tambours, les autres instruments, de toutes leurs forces, avec leur gosier de cuivre. Cela forme de la musique, un air que l'on connaît. Et ainsi, après les yeux, le bal est une fête qui vous entre par les oreilles.
— Et maintenant, dit Vladimir, dansons.
Ils se prirent à la taille, tournèrent un instant sur place, et alors, dans ce bal, où tantôt
manquait quelque chose, il y eut quelque chose
de plus, quelque chose de rare, quelque chose de
beau : Marie, en pâtre vert, qui dansait une valse !
Pourquoi en partant, avait-elle été si triste ?
— Chéri, je m'amuse ; chéri, dansons encore ; chéri, oh ! si nous étions seuls, une minute.
Tous ces corps qui se montrent, tous ces corps qui se touchent, tous ces corps qui ont chaud : le bal, ça sent l'amour.
Puis elle eut soif.
— Turelu ! turelu !
Avec son mirliton, voici le pâtre qui se présente au buffet. Plus que dans le bal, on s'amusait. On ne se tenait pas assis autour des tables, comme dans les tavernes ; on se hissait dessus, on criait. Et les femmes, difficile de dire à qui elles appartenaient. Elles roulaient de l'un à l'autre ! Elles taquinaient les messieurs et ceux-ci, par vengeance, exigeaient qu'on les embrassât.
— Mais regarde donc, chéri, regarde.
Elle riait : elle trouvait naturel qu'il commandât du Champagne ; elle avait des idées toutes drôles. Vos idées aussi portent le masque, une grosse perruque, un nez de travers et, pour peu, par-dessus ce qui n'est pas permis, vos idées, hop là ! lèveraient la jambe. D'ailleurs, elle ne l'eût pas fait. a Moi, tu sais, je reste convenable. » Et sur le visage, qu il faut cacher, elle serrait son loup.
Il survint un homme. En manteau bleu, il avait une culotte bleue, une veste bleue et dans tout ce bleu, on voyait encore ses yeux qui étaient bleus.
— Mademoiselle, m'accorderez-vous cette danse ? Elle regarda Vladimir : « Avec un autre ? — Mais certainement. »
L'homme dansait bien, on peut même dire qu'il dansait mieux que Vladimir. Elle l'appelait « Mon Seigneur bien ». Il l'avait prise à la taille et la guidait, en tournant légèrement, parmi les groupes. Sa poitrine était large, bonne à s'appuyer. Sous le manteau, ses bras serraient ferme. Après la première danse : « Encore celle-ci ? » Elle voulut bien. Il fallait en se balançant s'étreindre de toutes ses forces : on avait l'air de s'aimer :
— Je suis sûr, Mademoiselle, que vous êtes gentille tout plein. ,
— Vous croyez cela, Mon Seigneur bleu ? - — Et qu'en soulevant ce masque...
— Oh ! cela ne se peut.
— Pourquoi donc ?
Si les voix avaient une couleur, la sienne eût été bleue.
— Et maintenant, ramenez-moi vers mon cavalier.
Sa tête dansait encore. Ils ne virent pas tout de suite que Vladimir n'était plus là. Ils durent, en se tenant par le bras, faire le tour de la salle. Elle eut le temps de n'être plus inquiète :
— Cela ne fait rien, dit le Seigneur bleu. Cela ne faisait, en effet, rien. Ils s'assirent
quelque part. Sous la clarté d'un lustre, elle voyait mieux le bleu des yeux du Seigneur bleu. Elle avait chaud. Il dit, en montrant le masque :
— Enlevez donc cela.
Après tout; d'autres femmes montraient leur visage à découvert.
— Voilà.
— Je vous l'avais dit, Mademoiselle, que vous étiez gentille. Et vos lèvres, on peut ?
Sur ce petit coin de sa personne, il put ce qu'il voulait. Après, à cause de ce baiser, elle pensa à Vladimir :
— Mais vous avez le temps, Mademoiselle. Encore vos lèvres ; et votre coupe, vous oubliez le fond.
Sans doute pas la faute de ce fond : « Ce n'est pas moi, ce sont les murs qui tournent. Cet escalier est saoul. » En rentrart dans la salle, il lui parut facile d'imiter une clownesse qui, de sa jambe, envoyait au lustre le chapeau d'un Monsieur :
— Tenez, comme cela.
Elle lança le pied, tourna sur elle-même et vlan ! un chapeau s'envola. Seulement sa chemisette craqua et l'on vit un sein nu. Elle l'avait bien dit, qu'on verrait tout !
— Veux-tu rentrer, coquin !
— L'autre, cria quelqu'un.
— L'autre ! l'autre !
Tous réclamaient l'autre. Ils étaient drôles :
— Mais oui, Messieurs, ne criez pas si fort ; vous voulez l'autre, je l'entends bien. Celui-ci est mignon, mais l'autre, IMessieurs, si vous le voyiez... Eh bien, le voilà !
Elle les tenait dans sa main, un à droite, un à gauche, joue à joue comme deux frères.
— Bravo, le pâtre !
On l'acclamait. Parce qu'elle avait montré l'autre, on voulait savoir si les deux étaient vrais. On y goûtait avec les doigts, avec les lèvres, et puis aux jambes et puis au reste, qui
bb HISTOIRE D UNE MARIE
se cachait mal sous le costume du pâtre vert. « Mais oui, Monsieur, c'est du vrai. Constatez. Oh ! pas tous à la fois, vilains chatouilleurs. » Elle sentit aussi des chatouilleuses : ca, c'était sale !
— Vive le pâtre !
Elle monta tout à coup très haut sur des mains, par-dessus les têtes. Elle tenait toujours ses deux seins et parce qu'elle les montrait, il ne pouvait exister que du bonheur en ce monde. Elle monta encore, si haut que son mirliton refusa de la suivre. Son mirliton '.son mirliton!... elle exigeait son mirliton... On est nue sans son mirliton ! Elle paya des baisers pour le ravoir, des baisers pour le garder, oui, oui, à tous, mais chacun à son tour.
Ensuite elle dansa : Marie dans cette ronde, Marie à cheval sur des épaules, Marie comme une môme au bras d'un apache. Puis elle chercha Vladimir, simplement parce que, là-bas, elle venait d'apercevoir Vladimir.
— Hé, Vladimir !
« Vladimir ! Vladimir ! Vladimir ! » La salle entière appelait Vladimir. « Vladimir! » à l'orchestre ; « Vladimir ! » dans les loges ; « Vladimir ! » jusqu'en haut dans les lustres.
Appuyé contre une colonne, bien sage, Vladimir souriait. Elle n'eût pas aimé le retrouver avec une femme :
— J'arrive, Vladimir.
Elle arrivait :« Pardon, Monsieur, voulez-vous me laisser passer ? — On paie le passage, Mademoiselle.— Voilà... Aïe! mon pied... Pardon, beau masque, je rejoins Vladimir. » Tous ces dos, tous ces coudes, toutes ces jambes et comme ré-
HISTOIRE d'une MARIE GO
sultat ceci : « Eh mais ! je vous retrouve, mon Seigneur bleu ! » Avec le Seigneur bleu elle fit une danse ; une danse avec un diable rouge ; une danse sur la poitrine en fer d'un gros soldat.
Et de nouveau, elle eut soif. Elle prit un bras qui montait au bufïet. Tous connaissaient déjà le petit pâtre : « Eh ! par ici, dans mon verre. Eh ! par ici, pas dans mon verre : sur ma bouche. »
Elle buvait dans les verres, elle buvait sur les bouches, on buvait sur la sienne. Plus triste. Un rêve vous transporte. Je suis sur des genoux; me voici sur une table ; je monte en chemin de fer sur un dos, pour chercher Vladimir. Moi une servante ? la Marie d'Hector ? la... Eh non ! un pâtre, Monsieur, un beau pâtre, un pâtre que tout le monde aime, parce qu'il a les seins nus.
— Que je vous accompagne, beau masque, je veux bien, où allons-nous ?
Sous la salle où l'on danse, on trouve dans un bal des coins où l'on n'est pas vu, quand on s'embrasse. « Respectez, mon mirliton, ^lonsieur. » Elle revint seule. Elle ne pensait plus à marcher droit, elle se laissait emporter par quelque chose de lourd dans sa tête : peut-être l'idée qu'elle cherchait Vladimir, peut-être qu'Yvonne... Sa tête la guida vers en haut. « Turluru ! Qu'a donc la musique à faire ce vacarme ? Silence, c'est moi l'orchestre.» Sa tête la guida dans une loge: « Bonjour Madame, vous pleurez. Mais non ! les hommes ne sont pas des cochons. Elles sont délicieuses vos pralines.» Après elle ne sut plus très bien. Est-ce Marie qui parla longuement avec un pâtre qui lui ressemblait et qu'elle ne parvint jamais à embrasser parce qu'il se dérobait derrière une glace ? Est-ce pour elle que
deux hommes se donnèrent des coups de poing, tandis qu'elle filait avec un troisième, un gros ventre sous un froc ? Ce qui est sûr, c'est que ni là haut, ni en bas, ni nulle part où l'entraîna le poids de sa tête, elle ne découvrit Vladimir. Alors, zut ! Le bal est une fête d'où, faute d'air, on finit par partir. (( Les autres sont saouls, moi seule je suis fraîche.)) Elle lâcha le mirliton ; elle s'effondra, de son long, sur une banquette, elle suivit un groupe, elle se laissa pousser dans une voiture. « Tiens, un Monsieur î )) Il était très gentil. Vous êtes tous très gentils. Mais après tant de baisers, on aurait bien pu la laisser bâiller à son aise...
Le lendemain elle eut mal de tête. Et puis cet homme dans la voiture ?
— Tais-toi, grande sotte, fit Vladimir, c'était moi.
Lui ? Elle pouvait en douter. D'ailleurs on ne recommence pas ces folies, et, le bal suivant :
— Chéri, je ne suis pas libre, mentit Marie, qui passa la nuit calmement avec Monsieur.
On devient sage.
Ce carnaval, il faut croire, n'eut pas d'autres conséquences. Sauf une peut-être, par la faute d'un bouton. Petits boutons en os, humbles frères du nez de Cléopâtre, vous ne fixez pas que les boutonnières. Plus grands, plus petits, pour une simple Marie, la face du monde eût été changée. Il y a l'avenir, ce que dans l'existence on ne peut éviter et que, pour cela, on appelle le Destin.
Celui de Marie voulut que le bouton de Vladimir fût trop gros pour son col.
HISTOIRE d"uXE MARIE 71
— Nom de nom, jura Vladimir, il n'entrera jamais.
Il luttait devant la glace ; il lança du talon un grand coup sur le plancher.
Ils allaient sortir. Prête déjà, Marie se leva pour l'aider.
— Laisse-moi la paix, cria Vladimir. J'en ai assez. Chienne de vie. Bruxelles m'horripile... Je... je... un de ces jours, tu verras, je bouclerai mes malles.
Marie sentit au cœur une secousse : le talon de Vladimir ne frappait pas que sur les planches.
— Oh ! fit-elle.
Avec ses yeux qui tournèrent autour de la pièce, elle regarda l'armoire, le divan, le lit ; ces meubles devenus un peu les siens puisqu'elle y avait été heureuse.
— Et moi ?
— Toi ?...
Il avait vaincu le bouton et lustrait son chapeau, pour sortir. Il ouvrit la porte :
— Passe devant.
Il tourna la clef comme d'habitude.
— Tu es sotte, fit-il. T'ai-jedit que nous nous séparerions? Tu m'accompagnes, c'est entendu... A Londres, nous gagnerons de l'argent.
Il ne demandait pas : « Veux-tu ? » Il affirmait : « Tu veux bien. » Pourquoi discuter ? La femme est la femme ; l'homme décide.
A cause d'un petit bouton !
D'ailleurs on ne partit pas tout de suite. Elle prévint Monsieur :
— Vous avez l'âge de raison, ma fille... Et peut-on savoir où vous allez ?
— A Londres, Monsieur.
— Oh ! oh ! Londres ! Seule !
— Non, fit Marie, pas seule.
— Hum ! Et que ferez-vous ?
— Ce que... ? On m'a promis un bel emploi. Monsieur fit la grimace. Les mots tirent hors
de l'ombre des choses qu'il vaut mieux y laisser. Marie se tut, comme on souffle sa lanterne.
Après Monsieur, elle avertit ses parents. Depuis sa grossesse, elle ne les avait plus revus, et, voici, elle revint un jour, la taille fine, des cadeaux plein sa malle, en jeune fille qui a fait du chemin et qui va le continuer avantageusement à Londres.
— Une ville de riches, approuva le père.
— Mais loin, pensait la mère, car pour une mère, cela compte, la distance.
— Bast ! Je t'écrirai souvent. Tu comprends, une place de gouvernante, dans une bonne famille... Et puis... et puis...
Les mots qui sont des lanternes sont aussi des voiles : on peut parler beaucoup quand on ment...
Avant de partir, elle revit également Hector. Hector : ce qui aurait pu être et qui n'est pas. Il avait. grossi, enflé plutôt. Il portait de moins belles cravates : un homme auquel manquent les doigts soigneux d'une Marie. Sa Louise le suivait, très laide. Plus rousse que jamais, elle étalait un gros ventre. Fi !
Vous entrez au restaurant. Vous demandez du melon : on vous sert du melon, mais au lieu de sucre, voici du poivre. C'est Londres.
On se sent tout de suite loin, au delà de la mer, dans un autre coin du monde.
Il y a plus. Regardez cette boucherie : de la viande y pend rouge, par grands quartiers à des crocs ; rouge aussi, dans son comptoir, la tête de veau de la caissière ; rouges les hommes qui découpent ; mais pouah ! leur tablier est noir, pas blanc comme chez vous : noir. Jamais on ne se décidera à manger de cette viande.
Encore : Votre franc n'est plus un franc ; « oui » se prononce « yes » ; ce cocher a son siège non sur le devant, mais sur le derrière de sa voiture.
Marie habitait une chambre tiès haut, après beaucoup de marches. Gela aussi vous change de Bruxelles où vous viviez dans la cuisine. Elle avait une fenêtre singulière qui se levait et s'abaissait « en guillotine », disait Vladimir. Chaque fois, elle pensait à sa tête. Elle ne voyait plus les passants par les jambes, ni par les roues If s équipages. Nouveau point de vue : elle les dominait : plate-formes et chapeaux, et beaucoup, les uns contre les autres, car chaque jour semblait un jour de fête.
Dans la chambre, nouvelle chose aussi :
Vladimir, presque un mari, la caresse à toute heure, le bonheur en pantoufles qui rôde autour de vous.
Mais l'argent ?
— Quand travaillerons-nous ? disait Marie.
— Rien ne presse ; il faut d'abord bien connaître Londres.
Elle ne le connaissait donc pas encore 1 Le matin on criait : « ^leat, méat, cat's méat ! » On ouvre les yeux : Ah oui ! c'est vrai, je suis à Londres.
Ensemble, ils poussaient leur tête sous la guillotine :
— Regarde, petite, ces charrettes. Les Anglais aiment beaucoup les chats, hé ! hé !
— Pourquoi : hé ! hé ?
— Rien. On vend pour eux de la viande, tu vois, sur les petites charrettes.
— Comme chez nous, les légumes.
— Méat, méat, cat's méat !
— Oui.
— Et ce parc, en dessous, chéri ?
Il était beau, ce parc, avec des arbres qui semblaient grands et des parterres d'une seule couleur, peints sur le sol.
— Chéri, si on allait ?
— On ne peut pas, petite. Vois la grille et la porte. Il faut une clef. On ne la donne pas, on la vend.
— C'est drôle, Londres !... Et maintenant travaillons, je connais tout.
— Non, pas tout.
Ils sortaient :
— Ça, c'est .une église ; ça, le port; ca, un musée.
— Oui, comme ailleurs.
Elle vit le palais du roi, un beau palais, non à cause du roi, qui en ce temps était une reine, mais à cause des gardes : bottés jusqu'aux genoux, en culotte blanche, jaquette rouge, un grand panache sur le casque et à cheval.
— C'est beau Londres, où l'on voit de si beaux hommes.
Elle vit mieux: un cri de métal, toute la rue qui s'arrête, un tourbillon écarlate qui passe, avec des cuivres et des tuyaux.
— Tu as de la chance, tu as vu les pompiers.
Après ce fut tout ? Non, elle apprit le principal : deux rues.
Oxford street et Piccadily : la piemière qui importait parce qu'elle menait à la seconde. On pouvait se croire à Bruxelles, dans une de ces rues austères, autour du Parc. A gauche, vous voyiez ce Parc, à droite des maisons, de hautes fenêtres, de grandes portes, des pierres hargneuses, ce qu'il faut pour loger des riches :
— Les clubs.
Ayant dîné, les Anglais y entraient, rouges comme leurs quartiers de viande ; plus tard, ils en sortaient très blancs, ayant bu. Ils n'étaient pas soldats et portaient cependant l'uniforme : escarpins vernis, foulard de soie, manteau noir et, là-dessous, l'habit où l'on est tout à fait correct. Des gens riches et même quelque chose de plus : « Rupins », disait Vladimir, et, par-dessus le marché, Anglais, pas Belges, pas Français, pas Allemands : Anglais ; raides, méprisants, la figure en pierre, de la pierre qui serait un peu triste.
Pour tant de Messieurs, il passait beaucoup, de dames. Elles n'entraient pas aux clubs ; on sait bien que ces dames tiennent le trottoir, cent pas pour aller, demi-tour, cent pas pour revenir, chacune sur sa portion de dalles.
On voyait celle en soie rouge, celle en soie verte, celle en soie orange, de belles soies comme pour les théâtres. Mais rouge, la veille, la dame en rouge était aujourd'hui encore en rouge, en rouge demain, en rouge les auties jours. Elles n'avaient chacune que sa couleur, dans une seule robe et, à force d'être si belle, toujours en soie, toujours en vert, toujours en rouge, la dame à la longue semblait un peu pauvre.
— Bonjour, leur disait Vladimir.
— Tiens toi ! t'es donc revenu ?
— Chéri, demandait Marie, tu connais ces femmes ?
— Oh I pas comme tu penses.
Elles s'arrêtaient une minute pour causer. De près elles sentaient comme trop de violettes dans une chambre.
— Et cela marche ?
Elles répondaient : « Pas mal » ou « le guignon » ou «un lapin »,des mots que Marie ne comprenait guère.
Il y avait Suzanne et Clairette, des Françaises ; Edwig qui était Allemande ; Palmyre, une bonne Flamande, que Marie préféra.
— Au revoir, faisaient-elles, voici du monde... Et de nouveau, sur le trottoir, cent pas pour
aller, demi-tour, cent pas pour revenir.
— Et voilà,, dit Vlad'mir...
Voilà : Londres, c'était une dame ou verte, ou rouge, ou jaune, pour des Messieurs cramoisis
après la table, blancs après le club, mais toujours raides parce que toujours Anglais.
A part la Palmyre, Marie ne les aimait guère. Elle ne les blâmait pas, mais faire comme elles, non !
Vladimir en parlait en riant :
— Tu devrais essayer.
— Moi ?
Elle avait bien du plaisir :
— Voyons, chéri, ces femmes sont très grossières ; elles ont de vilains gestes : as-tu remarqué celle qui l'autre jour, disait « zut » en se tapant sur les reins ? Me vois-tu ?
— On n'est pas obligée, on peut rester polie.
— Oui... on peut. Mais toi, Vladimir ? Tu sais bien que je t'aime...
— Cela n'a pas de rapport.
Pas de rapport ? Un jour, il la mena dans un parc, un de ces parcs, comme à Bruxelles, où l'on peut entrer sans clef.
— Regarde.
Sur un banc, une dame jouait avec ses deux enfants, embrassait l'un, embrassait l'autre et derrière eux, les embrassant tous les trois, se penchait le mari : un gentil ménage.
— Regarde mieux, dit Vladimir.
Elle regarda mieux. Tiens ! mais elle avait déjà vu cette dame ; elle l'avait vue un soir, d'autres soirs... Ah bah ! c'était la dame en jaune !
Cela n'avait en effet aucun rapport. On vend à tous ce que l'on donne à un seul. Le plaisir, vous savez ? La tranche de gigot, eût dit Monsieur.
Pourtant s'isoler avec un étranger qui vous veut en chemise, nue peut-être, puis avec un autre, quatre ou cinq dans la soirée. Si, du moins, on prenait le temps de se connaître ou de s'étourdir, comme le premier soir avec Monsieur ; mais si vite, cela n'est pas convenable.
Bah ! Les convenances sont des hypocrites qui, pour un peu d'argent, montrent comme les autres leur derrière de fausse maigre. Qui disait cela ? Vladimir, d'abord. Ses amies. Et aussi les amies que l'on porte en soi, qui s'appellent l'Expérience. Et encore, Palmyre, la Flamande, qui dans son langage vous rapporte un peu de pensées de là-bas.
— Pourtant, disait-elle à Palmyre, quand tu vois un agent, tu as peur : c'est donc défendu?
— L'agent, Jésus-God 1 Eh bien quoi ?
S'il vous pince, on paie l'amende : c'est pour la pipe de la reine. Après on recommence.
— La pipe de la Reine ?
Voilà « Pipe de la Reine ». On ne sait pas au juste, on ne sait pas du tout. Peut-être que ça brûle, peut-être que ça fume, bouffarde, cheminée ou principe, mais raPipe de la Reine!» et ce qu'on croyait défendu devient permis.
Alors on réfléchit à gauche, on réfléchit à droite. « Oui » à gauche, « non » à droite, cela se prononce « peut-être ».
Certes, au pays de sa mère, une fois pour toutes elle eût dit « non ». Mais si loin, dans une île. On a des idées que l'on consigne derrière soi sur l'autre rive. On en prend de nouvelles, un peu gênantes d'abord, néanmoins confortables. On est au pays des fenêtres en guillotine, des bouchers à tablier noir. On mange, en somme, de
HISTOIRE D'UNE MARiE 7'J
leur viande et, mon Dieu, à la longue, il n'est pas mauvais le melon au poivre. D'ailleurs il fallait de l'argent.
Elle en reparla la première :
— Et toi, Vladimir, ne seras-tu pas jaloux ? Moi, à ta place...
— Les femmes ce n'est pas la même chose.
— Oui, mais pense...
— Je suis sûr. J'ai essayé. Tu te souviens : le bal de la Monnaie, l'homme de la voiture ?
— Eh bien ?
— Pas moi, petite... Et tu verras, de toutes, tu auras la plus belle robe.
Il convient de le dire : la robe se trouvait prête.
BONNE chance, souhaita Vladimir, je t'attendrai chez nous.
Bonne chance et l'on va !
A son tour, on porte une toque à panache, des souliers qui craquent, une robe que d'autres Marie reconnaîtront de loin. On a été longue à réfléchir et maintenant, on voudrait réussir, mais tout de suite, du moins la première fois... et savoir ce cfui se passe. Cependant la gorge vous pince : on est gauche, parce qu'on n'a pas l'habitude et que l'on est bien seule, exposée sur ce trottoir.
Bonne chance ! J'ai l'air de flâner, mais personne ne s'y trompe. Il semble qu'avant les
mains, tous les regards vous déshabillent, devinent pourquoi vous êtes là, le découvrent dans vos yeux, dans votre démarche, dans votre jupe surtout, cette jupe faite pour tomber et dont la soie hurle la marchandise qu'elle renferme.
Oh ! pouvoir s'effacer. Etre cette dame qui passe, un Vladimir à son bras, ou bien cette ouvrière, avec son repas d'ouvrière, qui trimballe dans un papier au bout d'une ficelle.
Bonne chance ! Et l'on tremble.
— Bonsoir, Palmyre.
Palmyre, il est vrai, vous encourage parce cju'elle est bonne.
— Jésus-God, il faut que chacun vive.
Mais les autres, des bêtes mauvaises, jalouses de vos plumes qui sont neuves, jalouses du morceau que vous allez tantôt leur prendre.
Et puis, voilà le policier qui se plante juste au bord de votre trottoir. La pipe de la reine ! On ne remarque pas un policier, quand on fait une simple course. Ce soir, il se multiplie ; ses yeux vous chassent vers un autre, un autre encore, là, sous cette lanterne, un autre contre cette façade, tous sournois, embusqués, avec des poignes à vous casser l'épaule.
— Bonne chance ! voici des hommes.
Mets du feu dans tes yeux, Marie, du sourire à tes lèvres. Pour qu'ils te prennent, il faut qu'ils te sachent ardente et gaie. Aguiche leur luxure au long de ta cheville. Joue de la croupe, qu'ils la souhaitent nue ; avoue tes seins, que leurs doigts les désirent ; révèle ta hanche, qu'ils en bavent.
Qui sera-ce ? Dieu ! pas celui-ci qui a sur lui vous ne savez quoi qui vous épouvante ; ni
celui-là au ventre trop flasque ; ni celui-là parce que son mufle de bête vous dégoûterait dans votre cou. Plutôt ce jeune, un peu timide, si grêle avec sa figure en pierre douce ; ses bons yeux vous mettraient à l'aise : « Psst ! bonjour. » Il a souri, mais il passe.
On va, on rôde. Cent pas pour aller, demitour, cent pour revenir ; votre ombre qui tantôt vous suit et tantôt vous dépasse ; les dalles dont on apprend à connaître les jointures. Si je me risquais ailleurs. « Go on » « No ! » Pas besoin de comprendre. On sent ces mots tant ils frappent dur.
— Bonsoir, petite !
— Ah ! chéri, comme je suis contente : j'étais si triste. Encore rien, tu sais ?
— Patience, petite, ça ira.
— Tu penses ?
— Mais oui.
— Et tu m'aimes ?
— Mais oui, mais oui... au revoir...
On envie la dame en jaune, celle du parc, qui rentre pour de bon au bras de son petit homme ; il y a la dame en vert qui a de la chance : la voilà qui revient pour la troisième fois ; il y a Palmyre, qui, en passant avec un homme, vous fait signe qu'après celui-ci, elle ne reviendra plus. Les heures aussi vous font signe et, l'une après l'autre, partent dans leur robe de soie.
Celles qui suivent, comme elles sont froides ! La faim d'après minuit gronde au fond de leur ventre. A force de traîner, on ne sait plus qu'on marche. Le sourire vous tombe des lèvres : on a trop mâchonné cette fleur et vos œillades, bon Dieu, ce sont des larmes.
A quoi bon, d'ailleurs ? Vous êtes seule à marcher encore sur les pierres. Les fenêtres des clubs sont mortes. L'aube, qui refroidit les hommes, soulève dans le ciel sa paupière d'or qui vous nargue.
Restons quand même. Encore cette demiheure... encore ce quart... encore ces cinq minutes : il viendra peut-être celui qui pour une aumône... pour rien... vous débarrassera de cette attente. Mais personne : des voitures qui se hâtent ; des hommes trop ivres ; le policier qui vous épie moins, pour une faute que vous ne pourriez plus commettre.
Alors, il faut bien que l'on s'en aille. On songe à sa chambre qui est loin, où il fera bon de s'étendre. Mais Vladimir et les mains vides ?... On va... Une... deux... trois... on compte les dalles. Cela aide à marcher... Une... deux... trois... les maisons... Un... deux... le passage plus lent des réverbères. On file par des ruelles obscures où des individus rôdent et vous interpellent maintenant. Ceux-là, on sait ce qu'ils valent et l'on fuit sans répondre, l'on se fait toute petite, les épaules rentrées pour que leur poing, ou pis, n'y trouve pas de place.
Enfin l'on reconnaît le parc, le jardin clos où l'on n'entre qu'en payant. Là haut, derrière la vitre, Vladimir vous attend... Non, il dort. « Eh bien, petite ? — Rien. » Et on se laisse tomber sur sa cliaise, avec sa belle robe, son beau panache et, au fond de soi, quelque chose de ridicule qui vous est resté pour compte.
ELLE n'aurait jamais cru que ce serait avec celui-là. Elle l'avait regardé comme on les regarde tous, mais elle s'était dit d'avance :« Pas la peine, il ne me prendra pas. » C'était un de ces hommes, dont on pense, au premier coup d'œil : « Dieu, qu'il est maigre ! » au second :« Dieu, qu'il est triste ! » Pas rouge comme ceux des clubs qui viennent de table, ni pâle comme ceux qui ont bu, il était sans couleur, plus morne à lui seul que tous les rouges et tous les blancs ensemble.
Et pourtant ce fut cet homme-là. Il tourna vers elle un visage où tout, les moustaches, les lèvres, les paupières, pendaient vers en bas.
— Etes-vous Française ?... Alors, venez.
Elle pensa d'abord : « Ça y est ». Après coup, elle se dit qu'elle aurait dû l'avertir : « Je ne suis pas Française ». ]\Iais elle le suivait déjà et puisqu'il voulait une femme, autant qu'il la prît, elle.
Un peu plus loin elle fut gênée parce que, de nouveau, il s'informait : « Etes-vous Française ? » Cette fois, elle eut sur la langue : «Non, Belge ». Il n'écoutait d'ailleurs pas. On voyait qu'il n'avait parlé que pour lui-même, qu'il s'occupait bien plus à se regarder aller les pieds, la tête penchée, les yeux par terre. Au lieu de répondre, elle se murmura pour elle-même : u Le pauvre homme. » Il n'était pas laid, d'ailleurs.
A cause de sa tristesse, elle l'aimait un peu déjà.
Où irait-on ? Il ne ressemblait nullement à un homme qui se prépare à l'amour. Plutôt, entre les gens qui passaient, on l'aurait pris pour un veuf en deuil, derrière un corbillard. Il marchait lentement. Elle savait par Vladimir comment cela se passe. On cherche un hôtel, on prend une chambre... Elle calcula que puisque les afïaires s'annonçaient bien, il serait moins coûteux d'avoir une chambre à soi.
La maison qu'il choisit, on n'aurait pas dit un hôtel : cela ne se lisait que sur une petite plaque.
- — Entrez...
Elle entra la première et alors, tout à coup, en montant l'escalier, elle sentit comme une main la pincer dans son cœur. Elle oublia qu'elle n'était pas Française ; elle oublia qu'il est plus commode d'avoir à soi une chambre; elle oublia son compagnon ; elle ne pensa plus qu'à ellemême. Ce qu'elle voulait allait réussir. Ça y était. Contente, elle aurait dû l'être et, cependant, elle était triste. Elle avait peur aussi. C'est cela : « triste et peur », elle avait trouvé les mots.« Triste», elle gravissait une marche ; « peur », elle gravissait une autre marche. « Triste et peur... Triste et peur... », tant qu'il y eut des marches, jusque dans la chambre.
Dans une chambre, la porte close, entre l'homme et la femme, on s'embrasse. Elle vint à lui avec ses lèvres :
— Non, dit-il.
Elle ne fut pas choquée. Triste, il avait le droit d'être brusque et, parce qu'il était triste.
elle pensa quelque chose qu'elle n'avait pas encore pensé jusqu'ici et qui lui fit du bien : elle pensa que l'amour qui n'est pas l'amour, quand soi-même on n'est déjà pas gaie, mieux valait l'essayer avec un homme triste. Les deux peines mises ensemble, ils auraient l'air de se consoler.
Elle se promit d'y travailler de son mieux, et pour commencer, puisqu'il s'empêtrait à tirer son manteau, elle voulut l'aider :
— Non, dit-il.
Elle ne sut plus que faire, elle se tint devant lui. Elle attendit plus d'une minute ; elle songea que, n'étant pas Française, il était temps de l'avertir. Elle ouvrait la bouche quand, avec un doigt, il lui toucha la jupe.
— Enlevez.
Puis il tourna le dos. Tant mieux relie put ainsi, comme si elle se trouvait seule, délacer ses bottines, ôter sa jupe, dégrafïer son corset. Elle tira également sa chemise, pour ne rien refuser de son corps à cet homme si triste. Après, elle reprit ses bas, car il aurait pu se choquer à la voir nue tout à fait. Elle n'était pas la dame bleue ou la dame verte : elle aurait désiré qu'il le vît.
Elle toussa pour annoncer qu'elle se mettait au lit. Elle se glissa dans le fond qui n'est pas la meilleure place. Elle se couvrit d'un drap afin qu'en la trouvant il eût une surprise. Elle toussa une seconde fois.
Dans son fauteuil, il lui tournait toujours le dos. Elle ne voyait que le bas d'une jambe et la pointe d'une bottine qui battait la mesure. Tout de même, s'il l'avait oubliée ?
— Hum !..
— Oui, dit alors l'homme.
Il se mit debout et tout en marchant, enleva sa veste. Il la plia sur une chaise, puis, sans raison, la porta sur une autre. Il allait à son aise, sans impatience, comme si, dans la chambre, ne l'attendait pas un corps de femme, ni des yeux.
Quand il fut en chemise, il resta un moment les bras croisés comme quelqu'un qui s'absorbe et suit une idée.
Puis il regarda vers le lit : il n'avait plus rien sur lui ; il était plus maigre qu'un pauvre. On dit qu'à cet instant on pense à sa mère, on pense à Vladimir. Ce n'est pas vrai. « Triste et peur... Triste et peur », pensa Marie.
Sitôt près de la femme, avec les mains et les lèvres, l'homme prend pour lui tout de sa chair. Il ne fit pas ainsi ; il s'étendit de son long sur le dos, resta, les yeux au plafond, à l'attendre. Elle commença par où commencent les hommes : elle se pencha vers la bouche :
— Non, dit-il.
Elle lui glissa les mains sous le dos. Il s'écarta :
— Pardon.
Que fallait-il alors ? Elle se souvint de certaines leçons de Monsieur. Va, Marie. Ce qu'il voulait î Un peu de joie lui passa par le corps, ses mains se mirent à vivre. Il dit : « Oh oui ! Française. » Ensuite, il devint comme Hector, comme Vladimir, comme Monsieur : il se mit, de lui-même, dans ses bras, et Marie fut bien contente.
Sitôt après :« Non ));ilne permit plus qu'elle
le touchât. Il sauta bas du lit et, pièce à pièce, recomposa l'anglais, ni pâle ni rouge, qui lui avait demandé : « Etes-vous Française ? » Quand il en fut au manteau, elle se leva pour Taider. Elle en avait le droit, maintenant. Elle l'aida, comme on aide un malade et aussi un pauvre homme qui a pris de vous un peu de bonheur. Peut-être le comprit-il ainsi ? Il alla jusqu'au coin de la cheminée déposer quelque chose, puis il marcha vers la porte. Avant de l'ouvrir, il se retourna. Debout, près du lit, Marie se tenait, encore blanche et nue dans sa chair, telle qu'il venait à l'instant de l'étreindre. Il mit sur elle son long regard triste. Elle le regardait, triste aussi. Et vraiment, leurs peines, il n'y avait eu que cela de commun entre eux.
Vladimir n'était pas couché. La première fois ne ressemble pas aux suivantes. Elle avait préparé un long récit :
■ — Eh bien, petite ?
— Eh bien... Eh bien... ça y est.
Elle en eut fini tout de suite. Il ne parut d'ailleurs pas surpris :
— Je sais, petite ; on t'a vu partir et tu n'étais pas fière. Il ne faut pas... Combien ?
Elle donna l'argent. Il avait toujours promis que, du premier, on enverrait quelque chose à mère. Il fit sonner les pièces ; puis il les fourra dans sa poche.
— Tu sais, fit Marie, Mère...
— Mère ? Ah ! oui... tatata.
Il l'embrassa. Quand même il garda tout. Gela n'était pas très beau.
Alors, voulant penser à autre chose :
— Jamais, commença-t-elle, je n'ai vu un. homme si triste.
Vladimir se mit à rire :
— Petite sotte, ne fais pas tant d'histoires pour un type. Tu en verras bien d'autres.
LA parole est puissante qui d'un homme avec sa figure, ses manières, un corps qui est le sien, fait un être vague qu'on amuse un instant et qu'aussitôt on oublie : un type. Du deuxième qu'elle rencontra, elle pouvait certainement dire qu'il portait toute sa barbe, mais le troisième est-il bien sûr qu'il eût des lunettes ? Et les autres ? Vladimir avait raison : des types.
Voici comment cela se passait. A la soirée, Marie sortait. Bon. On vaut tout de même un peu plus que la dame en rouge ou la dame verte, des femmes, en somme, grossières, pour qui le métier se résume à chipoter des hommes pour en tirer des sous. « Moi, je suis Marie, j'y mets ma fierté de Marie. » Cela se voyait à sa façon démarcher, de lancer une œillade, de ne pas faire de vilains gestes quand elle était mécontente. Il survenait un type : « Do you speak english ? » Elle répondait presque dans sa langue :« Ohîyes, very well in the bed. )> Ceux qui savaient rire souriaient et alors c'était comme ils voulaient : à l'hôtel ou dans leur chambre.
A tout ce qu'ils demandaient : Yes, disait Marie. Un peu plus, un peu moins, allait-elle commencer des marchandages ? « Yes » est simple ; elle disait même« Yes, sir » pour être plus polie. Ce n'est pas pour rien qu'on a servi chez Monsieur : elle les voulait contents ; elle les traitait respectueusement comme un homme qui vous paie, mais familièrement aussi et avec tendresse :
— Yes.
Comme elle était jeune, le plus souvent on la voulait nue. Nue, n'allez pas croire qu'elle fût impudique : elle était nue. Certes de la pudeur, il en faut ; les hommes aiment la pudeur. Mais doit-on nécessairement la planter sur un sexe ? Son corps était bien fait, les cuisses rondes et roses, les seins qui tenaient droit, le dos avec une jolie ligne qui, depuis le haut jusqu'au bas, le partageait en deux parties bien blanches, également savoureuses. Où cacher la pudeur là dedans? Elle portait la sienne quelque part, comme une belle fleur qu'on tient pour soi, dans un vase, au fond de sa chambre. Ainsi le corset, pour rien au monde, devant des yeux, elle ne l'eût enlevé : elle se retirait derrière une chaise. Se recoiffer aussi était gênant. Pour le reste, en chemise ou sans, elle trottinait, levait les bas, tendait la croupe, ne cachait, ni derrière ni devant, aucune fossette de sa personne : son corps était là, on pouvait le prendre et s'en divertir.
Mais, elle, oh ! non, elle ne se divertissait pas : le travail n'est pas une fête. Le divertissement, on le prend de son petit homme ; pour les autres, on fait les gestes qui donnent l'illu-
sion ; elle n'aurait pas voulu tromper Vladimir ; c'était quelquefois difficile.
Après, elle ne refusait pas un bout de causette. Elle s'assurait :
— Etes-vous content ?
Ainsi travaillait Marie. A l'aube, quand elle "rentrait, cela faisait de l'argent.
Et Vladimir ?
Vladimir, le petit homme, des cheveux à l'eau de Cologne, de fines cigarettes, sur le divan "la sieste : « J'ai loué ma terre, j'ai planté, dessus, de beaux arbres, de jolies fleurs, une grande maison. Cela m'a coûté, mais cela rapporte...»
A ne jamais travailler, on se fatigue. Il bâillait : « Petite, si tu savais ce que j'ai mal aux jambes. » Elle sautait bas du lit sur les siennes. Elle lui soignait son chocolat : c'est bon, le chocolat que l'on soigne pour son petit homme !
— Petite, j'ai vu une bien belle bague.
Pas pour elle, bien sûr ; les bagues scintillent mieux aux doigts à ne rien fiche du petit homme. Elle le taquinait :
— Nous verrons.
Le petit homme finissait toujours par avoir sa bague.
Avec son brillant, avec sa raie, de tous les Vladimir, de celui de la dame en rouge, ou de la dame en vert, le Vladimir de Marie était le plus beau.
— Hé ! hé ! Je voudrais bien être à sa place. Ainsi pensaient les autres, non pas avec des
mots ; mais leurs yeux le pensaient, leurs manières, leurs bouches en cœur: «Bonjour, Mademoiselle Marie », quand ils la rencontraient seule»
Pourtant, voyez : l'homme de la dame jaune, celle qu'un jour Marie avait admirée dans le Parc, cet homme travaillait dans les mécaniques ; ils possédaient leurs meubles ; un jour ils auraient leur maison. Voyez encore Palmyre. Palmyre disait :
— Jésus-God ! dans trois mois, je pourrai rapporter un magot au pays.
A la bonne heure ! Vladimir qui ne gagnait rien dépensait tout ; il dépensait plus que tout ; il dépensait jusqu'à faire des dettes. Il jouait. L'argent qu'on perd au jeu est plus grave que les dettes : on le doit. Le corps de Marie n'y suffisait pas ; ni ses yeux, ni ses lèvres, ni aucune des voluptés roses et blanches de sa chair.
Cela, c'était mal. Mais quoi ? Elle l'avait toujours vu : à la femme, le travail. Fais comme ta mère, Marie. Prends les hommes tels qu'ils sont, largement égoïstes, accrochés à la femme dès avant leur naissance : le ventre d'abord ; après, ses mamelles ; plus tard, son sang, ses bras, ses yeux, et, toujours, à s'en crever le ventre. Vladimir, du moins, y mettait-il de la douceur, petit homme en sucre et en caresse. Il n'était pas de ces brutes qui marquent leur domination en bleu sur le dos de leur maîtresse. Ceux-là, qu'on appelle des maquereaux, elle n'en eût pas voulu.
Elle pensait cela, Marie, sans le dire : une pensée que l'on cache sous son front, toute prête, à portée, comme une arme.
Et puis, flûte ! Vivrait-on en réfléchissant constamment à ces choses ? On a son petit homme parce qu'il faut un petit homme. Qui aimer ? Qui.
dorloter? Le petit homme, c'est un peu comme le gosse de celles qui par leur métier ne peuvent en avoir. On le choie, on l'habille, on a pour lui la bonté, bonne comme le lait qui vous vient aux mamelles. « Mais prends donc, prends, gorgetoi, il en reste. » Et en retour, quelle fête après l'ouvrage de lancer au diable sa robe, de bondir sur une chair, dont on reconnaît l'odeur : <( Toi, tu sens bon, chéri !... » de se calmer avec celui-ci des autres qui vous ont énervée : <( Vite, vite, chéri», et de prendre enfin, sous le corps de son mâle et pour rien : « 0 chéri, chéri », toute la joie qu'aux types on a vendue...
Vers ce temps, Marie écrivit à Mère.
« Ma chère Mère, je t'envoie un mandat. Comme tu vois, mes patrons sont très gentils ; ils paient bien. Ils vont déménager. En attendant, écris-moi poste restante. J'espère... »
Poste restante, à cause du petit homme qui ne devait pas savoir.
Et Mère répondit :
« Ma chère Marie, c'est pour te dire que j'ai bien reçu le mandat. Ton père était Forti, heureusement. Tu le connais. Il serait plus sûr que tu m'écrives aussi poste restante... »
Toujours l'homme !
Elle ne savait pas tout de Londre.^. Le nouveau qu'elle apprit, elle ne l'apprit que lentement, un peu comme on constate le temps qui change. Hier, on jouissait du soleil et de la joie qui, avec le soleil, s'épanouit sur la terre. Aujourd'hui des nuages... Demain... Il s'agit d'ailleurs du temps.
Un jour, à cause du brouillard, on ralluma dès midi les réverbères. On dit qu'il n'y a de ces brouillards qu'à Londres : ils sentent la cheminée, on tousse, ils sont roux, ils vous mettent au bout des cils on ne sait quelle eau sale. Le lendemain, à midi, ces réverbères brûlaient encore. Les dalles puaient : bleues, roses, couleur de fleur, les robes pourrissaient dans ces vapeurs d'automne. Les hommes passaient rauques : Go on l
Puis vint la pluie : de l'eau sur les jupes, de l'eau sur les pieds, de l'eau sur la figure. Avec cela, des larmes : Go on !
Elle avait un chapeau à panache, autrefois fier comme un panache, maintenant la queue d'une poule morte. Une voiture, un soir, lui cracha sur la robe une longue salive de boue. .Cela ne partit pas. A la rue, on ne voyait que cette tache : Go on !
Vladimir disait :
— Qu'as-tu, petite, cela ne va pas? Il faut prendre du courage.
La bague était allée où vont les bagues trop grosses pour les doigts à ne rien fiche du « petit homme )). L'eau de Cologne, mon Dieu, on s'en passait ; mais les cigarettes, les amis qui vous attendent avec leurs cartes I... Il ne grondait pas. Pis, il soupirait.
— Chéri, ne crois-tu pas que si j'avais une nouvelle robe ?...
Mais où l'acheter, cette robe ?
— Pas moyen, petite, d'ailleurs celle-ci est délicieuse.
Il arrangeait un pli, il arrangeait un nœud, il arrangeait surtout aux endroits où la chair est sensible.
Elle riait. « Chéri, tu me chatouilles. «Un doigt qui chatouille, ça donne du courage.
Mais à la rue : Go on ! Go on 1
— Patience, disait Vladimir. Mais combien triste...
Un soir il fit :
— Tu sais, petite, fais un effort... L'épicier... le boucher...
Il l'embrassa sur la bouche.
On fait des efforts, lorsqu'embrassée sur la bouche, il y a l'épicier et le reste qui vous traînent. De Piccadily où la tache de sa robe se voyait trop, elle flâna par Oxford street, puis par des rues moins claires, au hasard. Devant une taverne, elle entendit : Psst ! Un jeune homme. Les jeunes gens, d'ordinaire, ne sont pas très sérieux. Elle l'accepta cependant. Il était pressé : il vida le fond de sa poche : un acompte pour l'épicier.
Voici qui valait mieux. Un Monsieur, une grosse chaîne d'or sur un gros ventre. Peutêtre, qui sait ? toute la note du boucher. Des yeux, il dit : « Viens » et s'assura derrière lui qu'elle était à le suivre. Il fit une rue, deux rues, trois rues, traversa une place, fit une nouvelle rue plus longue que les trois autres ensemble. Au bout, il prit un pont. Il s'assurait : « Vous êtes toujours là ? — Oui, oui, allez. » Et tout à coup, elle ne le vit plus. Voleur de temps, on devrait punir ces farceurs.
Quand même, grâce au second, elle rencontra le troisième. Il portait une jaquette noire, un petit col blanc, un drôle de chapeau comme en portent les curés d'Angleterre. Il parlait un beau
français, il dit : « Suivez-moi, mon enfant. » Il avait une chambre de curé, avec des murs en livres, jusqu'au plafond. Comme elle enlevait son chapeau, il fit :
— Non, gardez votre chapeau, gardez tout. Lui, il ne garda rien. Nu comme un homme,
il alla vers son mur choisir un gros bouquin d'église. Il s'assit en face d'elle, le livre ouvert devant lui. Elle voyait en dessous son ventre et ses cuisses. Il commença :
— Mon enfant, dans ce livre nous trouvons l'enseignement de Jésus. Le divin Sauveur a dit...
Elle ne devait qu'écouter : il parlait bien. Il lui fallut une heure pour dégorger à fond sa morale... Il en était à parler de faire son salut éternel.
Un pauvre homme !
Après elle rentra : « Bonsoir, chéri ! » Chéri, qui avait l'habitude d'attendre, avait soufflé la lampe. Et sans doute qu'il dormait. Elle ne trouva pas la place des allumettes ; elle ■ âta le lit et, voilà, ce lit était vide. Elle fit de la lumière et le divan, où il aurait pu s'endormir, ce divan, comme le lit, était vide ! Pas de Vladimir ! Ni devant la table, ni sur aucune de leurs trois chaises. Il était parti et aussi, quand elle les chercha, ses beaux vêtements qu'on pendait dans l'armoire, sa malle qu'on glissait dans ce coin et même la malle de Marie qui contenait toutes ses affaires. Parti, sans gronder, sans un mot, en douceur, comme il faisait tout.
Eh bien, non ! elle ne pleura pas. On ne pleure pas sur ce qui fatalement arrive. L'aimaitelle, d'ailleurs ? Et si toute la nuit elle sanglota
sur ce lit où manquait un homme, si elle se leva, puis se releva parce que, peut-être, on frappait à la porte ; si le lendemain, au trottoir, on vit une Marie dolente, une Marie pour la première fois mauvaise avec le type, n'allez pas croire que Vladimir en fût cause.
Non, non et non...
Tout de même attirer au loin une femme qui fut bonne, lui apprendre ce qu'elle n'aurait pas dû et quand ça ne. va pas, la planter là, sans savoir si elle a faim, si elle a mal, si elle ne se traîne pas quelque part, comme une chienne, après la main de son maître...
Une de ces amies doucereuses, à planter leur sourire dans les plaies encore rouges :
— Eh bien, ton Vladimir, tu sais?...
— Quoi ? fit Marie.
— Je l'ai vu. Il est maintenant avec une Allemande, une belle brune qui rapporte.
— Je m'en moque...
On a la rue devant soi. Elle fit quelques pas. Vraiment elle s'en moquait, mais quand l'amie ne put plus la voir, pourquoi, tout à coup, Marie fut-elle si lasse? Elle s'arrêta.
Mieux valait peut-être abandonner un métier où les Vladimir vous quittent pour des Allemandes. Un coup d'épongé sur son rouge, puis découvrir un maître, un seul, aimable comme Monsieur, ou plutôt quelque bonne dame : simplement redescendre dans sa cuisine — en brave Marie. Certes elle y pensa, certes elle le voulut, mais elle avait son rouge et il passait des hommes.
Un lui fit signe.
— Do you corne ?
— Yes.
Elle le suivit.
D'ailleurs comment ?... Comment se présenter chez la bonne dame, quand on n'a qu'une robe, précisément celle qu'on vous dégrafïe, quand on ne connaît de la langue que des mots en draps de lit :
— As you wont, my darling.
On trouve ainsi des prétextes. Le chemin où l'on marche est le chemin où l'on marche. Les autres il faudrait y entrer : peut-être des fleurs, mais auparavant des barrières. Alors :
— Kiss me... Good bye... On passe outre: on continue, droit devant soi, une route mieux connue, bien dallée...
— God evening, sir...
... Le trottoir.
En ce temps, pour Mère, les patrons de Marie eurent emménagé et la brave femmme ne dut plus écrire poste restante. Comme il est bon, alors, d'avoir une mère. Sur ses lettres, on lit des leçons : « Marie, obéissez à vos patrons ; Marie, ayez de l'ordre ; Marie, ne dépensez pas trois sous où deux suffisent. » Elle croyait l'entendre :
— Oui, Mère...
Marie avait de l'ordre, Marie était économe. Avec l'argent d'un premier type, elle entra dans une boutique :
— Mademoiselle, voulez-vous m'es.ayer ce chapeau.
— Prenez plutôt celui-ci, ]\Iadame.
— Non, Mademoiselle, l'autre est moins fragile.
Un second type, pour les chaussures ; un troisième : un peu de linge. Pour la robe, ce fut plus long, mais robe, linge et chapeau étaient solides, de bon usage, tels que Mère les aurait choisis. Et sa chambre, il fallait voir : les objets frottés et bien en place, pas une poussière ; sur le lit une courtepointe, de purs reflets dans la glace de l'armoire à glace. Les hommes ont beau ne pas s'occuper de ces choses, ils ne pouvaient s'empêcher de dire : « Mon Dieu, ce cju'il fait propre chez vous I » Et ^larie qu'on déshabillait là dedans apparaissait comme un joli bibelot de plus, net et luisant, sur lequel on aurait pu manger comme on aurait pu manger par terre.
Ainsi logée, ainsi vêtue, on lui disait : « Ail right !»... tant qu'elle voulait. Plus qu'à l'Allemande de Vladimir. Et s'il la regrettait, tant pis. Toute sa vie, elle se passerait de Vladimir.
POURTANT, si réservée que l'on soit, dans cette pension où l'on prend ses repas, il serait grossier de ne pas saluer son voisin, alors c[ue ce voisin est toujours le même et qu'il s'empresse : « Ici, Mademoiselle, je vous ai gardé votre place ». Et s'il vous présente le plat : « Prenez ce morceau-ci, il est bien tendre... je vous en prie, après vous », comment ne pas le regarder, ne fût-ce que pour répondre : « Merci»? On est poli, rien de plus. On a pour vous mettre
en garde les bons conseils de Palmyre, qui, à quelques billets près, tient son magot du retour au pays, des autres femmes aussi qui mangeaient là, toutes rangées, toutes travaillant, comme Palmyre, pour elles seules, sans partager avec un petit homme. Il y avait même M°^e Suzanne, la patronne. M^^^ Suzanne possédait l'expérience :
— Ma fille, dans votre métier, il ne faut que des clients, jamais d'hommes. Ainsi moi...
Moi ! Il suffisait de la voir : quarante ans, des bagues aux doigts, bien calée dans sa chair qui n'avait jamais connu d'hommes autrement que comme clients. De tels exemples encouragent.
D'ailleurs on ne peut pas dire que ce voisin lui fût sympathique. Les premiers jours surtout. Les moustaches rousses, il avait des yeux durs, de ces yeux qu'on remarque d'abord tant ils sont durs. Mais si, de fer pour les autres, ils se font de velours pour vous, peut-on s'empêcher de le remarquer aussi ?
Un jour, il se présenta :
— Moi je m'appelle d'Artagnan.
Un drôle de nom ! Mais il fit pour le dire un bien beau geste, la main au chapeau, puis le balançant comme s'il se dressait dessus un grand panache. Il expliqua :
— Oui, Mademoiselle, d'Artagnan, comme dans les Mousquetaires. Vous n'avez pas lu Dumas ?
Non, elle n'avait pas lu Dumas.
— Quel dommage, Mademoiselle! Et Londres, que pensez-vous de Londres ?
Ce qu'elle ?...
— Mon Dieu, Monsieur d'Artagnan, Londres c'est une belle ville.
— Moi, dit d'Artagnan, ce que j'admire à Londres, c'est qu'on y laisse la paix aux déserteurs.
Il était Français. Il dit encore :
— Et les affaires, Mademoiselle ?
Elle crut pouvoir se vanter un peu :
— Excellentes, Monsieur d'Artagnan, par jour deux ou trois livres...
— Oh î oh !... Et dans cette grande ville, vous ne vous ennuyez pas quelquefois, toute seule ? Il me semble qu'à votre place...
Il n'avait pourtant pas parlé d'hommes :
— Je vous assure, reprit-elle, les hommes on s'en passe.
Mais, après, elle devint très rouge.
Ce jour-là quand elle sortit, il vint jusqu'au seuil la regarder partir. Elle sentit ce regard la toucher à tous les coins de sa personne, il la gênait et cependant elle n'en marcha pas plus vite. D'acier pour les autres, de velours pour elle, ce regard était bon.
Le lendemain, elle trouva dans son assiette une belle rose blanche.
— Oh ! Monsieur.
— Je vous assure. Mademoiselle, que ce n'est pas moi.
C'était lui. Et avec ses yeux, à cause de cette fleur, tout au fond d'elle, il déposa une autre rose.
Elle ne sut jamais comment, bien qu'elle s'en doutât quelque peu : un soir, elle l'accompagna jusqu'à sa porte, elle ne refusa pas d'entrer ; elle entra comme on entre dans un premier
amour, mais avec plus d'impatience, parce que c'était le troisième.
— Petit homme.
— Ma môme.
Non seulement elle entra ; elle resta dans cette chambre, et avec elle, ses malles et ses robes.
Elle avait de l'argent. On put les voir. Il était grand, il était large : c'était un homme. Elle appuyait son bras sur la force de ce bras d'homme.
Il était, de poitrine, velu comme un ours, l'ours capable d'étouffer entre ses pattes ce qui tombe sur sa poitrine d'ours. C'est bon, entre ces pattes, d'être la petite femme d'un mâle à étouffer son homme.
Elle avait de l'argent :
— Petit homme.
— Ma môme.
De l'argent découvre un Lonares nouveau, un Londres hors de Londres, après des trains et des voitures : voici le ciel au complet avec son bleu et ses nuages ; voici l'herbe sous vos pieds, voici les arbres qui ne s'étranglent plus entre des pierres. Ils s'embrassaient là-dessous :
— Petit homme.
— Ma môme.
Il lui montra des champs tout verts, des porcs tout noirs, des espaces : « Tu vois plus tard, ils seront une seule fleur ! »
— On en cueillera, petit homme ?
— Oui, ma môme.
Il y eut la Tamise, l'eau avec ses plantes et
ses barques vers ces plantes. Avec un autre l'eau serait dangereuse, on aurait peur ; avec lui, l'eau devient l'amie qui vous porte, l'amie sur laquelle on se penche et à cause de ses bras; chavirer dans cette eau serait encore du bonheur.
— Petit homme.
— Ma môme.
Elle avait de l'argent. Cela dura huit jours. Le neuvième :
— Tu sais, ma môme, quand tu voudras, faudra pas te gêner.
L'homme à la poitrine d'ours, c'est le maître. Le soir, elle rapporta trois livres.
Il dit : « Bravo, la môme, si tu continues, tu seras toujours ma petite femme. )) Il le prouva. Mais le lendemain!... Les autres jours!... Elle s'était vantée : « Deux à trois livres. » Tant pis, il les voulait. Il ne la recevait pas à moins. Ouste, il la renvoyait à l'ouvrage.
On redevient tout à coup une pauvre Marie. Hier elle était libre, elle avait de l'ordre, elle vivait dans une chambre dont les clients disaient : « Mon Dieu, Mademoiselle, comme il fait propre dans votre chambre. » Aujourd'hui on est entre les pattes d'un homme, on est l'esclave d'un homme, on est sous les griffes d'un ours qui vous étrangle sur sa poitrine d'ours.
Elle était bonne, Marie, pleine de larmes, avec deux bras pour l'embrasser. Elle aurait voulu dire... Il répondait : « C'est pas tout ça, la môme, c'est de l'argent qu'il faut. »
L'argent ! La femme est une vache dont les mamelles pissent de l'argent. Quand elle en
rapportait, il haussait les épaules : « Faut pas crâner, tu n'es qu'une chifïe ! »
La nuit, au trottoir, il surgissait en surprise : « Combien ? » et le tout qu'il empochait ne comptait pas pour le reste. Le jour, il l'envoyait au travail, sans manger. La faim fait du courage aux femmes qui travaillent. « Dîne sur ton premier type. » Mon bon Monsieur, regardez cette femme qui vous montre la jambe parce que la faim habite dans son ventre : elle sera bien gentille.
Et si le type ne veut pas ?... Passé minuit, il circulait à Londres de petites charrettes avec des choses à manger pour les femmes qui ont faim. Elle!... deux jours, on peut baver deux jours devant ces charrettes, sans mourir ; le troisième c'est la syncope.
Il ne la battait pas encore : elle ne l'eût pas permis. On dit cela. Un jour il vint sur elle avec son poing : elle brandit un bougeoir.
— Toi, si tu oses !
— De quoi ?
Pan ! le bougeoir vola par terre, pan ! Marie par terre, pan ! les poings sur Marie par terre et puis sa botte : vlan !
— Sale mec !
Après, il fut le d'Artagnan d'autrefois, le d'Artagnan à la belle rose : « Ma môme. » Et elle tout de suite : « Petit homme ! »
— Ecoute, fit-il, je vais t'apprendre. Regarde les autres. Elles ont des bijoux ; elles ont plein d'argent... Tu sais ce qu'elles font?
Oui, elle savait. Elles volaient, ces voleuses. Et cela non, elle ne le ferait pas, non pour la Marie de Mère, non, même à Londres; non,
même si tu me crèves, non et encore non, de toutes ses forces, comme des dents serrées.
Elle ne vola pas, mais ce qu'elle dût voir !
Il jouait ; il avait son « club », pas à Piccadily bien sûr. Il voulait qu'elle y vienne. Elle traversait des rues à vomir, des rues avec des femmes qui étaient saoules, des rues avec des matelas par terre, des gens qui dormaient, des enfants qui tétaient, des enfants... qu'on était en train .de faire. Le « club » était dans une cave : il y avait Ernest-les-Beaux-Yeux, Valère-le-Juste, l'Allumette, des hommes à casquettes, des hommes à foulards, des hommes à couteaux : tous des voleurs.
Il y avait leurs maîtresses. Et quels noms ! Le Gros Rat et le Petit Rat, Sidonie-la-Crapule, Zonzon Pepette, d'autres en cheveux, les jupes sales, avec des doigts pour les portefeuilles, des cuisses pour les genoux de tout le monde. Elle, qui était propre, on la détestait jusque dans sa robe. Les yeux à ses cartes, d'Artagnan ne levait même pas la tête. Ce n'est rien, c'est une môme qui vous rapporte sa galette. Il comptait avec mépris : « Tout ça ? C'est bon, va t'asseoir », et pendant des heures il l'oubliait sur sa banquette.
Un soir, il surgit une bagarre : des poings sur la table, des verres brisés, la lampe éteinte, Zonzon par terre avec du rouge sur son corsage.
Cette fois, d'Artagnan n'oublia pas sa môme : le pouce sur la gorge il l'aplatit contre le mur :
— Toi, si tu parles !...
Une nuit, elle rentra ; d'Artagnan dormait. Il dormait comme à l'aube dort une brute
jetée toute vêtue en travers du lit. Elle avait ses trois livres, même quatre, plus qu'il n'eu fallait. Dans sa main elle fit sonner les pièces :
— Ecoute, petit homme. Regarde, petit homme...
— De quoi ?
Il ouvrit un œil, n'y parvint pas pour l'autre. Il vit les quatres pièces. Il dit : « Faut pas crâner » et se rendormit.
Tant mieux. Elle était lasse. Elle posa l'argent sur la table, près de la lampe, et vite au lit:
— Bonsoir.
Elle dit cela pour elle-même.
... Tiens, mais, qu'est-ce qu'elle avait Marie? Elle se mit sur le côté droit, puis se tourna sur le côté gauche. Comme on est nerveuse ! Les jambes vous sautent, les yeux s'obstinent à voir. Sans doute cette lampe qu'elle n'avait pas soufflée, ou ce grand corps d'homme, ou plus simplement la fatigue. ? Oui, c'est cela : la fatigue.
— Bonsoir.
Autrefois, elle s'endormait tout de suite, même à la lumière, même dans la fatigue. Maintenant, il lui venait des idées. Des idées, cela trottine dans la tête : des souris, des souris agaçantes : Ouste ! les souris, je veux dormir.
D'Artagnan, lui, n'avait pas de souris. Bouche ouverte, il ronflait, la moustache chiffonnée. Quelle brute ! « Faut pas crâner. » L'argent, il ne l'avait pas même pris : c'était bien la première fois.
Une chance, ces quatre livres. On comprend mieux qu'on a quatre livres quand les pièces sont en or. On les voit là sur la table ; sous la
lampe, elles brillent plus que dans la main de d'Ar.tagnan, plus que dans ses poches où si tôt elles s'éteignent. Un petit geste à faire, elles brilleraient dans les vôtres. Et dans la tête de Marie cela fait une autre lumière, une autre, et alentour de nouvelles souris qui trottinent : Ouste, les souris !
Dans le temps il y avait une Marie sur la porte avec Hector ; il y avait une Marie bien propre dans sa cuisine ; il y avait une Marie près de Monsieur; il y avait la Marie d'Yvonne, la meilleure, avec des lèvres — pas d'hommes — d'enfant sur le sein. Maintenant : la môme à d'Artagnan. Pouah !
Quoi ? Qu'oses-tu penser là, Marie? Un jour, à l'ours, tu as dit précisément ce que tu penses : « Je partirai » ; et lui : « Londres est petit, si tu files, gare ! » « Gare «, tu entends. Tu crois à (( gare » comme tu crois à la Pipe de la Reine.
Et pourtant « Pars ». Vraiment, oui, une voix qu'elle entend, pas dans la chamlDre, dans sa tête, et pas avec une langue : un « Pars » comme quand on rêve ; « un Pars » comme quand on souhaite ; puis un « Pars » comme quand on vous ordonne :
— Pars.
— Oui, mais l'ours : Londres est petit...
— Quand même, pars.
— Et s'il se réveille : son pouce sur la gorge !
— Pars.
C'est puissant une voix qui commande.
Elle met dans le lit deux Marie, l'une la trembleuse, celle qui prête le dos sous les coups, l'autre qui a dit un jour : « Toi, si tu oses ! » Celle-là n'a pas peur, celle-là sait agir. Elle
sort des couvertures un bras, le buste, le corps tout entier. Elle est en chemise, elle est debout. L'homme, elle ne l'enjambera pas, elle va sur le lit jusqu'au bout où sont les barreaux qu'on escalade ; elle passe un pied par-dessus et la première Marie, la craintive, se verra toujours ainsi, à cheval, en chemise sur les barreaux, l'œil sur l'ours, le pied à tâtons vers une malle qu'elle sait là. Oh ! si l'ours, en ce moment avait ouvert les griffes !
Il ronflait. Vite ses bas, son corset, sa jupe. Ses chaussures, elle les prit, pour plus tard, sous ses bras, puis dans sa main l'argent.
— Adieu, l'ours !
Personne dans l'escalier ; la rue était vide. Et alors, l'autre, et sa tête, quand il ne la retrouverait plus ! Elle se mit à courir. Elle riait. Elle tenait toujours à la main ses chaussures.
LONDRES fut grand : d'Artagnan,s'il chercha, ne retrouva pas sa môme.
Elle arriva le surlendemain à Bruxelles. Là-bas, elle s'était rendue chez le consul, un homme très bon. Il l'avait écoutée, il lui avait dit :
— Ce que vous me racontez ne me surprend pas... Et ce... M. d'Artagnan, ce... M. Vladimir, comment sont-ils ?
— Des moustaches rousses, avait-elle répondu pour Vladimir qui était noir.
Quant à Tours, elle ne cacha rien. Tant mieux, si on le pince.
— Pour vous, Mademoiselle, nous allons vous rapatrier. Lorsque vous serez en Belgique, tâchez de redevenir une honnête fille.
— Oh ! oui, Monsieur.
Elle avait même pleuré.
Comme c'est bon ! Vous débarquez : un commissionnaire vous parle dans votre langue, vous lisez une enseigne, vous comprenez ce •qu'elle veut ; les cochers sont à leur place, les idées circulent, harnachées à la manière des vôtres : le pays, tout soi-même, qu'on retrouve.
Alors oui, redevenir ce que vous étiez ! Vous l'êtes déjà. Elle alla sonner chez Monsieur. Une jeune bonne vint ouvrir :
— Monsieur n'est pas là.
Evidemment, Monsieur ne devait pas l'attendre. Tout de même, cette bonne, fraîche comme la Marie d'autrefois, on est déçu.
Elle entra chez ses fournisseurs.
— Monsieur va bien ?
— Mais oui, pas mal, comme toiyours.
— Et Ali ?
— Mort.
Comment ? Pourquoi? Mort, voilà. Et c'est un peu triste, cet Ali qui vous a portée, cet Ali qu'on a bourré de crème, dont on ne saura plus rien, sinon qu'il était nègre et qu'il est mort.
— Et vous, avez-vous été malade ? Comme vous êtes maigre !
C'est vrai. A Londres, elle ne l'avait pas remarqué. Sa poitrine où avait-elle passé? et ses joues, on lui voyait les os à travers. Et
ces gens, qu'est-ce qu'ils pensaient? Ils ne s'empressaient plus comme au temps de Monsieur : « Qu'y a-t-il à votre service, Mademoiselle Marie ? w Ils étaient bien trop occupés à servir les clients de leur boutique :
— C'est entendu, vous repasserez plus tard. Pourtant, chez la verdurière, cette brave
femme fut meilleure. Elle se souvint tout à coup. ]\Iarie, pour les changer, venait de tirer ses pièces d'or. Comme c'est drôle : on n'y pense pas d'abord, mais justement la verdurière avait de libre une mansarde.
— Vous y seriez bien. Pour la table, on s'arrangera, du moins pendant quelques jours, car vous trouverez bien vite une place.
On s'arrangea, mais pour la place ce ne fut pas facile. Les dames qui cherchaient une servante faisaient la moue. Autrefois, au Refuge, elle était un peu ronde du ventre, à présent elle se trouvait de partout trop plate. Si plate, on est pauvre ; pauvre, on est une voleuse ou tout comme... Puis on mange trop.
— Mais Madame, j'affirme que Madame...
— Non, pas vous, ma fille.
... Et il ne vint pas de Monsieur.
— Ma fille, disait la verdurière, je sais bien, moi, ce que je ferais.
Ce qu'elle ferait, elle ne s'en expliqua pas tout de suite. Elle réserva son moment. Un jour, pour régler sa pension, Marie dut changer sa dernière pièce :
— Voilà... commença la verdurière.
Voilà 1 Oh ! cela ne tire pas à conséquence :
on connaît la vie ; il n'y a pas de sots métiers, pourvu qu'ils rapportent. Et précisément, il
existe des maisons, des maisons, vous comprenez, où, quand on veut bien se tenir, ça rapporte...
Gomment à Marie, on proposait cela ? Ici, au pays de Mère, quand elle avait promis au consul de devenir une honnête fille !
— Non, fit-elle.
Et le lendemain encore : non.
Après elle objecta : Mais...
Il ne faut pas. « Mais » est une clef qu'on livre pour qu'on force votre volonté. « Non », dites « Non » dur et haut comme une muraille sans porte. Sinon, on faiblit ; un jour, on ne refuse pas d'aller voir une de ces maisons, on pense qu'en somme... et clac ! une trappe se referme.
La verdurière l'avait menée. Avant de partir, cette brave femme resta quelques instants avec la patronne et celle-ci lui passa de l'argent. Une verdmrière, quand elle est bonne, ne vend pas que des céleris et des carottes.
Marie vit cela.
Pour ce qui survint ensuite peut-être quCj toute seule, elle eût agi autrement, mais on lui avait dit :
— M"^^ Berthe, la gouvernante, vous accompagnera. Ce ne sera rien, une simple visite à M. Dupin, histoire de se mettre en règle. Vous répondrez comme elle.
M. Dupin était le commissaire qui s'occupait des femmes. On avait d'ailleurs fait boire à Marie un petit verre de vin.
Dans la salle où elle entra, on lui dit :
— Asseyez-vous, M. Dupin va venir.
Au mur, pendaient des placards, en lettres très grosses pour qu'on fût tenté de les lire :
Réfléchissez bien a ce que vous allez faire. La paresse est la mère de tous les vices.
— Des proverbes, pensa Marie, comme ceux du Père, on sait ce que cela vaut.
Il n'est d'ailleurs pas sûr qu'elle n'eût bu qu'un seul petit verre.
Pourtant, quand arriva M. Dupiii, elle fut moins rassurée. Il était maigre, jaune comme un malade, avec des moustaches grises. Il prit tout de suite un air méchant.
Il ne dit rien, se mit derrière sa table et regarda des papiers.
— Ainsi, éclata-t-il, vous désirez prendre votre carte ?
Seule, qu'aurait répondu Marie ? Elle regarda la gouvernante.
— Oui, lui fit signe la gouvernante.
— Oui, dit Marie.
— Oui ? se fâchèrent les yeux très gros du commissaire.
— Oui, répéta Marie.
— En ce cas, lisez ceci.
Il lui montra un carton imprimé. Au-dessus elle vit : Prostitution réglementaire.
— Oui, lui indiqua la gouvernante.
— Oui, je sais, dit Marie.
M. Dupin fut encore plus furieux.
— Vous savez et vous voulez quand même ? C'est honteux. Vous vous mettez en dehors de la société. Y pensez-vous ? J'ai pour devoir de vous avertir. D'ailleurs je ne vous laisserai pas faire.
— Pourvu que je ne pleure pas, pensa Marie.
— Et, pour commencer, vous avez des parents. Eh bien! ils connaîtront la conduite de leur fille, je vais leur écrire.
— Mon Dieu, pensa Marie.
— Non, lui souffla la gouvernante.
— Non, fit Marie.
— Il est vrai, continua le commissaire, vous avez l'âge. Quand même, c'est immoral. Je vais faire une encjuête. Répondez-moi. Qu'est-ce qui vous pousse ? La misère, n'est-ce pas ?
— Non, indiqua la gouvernante.
— Non, dit Marie.
— Alors, la paresse ?
— Oh ! non, protesta Marie.
— Ni la paresse, ni la misère. Alors le vice ?
— Le vice, oh !. .
— Oui... oui, fît la gouvernante.
— Oui, dit Marie.
Le resté ne fut plus rien. Le commissaire frappa sur sa table :
— Franchement, ce que vous faites est mal ; je ne saurais assez vous dire combien c'est mal. Voyons ! vous pourriez cependant faire autre chose ; il y a tant de métiers, il y a... il y a...
Il chercha dans ses papiers, comme pour en tirer un des métiers qu'il voulait dire :
— Et au lieu de cela, vous vous mettez en dehors de la société : vous devenez une fille publique, pu-bli-que entendez-vous. Je dois m'y opposer de toutes mes forces... Nous disons donc : Guillot... Marie... Bon. Saine ? Le médecin vérifiera. Et surtout que je ne doive jamais vous mettre à l'amende.
Après, M. le commissaire oublia qu'il était furieux. Il demanda :
— Eh bien, Madame Berthe, ça marche les affaires ?
— Mais oui, Monsieur Dupin.
Il ne la retint pas longtemps. Il attendait la suivante. Il redevint furieux.
IL y eut Blanche... — Blanche? — Ah oui, vous ne savez pas. On lui avait dit : « Ici,
on ne s'appelle pas Marie ; on s'appelle Ophélie, ou Carmen, ou Sarah. Alors elle avait choisi Blanche. Blanche, parce qu'au 'premier soir un type l'avait complimentée sur sa peau qui était blanche.
Elle eut tout de même du bonheur. Prise au dépourvu, on aurait pu la livrer dans un de ces bouges mal fréquentés comme il s'en trouvait dans la rue. Qu'eût alors fait la pauvre Marie ? Mais ce ne fut pas le cas. En ville, on connaissait deux maisons également réputées : le Grand Treize et le Grand Neuf. Elle, c'était au Grand Neuf.
De la rue, on n'en distinguait pas grand'chose. La police exige que, de nuit et de jour, on tienne les volets clos. Cela fait, pour ceux qui l'examinent de l'extérieur, une façade assez triste ; mais à l'intérieur tout était beau, tout était propre, tout était riche. Sans parler des glaces et
des tapis, Madame déboursait plus de ceut francs par mois rien qu'en palmiers !
C'était, en tout, beaucoup mieux qu'à Londres.
D'abord elle avait sa chambre. Dans une chambre on est chez soi ; on peut y lire, on peut y penser, on peut y mettre de l'ordre. Un petit poisson rouge, cela vous amuse dans un coin. On a même son fifi qui siffle dans sa cage une chanson jaune : Bonjour, fîfi !
Il y avait ensuite les salons : le salon rouge, le salon bleu, le salon noir, suivant les préférences des types. Les salons sont commodes : on n'a plus à s'inquiéter de l'hôtel, on sait que les draps seront frais, on ne doit pas se dire : « Pourvu que je ne me refroidisse pas en sortant. ))
Il y avait encore le réfectoire. Voilà l'essentiel! Quand il y a un réfectoire, on a mangé hier, on mange aujourd'hui, on mangera demain. Plus comme à Londres ! C'est de la viande deux fois par jour, robuste et saignante parce qu'il faut de la force; c'est de la salade en toutes saisons, car on aime, n'est-ce pas, la salade ; c'est le dimanche, votre verre de vin et le gâteau qui vous rappelle, que, malgré les volets, dimanche vient également pour vous.
Il y avait la tabagie. Dans la tabagie on se tient le soir avec les autres dames. On ne se fatigue plus, comme à Piccadily, après les types : ils viennent à vous.Onn'a même plus besoin de faire des dépenses pour sa robe. Les cheveux en ordre, sur les joues un peu de fard, le corps bien lavé, cela va de soi, on porte le péplum, qui est une tunique de gaze transparente ou, si l'on
préfère, simplement sa peau. On lit, on fume, on cause : ce sont les hommes qui se dérangent.
Il y avait enfin quelque chose dont elle ne se rendit pas compte aussitôt ^. le Règlement. Un règlement vous dit : « Faites ceci..., ne faites pas cela... » Non plus vaguement comme les devinettes de Monsieur, mais d'une façon très nette.
Pour M. Dupin, sous peine d'hôpital, défense de devenir malade. Bon, on ne deviendra pas malade. Pour Madame: avant tout, soigner les intérêts de la maison. Pour les types : se montrer aimable. Pour soi : ne pas se griser à rouler sous la table. A la bonne heure! Toute sa vie, faute de savoir, on a fait des bêtises, maintenant on sait : on a sa morale . .
Quant à la chose qu'avait dite M. Dupin. la « Société)) dont elle était chassée, qu'est-ce cela ? Son père qui la battait ? Les dames qui vous rabrouent : (( Non, pas vous, ma fille »? Les commerçants où les verdurières, quand elles sont bonnes, tirent de votre chair de l'argent ? Ou peut-être moins : une phrase comme la « Pipe de la Reine)) de Palmyre ou le « Gare )) de d'Artagnan : un mot que l'on entend comme ça, pour lequel on se coupe en quatre et qui au fond n'existe pas ?
Dans la maison, on aimait beaucoup Marie. De Madame, il n'y avait rien à dire. Madame était déjà vieille. Une épaule remontée, étaitelle tout à fait droite ou pas un peu bossue ? Elle épinglait toujours une croix en or sur sa poitrine. Une seule chose : étant la patronne, elle portait une robe ; alors pourquoi rester dans la tabagie où les autres se montraient presque
llij ' JÎI5T0IRE d'une marie
nues ? La seule vêtue, elle en devenait la seule inconvenante.
Quant aux compagnes,, elles étaient certes moins vulgaires que celles de Londres, surtout que celles du Club, mais elles auraient dû se «surveiller. Ainsi ^Mignon, une bien jolie petite femme cependant, ne rattrapait jamais à temps les jurons qui lui venaient à la bouche ; Sarah, pour les choses de l'amour, avait des mots vraiment en viande trop crue, à faire vomir. Et puis elles étaient toutes superstitieuses : elles avalaient des pommes de terre bourrées de moutarde ou bien se frottaient le derrière aux chambranles : cela, disaient-elles, pour attirer les types. Quelles sottises I ^larie ne croyait pas à la moutarde, Marie ne frottait pas son derrière aux chambranles et pour l'amour préférait les actes aux paroles, car les actes, ça n'est jamais sale.
— Mais Blanche, disaient les hommes, tu n'es pas faite pour cette vie ; ne crois-tu pas que tu serais mieux ailleurs ?
— Possible, réfléchissait Blanche, tout de même je ne suis pas malheureuse.
On la prenait de préférence. C'est même très curieux : elle ne faisait rien pour cju'on la prît. Ainsi, quand un client se présentait, il fallait se mettre tout autour de lui et, sans rien dire, attendre que, dans cette corbeille de femmes, il eût choisi. Les autres souriaient, prenaient des poses, insinuaient par leurs gestes qu'elles seraient gentilles. Blanche pas. Elle regardait l'homme simplement avec des yeux qui ne cachaient rien de leu^- plaisir à regarder un mâle. Il s'y trompait rarement ; plus tard il
la revoulait. Elle avait ainsi sa clientèle, autant de maris qui venaient pour elle seule.
— La fleur de ma maison, disait Madame. Les autres étaient jalouses.
— Mais, Blanche, tu te fatigues, tu maigriras, tu te tueras.
Certes, Blanche n'était pas avare de son corps ; certes il lui arrivait de préférer à la pièce de cent sous un bon gros baiser bien chaud sur la bouche ; elle était libre, n'est-ce pas ? Quant à maigrir, seule l'inquiétude, la tristesse ou la faim rongent la chair bas de vos os.
Elle avait le réfectoire, elle avait la chambre, elle avait le Règlement : Blanche devenait grasse.
Les jours passent vite. Elle eut vingt-cinq ans, Marie. On devient sérieuse. Elle ne pensait plus aux Vladimir, moins encore aux d'Artatagnan. Ses parents la savaient revenue de Londres pour une bonne place qui lui laissait beaucoup de loisirs.
Elle prit une amie. Oh ! pas une de ces amies dont on dit dans ces maisons : « Hé ! hé ! Blanche et Eva, elles sont toujours ensemble. » On peut être des amies sans penser pour cela à des choses qui ne se font pas. On l'appelait Eja, mais son vrai nom était Louise. Louise avait eu des malheurs : à vingt ans, elle s'était laissée entraîner sans trop savoir ; elle sortait du pensionnat ; à quarante, elle ne s'était pas reprise. Pourtant elle détestait son métier.
— Alors, quitte-le, disait Marie, cherche du travail.
Mais, pas plus que son métier, Louise n'aimait le travail. Elle se négligeait ; elle avait pris
de mauvaises habitudes, elle buvait, elle se lamentait :
Oh ! quel malheur D'être une putam fanée !
— Oh ! Louise, grondait Marie. Viens plutôt dans ma chambre.
Dans la leur, les autres passaient le temps au lit ou s'abrutissaient à bâiller. Marie faisait du crochet.
Voici l'écheveau que l'on déroule, les points que l'on compte, les mailles qui s'accrochent, l'une près de l'autre, sur l'aiguille. Après beaucoup de mailles, cela fait, tu vois, Louise, une rosace. Maintenant je commence la dentelle pour cette rosace. Après, il viendra d'autres rosaces ; un jour, tout cela mis ensemble formera une courtepointe.
Elle fit une courtepointe pour Louise.
Quelquefois, au milieu de son travail, M^^ Berthe appelait :
— Blanche.
Blanche achevait sa maille, enlevait son peignoir : « A tantôt, Louise » et descendait vers l'homme.
U y eut ainsi, après la courtepointe pourL^Juise, la courtepointe pour Mère, un dessus pour la cheminée, une housse de chaise où se voyait une levrette, une autre, à l'étude, où ce serait un caniche.
Quelquefois on ne criait pas « Blanche ? » on criait à la rue : « Michel, veux-tu venir ici, petit? )) Une voix de femme, toujours la même. A cause des volets, elle n'avait jamais vu ce petit Michel. Mais ce devait être un gentil
bambin — peut-être avec des boucles, — dans sa première culotte. Elle se le figurait ainsi. Elle songeait : « Voilà le petit Michel qui agace de nouveau sa maman.» Mais si, à cause du petit Michel, elle pensait à son Yvonne, c'était pour se dire que la pauvre petite était morte, mais non pour gémir sur elle-même, comme le faisait Louise. Des femmes sont mères, d'autres sont des amantes. Elle n'avait pas réussi à rester mère : elle était la femme de ceux qui n'en ont pas, la maîtresse de ceux qui n'osent demander à la leur ce qu'ils désirent, un peu aussi — elle s'en rendait compte — une consolatrice pour dire : « Ne pleurez pas » à de bien pauvres hommes.
— Oui, mais la honte, soupirait Louise.
— La honte ? s'étonnait Marie.
Une fois pourtant, dans une troupe de visi- 1eurs en habit comme il en vient après les Congrès, elle crut reconnaître ^Monsieur, et ]\|ine Berthe eut beau crier « Blanche ! » Blanche qui s'était cachée dans sa chambre, n'en voulut pas sortir. Pourquoi ? Après tout, oui, c'était peut-être de la honte.
Et les types ?
Un jour, précisément, un type lui posa la question. Mon Dieu ! on a tort de s'imaginer. Les hommes sont tout au plus des maniaques. Ce qu'elle avait vu, Blanche le raconta simplement.
Une nuit, au salon noir, un vieillard exigea beaucoup de bougies. Chandeliers, girandoles, bougeoirs, candélabres, tout ce qui, dans la maison, était susceptible de porter une bougie, on l'apporta :« Encore, disait-il, ce n'est pas assez. )) On en chercha dans les maisons voisines.
Quand il eut disposé, puis allumé tout cela, il se coucha près de Marie. Cela flambait : ils avaient l'air d'être dans une chapelle ardente. On rencontre des hommes qui s'excitent en pensant qu'ils font l'amour avec une morte. Ce ne fut pas même cela. Il fit comme tous les mâles, mais en plus long, car il était vieux. Quand il eut fmi, il se dressa et souffla une bougie.
— Vous comprenez, il comptait gagner le droit de les souffler toutes, une à chaque fois. C'est pour cela qu'il en voulait beaucoup. Mais la première soufflée, il ne pensa plus aux autres : un ministre pourtant.
— Et les sadiques, Blanche, ceux qui font du mal aux femmes ?
Du mal ? Ah oui ! elle se mit à rire. Un jour, un jeune voulut lui enfoncer dans le sein des aiguilles. Il roulait des yeux, il était rouge. En se débattant, Marie le heurta du coude, en plein dans le visage, qui se mit à saigner. Le pauvre homme ! Quand il vit le sang, il devint pâle. Elle dut lui passer de l'eau.
Un autre venait le soir, toutes les semaines. Il ne voulait qu'une chose : la mordiller dans le cou.
— Pourquoi ?
— Sa femme avait des écrouelles.
— Et puis ?
Cet autre tenait mal sur ses jambes. Il arrivait en voiture, un domestique le soutenait. Il avançait par coups de reins pour détacher du sol le pied, puis le lancer en avant. Cela flottait comme un pied, au bout d'une corde. Avec de telles jambes, comment aurait-il pris une femme ? Il apportait un gros paquet de pralines. Mais,
avant d'en offrir, le domestique lui passait bien ficelé, un sachet gonflé de quelque chose qu'il fallait être bien sale pour porter dans sa poche. Il disposait cela en gâteaux sur un plat, versait du rhum, y mettait le feu. Il en sortait beaucoup de fumée.
— Gomme cela sentait mauvais, je n'aimais plus les pralines. En les mangeant, je faisais la grimace... Quelquefois, il demandait une seconde femme...
— Et alors ?
— Alors ? Au lieu d'une, il voyait deux grimaces.
— Mais, demanda le type, il en est de plus compliqués ?
— Ceux qui s'amusent de ces histoires, aurait pu répondre ]\larie.
Mais elle ne dit rien. Tous... pauvres hommes! On devient indulgente.
A part cela il ne se passa rien. Ah ! si. Un jour il survint un type. Il l'avait prise déjà, une fois seule, une fois avec Louise. Il était veuf ; il vivait à la campagne, il rêvait de s'installer en ville. Il passa toute la nuit. Le matin, il dit :
— Blanche, par mois que demanderiez-vous pour sortir d'ici et être à moi tout seul ?
Un seul ! Elle comprit tout à coup. On dit : « Je n'ai pas honte ! )) ; on affirme : « Je ne suis pas malheureuse », mais une autre vie serait quand même préférable.
Elle ne calcula pas ; elle dit un chiffre :
— Cent francs !
MARIE fit ses malles. Elle n'oublia pas ses courtepointes. Elle avait épargné dix pièces de cent sous :
— Pour toi, Louise.
Louise pleurait. Les autres, pour regarder partir Blanche, avaient quitté leur chambre. Madame dit :
— Je vous regretterai. Blanche, si le cœur vous en dit...
— Jamais, pensa Marie.
Comme on voit clair !
Oui fut surpris ? Ce fut M. Dupin. On devait l'avertir :
— M. Dupin, je vous annonce une bonne nouvelle.
M. Dupin se montra furieux. Une bonne nouvelle, cela demande des écritures. Il représentait la morale. Il est moral de ne pas être une fille publique, mais quand on l'est, on le reste. Il commença :
— Fille Guillot...
Tout de même, comme la fille Guillot s'accompagnait d'un Monsieur, que ce Monsieur sortait des papiers, il se reprit : « Mademoiselle. » Il entama ses écritures. Il finit par consentir :
— C'est bon, je vous raye. Mais que jamais je ne vous repince.
Pourquoi l'eût-il pincée ? On sort d'une vie.
on entre dans une autre. Blanche par ici, par là Marie : un mur les sépare.
Le type ne fut plus un type : il prit un nom, il s'appelait François : François Sonveur. II la mit dans une petite chambre. Il avait quarante ans. Quarante ans préfèrent à la conquête un bonheur qui est sûr ; quarante ans apprécient d'une compagne ce qu'ils mangent de plaisir sur son corps et aussi ce qu'avec ses doigts elle confectionne de succulent pour la bouche. Elle avait ce corps et ces doigts. De plus, il trouva le cœur de Marie.
Elle pensait : « François, oh non ! tu n'es pas un bel homme ; tu ne sais pas qu'on a des moustaches qui se retroussent ; faute de cheveux, ton crâne n'aurait que faire de cosmétique ; tu viens de la campagne, tu marches par les chemins où l'on s'enfonce dans la boue, cela se voit à tes bottes. Mais tu es bon. Avec ses moustaches et sa raie, Vladimir m'a perdue ; d'Artagnan était fort, mais quel ours ! Toi, d'où j'étais, tu m'as dit : « Sors ». Tu es un brave homme. » On aime un brave homme.
Il pleurait quelquefois. Il était veuf. Il avouait: « Je pense à ma femme. » C'est alors que parlait le cœur de Marie. Ce cœur n'était pas jaloux, il comprenait, François, que tu fusses triste. Il le disait.
Mieux que l'amour. D'abord on est reconnaissante. On sent l'affection parce qu'on embrasseun homme, toujours le même, et plus jamais un autre ; on sent de la pitié parce que cet homme pleure ; on sent surtout de la tendresse parce que vous êtes Marie, qu'il existe dans votre cœur-
une force qui vous attache à qui vous aime.
Mais le bonheur c{ui lui survint, elle ne l'eût pas espéré. Il se forma par petites clartés : un peu de rose, un peu de bleu, un peu d'or, comme au printemps lorsque le jour se lève.
François avait la bonté timide. Il y eut d'abord, modestement, la chambre où le Monsieur à petites rentes loge sa maîtresse. Ici la table, là le réchaud; là l'armoire; en bonne place l'essentiel : le lit. Il venait du samedi au mardi. Les autres jours, François était venu, François allait venir. Elle en parlait avec sa courtepointe. Il lui avait trouvé un beau nom : plus Blanche : Petite-Marie, Petite et Marie avec un trait d'union. Ses lettres commençaient : « Ma chère petite Marie. » Il se servait de ce nom pour lui dire : « Petite- Marie, tu ne saurais croire combien je suis heureux de t 'avoir découverte. »
Il la découvrit encore mieux. Alors, un soir, il dit : « Petite-Marie, je veux me trouver plus souvent avec toi : cette chambre est bien mesquine, nous allons en louer d'autres. » Avec un peu de honte, il avoua qu'il ne possédait pas que de petites rentes. Il en possédait de grosses ; il était capable d'acheter d'un seul coup pour plus de six mille francs de meubles :
— Petite-^Iarie, voici les quittances ; elles sont à ton nom, on ne sait jamais ce qui arrive.
Un peu plus tard, il confessa autre chose : il avait eu tort d'en faire un mystère. Il n'était pas seulement gros rentier, il était beaucoup plus ; hé ! hé ! presque millionnaire :
— Petite-Marie, à cause de celle qui est morte , tu comprends, tu ne peux pas devenir ma
femme ; mais à présent que je te connais, nous vivrons ensemble et ce sera tout comme.
Elle dit :
— Je serai bien contente de vivre toujours avec mon François.
Ainsi on loua une maison, et pas n'importe laquelle ; il fallut la choisir assez grande, car François tenait à prendre une petite voiture, oui, qu'il avait, et aussi le cheval pour la petite voiture. Après, il amena des meubles de sa campagne ; il vint un domestique et encore une servante.
La Bonté cheminait parles routes et rencontra une femme nue qui portait la Bonté. François aurait pu choisir Sarah la méchante. Mignon avide d'argent, même Louise une paresseuse : il avait pris Marie.
Elle fut tout de suite ce que l'on devient quand on est la presque-Madame Sonveur. Voyez-vous au boulevard cette jolie personne, ou dans ce magasin, ou dans la salle à manger donnant des ordres à la servante ? Elle garde entre les yeux le souci d'un gros ménage. Heureuse, cela se devine ; fraîche et potelée de partout. Elle se coiffe dès le matin ; elle porte un bracelet ; elle revêt un beau peignoir pour la maison, pour la rue un tailleur sérieux comme quand on a dit : « Pas de fla-fla, je veux du solide.» C'était Marie. Marie de Londres ? Blanche du Grand Neuf ? Elle se promenait seule ou avec François : « Oh ! Messieurs, je sais, vous lorgnez des choses qui vous tentent ; mes lèvres, vous aimeriez y mouiller les vôtres ; ce serait bon, je ne dis pas, mais j'ai promis... Passez... passez... ))
Î26 HISTOIRE d'une MARIE
Louise venait. Pourquoi non ? Une pauvre fille a le malheur de vivre en maison. On la console. Marie avait simplement dit :
— Louise, devant les domestiques, il vaut mieux qu'ils ignorent. Tout de même, si tu pouvais, comme moi, sortir ? Veux-tu que j'essaie ?
— Trop tard, disait Louise.
Elle racontait la moutarde, les chambranles, les histoires de là-bas. Marie en pensait d'autres bien plus intéressantes : François adorait les douceurs ; alors il y avait les confitures qu'on allait préparer cette semaine. François, très vite, s'enrhumait ; alors, cette toux à guérir. François était chasseur ; alors :
— Figure-toi, Louise, François a tué un lièvre, c'est difficile à réussir un râble.
Louise fumait sa cigarette :
— Et tu aimes ton François ?
— Bien sûr.
— Voyons, entre nous : un homme qui te paie.
D'abord il ne la payait pas : ils vivaient ensemble parce que la place de la femme est près de l'homme. A la fm du mois, elle disait : « François, tu m'as remis autant pour le ménage... voici les comptes... voici ce qui reste. » Elle était économe, il en restait toujours.
Une fois, François lui donna mille francs.
— Pour toi.
Elle fut gênée :
— Mais non, François.
— Si... si... pour toi, Petite-Marie, pas pour le ménage, pour toi.
Ces mille francs, elle les versa où on verse
l'argent dont on n'a que faire : à la Caisse d'Epargne. Mais elle fut bien plus heureuse une autre fois que, pour sa fête, on décloua une caisse en planches couvertes de fleurs :
— Oh ! François : une machine à coudre. Elle en pleura.
Une machine, c'est dans un ménage plus d'ordre ; c'est du linge que l'on confectionne, c'est la toile achetée moins cher à la pièce, c'est la nappe déchirée qui tournerait en loque si un rafistolage n'y mettait aussitôt le holà.
— Petite-Marie, disait François, laisse donc, tu te fatigues.
Elle ? Pas du tout ; elle aimait sa machine à coudre. Elle avait eu la demoiselle qui vous enseigne au piano un petit air : « Mi-do, arrondissez les doigts, Mademoiselle. » Elle avait eu le piofesseur à cause des fautes d'orthographe : « Les participes, Madame... )> Foin des participes ; zut ! pour do-mi : une petite roue qui ronfle, une couture bien droite, voilà la musique de la femme, voilà pour la femme la meilleure orthographe. Elle pensait :
— Toi, François, tu fumes, tu penses à ta chasse, tu as tes affaires d'homme. Moi, j'ai mes amies. Ecoute mon volant : il chante ; regarde l'aiguille, comme elle danse, et la navette, tu ne la vois pas, mais elle est là : elle s'agite, elle court, elle va, elle vient, elle a besoin de tout son temps pour porter d'un bout à l'autre tout le fil qu'on lui demande.
Le soir, cela faisait une chemise et c'était une fête encore, sous la lampe, d'essayer aux épaules de François si la chemise allait bien. Mais oui !
Cette fois, elle ne cacha rien à Mère : « Il s'ap-
pelle François Sonveur, Mère ; nous ne sommes pas mariés, mais c'est tout comme. » On est avant tout une mère qui souhaite le bonheur de sa fille : il faut savoir à l'occasion regarder entre les doigts. Mère vint les voir. On lui montra le petit chevxiL on la promena dans la petite voiture. Elle vit aussi les meubles qui appartenaient à Marie, elle vit la machine à coudre de Marie, elle vit surtout le beau linge qui se confectionne sur la machine à coudre de Marie :
— Mais Marie !... Mais Marie !
Elle mettait ensemble ses mains heureuses de brave bonne femme.
Elle partit bien contente.
En ce temps, Marie fut la fille aînée qui a son mot à dire dans la famille :
— Toi, Pierre, reste sage... Toi, Angèle, à vingt ans t'éprend.e d'un jeune homme, c'est beaucoup trop tôt. Toi, père, si tu en profites encore pour aller boire, on te coupera ton argent de poche.
— Bien, Marie.
MARIE fêta ses vingt-huit ans. Le bonheur à vingt -huit ans mûrit les fruits d'été dans la chair de la femme : seins lourds, menton replet. Mais ses lèvres gardaient les cerises de l'enfance. François grisonnait.
Un soir, ils passaient au Bois dans leur voiture. Il dit :
— Petite-Marie, qu'est-ce que j'ai? Il fait chaud et je me sens tout froid.
Il grelottait, en effet. Ils rentrèrent. Il avait souvent des rhumes qu'il soignait à sa manière, en huvant des tisanes. Mais cette fois, le thé que Marie lui versa fut inutile : il souffrait de la fièvre et pendant toute la nuit, bien qu'il se plaignît de ce froid, son corps resta brûlant. Elle ne se coucha pas ; elle le regarda dormir.
Le matin, elle servit le déjeuner. Il dit :
— C'est drôle, Petite-Marie, je ne me sens pas mieux.
Il se montra fort préoccupé parce qu'on était au mois d'août et que dans quelques jours la chasse allait s'ouvrir. Elle lui promit :
— Ne te tracasse pas, chéri, tu guériras à temps.
Pour être sûre, elle fit v lirM. Dambon, un bon docteur, qui l'avait soignée un jour qu'elle souffrait de gros maux dans le ventre. Elle plaisanta :
— ^Monsieur Dambon, voici un malade qui veut être guéri avant la chasse.
Il répondit :
— Certainement, Madame.
— Tu vois, dit-elle, nous avons bien fait de le faire venir.
Quand il eut pris sa médecine, François lui dit:
— Petite-Marie, tu es lasse, viens près de moi.
Elle se coucha. Il la tint dans ses bras. Il brûlait moins. Elle s'endormit un peu.
Le soir, quand le docteur revint, elle s'était 1 élevée. Elle dut raconter que François avait,
une fois ou deux, tenu des propos dont il n'avait pas l'habitude. Vers midi, il avait soufflé : « l'argent... l'argent... », puis il n'avait plus rien dit. Un peu plus tard il avait appelé : « Petite-Marie » et comme elle se penchait, il lui avait jeté un gros mot, puis craché au visage. Après, il avait pleuré : « Ma pauvre Petite-Marie, pardonne-moi. Je crois que je déraisonne. » Maintenant, Monsieur le Docteur, il reposait.
Le Docteur prescrivit une bouteiUe.
Elle roula un fauteuil près du lit pour veiller. Elle n'était pas trop lasse, puisque le jour elle avait dormi un peu. Et voilà qu'au milieu de la nuit, François, en se réveillant, se mit à lancer les bras, puis à faire de vilaines grimaces. Elle prit peur. Elle réfléchit à une chose à laquelle elle n'avait jamais réfléchi : c'est qu'à l'âge de François, on fait quelquefois des maladies graves.
Elle se mit à pleurer, elle toucha les mains de François, elle dit :
— Chéri, je ne veux pas que tu sois malade.
Comme elle ne suffisait pas, vite, elle envoya Justine, la servante, chercher le docteur et, aussitôt après, Jean, le domestique.
Lorsque M. Dambon arriva, elle se trouvait près du lit, tenant la main de François : elle venait de lui poser sur le front une serviette ; il avait dit : « C'est frais, cela fait du bien. »
— Monsieur le Docteur, dit-elle, j'ai eu tort de vous déranger.
— Nous allons voir, dit le Docteur.
Elle dut tenir la lampe. Avec le pouce, il souleva la paupière de François et regarda dans
l'œil ; puis il mit son oreille pour écouter près du cœur. Il s'écarta avec Marie.
— Madame, vous êtes, je crois, la maîtresse... Monsieur aurait dû se soigner depuis longtemps. Vous comprenez, l'albumine...
— Mais, demanda Marie, il guérira ?
— Hum ! Ces maladies se résolvent très vite. Elle comprit : dans sa jeunesse, François avait
pris beaucoup de plaisir. Il s'en vantait quel- Cfuefois : il en avait pris aussi avec elle : usé ! Tout de même, la mort n'arrive pas comme cela : elle frappe à la porte, elle vous envoie des maladies, pas un petit rhume.
Pendant un long moment, elle ne sut que faire. Elle appela Justine et Jean. Elle voulait tout son monde autour d'elle. Après, elle songea que Mère conviendrait mieux pour l'aider ; elle rédigea une dépêche ; elle en fit une seconde pour un M. Sonveur, un frère dont François lui avait parlé. Puis elle revint près de François et lui reprit la main. Il soufïïait en respirant, de petites bulles. Avec un linge, elle les tamponnait à mesure.
Mère arriva dans la matinée. François, qui ne parlait plus, tourna les yeux ; il l'avait reconnue ; il essaya de se dresser sur un coude, il eut un petit sourire. Le frère arriva une heure plus tard. Pour celui-ci, il ne se dérangea pas. Il lui vint quelc[ue chose d'inquiet au regard. Marie se rappela qu'un jour il avait raconté : « Mon frère, c'est un mauvais homme. »
Elle fit :
— Monsieur Sonveur, j'ai cru bien ""aire de vous avertir.
— Je vous remercie, ^ladame.
Il alla un instant regarder le malade ; il ne lui dit rien. Quand il se retourna, il demanda sur un ton as-ez brusque :
— Où sont les clefs du cofïre-fort ?
Les clefs devaient se trouver à l'endroit où François les avait mises : sous l'oreiller. Elle montra aussi le cofïre-fort. Mais pourquoi s'occupait-il de cette clef ?
Elle songea que, puisqu'il avait fait un long voyage, il serait content de se rafraîchir :
— Monsieur, j'ai préparé votre chambre.
Il répondit :
— Non, Madame, je préfère reste - ici.
Et son sourire pensait mal. Tant pis, elle n'avait pas le temps de s'occuper de ces choses. Elle retourna près de François. Il la fixait encore avec ses yeux inquiets : on voyait pour ainsi dire des mots dans ses yeux.
— Chéri, que veux-tu ? As-tu mal ? Faut-il que je te soulève ?
Il ne pouvait plus répondre. Mais toujours ses yeux. . .
— Peut-être, conseilla Mère, qu'il veut se confesser.
— Chéri, supplia Marie, dis-moi, veux-tu un prêtre ?
Il vint une larme dans l'œil de François.
— Non, trancha le frère, pas de prêtre ici. Le vilain homme ! Si on ne s'était pas trouvé
dans la chambre d'un malade, il est certain qu'elle se serait emportée tout à fait.
Il vint un Docteur qu'elle ne connaissait pas. Le frère l'avait appelé. Il avait de grosses pattes. Il n'était pas doux comme M. Dambon; il voulut essayer des ventouses. Marie dut aider :
soulever François, lui découvrir le dos, y surveiller ces verres avec leurs petites flammes qui lui brûlaient ses dernières forces. Quand on le recoucha, on l'aurait cru déjà mort. Ses mains seules vivaient. Avec les siennes Marie disait : « Sens, Petite-Marie est là. » Et lui : « Oui, je sens, Petite-Marie est là. » — « Ce n'est pas Petite-Marie qui a voulu des ventouses.)) — «Je sais, ce n'est pas Petite-Marie qui a voulu des ventouses. » C'était très triste. Il pouvait être cinq heures. A cause du soleil on avait baissé les rideaux. Il se trouvait près du lit Marie et Mère, de l'autre côté, les deux domestiques. Le frère se tenait plus loin dans un fauteuil : il avait l'air d'attendre.
Vers six heures. François se remit à souffler ses petites bulles. Marie tendait son linge. Il en vint une très grosse. Elle crut comprendre que sous cette bulle, il appelait : « Petite- Marie 1 » Elle n'aurait pas osé l'affirmer cependant. Elle se pencha, elle demanda : a Que veux-tu, chéri ?))I1 serra les doigts et fit, sur le côté, un mouvement avec la tête. Alors elle s'efîraya : « François... François î )) parce qu'après ce geste, il aurait dû en faire d'autres....
Mère dit :
— Il est mort.
On voudrait hurler ! Les doigts qui la tenaient étaient tièdes encore. Elle pensa : « Jusqu'au dernier moment, il m'a tenu la main. )) Elle dut tirer un peu pour se dégager et lui clore les yeux. Mère l'aida pour la toilette. Sauf le dos, à la place des ventouses, le corps était tout blanc : il n'avait pas maigri.
Après, quand ce fut fini, devant ce mort qui avait la figure de François, elle crut qu'elle allait pouvoir pleurer un peu. Elle appela la servante, elle voulait dire : « Justine, emportez cette aiguière », et Justine la coupa : « Je n'ai pas d'ordre à recevoir de ^lademoiselle. » Elle se tourna vers Jean et Jean répondit : « Je n'ai pas d'ordre... »
Le frère souriait !
— Et maintenant, vous pouvez filer, ma petite. II l'expulsa de la chambre ; il voulut la chasser
de la maison. Il fallut que Mère intervînt pour que Marie osât dire :
— Tant que François sera ici...
Mais, on l'enferma au second dans la chambre d'amis. Elle ne vit plus François. La couronne qu'elle ofïrit, on la lui renvoya.
Evidemment ! Evidemment ! Quand une femme vit avec un homme, c'est pour le ruiner, n'est-ce pas ? La mort était venue à temps. On demanda : « Qu'y avait-il dans ce cofïre-fort ? » Il y avait cinq mille francs. On trouva, en effet, cinq mille francs. Mais prouvez qu'il n'y en eût pas dix mille.
Elle dut s'en aller. Pour la Caisse d'Epargne, on n'osa rien lui dire. Un jour François lui avait donné mille francs ; un autre jour, encore mille. Cela faisait deux mille : elle n'avait rien de plus. Mais pour les meubles ! Elle ne les réclamait pas tous, elle voulait les siens, ceux dont François avait dit: « Ils sont à toi, Petite-Marie. » II fallut le commissaire.
Dupin ou un autre, les commissaires savent :
— Mademoiselle, plus que personne, évitez le scandale.
Il y eut des avocats, il y eut des huissiers, il y eut des saisies et là-dedans, Mère qui ne comprenait pas grand'chose et Marie avec son chagrin. Le frère contestait : « Non, Mademoiselle, cette armoire est à moi ; cette machine à coudre est à moi ; ces ciseaux sont à moi. » Oui ! pour une paire de ciseaux !
Puis un jour, il y eut la Justice.
— Mademoiselle, vous réclamez vos meubles, c'est entendu ; ils sont à vous, c'est entendu ; je vous les rends, c'est entendu. Mais auparavant, vous voudrez bien le remarquer. Mademoiselle, j'ai endossé pour vous ma toge. Alors voici ma note : six cents francs.
D'Artagnan, un sale mec, n'en réclamait que cent. C'est vrai pourtant !
APRÈS, que fit Marie ? Au Grand Neuf ? Hors de la Société où sont les mecs à toge ? Elle y pensa. ^ladame lui avait promis : « Blanche, quand tu voudras... » Mais redevient-on « Blanche » quand on a repris « Marie », mieux « Petite-Marie » ?
François le disait : « Tu n'étais pas faite pour ce genre d'existence. » Elle devait à François plus que ses meubles ; quelque chose qu'on aurait dû lui donner dès l'enfance : un métier. Avec une machine à coudre votre métier est lingère. Alors, voilà, elle serait lingère.
Où l'on t'a porté sans la couronne de Marie,
dors en paix, François. Peut-être un noceur, peut-être usé par la vie, mais l'homme est un saint, François, qui d'une femme indolente dans un lit, fait une femme attentive à l'aiguille de sa machine à coudre.
Elle l'avait remarqué : on découvre dans les journaux la dame qui demande : lingère peu exigeante pour racommodage ; la dame qui demande : lingère très expérimentée pour chemises d'homme. Raccommodages, trousseaux, chemises, Marie connaissait la besogne. Sa tâche le matin l'attendait. C'était dans une annexe, ou dans la véranda, d'autres fois, où il fait plus triste, dans les sous-sols près de la cuisine :
— Bonjour, Madame. Voici une pièce de toile, calculez bien, vous en tirerez douze chemises. Voici des mouchoirs à ourler. Regardez ces pantalons, ils étaient neufs : les blanchisseuses ne respectent rien avec leur chlore.
— Bien, Madame.
Elle travaillait. Culottes, mouchoirs, chemises, elle avait toujours ce besoin qu'on fût satisfait de sa besogne.
On l'appréciait. Une dame a rencontré le malheur et, avec des ciseaux et du fil, tâche de de se refaire une existence. C'est louable, on en profite. Au bout de la journée, après douze heures de linge, on lui remettait deux francs cinquante. Ceux qui étaient bons allaient jusqu'à trois :
— Oh ! merci. Madame !
Le soir elle retrouvait ses meubles. Ils étaient beaux, en chêne, avec des glaces qui reluisent. Sur la cheminée, en portrait, François debout, une main en poche, tel qu'il aimait se tenir.
Elle avait mis un crêpe autour du cadre. Pauvre homme, n'était-elle pas un peu sa veuve ? Elle pensait à lui. Il y avait dans sa vie une époque : au temps de François.
Il était mort au mois d'août... Ce fut l'automne, la vraie saison des veuves : le ciel qui pleure, les arbres qui s'effeuillent, des chrysanthèmes que l'on porte, par un jour de brouillard, sur une tombe. Elle savait où reposait François.
Ci-Git Monsieur François Sonveur
mort à l'âge de 45 ans R. I. P.
... Il n'y eut que ses fleurs.
Ce fut l'hiver. Le premier jour de l'an : les autres s'amusent ; seule, on est triste.* Puis la pluie, la neige : le soir, elle rentrait vite ; elle ferait un gros feu dans sa chambre.
Ce fut le printemps : les feuilles qui font signe, des odeurs de campagne, des couples que l'on remarque quand on n'est pas de ce couple. Cela vous fait quelque chose. Elle pensait aux promenades, elle pensait à François, elle pensait aux promenades que l'on pourrait faire comme au temps de François...
Alors, un matin, dans un journal, on put lire <ies paroles :
« Dame désintéressée désire rencontrer Monsieur pour se promener le dimanche. »