‹ Histoire d'une Marie. Pref. de Charles VildracChapitre 5 sur 6 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

IL habitait à Forest, près de Bruxelles. Il aurait pu habiter ailleurs, mais c'était à

Forest. Autrefois il habitait en ville. Un dimanche, il avait pris une voiture. Il avait dit : « Cocher, il me faut deux chambres, menezmoi quelque part, à la campagne. » Le cocher avait choisi Forest.

Il avait ses deux chambres : deux chambres et aussi deux fenêtres. La maison était neuve ; on lui avait promis un beau papier rouge pour son mur. En bas, on tenait une auberge.

La fenêtre la moins grande s'ouvrait sur le derrière de la maison: il y avait des champs... puis des champs... puis un mur d'arbres et, après, encore des champs :elle était la fenêtre de sa chambre à dormir.

La fenêtre la plus grande s'ouvrait sur le devant. En face, sur une pente, s'étalait un cimetière. Quand il s'agit d'un cimetière et qu'il descend en pente, on dit que les tombes dévallent. On se trompe. Les tombes sont lourdes et d'ailleurs maçonnées. Même sur une pente, elles se tiennent immobiles comme les morts qui dorment en dessous. Elles ont la forme de presse-papier : on dirait aussi d'autres pressoirs, des pressoirs à morts, et ce qui dévalle est peut-être du jus. Cela n'a pas d'importance : le jus des morts fait pousser les arbres.

Les arbres qu'il voyait à gauche montaient haut, parce que les tombes en dessous étaient vieilles. Il n'apercevait plus ces ruines. Entre les saules et lés ifs, sa pensée ouvrait son ombrelle et faisait la belle dame comme dans un vrai parc. Les arbres de droite étaient frais, jeunes, un peu mesquins comme les regrets éternels qui les avaient plantés. Il voyait, par-dessus leurs branches, des pierres, des couronnes ou quelques lettres d'épitaphes. Entre autres, sur une chapelle, il pouvait lire : « Sépulture de la famille Chaudecuve. » Il y avait même le buste en marbre de ce M. Chaudecuve.

En somme, un beau cimetière : l'été, il sentait bon les roses ; il y venait au moins trois corbillards par jour.

De sa fenêtre, il regardait les gens qui marchent derrière les corbillards ; ce sont des gens qui pleurent. Il riait. Ailleurs, devant une autre fenêtre, il aurait vu d'autres gens, qui sait ? des gens qui rient, et sans doute eût-il ri. Il aimait rire, mais cela ne se voyait pas: il riait à l'intérieur, il riait triste.

Il avait été riche, il était presque pauvre. Etre riche et puis pauvre, cela arrive lorsqu'on est orphelin ; qu'on a, qui vous éduque, une bonne bigote de tante ; que les Pères Jésuites vous ont appris leur latin de collège ; et qu'ensuite votre bonne vieille bigote de tante vous envoie, dans la vie, goûter aux études universitaires. Il suffit d'être simple et de regarder, pour la première fois, une femme. Il avait eu des femmes comme on a des poux : à vous sucer du sang ; il ignorait l'hygiène qui vous lave des femmes.

HISTOIRE D UNE MARIE 14c>

A vingt-cinq ans, peut-être est-ce pour cela qu'il riait triste ? Il n'avait d'ailleurs plus que d'un tiers ou d'un quart sa maîtresse.

Presque pauvre, il était pourtant riche de certaines choses :il possédait un bahut et, dessus, une tête de mort. Il possédait pour cette tête une vieille pipe, à lui fourrer entre ses molaires de tête de mort. Il possédait le lit où l'on se couche, le fauteuil où l'on rêve. Il possédait une seconde armoire avec des livres. Il possédait aussi, en plâtre, des Vénus, une Victoire^ puis sur la croix un Christ, parmi ses autres plâtres.

Vous devinez l'artiste. Du moins de l'artiste il portait les cheveux. Ecrivain, il essayait. On peut dire qu'il étalait beaucoup de papiers sur sa table:

Il gagnait, au surplus, sa vie. A neuf heures il partait au bureau ; il en sortait à onze, déjà libre. Il touchait pour cette promenade cent francs par mois : un bel emploi quand on n'est pas de la race des domestiques. Il avait payé pour l'avoir ; il avait dit à son patron : « Il me reste dix mille francs, placez-les dans vos affaires. » Il se trouvait ainsi de moitié son propre patron.

Pour finir : il s'appelait Henry Boulant. Le nom de son père, le nom de son grand-père, le nom qu'il eût donné à ses enfants. C'était, en somme, un nom. Il n'y avait pas là de quoi être bien fier.

Un jour, au bas d'une lettre, il écrivit ce nom...

...La lettre était signée.

Les autres annonçaient : « Jules » ou « Victor »

OU le « Bel Anonyme ». Celle-ci : « Henry Boulant ».

Il disait : « Madame, je vis seul. Comme vous un ami, je cherche une amie pour me promener le dimanche- »I1 se dépeignait : « J'ai vingt-cinq ans, je ne suis pas beau, on me dit très doux,» Il donnait son adresse.

Une adresse inspire confiance. Elle déchira les autres lettres. Elle répondit : « Monsieur, comme vous me le proposez, je viendrai chez vous, dimanche vers dix heures. )> Elle signa : « Montre or : 36739. Poste restante. »

Le samedi soir, en rentrant, elle sentit dans les jambes une grande fatigue. Elle avait piqué beaucoup de chemises. Elle réfléchit. Vingt-cinq ans pour un jeune homme, c'est peu, quand la femme en a presque trente. Et puis Forest, si loin ! Peut-être qu'elle n'irait pas. Tant pis, elle n'alla pas.

Le mardi, cependant, elle eut l'idée de passer par la poste. On lui remit une lettre: «Mademoiselle, que vous est-il arrivé ? Je vous ai attendue toute la journée. Je suis inquiet. Seriez-vous malade ?.. »

Non, eJle n'était pas malade. Il fallut bien répondre. Elle expliqua. Un peu de fatigue dans les jambes. Le repos l'avait remise. Alors, s'il le voulait, ils pourraient se voir le prochain dimanche. Elle sis:na de son nom : ]^Iarie Guillot. Elle ajouta l'adresse...

Il vint un mot : « Mademoiselle Marie, je suis content de connaître votre nom. J'aime qu'une femme s'appelle Marie. J'espère que votre jambe ne vous fait plus souffrir... Comme je vous aurais soignée, si je vous avais connue. Nous aurons perdu huit jours. Peut-être en est-

il mieux ainsi : nous avons pu nous écrire. Quand nous nous verrons, nous serons déjà des amis... N'est-ce pas, Mademoiselle Marie ? ))

Il écrivait comme on parle. Elle commença une réponse : « Monsieur Henry. » Comme il s'était dépeint, elle essaya de se dépeindre. Elle avait oublié d'indiquer qu'elle était lingère. Ensuite, elle voulut parler de son corps. Elle avait peur maintenant. Quelquefois, à se regarder dans une glace, son corps lui paraissait lourd. Après, elle se rassurait : « Mais non... évidemment je ne suis pas mince, pourtant je je ne suis pas grosse. » Cela fit sur le papier une phrase à ratures : « Monsieur Henry, je dois vous dire que je suis grosse sans être très grosse; mais, tout en étant grosse, je ne suis pas trop grosse... ))

Le dimanche, il vint une autre lettre : « Chère Mademoiselle Marie. Depuis votre dernier mot, il me semble vous connaître déjà. Je vous devine... je suis impatient de voir si j'ai deviné juste... Venez sans crainte, venez tôt. Nous ferons une jolie promenade. Après, nous dînerons dans un restaurant que je sais... »

Elle partit. Elle avait sa belle jupe et son corsage à paillettes, comme au temps de François. Egalement ses trois bagues et sa montre avec sa chaîne en sautoir. Elle était curieuse.

Pourtant quand elle vit le cimetière, elle eut peur. N'est-ce pas pour un piège qu'on attire les femmes devant un cimetière ? Bah ! Elle y était, elle verrait bien.

— Monsieur Heny Boulant ?

— Ici, Madame, au premier.

Elle n'eut pas le temps de monter. Il ouvrait déjà sa porte. Il fit :

■ — Soyez la bienvenue, Mademoiselle Marie...

Il était maigre, les cheveux longs. Il avait une belle redingote, mais les jambes du pantalon s'effilochaient par le bas. Elle pensa : « Pauvre garçon. »

Il offrit un fauteuil et prit pour lui une chaise — à distance. On lui aurait donné plus que son âge, peut-être à cause des cheveux. Des cheveux longs vieillissent un homme. Il semblait avoir peur ; elle aussi avait un peu peur. Elle essaya de sourire. Alors il trouva :

— Mademoiselle Marie, je suis content que vous soyez venue...

Il voulut savoir si sa jambe allait mieux, quel tram elle avait pris. Elle avoua en montrant les tombes :

— Vous savez, à cause de cela, j'ai failli repartir.

Il parut surpris.

— Mademoiselle Marie, on prend vite l'habitude des morts ! Vous voyez, moi je loge ici...

Elle regarda : des murs sans papier, la table de travers, des statues cassées, on n'aurait pas dit une chambre. Ce qu'il avait de beau, c'était une belle armoire. Mais elle n'aurait pas mis une tête de mort là-dessus. Il suivait ses regards :

— Ça une Vénus, là une Victoire.

Elle dit :

— Vous avez quelque chose d'écrit sur votre mur.

— Oui, Mademoiselle, des vers...

Puis il la mena devant sa fenêtre. Il faisait

plein soleil dans le ciel bleu. Le beau temps avait Tair de faire partie de sa chambre : elle en semblait plus grande.

Il dit :

— Mademoiselle Marie, pour un premier jour, nous avons de la chance. Si cela vous plaît, nous allons faire notre promenade.

Il commença par le cimetière. Il v marchait comme chez lui. C'est drôle relie oublia tout de suite qu'elle se trouvait parmi des morts. On y voyait beaucoup de fleurs. Autrefois, au temps de François, elle avait appris à donner leur nom aux fleurs. Elle fit :

— Tiens, des balsamines. Oh ! un cognassier du Japon !

— Je vois, dit-il, que vous connaissez la botanique.

Elle répondit :

— J'aime beaucoup les fleurs.

Ils sortirent du cimetière, ils allèrent plus loin. Il poussait sur les haies d'autres fleurs, il en poussait dans les champs. Ils allaient côte à côte, pas trop près comme quand on ne se connaît pas encore, assez près cependant puisqu'ils se connaîtraient bientôt.

Elle s'arrêta pour regarder un hanneton.

— Mademoiselle Marie, voulez-vous que je vous prenne ce hanneton ?

Pour un jeune homme, ce sont de vilaines Lêtes. Il avança des doigts qui avaient peur. Quand il l'eut décroché, elle fut contente parce qu'un homme avait pour elle surmonté sa peur...

Il dit ensuite.

— Mademoiselle Marie, si cela vous plaît, voici le restaurant.

14S HISTOIRE d'une MARIE

Avec ses tables bien mises, ses nappes toutes blanches, le garçon qui vous sert, le restaurant est une fête qui vous reçoit dans un décor de fête. Et puis, les bonnes choses que l'on mange! Autrefois, au temps de François, elle se permettait souvent de ces fêtes ! Elle raconta. Elle n'avait pas toujours été lingère ; elle avait eu dans sa vie un Monsieur très bien : il s'appelait François. Il dit :

— J'ai vu ça tout de suite que vous étiez une dame.

On apporta du poisson, on déboucha du vin. Justement, avec le poisson, elle adorait le vin. Elle dit :

— Je ne veux pas m'en cacher, mais avec du poisson, il faut un peu de vin.

On servit de la viande. Et justement comme le poisson, elle adorait la viande. Il expliqua : il était écrivain... Ecrire, c'est composer des livres pour plus tard... Malheureusement on fait des bêtises, sinon...

Elle dit :

— Dans ce monde, qui n'a pas fait sa bêtise ? Prenez encore un morceau de viande.

Il vint du poulet. Le poulet prouve qu'on s'y entend à découper une volaille. Et puis, franchement, elle adorait la volaille.

— Monsieur Henry, laissez-moi faire. Je veux que vous mangiez cette cuisse ; c'est le meilleur.

— Je n'en ferai rien, Mademoiselle Marie ; permettez que je vous la passe...

— Alors, encore un peu de cette bonne sauce. Elle adorait aussi les bonnes sauces...

On servit du homard et, sans mentir, ce qu'elle

adorait par-dessus tout, c'était précisément le homard :

— Monsieur Henry, je suis bien contente de n'avoir pas eu peur du cimetière.

Il répondit :

— Mademoiselle Marie, vous me regardez avec de bien beaux yeux, par-dessus ce homard.

Il y eut ensuite des fraises, et, après, le café que l'on boit avec des liqueurs qui ont encore un goût de fraises. Elle qui adorait les fraises !

Elle lui souriait par-dessus la table. Il dit :

— Mademoiselle Marie, en votre honneur, je vais brûler un bon cigare.

Et justement, hum ! elle adorait les bons cigares... Elle dit :

— S'il n'y avait pas tout ce monde, je risquerais une cigarette.

Tant pis, elle risqua une cigarette...

Après, il s'ouvrit dans le cœur de Marie un petit œil pour voir. Il avait réclamé la note : il tira un billet qu'on eût dit préparé d'avance et qui vint seul, sans doute parce qu'il était le seul. Elle pensa aux franges de la culotte. Elle songea: « Pauvre garçon ! »

Ils sortirent.

Ce vin qu'on adore, le poisson qu'on adore, le homard qu'on adore, elle en était au point où, du temps de François, vite on rentrait en voiture compléter ce qu'elle appelait son dessert. Il ne l'eût pas choquée à parler des choses de ce dessert. Elle s'étonnait : « C'est drôle ! nous avons mangé ensemble, il m'a fait sur mes yeux un beau compliment, et il ne me touche même pas... »

Un peu plus loin, il osa. Ils marchaient dans

150 HISTOltlE d'une marie

un chemin, le long d'un mur, sous des arbres. Il ne passait personne. Il se rapprocha : « Marie »,. et avec ses lèvres qui prononçaient « Marie )y la toucha dans le cou, juste à l'endroit où elle était si sensible. Elle devint comme une fleur qui attend qu'on la cueille. Elle répondit : (( Chéri)); elle l'étreignit à son tour. Puis elle regarda : là le mur... là cet arbre... ici tout le chemin. Elle pensa que plus tard s'ils pouvaient bien s'aimer, le chemin s'appellerait « le chemia des baisers )).

— Et maintenant, dit-il, si vous le voulez, nous rentrerons nous reposer un peu.

Ce baiser ! Elle en était encore plus au point où du temps de François... Arien, elle n'eût répondu non. Quand ils furent chez lui, il l'embrassa, en effet, à la place de tout à l'heure,, dans le cou. Mais aussitôt, il s'écarta :

— Prenons garde, ]^Iarie, nous pourrions faire des bêtises.

Ils se retrouvèrent, comme le matin, elle dans le fauteuil, lui sur une chaise. Il montra sa table,

— Vous voyez ces papiers : c'est là-dessus que je travaille.

Elle aurait préféré qu'il parlât d'autre chose : on parle de baisers, on parle de l'amour^ on parle du corps qui sert à l'amour. Elle essaya. Les mots disent mal ce qu'ils pensent :

— Vraiment, vous n'avez pas été déçu en me voyant ?

— Non, Marie, au contraire, je suis très content. . .

Elle réfléchit :

— Mais... ne trouvez-vous pas que je suis un peu trop grosse ?

— Marie, vous m'avez écrit là-dessus une drôle de phrase : je vous aimais déjà depuis cette phrase. Non, vous n'êtes pas trop grosse...

Alors elle osa davantage :

— Oui, comme vous me voyez dans ma robe... Mais que direz-vous quand vous me verrez sans ma robe ?

Elle ne l'avait pas fait exprès ; pourtant sa question voulait une réponse :

— Et quand vous verrai-je sans votre robe ? Elle nensa : « Pourquoi pas tout de suite ? »

Elle le dit.

Ils passèrent dans l'autre chambre. Il n'avait rien préparé :

— Marie, ne regardez pas trop ma chambre...

— Mais non, fit-elle, je sais bien quand on vit seul ce que c'est qu'une chambre...

— Marie, dit-il ensuite, je suis honteux de mon lit.

— Mais non, tu vois, je suis déjà couchée... Elle était, en efîet, couchée.

— Marie, dit-il alors, fermez les yeux en attendant que je vienne.

Elle ferma les yeux. Le drôle de petit bonhomme. Elle l'enlaçait, qu'il tremblait encore. Elle dut le calmer :

— Ne t'énerve pas, chéri, ne t'énerve pas...

Après, elle songea : ils auraient peut-être mieux fait d'attendre. C'est bon le désir qui attend. Il y aurait eu des promenades : il y aurait eu des baisers, d'autres doigts vers les hannetons qui font peur. Et puis attendre, cela vous attache, paraît-il, un homme. Elle n'avait pas

calculé : sa vie ne lui avait pas donné l'habitude de ces longues attentes.

Le soir, il la mena jusqu'à sa porte. Il supplia : « Marie, ne me laisse pas seul, cette nuit. » Elle ne voulait pas d'abord.

Elle avait un beau lit, beaucoup plus moelleux que le sien. Il s'y coula, il se fit aussitôt un coin entre ses deux bras de femme où c'est la place de l'homme. Il était maigre, il était frêle : il avait quelque chose d'un petit enfant.

Le matin, il fallut bien, elle le réveilla tôt pour qu'il parte. Le lundi on redevient lingère.

Elle le regarda partir. Il se retournait : ses cheveux sur ses oreilles pendaient comme des oreilles tristes de caniche. Vraiment un drôle de petit bonhomme.

Il avait dit : « C'est long, une semaine sans Marie. » Elle reçut des lettres. Une première disait : « Je suis rentré : comme j'étais seul ! Tu sais, ton boa, une petite plume s'en était détachée par terre ; je l'ai ramassée, je la garde en amour de toi. » Il était inquiet : « Marie, je rêve... Il me semble que tu ne pourras pas m'aimer ; moi, on ne m'a jamais aimé. » Il disait encore : « Marie, tu es ma maîtresse ; mais aussi, tu seras beaucoup ma maman. J'étais trop jeune, quand j'avais une maman... »

Il y a des mots. C'est à cause de ces mot que l'on aime.

Elle ne voulut pas attendre le dimanche. Elle le surprit un soir. Devant sa table, il écrivait :

— Oh ! Marie î

Elle fut maman. Dans un coin, elle trouva

du linge : des camisoles percées, des chaussettes à trous, des serviettes d'un noir ! En tas. Cela puait. Pauvre garçon !

C'est à cause de ces misères que l'on aime.

Elle partit :

— Viens tôo dimanche.

Elle l'attendait. Il trottinait : de sa belle redingote les pans voletaient et, sur sa tête, ses longs cheveux d'artiste. Ils avaient maintenant leur premier jour en souvenir. Ils plaisantèrent :

— Comme nous étions sérieux, Marie.

A cause de ses boucles, elle l'avait pris d'abord pour un chef d'orchestre.

— Moi, tu avais écris : « Je suis lingère. » Alors, j'attendais une petite lingère, tu sais, de petites bottines, une petite robe, pour trois francs cinquante de petit chapeau. Et, au lieu de cela, quelle madame !

— Oui, mais un peu grosse...

— Oh ! sans être trop grosse...

— Tout en étant grosse.

On mit la table. Elle l'avait montré : elle s'entendait à découper un poulet ; elle s'entendait de même à le rôtir : la preuve en fut faite. Il y eut aussi le café, puis le dessert — à la façon de Marie.

Après, elle devint sérieuse. Elle avait réfléchi. Quand on s'aime, on est nu : le corps et l'âme. Son corps était là ; son âme : voici. Elle fît :

— Ecoute, il faut, dès les premiers jours, que tu saches...

Elle commença par Hector et sa petite Yvonne. Elle dit Monsieur, puis Vladimir. A Londres, il y eut surtout d'Artagnan. Ensuite le Grand

Neuf. Elle racontait cela comme des choses qu'on regrette à présent. Elle pleurait ; il l'embrassait : (( Ma pauvre Marie. »

Quand ce fut tout :

— C'est drôle, Marie, après ce que tu m'as dit, il me semble, je vais t'aimer comme un fou.

COMMENT... comment ? Vous avez connu des femmes. A celle-ci vous dites : « Marie, je te désire » ; elle ne répond pas : « Hum, j'ai mal à la tête», ou : «Chéri, j'ai vu une bien belle bague. » Simplement, elle avoue : « Moi aussi je te désire. »

Comment... comment ? Elle se mettait à genoux à ses pieds. Il supportait mal qu'une femme se mît à genoux à ses pieds. Quand même, elle y restait : « Laisse donc, chéri, cela me fait plaisir. »

Comment... comment ? Il entrait chez une femme, il pensait : « Quelle face aujourd'hui me montrera-t-elle du mensonge ? » Et non, elle vous met son visage dans les yeux ; elle vous dit : « Ecoute, avant tout, il faut que tu saches... »

Oh! Marie î II l'aimait jusque dans son nom. Il y a Jeanne, il y a Rosine, il y a Judith... Mais Marie ! C'est doux : deux bras qui se referment, deux oreillers de chair sur une poitrine de femme où reposer la tête. Il ajoutait :« Et puis, Hi'est toi. »

Il avait des amis, de jeunes comme lui, qu'il retrouvait parfois dans l'arrière-salle d'une taverne. On discutait littérature. Il leur en fit des surprises ! De tout temps, Henry Boulant tramait des bottines avec des trous : on lui voyait par là la couleur des chaussettes ; on pensait : « Il nous la fait à la pose ! » Un soir^ ah bah ! plus de trous, des bouts vernis, des semelles qui craquaient !

Lui qui se vêtait en drap de corbillard^ noir avec des taches, il eut un soir une de ces. culottes comme on en porte avec les jaquettes — claire avec des lignes. Il avait d'ailleurs cette jaquette, et un col blanc ! et une cravate, où ne manquait même pas l'épingle !

Un jour... Henry Boulant portait des cheveux longs, des cheveux à boucles, des cheveux à scandale à faire dire aux passants : « Hé l'artiste ! voilà dix sous pour ton coifïeur ! » Un jour,, on le vit, en culotte claire, les cheveux à la brosse et, par là-dessus, au lieu du feutre, très chic, posé à la mode, un canotier de paille.

On vit plus. Henry Boulant était un triste. Quelqu'un avait dit : « Boulant, un papillon collé des ailes sur un mur de goudron. » Un jour, on le vit rire.

On sut ainsi qu'il était entré dans sa vie une femme, ou tout au moins une autre femme. Il ne disait jamais grand'chose. Il avoua :

— Oui.

Il la montra. ]\Ioins jeune que lui, mais plus fraîche. Une gaillarde ! Elle avait, comme ils dirent, de ça et de ça. Elle en avait partout. Et des yeux à vous manger vif leur Henry I'

Ils ne le quittaient pas ; ils criaient, ces yeux : « Chéri, je t'aime ; les autres n'existent pas ; pour moi, tu es beau et tantôt... ! » Quand ils partirent, elle ne se pendit pas à son bras, il s'accrocha au sien. Il y a une différence. Veinard !

Pourtant, sans Marie, il retrouvait son mur de goudron.

Cela venait de loin. Vous ne savez pas ? En août, le soir, il y a, le long des chemins, des champs de pommes de terre. C'est laid, c'est un peu bête ; le sol est rèche, les fanes sont presque mortes, mais cela sent, oh ! pas les complications d'une cocotte, un arôme d'œillet et de sucre, quelque chose de doux, quelcjue chose de subtil, quelque chose comme si une vierge détachait pour vous, par en haut, rien que le premier bouton de son corsage. Il connaissait ce parfum, il humait ce parfum, et un soir, au long d'un chemin, il avait pensé : « Pourtant si quelque jour, je ne pouvais plus respirer ce secret de la Terre ! »

C'est ainsi lorsqu'on a peur de la vie.

Goudron la vie, goudron l'argent quand il vous mancjue. Il avait son emploi. Les patrons, qui vous paient cent francs par mois vos promenades, ne sont pas des gens sérieux. Les cent francs, ils les prélèvent sur vos dix mille : ils fleurent la banqueroute. Où irait-il alors ? Un jour, il avait vu des bureaux, de vrais, une salle lugubre, une salle enfermée : une boîte à mouches pour hommes. C'est là qu'on se brise à jamais les ailes. Pas tant le travail, pas tant les fenêtres closes, mais les secondes, une à une, où vous êtes ici alors que vous pourriez être ailleurs ; mais la pensée, la pensée

surtout, qui, à la face des autres, affirmerait : « Voici mon visage », à laquelle il faut dire : « Chut! pas maintenant. Cinq plus deux, sept ; et trois de retenu... »

Puis ceci : on veut écrire et vite — avant que n'arrive la banqueroute. On porte en soi des rêves, des mots, des idées, peut-être d'anciennes souffrances, peut-être des espoirs frais. Parce qu'on les porte, on n'est ni Jean, ni Paul : on est Henry Boulant, un oiseleur, si l'on peut dire, à tirer du fond de soi les oiseaux pour ses rets. On est fier. Souffrances et espoirs, on veut montrer tout cela. Voici votre plume... voici l'encre... Oui, mais la phrase qui hésite ! Les mots sont des oiseaux qui n'éclosent pas comme des poules au bout de trois semaines. Il faut des mois , il faut des ans, il faut pour les couver la poitrine tiède de la douleur... ou peut-être le chaud de la joie... ou peut-être... On a vingtcinq ans, on ne sait pas, on cherche.

D'autres pourtant ont trouvé. On a dans sa bibliothèque des livres. Celui-ci chante beau. Essavons comme celui-ci. Oui, mais c'est lui qui chante, ce n'est pas moi. Alors comme cet autre ? Maintenant l'autre chante et pas moi... Pas moi ! . . Pas moi ! . .

Ainsi l'on pleure, ainsi l'on doute, ainsi l'on rage.

Mais Marie ? Une Marie, avec de ça et de ça, est-elle assez puissante pour cacher à elle seule tous ces murs de goudron ?

Voici :

Un jour, il rencontra Emile, son ami, le peintre. Emile n'était pas un triste. Emile ne cherchait pas ; devant sa toile il peignait : c'est peutêtre ce qu'il faut pour être peintre.

Ils avaient ce jour-là de l'argent. Ils burent de l'absinthe, ils laissèrent l'eau qui est dans les carafes. Ils soupèrent. Après, sans beaucoup de logique, ils reburent de l'absinthe. Cela se passait quelque part dans une taverne, entre des brocs à couvercle et des boules à billards. Lorsqu'ils en étaient à l'absinthe, Henry devenait rouge, Emile tout blanc. Henry serrait des lèvres à se taire, Emile soulevait des gestes, Emile riait largement avec sa large bouche. Il avait des dents solides comme on en voit planter dans une pomme. Il mordait dans la vie comme dans une pomme; il croquait tout : la chair, les pépins et la peau.

Il dit :

— Mon vieux, je suis peintre. J'ai ma couleur, j'ai ma palette, j'ai mon œil. Vlan ! avec mon œil, je regarde, vlan ! ma couleur je la colle. . .

tu vois... comme ça, puis comme ça... c'est une <]euvre.

Il réfléchit :

— J'ai vu ce matin un paysage. C^était frais, c'était doux : je l'ai pris dans mes doigts comme le sein d'une jeune fille... Vlan ! mes couleurs, mes pinceaux, mon œil : c'était une œuvre... moi je suis peintre, mon vieux.

Il passait une dame.

— Les femmes ! Tu as devant toi une femme... D'abord tu la baises... puis ton rouge, ton jaune, ton vert... après de nouveau, tu la baises... Vlan : une, œuvre... Moi je suis peintre, mon vieux.

Henry, à se taire, avalait des absinthes. Il pensait : « Je suis dans cette salle. Voici Emile : il est peintre ; jusqu'au bout de sa vie, il portera

sa vie de peintre. Voici les autres, les mouches à bureaux, les hommes à queue de billard, ceux que j'appelle les bourgeois. Puis voici moi... Ce matin j'ai déchiré des pages... » Il fit :

— Emile, je pense parfois à la femme comme au suicide.

Il sortit pour vomir.

Pour Marie, il ne s'était produit que ceci :

— Méchant gosse, il ne faut plus boire d'absinthe.

Et vraiment, il ne faudrait jamais avoir bu d'absinthe. D'aucune sorte...

Son rôle était maman, maman très douce, maman très jeune, maman si bonne qu'elle ne refusait rien de sa chair à son coquin de fils.

Maman, elle arrivait chez lui. Il l'installait :

— Ecoute, d'abord je vais te lire...

— De toi ?

De lui, c'était toujours fort beau.

— Tu trouves ?

Maman, elle ordonnait sa chambre. Il prenait ses repas au dehors. Alors elle devait savoir :

— As-tu bien mangé aujourd'hui ?

Elle surveillait qu'il changeât à temps son linge :

— Comment, encore cette camisole ?... Oh l le sale...

Il se laissait faire ! Il comprenait maintenant : une femme tourne autour de son gosse, pour le soigner — même à genoux.

Pour les cheveux seulement, elle avait eu de la peine. Il se défendait : ^

— Des cheveux longs, cela signifie quelque chose... J'y tiens, tu comprends ?

Mais non, mais non, l'homme porte les cheveux courts. Longs, ils ne sont pas convenables. On doit toujours être convenable :

— Alors, pour te faire plaisir.

Maman, elle vivait de son gosse pendant son travail chez les autres. Parmi les dames à linge, il s'en trouvait d'indulgentes qui comprenaient la vie. Elle allait chez cette bonne M^^ Dombrain, une brave femme un peu triste à cause de M. Dombrain, un coureur. Dans les yeux de Marie, à son air, à je ne sais quoi de joyeux dans le tac-tac de sa machine, cette dame avait deviné :

— Mademoiselle Marie, que se passe-t-il ? Vous n'êtes plus la même...

— Oh ! Madame.

Pourquoi s'en cacher ? Elle racontait tout : l'annonce, le jeune homme, un jeune homme très doux, si timide...

— Un artiste. Madame.

— Hum ! artiste ?

— Oui, Madame, écrivain.

Le soir, quand elle rentrait, il ne pouvait venir que le dimanche, mais il était souvent là. II s'excusait :

— Ecoute, maman, je vais te dire...

Hier, il avait dormi si mal : « Tu sais, mon lit est moins doux que le tien. » Ou bien, ce vilain cimetière. Ou bien il passait. Ou bien... Il arrive que votre propriétaire aît un cousin. Mais que ce cousin meure parce qu'il s'est pendu, même qu'en le trouvant, les gens ont dit : « Malheur ! il s'est pendu », pensez donc, c'est effrayant la

nuit, ce mort, ce pendu qui est presque votre propriétaire. Pauvre gosse ! Elle le garda les sept nuits de la semaine. Après celles-ci, les autres nuits du mois.

Un peu plus tard elle calcula. Deux loyers pour deux, quand on pourrait n'en payer qu'un. Surtout, lorsqu'on a chez soi au-dessus de sa chambre, une belle mansarde qui ne sert que pour les malles.

Ils y montèrent un dimanche. Une jolie fenêtre se levait en oblique sur le ciel :

— Tu vois, ici, nous mettrions ta table ; là ta belle armoire ; ici tes plâtres, ta bibliothèque.

Elle-même travaillerait moins souvent chez les autres : elle prendrait à domicile de l'ouvrage pour un magasin : on serait ensemble.

Ce fut ainsi. On trouva dans les tiroirs de Marie une place pour les chemises d'Henry, dans la mansarde d'Henry une place pour la chaise longue de Marie. On pendit dans l'armoire, jambes à jupe, les belles robes de Marie et les culottes à franges de Henry. On eut aussi — confondus — les deux mille francs que possédait Marie et six cents que se trouvait posséder encore Henry. Puisqu'on s'aimait, voyons !

Vers cette époque, pour Henry survint la catastrophe. Son patron fit banqueroute. Perdus les dix mille francs, au diable sa bonne place ! « Si jamais cela saute, je me tue », avait dit Henry. Cela sautait. Bast! Autrefois, étant gosse, Henry s'efïrayait d'avance des leçons qu'il trouvait dans sa grammaire : Cheval fait chevaux et chacal reste chacals. Comment retenir cela ? « Heureusement, pour lors je serai mort.» Les

1G2 HISTOIRE d'une MARIE

« chevaux-chacals » que l'on redoute ne sont plus rien quand ils arrivent :

— Dommage... dommage, pensa Henry. Tout de même, à la longue, cette promenade chaque matin devenait fastidieuse.

D'ailleurs, maintenant, il avait sa Marie. Et peut-être faudrait-il ne pas le dire, mais vous vous souvenez : le champ de pommes de terre et leur parfum corsage de vierge ? Il avait craint de les perdre. Eh bien ! sa Marie, la Marie d'Hector, la Marie de Vladimir, la Marie de tant d'autres, celle, vous savez, qui pour cent sous, prêtait à tout venant sa chair, cette Marie portait sur son corps, cette Marie gardait dans son âme — oui dans son âme — quelque chose de cette pureté qui fleure à la fois au corsage ignorant des vierges et aux mamelles à jamais bousculées de la Terre.

Quand on vit en ménage, on s'entr'aide. Il avait dit : « Gomme c'est toi qui travaille, moi, pour servir à quelque chose, le linge que tu fais, je le porterai au magasin. «Elle nouait le paquet, il allait. La première fois il revint : « Je n'ai pas osé ; il y avait dans le comptoir une grosse dame. » Curieux petit bonhomme.

Curieux petit bonhomme, le bonheur se loge dans un cœur et le remplit de sa vie de curieux petit bonhomme. Petit bonhomme du matin, il tournait autour d'elle, la regardant faire. La cuisine, c'est là qu'au matin on accompagne sa maman. En peignoir elle cachait mal toutes ses bonnes choses de maman qu'on taquine. Il fallait peu de gestes. Puis il riait : «Hum», un petit rire à lui, qui ne montait pas plus haut

piiSTOiRE d'une marie 163

que le fond de la gorge. Après, à soigner le repas, elle commentait très grave : « Tu vois, c'est ainsi que je brunis mes éclialotes. «Elle aurait voulu qu'il comprît : les besognes que l'on fait dans la cuisine, au fond de ses marmites, sont également des besognes sérieuses. Il blaguait: « Mais, Marie, pourquoi laves-tu l'extérieur des assiettes puisqu'on ne mange qu'à l'intérieur ? » Grand sot ! Elle éclatait de rire. Lui aussi : « Hum )>.

Petit bonhomme d'après-midi, il plissait le front et s'enfermait dans sa chambre. Il criait, pour les essayer, ses phrases. Cela faisait dans la maison un drôle de bruit. Elle pensait : « Pourquoi a-t-il choisi un métier si dur ? » ; mais aussi, avec ferveur, elle songeait : « Il travaille. »

Le soir, ils sortaient ; plus souvent, il venait des amis... C'est un écrivain... c'est un poète... Ils admiraient qu'elle eût arrangé pour Henry une si belle mansarde : « Henry a de la chance, Madame. » Elle servait le thé. Pendant qu'ils parlaient, elle se tenait en silence dans un coin, où la femme doit être. Elle entendait des mots : «L'art... tout sacrifier à l'art!... » De grandes vérités sans doute, puisque Henry disait oui. Elle surveillait qu'il eût vidé sa tasse pour, à temps, la remplir. Elle écoutait : « Les autres lisent leurs histoires, qu'ils se dépêchent, pour qu'Henry ait son tour... )> Alors c'était beau !

Ainsi passent les jours, de soirs en matins, de matins en soirs, sans parler des nuits qui sont bonnes. Il vint un trente du mois : un vilain jour où l'on paie. A cause du loyer, il fallut recourir à la Caisse d'Epargne. X'est-ce prs

pour en retirer que l'on a mis ses deux mille francs dans une Caisse d'Epargne ?

Elle était heureuse, maman, avec son gosse, femme aussi avec l'homme. On a vu d'autres bonheurs ; des bonheurs avec des barbes, des bonheurs à l'eau de Cologne ; celui-ci le meilleur, on ne voudrait pas qu'il parte. Alors on rêve. Le mariage serait beau. On appartient à un homme, tous le savent. On porte, pour cju'ils le sachent, à son doigt, l'alliance. En course, en tram, ils la voient. Ils disent :« Fichtre, voilà une dame mariée, on voit son alliance ! » Elle avait toujours aimé les alliances.

— Rien ne t'empêche, suggérait Henry.

Mais, sans le mariage, l'alliance est un bijou

faux. Et puis. Mère, qui serait contente, et cette brave M°ie Dombrain. toujours à s'informer : « Eh bien ? cela marche-t-il avec l'artiste ? )) Et sans parler de ceux-là, savoir en son cœur que l'on est l'un à l'autre, que c'est pour toujours !

Henry riait :

— Hum !... Le mariage, on est Monsieur, on est Madame. Le dimanche on se promène au Bois ; pas dans les sentiers, tu sais ; le long des avenues où vont les autres « Monsieur et Madame ». On a bébé, pipi-caca, dans sa voiture. C'est bête !... c'est idiot : on est comme tout le monde.

— Tu as raison, en somme.

Pendant huit jours elle oubliait de penser a]u mariage.

Il vint un mois avec un seize pour payer une note et passer par la Caisse d'Epargne. Henry se consolait : « Quand j'aurai ma place... >^

Il cherchait. Gomme pour les lingères, vous trouvez dans les journaux des annonces pour les bons employés. C'est le comptable qu'on demande pour usine sérieuse ; le commis pour écritures faciles ; c'est l'agent d'assurances ; le Monsieur bien introduit pour articles de bon rapport. Henry affirmait : « Je suis bon à tout. » Il commençait sa lettre : « Monsieur, j'ai l'honneur de vous faire mes offres de service : je suis orpheliy, vingt-cinq ans, d'excellente famille, j'ai fait mes études latines... » De belles références, on peut le dire. Aussi glissait-il une restriction : « Je ne dispose que de quelques heures par jour... » Mais pour le reste — ah ! pour le reste ! il vous assurait, Monsieur, de son zèle, en vous envoyant ses salutations les meilleures.

Cela composait en tout une fort belle lettre : on n'avait qu'à répondre ; on ne répondait jamais.

Il vint ainsi un jour, où, au lieu de « vingtcinq », il fallut mettre : « J'ai vingt-six ans. »

Une fois, on le convoqua. Marie lui brossa sa redingote. Il revint :

— Chez un brasseur ! Cet homme m'a dit : « Quand on est employé, Monsieur, on a une belle écriture ; on n'oublie pas une virgule ; on ne fait pas de tache ; on arrive au bureau à huit heures, pas à huit heures cinq. Le dimanche, on se couche tôt pour être dispos le lundi ; le mardi, on transcrit les factures, le mercredi... » J'ai répondu : « Bien, Monsieur, je repasserai quand vous aurez fait le tour de la semaine. »

Elle eut bien du plaisir. Lui aussi, au fond de sa gorge : Hum !

IGG HISTOIRE d'une marie

Il trouva d'ailleurs mieux. Il existe dans les écoles de pauvres écoliers qui ne comprennent pas grand'chose à leurlatind'école. Henry n'avait pas complètement oublié le sien. Il eut un écolier. A un franc, tous les deux jours, cela faisait trois francs par semaine. Le dimanche on allongeait d'un peu de grec. Alors c'en faisait quatre.

Un peu plus tard, il découvrit une demoiselle. Marie était jalouse :

— Sois tranquille, elle n'apprend que les choses qu'elle ne connaît pas.

Pendant deux heures, dans une grammaire, il lui lisait des phrases. Après chaque phrase, elle avait compris, elle disait : « Oui. » La leçon suivante, il relisait les mêmes phrases. Elle disait : « Oui. » Encore deux francs. Plus quatre, il rapportait six francs par semaine.

Il était fier, Marie contente : il gagnait sa vie. Tout de même, un quinze, un seize, ils retournaient à la Caisse d'Epargne.

CE sont pourtant des drames. On plaisante, on rit : « Hum». «Hum » c'est du rire que la tristesse vous étrangle au fond de la gorge. Il avait Marie, oui ; il avait, à s'y dorloter, toutes les bonnes choses de Marie, oui ; mais il lisait des annonces. « On demande... », puis on vous prend. Vous ne savez pas ce qu'il y a d'angoissant à lire chaque jour des annonces. Il pensait aux cages à mouches où les hommes

se brisent les ailes; il réfléchissait. « Je travaille comme un condamné à mort qui voudrait finir ses mémoires. » De ceci, il ne confiait rien à Marie.

Elle lui voyait quelquefois au front une grosse veine. Elle se demandait : « Pourquoi à son travail se donne-t-il tant de mal ? » Il voulait écrire l'histoire d'un jeune homme. Les premières phrases venaient bien, elle les savait par cœur tant il les lisait souvent. Mais les autres, plus loin, s'embrouillaient. Il se plaignait : « J'en suis toujours au même passage. »

Peut-être à cause de ses écrits, Henry tomba malade. Pas subitement, pas d'une seule pièce, comme François qui en trois jours prit la fièvre, s'alita et mourut. Ce midi, pour dîner, elle avait rôti de la viande. La tranche se trouvait un peu dure, elle allait dire : « Donne, que je te la découpe », et, vlan ! le morceau vola contre le mur : il en resta sur le papier une large tache. Le lendemain, il annonça : « Aujourd'hui, je me repose. » Les jours suivants, il somnola sur une chaise.

— Henry, qu'as-tu donc ?

Comme une barre qu'il sentait dans le cerveau : quelque chose de dur qui ne voulait pas se déplier et l'empêchait de réfléchir. C'était un oiseau aussi, un oiseau effrayé qui donne des ailes contre sa cage : cela se passait dans sa tête ; dès qu'il pensait à ses phrases, son esprit avait peur.

Avec tout ce qu'elle portait de consolant dans son cœur, Marie lui disait :

— Laisse un peu là tes histoires ; reste' près de moi.

Il restait là. Ses yeux, on aurait dit qu'il ne voyait rien avec ses yeux ; il ne semblait pas l'entendre ; mais dès qu'elle bougeait, deux méchantes rides sur son front... Gomment faire ? Elle devait travailler cependant et pour deux.

Le soir il se couchait, harassé. Elle le dorlotait dans ses bras. Il se fâchait : « Non, cela me dégoûte. » La femme n'est donc pas toujours la bienfaitrice qui console l'homme avec sa chair ? Le matin, il aurait pu être guéri. Elle l'embrassait, avec le même espoir : « Cette fois tu as bien dormi. — Non. » Il pleurait ; il avait rêvé: souvent de son grand-père, un brave homme mort depuis trois ans. Parce que cet homme était mort, il sanglotait : « C'est peut-être de ma faute qu'il soit mort ! » Il rêvait de sa mère aussi. Il voulait mourir parce qu'un jour, tout petit, il l'avait chagrinée. Il voulait que Marie mourût avec lui. Alors, que dire ? Elle interrogeait des docteurs : c'était de la faiblesse, ou bien l'estomac. Un lui dit :

— Rassurez-vous, il n'est pas encore fou.

Fou ! Elle était là, ^larie, avec son cœur, avec sa chair, avec ses bras et ne pouvoir rien pour son pauvre gosse qui n'était pas encore fou ! Elle essayait. Peut-être qu'en mangeant ? Elle lui cuisinait de gros morceaux de viande. « Mange, chéri «, et lui : « Non. »

A ne plus manger, il devenait maigre. Il avait parfois des désirs comme en ont les enfants. Il voulut d'abord un canari, puis un petit chien noir. Le petit chien mourut ; il le pleura un mois durant. Après, il désira une plante. Il regardait se développer la fleur : il la touchait avec ses doigts : « Comme c'est beau, la vie. »

En dessous, il poussait un rien, une tige, un cheveu de mauvaise herbe. Elle voulait l'arracher. Il disait : « Oh ! non, c'est de la vie. »

Un jour, il revint très joyeux ; il avait vu un docteur, il connaissait maintenant le nom de son mal, le docteur avait dit : « Ce n'est rien, vous êtes neurasthénique. » On n'aurait peutêtre pas dû lui dire. Les neurasthéniques sont irritables et se laissent facilement emporter : il se laissait emporter. Il vint à leurs murs de nombreuses taches. Elle n'aimait pas les hommes qui sont des brutes ; mais, celui-ci, était-ce de sa faute ? Elle s'offrait. « Fâche-toi, crie sur moi. » Comme on dit : elle fermait les yeux. Cela cache vos larmes.

Après, il se repentait, dix fois le jour à son cou, avec la même plainte :

— Maman, je voudrais tant guérir et travailler !

— Mais oui, tu guériras, tu travailleras.

Le docteur l'affirmait aussi. En attendant, il fallait le distraire. A quoi servirait l'argent versé à la Caisse d'Epargne, si on l'y laissait dormir pendant que le gosse est malade ? Tant pis, elle laissait là son linge, ils sortaient. Il se pendait à son bras ; il soulevait un à un des pieds pénibles de vieillard. Dans les champs, où il ne passe personne, il était content. Il disait : « Je suis bien. )> Mais dès qu'il voyait des gens, il devenait enragé. Des imbéciles ! Avec sa canne, il voulait sabrer là-dedans. Pourtant, il avait peur ; il ne fût pas entré seul dans une boutique ; chez le coiffeur, Marie devait dire : « Non, pas les cheveux, je viens pour la barbe. »

Certains jours, il allait mieux : il suffisait d'un autre remède. Il se remettait à écrire, il refaisait des pages ; le soir, dans ses bras, il ne disait plus : « Gela me dégoûte. »

Ce fut ainsi une nuit. Elle venait de s'endormir. Il la réveilla :

— Petite maman, tout de même, je pense, nous ferions bien de nous occuper de notre mariage.

Quand on est Henry Boulant, on décide d'abord, ensuite on raisonne.

Avant tout, il y a qu'on aime sa Marie.

Il y a qu'il est essentiel d'avoir à soi, en n'importe quelle circonstance, une aide qui réponde pour vous à la Vie : « Pas pour les cheveux, je viens pour la barbe. »

Il y a qu'on couche avec cette femme, que l'on est garni d'oncles, de tantes, de cousins, de cousines qui vous sermonnaient autrefois quand vous couchiez avec des femmes et qu'alors il serait bon, sans honte, de leur montrer : « Vous voyez, celle-ci, elle n'est pas mal faite, elle est douce, elle est bonne, douillette à point, c'est ma Marie. Eh bien, avec celle-ci, toutes les nuits, tant qu'il me plaît... et vous ne pouvez rien y redire. »

Il y a qu'au long de cette vie, avant Marie, pendant Marie, quand on vivait à Forest, quand on se traînait en ville, on a cherché quelque chose dont on ne sait que ceci: qu'on ne l'a trouvé nulle part et qu'alors on le trouverait, peut-être, de l'autre côté du mariage.

Il vint ensuite, à cause de la famille, des arguments par foule. Certaines de ses parentes

se comportaient en personnes fort religieuses ; eh bien ! à ce qu'il annonça, Marie n'était pas loin d'être une bigote. D'autres dans un ménage prisaient les meubles sans poussière et justement Marie aimait l'ordre qui fait les meubles sans poussière. Il avait aussi un oncle, en quelque sorte le chef de la famille, et de plus ingénieur, ce qui n'est pas peu dire. Il fallut le consulter, c'est-à-dire dépeindre Marie, oh ! pas toute, simplement ce qu'elle était pour l'heure : une modeste ouvrière, une femme active et bonne qui le soignait et puis conclure : « Telle qu'elle, mon bien cher oncle, je l'épouse... «

Telle quelle, Marie ne convint pas au cher oncle. Il répondit : « Dans les conditions que vous me dites, le mariage serait une faute. »

Alors on discuta. Discuter, cela signifie se créer des raisons nouvelles, battre du tambour, sonner du tocsin pour qu'il en vienne d'autres, réveiller celle-ci, à celle-là mettre des bottes et toutes à la fois par masses, ou une à une en estafette, les envoyer contre l'adversaire.

L'oncle disait : « Vous êtes sans emploi, votre amie gagne peu, votre existence sera médiocre.» Médiocre? Il y eut, en éclaireurs qu'on sacrifie au premier choc, des calculs de ce genre : « La vie à deux coûte moins que la vie chacun de son côté ; Marie gagnant déjà la sienne, la mienne est au quart assurée. »

Il y eut, perfide, la mine qui ouvre un trou devant l'assaut qu'on redoute : « Vous êtes^ vous, je suis moi ; nous crions chacun sur notre montagne sans pouvoir nous entendre. A quoi bon discuter ? »

Il y eut comme des ailes très haut, dans le bleu philosophique : « Tout est relatif. Vous prophétisez : médiocre. Ce qui l'est pour vous, ingénieur, ne le sera pas pour moi, artiste. Vous aimez, à grand prix, un décor d'opéra ; je le prends pour rien, dans les nuages, quand le soleil se couche... »

Il y eut, lourd, le vacarme des grosses artilleries. L'oncle insinuait : « De votre aveu, Marie ignore les beautés de l'Art. Vous vous lasserez ; elle aussi : l'épouse doit être une compagne pour l'esprit... »

Et en effet. Un jour, ayant ramassé le mot, elle avait demandé : « Henry, qu'est-ce que c'est cju'un principe ? «sans qu'il trouvât la phrase assez simple pour débrouiller cette chose d'ailleurs très compliquée. Une autre fois, ô Phidias, ô Michel-Ange, maîtres du bronze et du marbre, qui pendant des jours, pour l'harmonie d'une ligne, esquissez, recommencez, refaites encore le relief d'un muscle ou le geste d'un bras, elle avait contemplé une Vénus, la Vénus de Médicis, la toute belle, vous savez? celle debout, la main droite devant les seins, la gauche pudiquement devant le sexe et, à cause de cette main, Marie, qui pensait toujours à certaines choses, avait compris: «la Vénus démettre ici»!

Bonne et grosse Marie ! Oh pas esthète du tout ! Tant mieux ! La grosse artillerie, vousdis-je « Pan ! mon cher oncle, vous êtes un bourgeois. Pan pan ! vous ne savez rien des besoins de l'artiste... Pan pan pan pan! la femme ne doit rien comprendre à l'Art, ne peut rien comprendre à l'Art, mais sans le comprendre... pan pan pan pan pan pan pan ! Marie le respecte ! »

Malade, Henry n'avait pas la force pour tenir sa plume. Il dictait : « Ecris, Marie y> et Marie, d'elle-même, avec son orthographe de Marie écrivait : « Sertes, Marie, n'a pas les qualités intélectuèles que vous exigé d'une compagne, mais.. . »

Après, quand tout fut dit avec l'oncle, il y eut la bombe qui, d'un seul coup, fit sauter le reste du bazar. Gela vint d'une dame, la femme d'un camarade. Henry avait dit : « Ma femme sera bonne, elle le prouve, elle me prend pauvre. »

Et la dame perfide :

— Monsieur Boulant, il vous reste, je crois, des espérances...

Nom de nom! vipère de sale bête! A part son oncle, à part son cœur, il n'aurait pas eu d'autres raisons, que pour défier cette parole, par-dessus les obstacles, au plus loin des tranchées, il eût planté son drapeau : « Je l'épouse. »

Pour Marie, elle n'eut pas besoin de bombe, ni du bleu philosophique. Avec ses leçons, Henry ne gagnait même plus douze francs par mois. Elle écrivit à Mère : « Henry gagne soixantequinze francs, bientôt ce sera plus. » Et Mère eut beau demander: « Mais, Marie, où vont vos idées ? )) un peu plus tard, quand elle l'eut vu : « Mais, Marie, où as-tu déterré ce cadavre ? > — « Je l'aime », répondit Marie.

...Ce fut un \ingL-deux octobre. Mieux que sur l'alliance, ces dates restent gravées dans le cœur. Une noce : on s'imagine quelquefois une longue file de voitures, les voisins sur la porte,.

une Marie en robe flambante, un grand dîner où l'on boit du Champagne. Il avait dit : « Nous avons des pieds pour marcher ; tu mettras, si tu veux, ta robe des dimanches ; cela suffit. Quant au mariage, il ne se fera pas en ville, mais à Forest. »

Père et Mère arrivèrent dès la veille. On les logea. Henry se trouvait de nouveau très malade. Marie vit tout de suite que cette arrivée l'énervait. Il s'emporta : « Promène-les, si tu veux, moi je reste... » Elle fût gênée, car Mère aurait pu l'entendre.

Le soir, au lit, elle l'enveloppa dans ses bras. Dans la journée, parce c[u'il l'avait voulu, elle s'était confessée. Elle avoua :

— Je n'ai rien trouvé à raconter à ce prêtre ; mais à toi, je t'ai tout dit. Sois tranquille.

Il demanda :

— Tu as prié ?

— Je n'avais pas de livre de prières. J'ai pensé : Bon Dieu, si vraiment vous êtes présent dans cette église, demain je serai sa femme, faites qu'il guérisse.

Alors il pleura.

Elle se leva la première. Elle avait préparé pour lui une chemise neuve, un beau col, son meilleur costume. Elle l'aidait. Au dernier moment, il prétendit garder son linge et, comme culotte, en voulut une sale de tous les jours.

— Du moins, tu en mettras une noire, c'est plus convenable.

— Non, la grise.

Quand il eut la grise, il préféra tout de même la noire ; il changea également de linge.

On partit. Il pleuvait. La route serait longue.

une vilaine chaussée à travers la campagne. Pas pour Marie, mais pour Mère, on aurait dû prendre une voiture. Sous son parapluie, la pauvre femme ne savait comment préserver sa robe. Gela volait. A chaque coup de vent, elle gémissait : ]\Ion Dieu ! Mon Dieu ! et les autres n'osaient guère lui répondre, car Marie les avait prévenus : Henry était aujourd'hui fort irritable.

Il se traînait auprès d'elle, un pas, encore un. Comme toujours quand il y avait du monde, il se taisait. Une fois, il jura : Nom de Dieu !

Evidemment, ce ne sont pas, comme en rêvent les Marie, des noces joyeuses. Pourtant, curieux petit bonhomme, mieux que des cloches, mieux que des orgues, le bonheur chantait sa musique dans un coin de son cœur.

Elle pensait : « Henry marche à mon bras, mon pauvre gosse que j'aime bien. Tan,tôt pour être à lui, je deviendrai autre chose que moi. Je serai Madame Henry Boulant, pour mes clientes sur mes lettres : l'Epouse Henry Boulant, ou plutôt Marie-Henry Boulant. »

Elle pensait encore : « Pauvre gosse, il me paraît bien malade. Son oncle n'est pas venu, peut-être que cela le chagrine. Pourquoi a-t-il pleuré quand je lui ai parlé de ma prière... ? »

Il ne pleuvait plus. Ils passèrent dans le chemin oij, la première fois, il l'avait embrassée. Pourquoi s'en cacher ? L'autre jour, au docteur elle s'était plainte : « Docteur, vous savez que Henry, depuis quatre mois... » Le docteur lui avait dit: « Rassurez-vous, vous n'attendrez plus quatre mois... «Alors peut-être... ce soir, pour la nuit de leurs noces...

— Oh ! Mère. Mère î

Il fallait, que tout de suite ^lère sût combien sa fille était heureuse !

Depuis la maison, Henry marchait. Il marchait sur une route : voilà tout. Il pensait : « Marie m'accompagne. )) Ça c'était bien. Par malheur il pleuvait. Sous la pluie, il sentait plus dure sa barre dans la tête. « Il faut du soleil », disait le docteur. Oui « il faut du soleil » et l'on vous sert la pluie. La pluie et, parce qu'on va sous des arbres, l'odeur pourrissante des feuilles. Pouah !

Depuis quelques jours, son estomac allait mieux. Il avait osé manger des prunes cuites. Délicieux, après si longtemps, des fruits. Et voilà que du dernier, grand Dieu ! il avait avalé le noyau. Que se passe-t-il, dans un estomac, quand on y perd un noyau de prune ? L'estomac porte un pylore, « un concierge inflexible qui ne laisse sortir que les aliments bien broyés ». Il avait lu cela dans un livre. Alors, que feraitil, le pylore, en voyant ce noyau ? Il en avait parlé aux amis; ils avaient ri, ces imbéciles. Il en avait parlé au docteur. Le docteur, très sérieusement, avait dit : « Mon petit, je ne voudrais pas être derrière toi quand il sortira... )> Donc, il sortirait. Mais quand ?

Il passait des hommes. Des hommes, ça se retourne ; ça se fiche de vous quand on a avalé un noyau de prune. Et puis, ça se demande : <( Tiens, où va-t-il celui-là ? )^ Où ? Au fait, c'est vrai, encore un qui se marie. Encore un, entendstu, Henry Boulant, encore un, toi comme les autres...

Et cet ami ! Comme on les hait, les amis qui

VOUS surprennent le jour où l'on fait sa noce ! Celui-ci approchait : il regardait le Père, il regardait la Mère, tous ces gens qui marchaient avec Henry. Il parut surpris, il ne savait rien. Allons, avertis-le : « Mon vieux, c'est aujourd'hui, voici ma femme... » Mais non... mais non... De loin il lança son chapeau : « Ne m'accostez pas, vous êtes un Monsieur qu'on salue... passez, passez. »

Il était triste. Ce matin, Marie se levait comme d'habitude. Elle faisait sa toilette : il avait aperçu un coin de son corps ; il avait pensé : « Je vois le derrière de ^larie, depuis des mois, cela me dégoûte. « Après ils étaient partis pour l'église. On a sucé le Bon Dieu chez les Jésuites. Il avait cru : « Ce sera bon, elle et moi, coude à coude, nous agenouiller, et puisque nous nous aimons, redevenir des petits et manger ensemble la divine friandise. » Misère ! La vie nous a collé son ordure sur la langue et à ce que le prêtre y ajoutait, comme tantôt pour Marie, il avait compris : « Cela me dégoûte. »

Et puis, il était furieux. Les parents de Marie avaient logé chez lui. Que venaient-ils faire, ces étrangers ? Ses beaux-parents ! Ah ! ah l Un beau-père, une belle-mère, comme dans un vaudeville. Lui, Henry Boulant, il devenait un gendre. Il les regardait marcher, sous leur parapluie, dans leur beau costume de province. Passe encore pour la Mère, une bonne vieille que Marie aimait bien. Elle se troussait : on lui voyait par en-dessous le clair d'un jupon blanc : « Holà, ma petite Frisette, relève ton jupon... )) Mais le Père ! Non ! voyez-moi ce dos de cuistre. Ce matin, il puait déjà le rhum !

178 piisToiRE d'une marie

Pour sa barbe, il avait emprunté le rasoir d'Henry :«Bon rasoir, Henry, bon rasoir» et s'en flanquait, plein les joues, de coupures. Pouah ! du sang de cuistre dans du savon qui bave !

Ah ! voilà qu'on arrivait à Forest. Il regarda le cimetière : il aperçut son ancienne chambre. Autrefois habitait là un type, Henry Boulant, vous savez, un type à rire aux gens qui pleurent derrière un corbillard. Oui vivait là maintenant? Quelqu'un avait ouvert la fenêtre. Pas Henry Boulant. Henry Boulant se mariait. Quand on se marie, plus jamais on n'ouvrira la fenêtre de sa chambre où vont les corbillards. On est son propre corbillard.

Il passa des hommes, des hommes d'i€i qui le connaissaient maintenant :

— Toutes mes félicitations, Monsieur Boulant. . .

Mais non, mais non : on ne félicite pas M. Boulant qui fait comme tout le monde.

Ils arrivèrent à l'hôtel de ville. Henry Boulant ou non, c'est là qu'on entre. Il entendit :

■ — Chéri, prends garde aux marches.

- — Merci, Marie, toi, du moins...

Mais les autres, que faisaient-ils là, ks autres ? Il y en avait plein dans cette salle : des femmes, des moutards et, avec tout ce qu'elles traînent à leur suite, deux noces, deux futures à fleurs, deux bonshommes à gants clairs et, au milieu, lui troisième, Henry Boulant, qui attendrait son tour. Pas même seul, entendez-vous ? Comme les autres, parmi les autres.

Et pourquoi ne commençait-on pas? L'échevin, on attendait l'échevin ! Ah oui, le grand personnage qui a son mot à dire quand on agit

comme tout le monde. Il n'en voyait pour l'instant qu'un fauteuil, un fauteuil très vaste, aux dimensions de ce personnage.

Il pensa : « Celui-là, s'il traîne, je fous le camp, » Il le dit. Il allait le faire. Quand l'échevin arriva :

— Excusez... excusez...

Il sifflait ses « s » comme une machine sa vapeur. Quelle brute ! un gros ventre, une grosse tête, une poigne à vous nouer, en un tour de main, la corde au cou d'Henry Boulant.

Il portait, en ceinture, un morceau de drapeau ; il passa derrière sa table ; il y eut, comme le mariage dans le Code, dans le fauteuil un gros derrière. Il appela :

— Henry Boulant.

Comme c'est curieux ! Jamais, il n'avait vu de si près une noce et voilà, la première, c'était lui. Il fit ce que l'on doit. Il s'approcha, il se tint debout, il écouta l'échevin lire quelque chose hors d'un livre :

— Henry Boulant, consentez-vous ?

Evidemment puisqu'il était là :

— Oui.

De son côté : « Oui », soufflait doucement celle qui, de toute son âme, devenait l'Épouse.

Ainsi ce fut fait. Et alors, parce que c'était fait, parce que c'était fait avec Marie, quelque chose remua dans le cœur d'Henry. Il regarda sa Marie, il pensa... et, tant pis pour le Code, tant pis pour les autres, il tira contre lui et baisa sur les lèvres sa bonne et grosse Marie.

Ils avaient du sucre plein le cœur. Il allèrent à l'église. Le Bon Dieu sur sa croix vaut tout de même mieux qu'un morceau de drapeau sur

un ventre. Ils prièrent. Marie regarda comment s'y prend M. le Curé pour bénir l'alliance. Suivant la formule elle juraw fidélité à Henry Boulant que je tiens par la main... »

Là aussi ce fut fait. On sortit. Ils marchaient devant tous. Sous le portail, des enfants avaient tendu une corde : il fallait payer, puis couper. Henry se fâcha. Il ne se conformerait pas aux usages. Il fit :

— Qu'on enlève cette corde.

Ensuite, à cause du symbole, il aurait bien voulu l'avoir coupée. Il dit :

— Qu'on retende cette corde... Bon... Et maintenant, coupe, Marie.

Elle, pas lui. C'était d'ailleurs plus juste.

LE soir, ils rentrèrent. Ils avaient dîné parce qu'il faut bien qu'on mange. Les parents partis, ils étaient seuls, pas autrement seuls que tous les jours. Sur la table le souper, dans la chambre le grand lit. Henry fit une curieuse remarque. Comme il voulait l'embrasser, Marie tremblait. Il demanda : — Tu as froid, maman ?...

Non pas froid. Il lui semblait... mais comment dire ? Des hommes, ce n'est pas trois cents, ce n'est pas trois mille qui enlèvent au cœur ce qui fait d'une femme une vierge. Ce n'est pas avoir aimé dix fois qui ne fasse de la onzième la première.

Ce qu'elle cherchait, elle le trouva. Hier elle j avait dit : « Je ne t'ai rien caché de ma vie. » I Aujourd'hui, rien n'existait des choses qui se cachent :

— Toi seul as existé avant les autres. Les mots sont parfois plus puissants que

des milliers de « types ». Il dit :

— Je sais Marie.

Elle tremblait. Il y eut, pour la première fois,

devant l'Homme, l'Épouse.

Un jour, ils sortirent . Il faisait beau . Henry était gai dans le soleil. Il l'embrassa. Elle eut un mot :

— Prends garde, on pourrait croire que nous ne sommes pas mariés.

Comme on le sait soi-même, les autres doivent le savoir.

Peut-être ce qu'on appelle le Miracle. Quelque chose de nouveau vous a pénétrée :cela roule avec votre sang, cela passe au plus profond de vous-même et dans le cerveau qui pense, dans le cœur où l'on aime, fait de vous Marie-l'Épouse. * Elle mettait son alliance, mais ' l'alliance seule n'est pas le signe. Dans la frisure de ses cheveux, dans la façon d'y planter un peigne, elle avait un rien de frivole qui ne convenait plus sur une tête dont le doigt portait l'alliance. Elle défrisa ces cheveux, elle déplaça ce peigne : elle fut l'épouse jusque dans sa coiffure.

Tenez encore : le mariage doit vous rendre plus sérieuse. Et comment, fidèle déjà, devenir plus sérieuse, sinon, quand on travaille, en travaillant davantage ? Elle avait sa machine à coudre : elle fut l'épouse jusque dans sa machine à coudre.

Ils firent les visites qu'il sied après un mariage.

Pour les parents de Marie, ce fut simple. Elle avait en ville une cousine. Elle s'appelait Cordule. Un midi, comme ça, en passant, ils entrèrent. La cousine mangeait. C'était, en noire, ce que Marie était en blonde : une belle gaillarde. Elle fit : « Ah bien Jésus ! je suis contente )) et plaqua sur les joues du cousin ses bonnes lèvres de cousine. Il traînait par làdessus un peu de sauce. Alors, sans beaucoup de manière, on partagea la viande qui trempait dans cette sauce :

— Tu as de la chance, dit Henry, de ne pas être de bonne famille. Moi, je suis de bonne famille. Cela sert quand on répond aux annonces ; pour le reste, tu verras.

Elle vit en effet. Il écrivit certaines lettres ; malheureusement on ne remplace pas toutes ses visites par des lettres. Ils allaient.

Par exemple, Henry annonçait : « Aujourd'hui nous allons chez tante Suzanne. «Tante Suzanne habitait loin : on prenait une voiture. Bon. On arrivait. Tante Suzanne était chez elle, au coin du feu, dans une bergère. Elle avait sur le nez des besicles pour voir les gens qui entrent. Elle dorlotait son chien. Il fallait attendre qu'elle en eût fini avec son chien. Alors elle disait : « Mon cher neveu, puisqu'il est fait, je suis convaincue que votre choix est excellent. )) Puis elle leur donnait à croquer des macarons, ces friandises à la fois amères et sucrées signifiant: « Ne l'oubliez pas, ma nièce », les douleurs et les joies que l'on rencontre dans le mariage. Après, on s'en allait.

Pour tante Ida, on prenait l'omnibus. Bon. On arrivait. Tante Ida était chez elle au coin du feu dans une bergère. Elle avait à son cou la chaîne d'un face à main pour voir les gens qui entrent. Elle dorlotait sa toux. Il fallait attendre qu'elle en eût fmi avec sa toux. Alors elle disait : « Mon cher neveu, puisqu'il est fait, je suis convaincue que votre mariage est excellent. » Puis elle leur versait à boire cinq larmes de son bon malaga, ce vin à la fois amer et sucré, signifiant : « Ne l'oubliez pas, ma nièce », les douleurs et les joies que l'on rencontre dans le mariage. Après on s'en allait.

Pour l'oncle Jacques, on fit un long voyage. Il était chez lui, au coin du feu, dans une bergère. Il détestait les gens qui introduisent avec eux des courants d'air. Il fallut attendre qu'il en eût fini avec ces courants d'air. Alors il allait dire... quand, dans la chaise de Marie, quelque chose craqua... Seigneur-Dieu ! elle croyait les chaises pour s'asseoir. Pas celles de l'oncle, voyons ! A cause d'un pied de chaise, on partit beaucoup plus tôt.

— Et maintenant, courons chez ta cousine, disait Henry.

Il l'embrassait :

— Mes lèvres sont à l'aise sur ta cousine. C'est encore un peu sur toi. Aujourd'hui elles goûtaient la crème, hier elles étaient au chocolat.

On continua partante Louise, celle qui n'avait pas réussi à faire d'Henry un enfant de bonne famille. Cette fois, sans rire, il dit :

— Une personne excellente, tu verras. Pas en crème, comme ta cousine ; elle est plutôt

en bois, du bois bien sec pour y tailler une sainte. Tu lui plairas... Evidemment ne va pas lui dire...

Ils firent un long voyage.

Petits canaux, petites maisons, petites boutiques : c'était sa petite ville. Il avait poussé là. Henry, qui ne parlait guère, parlait. Marie le menait par le bras. Il disait :

— C'est la troisième fois que je reviens à ma petite ville. La première fois, mère était morte : on m'amenait près de grand-père et de tante pour que je reste avec eux. Tante était sa fille. Il faisait noir ; j'arrivais d'une ville à grande lumière ; j'étais en deuil, j'étais petit, j'avais peur, en noir dans tout ce noir.

« A la seconde, j'étais revenu bien des fois. J'étais presque un homme. A cause d'une femme, oui, tante m'avait dit : « Je ne veux plus vous voir, partez. » Grand-père n'avait osé rien dire. Alors un soir, j'étais revenu ; j'aurais voulu recevoir une parole... et j'ai tourné là...

Il sourit :

— De toi, maman, j'ai reçu cette parole. Tu me tiens par le bras et voilà ma troisième fois.

Il montra une maison :

— C'est ici.

Tante Louise, puisque c'était dimanche, se trouvait à la messe. Ce n'eût pas été dimanche qu'elle se fût également trouvée à la messe, mais le dimanche, elle en suivait trois. Henry dit :

— Cela ne fait rien. Regarde... Tu vois ce fauteuil. C'était celui de grand-père ; l'autre tout près, c'était le mien. Alors déjà, comme

des amis, ils se tenaient côte à côte. Nous étions là dedans, amis aussi, lui tout petit d'être vieux, moi plus petit parce que j'étais gosse. A deux, nous étions les enfants de tante : elle avait des lunettes. Nous n'osions pas bouger.

« Là, sur la cheminée, tu vois ce petit Jésus. Regarde, il porte de travers sa couronne. C'est moi qui l'ai mise de travers, un jour avec mes lèvres, en voulant l'embrasser. On l'a laissée ainsi. Tante m'aimait : elle espérait que je deviendrais prêtre... Moi, Marie, je n'ai jamais réussi qu'à renverser des couronnes. Je lui ai fait beaucoup de peine.

« Et là, maman, tu vois cette chaise : elle avait déjà ce trou dans sa paille : c'est, oseraije le dire, ma première gifle. Je l'ai reçue, la seule. Oui, tu devines... Je touchais autre chose que les petits Jésus avec mes lèvres. Tante disait : « Avec cette femme tu perdras ton âme ». J'ai nargué : « Depuis longtemps, elle m'a jusqu'au fond dévoré l'âme. » J'ai mérité ma gifle.

« Et ce cendrier. Elles n'y sont plus, les cendres. Un jour elles y étaient : quelques cendres de cigare. Depuis deux ans, après la gifle, je n'avais plus revu grand-père. Et voilà il était mort. Une dépêche, j'étais revenu. Lui là-haut, se trouvait déjà dans sa bière. Moi, ici, je m'accoudais et là dans le cendrier, de son dernier cigare un peu de cendre... Je tenais encore mon chapeau. Tante me regardait... Alors j'ai pleuré.

Il en resta là. Tante revenait. Elle avait des verres bleus pour arrêter la lumière qui fait mal dans les yeux. Elle embrassa Marie. Elle

1S6 HISTOIRE d'une MARIE

dit : « Je vous aimerai, soyez la bienvenue. » Ensuite à Henry : « J'espère qu'à présent, vous voilà devenu sage... »

Gomme lorsqu'il était jeune, il commença : « Oui, tante. » Puis il se tut : d'autres entraient.

On n'aurait pas dû. On fît en leur honneur un dîner de bonne famille, avec les choses que Ton mange à un dîner de bonne famille, et aussi les gens qui vous dégoûtent de manger les choses que l'on mange en bonne famille. Têtes à pommade, mâchoires à dentiers, âmes d'hypocrites, il faut les voir réunis pour savoir ce que l'on possède de parents quand on est de bonne famille. Henry disait: «... Que je vous présente ma femme. » Ah oui ! la femme d'Henry : ce devait être drôle, une lingère, à ce qu'ils avaient appris. Tiens, tout de même, une personne avenante, pas laide ; elle se tenait bien, mais ce qu'elle vous mangeait des yeux son Henry! Fi! Quel ridicule.

A table, on l'avait placée près de tante, loin d'Henry. Elle s'inquiétait : « Mon gosse, qui s'occupera de sa viande ? Tantôt il riait, maintenant dans son front ses grosses veines... Que pense-t-il ? »

Ce qu'il pensait ?

— Tas de salauds ! C'est de la haine, le pain que l'on brise en bonne famille. Maman, ils te sourient, pour plaire à la tante, mais songe... Hier, avec une loque tu as frotté ma veste. Tu disais : « Gomme cela, ils te verront propre. » Avec ces gens, il ne suffît pas d'être propre : il faut être neuf. Et toi, voyons, qu'as-tu là fourré sur ta tête ? Un peigne à deux francs cinquante ! Voyons, voyons ; lorgne à gauche,

dans cette tignasse, ce paquet en crotte de poule, c'est du brillant, tu sais... »

On passa la viande . Il tint le plat pour sa voisine :

— Sers-toi, ô chère chipie de tante Cécile. Toi tu rages. Tu dis : « Quel monstre d'ouvrière m'a-t-il décroché là ?))Tu te souviens, le soir, où tu m'as laissé seul avec ta garce de nièce ? Celle-là, comme Marie, était pauvre ; mais c'était ta nièce, et moi j'avais des sous.

— Le sel , cousine ? Voici . . . Hé ! hé ! Jolie petite Judith, ma cousine. Autrefois, à cache-cache, que cachions-nous dans les coins ? Tu y penses, sale petite bête. Sans ton lourdaud de mari, tu sourirais. Comment, tu oses ? C'est crâne ! A ta santé, cousine 1 Et toi, mon oncle, tu parles d'un beau sermon, tu baisses les yeux, cagot. Un jour, tu voulais me gronder. Ce que tu m'as dit ! « Henry, pensez donc, quand on se trouve la nuit avec une femme, il arrive quelque chose. )) Oui, mon oncle, il arrive qu'on leur fasse un enfant. Voilà les mots que tu n'osais pas dire. Cagot.

Il entendit :

— Eh bien. Henry, et la littérature ?

- — Un peu, mon oncle, un peu.

Toi, du moins, tu es un brave homme. Tu avais aussi ta morale: « Mon petit, tu es jeune, l'amour avec une femme vaut mieux que l'amour tout seul.» Avec tes cheveux, elle a blanchi, ta morale. Mais tu l'as dit, mon oncle. Tu m'as dit plus : « Quand mon fils sera grand, il ira faire un apprentissage chez les femmes qui fument. Elles sont moins dangereuses que les autres... » Dites donc, « les femmes qui fument» en cherchant un peu... ici...

Marie disait :

— Alors votre bœuf, vous le mêlez aux pommes de terre, vous le passez au four et cela s'appelle une polka, ma tante.

— Vraiment, une polka, Marie ?

— Oui, tante.

Elle était heureuse. Tante avait dit : « Je vous aimerai, Marie. » Les autres, elle les sentait curieux de voir comment était taillée celle qu'avait définitivement choisie ce mauvais gars d'Henry. Tant pis : « Je suis sa femme. » Elle fut simplement sa femme.

Elle avait expliqué sa polka. Après, pour tante, elle raconta ce qu'avait fait le prêtre pour bénir l'alliance :

■ — J'étais bien émue, ma tante..

• — Vraiment, Marie ?

— Oh oui ! tante...

Mais au dessert, elle eut certainement tort. Henry venait de se lever assez brusquement. Au lieu de rester assise ! Qu'avait-elle besoin de se précipiter comme une sotte, de s'informer : « Qu'as-tu donc, mon chéri?» Tant pis, elle le dit. Tant pis, elle lui poussa un fauteuil, elle se tint près de lui et si les autres sourirent, tant pis... tant pis.

Le soir, au départ, comme toujours, elle soutint son gosse sous le bras. Il marchait très courbé. Tante vint jusqu'au seuil pour les voir. Ils n'étaient pas encore loin, elle aurait pu l'entendre, il dit :

— Maman, tu les as vus ? Et si on leur avait tout raconté de ta vie ?...

Elle n'y pensait plus, elle dit :

— Méchant gosse.

Tout de même, elle rit. Plus tard elle demanda :

— Ces gens, ils savent que tu es malade ; ils savent que tu es pauvre, que tu cherches un emploi. Il me semble qu'ils pourraient...

— En effet, Marie, ils pourraient... Ils savent tout ce que tu dis ; ils savent aussi que c'est de ma faute ; alors, tu comprends, ce n'est pas de la leur.

Il ajouta :

— Mais nous sommes deux, Marie.

Vers ce même temps, l'oncle ingénieur qui boudait s'arrêta de bouder. On les invita. Ils s'étaient promis : « Nous n'irons pas. » Ils allèrent.

Mon Dieu, on s'imagine. Marie avait un vieil oncle. Quand elle arrivait, il était là : « Bonjour, ma petite nièce, comment allez-vous, ma petite nièce... ?» Et de l'embrasser et de la cajoler ! Ici point. L'oncle les reçut dans son cabinet d'ingénieur. Il n'avait pas son hautde-forme, mais il tint la tête comme s'il y était. On fit des « Après-vous » pour s'asseoir. Il trouva : « Le temps est superbe, n'est-ce pas ? »

Passe encore pour l'oncle. Sans doute que d'être ingénieur, d'avoir une belle plaque sur sa porte, de construire des ponts qui sont en fer, cela vous rend un peu raide. Mais sa femmel On lui avait apporté des fleurs. Il est vrai, on dut l'attendre parce qu'elle travaillait à sa toilette; il est vrai, quand elle entra, elle portait dans les cheveux tant de boucles, l'une contre l'autre, qu'on aurait pu les compter ; il est vrai

que sa robe était vert Nil, qu'on lui voyait de la gaze et de la soie bien plus que chez Marie dont la robe était en drap. Pourtant entrer, comme elle le fit, sans regarder les fleurs, dire avec son air : « Bonjour, Henry, comment allezvous ? » et rester pendant trois minutes le dos à Marie comme s'il n'y avait eu là qu'une servante !

Après, on mangea du saumon. Mais du saumon, qu'est-ce que cela prouve ?

IL vint une autre fois où le saumon ne prouva rien, mais auparavant il s'écoula beaucoup de

temps. C'est m^ême curieux, peut-être parce qu'on est Marie-l'Épouse, il semble que le temps, si vite à courir, s'enfuit encore plus vite. Après les jours pour les visites, il arriva des jours pour la machine à coudre, des jours où la viande alla d'elle-même graisser les murs, des jours aussi où l'on passa par la Caisse d'Epargne. Ni des francs d'Henry, ni des francs de Marie, il ne restait plus beaucoup de francs. Elle pensait quelquefois : «Mon Dieu, je suis inquiète.))

Henry avait une de ces tantes dont on ne saiiplus qu'elles sont de bonne famille : elle aurait pu, comme ses sœurs, vivre dans le monde, mais plus beau que le monde, elle préférait Dieu. Elle vivait au couvent, loin, dans une autre ville ; elle soignait des orphelines. On l'appelait la Tante-Nonne.

— Tout de même, disait Henry, il nous faudra, un de ces jours, aller voir cette brave Tante-Nonne.

Seulement, ii remettait, parce qu'on se gêne moins avec les tantes qui sont si bonnes. Alors un soir, il reçut une lettre : « Tante était malade )) ; le lendemain une dépêche : « Tante était morte. »

Pauvre Tante-Nonne. Henry fit sa visite, mais pas comme il l'avait cru. Il la fit seul.

La semaine suivante, il dut retourner : il s'agissait d'un testament. Et voici : à soigner pour l'amour du Bon Dieu des fillettes dont on n'est pas la mère, on s'accumule des rentes au ciel, celles qu'on touche sur la terre se dissipent. Tante, qui avait été riche, était presque pauvre; mais enfin, du peu qu'elle gardait, elle léguait à son neveu une part : deux mille francs.

Cela se passa chez un notaire. Il se trouvait là d'autres « deux mille francs » de la famille. L'argent en poche, peut-être eût-il convenu de rester tous ensemble, de gémir en commun : « Quel malheur, une si brave femme » ou encore : « Ce sont les bons qui partent les premiers. » Henry préféra se taire. Il dit: « Excusez-moi », et sortit.

Une ville à Tante-Nonne en a bien vite fini d'être des maisons et des rues pour redevenir des champs. Les champs sont encore meilleurs. Et puis, il faisait le temps qu'il fallait : par terre un reste de pluie parce qu'il est triste d'avoir perdu sa tante ; mais en haut, du soleil tout plein, pour deux mille francs d'héritage ! Il flâna. Sur le bord de la route, il poussait des buissons. Oh ! pas de ceux — ici du chêne, là de

l'aulne, puis de nouveau du chêne — comme on en voit aux environs de Bruxelles. Ils n'avaient presque pas de feuilles, rien que des tiges, et tout du long se tenaient des papillons jaunes, qui de près ne s'envolèrent pas, puisque c'était des fleurs. On n'a pas vécu jusqu'à vingt-sept ans sans savoir qu'il existe des genêts dans ce monde. Mais il avait dû réfléchir. De même pour ces arbres, là-bas : des sapins évidemment. En ville, qui dit « sapin » pense à une voiture, ou bien à du bois, ou bien à un petit arbre tuberculeux dans un square. Ceux-ci se campaient comme quand on tient le poing sur la hanche. On marchait en dessous et, sapins à sapins, ils formaient une forêt.

Et plus loin, ce qu'il aperçut ! Mais cela, il le reconnut aussitôt. Il avait été gosse, il avait joué là dedans : mon Dieu, la bruyère ! Et pas petite, comme on en voit en ville, dans un pot : elle s'étendait comme elle est, grande à perte de vue, sans un toit, toute en bruyère sous un ciel tout en ciel. Elle ne bougeait pas plus que sur une toile, et, si grande, elle se taisait si fort qu'on eût cru qu'elle priait.

Humble Tante-Nonne, ce fut son meilleur cadeau. Henry, ce matin, sentait sa barre ; Henry avait songé : « Gomment faire tout un jour sans le bras de Marie », et sa barre, il l'oublia ; Marie, sans son bras, il marcha : il marcha dans la bruyère, il toucha la bruyère, il n'eut pas assez de ses deux pieds pour sentir la bruyère : il s'y coucha de tous ses membres. Plus : un paysan passa. Ce paysan lui dit : « Je vois, Monsieur se repose » et Henry qui aurait pu rager : « Mêlezvous de vos affaires », Henry se prit à sourire :

— Mais oui, mon ami, comme vous voyez, je me repose.

Alors le soir, ces genêts, ces sapins, cette bruyère, il les dit à Marie. Et non seulement la bruyère, mais les grillons qu'on écoute, les fourmis qui sur vos doigts se trompent de route et que, pendant des heures, Marie, on regarde :

— Tu verras, maman, car nous retournerons. Elle eut son tour un peu plus tard. On ne

trouvait plus de papillons aux genêts, mais rose, la bruyère était rose, rose tout entière, rose encore, quand on en cueillait, de chacune de ses millions de fleurs.

— Ecoute, maman !

Et oui, ils étaient là, les grillons.

— Regarde, maman !

Et oui, elles étaient là, les fourmis. Et il y avait aussi pour chaque lèvre de fleur le baiser d'une abeille ; il y avait surtout Henry là dedans, Henry curieux petit bonhomme d'autrefois, Henry qui disait : « Je me fous de ma barre », Henry qui s'étalait : « Dieu ! Dieu ! que c'est bon, la bruyère ! )>

Et ainsi, Marie aima cette bruyère.

Ils logeaient à l'auberge. Le soir, Henry disait : « Restons encore demain. » Chaque jour, ils restaient encore demain.

Et sait-on comment les faits s'enchaînent ? Non loin de l'auberge, ils avaient remarqué une ferme. Cette ferme était vide, on pouvait entrer. Une fois ils entrèrent. La misérable petite baraque ! Il ne fallait guère se hausser pour toucher le plafond ; ce plafond était en planches, les poutres s'effritaient ; elle était vieille aussi. Dans un coin bâillait un grand trou noir :

— Tiens, qu'est-ce cela ?

— L'âtre, expliqua Marie.

Vous dites : Un âtre, c'est incommode ; cela vous lance des flammèches, cela vous éparpille de la cendre, cela ne vaut pas les cheminées à grand tirage que l'on maçonne dans les appartements de la ville. Marie croyait ainsi. Pas du tout :

— C'est beau, un âtre, déclara Henry.

Il revint avec du bois, il essaya d'une flambée ; il essaya d'une seconde. Il regarda monter la flamme. Elle montait libre. Elle avait l'air de danser. On aurait dit une belle femme sous des voiles de feu. Ce qu'il rêva, Henry ne le dit pas. Peut-être songea-t-il à la ville, où ce feu, comme les hommes, on l'enferme dans des boîtes ; peut-être sa tante lui fit-elle signe ? Il ne dit que la fin :

— Qu'en penses-tu, maman, si nous louions cette baraque ?

Oh non ! Elle ne s'attendait pas : on était entré pour voir, elle n'aimait pas cette baraque. Mais, pour Henry, elle disait toujours : oui. Elle répondit :

— Oui.

Après coup, ils réfléchirent. Dans une ferme, on ne fait pas que du feu : on travaille. La machine à coudre aide, mais ne suffît pas. On interrogea les gens de l'auberge. Il y avait un fils qui s'appelait Alphonse :

— Monsieur pourrait avoir une vache, mais je ne vous le conseille pas.

— ' Non, dit Henry, c'est difficile.

Il y avait un autre fils qui s'appelait Benoit :

— Peut-être que Monsieur pourrait engraisser des cochons.

— Non, dit Marie, c'est sale.

Il y avait une fille, Mélanie :

— Monsieur pourrait peut-être élever des poules.

— A la bonne heure ! dit Henry.

Ni vaches, ni cochons, ni poules, Marie ne tenait à aucune sorte de ces bêtes : î^

— Oui, dit Marie. .-.à

Il y a des « oui », Seigneur, on voudrait croire en vous et les offrir comme un calice chargé de larmes... Oui I... On a beau n'être qu'une Marie, tantôt servante, tantôt putain, maintenant l'épouse, on a vécu à Londres, à Bruxelles et l'on sait bien, ce sont des villes. La ville : on voit des boulevards, des maisons dont on pense : « Mon Dieu, comme ces maisons sont belles 1 » des voitures dont on dit :« Il est amusant, leur bruit ! » La ville : on coud, on ouvre sa fenêtre et voici venir de la joie de tous ces gens qui passent. La ville : ce chapeau à vingt-cinq francs cinquante que l'on se paierait, si l'on avait des sous. La ville : autrefois on allait au restaurant, on allait au théâtre, on allait... vous savez bien, le bal où, certaine nuit, on a fait la folle. Maintenant on ne ferait plus la folle, à ces fêtes, on n'irait plus, mais on vit tout près, on s'amuse à songer que d'autres s'y amusent. La ville : c'est encore la cousine qui vous arrive, Mère qui le pourrait, parce que jusqu'à la ville il vient des trains. La ville : les trottoirs sont propres, les chambres en ordre, les messieurs prévenants. La ville devient à certains jours la campagne qui, alors, semble bonne parce qu'on s'y repose et que, le soir, on la quitte.

La ville, c'est l'habitude ; c'est, comment dire ? c'est la ville enfin, un besoin que l'on porte en soi, parce que l'on n'a jamais fait autrement et que r « autrement » on l'ignore. Et alors : Oui... on renonce. Demain, parce qu'Henry l'aime, moins peut-être, parce qu'il croit l'aimer, pour vous, la bruyère, après-demain la bruyère, les autres jours la bruyère, cette vilaine ferme, ces paysans à sabots, cette chaussée où la nuit on deviendra, avec une lanterne, son propre réverbère.

Mais où serait l'amour, où Marie l'Épouse, si de son cœur on ne faisait une pierre ; un cœur tout en « non » pour soi, un cœur pour lui tout en (( oui » ?

— Oui, disait Marie...

Avant de s'établir, ils revinrent en ville. Elle avait, du temps de François, des meubles, de ces beaux meubles qui vous consolent : « Tant que je les aurai » :

— Ils sont trop grands, dit Henry, il faudrait les vendre...

— Oui.

Elle avait des bijoux ; pas des pacotilles pour des doigts de lingère : de grosses bagues, une belle chaîne, des bracelets qui font bien quand on est presque la femme d'un François. Henry dit :

— Pas la peine à la campagne ; il faudra les vendre.

— Oui.

Ils purent partir. Ils firent leurs adieux. On alla chez l'oncle ingénieur. Marie était contente. Une fois, l'oncle l'avait appelée toute seule. Il l'avait grondée :

— Marie, VOUS avez tort. Vous aimez Henry; pour son bien, ne le gâtez pas trop. Il faut le pousser, il faut qu'il travaille... Oui, oui, la littérature je sais ; mais il est temps qu'il gagne sa vie.

Alors lui dire « Voilà, c'est fait. Nous allons à la campagne ; il va gagner sa vie et en même temps il guérira. »

Elle l'expliqua. La tante plaisanta : « Henry, semer des pommes de terre, ce sera drôle ! » D'abord on ne sème pas les pommes de terre, on les plante. Quanta l'oncle !... On se trouvait à table, il frappa dessus, il dit à Henry :

— Vous êtes un paresseux ; avec votre instruction, élever des poules, quel beau métier ! D'ailleurs vous ne ferez jamais rien de bon.

Devant son oncle, Henry était toujours le petit garçon qui se tait. Mais lui aussi se fâcha. Il se tourna vers Marie, qui écoutait toute surprise et ne savait que dire. Il s'emporta :

— Mais, parle donc, Marie, défends-moi.

Et Marie, pour tout ce qu'elle pensait, pleura. Et le saumon ? Il était prêt, on le servit.

EN ce temps-là, lorsqu'il passait une automobile, on s'étonnait encore : « Tiens, voilà une automobile. » C'était curieux, ces voitures qui n'avaient pas de cheval et marchaient quand même. Seulement cela puait. Depuis, il est né beaucoup d'automobiles : on

a pris l'habitude. Je connais une petite fille et je jure sur mon cœur qu'elle n'est pas vicieuse. Un jour, elle mit les doigts à quelque chose de sale. Elle flaira, elle dit: «Hum ! Ça sent bon, ça sent l'automobile. )) En ville, on aspire beaucoup de ces parfums qui puent. Henry ne les aimait pas. Comme ils allaient partir, il expliqua :

— • Je préfère la bonne odeur d'une sapinière à ces autos qui font des vesses.

On entrait déjà à la gare. Marie ne s'offusquait pas des autos, elle n'eut pas le cœur de sourire. Pour une Marie, certains coins du pays sont plus loin que Londres, en Angleterre. Adieu, Bruxelles ! Me voici dans le train, après celui-ci on en prendra un autre, puis un troisième qui filera par des bruyères et ne sera déjà plus un train.

N'importe ! Quand elle fut là, elle reprit son courage. Sans doute parce que Henry chantait. Elle toisa la maison :

— Tu n'es qu'une vieille baraque, à nous deux maintenant.

On reste Marie-qui-a-de-l'ordre. Parce que dans votre maison l'âtre éparpille de la cendre, va-t-on la laisser malpropre ? Cette cendre, on la balaie ; cet âtre, on le décore ; on pend audessus un volant avec de jolis plis qui godent ; on y range des assiettes ; on tâche qu'elles soient anciennes ; on accroche au milieu un Bon Dieu de cuivre sur sa croix. Comme tout, dans la ferme, la pièce était petite. Pourtant on trouva devant la fenêtre une bonne place pour la machine à coudre, dans un coin une place pour la table, le long du mur trois places pour les chaises, même une place pour l'armoire. Cela

s'appela la cuisine. Les gens admiraient :

— Jamais, Madame, vous n'avons vu une aussi belle cuisine.

— Regarde, disait Henry, ce plafond noir, ce carrelage rouge où tu sèmes du sable, cette petite fenêtre à curieux petits carreaux, en ville, on paierait des architectes pour les avoir et encore ce serait en toc.

Elle s'occupa ensuite de la chambre à coucher. Elle l'avait remarqué : à la campagne, dormir n'a pas d'importance. Ainsi à l'auberge, un des fils logeait dans une ancienne garderobe, l'autre dans une chambre qui n'en était pas une, puisqu'on y remisait des sacs de farine. Marie ordonna la sienne, étroite il est vrai, avec de pauvres meubles, quand même une vraie chambre. Le soir, Henry blaguait :

— Prends garde au plafond ; nous avons l'air de dormir sous le couvercle d'une caisse à cigares.

— Oui, mais avec ces beaux draps, le lit est bon.

— Pour sûr, faisait Henry.

— Et ce que tu y trouves...

Il ne disait plus : « Ça me dégoûte. » Après, ce fut, ici le pupitre, là tes livres, là tes cadres, la troisième pièce, la plus belle, où travaillerait Henry. Puis, pour finir, l'étable. Une étable pour des poules, cela représente des planches à clouer, des pieux qu'on enfonce, du treillis que l'on tend. Un jour, elle put dire :

— Tu vois, Henry ; ici, j'ai mis le perchoir; il est grand, tu y logeras tes deux cents poules. Demain j'achèverai les pondoirs. Dans ce coin, je pends la bêche ; le marteau, quand il te le

faudra, tu le trouveras dans cette caisse où sont les clous.

Qu'aurait dit alors l'oncle ingénieur ? De sa vie Henry n'avait porté des sabots ; le premier jour, il avait sauté là-dedans et il marchait comme s'il n'avait jamais mis que des sabots en ce monde. A cause de l'estomac, trop cuite, trop rouge, trop grasse, la viande d'Henry filait au mur. Ici on mangea ce que l'on mange dans une baraque ; on cuisina du lard, on fit bouillir du chou. Henry disait :

— J'adore ce gras... je vais me bourrer de ce chou.

Voilà ce qui arrive quand on revient à la nature. Seulement, il faut la vraie nature. Il avait habité à Forest. Mais si près de Bruxelles, Forest c'est la campagne comme tout le monde. On a des camarades qui logent à Forest, on a des voisins, il y a des pianistes, on y rencontre des corbillards, on y voit avec son buste la sépulture d'un Monsieur qui s'appelle M. Chaudecuve. Dites ? Est-ce la nature quand on a constamment sous le nez la gueule en marbre d'un Monsieur Chaudecuve ?

Ici : Frantz, ou Guido, ou Johanna, tels étaient les noms des gens. Ils vous parlaient dans une autre langue ; le vent même vous parlait dans une autre langue. Et puis, tenez : en ville, on a besoin d'eau, on ouvre un robinet et l'eau coule. Ici, on allait au fossé ou bien au puits ; on se servait d'un seau au bout d'une perche, et cette eau n'était pas bête, elle goûtait un peu la rouille ; il y nageait des iDrins de mousse.

Tenez encore : en ville, un chien, c'est pré-

tentieux, ou bien ça crève. Ici Henry avait un cliien, un camarade. Des dents pour mordre, un poil rugueux, et là-dessous, comme chaque arbre ses fourmis, son chien avait ses puces.

Et surtout ceci : on flâne, on compare. Un jour, il annonça :

— Tu sais la ferme de Pélagie la mendiante, elle est pauvre. Eh bien ! la nôtre est encore plus pauvre.

Un autre jour :

— Tu sais la baraque que Gille s'est construite avec de la glaise et des planches, elle est pauvre. Eh bien ! la nôtre...

Sa ferme était la plus pauvre de toutes les fermes du pays.

Alors ces paysans, ce puits, ces puces, ces baraques, c'est la nature. Et puis, on est loin, on est ailleurs, cela vous change. Changer, du neuf, voilà, quand on a l'âme d'Henry Boulant, ce qui vous fait digérer le lard et adorer les choux.

Dans la nature, on devient simple. Il pensait : « Je deviens simple. » Par malheur, on a des amis ; on ne se l'avoue pas, mais les amis sont des spectateurs dont on souhaite qu'ils vous admirent. On pose un peu, tel qu'on est bien entendu, mais avec un rien de plus, pour que ce soit mieux. Il écrivait : « Je deviens simple. «

Hé ! hé ! Henry Boulant, devenir simple est quelquefois très compliqué.

Tu avais à présent d'autres amis : les gens de l'auberge. Tu leur disais : « Bonjour, Benoît — Bonjour, Alphonse — Bonjour, Mélanie.« Et eux : ({ Bonjour, Monsieur. « En hiver, Benoît venait frapper à ta porte. Tu le regardais souffler

sa lanterne. Il s'invitait : « Il fait froid dehors, je viens passer la soirée. » Il mettait ses pieds au feu. Ses chaussettes, quand elles fumaient, il ne se gênait pas pour les tirer. On lui voyait ainsi les orteils. Il disait : « Tâtez, il y a un cor qui pousse. » Pour un Benoît, un pied est un pied et ce que l'on trouve dessus, un cor ou bien un peu de terre. On n'a pas peur de le montrer. Tu pensais : « Comme Benoît est simple ! )) Toi, Henry, montrer ton pied, tu ne l'eusses pas osé. Ce que l'on voit sur un pied n'est pas de la terre, c'est de la crasse; un pied, c'est quelque chose que l'on enferme, dans des sabots soit, mais on l'enferme. Tout au plus, le montrais-tu à Marie, et encore, de ce que tu montrais, était-il l'accessoire. Henry, Henry, tu n'étais pas simple.

Il y avait Mélanie, la sœur de Benoit, une vieille fille. Sans lui lever la jupe, il est sûr qu'elle portait intact ce qui fait la valeur d'une jeune fille. Dans la ferme, elle s'occupait des cochons: les porcelets qu'on engraisse, les truies qui mettent au monde les porcelets, les mâles qui en fournissent la semence. Le mâle de Mélanie s'appelait Woutte. A la saison, il venait pour Woutte beaucoup de truies. lien venait d'autres villages. Mélanie les présentait : « Hélà ! Woutte, voici de l'ouvrage. » Elle surveillait cet ouvrage ; quelquefois elle y allait de sa main. Après, elle constatait : « Aujourd'hui, Woutte a marché bon train. » Puis elle touchait cent sous. Mélanie était simple. Toi, Henry, tu avais assisté à ces rencontres ; tu savais que les Woutte travaillent de tout leur cœur, avec des cris de volupté et plus longuement que des hommes.

Tu pensais : « Ils sont vraiment un peu cochons. » Alors tu disais à Marie : « Ce soir, je suis Woutte. » Henry, Henry, tu n'étais pas simple.

Prenons encore Alphonse, le second frère de Mélanie. Alphonse s'occupait des volailles. Le matin, ses poules lâchées, il arrivait pour leur jeter des graines. Les poules ont toujours faim. En apercevant leur maître, elles arrivaient de partout ; elles lui volaient aux épaules, elles se tassaient devant les sabots d'Alphonse qui sacrait : « Ouste, laissez-moi passer, sales bêtes! » Comme Alphonse, puisque c'était ton métier, tu avais, Henry, des poules. Le matin, comme celles d'Alphonse, elles t'entouraient. Et voici : un jour, précisément un ami vint voir comment Henry Boulant se comportait à la campagne. Il vit Henry Boulant, des poules sur la tête, des poules sur les épaules, des poules sur les bras. Il ne savait pas qu'ainsi font toutes les poules qui ont faim. Il admira « : Tu ressembles à saint François. )> Et toi, Henry, parce que tu ressemblais à ce saint bonhomme, tu te sentis -fier. Henry, Henry, tu n'étais pas simple.

Dans tout ceci, il n'est guère question de Marie. Marie ne connaissait pas ce mot : la Nature ; Marie ne s'occupait pas des amis ; Marie suivait sa tâche : rester maman. Une maman est naturellement simple... Alors voilà...

ELLE continuait cependant sa vie de Marie. On voyait dans l'enclos deux cents poules et ce qu'il faut de mâles pour être les coqs de deux cents poules. Toutes ces poules étaient blanches. Cela faisait dire aux passants:

— Comme c'est curieux, Madame, toutes ces poules qui sont blanches !

On voyait ensuite des poussins. Les poussins, on les élève pour devenir poules à la place des poules qui meurent ; mais d'abord il en faut pour grandir, poussins, à la place des poussins qui meurent. Cela faisait en tout beaucoup de poussins. Les gens disaient :

— Comme c'est curieux, Madame ; vous avez beaucoup de poussins.

Toutes ces bêtes menaient un grand vacarme. On ne comprenait pas au juste ; on entendait « Djip » ou « Kedàk ! » ou « Kourou ». Certaines criaient plus fort et volaient au pondoir. Après, il sortait un œuf. Le soir Henry comptait :

— Tout va bien, aujourd'hui nous avons un cent d'œufs.

Marie était contente...

Mais la vie ne se truc|ue pas comme un début de chapitre. Ils étaient venus en septembre. Avant les poules qui pondent, ils eurent d'abord l'hiver. L'hiver est lamentable. Les poules rentrent le cou, gonflent les plumes et rêvent sur une patte. On croirait des oiseaux

malades, on croirait des oiseaux tristes. C'est à cause de la neige, à cause du vent, à cause du gel. Il gelait dans l'étable aux poules ; il gelait dans la chambre aux maîtres ; il gelait dans la chambre à Marie. Au coucher, Henry promenait sa lampe :

— Regarde, maman, tes murs, ils brillent ; ils sont en diamant.

Pas des diamants, de la glace. Elle grelottait:

— Couche-toi, vite.

Alors un soir, il dit :

— Tiens, maman, pourquoi as-tu les yeux salés ?

Elle expliqua : « C'est le soleil » ; une autre fois : « Le grand air. ))

Soleil ou grand air, vous sentez bien, il se cachait là-dessous un mensonge : l'hiver les poules rentrent le cou et rêvent sur une patte. On dirait des oiseaux malades ; on dirait des oiseaux tristes ; on dirait, ma foi oui, des Marie qui rentrent le cou parce qu'elles rêvent à la ville.

Décembre... Janvier... Février vaut déjà mieux parce qu'il ne porte que vingt-huit jours. Mars en arrive deux jours plus tôt. En mars, il vint un jour à bonne nouvelle. Henry rentra :

— Je crois que c'est fini de geler.

Les poules secouaient leurs plumes et se risquaient sur deux pattes.

Il y eut ensuite toute une série de jours. Il y eut un jour le bord d'un fossé avec un tout petit brin d'herbe. Il y eut un jour une fourmi et là-bas un oiseau ; il y eut un jour avec dans l'air une bonne odeur ; il y eut un jour un paysan et devant lui sa charrue ; il y eut un jour... et

le soleil était si bon qu'on n'aurait pu faire autrement que s'y étendre et ne rien perdre de sa chaleur !

On vit ainsi qu'à tout mouiller, ce vilain brouillard... mais où était-il ce brouillard ? On vit qu'à tout cacher, ce vilain brouillard avait tout respecté en place ; on vit qu'à s'y baigner, le ciel avait reteint son bleu, qu'à s'y tremper, les arbres portaient à leurs branches de singuliers boutons, qu'à s'y gonfler, ces boutons bientôt allaient s'ouvrir en fleurs.

Il y eut ainsi dans leur jardin un cerisier tout blanc de fleurs !

Henry disait :

— Mais regarde donc, Marie, comme tout pousse.

Alphonse arrivait :

— Mais, Madame, il est temps que vous semiez vos salades.

Marie s'exclamait.

— Et moi, vous savez, j'adore les salades. ...Il y eut ainsi un jour où, plumes dégonflées,

deux cents Marie levèrent la crête et, joyeuses au soleil, ouvrirent leurs quatre cents ailes ! Qu'autrefois, en hiver, elle eut les yeux salés ? Peut-être. Quant à présent elle pensait comme Henry :

— Il faut être abruti pour aimer la ville.

Justement de la ville, ils avaient amené un tapis. Ce tapis recouvrait la table où travaillait Henry. Elle en avait choisi la couleur : rouge, un rouge vif, ce qu'on appelle du rouge grenat. Depuis, à cause d'un encrier, il était venu au milieu une grosse tache. Ici les femmes ne por-

talent pas les jupes comme en ville. Elles les portaient courtes, jusqu'à mi-jambes. On montrait les mollets. On mettait aussi trois gros plis sur le derrière. Alors, Marie eut besoin d'une jupe. Henry dit :

— Arrange-toi avec le tapis.

Et rouge grenat, avec ses trois plis, jamais les gens n'avaient vu d'aussi belles jupes.

Lorsqu'on est une Marie, — Vladimir, d'Artagnan ou François, • — qu'un homme le veuille, on est d'étoffe souple. Et non seulement la jupe : elle eut le mollet pour le bas de cette jupe, aussi les sabots pour les pieds de ses mollets, encore le derrière pour les trois plis sur ce derrière. Henry disait :

— Je t'assure, maman, je t'aime beaucoup mieux comme cela.

Il le prouvait. Elles donnent le bonheur, ces preuves.

Elle pensait à Mère, Mère qui aurait été surprise, et François, le pauvre homme, s'il avait pu la voir... et les autres. Elle croyait les entendre :

— Ça, c'est curieux, toutes ces poules blanches !

— Oui, et ce qu'il en court, des poussins !

— Et là, voyez donc cette paysanne, quelle gaillarde î

— Mais c'est...

— Impossible, voyons...

— Si... je vous assure.

Mais oui, Messieurs tout ce que vous dites, je l'ai été. Pourtant les choses sont bien plus simples. Tout bonnement, je suis la paysanne de mon Henry, le paysan.

Pour une paysanne d'Henry, il y a beaucoup à faire. Elle n'a plus la couture comme en ville, mais elle a la couture de la campagne. Elle a le ménage, elle a le jardin, et puis les champs, et puis les poules.

Dans ses fonctions, Henry le paysan avait pris les poules. Il leur jetait le grain ; parmi celles qui mangeaient, il découvrait celles qui ne mangeaient pas, car elles pouvaient être malades. Il exerçait les poussins « Djip ! Djip ! » à lui sauter sur les doigts. Mais, pour le reste, il avait toujours besoin qu'on dise pour lui à la vie : « Non pas les cheveux, je viens pour la barbe. »

D'ailleurs, il devait réserver ses forces. Il l'avait dit :

— Maintenant que me voici libéré de la ville, tu verras les belles choses que je vais écrire.

Marie l'entendait, comme là-bas, essayer des mots. Il avait abandonné l'histoire du jeune homme. Il écrivait maintenant l'histoire d'une femme, une juive, qui dansait devant un général pour le séduire et lui trancher la tête. Pendant qu'elle dansait on entendait le clic-clac de ses sandales. La phrase des sandales était prête. C'était jiïême pour la placer qu'il avait entrepris ce conte. Mais le reste venait mal. Il grognait : « Les poussins me dérangent. » Ou bien le vent. Parfois, il jurait : « C'est de ta faute. ))

Son pauvre gosse, pourquoi se tracassait-il de ces choses ? Cette juive qui dansait, connaissait-il cette juive? Avait-il jamais vu une femme danser en sandales ?

Lui-même se lamentait.

— Regarde Alphonse, regarde Benoit. Ces gens se fichent de la littérature. Ils sont ce qu'ils sont ; il vivent : ils ont de la chance.

Elle croyait répondre :

— Prends leur chance.

Mais chut ! Marie. L'art est un peu comme à Londres la « Pipe de la Reine ». Peut-être que ça brûle, peut-être que ça fume ; l'Artiste doit soufîrir ; autour de lui et par lui, les autres doivent souffrir.

Alors : oui, c'est de ma faute.

Ainsi vint le temps où plus de cent œufs par soirée firent des centaines d'œufs par semaine. Ici, les paysans ne mangeaient pas leurs œufs ; ils les vendaient, ils allaient en ville les offrir au marché.

Marie dut aller...

Je connais des femmes ; pas un doigt, elles ne bougeraient pas un doigt pour épousseter un cheveu sur le veston de leur mari. Pour celleslà faire ce que tu fis ; maîtresse de François, épouse de Henry, avoir été Madame, puis te costumer en maraîchère, t'installer en pleine ville, sur une place, et crier : « Voulez-vous des œufs frais, Madame ? » fi ! ma chère, quel profond rMicule !

Henry, lui, n'avait pas ri. Il dit :

— Ma pauvre bonne grosse petite maman ! Les premières fois elle eut besoin de tout son

courage.

— Voulez-vous des œufs frais, Madame ?

Elle se trouvait sur une grande place, et

devant elle, ses œufs. Elle les avait comptés :

HISTOIRE D'iNfc MARIE. 14

huit cent vingt-trois. Pas seulement que des œufs, cela fût lourd à porter, qu'à se répartir entre deux paniers, cela fît quand même deux paniers qui pesaient dur, un sur chaque hanche ; mais elle pensait précisément au « fi » de ces dames.

— Voulez-vous des œufs frais. Madame ? Devant cette nouvelle, les clients faisaient :

« Hum )) ! ou bien ils faisaient « Hem »! D'autres passaient sans « Hem » ni « Hum » un peu comme autrefois, devant les clubs de Londres. Là-bas c'était son corps, maintenant c'était des œufs.

— Voulez-vous des œufs frais, Madame ?

Dans le train, elle avait déjà souffert. Comme

elle pour la ville, il se tenait là des hommes et des femmes. Les femmes mangeaient, les hommes crachaient, presque des brutes. Alors, à la servir au milieu de ce monde, le contrôleur l'avait rudoyée : « Ouste, avec vos paniers, n'encombrez pas le passage. »

— Voulez-vous des œufs frais, ^ladame ? Elle avait sa jupe à plis, un drôle de châle, un

singulier bonnet avec un ruban rouge qui tirait la langue au milieu. Soit encore, devant les yeux simples de la bruyère, mais ici en pleine ville !

— Voulez-vous des œufs frais. Madame ?

Les gens faisaient « Hem ! » ou bien ils faisaient « Hum )) un peu comme autrefois, devant les clubs de Londres. Il s'arrêta tout de même une vieille :

— Sont-ils vraiment si frais que ça. Madame? Marie revint... Ce n'est pas seulement au dé- f

part que huit cents œufs sont lourds à traîner, mais au retour... Ni trois, ni deux, elle n'avait

pas vendu le premier de ces huit cent vingt-trois œufs.

\ Un peu comme autrefois devant les clubs

de Londres... Plus tard on prend l'habitude.

En ville, on n'en aurait pas le temps, et puis on courrait du danger et d'ailleurs pourquoi faire ? Mais enfin, supposons : vous flânez dans une rue, disons même une rue très large, et vous regardez vers en haut, où vous savez le ciel. Que voyez-vous ? D'abord, -en ville, votre regard n'arrive pas comme cela jusqu'au ciel. Il y a sur ce mur cette affiche ; il y a ce couvreur qui pourrait culbuter de ce toit ; il y a devant sa fenêtre cette jolie fille avec son buste de jolie fille. Admettons cependant : aujourd'hui vous évitez l'affiche, vous sacrifiez le couvreur, vous dédaignez la jolie fille : vous voulez du ciel. Que voyez-vous ? Des corniches, des cheminées, un peu de blanc, un peu de bleu, un tiers de nuage et par làdessus des majuscules : « Plus de glaires. »

En ville, ce qui du ciel vous arrive dans l'œil, vous rappelle : « Ne l'oubliez pas, autour de votre âme, vous portez un ventre. »

Filons maintenant à la campagne un dimanche du mois d'août. Au mois d'août, la bruyère €st en fleurs. Quand la bruyère est en fleurs, elle est en fleurs, mais elle est aussi en abeilles. Il vole donc des abeilles, il en vole beaucoup,

212 HisTOip.E d'une marie

il en vole tant que le bruit qu'elles font n'est plus un bruit d'abeilles : c'est une vibration, c'est un chant, c'est, comment dire ? une musique qu'on entend sans l'écouter, parce qu'on l'entend toujours quand il fait bon, quand il fait chaud et que l'on dort parmi les abeilles, dans la bruyère en fleurs.

Car vous dormez. Vous êtes sur le dos : votre chien dort aussi ; il s'appelle « Spitz »; vous, vous êtes Henry Boulant et vous ouvrez un œil. Que voyez-vous ? Du bleu comme là-bas, du blanc comme là-bas, des nuages comme làbas ; mais tout entier vous voyez ce blanc, tout entier ce bleu, tout entiers ces nuages ; et ce bleu, ce blanc, ces nuages, vous les voyez tellement hauts que vous en êtes un peu saoul.

Notez : vous n'ouvrez qu'un œil et vous en avez deux ; vous êtes sur le dos et vous pourriez être debout ; vous regardez à gauche, et à droite, pour vos deux yeux, devant vous, derrière — sans corniches, avec son soleil, avec ses nuages, — vous auriez encore le ciel.

Alors vous pensez à quelque chose de grand, vous pensez à quelque chose de puissant, à quelque chose qui n'est plus des hommes, à quelque chose qui vous rend un peu saoul ; vous pensez un mot, vous dites : Dieu.

Comment flâner par la bruyère et ne pas croire en Dieu ?

Henry croyait en Dieu. Il suffisait de lire ses lettres aux amis : « Je crois en Dieu. » Il est noble, quand on a quitté la ville, quand déjà l'on a dit : « Je suis simple », d'avouer : « Mon Dieu, oui, je crois en Dieu. »

D'ailleurs, sous le grand ciel, on trouve les

HISTOIRE d'une MAUIE 21o

petites fermes. Dans leur ferme, les paysans ont tous une armoire et sur cette armoire une Vierge. Le soir ils tirent un chapelet et, devant cette Vierge, ils prient. Alors on a cette armoire, on a cette Vierge, on a ce qu'il sied quand on prie devant une Vierge : on a la Foi.

Comme en Dieu, Henry croyait à la Vierge.

Et celle-ci sur l'armoire, de la place où vous honorez l'Epouse, auriez-vous le courage d'éloigner l'Époux? Une grande barbe, un Jésus dans les bras, cela fait près de la Vierge un beau saint Joseph. Sainte Barbe aussi est intéressante parce qu'elle porte une tour, et encore plus sainte Catherine, à cause de sa roue dentée. Ce sont des images naïves, dites le mot : un peu simples. Tantôt l'une, tantôt l'autre, vous en trouvez un peu partout sur les murs dans les fermes ; alors, vous qui arrivez de la ville, vous déjà si simple, vous croyant de Dieu et dévot de la Vierge, vous n'allez pas compliquer les vôtres avec des Vénus et des Vidoires. Vous y clouez ces images, et, puisqu'elles y sont, vous y croyez.

Comme en Dieu, comme en la Vierge, Henry croyait aux Saints.

Que ces Saints sur l'armoire, un ami vienne, qu'à vous admirer entre vos poules, il vous ait appelé (( Saint François » et que le soir vous lui disiez : « Mon cher, si tu veux, couche-toi, quant à nous, nous ne voulons pas manquer notre prière », ce Dieu, cette Vierge, ces Saints, comme vous les aimez ; comme, entre vos doigts, votre nez se recueille ; comme vous dites avec force : « Je vous salue, Marie », pour que la Vierge et un peu aussi cet ami vous entendent.

Que cet ami parti, et avec lui la nouvelle de ce qu'il a vu, vous entendiez, un matin, sonner cette cloche de couvent... Certes, ce couvent vous ne donnez pas là dedans comme dans une fourmilière dont vous vous dites : « Tiens,, je ne l'avais pas vue. » Un couvent, cela se voit dès qu'on arrive, surtout un couvent de Trappistes. Vous savez bien qu'il existe. Vous vous êtes même promis : « Un de ces jours, il faudra bien, j'irai voir ces moinillons. »

Ainsi, ce matin, on se décide. On s'arrête à leur porte :« Des moinillons, bah !» ; on sifflote. Puis on sonne, on regarde cette porte qui va s'ouvrir, après on resonne et cette porte, qui devait s'ouvrir, refuse de s'ouvrir.

Tonnerre ! S'appeler Henry Boulant, sonner à une porte et que cette porte refuse de s'ouvrir, voilà qui vous enrage. On voudrait savoir ce qui se passe derrière cette porte, on voudrait avoir le droit de pénétrer derrière cette porte, on voudrait avoir le droit de rester derrière cette porte et pour être sûr d'y rester, ne plus jamais se trouver que de l'autre côté de cette porte.

Le lendemain on retourne. Plus une porte qui doit s'ouvrir : une porte qui déjà ne s'est pas ouverte. A peine si l'on sonne, très humblement on resonne, et cette fois : « Merci, frère », on salue le moine qui vous reçoit à cette porte.

Qu'il fait bon de ce côté-ci de la porte ! Cette belle cour, ces beaux arbres, ces allées de prières ! Voilà dans sa grotte la Sainte Vierge, voilà devant la Vierge un moine ; voilà derrière ce moine une autre porte :

HISTOIRE d'une MARIE 2l5

— Que nous commencions par l'église ?

Certainement, frère.

On entre dans l'église et là, sapristi, tous ces moines ! On ne s'imaginait pas : on les a déjà vus ; ils travaillaient dans leurs champs en froc, oui, mais avec des sabots comme vous ; ils retournaient du foin, ils chipotaient du blé : en somme, des paysans travaillant dans leur champ. Mais ici -dans leurs stalles, rangés contre le mur, ces longues barbes, ces grands manteaux, ces têtes qui pendent, mais on dirait des morts. Morts déjà, on les a plantés là. En voilà un qui avait la bouche ouverte, sa bouche reste ouverte. Celui-ci regardait le ciel et ses yeux encore le regardent. Et celui-là, tout penché, si on ne se dépêche, il va se fiche par terre !

Vous en comptez ainsi quatre-vingts ; vous pensez : « Ces hommes qui font le mort pourraient être des hommes qui font la vie » ; vous en écoutez d'autres, au fond du chœur, comme on pousse une plainte, chanter leurs psaumes ; vous en distinguez un tout blanc, drapé comme dans un tableau, devant les orgues ; et il y a ces orgues ; il y a l'encens, il y a les vitraux, il y a les cierges, il y a l'ombre où se recueillent les couleurs de ces vitraux et les lumières de ces cierges, et alors ce que vous contemplez devient beau, devient émouvant, plus que beau, plus qu'émouvant, devient... presque littéraire !

Dites : un spectacle littéraire ! Avoir sa place dans ces stalles, la barbe de celui-ci, l'extase de celui-là ; ne pas écrire, mais vivre cette belle page. Le voyez-vous, Henry Boulant, la

tête rasée, enfermé dans son manteau, mort parmi ces morts, simple parmi ces simples et humble, oh ! beaucoup plus humble que ces frères qui sont déjà si humbles ! « Henry Boulant s'est fait Trappiste. » Pas cure, entendezvous, ce serait banal ; pas Jésuite, ce serait laid : Trappiste ! Quelle nouvelle ! Les amis le sauraient ; les amis viendraient voir ; les amis seraient à regarder Henry Boulant, précisément comme, de sa place, Henry Boulant est à regarder ces moines.

Mais fi ! Pense-t-on aux amis ? Ces moines croient en Dieu ; quand on croit en Dieu le reste est vain, on renonce à ce reste, on pousse son idée jusqu'au bout. Pousser une idée jusqu'au bout, entrer dans l'Absolu, ainsi, d'après une parole que l'on sait, devenir parfait, en ville, dans la bruyère, devant ses livres, entre ses poules, voilà ce qu'on voulait, n'est-ce pas, Henry Boulant ?

D'ailleurs, non seulement depuis toujours on croyait en Dieu : on l'aimait. Si... si... dès l'enfance. On renversait leur couronne, mais on faisait même aux petits Jésus ; on avait sa tante Louise, on avait sa brave Tante-Nonne. Bien entendu, on a fait des bêtises ; la gifle de sa tante, on l'a méritée ; on s'est encanaillé avec des femmes. Justement : s'encanailler avec des femmes, baiser des femmes, encore des femmes, c'est Dieu que l'on cherche dans la bouche des femmes. On s'est trompé, soit ; on n'a donné que du stupre et bu de la salive, soit ; on est devenu un pêcheur dégoûtant, soit ; tant mieux, ce stupre, cette salive, on les expie et le Trappiste est celui qui expie.

Et puis VOUS connaissez un mot qui vous plaît: la Grâce. La Grâce : un troupeau passe : moutons, moutons, moutons ; et dans ce troupeau, entre ces moutons, l'œil de Dieu cherche, l'œil de Dieu découvre, l'œil de Dieu choisit Henry Boulant, pas un mouton comme les autres : un bélier noir. « N'est-ce pas, Seigneur, que vous avez discerné ce bélier noir ; que votre Grâce l'a touché ; que vous l'avez mené ici ; que vous allez l'y garder, bélier le plus noir parmi ces béliers noirs ?... »

Après on ne sait plus : cette porte, cette église, ces moines, cet Absolu, cette Grâce, on sort ; peut-être que l'on marche dans la bruyère ; on médite, puis on rentre.

Henry rentra.

Dans le jardin Marie chipotait des légumes. Mon Dieu, oui, quand une Marie dans un jardin chipote des légumes, la tête en bas, elle met la croupe en l'air.

Une croupe en l'air, voilà qui vous rappelle que vous n'êtes pas encore Trappiste, que vous avez une femme, que jamais, à cause de cette femme, vous ne deviendrez Trappiste. Elle demanda .:

— Eh bien, as-tu vu le couvent ?

— Mais tais-toi donc ; tu me dégoûtes !

Pauvre Marie ! Elle était la avec sa croupe, oui, que l'on met en l'air, mais aussi avec les doigts qui cousent, avec les bras qui traînent les œufs, avec sa poitrine de maman, où il fait bon pour un gosse de reposer la tête. Alors, Henry, pourquoi hier, même pour cette croupe... et aujourd'hui : « Tu me dégoûtes » ?

Il disait : « Les Trappistes ont dans les yeux quelque chose de bleu que l'on ne trouve que dans les yeux des Trappistes. » A cause de ce bleu, le matin il se levait : « Je vais chez les Trappistes. » L'après-midi : « Je vais chez les Trappistes. » Quand Benoit arrivait : « Ditesmoi, Benoit, est-ce que les Trappistes...?» Tant qu'un soir, il annonça : « Ecoute, Marie, l'homme et la femme dormir ensemble... je trouve cela malpropre... » et voulut un lit pour lui seul — comme un Trappiste.

Elle était dans le sien. Ces Trappistes, mon Dieu, elle les connaissait. Du bleu dans le^ yeux, peut-être ; quand même des hommes. Un jour elle avait cheminé avec le P. Isidore. Le P. Isidore avait comme fonction de visiter les malades : un religieux modèle, prétendait Henry. Eh bien ! ce religieux modèle, en allant chez son malade, fumait un gros cigare de Monsieur. Et le Père Abbé « Tu sais, avait dit Henry, cet homme, quand on l'aborde, on se met à genoux, on baise son anneau ; jamais je n'oserais. » A genoux, Marie ? Elle n'avait même pas regardé la bague, il avait dit : « Bonjour, Madame, un temps superbe pour les pommes de terre. »

— Petits côtés, faisait Henry,... tu verras. Elle \àt, en efïet. Un jour, il amena un frère,

le frère Joachim, qui, au couvent, s'occupait de la basse-cour. Il venait voir celle d'Henry. Il dit :

— Moi, Madame, si vous voyiez mes poules... moi, Madame, mes poussins ; moi, mes coqs, Madame.

Tout comme un autre paysan qui ne pense qu'à ses propres affaires.

— Petits côtés, petits côtés, disait Henry. As-tu vu ses yeux ?

Ainsi, un jour, il voulut qu'elle comprît :

— Tu sais, il y a le Mal... Tu dis ?.. Si, SI, il y a le mal. Eh bien, ces Trappistes qui croient en Dieu, qui aiment Dieu, qui ont poussé leur idée jusqu'au bout, prennent sur eux ce Mal, effacent ce Mal, parce que sinon, aux yeux de Dieu, il y aurait plus de Mal que de Bien en ce monde. Ce sont des saints.

— Ah ! des saints !

Comprit-elle Marie ? Pour une Marie, le plus grand mal est le mal que l'on a dans son ventre, et ce que l'on pousse jusqu'au bout, c'est aussi du côté de ce ventre. Cependant elle ne rit pas.

Pourquoi l'oublier ? N'aie pas honte, Marie. Il n'est pas à ta honte, ce livre. Tu te souviens: les belles courtepointes. Il existait autrefois une Marie qui s'appelait Blanche et crochetait des courtepointes : elle attendait les types, oui, au Grand Neuf. Humble et douce cloîtrée, cette Marie, que savait-elle de ces autres cloîtrés qu'on appelle des Trappistes ! Pour cette Marie, déjà le Mal, l'idée que l'on pousse jusqu'au bout... Et pourtant ! Pourtant, si on lui avait dit : « De ce type qui entre, tu prends sur ta chair quelques-unes des souillures. » Si on lui avait dit : « Tu expies le Mal, parce que le Mal existe. » Si on lui avait dit : « Cent sous que tu touches et là haut des Grâces qui sont les cent sous du bon Dieu. » Si on lui avait dit... Si on lui avait dit : «Marie, tu connaîtras des Trappistes : comme toi, ils sont dans leur cellule, et toi, comme eux, si

tu y manquais, il manquerait quelque chose au Bien qui compense le Mal de ce monde... )> Si on l'avait dit, ô Marie, — ô Blanche d'autrefois, accueillante et douce Nonne du Grand Neuf...

Et alors pour Marie... Mais il fallut auparavant bien des choses. Il fallut, dans son lit, des nuits à tourner seule, parce qu'Henry, dans le sien s'obstinait à jouer aux Trappistes. Il fallut qu'à tourner, elle comprît : « En efïet, l'homme et la femme, c'est quelquefois malpropre. » Il fallut qu'à ne plus manquer les messes du dimanche, elle suivît les messes de la semaine ; qu'à s'agenouiller devant le prêtre à confesse, ce prêtre lui dit : « Aimez le Bon Dieu, mon enfant. » Il fallut des communions, où, quand on y pense, cette hostie, on sent, par tout le corps, presque un Henry qui vous touche. II fallut, un jour, l'histoire d'une autre Marie, une sainte vous savez, qui vida sur les pieds de Jésus le flacon de parfum qu'elle avait reçu d'un type. Il fallut une procession et ses robes blanches... un beau sermon. Il fallut surtout qu'à voir Henry prier elle connût les prières d'Henry ; qu'à lui trouver sur le corps un scapulaire, elle portât ce scapulaire ; qu'à toujours penser d'après lui, encore plus elle pensât d'après lui ; et alors, un soir, comme on traîne les œufs pour Henry, comme on aime la bruyère pour Henry, parce qu'elle croyait que son Henry voulait devenir un saint, — en regardant son Henry, elle eut dans les yeux quelque chose de ce bleu que l'on voit dans les yeux des Trappistes. Et ce qu'elle dit î

— Si tu savais, je voudrais tant devenir une sainte !

HISTOIRE d'une MARTE 22Î

SI l'on pouvait en rester là !...

Le temps aurait passé comme il passe dans la bruyère — sans rien. Quelque part une petite ferme. Peut-être, parce qu'il était vieux, on aurait réparé le toit. Ainsi, plus rouges, on aurait vu les tuiles de ce toit. Mon Dieu, les choses que l'on porte en soi, que l'on aurait voulu écrire, seraient restées les choses que l'on aurait voulu écrire. Par contre, on aurait vu ce soleil dont on dit : « Qu'il est beau, ce soleil ! )) Il y aurait eu deux cents poules, de ces poules : « Ça c'est curieux, Madame, toutes ces poules qui sont blanches. » Il y aurait eu les poussins, il y aurait eu les coqs, il y aurait eu pour ces bêtes une brave femme de Marie, pour cette Marie un brave homme de Henry, deux paysans nature, plus à prétendre : « Nous sommes simples », des gens comme on est, du bleu dans les yeux certes, mais pas trop, pas comme les saints, parce qu'un jour un Père Isidore aurait dit : « Tatata, mes enfants, soyez ce que vous êtes, le Bon Dieu aime cela. »

Vraiment oui, le Bon Dieu eût aimé cela, et aussi les deux mille francs de la Tante Nonne et les « Faites votre devoir » de la Tante Louise et même les « Vous ne ferez jamais rien de bon » de l'oncle ingénieur.

Si l'on pouvait en rester là !

Ah ! si on s'appelait Alphonse, ou Benoît.

ou Guido ! Mais Henry, et par là-dessus Boulant. Avec ce nom il arrive que deux ans dans la bruyère, cela fait combien de jours dans la bruyère ? Que ce soleil dont on pense : « Il est beau», est ce même soleil dont tous les jours on a dit : « Il est beau. » Que ce bleu que l'on voit dans les yeux des Trappistes, eh bien, quoi ? c'est du bleu dans l'œil d'un Trappiste. Que ces choses surtout que l'on portait en soi, que ces choses que l'on n'a pu sortir, on veut à tout prix les sortir. Et, parce que, dans la bruyère, on les garderait pour soi, tout ce qu'alors on constate ! D'abord, qu'avec ces deux cents poules, au lieu du « pas de maître » qu'on voulait, on a deux cents maîtres ; qu'avec ces deux cents poules, au lieu du silence qu'on cherchait, on a deux cents gosiers à crier : « Kedaak » quand on pense ; qu'avec ces deux cents poules, si bien qu'elles pondent, si pauvrement qu'on vive, on a deux cents becs picorant avec vous les deux mille francs de la tante. Goudron l'argent ; même à la campagne, on s'y poisse les ailes.

— Bah ! on s'arrange, dirait un Benoit. Pas Henry ! Un jour, il dit :

— Tout de même, la ville...

Plus les sapins qui s'ennuient, plus les abeilles toujours abeilles, plus les poules, ces garces ! De bonnes voitures qui font du bruit, les amis qui travaillent, la Vie qui vous accoste : « Toi qui cherche, petit ; regarde, je ne suis pas en froc, moi. Ma rol3e est belle, je suis vêtue d'idées. Nue, mes cuisses sont encore de l'idée ; plus loin, si tu entres, toujours de l'idée ; dis petit... celles que tu cherches... »

Henry, Henry ! Et l'Argent ? Les boîtes à mouches ? Bast! si peu grandes, ces boîtes ; à l'intérieur, de la place pour qu'on vous y attrape ; mais, alentour, la terre entière pour qu'on les évite.

Un autre soir... Mais qui parla ainsi ? Marie revenait de la ville où il est dur, quand on traîne les œufs, de gagner quelques sous. Ils se reposaient au lit. Ils étaient comme quand on s'aime : tellement bouche à bouche, que d'une bouche à l'autre, les paroles, on ne sait d'où elles viennent. Il vint celles-ci :

— Dire qu'en ville, en quelques instants, certaines femmes . . .

Il ne s'agissait pas des œufs qu'on traîne, il ne s'agissait pas de machine à coudre :

— Dire qu'en ville...

Un corbeau passe, il lâche un gland; après des années voilà un chêne. Une pensée vole, un mot tombe ; pas des années, pas des mois, une minute, n'est-ce pas, Henry ? une minute et l'on réfléchit : l'argent à gagner, les idées à sortir, la ville, les boîtes à mouches et près de soi, sous la bouche, une de ces femmes qui en quelques instants...

Il fit :

— Si tu... si nous essa^dons, Marie ?

« Nous )), pas « tu ». Parce qu'un jour il avait compris : lorsqu'il faut de l'argent, il n'y a pas les autres et qu'il avait dit : « Nous sommes deux, Marie. »

Elle donna sa réponse de Marie :

— Oui.

Seigneur ! est-ce ainsi que cela se passe quand une idée tombe et veut devenir un chêne ?

C'était pourtant la Marie, du bleu de sainte dans les yeux ; c'était Henry : « Mon Dieu, votre Grâce m'a touché. » S'aimant bouche à bouche, ils étaient nus comme leurs lèvres. Henry se leva, Henry fit de la lumière et après, ô tante Nonne, ô tante Louise, ô l'oncle ingénieur, ô tous les autres Boulant de bonne famille, dans cette ferme où ils avaient vécu si simples, devant sainte Barbe et sa tour, devant sainte Catherine et sa roue dentée, Henry découvrit sa femme, Henry regarda sa femme, non comme l'époux regarde son épouse, mais comme Vladimir la môme qui va lui gagner des sous ! Il dit :

— C'est bien, ça peut aller.

Henry, Henry, si tu en restais là . . . De l'homme à la femme, à se toucher nus, il monte parfois un peu de vice... Mais voici le matin, aux yeux purs, comme un pardon de Dieu.

— Non.

Un jour, dans le train, vers la ville, monta une Marie, sans paniers, qui fit dire à Benoit :

— Mon Dieu, Madame, qu'allez-vous faire, si belle, à la ville ?

— Rien, Benoit, des visites...

Le soir, elle raconta :

— Si j'avais voulu ! Un, dès la gare... un m'a dit... un autre...

Elle était à la fois un peu pâle et très rouge.

Henry, Henry ! Elle n'a pas voulu. Si tu en restais là... Les Boulant, tu as raison, tu t'en fiches ; mais ta femme ! Regarde ses yeux. Et toi, ne sens-tu pas dans ton cœur, ne senstu pas dans ta chair... Allons, allons... Voici tes poules ; les choses qu'il faut qu'on sorte,

bast ! écoute Benoit : « Moi, Monsieur, à votre place, je planterais l'année prochaine... » L'année prochaine, ah ! bien oui !

— Le mois prochain, dit Henry, nous partirons.

On n'attendit pas ce mois. La maison qu'on ordonne, cela regarde Marie. Mais démolir ! Vlan ! Henry arracha les clous ; vlan ! par terre, les poteaux; vlan! qui voulut de ses pou-^ les ? qui ses poussins ? vlan ! à coups de sabots, à tous les coins du ciel la belle cendrée de l'âtre.

Et tes sabots, Henry?... Vlan ! après la cen^ drée, à tous les diables, les sabots !

Henry, Henry ! si tu voulais. Regarde Alphonse. Il bêche sa terre ; hier il l'a bêchée ; demain, il bêchera sa terre. Vraiment, si comme lui...

— Non !

Il restait la ferme :

— • A qui la ferme ?

Il restait le chien :

— A qui le chien ?

Ce qui doit sortir, il faut qu'on le sorte ! ... Après il pleura : dans une gare, au moment de partir, toujours un peu on pleure.

TOUT de même ces trois plis sur le derrière étaient plutôt ridicules. D'ailleurs, est-il bien vrai que les autos soufflent des vesses parmi la ville ?

226 HISTOIRE d'une r.IARIE

Ils arrivèrent un soir. Marie sourit : « Enlin, la ville ! » Henry flaira : « Hum ! la ville ! » Ensuite, il dit :

— Marie, tu sais ce que tu m'as promis ?

De telles idées ! Evidemment, elles ne pousseraient pas entre les épures d'un oncle ingénieur. Ce sont fleurs de solitude. Il faut avoir considéré la Vie du côté de la bruyère ; avoir lu V Imitation où tout est vain ; avoir porté des sabots ; avoir mesuré combien grand ce nuage et, à l'envergure de ce nuage, Combien petit le sexe de la femme.

— Marie, il ne s'agit pas d'argent. Ce serait malpropre. Je me fous de l'argent, mais tu sais : écrire.

Elle savait : l'Art !... tout sacrifier à l'Art... Un soir elle rentra. Bien entendu, Henry écrivait. Elle dit :

— Chéri, voilà, j'ai dix francs.

Il devint très rouge, puis très pâle ; — comme Marie là-bas.

Le lendemain, il ne devint que très rouge.

Pour une Marie, on sait comment cela se passe. Le boulevard. Une dame : la bouche, vous savez, comme deux cerises, des joues après des mois de bruyère, l'œil qui dit au Monsieur : « Je n'ai pas peur de l'homme » et comme preuve, sans les trois plis sur le derrière, de ça et de ça, qui fait loucher les hommes. Peuton empêcher le Monsieur de souffler à la dame : « Etes-vous vraiment si pressée ? » que de ce « de ca et de ca » on voudrait — en moins pressé. Madame — faire la connaissance. Il existe des hôtels.

Marie disait :

— J'étais en course... mais enfin...

Un peu comme autrefois à Londres. Pourtant, distinguez bien. Londres était l'Angleterre, le pays du melon au poivre, loin, de l'autre côté de l'eau. Ici, presque le pays de Mère ; en plein, le pays d'un certain M. Dupin, gare, le commissaire î Elle n'allait pas mettre de ces robes dont le trop de rouge ou le trop de vert font de vous la dame que l'on remarque, tous les jours, en rouge ou vert. Et puis, 1' « Art » est un mot plus précis que la « Pipe de la Reine ». Et puis il ne s'agissait plus d'un d'Artagan : c'était Henry ; elle, Marie-l'Épouse.

Avant de sortir, Marie-l'Epouse enlevait son alliance. « Je ne voudrais pas qu'on sache. » On ne savait pas, en effet. Cinq francs... dix francs suffisent dans son ménage à une Mariel'Épouse. Elle reprenait sa bague, elle redevenait Marie-l'Épouse.

Ce n'était que cela.

Henry, lui, travaillait. Evidemment, évidemment, puisque pour ce travail, Marie... Quand elle partait : « Tu vois, je m'installe à ma table » ; il s'installait. Tout de même, devant sa table, pendant des heures à se dire : « En ce moment que fait Marie ? » 'Henry était parfois nerveux. On ne sait d'où elles viennent, on trouve au fond de soi des choses qui ne sont pas précisément celles que l'on cherche quand on est à sa table pour écrire. On trouve des balivernes dans ce genre : « Le mariage est le mariage » ; des rengaines, à quoi peuvent-elles servir ? comme celles-ci : « La propreté morale » ; d'autres mots, des termes de médecine, dont on pensait : « Pas pour moi,

la vérole » ; encore certaines histoires dont on haussait les épaules : « Ce fou a tué une femme. Tant pis pour elle ; est-ce que cela me regarde ? » Et voilà que ces balivernes, ces mots, ces histoires, tout à coup se mettent à vivre ; que le mariage, après tout, oui, c'est le mariage ; que la propreté morale, cela se porte ; qu'un chancre, cela vous mange ; que ces fous, mon Dieu ! peut-être en cette minute...

De toutes ces choses plein la tête, pendant qu'il attendait Marie, il lui arrivait de se dire : « Mon vieux, ce que tu fais là, tu es un fameux cochon. »

Si cochon que cela ? Ayez-vous remarqué ? Vous regardez une femme : le nez comme ceci, la bouche comme cela. Vous regardez encore ; plus comme ceci : un autre nez, une autre bouche. Vous persistez : pour peu, vous ne reconnaîtriez plus cette femme. Ainsi pour les idées : vous les fixez longtemps, leur figure change.

Ces heures à rester seul, Henry fixait beaucoup les idées. Un jour, la singulière figure î Elle avait du bleu des Triappistes. Sa bouche était triste et ne pouvait que se taire :

— Bast, répondit Henry.

Un autre jour, on aurait dit une maman : comme une maman, elle fut très bonne :

— Pas un cochon, Henry, un pauvre gosse.

— Oh ! oui, un pauvre gosse.

Un autre jour, très nue, elle riait comme une vraie sotte :

— Hi ! hi 1 te voilà un p'tit homme.

— Hi 1 hi ! fit Henry, un p'tit homme.

Une autre fois, peut-être bien qu'elle portait des lunettes :

— La prostitution : un mot. Avec ses doigts, ou quelqu'autre organe, la femme qui travaille, travaille. Un point, c'est tout.

— C'est tout, accepta Henry.

Puis une, qu'il reconnut. Elle ressemblait à la toute première, celle qu'il avait vue à la campagne, mais avec une bouche plus grande et de grands bras pour de grands gestes :

— Pense à tes amis. Piappelle-toi jNIaurice. Comme toi : « Tout sacrifier à l'Art ». Rappelletoi Louis : « L'artiste doit être libre ! » Où maintenant ? Des femmes, des gosses, une boîte à mouches. Bouclés, à cracher sur l'Art. Toi, du moins, tu...

— Moi, du moins, je...

Il se campait. Et peut-être pour un Henry n'est-ce que cela. Il cherche, il tâtonne, au juste il ne sait pas, tantôt la main dans le bleu, tantôt les doigts par ailleurs, mais ce qu'il faut humblement, le voici : au bout de sa plume tenir un rien d'encre, et de cette encre, comme les autres avec ce qui sort de leur sexe, produire un peu de vie... Quand c'est ainsi, qu'importe cette belle culotte : la propreté morale ? On est à poil.

Mais alors pourquoi, certain soir, Henry, ta plume, la laissas-tu, ta plume ?

— Je t'accompagne, Marie, tu marcheras devant.

Elle marcha devant. Elle pensait :

— Henry qui me suit, cela me gêne.

Lui :

— Sera-ce celui-ci ? sera-ce celui-là ? Je n'aimerais pas beaucoup que ce fût un de ceux-là.

Ce fut un de ceux-là ; le lendemain encore un de ceux-là ; presque tous les jours, un de ceux-là. Il suffisait même que ce fût celui-là, pour qu'il eût préféré tous les autres, mais pas celui-là. Oh ! cela pinçait. Votre femme avec celui-là, votre femme dont vous savez ce qu'elle va faire, dont vous savez comment elle va le faire, ces rues qu'elle traverse, ce vestibule qu'elle franchit, ce store qui s'abat : « Mon petit, mêle-toi de tes affaires. » C'est alors que l'on réfléchit : « L'amour est l'amour », qu'on pense aux fous, qu'on doit des deux pieds, « non et non », s'accrocher au trottoir pour ne pas bondir là-haut et de cet homme, qu'on devine en chemise dans un lit, faire un homme, n'importe comment, à travers la fenêtre...

Mais, sans doute, qu'à trop souvent se dire {( non » on ne sent plus ce « non » ; qu'à trop la fixer, la douleur change comme l'idée dont on ne retrouve plus le visage. Un jour ce type, Henry méprisa ce type : « Toi, mon bonhomme, si tu savais le peu qu'on te donne. » Un autre jour, ce type, Henry sifflota derrière ce type : « Penh ! mon bonhomme... » Un jour ce type... sait-on ce qui vous vient quand on pense à ce qui se passe derrière un store baissé ?... A peine filé ce type, Henry retrouva sa Marie, il sauta sur Marie, et comme jamais il n'avait aimé sa Marie, il aima sa Marie. Et pour avoir une fois, de cette manière, goûté de sa Marie, les autres fois, il \^i4ilut : « Encore celui-ci, encore celui-là, même celtîr-là... » tant il brûlait, ardent de tous ceux-là, de reprendre pour lui seul sa Marie.

Le même pourtant qui avait dit : « L'homme

et la femme, c'est quelquefois malpropre. »... Vraiment, on cherche, on tâtonne, les mains à gauche, les mains à droite, puis un soir — comme une idée qu'on pousse jusqu'au bout, — plouf, dans la merde !

Pour Marie, un jour son père mourut. Elle pleura beaucoup ce pauvre homme qui l'avait tant battue. Elle fut ainsi en deuil.

Elle enlevait sa bague, elle allait. La robe qui s'use, Henry s'il est triste, le policier s'il vous guette, à ne pas connaître le mal, il n'existe pas d'autre mal. Il lui restait du bleu dans les yeux.

Une fois pourtant elle rencontra une amie. Un bébé par la main, un second dans une voiture, cette amie dit :

— Moi, tu vois.

— Oui, dit Marie ; moi je fais des courses... Et sur le bleu des yeux, pour elle seule,

un « tout de même » mouillé comme une larme. Une autre fois, elle vit Louise, l'amie du 'Grand Neuf :

— Ah ! Blanche ! pu plutôt Marie, tu as de la veine d'être sortie de tout cela.

Oh ! oui. Beaucoup de veine. En plein dans tout cela.

Bast ! comme disait Henry. On est contente, on veut être contente. Elle souriait à Henry qui faisait, à la suivre, ses drôles d'yeux. A cause de ces yeux, elle ne comprenait pas toujours :

— Je ne sais pas, il me semble, tu deviens un peu vicieux.

Marie, Marie, innocente Marie, si on t'avait dit : c( Cet homme sur ton ventre, et qui râle, c'est de la pensée qui pourrit ».

Mais non, mais non, simplement un gosse qui s'amuse :

— Amuse-toi, mon gosse... Va.

IL ressemblait à un certain Monsieur qu'elle attendait de Mons. Il répondit :

— Non, je ne suis pas ce Monsieur, mais si vous voulez...

Elle dit : '

— Vous voyez, je suis en course.

Henry n'était pas là. Ils prirent une rue, puis la suivante. Devant un vestibule, elle comprit : « Entrez là. » Elle hésita parce que la maison ne lui semblait pas un hôtel, et vlan ! dans son dos une main poussa pour qu'elle entrât quand même. Un policier qui vous pince est toujours un peu lâche. Elle se mit aussitôt à pleurer.

Elle était en noir pour son père. Le commissaire écouta son agent. Il dit :

— Et vous vous mettez en deuil ? Les hommes aiment cela.

Elle rectifia :

— Non, Monsieur, ce n'est pas pour les hommes, c'est pour mon père.

— Ah ! ah ! et vous êtes veuve ?

Elle devint très rouge :

— Non, Monsieur.

— Pas célibataire non plus, cela se voit.

— Non, Monsieur.

— Votre nom ?

— Marie Guillot, Monsieur.

— Ah ! ah ! Marie Guillot ; sans doute votre nom de jeune fille ?

— ' Oui, Monsieur.

— Et l'autre, celui de votre mari ?

— Oh ! non, Monsieur,

— Vous devez... Vite.

— Monsieur...

— Allons, plus vite.

Elle dut :

— Henry Boulant, Monsieur.

— Ah ! ah ! Boulant... Nous verrons cela. Il avait écrit à mesure. Il dit :

— Signez là.

Elle lut que Marie Guillot, épouse Boulant, costumée à cet efïet en veuve, avait accosté un homme, lui avait dit : « Ah ! voilà le Monsieur de Mons » et demandé cent sous. Elle avait accosté l'homme, mais demandé cent sous :

— Ce n'est pas vrai.

— Si.

— Non.

— Si. D'ailleurs il faut signer.

Elle signa. Elle pleurait toujours.

On la mit dans une voiture et près d'elle l'homme qui l'avait pincée. Même pour une Marie, cela s'appelle une sale vache. La sale vache dit :

— Ne pleurez pas ; moi, vous savez, je faisais mon métier.

— Vous n'auriez pas dû, fit Marie ; et maintenant que va-t-il arriver ?

— Ça dépend. Vous vous arrangerez avec M. Dupin.

M. Dupin semblait l'attendre. Il avait sa figure jaune :

— Oh ! oh ! l'épouse Boulant, l'ancienne fille Guillot. Un jour ou l'autre, on les retrouve toutes... Et votre mari sait-il?

— Oh ! non, Monsieur.

— Et qu'est-ce qu'il fait, ce mari ?

■ — Il écrit. Monsieur.

— Ecrire, est-ce un métier, cela ?

— Il donne aussi des leçons, Monsieur.

— Bon... bon... nous verrons cela... demain. On la remit dans la voiture ; on arriva chez

un troisième commissaire. Celui-là parla peu. Il ouvrit un livre :

— Votre nom, là.

Elle pleurait. Elle écrivit : « Marie Guillot. » On la mena quelque part.

Cela n'a l'air de rien. . Cette cellule qu'on renferme, une cloche qui sonne l'heure, par terre une paillasse pour celles qui veulent ; on voit des femmes se jeter sur cette paillasse et aussitôt dormir. Ce ne sont pas des Marie. Pour une Marie, violon ou cachot, sous clef, devient la prison, quelque chose de honteux, puisqu'en prison on boucle criminels et voleurs, des gens coupables d'actes dont elle comprend la honte. Et puis se trouver là pour cela. On voit clair tout à coup. On a beau se venger : « Sales vaches )>, ceux de la police, quand ils vous tiennent, et pour cela, ce qu'ils vous tiennent ! Il y a la visite, le docteur qui vous examine ; on connaît certaines histoires d'hôpital où pour un bobo, pour rien, durant des mois, des femmes ont été gardées... Et puis M. Dupin et ses registres... ces registres si

durs à s'ouvrir quand une Marie Guillot y présente son nom, mais crac ! comme un piège quand une épouse Boulant n'y voudrait pas le sien. La voyez-vous, l'épouse Boulant, attrapée à ce piège ? La voyez-vous couchée dans un de ces lits où l'on couche les mauvaises femmes ? Et Henry, pendant ce temps-là ?... Comme on comprend : « Ce que tu faisais, Marie, était mal puisqu'il existe des sales vaches pour l'interdire. «C'est alors que, larmes sur larmes, on n'a pas assez de toutes ces larmes ; qu'on voudrait à tout prix n'avoir pas fait cela, ne pas être dans cette cellule, se trouver près de son gosse et lui dire : « Mon gosse, n'importe quoi, mais plus jamais cette vie-là. »

Oh î non, elle ne fit pas comme celle qui, flûte ! s'endorment sur cette paillasse. Elle était là... Et la campagne où l'on vivait si bien ! Et le temps où elle cousait des chemises ! Et son Henry, qu'est-ce qu'il faisait ? Et M. Dupin, qu'est-ce qu'il dirait ? Et cette cloche, mon Dieu 1 qu'elle écoutait, encore, puis encore, briser la nuit en longs morceaux de nuit...

« Je suis un mec. » On a poussé cette idée jusqu'au bout.

Une bonne cigarette, en pantoufles, Henry était resté, à cause d'un livre. Le mec attendait sa môme : il lisait. Vers onze heures, au bas d'une certaine page, il ne fut plus curieux de savoir ce qui se passerait de l'autre côté de cette page. Un mec n'est pas inquiet. Il bâilla.

— C'est agaçant, Marie qui n'arrive pas !

Il se Vva jusqu'à la fenêtre. Il prit un peu

d'air ; il faisait vraiment fort beau. Du côté où la môme aurait pu, il ne vit pas venir sa môme.^ De l'autre côté, non plus. Il réfléchit : « Dommage, si Marie rentrait, nous ferions un petit tour.» D'ailleurs ils ne faisaient jamais un petit tour. Très lasse, Marie disait : « Vite au dodo. )) Ah ! oui, le dodo. Il était un mec, mais uîi bon mec. Il alla jusqu'au dodo l'ouvrir, puisque cette nuit, rentrée tard, sa môme serait encore plus lasse.

Puis il revint à son livre.

Tiens ! A peine à son livre, il préféra : « Si je retournais à la fenêtre. » Il s'écria : « Oui, j'y vais. )> Il y alla même très vite, car on venait de sonner, et quand on sonne la nuit, c'est toujours pour vous.

Il se pencha et, devant la porte, il aperçut deux agents :

— Psst, pour qui est-ce ?

— Pour M. Boulant, Monsieur...

— Ah ! Boulant... c'est moi... qu'y a-t-il ?

— M. Boulant, c'est vous ? Eh bien, Monsieur Boulant, si vous attendez votre femme, ne l'attendez plus ; on l'a écrouée.

Ecrouée ! On sait ce que cela veut dire. Tout de même, il demanda :

— Ecrouée, vous dites ? Pas un accident ? Rien de grave ?

— Ça, Monsieur, nous ne savons pas. Ecrouée, voilà... Bonsoir.

Henry était un mec, bien entendu ! Et que font-ils les mecs quand on a pincé leur môme ? Ils disent « bast ! » et s'en foutent. « Bast ! », fit Henry et puis... Mon Dieu ! certaines nouvelles, on les attendait avec une angoisse si

précise que lorsqu'elles arrivent, mec ou non, on sent au cœur un petit froid qui fait rire. Vraiment Marie arrêtée, c'était drôle.

Il pensa : « J'irai la réclamer, mais c'est drôle.)) Il prit son chapeau pour aller et, vraiment Marie arrêtée, c'était drôle. Il dégringola des marches, et comme il descendait ces marches, comme il arrivait dans la rue, vraiment dans cette rue, malgré qu'il courût, malgré qu'à courir il se vît en pantoufles, Marie arrêtée, mon Dieu, Marie arrêtée, comme c'était drôle 1

Pourtant, en arrivant chez le commissaire, il devint tout à coup très pâle. Il aperçut, il est vrai, un de ces gros commissaires, un de ces mufles de commissaires qui vous ont pincé votre femme. Alors, on est un mec furieux, mais aussi un pauvre gosse qui revoudrait bien sa maman. Il commença en douceur :

— Monsieur le commissaire...

Et le commissaire :

• — • Ah ! ah ! Vous êtes Boulant. Eh bien ! mou bonhomme, on vous l'a pincée, votre femme : eUe faisait le trottoir, elle demandait cent sous.

Vlan ! comme cela. Evidemment Henry savait, mais il aurait pu ne pas savoir ; il aurait pu être un brave homme, porter au cœur une de ces maladies de braves hommes qui meurent quand ils sont cocus, et vlan : « Votre femme faisait le trottoir... »

Marie arrêtée, cela parut beaucoup moins drôle. I] se fâcha :

— Monsieur le commissaire, vous n'y mettez pas beaucoup de façons...

Et le commissaire aussi se fâcha :

— Ces messieurs ! Faudrait des gants. Tous

les mêmes. D'ailleurs, vous, Boulant, si vous ne saviez pas, il y a une chose que vous deviez savoir : autrefois votre femme...

Et Henry encore plus haut se fâcha.

— Ça, Monsieur 1q commissaire, je vous défends de le dire.

Et le commissaire quand même le cria :

— Votre femme, autrefois, était en carte. Et Henry encore plus fort cria :

— Vous n'avez pas le droit.

Et à monter ainsi tous deux, le commissaire et le mec, il n'y eut plus en présence... qu'un commissaire et un mec, ce qui n'était pas très beau.

Quand même, le mec eut raison. Il fit :

— Ce que vous dites là, vous n'aviez pas le droit de le dire : il y a le règlement.

Il y avait, en effet, ce règlement. Le commissaire le savait, et sans doute qu'à fréquenter des gens qui sont tous les mêmes, les commissaires aussi sont tous les mêmes ; au mot « règlement », il mit des gants :

— Ecoutez, Monsieur Boulant, peut-être bien que vous ne saviez pas... Voilà, pour aujourd'hui rien à faire... Demain, allez au bureau de M. Dupin, cela s'arrangera peut-être...

Et, de nouveau, Marie arrêtée, cela devint drôle.

Il sortit. Il marchait vite. Ces flics ne diraiton ! Quand on crie fort, ce qu'on leur ferme la gueule ! Il leur avait bouché la gueule !... Tout de même, quand on dit « peut-être », ce n'est pas sûr et pour « demain » il faut une nuit.

Il faisait toujours fort beau, il était en pantoufles, il avait le temps, puisque pour passer la

LISTOIRE d'une MARIE 239

nuit, Marie arrêtée, le lit de Marie serait un lit bien vide. Alors quel besoin de courir ? Il courut cependant. Il remuait de grands gestes. Il riait: « Marie arrêtée, comme c'est drôle!...» Il pensait : « Ma pauvre maman, là-bas, et sans doute qui pleure. » Il rageait : u Oh ! ces flics, en tenir un sous la patte. » Il réfléchissait qu'une fois pincée la femme, une autre fois, plus vite on la repince. Et qu'arrive-t-il à ces femmes qu'on repince ? Ou'arrive-t-il à leur mari ?... Il réfléchissait à leur mari qui de ces flics, même en criant le plus fort, ne parviennent pas tous les jours à refermer la gueule...

Et vraiment, en pensant tout cela, Marie arrêtée de plus en plus cela devenait drôle ; cela devenait un peu fou, car il rentra, Henry, et vlan île beau livre fila par la fenêtre ; à plat ventre, il se rua sur le lit, à rire, Henry, comme cela : avec des dents qui gi'incent.

Bast !... Si longs qu'en soient les morceaux, ces nuits se passent. Vient le matin. Hi ! Hi ! Marie arrêtée, sera-ce drôle ? Il arriva chez M. Dupin. On est un mec, un mec timide qui espère..

— Bonjour, Monsieur Dupin, il paraît c{ue ma femme...

— Votre femme ? M°^^ Boulant, vous dites ? Oui, nous avons cela. Une minute.

Une minute ? Cela s'arrange ! On est un mec qui rit :

— Hum !

M. Dupin ne connaissait pas cette façon de rire. Il employa sa minute.

— Monsieur Boulant, vous donnez, paraît-il, des leçons ; alors, un peu de morale à votre femme.

Bien tapé cela ! Qu'en dites-vous, Henry ?

— Hum !

Marie parut, telle qu'on est, après des heures sans dormir et une sale vache qui vous accom^ pagne par derrière.

— Bonjour, Henry.

— Hum!

Mec et môme, devant M. Dupin, c'est un peu gênant.

Mais à peine dehors, à pleins bras, ils se prirent :

• — Ma pauvre maman !

— Mon pauvre gosse 1 Plus mec, ni môme.

Ils rentrèrent. Elle était fatiguée. Ils s'assirent, elle ici, Henry là, entre eux ce que l'on a pensé la nuit et qu'on ne se dira pas :

— J'ai beaucoup pleuré, Henry.

• — Je comprends, Marie.

■ — Recommencer, je n'oserais plus, Henry.

— Ne recommence plus, Marie.

— Mais alors ?...

Il réfléchit. Plus les choses qu'il faut qu'on sorte. Plus : « Encore celui-ci et après celuilà. » Plus ce tronçon d'idée que jusqu'au bout l'on pousse. La terre, alentour, pour d'autres ; pour toi — grande ouverte la porte : une boîte à mouches.

Il lui vint une drôle de petite figure : à croire qu'il pleurait.

— Si tu veux, je recommencerai, fit Marie. Hi 1 hi ! une Marie libérée, comme c'est

drôle !...

HENRY avait-il voulu ? Oui... non... en tout cas, maintenant il ne voulait plus. Sans doute, à cause d'un second flic ? Oui... non... Un jour il faisait une démarche. Par terre, il avait vu des moineaux, vous savez, de ces moineaux qui se poudrent, « tchip... tchip...» et qui s'en foutent parce qu'ils sont libres. On ne s'imagine pas comme, certains jours, des moineaux « tchip... tchip... » ça fait piquer les yeux. Henry avait eu ces yeux qui piquent. Et c'est ainsi, pour la première fois, qu'il avait vu, par l'intérieur, comment est faite une boîte à mouches.

Des gens ont de la chance. Ils ont commencé par faire la bête, parce qu'à vingt ans — seul — on est bête. Après, ils ont dit à la Vie : « Madame, je ne suis pas gourmand ; je vous en supplie^ pas des mille que je vous demande ; tenez, cent francs par mois et, dans ce monde, un petit coin où laisser trotter ma plume. )> Ces cent francs, ils les ont demandés aux leçons, mais les leçons ne donnaient que douze francs ; cescent francs, ils les ont demandés aux poules,, mais, avec leur bec, les poules donnaient moins que douze francs; ces cent francs, ils les ont demandés, Seigneur oui, à la chair de leur femme, mais alors c'était : « Encore celui-ci... encore celui-là. » La Vie, pour ce moment, a préparé sa réponse. Elle prend la figure d'un Monsieur.

Elle dit: «Gomment, cent francs, Monsieur Boulant ? Que feriez-vous de cent francs ? Gagne-t-on cent francs ? Trois cents que je vous offre ; plus tard, quatre cents... Seulement, moi, vous comprenez, je paie votre temps... je prends tout. »

Henry répondit : « Oui. » Au retour, il revit de ces moineaux « tchip... tchip... « et qui s'en foutent parce qu'ils sont libres. II dit à Marie :

- — Voilà, c'est fait, j'aurai trois cents francs.

Et Marie fut bien contente.

C'aurait pu être dans une banque, ou bien chez un droguiste. Ge fut dans un journal : de trois heures à minuit. Au bout d'un mois, il devint secrétaire.

Tout de même, un journal, on se laisserait dire : « Mon cher, je ne te parle pas de l'argent que l'on gagne ; mais les choses qu'il faut qu'on sorte, tu sais : écrire, eh bien, mon vieux, écrire c'est écrire, et dans un journal on écrit. Et puis, quelle vie intense ! As-tu vu les linotypes ? On pianote là-dessus, et ce que ça pond ? Des lignes, mon cher ! Et les rotatives ! Elles sont grandes, ces machines, elles sont puissantes, elles mugissent : voilà qui vous impressionne plus qu'un cent de vaches. Et ces rédacteurs qui s'agitent, ces confidences du téléphone, ces dépêches : « A Londres, un diplomate a dit... à Paris, une cocotte va faire... » Mon vieux, le diplomate est toujours à dire, la cocotte est encore en train, que déjà tu le sais... Vraiment une chance que d'être dans un journal ! » l Ouais, ouais ! Henry arrivait à trois heures, pas trois heures cinq, ponctuel.

Les autres s'agitaient déjà : « Mon cher, nous avons ceci, nous avons cela. » Ceci, cela, précisément de ces dépêches :

— Hum, disait Henry.

Il s'enfermait. De la colle, des ciseaux, un crayon sont les outils du secrétaire quand il a ceci ou cela. Par exemple on annonçait : « Paris. Le ministère un Tel a déniissionné... » En apprenant cette nouvelle les abonnés allaient penser : « Diable, diable, que va-t-il se produire ? » Henry réfléchissait : « Encore un par terre : que pourrai-je bien cette fois coller làdessus comme titre ?... »

Et les choses, les belles choses que l'on écrit ? Mon Dieu oui, on écrivait beaucoup de choses. Il pouvait même s'en plaindre ! Henry devait les lire. On appelait cela de la copie. Il grognait :

— Mon vieux, elle est idiote, ta copie... enfin ça peut aller. Mais elle est beaucoup trop longue.

Et raf I tout ce qui, étant trop long, devenait de la « littérature )> il le barrait.

Et ces téléphones, eh oui. ils sonnaient : « Drelin... drelin... » qu'on écoutât vite :

— Allô, écoutait Henry. Vous dites ?... Parlez plus haut, Monsieur... Ah î... Mais Monsieur, ces foutaises, ne pourriez-vous pas me les écrire ? Pas la peine au téléphone.

Pourtant à l'atelier, ça devenait sérieux : les linotypes vraiment, elles tiennent du piano et de la poule ; les rotatives, quand elles meuglent, on croirait un cent de vaches. Il arrivait à Henry de s'agiter là dedans : « Vite, mon petit, compose-moi ces quinze lignes... Toi, mon gros, ce filet... ça presse... très important... »

Mais l'important, quand ça pressait, c'est que l'horloge marquait minuit moins cinq et qu'à minuit, il foutrait son camp.

En vérité, non seulement parce qu'il suffit d'une semaine pour comprendre : « Un journal, quelle boutique ! », mais avoir respiré la bruyère, avoir lu certains livres, avoir, comme on dit, tout sacrifié à l'Art, et quand même devoir garder en soi ce que l'on voudrait en sortir : ces téléphones, ces nouvelles, ces machines sont quelque chose où l'on entre à trois heures pour à minuit en foutre son camp.

Et même ce minuit ! Trois heures, quatre heures, cinq heures... toutes ces heures, minuit les portait, chacune avec sa fatigue. Minuit n'avait plus le courage d'être content ; minuit se traînait par les rues où d'autres minuits s'amusent et, maussade, rentrait, minuit et quart, se fourrer dans un lit.

De tout ceci :

— Autrefois disait Henry, j'ai crâné : « Je suis simple... je crois en Dieu... je suis un mec. )) Mais journaliste ! Si jamais tu racontes que je suis journaliste...

— Comme tu es drôle !

Vers cette époque, un photographe fit un portrait d'Henry. Oh ! pas en sabots comme là-bas, à la campagne. Trente-trois ans, la mine réfléchie du secrétaire qui prépare un titre, des cheveux à pommade, des moustaches en l'air au cosmétique. Par là-dessus, un petit air triste ; mais il avait toujours ce petit air» cela ne se voyait pas.

Marie disait :

— Comme tu es bien sur ce portrait !

Elle avait, pour le portrait, un beau cadre et, alentour, de la place pour beaucoup de roses. Elle y mettait ces roses. Comme il était bien, sur ce portrait, entre ces roses !

Certes, elle n'aurait pas raconté : « Mon mari est journaliste » ; elle était fière cependant. Chaque mois un Henry qui vous dit : « Maman, voilà trois cents francs «vaut mieux que ces types :. « Voilà cent sous, sois gentille ». On est enfin une Marie tout à fait sérieuse, Marie en simple jupe, Marie en tablier brodé, la seule Marie pour laquelle les autres Marie ont erré par ce monde : Marie-qui-sert.

Elle allait chez le boucher. Une autre aurait protesté : « Comment trois francs, ce rosbif ? Non, non, donnez-moi de ce ragoût, pour un franc cinquante. » « Est-il bien tendre? disait Marie. Tout de même, je préfère de ce filet. Pour mon mari, il travaille, vous comprenez. »

Elle allait chez le crémier : « Oui, je vois beurre-crème; nidiis n'en n'auriez-vous pas qui soit encore plus crème ? »

Tout ce qu'elle achetait, elle le voulait en crème encore plus crème.

Un Henry qui travaille n'est pas un François qui vit de ses rentes, pas même un Pierre, nn Jacques qui travaillent. Le pauvre gosse, le premier jour, comme il avait pleuré ! Il avait le droit d'être difficile.

Le matin, il dormait tard. Sept heures... huit heures... Dans une maison, les autres bougent. On ne pouvait pas : « Chuut ! «elle intervenait sur le palier.

Elle attendait. Dix heures !... « Fi-fou »

Henry sifflait. A ce sifflet, évidemment, elle ne portait pas un monde, mais elle l'eût tenu, qu'elle l'eût lâché. Elle attrapait une tasse. Vous dites : « Un œuf, du sucre, par là-dessus du lait, cela fait un lait de poule. » Oui, mais cet œuf, il est frais du matin; celait, voyez comme je le verse ; j'y mets du sucre, mais aussi de la tendresse et du respect : Henry qui travaille, vous comprenez.

Et puis, quand on est faible comme Henry, écrire, pour le cerveau, est dangereux. Elle savait cela d'un docteur. Henry peut-être s'en doutait. Alors, il fallait le consoler ; comme des roses autour de son portrait, mettre autour de sa vie de la joie qui embaume. Elle était là pour cela. A la nuit, quand il rentrait, elle ne faisait pas comme certaines : « Pas maintenant, mon petit, j'ai sommeil. « Elle disait : « Tu sais, je ne dors pas, mon chéri. » Mais le jour, il n'aimait aucun des plaisirs auxquels les autres s'amusent. Il tirait sa moue : « Aller au café, ça me déplaît... Un livre ? pourquoi faire ? j'aurai pu l'écrire... » Il s'étalait sur sa chaise longue et, près de lui, sans doute, les pensées qui viennent quand on est sur une chaise longue à ne rien faire.

Elle lui demandait :

■ — Veux-tu que je vienne près de toi ?

— Heuh î

— Veux-tu que nous fassions une promenade ?

— Heuh ! . . .

Pourtant, un jour, il désira quelque chose. Elle crut d'abord: « Tu veux rire. » Non, il était sérieux.

— Tu comprends, ne pouvoir écrire, rester là, je m'embête... Ce que je te demande n'a pas d'importance. Tâche de me trouver cela.

Elle trouva. Une fois la semaine, Henry ne travaillait pas le soir. On invitait une dame. On dînait. La dame s'appelait Ida. Elle venait de la Hollande, elle avait une singulière façon de prononcer certains mots. Ainsi, au milieu du dîner, il lui arrivait de dire : « A votre santé, pagha ! » En même temps, elle envoyait au diable sa chemise. Marie aussi lançait au diable sa chemise. Henry aussi et, tantôt l'une, tantôt l'autre, ou les deux en même temps, Henry devenait le pagha de ces dames.

L'homme et la femme sont quelquefois malpropres ! Et Marie voulait bien ? Mais oui. Et elle n'avait pas de peine ? Si, si... Et malgré cela ? Puisqu'on vous le dit : elle avait elle-même cherché la dame.

C'est peut-être ainsi quand, à ne pas les sortir, on garde au fond de soi des choses qui pourrissent. Tout de même, deux femmes, deux paires de bras, deux fois ce que l'on trouve déjà de consolant entre les bras d'une seule femme : veinard, Henry !

Ouais ! Ouais ! N'est-ce pas Henry qui avait dit : « Je pense quelquefois à la femme comme au suicide ? »

On devint un lamentable Henry. Des gants clairs, un chapeau melon, des moustaches qui pointent, un portrait où l'on est bien entre les roses, ouais ! ouais ! Mais, sous ce chapeau, le regard par terre ; malgré ses gants, des camarades que l'on fuit ; au journal, tout pagha

que l'on soit, des patrons qui commandent, et à ce qu'ils commandent, tant qu'on veut penser « zut ))et quand même répondre « oui ». Atout ce que la vie commande, penser « zut » et pourtant « oui )).

Un jour il rencontra Emile, vous vous souvenez : (( Moi je suis peintre, mon vieux. » Emile dit :

— Et le travail ? ... Comment, tu n'as pas le temps ?... Moi, mon vieux, pas de couleurs, pas de pinceaux, pas le temps, je n'aurais rien de ce qu'il faut pour peindre, qu'avec mes doigts, dans du fumier, au milieu de la nuit, je peindrais quand même...

Il était peintre, mon vieux !

— Moi..., pensait Henry.

Bast ! qu'est-ce cela ? J'ai connu un poète. Il n'était pas comme Henry et, là vraiment, dans son bureau, il avait le temps d'être poète. Oh I des choses qu'il faut qu'on sorte, il n'en avait guère, mais il soufflait dedans et cela devenait gros. Par exemple, il aimait beaucoup les faibles. Il chantait : « Les faibles... les faibles... il faut aimer les faibles... » Ou bien : «Il faut... il faut... il faut aimer les faibles...» Ou bien : « Aimons... aimons... il faut aimer les faibles... » Alors ce poète, qui n'était pas un faible puisqu'il se croyait un fort, quand il parlait et que ce n'était pas en vers, disait :

— Ceux qui n'arrivent pas... ils étaient faibles... Tant pis pour eux.

Henry peut-être connaissait ce poète :

— Tant pis pour moi...

Tant pis pour moi : encore plus on reste sur sa chaise et, près de soi, toutes les idées qui

HISTOIRE d'une MARIE 2 î9

viennent quand on reste à ne rien faire sur une chaise longue. Oh ! plus — tantôt graves, tantôt nues, — les idées du temps où l'on était un mec. Celles-là, malgré tout, elles portaient un sourire. Celles-ci, un poing à la tempe, un coude aux genoux, on aurait dit, sombre, cette Mélancolie de Durer qu'il voyait précisément au-dessus de sa chaise longue. Seulement les siennes n'avaient pas d'ailes. Marie disait :

— A quoi penses-tu ?

— A rien, maman.

Il comptait- :

Trente-trois, trente-quatre, trente-cinq, tu as trente-cinq ans. Ta femme, tu as beau l'appeler « Maman », tu n'es plus un gosse. Cordieu ! Sois un homme. Tu réfléchis à tel conte ; autrefois, on t'a dit : « Mon cher, quand on a fait ce conte, on en fait d'autres... » Tu rumines de tes phrases : « Si j'avais le temps,... je les écrirais comme cela... » Allons donc ! Qu'as-tu fait de ton temps ? Tes poules te gênaient... ou bien ta barre... ou bien ta femme... Mon cher, quand c'est les poules... ou bien sa barre... ou bien sa femme, il y a un mot. Emile ne te l'a pas dit, personne ne te le dira, mais ta Marie même le pense...

— Un raté ?

— A la bonne heure. D'ailleurs écrire !... Est-ce que les Trappistes écrivent, est-ce que Benoît écrivait, tes confrères est-ce qu'ils écrivent ? Ecrire, c'est comme quand on a mal aux dents ; on envie les autres qui n'ont pas mal. La vie t'a arraché cette dent. Ne fourre donc pas tout le temps la langue dans ce trou.

2oO HISTOIRE d'une MARIE

Sois sage... Oui, je sais, ta Hollandaise... Mais demain, tu voudras une Anglaise. N'est-ce pas, tu y penses déjà? Après, tu voudras des petites filles, puis les petits garçons. Allons, allons^ ne fourre pas ta langue dans ce trou. Regarde ta femme. Réponds-lui, voyons. Veux-tu qu'à ce store elle mette de la dentelle rouge, ou la préfères-tu bleue ? Important cela ! Non ? Alors, une fois pour toutes, fais-lui pour de vrai un vrai gosse ; à ton âge cela marcherait encore. Non ? Alors imite ce vieux que tu as vu, un jour, si heureux parce que sa Marie lui ramassait, dans le tram, un ticket. Collectionne des tickets : ta Marie t'aidera. Ou bien, mets ton argent à la Caisse d'Epargne, rêve pour quand tu seras propriétaire. Non ?... D'ailleurs, pense bien à ceci. Tu gagnes ta vie : un honnête homme ; tu es aux deux tiers un honnête homme : deviens-le aux trois tiers. Tu peux en compter des milliers comme cela. Tu sais, pour eux, il existe un mot : lis ton ami le poète. Tu ne t'en doutes pas, mais, derrière ton crâne, tu as une auréole ; dans ton poing tu portes une torche, ou peut-être un flambeau, cela dépend de la rime, en tout cas quelque chose à lumière. Tu fais. Monsieur le raté, ton Devoar ! Ouais !. . Ouais !... Un jour, ses gants clairs, sous le bras un pac[uet, Henry monta, sans bien savoir, vers un certain troisième étage...

LA porte bâillait un peu... Oui... c'était du Bach... ou peut-être du Beethoven, il ne savait pas 'au juste, mais en tout cas, quelque chose de beau, puisque celle qui en jouait, était une grande artiste. Il écoutait comme on respire un bon parfum. Il regardait aussi. Ces cuivres, ces plâtres, il pendait là de ces objets qu'on aime à revoir parce qu'on ne les trouve pas chez les bourgeois. Au fond, ces deux grandes ailes : une Victoire. Autrefois, lui aussi, cette Victoire... Bast ! qu'était-il maintenant ?... Il sonna. Il la regarda venir. Oh '.pas une Marie! Drapée dans du rouge à grands plis, un nez découpé « Je veux », des yeux qui pensent, un air à l'appeler «Impéria» et aussi «la Madone».

— Bonjour, Mademoiselle, j'ai à vous remettre ceci.

Elle tâta le papier. Il y a huit jours, un M. Boulant, journaliste, lui avait écrit: « Mademoiselle, à l'occasion de votre concert, je me propose de publier votre portrait... »

— Ah oui ! mais entrez donc.

Elle s'effaçait. Evidemment, il avait mis des gants clairs pour entrer. Il fit :

— Pas la peine. Mademoiselle... c'est de la part de M. Boulant. Au revoir î

Il marcha vite : il rageait un peu, comme quand on a raté quelque chose qu'on aurait voulu réussir. Il rentra ; il dit à Marie :

— A propos, j'ai rapporté ses clichés à Germaine Lévine. Ce doit être une femme bien intéressante.

A trois heures, il arriva au journal. On annonçait un gros tremblement de terre. Il pensait à la dame :

— Pas de lettre ?

A cinq heures, on lui remit une lettre. La dame remerciait Henry Boulant. Elle était contente du portrait, plus contente encore de la critique qui entourait le portrait. C'est toujours ainsi :1a critique, un autre l'avait faite. Comment lui expliquer cela ? Il commença : <( Mademoiselle.» Il remplit deux pages. A la troisième, il traça :« Croyez, Mademoiselle... » En somme que devait-elle croire ? « Croyez, Mademoiselle, qu'il existe, et non loin, quelqu'un qui vous admire dans l'ombre... »

Le soir, il dit à Marie :

— J'ai reçu un petit mot de Germaine Lévine .

Le lendemain, au journal, on enterrait un ministère. Il s'informa :

— Pas de lettre ?

Qu'un homme admire dans l'ombre une Germaine Lévine, cela ne fait pas pousser de lettres. Il sortit un peu de l'ombre : « Mademoiselle... » Il parla d'abord d'un certain troisième étage qui lançait, à pleins accords, peut-être du Bach, peut-être du Beethoven, en tout cas quelque chose de fort beau. A cause de ces fenêtres, il eut à parler de certain square qui se trouvait précisément en dessous de ces fenêtres ; ensuite de certain sapin bien triste de languir dans ce square sous cette fenêtre ;

HISTOIRE D UNE MAFIE 2 33

encore de certain banc près de ce sapin ; encore de certain homme qui ressemblait sur le banc à ce sapin si triste.

Le lendemain, pour que dans ce square on pût voir des fenêtres ce certain homme, il alla s'asseoir, près du sapin, sur ce banc. Il n'avait rien dit à Marie de sa lettre. Il n'avait pas dit non plus, que, depuis beaucoup de jours, il venait ainsi tous les jours s'asseoir sur ce banc...

Oh non ! Il n'aimait pas cette femme. Il y a des femmes qui vivent symboliquement haut à leur troisième étage. Même dans la rue, elles sont au troisième étage. Comme Emile avec des couleurs, comme lui, s'il l'avait pu, avec des mots, ces femmes, avec des sons, affirment : « Je ne suis pas une telle... pas une telle... écoutez :... Je suis Germaine Lévine. » A ces femmes, qu'importe, à ras du sol, un Henry Boulant, si loin d'un troisième étage. Ces femmeslà ne sont pas des femmes. De son banc, on les regarde, on les vénère, on en rêve, on y pense un peu à la façon des Trappistes quand ils pensent à la Vierge. Les aimer, non. Simplement ceci : on est un journaliste, on est un raté, on porte un chapeau melon, soit ;mais au moins que cette femme sache que ce journaliste, ce raté, cet Henry Boulant, n'est pas un Henry Boulant comme tout le monde, que sous le chapeau melon dorment des idées qui ne sont pas le melon de tout le monde et qu'ainsi — oh ! presque rien — du haut de ce troisième étage, sur ce chapeau melon, elle laissâttomber unrien, une miette de sa pensée...

Il expliqua cela tout au long dans une lettre,

et de plus, que s'il avait une Marie, cette Marie ne comptait guère, et qu'au besoin, malgré cette Marie, il viendrait, comme un pauvre, mendier sa miette.

Ce soir-là il ne parla pas encore à Marie de sa lettre. Le jour suivant, joua-t-on là-haut du Bach ou du Beethoven ? Il ne vint rien des fenêtres. Peut-être parce qu'elle écrivait sa lettre. Au journal, on reformait un ministère :

— Rien pour moi ?

— Non, rien.

Il dit à Marie :

— .Je ne sais pas, je me sens un peu triste.

— Raconte-moi cela, mon gosse.

— Voilà : je m'embête.

Le lendemain, après le square, il eut sa lettre. Oh ! pas longue ; ce qu'une Impéria répond : « Je ne vous connais pas ; à peine vous ai-je entrevu ; mon refus ne vous vise donc pas, mais je ne puis croire... »

Qu'une Impéria réponde « non )>, soit. Mais la ^ladone, pouvait-on admettre que la Madone refusât de croire ? « Et le square. Madame ? Le sapin, le banc, cet homme tous les jours sur ce banc ? » C'étaient des preuves, cela !

Il rentra. Marie servit le dîner. Il pensait à ses preuves. Elle dit :

— Tu vois, je verse là-dessus du Madère. Il grogna :

— Mais, Marie, comprends donc 1 II n'y a pas que la viande et le ^ladère. Tu es vraiment par trop matérielle !

Il ne dormit pas. Il rêva comme on rêve quand on est maître de ses rêves. Germaine Lévine avait dit « non «. Mais cela ne faisait rien. Il

allait mourir ; elle venait par pitié; elle lui donnait la main, il mourait ainsi et c'était doux, plus doux que tout, meilleur que vivre ! Le lendemain, au journal :

— Pas de lettre ?

— Non, pas de lettre.

Au lit, il pensa : « Ce que j'ai rêvé hier était bête : je vais rêver autre chose. » Elle avait dit <( non », mais cela ne faisait rien. Il était peintre ; il travaillait dans une tour. Rien que des portraits d'après elle. Celui qu'il achevait était un grand chef-d'œuvre. Elle venait. Elle disait : « C'est hien. »

Les autres jours :

— Pas de lettre ?

— Non, pas de lettre.

Il s'arra»ngea de la sorte cinq rêves, un par jour sans lettre. Et vous voyez, il avait donné de bonnes preuves. Le sixième jour, il vint une lettre. Soit, elle ne prétendait pas nier l'amour ; mais l'amour... l'art est bien meilleur. Et puis, elle avait une petite fille... et puis... D'ailleurs, elle ne voulait pas.

Il n'eut pas le courage d'une lettre. Il ne dit rien à Marie. Il trouva pour s'occuper tous ses rêves. Elle avait dit « non )>, mais ce n'était plus un rêve.

Le lendemain, au journal, de quoi parla-t-on ? Il relut sa lettre. Elle se terminait par une belle phrase : « Hélas 1 vous le voyez je ne puis plus grand 'chose pour vous. »

Elle disait « Hélas I » Même en refusant : « hélas ! )) « Mademoiselle, comme vous êtes bonne ! » D'ailleurs, à ne rien pouvoir, elle pouvait tout pour lui. Une Germaine Lévine, parce

qu'elle existe, met dans la vie une grande lumière. Si elle était heureuse, Mademoiselle, tant mieux ; lui, s'il devait souffrir, tant mieux. Il souffrirait pour qu'elle fût heureuse... Mais si heureuse que l'on soit, la vie est malfaisante et alors savoir qu'il existe dans l'ombre...

Il pleurait en terminant sa lettre. Il la relut. Il se trouva avoir écrit une phrase bien longue : « Mademoiselle, je vous le jure, vous n'auriez qu'un signe à faire, pour qu'aujourd'hui, demain, dans des moi^ ou dans des années... » Une telle promesse, Marie eût bien pleuré ! Pourtant, il ne supprima rien ; il mit en dessous un beau paraphe, un peu comme on signe un serment.

Le lendemain, Ida dut venir. La veille, à Marie qui disait : « Tu sais, je ne dors pas, mon chéri )), il avait répondu : « Moi, je tomlDe de sommeil. » Il dit à Ida : « Le pagha, si vous saviez comme il a mal à la tête ! » et après, quand elle fut partie, à Marie seule : « Ida, reçois-la si tu veux; moi, elle m'embête. «

On peut faire le compte : quinze jours, un serment, une Germaine Lévine, cela tue un pagha.

C'est peut-être ce qui arrive quand par-dessus le devoir, cette pauvre mèche, on a mis dans sa vie une grande lumière. Ce que l'on veut ensuite ? Encore plus de lumière.

Qu'on lui répondît non, il suppliait : « Vous êtes Impéria et vous êtes la Madone » ; il l'invoquait : « Je suis votre moine » ; il s'obstinait : ({ L'unique enchantement, de vous seule je le veux )), et ainsi à ce qu'il disait, même à ce qu'il ne disait pas, elle avait beau se dérober : « Je ne puis rien pour vous », elle avait beau, à coups de

subjonctif, cingler : « Il vaudrait mieux que vous m'oubliassiez... » assiez, tant qu'elle voulait, eh ! oui, il était son moine, eh ! non, il ne l'oublirait pas, eh! oui, d'elle seule viendrait l'enchantement de sa vie, — parce qu'on est Henry Boulant, et qu'Henry Boulant, lorsqu'une porte se refuse, que derrière cette porte il y a une lumière, si dur, Madame, que vous la... barrassiez, eh î oui... eh ! oui... il faut que cette porte s'ouvre...

Que le temps file, qu'après trente-cinq, on compte :« J'ai trente-six ans», qu'est-ce que cela fait ? Il allait jusqu'au square. Il limait :

— Madame, vous êtes riche... moi j'ai faim : un peu de rêve, s'il vous plaît. Il y a les tavernes, il y a les champs qui sont beaux, il y a... Moi je suis ici... Hier la pluie, j'étais là ; demain la pluie, je serai là... Du Beethoven, n'est-ce pas, que vous jouez. Madame ? Ce serait bon de parler avec vous des choses dont on parle quand on écoute du Beethoven. Et ce blanc, près de votre fenêtre, de si loin je ne distingue pas, on dirait une sculpture. Vous ne le croyez pas, et pourtant si, je pourrais longtemps vous parler de cette sculpture. Oh! je sais : que suis-je, moi? Moins de pommade, une sale veste, des mains sans gants, des mains de pauvre, et dans ces mains une œuvre, alors n'est-ce pas ?... Madame, si vous saviez ce que j'ai fait pour avoir, dans ces mains, une œuvre. J'ai eu tort ? Oui peutêtre... oui bien sûr, je le comprends maintenant en regardant si haut vers votre fenêtre. Ne par-

, Ions pas de cela, Madame.

Il changeait de lime :

— Madame, je vois là votre petite fille : elle

HISTOIRE d'une MARIB. 17

est jolie tout plein, dans ce square. Bonjour, ma petite fille. Tu t'appelles Eve, je crois? Un jour, Madame, j'ai défini l'enfant : un cancer au sein. Par la vôtre, j'ai compris : l'enfant est une autre fleur sur le sein fleuri de sa mère... Pssst ! ma petite fille, ne te penche pas comme cela sur l'eau ! Tu dis ? Tu avais un petit n'oizeau ? Ah ! ah ! Il est mort ? Oh ! Parce qu'il mangeait le sable de sa caze. Dis-moi, pourquoi ce sable, ma petite fille ? Ah ! ah ! pour le petit n'oizeau y faire sa grande... Madame, je vous demande pardon ; mais savoir que chez vous vivait un petit n'oizeau, que ce petit n'oizeau mangeait son sable, que ce sable servait à certaines choses, et que certaines choses, chez vous, cela s'appelle faire sa grande... Madame, pour un pauvre, ce sont des miettes...

Il savourait ces miettes.

Le lendemain :

— Madame, vous êtes riche, moi j'ai faim, un peu de rêve, s'il vous plaît...

Pendant un an. Un jour, elle appela cela : de la guitare. Ce jour-là, Marie eut tort. Certes, il aimait beaucoup sa Marie ; il pensait beaucoup à sa Marie ; mais que devient une Marie quand on y pense les yeux vers un troisième étage ? Une Marie ne vit pas au troisième étage ; soignant son gosse, une Marie vit terre à terre. N'est-ce pas de cette Marie, alors déjà terre à terre, que quelqu'un de très proche vous a dit : « L'épouser ? Non et non. » Il gardait, là-dessus, beaucoup de lettres. Ces lettres, il les relisait ;il pensait : « je suis injuste», et pourtant il y avait cette porte qu'il fallait qu'on ouvre, il y avait cette lumière

HISTOIRE d'une MARIE 2.j9

dont on voulait toujours plus, il y avait cette Germaine Lévine qui n'était pas une Marie, et alors,'à vouloir ouvrir cette porte, à vouloir ce plus de lumière, à... non pas aimer, mais vénérer cette Germaine Lévine, cette Marie « toujours oui », cette Marie « amuse-toi, mon gosse », cette Marie, si loin d'une Germaine Lévine, devenait, qui sait ? une Marie gênante ; devenait, c'est clair, une Marie agaçante ; devenait une Marie, qui, le jour de la guitare, n'aurait certainement pas dû lui dire :

— Qu'as-tu ? J'ai trouvé une bonne recette, écoute, je vais te la lire : Salsifis frits...

Il lui arracha la recette :

— Oh ! toi, tu ne penses qu'à ton ventre.

Il planta là son dîner, il courut jusqu'au square et, cette fois, lui qui tremblait devant Germaine Lévine, il n'eut plus peur :

— Madame! cria-t-il... Madame, reprit-il, en plus doux, j'ai reçu votre mot... vous parlez de guitare, mais il ne s'agit pas de guitare.

Oh ! non, il ne s'agissait pas de guitare !

Il s'agissait, Madame, qu'il était content de l'avoir rencontrée et qu'alors... cela ne vous ennuie-t-il pas de marcher avec un homme ?... il lui expliquerait tout. Il s'agissait, Madame,... prenez garde, une voiture... que ces choses sont bêtes à dire, mais qu'il est insupportable d'avoir tous les jours avec sa femme des histoires de salsifis frits. Oui, frits. Madame ! Il s'agissait qu'un jour il avait écrit : « Aujourd'hui, demain, dans des années... » ; il s'agissait qu'une telle phrase voulait dire... attention, un trottoir... qu'il n'aimait pas sa femme, que jamais il n'avait aimé sa femme, qu'il avait besoin de lumière, Madame,

qu'il ne voulait pas, comme un idiot, sa vie durant, brandir une guitare ou limer une porte, et qu'en fin de compte, il ne restait qu'une chose à faire :

— Madame, je suis venu. Faites le signe, dites-moi : quittez votre femme.

Elle dit :

— Je vous défends de quitter votre femme.

— Mais, Madame, puisque je vous le dis : c'est une simple question de malles : elles sont pour ainsi dire prêtes. Me renvoyer là, vous n'avez pas le 'droit... Je puis agir sans vous.

— Je vous le défends...

— Mais entendez-moi ; ce n'est pas pour vous. Je vivrais seul. Tenez, là : cette mansarde. Je viendrais de temps en temps... Vous... j'enrage de ne pas trouver les mots, est-ce que je sais moi, vous... n'êtes pas une femme.

Et ce devait être vrai. Ils étaient arrivés sur une place, des gens couraient ; à les voir courir, il semblait bien que ce qui les mouillait si fort c'était une fameuse averse :

— A vous, dit-il, je n'oserais offrir d'entrer quelque part... Madame, je vous en prie, faitesmoi signe.

Elle dit :

— Je vous ordonne de retourner chez votre femme.

Elle leva les yeux. Il vit : il flottait beaucoup de bleu dans ses yeux ; elle souriait un peu ; elle avait, sur ses lèvres, frotté un rien de rouge, et tout cela si beau, tout cela si pur, tout cela telleraent d'une Madone, que, dût-il en crever, tantôt il dirait «oui», mais pas maintenant, pas tout de suite, dans une minute. Madame, qu'il

HISTOIRE d'une MARIE '^Ol

eût le temps de se remplir les yeux, de se bourrer la tête, pour après la retrouver toute. Il put la regarder ainsi...

— Voilà, Madame,... maintenant... je pars... ... Comme on s'arrache.

N'y eut-il pas du sang, hors de lui, tout du long, bas de son cœur ?

Vraiment, ce qu'on appelle être carrément lancé au diable. Alors, croyez-vous, tout fut fini? Ah bien oui !... Evidemment, à cette minute, il eût suffi d'une de ces automobiles qui, d'un homme en plein dans une histoire, font un homme qu'on ramasse, en conclusion de cette histoire. Les sales machines, ce n'est jamais quand il le faut, qu'elles vous écrasent.

Il rentra. Une maman était là :

— Maman, si tu savais comme j'ai de la peine. Après, soigné par cette maman, peut-être

bien qu'il fut malade. Cela semble probable, puisqu'il guérit. Après, peut-être bien qu'un jour il retourna au square et qu'au lieu de ces fenêtres à Bach ou à Beethoven, il vit de ces fenêtres passées au blanc, comme quand une Germaine Lévine n'est plus là. Cela semble certain, puisqu'il y pendait une affiche : Appartement à louer. Qu'est-ce que cela fait ?

Autrefois, avant tous les Henry, il y avait eu Henry le gosse. Encore un peu cet Henry qui faisait mé-mé aux petits Jésus. Cet Henry-là aimait une femme, oh ! pas une grande : deux tresses dans le dos, des yeux on ne saurait dire, et belle !... oh si belle î Quand l'avait-il vue pour la première fois ? Il était au collège, elle habitait la ville. Alors, les jours de promenade, quand on prenait le rang, Henry se mettait à trembler,

Henry un jour se permit une syncope, parce que tantôt on passerait devant une fenêtre où il apercevrait peut-être cette femme. Il ne l'apercevait d'ailleurs jamais ; il savait d'avance qu'il ne l'apercevrait jamais, puisque cette femme n'existait pas. N'importe : en classe, à l'étude, à la chapelle, il se tenait comme un ange pour rester digne de cette femme ; elle s'appelait Irma Idéal.

Quand on a été ce gosse, une Germaine Lévine, pas besoin de la voir. Plus haut que les reins qui sont pour le vice, plus haut que le cœur, la place pour Marie, une Germaine Lévine, comme Irma Idéal, loge au troisième étage, près de la tête, la place pour le rêve.

Et s'il fut triste, cela ne se vit pas. Il y avait, tout près, une boutique ; il entra, il dit :

— Monsieur, voulez-vous me montrer cette bague ;non, pas celle-là, l'autre avec une pierre, on dirait du sang.

Après, quand il l'eut essayée, il dit :

— Voilà, Monsieur, gravez là-dessus que nous sommes le 13 décembre. Mettez aussi l'année. Mais pas en trop grand, pour, plus tard, graver une autre date.

Cela fit simplement un Henry qui, guéri de la fièvre, pour sa première sortie, avait eu l'idée de se payer une bague avec une petite pierre rouge.

FINI, les miettes ; comme si on l'avait démoli, le square. Quand même il avait d'elle certaines lettres, et ces lettres, « non » tant qu'elles voulussent, étaient quelque chose que l'on porte sur soi, quelque chose qui vous parle, quelque chose où sous un rien d'encre, on découvre plus qu'un rien de pensée. Et puis une Germaine Lévine partie est une Germaine Lévine qu'on retrouve. Dites, la nuit, répondre : « Moi je tombe de sommeil » et les yeux dans le noir où sont si clairs les rêves, rêver de cette Germaine Lévine qu'on retrouve. Et non seulement des rêves, il tenait d'elles des idées à lumière : ceci on le fait, ceci on ne le fait pas. Alors, qu'il fût un journaliste, qu'il fût un raté, il portait, dans sa vie,mieuxquele souci de trouver aux dépêches un beau titre. Il marchait moins courbé; il n'était plus de ces imbéciles qui pensent à la femme comme au suicide. Et puis — ceci surtout — cette bague, il l'avait achetée, parce qu'il existe des choses que l'on sait, non pour les avoir apprises, mais parce qu'au fond de soi on les sait. Ainsi cette Germaine Lévine, aussi loin qu'elle fût, il avait vu chez elle une Victoire ; lui aussi possédait cette Victoire : de la sorte, quelque dissemblable que l'on paraisse, on est, si l'on peut dire, du même pays. Un jour viendrait...

Et certes, il n'avait pas fini d'aimer sa Marie:

il l'aimait autrement, un peu comme une Marie, dont un soir, sur une place, au milieu de la pluie, avec du bleu dans les yeux, quelqu'un vous a dit : « Je vous ordonne de retourner chez votre femme. «Quand elle demandait : «Dis-moi, est-ce que, vraiment là, tu m'aimes ? » Oui, là vraiment, il l'aimait. Mais en disant : « oui », comme s'il gardait pour lui un morceau de sa pensée, il réfléchissait : « ... et pourtant oui, je t'aime... »

— Ce qu'il me faudrait, vois-tu... Il appelait cela une amie intellectuelle.

• — Je sais, disait Marie, une Germaine Lévine.

— Ah oui !...

Il attendait... Et vous voyez! Mais, à bien compter, du 13 décembre à ce nouveau décembre, il s'était passé presque une année, exactement trois cent quarante-cinq jours. Des jours où l'on s'énerve; des jours, parfois, où l'on se désespère ; des nuits aussi... Ce jour-là. dans cette rue, on aurait bien fait de lui dire : « Attention î ta canne, ton chapeau : voilà Germaine Lévine. » La rue tournait court : il retint mal sa canne, il ne trouva pas son chapeau, il resta là, tout bête, avec sa bouche qui faisait : « Oh ! »

Trois ceAt quarante-cinq jours ! Il dit :

— Madame, si vous saviez comme j'ai souffert hier.

— Hier, Monsieur Boulant ?

— Oui, Madame, hier, ou avant-hier, en ne vous trouvant plus.

Il montra sa bague. •

• — Mon cœur saignait, je crois. J'ai vu cette

bague : un peu de mon sang à cause de vous.

Il sourit, car il pensait à la date. Elle demanda :

HISTOIRE D UNE MARIE 2<j5

— Et maintenant, vous êtes sage ?

— Oui, Madame, très... Un journaliste vous aurait cherchée... Facile, n'est-ce pas ?... Moi je... Où habitez-vous, maintenant ?

Elle dit la rue.

— Alors, Madame, cette rue, quelquefois, il me sera permis... d'y passer.

Trois cent quarante-cinq jours ! Elle eut une manière de ne pas dire non.

— Il n'y a pas de square. Monsieur Boulant.

— Pas de... Certainement... Mais le trottoir, Madame... Et puis, n'est-ce pas... car je... quelquefois, il y aura votre porte...

Trois cent quarante-cinq jours ! Il baissait les yeux pour montrer combien il serait sage.

— Soit... mais pas souvent... en copain.

— C'est cela. Madame, en copain !

Il ne salua pas du chapeau. Il marchait vite. Hum ! comme il est bon cet air froid qu'on aspire jusqu'au fond dans la poitrine... On dit d'un homme heureux qu'il poitrine... c'est peutêtre de la joie iqui fait de l'air dans la poitrine... Moi je poitrine, et place, vous autres, qui n'êtes pas les copains de Germaine Lévine... Moi je... Moi je... Maman, si tu savais !...

Il en avait bien envie... il ne dit pas à Marie :

— J'ai retrouvé Germaine Lévine.

La rue une Telle. Il racontait à Marie :

— Je passais rue une Telle. Figure-toi que... Marie disait :

— Que t'a-t-elle fait la rue une Telle ? Tu n'y passais jamais.

— Précisément.

Certes non, il ne sonna pas le premier jour.

2G6 HISTOIRE d'une marie

Quand on va en copain, on patiente, on passe, on remarque la maison, on constate qu'en face il y a une vitrine, qu'en ayant l'air de regarder les machins en cuir qui pendent dans cette vitrine, on peut voir le reflet d'une fenêtre et quelquefois, dans ce reflet, un autre reflet en profil de Madone.

— Voyez, Madame, comme je suis sage. Je ne me retourne même pas.

Le huitième jour il alla. Bien agaçantes ces portes, dont on ne découvre pas tout de suite le bouton de sonnette ; il n'avait pas sonné, que déjà sa barre dans la tête lui descendait sur la langue et, d'avance, écrasait les choses qu'il voulait dire :

■ — Bonjour, Madame, je... je viens en copain.

Elle était en bleu, mais pas du bleu comme à tout le monde, un bleu plus bleu, un bleu pour elle ; l'étoffe aussi, on n'aurait pas cru de l'étoffe. Et puis, il voyait là son piano, de beaux tableaux et aussi le blanc que, du square, il avait deviné une sculpture. Une belle sculpture 1 Il dit :

— Vous lisiez. Madame, peut-être que je vous dérange ?

— Non.

Mais elle n'avait pas déposé son livre, elle gardait un doigt entre les pages, comme pour dire : « Je le reprendrai là, quand vous serez parti. Partez vite. »

— C'est cela, à plus tard. Madame...

Le temps de voir qu'il y avait dans le fond une belle armoire ; qu'un rideau devant une fenêtre créait une belle pénombre ; que s'il traînait, par-ci par-là, un rien de poussière, cela valait

mieux que la propreté un peu Pjete qu'y eût mise une Marie; et aussi, qu'à porter un collier^ elle en roulait tantôt l'une, tantôt l'autre de ces perles, de bien belles perles, un bien beau collier, et, mon Dieu, toute la beauté de ce geste 1

Un autre jour, il vit la petite fille. Et parfois, les petites filles savent-elles ce que, de certaines choses, pense leur maman ? Elle grimpa aux genoux du Monsieur, regarda ce qu'on remarquait le plus dans le visage du Monsieur et vlan ! des belles moustaches la pointe en l'air fit des moustaches moins prétentieuses, la pointe en bas. Et peut-être qu'à revenir, puis encore, revenir est moins pénible. Il arriva qu'on était venu hier, mais qu'on avait oublié de dire... ; ou bien que : « Madame, j'ai vu que vous lisiez ce livre, il serait bon que vous lisiez celui-ci » ; ou bien que : « Aujourd'hui, ça ne compte pas,, j'ai vu des pralines, j'emmène votre petite fille... ))

En copain, bien entendu. Madame. Mais le saviez-vous, ce copain, comme il tremblait ? Vous étiez toujours Impéria, Impéria : « Je vous ordonne de retourner chez votre femme », Impéria qui cinglait dur : « Il vaudrait mieux que vous m'oubliassiez... » Celle-là, il sentait bien, elle le recevait comme on donne une aumône à un pauvre et, sa barre dans la tête, une autre sur la langue, il restait là comme ce pauvre à se faire mal dans son cœur. Mais quelquefois, où donc était Impéria ? Plus douce, le doigt moinsà son livre, il trouvait la Madone.

— Madame, se risquait Henry.

Qu'il était peut-être un raté, mais tout de même... qu'autrefois, si, si, je vous l'assure, il

26S HISTOIRE d'une mvrie

écrivait des contes ; qu'il existait à cette époque un certain Boulant, dont on disait : « Oh ! celuilà ! » et qu'ainsi :

— Madame, je le sais, entre copains, parler de certaines choses est défendu, cependant...

• — Fi ! disait la Madone, l'amour est un microbe.

— Pouah ! ajoutait Henry, l'amour, quel microbe.

Tellement « Pouah », qu'ils en riaient.

Et, sans doute, que la Madone répétait à l'Impéria — oh ! pas le rire — mais le sérieux de ces confidences, car, après, Impéria, on l'aurait crue moins dure, plus disposée à mettre, au bout de ses subjonctifs, un rien d'ouate.

Un jour, Impéria ou Madone, Henry se trouva marcher à la gauche d'une Germaine Lévine qui avait dit :

— Ne trouvez-vous pas, il fait chaud ; sortons un peu.

A vrai dire, ce ne fut pas très amusant. Pour une pianiste, après une journée d'étude, une promenade au Bois est une promenade au Bois: elle se repose. Elle regardait les arbres qui sont beaux, elle humait l'air qui sent bon ; quant au copain, sans trop penser à lui, elle marchait avec sa manière de balancer la main : « Seule, je suis... seule, qu'on me laisse. »

— Que pourrais-je bien lui dire ? se creusait Henry.

C'était le soir, un soir à rossignols. Il dit :

— Ecoutez, Madame, il chante, le rossignol! Mais quand on l'a dit une fois, comment après,

le redire ? Et puis ils avaient pris par les petits

HISTOIRE d'une MARIE 2o9

chemins et l'on devinait là, dans l'ombre, des bancs et, sur chacun de ces bancs, non pas un Henry Boulant seul à rêver sous un sapin, mais de ces hommes avec de ces femmes qu'il est bien gênant de dépasser quand on a dit : « Pouah ! l'amour est un microbe. )>

Plus loin, il en découvrit un de libre :

— Madame, si nous nous asseyions un peu. Ils furent ainsi l'homme et la femme sur ua

banc. Il dit :

— Madame, si je n'étais pas un imbécile, vous avez vu ces gens, eh bien, je prendrais votre main comme ceci ; je la porterais à ma bouche comme cela : je vous dirais...

— Chut !

Un «chut )) très doux de Madone... Pourtant il redevint un imbécile.

Ils se remirent à marcher, ils passèrent sous une allée de grands arbres ; ils eurent, comme on dit, l'air de marcher dans une église sous une voûte. Marie, un jour, l'avait dit. Ainsi, il se mit à penser à Marie ;il en fut un peu triste. Il pensait à Marie, non plus comme à quelque chose de gênant, mais comme à une maman bien bonne, une maman qu'on aime, une maman qu'on dorlotera ce soir, parce que peut-être, un autre soir, on sera forcé de lui faire de la peine. Il dit :

— Madame, vous vous souvenez de ce que je vous ai écrit : « Aujourd'hui, demain, dans des années... »

Il répéta jusqu'au bout sa phrase.

— Il y a maintenant deux années ; ce que je vous ai écrit, reste écrit.

Elle dit :

— Mais non... Ecoutez, vous m'amuseriez

270 H.sroiRE d'une marie

beaucoup plus si vous me racontiez, là vraiment en copain, une histoire d'amour que vous auriez... avec une autre...

— Impossible, Madame.

, Il se trouva embarrassé dans une longue explication. Qu'un jour, à propos de raisins, le renard avait dit : « Ils sont trop verts », mais que ce renard était un bourgeois, ou bien qu'il n'aimait pas les raisins. Que lui, plus haut ils pendaient, plus il voulait les raisins. Que d'ailleurs la débauche était une inquiétude; que la débauche signifiait : chercher l'amour où il n'est pas ; que oui, Madame, il avait été ce débauché et qu'alors, si elle voulait s'arrêter et regarder à sa droite, là sur cette branche, elle verrait quelque chose qu'elle jugerait peut-être une bien vilaine chenille.

Elle la prit sur la main ; elle dit :

— Oui, une vilaine, mais bien curieuse chenille.

— Un futur papillon, Madame.

Après ce mot, il ne trouva plus rien à dire. Ils marchèrent encore. Sans qu'il eût parlé, elle fit une réponse :

— Ecoutez bien : tout ce qui arrivera, ce sera contre ma volonté...

Il cueillit cette phrase, il la serra dans le fond de son cœur.

Ensuite, peut-être bien qu'ils entrèrent dans un de ces cafés où l'on suce avec de la paille des boissons qui sont froides. Il pensait à la phrase. Il regarda comment elle employait sa paille :

— Tous vos gestes sont beaux. Madame.

Après, il remarqua beaucoup de choses: qu'en

marchant sous les arbres, Impéria sautait après

les branches, pas autrement que ne l'eût fait sa petite fille ; qu'elle portait un manteau avec des franges et aussi qu'en sortant du Bois, pour que cela devînt papillon, elle déposa la chenille sur une feuille.

— Et maintenant, dit-elle, laissez-moi partir seule.

— Oui, Madame, mais avant, votre manteau, j'en voudrais une frange.

' — Prenez-la.

Mais si fort qu'il tirât avec sa patte d'homme, il avait si peur qu'il ne parvint pas à briser cette frange, tandis qu'elle, simplement, d'une secousse, avec ses mains d'Impéria, brisait cela :

— Voilà.

Alors, le lendemain, après qu'il eût dit à Marie : «... et pourtant oui... je t'aime », quand il fut retourné au Bois, qu'à défaut de la chenille il eut retrouvé la feuille, qu'il eut mis dans une lettre la signification qu'il avait comprise à certain geste, on lui répondit ce qu'on répond lorsque vraiment ce qui arrivera est contre la volonté, mais que décidément cette volonté n'a plus rien à faire : « Gomme vous êtes fou... Enfin ! »

Et à cause de cet « enfin » : il y avait eu combien de jours : « Je ne puis rien pour vous »; il y avait eu trois cent quarante-cinq jours : « Germaine Lévine, où peut-elle se cacher ?»; il y avait eu beaucoupde jours :« En copain, Madame » ; jour par jour, tous ces jours se suivaient en lourds colliers d'année, et voici, tout à coup, il n'y eut plus, isolées, que des perles de jour.

Un jour : et à trois heures, au 4040, le numéro du journal, un coup de téléphone : « M. Boulant

est-il là ? — Oui ! ! Madame ! c'est moi ! ! »

Un jour : et près d'un sachet, deux gosses qui se disputent : « C'est vrai — C'est pas vrai «^ parce que les vers de ces caramels disaient : « Il faut vous aimer... »

Un jour : et devant son piano, une Germaine Lévine qui se recueillait à jouer comme on joue devant une foule, mais c'était pour un seul.

Un jour : et près de cette Germaine Lévine un Henry qui pleurait : « Madame, je vous en prie, que ça finisse... je deviens fou ! »

Et ce jour-là, très absorbée à compter les perles d'un collier, une Germaine Lévine : « Que faudrait-il pour que ça finisse ? »

Et lui : (( Germaine «, avec ses lèvres, près de l'épaule, sur quelque chose de doux...

Page 1