‹ Histoire d'une mère et de ses enfants. Madame GottliebChapitre 9 sur 9 · L-'iyiliiiOO by · texte numérisé non relu

L-'iyiliiiOO by

ET DB SES Eî^FAMTS 221

cher cadavre leur arracha tout à coup des transports d'cpou vante; eUes poussèrent des cris et tombèrent sur ie lit, se débattant, appelant, invoquant, se disputant les mains et le front de Valcniin. Simone eut une crise nerveuse dont on eut beaucoup de peine à la faire sortir. On ouvrit la fenêtre et on y porta la jeune fille pour que le vent de la nuit la calmât. Elle eut peur de cette obscurité qui s'étendait devant elle comme un gouffre. Elle se débattit en poussant des clameurs cpii se prolongèrent dans les avenues désertes, et auxquelles les aboiements des chiens de garde répondirent, La brise faisait vaciller la flamme de la cbandeUe et menaçait de Téteindre... Sopbie était évanouie.

On déposa les deux jeimes Mes dans le Hacre. Miss Simpson et le chirurgien se chargèrent de les ramener à Paris. Le prêtre resta avec ie soldat et un des oificiers, pour veiller le mort.

M. Briet, qui croyait en ccmscience avoir foit son de» voir, dormit pourtant mal cette nuit-là. Le lendemain, il alla trouver M. de Mpac, essaya de lui traduire ses scrupules et ne s'apaisa que dévant une promesse d'augmentaliou de traitement.

XYIU

Simone fut quinze jours en danger de mort ou de folie. Elle essaya de se tuer; elle voulut se laisser mourir de faim ; puis, elle sortait de ces désespoirs par des explo* sions terribles de colère, d'insaLiable appétit de ven-

gnoce. La baronne de BniTal, que ce maUieiir avait

frappée dans ses rêves de paix et de famille, veillait sa Me avec une sollicitude humble et repeataute. «

~ Cestmoiqui ^ai porté malbeiir, lui dieait^^lte.

Et Simoue ne prolestait pas, au contraire. N elait-cepas Sbnoa qui avait tout fait, tout préparé? Ii*étaii*Ge paa flOQ infernale médianoeté qui ayait cieuflé la tombe glante'où dormait son cher Valentin? Et la haronne ne pouvàit^eUe pas teela mère de Simou? Siinooese ctmsir dândicoiDnie TeuTe; la bteédîetîQiLdupiétie laipeiai»sait avoir été un sacrement. Aussi voulut-elle porter le

ikaiil dflfl veuves. L'abbé MurpAUîn méveiUL du

accourut àParie. Simone lui dit *:

* — Vous voyez bien, monsieur Tabbé, que j'avaiâ raisou de décbirer ma robe de noces.

-~ Hafille, répondit le bon pfMre^les nocee de la tme

ne sont que des fiançailles; les véritables unions se £ùat au ciel, dans le sein de Dieu.

La pauvre enfant éprouvait une r^ugnanee qu'^

essayait parfois, mais en vain, de dissimuler, pour demeurer chez la baronne. lUui semblait voir un abâme entre elle et madame de Bruval, qu'elle ne pouvait se ié> soudre à séparer de Simon. L'abbé Marcellin, qui surprit ces mouvements du cœur, en parla courageusement à son amie.

• — Laissez faire le temps, lui dit-il, la douleur, en la puriiiantf la mènera à Dieu et la ramènera à vous; il fàut passer quelque chose à Tégôlsme d'un pr^er désespoir.

Automne, qui n'en était plus, hélas 1 à discuter avec son calice, coneentit au départ de Simone qui youiut aller vivre avec Sophie. Cette cohabitation des deux jeunes

M M tm Mvmw SMF

fiUes «t on eflèl salaCaiie. A force de s'épeadh^r tour

à tour de Tune à Taiilre, la douleur finit, sinon par s'apaiser, du moins, si j'use ainsi dire, par se clarifier et psr divenir traiipareûte^SiâKMieq^pelait madame Girod sa* mère ; elle vivait au milieu des objets flBkmiliers de Yalentiû, avec son portrait en lace d'elle. La pensée constmfe de son ami invisiblei mais présent, l'obligeait à eette contemplation intérieure de la mélancolie; et puis, par nnoments, il lui venait des pudeurs féminines ; en . psésoicedamonie diagrin de la mère et du deuil delà sœur, elle se dtnianduit si elle avait bien le droit d'être aussi désespérée; elle les consolait alors, ou se laissait un peu cmisoler. Elte avût des jouoi de lemmrài TéritaUe, pendant lesquels elle s'accusait de cette catastrophe. N'avait-eile pas été cause, de l'entretien de Simon et de 8opbie?Lesmoi8B'écoulèrait ; du monde, de ses intrigues, du salon de madame de Bri<(nulles, de M. Lombard, de Simon, il n'était jamais question. La baronne de Bruval afait écrit eo Russie, lors de la mort de Yalentin. Cette lettre était restée sans réponse. Simon n'avait pas même joué la comédie d'un peu de douleur. A distance, il ne . trouvait plus nécessaire d*étre hypocrite.

Sophie (Jiiod s'accusait également. Pendant un mois, elle eut horreur d'elle-même, les livres lui faisaient peur; ia poésie lui semblait un sacrilège. Sa vocation ne lui apparaissait plus que travestie par cet odieux article de journal, ou bien ensanglantée par le cadavre de sou Irère. ibâs, pourquoi ne pourrions-nous pas le constater sans faire injure àcette pure jeune lille? les poètes qui meurent de faim, ou qui meurent de dépit, ne meurent jamais des 'miles d'un deuU. Le sentiment de leur pmcmnalité finit toujours, à un moment donné, par faire équiiiiibre au

9M HifTonoi D*UHB Màn

poidB du corps qui les attire vers la tombe. Le malbeiir

est un fonds de poésie. Il y a dans toutes les aflliction» bumaiues, j'entends parler des plus sincères, la tentation d*une attitude à prendre, d'une confidence publique à l'aire. Les poètes ne résistent pas toujours à cette coquetterie du désespoir. Sophie était» à coup sûr, uneàme loyale et simple ; mais, un jour, elle fit une élégie sur la mort de sou irère; elle crut ravoir improvisée, il luiaeiu* bla que ces strophes, qu'elle avait pourtant scandées, s'étaient échappées, comme un soupir, du fbnd de son cœur; mais, le lendemain, elle ajouta un agrément littéraire àcette larme; le surlend^nain, elle lui donna un numéro d'ordre, pour son futur volume.

Ne blasphémons pas contre cette exploitation. Dieu a voulu que rhooune apprit à boire ses larmes. Les livres sont des herbiers, et les fleurs les plus chères à ceux qui les cueillent et à ceux qui les admirent sont les lUnirs trouvées sur les tombes. L'hoaune est un échaqipé de la mort que celle-ci rattrape; pendant celte escapade qu'on appelle la vie, Técolier aime à tourner souvent la. téte et à narguer celle qui le poursuit. Sophie ne se douta pas qu'elle profanait sa douleur, en la mettant en pçésie; elle crut Tembaumer, elle ne comprit pas qu'elle en faisait un automate.

Simone, moins délicate en apparence, eut pourtant un scrupule à cet égard; elle ne voulut pas lire ces vers^ et elle pleura moins souvent devant Sophie, redoutant que ses larmes ne fussent également loccasiou d'une élégie! Ge petit désappointement lui fit faire un peu plus tôt le pas que Tabbé Marcellin avait prévu, sor le cbeadn de Dieu ; elle s'échappait souvent pour aller à l'égUse, et plus d'une fois elle y rencontra madame de Bruval, qui

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lui faisait une place à côté d'elle poul* prier. Mais lanière et la Me se séparaient en sortant ; elles échangeaient un serrement de main, un baiser, puis la pauyre Autonine

renliail toute seule chez elle.

L'année qui se passa ainsi fut la plus lourde à porter

(le toutes celles qui meurtrirent madame deBruval. Elle Toyait approcher avec eli'roi l'ouverture de ce testament qui lui donnerait pour enfant ou Simone, qui n'osait plus habiter avec elle, ou Simon, qu'elle ne pourrait jamais estimer. La tendresse maternelle, attisée par ses doutes, la craisumait, sans qull lui fût possible de la satis&ire. Le remords se mêlait à ses angoisses. Elle aussi, elle surtout, seseprochait le malheur de sa maison. Si elle avait été assez fwte, asses pieuse, assoit digne du ciel pour trouver dans son cœur les moyens de se faire aimer de ces deux enfaatset de les faire s'aimer réciproquement, ces jalousies funestes, cette guerre intestine n'auraient pas assombri leur avenir.

— Je les ai mal élevés, se disait-elle, j'ai aggravé ma première fiante, et jen'ai pas su purifier la maternité que lé ciel m'imposait!

L'abbé Marcellin faisait de fréquents voyages à Paris. . n trouYait le moyen d'avoir aussi sa part dans les remords distribués à chacun. Il s'en voulait d'avoir conseillé le recours à M. Lombard, d'avoif été mailiabile, de n'avoir rien compns à Simon.

— Je n<? mv préoccupais que de la besogne du ciel, se disait-il; mais, hélas l le scandale de la terre, n'ai pas su l'éviter.

Une année environ après les événements, que nous ve-

M6 BltTOn» D'UK£ liÈBfi

nous de raconter, madame de Bruval reçut une lettre de M. Lombard. L'acacbémicii^ aimonçait son retour à Pans; il iffévenait en mâme temps la baronne que, fidèle à sa

promesse, il avait tHudié Simon, et qu'aucun doute ne lui paraissait plus possible : leur eufaut, c'était Mea ce jeune homme graye, médilatif, dont il atait pu consfaler la haute et froide raison. Cette évaporée de Simone était l'étrangère. Quant & lui, toute sa contiauce étaii ac* cpiise à son jeune ami, il l'avait Vu à Fosuvie et il ne foulait plus s'en séparer. Revenu en France, pour entrer probai^lwent dans une procliaine oomlnnaison ministérielle, il voulait flaire la fortune de Simon. Mais il avait besoin d'être maître absolu de ce jeune bomme; il priait donc en conséqueace la baronne de vouloir bieB| par tendresse même pour leur enfant, paraître lui abandonner à lui, M. Lombard, des droits dont il serait digne.

La baronne ne vit qu'une chose dans cette lettre, c'est que Simon n'allait pas revenir chez elle ; il lui semblait que, malgré Fassurance de M. Lombard, cet bypocrile ne pouvait pas être son fils. Le revoir, vivre avec M, paraissait un supplice au-dessus de ses forces. Elle répondit que Simon était libre. Ce dernier n'avait pas alteadu rautorisation de la baronne pour s'instaltordiesM. Lombard, dans rintimité duquel il était, en effet, profondément entré. Geâ deux ambitieux se baissaient trop poux ne pas Juger indispensable de vivre unis.

Simone apprit le retour de Simon par M. Marcellin, qui, désappoinlé, mais non vaincu, pouxsuivait son œuvre Qq plutôt son réve; il crut le momoait fïvorable pour triompher des résistances de Simone, et pour la ramener^ iiiie aimante et dévouée, dans les bras de la baronne.

n M Bit MTâim ttV

Que m'importent les conjeetuiiesf 0e disait le lefait

homme. Simon pe ut être le fils de M. Lombard, mais &mone doit être la tille de madame de Bru val ! U 6mporta,la lettre de racadémicieii, et la lut à la jeime

mie.

^ Mademoigelle, lui dit-il, vous avez été éprouvée par mie grande donknr ; c'est la.marque que le ciel distribue à ses élus. Vous ne seriez pas digne d'avoir été désignée pour souflErir, si vous ne savies pas compatir aux saintes tortures de madame de BruTal. Tous avez un areCdr que le ciel a déshérité d'avance des amours humaines : car je crois que vous resterez fidèle au souvenir de M. Valentin.

— Oh ! oui, interrompit Simone en sanglotant.

— Mais il vous reste à aimer cette mère sans^enftôits, cette pauvre ftme dans laquelle s'égouttent toutes vos larmes. Vous n'êtes peut-être pas sa fille par. les liens du sang, mais où donc est votre mère? Quant à la baronne, je ne croîs pas offenser les droits sacrés de la nature en a£Brmaal qu'elle ne peut pas avoir M. Simon pour fils, à la conditîcm de vous faire orpheline. Revenez dans cette maison <rfi Von pleure en votre absence, et oti ce sera presque du bonheur de pleurqr avec vous.

Simone promit de retourner chez la baronne, mais elle demanda quelques semaines encore, pour bien s'assurer que madame de Bruval ue recevrait pas de visites de Simon, et pc^ur se préparer à rentrer dans cette maison dont elle était sortie, si fière et si triuniphante !

L'abbé emporta çette promesse avec l'empressement d'un avare qui va enfouir les premières pièces d'un trésor.

— Enfin, voilà un succès i se disait-il. Hélas! ajoutait

avec mélaiicoiia rathlèteéprouYé, je croyais avoir vaincu le démon le jour où j'ai déddé mademoisdle Simone à

ne pas à aller au cliÀteau; il parait que je n'avais fait que le défier.

Ia Inromie pleon des lanneB de joie en iHnenant le

retour prochain de Simone.

!('est-ce pas, dit-eUe à Tabbé, que M. Lombard ee trompe? ToiU bien mon enbnt, mon seol enfuit, pois-

que celle-ci est ma récompense et que l'autre est mon châtiment i

La veille du jour cboiâ ponr la rentrée de Simone^à la maison matamelle, Fàbbé Marceltin, qui n'avait pas

quitté Paris, reçut mi billet dont la lecture sembla rémouvoir; il se rendit en toute bâte cbes madame de Bmval.

— Dieu veut nous éprouver encore, madame, lui ditil en l'abordant; il va rappeler k lui le protecteur de H. Simon. J'apprends à l'instant, de la part de ce dernier,

que M. Lombard est très-malade; on désespère de le sauver.

La baronne leva les yenx au ciel.

— Que la volonté de Dieu soit faite, dit-elle, et puisset-il envoyer à cet bonune la pensée du repentir !

— Mais qu'allons - nous fidre de Simon ! demanda rabbé.

— Je n*ai pas le droit de le chasser, répondit Antonine. Cette maison est la sienne. Qu'il y entre.

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— Mais mademoiselle Simone?

— Puifiqu*il me fout choisir, reprit madame de Bruval aVec résignation, je ne puis pas chasser Tenfant ingrat que j'ai besoin de ramener à ramoui. Simone était une ecmsolatioa, je n'en étais pas encore digne. Priez-la de ^m'aimer toujours. Nous nous rencontrerons au pied des autels ; dites-lui que je lui assigne toujours ce rendez- T0118. Peut^tre que Simon finira par nous fedre grAce. Peut-être que M. Lombard lui facilitera Tindépendance, et que son ambition l'éloignera d'ici. Jusqu'à ce testament qui nous dira la vérité dans ^quelques mois, je ne* suis pas libre, j'appartiens au doute; quand je saurai mou devoir, tout s'arrangera... Que vous écrit Simon?

— La maladie de M. Lomhard et le désir de ce dernier de s'entretenir avec moi.

— M. Lombard a eu des torts envers vous, peut-être veut-il s'en excuser... S'il vous parlait de moi« dites->lui que je lui ai pardonné... ou plutôt, comme je fus sa côm-

•plice, dites-lui qu'il me pardonne... Moi, je vais prier.

L'abbé Harcellin trouva le salon de M. Lombard occupé par des visiteurs. Un journal, peut-être « la Charte catholique », avait annoncé la maladie de l'académicien, et de toutes parts arrivai^t les demandes de nouvelles.. Les membres de l'Institut s'inquiétaient de la santé de leur collègue, les uns y voyant un fâcheux pronostic pour èux-mémes (chaque décès est une sommation faite aux survivants), et les autres ayant promis leur voix à tel ou tel candidat, en prévision d'une vacance. On savait aussi que M. Lombard, honoré d'une mission politique en Russie, était en passe d'entrer dans un ministère; il était alors de bon goût pour certains solliciteurs de se faire inscrire chez lui; à son rétablissement, il aurait

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M- mwtoam d*u» uÈam

bonne mémoire de ces inquiétudes. Les vanités à satisfaire et les clients de toute célébrité venaient ou envoyaient savinr comment Tillustre écrivain avait passé k nuit. Quant aux amis, il eût été bien difficile de les défliéler parmi ces courtisans; peut-être attendaient-ils tranquillement ctaes eux Tannonce de la mort, pour figuier au convoi, dans Vattitude désolée^ si convimaUe ettt bien constatée par les journaux, en toute circonstance solouifiUel

H. Haiceliin, en regardant autour de Im, pensait i la

vanité de l'orgueil; il donna son nom et ût demander M. Simon de Bruval,

Gelui-d s'empressa d'accourir; il avait une gravité mystérieuse. On eût dit uii nouvel initié qui craint de trahir les secrets que son cœur vient de recevoir/

— Ah i monsieur, dit-il à l'abbé, quelle belle intdlir gence va s'éteindre !

— Est-il donc si mal? demanda le vicaire intérieurement choqué de l'exclamation du jeune booune qui pouvait croire à la mort d'un père.

— Les médecins laissent peu d'espoir, reprit Simon; la dernière consultation est fort alarmante.

— n est bien certain qu'il m!a fût demander, n'est-ce pas? dit l'abbé.

— Je n'aurais pas osé, monsieur, vous fiiire venir sans sa volonté expresse. Il a reçu déjà la visite de M. Lemerle aussi ai-]e lieu de penser que les intérêts dont il veut vous entretenir sont moins ceux du ciel que ceux de la terre.

— Les uns sont parfois solidaires des autres, dit l'abbé. Veuillez le prévenir que je suis là...

-r Entres dans son cabinet. Il a près de lui M. le duc de B;.. qui vient de la part du roi. Mais dès qu'il sqra sorti.,.

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Wt m flSt UFAMtV Wl

— (Ni i Dieu peal attaidie i(iie le loi ait fiai I AIIbu,

monsieur.

Simon s inclina et ouvrit la porte du cabinet de M. Lombard. L'abbé Ibreellin entra dans le eanctuaire de l'ace* démicien. Ce cabinet était luxueux. Un ordre admirable fusait une place à chaque objet d'art, à cbaque livre, et si im giBin de poussière était tàmbé per mégarde sur ki meubles, il eût trouvé à coup sûr un socle doré pour servir à lui seul. Un Christ en croix par Prudbon, un portrait de IL liMabeid psint par Gérard; une magnifique gravure représentant S. A. R. le comte d'Artois et tenant juste la place qu'avait occupée sous i'£mpire l'image de iSapo* léon; ime bibliothèque i»8 on loman ne Tenait trabir . que le maître avait fait des romans; un bureau d'homme d'Etat, où tout était discrètement serré, rangé, casé; cette sj^endenr académique qui ne dit rien auecBor et qui ne parlait ni d'amour, ni de gloire, ni de poésie, dans cet appartement d'un homme célèbre qui avait, ditH)n, aimé souTent et Mi des livres d'amour, cette étiquette de l'acajou, de la dorure et du bronze, cette dignité des f meubles, tout respirait un contentement de soi, un culte de sa personnalité dont le vulgaire était dupe, mais au** quel un observateur ne se fût pas trompé. Ce cabinet était un mensonge; mensonge poli, courtois, qui semblait faire accueil à tout le mcmde, mais qui en réalité ne disait rien, et servait à dissimuler la physionomie véritable du maitre.

M. Marcdlin n'était pas un observateur bien subtil;

pourtant, il sentait, dans la bonne grâce sévère de cet •ameublement, u^e fausse majesté. U n'eut pas, au sur** plus, le temps de se livrer à de longues méditatioDa sur ce sujet; Simon vint le prévenir que M. Lombard

était seul; et il eutra dans la chambre du malade. Cette pièce, interdite ordioairement aul visiteurs et

aux parasites, mentait moins, ou, pour mieux dire, ne meatail plus. £n dépit de sou ambition, M. Lombard n'avait pu se résoudre à ne pas étrè installé sdon ses goûts dans le retrait le plus intime de son temple. Aussi la cbambre à coucher ress^nblait-elle fort peu au cabinet. . * L'homme d'Etat faisait peau neuve, m francbiss^t le seuil ^ et devenait l'homme des romans licencieux du Directoire. Des rideaux de soie ros^ tamisaient Iç jour répandu sur des taiÂs rapportés d'Orient par un collègue de l'Institut, mais que n'avaient jamais foulés des pieds d'académicien; une pendule sur laquelle le Zéphire le plus galant du inonde embrassait une Flore passablement émue, tenait le milieu d'une cheminée encombrée de petits flacons dans des gaines d'or, de chandeliers mythologiques, de bagmers chargés de bagues ; de chaque côté de la glace pendaient des miniatures d'Isabey, qui étaient autant de trophées indiscrets. Toutes les muses dont s'était inspiié M. Lombard étaient là dans le plus souriant négligé. Quelques petites fadaises se mêlaient à ces souvenirs. Là, une boucle de cheveux sur un fond de satin blanc, id un chiffire tracé m perles. Les fanteuils, avec des bras terminés en cou de cygne de cuivre doré, étaient recouverts de sde rose galonnée; le lit, en acajou, avec des incrustations de cuivre, avait plus de dentelles que les falbalas d'une douairière-; la courte-pointe était de satin; l'oreiUer était brodé. Une glace occupait le fond de M- . côve, et, à la tète ainsi qu*au pied du lit, les rideaux relevés permettaient d'admirer deux pastels du dix-hui-, tième siècle, qui ne pouvaient être des.portraits de famille qu'à la condition d'outrager la mémoire de ces parentes

de M. Lombard tant le costume et l'attitude étaient promues. Une « psyché »> , bien nécessaire à un homme qui ayait endossé tant d'uniformes, était dressée dans un angle de cette chambre. Une petite porte donnait accès dans UQ boudoir d'où s'échappait un vague parfum. C'était la-sacristie.

J'allais oublier, sur une commode, parmi des boites du ' plus beau travail, un buste en marbre de M. Lombard. Hélas ! l'image sculptée était d'un Apollon triomphant, et la réalité faisait de 1 original un masque endolori qui he symbolisait plus que les dernières défaites. L'académicien était bien changé. Gomme tous les vduptueux yèmis de stoïcisme, M. Lombard, à la première contraction de la douleur, avait fait craqueler et tomber en écailles cette dignité de sa physionomie. On voyait dans ses yeux, qui interrogeaient les visiteurs, une inquiétude croissante. La bouche essayait de rattraper un sourire dont le secret lui échappait ; de temps en temps, il se tournait péniblement sur son oreiller,etse regardait dans la glace placée au fond de l'alcôve.

Quand M. Mareellin entra, M. Lombard sortit de ses couvertures sa main longue et décharnée, et la tendit au vicaire. L'abbé serra cette main dans les siennes avec bonhomie.

— Je vous ai prié de venir, monsieur l'abbé, dit d'une voix à peine distincte l'académicien, parce que vous êtes Tun des hommes les plus bonnétes que j'aie rencontrés... peut-être le seul, et que je suis bien aise de ne pas quitter ce monde, en le méprisant trop. Votre vue me donnera des illusions et des regrets: asseyez-vous, monsieur.

. L'abbé roula un fauteuil au pied du lit, tout en se de-

nandant œ qaYl fallut coaqpMDdn, el ce qi^

ces étranges paroles. Simon, gniTe et immobile, était deboni 4 l'aagle de l'alcôve; il étudiaiti il appreoaii comwmt m bypociile doit mourir.

— Vous excusez, n*€Bt-ce pas, monsieur, cette fantaisie d'un mourant ? reprit M. Lombard.

— D'aataDt plus Tolontîeis, monaieiur, lepartit Fibbé Marcellin, que je suis convaincu qnHy a une autre curiosité encore dans votre démarche.

— St laquelle? diemanda M. Lombard ai s'aixxnidaal.

— Celle de savoir, par exemple, les consolations et ies .espérances que nous pouvons donner à la dernière beure. ^

M. Lombard eut un petit tressaillement: il regarda rabbé qui souriait avec encouragement, il regarda Simon, qui s'empédiait de sourire a^ec ironie, puis il dit :

— Est-ce que vous croyez que vous allez me coufesser, par basard?

* Je ne Buis guère bon à autre cboae, r^^oiidit M. liai^

cellin qui devenait jrrave.

Un silence suivit ces paroles. M. Lombard ramena sa couiFerture sur sa poitrine, comme si le souffle del'abbé

pouvait le refroidir.

— Si je vous géne, monsieur, demanda Simon, je vais me retira.

— Oh ! vous ne me gênez pas, mon ami, dit M. Lombard, mais si vous voulez bien nous laisser seuls.

Simon salua et sortit de la chambre.

— Monsieur Tabbé, reprit le malade, j'avais des excuses & TOUS iaire; je suis pour quelque cbose dans votre exil; mais bfttes-YOus de me demander une réparation. Sa Majesté veut bien envoyer prendre de mes nouvelles. Le

duc de B... m'a t&té le poule; peut-être bieu ef^iiait^ .

ne plus le sentir battre!... on n'attend que ma guérison pour refaire un miaistère, et ai j'y Jeiuûs absolument, ou ne BomiiBrail ministre « in extremis Vous levoyes donc bien, monsieur l'abbé, demandez-moi quelque chose. Je euis au mieux, avec le roi; il est vrai que je suis également au^mieux airee la mort : aujouxd'bui en fisTour,

demain je serai iorcément disgracié!

M« I«ombard avait la lièvre et parlait avec vivacité, eooome un homme qui eherche à enfouir une idée importune sous ramoncellement des mots. L*abbé Marcellin le regardait avec i'atteuiioa persistante d'un juge qui ne se satisbit paë de première belbutiements et qui attend un aveu suprême. *

JUs deux yeux ouverts de Tahbé MarceUiUi inflexibles dans leur douce fermeté, pesaient sur le moribond. M. Lombard semblait souffrir davautage, depuis que cet bounéte bonune était là ; il regrettait de Favoir fait veniri et pourtant il avait peur de le voir s'en aUer.

— Vous savez sans doute, monsieur l'abbé, dit-il en cherebant à dmniner scm oppression, pourquoi je suis dans mou lit? Ah! la politique ! nous croyons que c'est une sdenco; ce n'est souvent qu'une question d'bygiène. Un ambitieux qui se laisee enrhumer est un sot. Je voulais être miuistre et je n'ai pas su me préserver d'un refroidissement J'étais, il y a six jours, à la grande prooeflp sien du Vœu de Louis XIII. Tout le monde devait s'y trouver, et moi, avant tout le monde. Il faisait une température du Sénégal ; nos églises simt si froides l'été, que je suis passi' brusquement de r^Vlrique au Groenland, et

que j'ai attrapé une Uuxion de poitrine. 11 peiaU qu'elle

t85 aifTOiu i>*in» mèbm

s'est GonupUqaée d'autre cbose... et malgré les meiiaoiigeB

du docteur, je sens bien que je vais mourir pour ma foi. C'est un déuoumeat que je u'avais pas prévu... L'abbé Lemerle m'assure que oda me sera compté là haut; et je ferais bien volontiers crédit.

L'abbé Marcelim, si sévère qu'il fût pour M. Lombard, n'avait pas pu s'attendre à ce persiflage, oontraireaux ba-

bitndes calmes, rélléchics, précautionneuses de l'académicieu.U fallait qu'il fût bien troublé, pour ôter ainsi son masque; il fallait qu'il eût bien peur, peur s'efforcer de

railler ainsi.

Le prêtre gardait le silance, le malade reprit :

— C'est peut^tre une fin ridicule que de mourir d'une mauvaise procession! Cherchez donc la gloire, écrivez donc des livres, ayez donc de l'ambition, pour être emporté par un rhume de marguillier 1 Ah! j'en rirais, si je devais en guérir. Mais je connais quelqu'un qui eu rira bien, c'est ce diabolique Simon.

L'abbé pensa que peut-être ce nom ainsi amené était une avance, une ollre de transition j il voulut venir en aide.

— M. Simon, diMl, ne rit pas des devoirs religieux.

— Oh ! dites seulement qu'il ne rit pas... A propos, je lui laisserai ma fortune, à ce garçon l 11 a de rintdligence, du savoir; je ne sais si j'aurais fini par l'aimer, mais nous nous entendions. C'est une nature âpre sous son velours. 11 lui manque un peu de mépris pour luimême : il sera charmant, après sa première bassesse. le veux qu'il arrange son avenir à sa fantaisie : je veux aussi faire quelque chose pour justifier la confiance de ma* dame de Bruval. yous lui direz, n'esM;e pas, qu'elle n'ait rien à craindre; son fils sera moins tenté de la torturer.

BT DB SES BNFANTS

H aura mon duvet et un nid trop beau pour lui. Il ne retournera pas au pigeonnaier... N'allez pas croire, mon« sieur Tabbé, que ce mi une faiblesse paterndie qui m'ait fait faire ce testament. Non, j'ai pensé surtout à la baronne; pauvre Antomuel je n'ai pas ^n portrait; mais }'ai son fils. Je ne saurais mieux employer ma fortune

qu'à réparer ce qui est réparable. Elle m'avait chargé de lui trouver un eniiant. Je liais plus que de le trouver, }e Yea débarrasse.

— Monsieur; dit l'abbé Marcellin d'une voix prave et en se levant, je reporterai vos paroles à madame de Bru- Val. If 'ayes-YOUS rien de plus à me dire?

— Oh ! ne partez pas! dit M. Lombard en clégageant ses mains de la couverture... causons encore...

L'abbé se rassit et resta muet, regardant toujours M. Lombard du même regard bienveillant et intrépide. Le malade soufirait beaucoup, des rougeurs lui montaient au frbnt : il se retourna pendant quelques minutes et parut disposé à s'assoupir.

M. Marcellin ût un mouvement, M. Lombard se rejeta brusquement de son côté.

— Ne partez pas! répéta-t-il avec force.

Alors, mon frère, ayez le courage d'être bumUe, répondit M. Harodlki d'une voix caressante, et confessesvous !

— Je TOUS 7 prends, monsieur l'abbé! yqus aussi, vous voulez me forcer à des indiscrétions ! Me confesser ! par

exemple ! il ne me manquerait plus que cela pour achever la fin damarguillier I

— Cest pourtant pour vous confesser que tous m'aTes fait venir, reprit avec hardiesse le vicaire en regardant M. Lombard bien en h».

MB HmoiBs D^nini «liui

Le raourant pâlit, une Inenr patsa detant ses yeux ; il abaissa ses paupières^ parut se recueillir, secousuUer, et dUeoSa:

— Je n'ai plus d'intérêt, monrienr Tabbé, à faire des politesses à i'Ëgiise. ËUe m'euterreia bieu sans cela i  quoi bon me contoer?

A quoi bon se mettre en règle avec Dieu? s'écria le pcôtiie.

— On ne nous écoute pas, monsieur l'abbé, dit l'académicien avec un sourire, ne parlez pas si fort.

Monsieur, reprit M. MarcoUia en se penchant avec sollicitude sur le lit du mabde, Tonssoufliras d'une huaae

• honte, vous luttez contre une pensée de repentir et de salut. Ayes le courage de m'ouvrir Yotie cœur*

Mon OQMir, je l'ai nus ea vdlnine, ditK)n; c'est imm cœur qui m'a fait entrer à l'Académie; s'il faut le même pour entrer au del, tant pis pour le ciel! je vous eu avertis. ^

— Comme vous devez souffrir, pour blasphémer ainsi, dit le prêtre haussant doucemnit les épaules. ^

— Souffrir? oui, je souffre, mais c'est de me sentir niais, ridicule et poltron, ré])li(iua l'académicien en se soulevant sur son séant. C'est d'être placé dans cette alternative, ou bien de continuer la comédie que j'ai jouée démon vivant, à une heure où j'aurais envie d'être sinr cére, c'est-à-dire de me dégrader encore par de petites hypocrisies; ou bien de vous montrer l'ignorance et la puérile obscurité d'un esprit qui a tant joué à la dévotion, qui s'est tant habitué aux sentences ofl^lleB, aa cérémonial de la foi, qu'il n'ose ni consentir à des gri* maces qui lui répugnent, ni se passer de ce qui lui semble l'indispensable accompagnement d'une mort de bonne compagnie.

WS D8 BS» 289

* — Comment! monsieur, c'est à ces petits combats qu'une iateiligeoce cûi&me ia vOtie peut s'arrêter? ' — Il s'agit Utn ici de mon intelUgenes, et que me parlez-vous de petits combats? demain je ne serai plus, uu grand bimmd que sur i'épitaphe de mon lamboBU, et, ma foi,, si. imnibriel qu'on ait tAcbé de devenir, on y re* ^rde à la façon de franchir le pas; surtout quand on a si Jbtien mâlé dans la vieie léel an factice, rambitioi'Ah eoBsdeooe, qu'on m tiooTc plus que le ^de dans son cerveau, que la nuit deviint ses yeux. Vous croyez peutôtceque je voulais être un Jbéat, et que je secais savi de moonr eoôfessé, abaons et pudoonô, dorloté dans totfe absolution? Non, ce calme me seoibierait bumiliaat pour un bomme oimmemcLGe que j'envie, «qui me rendrait tanaix et ter, eesmitla eeititndeabeoitte dans la lùé^ gation. Dites-moi doue quelque ix)ime folie qui m'irrite, pariiBrffloi d'ua mystAre qui me révolte, ponr. que je puisse ftdre illusion à ce doute absurde qui m'étrangle, et pour que je puisse nier sans mentir, moi qui ai tant menli, quand je feignais de croire.

M. Lombard, en parlant ainsi d'un ton amer, où le rira se mêlait à une sorte de fureur froide, était eilrayaat à voir. L'abbé, qui s'attristait, lui répondit :

— Un mystère! vous voulos que je vous parle d'un mystère? Vous en toucliez un qui est incomprébensible, c'est la morL Essayes donc de vous en moquer !

— Ah I reprit l'acaMmicien en secouant sa téle inondée de sueur, j'ai vu juoiirir, pendant la Révolution, sur la guillotine et ailleurs, bien des gens qui n'étaient pas membres de la Congrégation et qui mouraient sans se

confesser, rcspéraiiro aux yeux, le sourire aux lèvres.

Us invoquaient la patrie, la liberté. D'autres, des sa-

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HISTOIRE D*UNB MÈRE

Tantfl, 86 sont endormis en niant (^Evangile a^ec une.

douceur et une sérénité admirables. C'est cette mortlà que je yeux ; eUe est la seule digne d'un honune d'intelligence ; elle vous laisse libre jusque dans le tombeau.

— Pourquoi donc ne la tj:ouYez-vous pas, cette sérénité? dit Tabbé Narcellin; je Tais tous le dire, moL L*homme qui touche gravement, sérieusement aux problèmes éteruels, peut reucoatrer le doute, sans s'y blessa, s'il ne cherche pas par ignorance, par vanité, par futilité ; si sa conscience droite et pure le conduit ; s'il nie avec iaconvictioa qu'il mettrait à prier; le sentiment du deyoir rempli donne à sa tnort la sérénité de la foi. Dieu est derrière tout; il ne s'irrite d'aucune question • loyale ; voilà pourquoi de faux chrétiens pourraient envier la mort des vrais savants. Apprendre, chercher, sont

des actes de désir et d'amour. La conscience' est la première Eglise ; arrétez-vous à ce seuil-là : si vous vous eu relevés absous, je réponds du reste. Oui, croire à un drapeau, à une idée, à un principe, c'est se fortifier d'une essence divine, et l'on peut regarder la mort en face. Hais ceux qui ont joué avec tout, qui ont ri de tout, qui ont fait de la piété un costume et du doute une nudité, les hypocrites qui ont nié par orgueil et cru par faiblesse, ceux-là, monsieur, ont peur de mourir, et avec raison. Allons ! du courage, mon frère, que je ne sois pas venu pour assister à votre dernière ironie ! Cette agitation estunbon symptôme; n'essayez pas de vous ra^ieler la vie ; vous ne remportez pas dans la mort. Faitesvou^ humble et repentant. Le repos viendra.

— Mais, après tout, je puis guérir,r^rit M. L(Hnbard... Je me sens mieux que ce matin... rien ne me force à vous donner déjà cette satisfaction... Plus tard, vous reviendra, nous eu reparlerons.

— Né me laisses pas sortir, mon frèie^.dil Fabbé Mar-

cellin en insistant ; que vous guérissiez ou non, peu importe à votre éternité! quelques jours de plus ou de moins ne changent rien k Timmuable.

— Mon éternité! reprit M. Lombard, dont la fièvre augmentait, et en ricanant; vous voulez parier de mou titre d'acad^den? Ah I monsieur Tabbé, ne nous y fions pas; j'en ai bien vu mourir, des immortels!

— Mon irère, remettea^vous 1 M cherchez pas à vous étourdir par de vaines et sacrilèges paroles. Au nom du

Dieu vivant, voulez-vous faire un acte de foi ?

— Parbleu 1 s'il ne s'agissait que d'un acte, monsieur l'abbé, nous serions d^accord. J'ai été à la procession et j'en meurs î c'est une preuve, celle-là. DébiUz-moi, a vous le voulez, quelques patenùtres, je dirai « amen », cda suffit.

M. Marcellin fronça le sourcil ; cette résistance désespérée et de mauvaise loi le navrait.

— PÔurqiioi m'aves-Tous fait jemr ? demanda-t-il avec sévérité. Etait-ce pour insulter eu moi le vieillaid et le prêtre ? Adieu, monsieur.

Et fl fit un mouvement pour se retirer. M. Lcmibard sortit à moitié du lit avec un véritable effroi :

— Restes I restez! s'écria- t-il.

— Je reste si vous voulez vous soumettre.

Le mourant laissa retomber sa téte sur son oreiller. . --^ Oh 1 vous êtes cruel, murmura-t-il en serrant les dents. Tous voulez me contraindre à fhe moquer de moi. Est-ce que je puis mentir encore? Et, pour être sincère, est-ce que j'ai une opinion assez ferme ? Oh 1 ce doute, ce doute absurde ! dire que je ne sais ni croire, ni nier! Voyons, convertissez-moi ; faites-moi preudie au sérieux

HI8T0IBB d'UNB liàRS

ce que j'ai baroiic ; pouvez-vous ne pas mo laisser mourir Mtemeni comme .un bomrae qui n'a jamais réflédiù ? iù ndotttait œ mollleD^d. Ah ! que je TiHidnisètfeatMeL.. Mais ce trduble qui vient de l'esprit jzAté, du cœur obscurci, qui ne trouTe pas un argumeut, Yoilà te comble de la Meet'du mal.

L'abbé vit une larme dans les yeux de racadémicien, il espéra la yicloîreJ

— Mon fils, die-il avec une e arcwa nte, ne jrtniMef pas et ne vous irritez pas contre vous-même. Je sais bien que cette cdère est une première contrition. Ne cherebey pas de formule. Offre» votre cœur amplement. Oubliez ma robe et mou caractère ; je ue suis pas un prètrOi je suis votre ami. Bh bi«i ! faites ua acte d'amitié*

Les forces de M. Lombard couiiiieiicaient à s^épuiser. Son intelligence, qui se raidissait contre la fièvre, se lassait enfin; il regarda le {Hrétre avec des yeux qui se troublaient, un étoutTement lui imposa silence ; lorsqu'il put murmurer quelques mot§ :

— Allez-Tous^n, dit-il à Pabbé Ibreejlin, jeTeox du repos... j'ai peur de vous... Qu'on m'envoie chercher l'abbé Lemerle, je m'entends mieux avec lui... il me comprend... Partez, partes...

L'abbé ne bou^rea jjas, il prit la main du moribond dans les siennes et attendit un réveil de ses forces. Mais la fatigue de* cet entretien parut avoir bâté l'heure te la mort. M. Lombard tomba dans une sorte d'engourdissement qui pouvait n'être qu'une phase de l'agooie.

Vibhé comprit que sa tècbe était intenompue, il coiorul.

à la sonnette et l'agita.

— Uu médecin! s'écria-t-il, quand ou entr'ouvrit laporte.

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Presque aussitôt, le médecia, qui alteudait avec aaseï éb moaviîse homear dam le nkm la fia de ce.téte44éle,

entra avec Simon; il alla droit au malade, lui tàla le pouls, écouta sa respiration.

— Vous lui avei fût liîen du mal, moiiBieiir, dit^il au

prêtre. • ^

L'abbé m répliqua pas et resta immobile.

— Votre miiiifllèie n^a plus tim à tenter ici pour to

moment, continua aigrement le médecin... S'il retrouve sa conuaissance et s'il veut vous revoir^ nous vous appellerons.

L'abbé hésita à sortir de la chambre; mais l'accablement du malade était si profond, que tout eflbrirdigieax était 0Q ce moment inutile.

— Monsieur, dit-il à Simon, je ne quitte pas cette maison, OÙ je suis entré par la volonté de M. Lombard, je vais demander à Dieu la grâce de Pentretenir encore; s'il retrouve sa connaissance, vous m'appellerez.

Simon s'inclina avec respect^ sans répondre. L'abbé Marcellin alla dans le salon, s'agenouilla dans un coin, prit son livre d heures et se mil à prier. Plusieurs fois il entendit les sonnettes retentir, on allait et venait; les personnes qui attendaient des nouvelles chuchotaient à voix basse. L'abbé craignit qu'on ne voulut plus le rappelnr dans la chambre, ou qu'on ne l'y rappelât que quand il ^rait trop tard. Au bout d'une grande heure, il se décidait à y rentrer, quand la porte de cette chambre Couvrit et quand l'abbé Lemerte sortit.

— Vous ici! dit l'abbé Marcellin avec surprise.

— M. Lomi>ard m'a fait demander en toute hâte, je suis accourt, répmidîiH. hsfxmto.

— Mais je ne vous ai pas vu entrer.

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HUrTOIE£ D'UN£ MÀBB

— J'ai \rd<<'] par le cabinet.

Un pelit fiiieace suivit cea paroles; les deux prêtres se iegaidai«it

L'al)l)é Marcellin, dont le cœur était incapable do mêler le moindre levaiu de raacuue ou de dépit à la peusée de • son devoir, sourit avec douceiir.

«—Je me félicite du renfort que vous m'apportez, dit-il à son ennemi; à nous deuxuous triompherons.

Et il fit un pas pour entrer. L'abbé L^ooerle lui barra presque le passage.

— Il n'y a plus rien à faire, dit ce dernier avec componction.

— Quoi! vous vous rebutez! demanda M. Marcelliu.

— De quoi me rebuterais-je? M. Lombard a reçu ma parole en clirétien, en fils soumis.

— C'est impossible ! s'écria à son oreille le pauvre abbé Marcellin.

— Impossible qu'un bonune de cette piété ait couronné

sa vie par un acte de foi ? Vous doutez de ma parole?

— Mais pourtant...

— Prenez garde au secret de la confession, interrompt

M. Lemerle avec un sourire ironique.

— Monsieur, dit l'abbé Marcellin en relevant la téte avec une dignité simple, je suis heureul d'apprendre que votre conscience est satisfaite de votre entretien avec M. Lombard ; la mienne a besoin de ce méme«bonbeur. Permettez-moi d'odtrer.

— Mais c'est inutile, monsieur, dit l'abbé Lemerle eu le retenant un peu par la maucbe, M. Lombard est mort.

— Il est mortî s'écria tout haut M. Marcellin, qui sentit un frisson le glacer des pieds à la téte.

Le saint homme se demandait tout bas avec épouvante

BT DB SES BNFANTS 245

ce qui avait pu se passer, et qui des deux, du mouraut ou du piétie, avait cédé.

— Vous ne me refuserez pas au moins la frrâce de prier pour le mort, dit-il eu cberchaut à douiiuer sou émotion.

L'abbé Lemerle s*effaça pour laisser passer son rival. M. Marceilin cuira dans la chambre et alla droit au lit. Le visage de M. Lombard n'était pas changé. Sur ses lèvres, serrées avec force, le sourire dédaigneux avait persisté, mais il semblait qu'il fat plus profond, plus sarcaatique que pendant la vie. ^

— 0 masque indéchiffrable ! se dit le vieillard en contemplaut cette figure, tu ne diras pas tou secret, Dieu seul le sait.

Et, s'agenouiUant devant le cadavre, l'abbé pria du fond du cœur pour le grand hypocrite qu'il n'avait ))u amener à la ftancbise.

Quand il revint dans le salon, M. Marceilin fut étonné de le trouver déserU Les courtisaus de la dernière iieure étaient partis. Simon s'entretenait des obsèques avec M. Lemerie. Le vieux prêtre sortit de la maison avec un deuil véritable; il pleurait Tliomme qu'il avait méprisé.

La barame de Bravai attendait son retour avec une grande anxiété :

— Eh bien?... lui dit-elle eu l'apercevaut et en essayant de déchiffrer sa pÀleur.

— Prions pour lui, madame, répondit l'abbé.

Antonine fondit eu larmes.

— Je ne rougis pas devant vous, mon père; vous savez si le repentir a laissé place dans mon ftme à un autre sentiment ; et pourtant il me semble que j'avais gardé tout au fond quelque racine de ce premier et coupable

246 HISTOIRE D*UMB MÈBS

amour. Je n*ai jamais pu le haïr ; je respectais malgré ,moi riiiu&ioû qui me l'avait fait choisir... Que vous a-t-il dtl pour mes mifuits et poomm?

M. Marcellin ne raconta que la partie de rentreticn qui ' concernait Simon ; il expliqua les intentions de M. Lomberd retativemmit à ea foriiuie.

— Il connaît bien Simon, dit la pauvre Automne. Hélas! but-il le remercier de ce qu'il a songé à m'épargna la liféBenee de ce malheiueux en&tnt... de mon fils peut^

être!

Le lendemain, tous les journaux racontaient les deniers mooKsntB de M. Lombard. Voici ^entrefilet qui parut dans tt la Ciiarte catlioiique » :

« La littérature vient de perdre un de ses dieb les

« plus glorieux, la France un de ses plus nobles enfants, « le roi un de ses plus iidèles sujets, et la religion une de « ses plus chères conquêtes.

« M. Félix Lombard, membre de l'Institut, chevalier « des ordres, etc., etc., est décédé hier, dans son domi- « elle, rue Jacob, 46, après une douloureuse et courte « maladie. L'illustre académicien, dont le zèle pour les « intérêts du tarône et de l'autel ne connaisssùt point « d'empêchements, avait voulu, malgré un commencett ment d'irritation de poitrine, prendre part à la proces- « sion du Vceu de Louis XIll.

« On sait quelle magnifique journée ajouta aux splentt deurs de cette cérémonie. Mais la température extraor- « dinaire de ce jour-là devait être funeste à M. Lombard, .« à cause de la brusque tranirttion du soleil à la fraîcheur « de Téglise. Un frisson le saisit et il ne quitta le cortège M quevaincu parle mal.

BT DE SES ENFAJNTS

» Le lendemain, les nombreux amis de M. Lombard « appreoaieat par les médecios le peu d*espoir qui leur « restait, et, depuis ce aioment, toiis leg ^orts taités « pour faire mentir la science furent infructueux. « M. LiOiQl>ai:d eai mort daus la maturité de sou taleat, « dans tout l'édal de sa gfoiie. Sa Majesté, qm l'admit « fait venir plusieurs fois pour s'entretenir avec lui de « diverses combioaieoiis mmiatérieiles, n'a cessé d'w-

• Toyer demander de ses nouTelles. M. Lombard, queles « derniers représenlauts de la littérature impie et seii- « Buelie du dix-buitième siècle s'étaient flattés de eomfi*

• ter dans leurs rangs, avait formellement désavoué les « œuvres un peu légères de sa première jeunesse ; il a « n<Hiunô M. Simon de Bruval son exécuteur testamen- « taire, sous la condition de retrancher de tous ses livres « ce qui m serait pas strictement conforme au dogme et « à l'esprit de notre sainte mère l'Église; il ést mort dans tt les sentiments d'une piété exemplaire, bénissant Dieu « avec humilité de ce qu'il avait bien voulu choisir « une occasiim sdemielle comme la jHrocession du Vœu « de Louis XIII pour le rappeler à lui. M. Lombard a fait, « dit-on, des legs considérables a diverses fonctions « piques.

« La mort ôe ce grand homme de bien, de ce roya- - « liste ûdèle, de ce ûls soumis de l'Église, laisse à l'Aca- « démie et dans les conseils du roi un vide qui ne sera

« pas comblé, et dans tous les cœurs un deuil qui ne s*ef- « facera pas.' »

Huit jours après cette mort, personne dans le inonde n'y songeait plus. On fit d'ailleurs des obsèques niagni«fiques. Toutes les palmes de l'bistitut ombrageaient la

HISTOIRE D*UNe UÈBM

cortège. Une voiture de la cour suivit les voitures de iociiioii. Quelques paioles trempées de ces lannes qui menacent toujours et qui ne coulent jamais furent suspendues sur sa tombe. Mais le lendemain ou s'occupa d'un remplaçant pour le fouteuil et ponr le portefeuille.

. M. Loniljard, bien et dûment empaqueté dans ses oraîfious funèbres, exj)étlié' vers le paradis avec les recommandations de Tabbé L^nerle et de toute la Gongrégatkmf arriva-t-il à son adresse? Personne, au fond, ne s'en inquiéta. L'essentiel était fait, puisque les convenances avaient été observées et que cette mort, loin d'être un

scandale, était une édification.

Seuls, Tabbé Marceliia et madame de Bruval s*alar. mèrent. Se comprenant et s'unissant dans le même

doute, ils allèrent prier tout bas et souvent, dans les

églises, pour le salut de cet orgueilleux hypocrite et de ce faux homme supérieur dont la fin resta pour eux un

douloureux mystère.

Antonine ressentit de cette mort un redoublement de honte pour sa faute passée, un redoublement d'ardeur pour le pardon du ciel. Le moment approchait d'ailleurs qui devait dénouer rénigme de sa vie. La mortde M. Lombard ne précéda que de quelques mois Touverture du testament du colonel Quiûcy.

Simon et Simone avaient atteint leur vingt et unième année. Le jour de cette date solennelle, madame de Bravai reçut la visite de maître Germanet. Il venait àn-

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noDcer à la baronne llienie et le lieude la réunk>n.

L'honnôte notaire avait une physionomie compatissante; il semblait embarrassé du rôle que la vengeance poe* thnme de H. Quincy lui ayait assigné.

— Ne puis-je me dispenser d'iHre là, demandamadame de Bruval, et ne pouvez- vous me communiquer rarrôt, sans m'exposer à rougir devant... mes deux enftmts?

— La volonté du testateur est formelle, dit maître Germanet; toutefois, madame, il est des moyeiis de vous épargner la première ^notion de cette lecture.

— Non, reprit Antonine avec courage, j'aurais tort d'éloigner ce dernier calice ; je Tai attendu pendant bien longtemps ; ce n'est pas pour le redouter aujourd'lniL J'irai, monsieur, je serai ponctuelle ; prévenez Simon et Simone ; car, vous le voyez, je suis seule, abandonnée, et je tremUe en prisant que le fils ou la fille qui mesera donné demain ne voudra peut-être pas m'accepter pour mère. C'est ma dernière épreuve en ce monde; je la subirai fermement, courageusement... Me sera-t-U permis

de me faire accompagner par M. l'abbé Marcellin ? c'est plus qu'un ami; il m'a exhortée à la résignation, je veux qu'il soit témoin de son succès.

Maître Germanet assura madame de Bruval que rien ne s'opposait à la présence de l'abbé. Au delà des assistants essentiel, la famille était libre.

Le vieux notaire prit congé de la baronne, en lui rappdant que le rendez-vous était fixé au lendemain, pour deux heures précises dans son cabinet.

Enfin ce grand jour se leva ; la nuit fut une lente insomnie pour madame de Bruval ; aux premières lueurs, elle se mit eo prières, et elle alla entendre la messe à sa paroisse. £lle ne demandait rien à Dieu, s'en rapportant

MO

à sa iédmm ; elto eftt eraint d^outragiBr la nature, ea

fixant ses espérances sur Simone ou sur Simon. Elle s'iutanrogea «eulemwt avec anxiété \ éûe repassa sa vie dans une heure, faisant appel à tous ses souTenirs, et cberciiant à surprendre un indice qui pût la guider, la préparer à la découverte qniraUendait. làcbe douloureuse et inutiïe ! Le doute 8*augmeptait de la peur secrète, qu'elle n'osait a'avouer à elle-même, d'êtxe obligée de repwsser Simone pour veconnaUre Simon. Hais si elle ne trouva dans la méditation aucun élément de découverte, elle y puisa du moins la force, et quand elle se leva de sa cbaise pour quitter Téglise, il y avait presque un sourire sur ses lèvres.

Simone était venue prier aussi; elle vit madame de BruvaL

— Ma mère, lui dit-die en lui tendant la main auprès du bénitier, dans quelques heures, je serai peutêtre une orpheline; bénisses*moi, si je ne dcas jim tous revoir.

Simone était pâle ; elle n*avait pas quitté ses habits de danil; elle habitait toujours avec Sophie Girod, n'ayant pas osé retourner chez la baronne avant Couverture du testament, et redoutant toujours d'y rencontrer Simon*

Madame de firuv^l regarda h» jeune fille avec un sentiment d'amour et de reconnaissance qu'elle semblait vouloir comprimer ; elle lui prit les mains, et, l'attirant tout près de son visage, comme pour lui parler dans un

baiser :

^ Tu me dis adieu, Simone... déjà I

— Oh I ma mère, vous saves bien que si je ne suis lias

votre fille, je ne puis m'exposer à retourner ^^hez vous, à y rencontrer le meurtrier de Valeutinl

— Tais-toi, reprit la baronne; ne maudissons personne dans la maison de Dieu. Hélasl c'est fortout si lu

n'es pas ma fille que j'aurai besoin de te Voir, de t'embrasser, de prendre courage.

Simone saisit les deux midiis de madame de Bruyal et

les baisa avec tendresse.

— Me pardonnerez-Yous , dit-elle, de ne pas vous avoir rendue heureuse pendant vingt ans que vous m'avez aimée ? *

— Te pardonner, mon enfant ! mais c'est moi qui, par

mes doutes et mon malheur, ai coutristé et aigri votre enfance! ïe pardonner! mais es-tu coupable de mes ' fitutes? Oh ! je prends Dieu à témoin que je te bénis et que je te proclame ma fille. Il se peut que mon affection fioii une méprise de la voix du sang ; elle n'eu est pas nne de mon cœur.

Simone se jeta dans les bras de la baronne. Quelques instants après, fortifiée par la prière, le cœur affermi, les yeux animés d'une résolution héroïque, elles sortaient ensemble de l'église.

— A bientôt, ma mère , dit Simone en tâchant de sourire.

— A bientôt, ma Me, répondit la baronne, qui sourit tout à fait.

— Surtout pas de faiblesse, reprit la jeune fille avec un accent résolu.

— Paurai du courage, tu le verras !

Et, s'embrassant une. dernière fois,* elles se séparèrent, pour se retrouver bientôt.

. A deux heurés très-précises, la baronne, accompagnée de l'abbé Marcellin, fut introduite dans le salon de

HISTOIBB d'une MÈRE

maître Germanet ; le notaire tenninait quelques affaires et n'était pa»là.

^ le mm fidre d'être arrivée avant tout le monde, dit la baronne, qui suffoquait un peu.

Le salon était rangé pour la circonstance, les fauteuils ^ent mis en cercle. Une table recouyerte d%m tapie était au centre. Cette symétrie froide avait sa solennité. Cett^ pièce ressemblait à un tribunal.

— On attend donc bien du monde? demanda la baronne d'une voix un peu émue.

— Tous les parents de M. deBruval, sans doute, répondit l'abbé Marcellin.

— Quand je pense que ma vie va se dénouer ici, reprit la baronne en secouant la téte.

— Vous TOUS trompez, madame, c'est ici qu'elle va commencer.

— Oh 1 je n*ai pas besoin que vous me rassuriez, monsieur l'abbé, laissez-moi seulement examiner mon

Calvaire; je n'oublierai jamais ce salon.

Un coup de sonnette retentit.

— Déjà! munnura la baronne, qui tressaillit.

La porte s'ouvrit pour donner passage à une sorte de paysan, cousin germain du colonel Quincy.

— Salut madame, et la compagnie, dit le rustre en éraillant le parquet de ses gros souliers ; c'est bien ici qu'a lieu TouTerture du testament ? Bniin, on Ta donc connaître ses idées, au cousin !

Et après avoir chercbé du regard, par un sentiment d'humilité instinctive, quelque siège moins eflfrayant qu'un des beaux fauteuils de velours du salon, le marchand de bestiaux (car c était sa profession) se résigna à s'asseoir, plaça son chapeau entre ses deux genoux et

se mit à examiner les splendeurs de l'appartemeDl, tout

en marmottant :

— Ça n'est jaimis exact, les notaixea de Paiial ça fût

des embarras I Je ne pourrai pas repartir pour me retrouver demain au marché de Nogent.

Il suffisait d'un regard pour s'apercevoir que ce parent n'était pas venu dans une autre espérance que celle de recevoir sapait de successiou. La lecture d'un testament ne pouvait signifia autre chose pour lui que la délivrance d'un 1^ ; il était à centjieues de crwre qu'il ne s'agissait dans la circonstance que d'une énigme de famille. D'autres tintments de la sonnette précédèrent l'entrée de quelques autres parents, tous de la même allure, tous venus du même pays et tous venu^ dans la même pi^Mée. Les fonmes avaient voulu acc(MB* pagner leurs maris pour voir un peu Paris aux dépens de riiéritage. Ils regardaient la baronne avec un respect mêlé d'envie. Cette belle dame était leur cousine, après ' tout, ce qui les flattait ; mais elle était la veuve du défunt et avait droit à rbéritage, ce qui les chagrinait. Quant à Automne, elle ne comprenait pas cette convocation universelle.

— Le colonel n'eût voulu pour rien au monde se trouver en tace de tous ces gens4à, diit-elle àvoix basse

à l'abbé Marcellin, mais il a été contint de les envoyer comme témoins de mon humiliation. Ce sont mes juges... mais je les défie bien d'être mesbourreauz, ajouta-treUe avec un petit sourire. r

A peine achevait-elle ces mots, que la porte s'ouvrit et que Simon entra. H avait si doucement sonné que wa arrivée n'avait pas été annoncée ; il avait si doucement poussé la porte qu'il semblait avoir passé k travers les

smiailleg, et il mnchail si douo^os^nt qu'on ne Féatea-

dail pas venir. U était d'une tenue irn proc liable, ea gnod deuil, cottoie ê'il eût voulu, en aiSectsuit de regretter H Lombard, jeter une dernière injure à la baronne de Bruvai et la contraindre à s'avouer sa mère. Sens qu'il fût mie avec luxe,, on sentait dans ma coetume une certaine affectation déoente à l'autorité de Pargent ; et le sentiment de cette supériorité , sans rieu édaifcîr dans eon visage, lui donnait plus de. décifiîoo. JkigmB son héritage, il ouvrait davantage lee yeux, maie son regard n*y gagnait pas. Sa pâleur était aussi xjIus habitueUe; il semUait que ses paasicnas secrètes, mieux comprimées ou mieux satisfaites, fissent monter moiss souvent des rougeurs fugitives à ses joues. Le diplomate avait gagné, le séminariste avait perdu. Supposes ïajrtuflè, héritier de IL Orgon, ayant maison àlui et vaisaëUe plate, et dites si » l'Imposteur » ne relèvera pas la tête d'un cran ; sans compter qu'Elmire reffiuroudiera moiof et qu'il aura des fiadlitée ailleurs pour tromper sa pamon.

Les i)arents de M. Quincy, en voyant entrer ce monsieur si noir de costumeet si hléme de visage, furenl pris tous de ce respect qu'on refuse aux tempi^rameals sanguins; ils crurent que c'était un magistrat et se levèront en faisant de grands saints. ^

Smon vint droit à la baronne et lui baisa la main. Ce geste parut fort étonner les parents de M. Quincy, qui n'avaient jamais li^ fait de semblable ; puis le jeune homme]salua M. Marcellin et s'asât à côté de lui.

Quelques instants après, Simone entra à son tour. Elle était pûle aussi, mais sa p&leur n- avait rien de sinistre. . Ses yeux, qui ne semblaient pas faits pour la mélancolie, avaient une langueur maladive ; elle était en grand deuil

BT DB 8BS BNFANTS

comme sou irère, mais quel deuil diûéreut ! Sa beauté cmprontait un éclat noomu à cette trislem du coBtume,

à cette douleur du visajro. Elle parut surprise de ce nombreux auditoire, et regarda la baronue pour la rassurer eHoi promettre un intrépide auxiliaire; mais en même temps elle aperçut Simon et tressaillit. La haine ou plut6t le mépris qui couvait en elle parut vouloir faire exptorion. Sa natare Tiolnite, que ramonr et la dooleor avaient domptée, essaya de se révolter; elle rouvrit les yeux, qu'elle avait fermés, et regarda Simon comme avec m éclair de provocatlcm et de menace. CSehii-ci, qui s^al» tendait à cet accueil, était superbe d'indifférence et d'ironie ; il salua presque avec galanterie. Mais Simone n'était plus la jeune fille indisripUnée qne nous arons

rencontrée au début de cette histoire; la tendresse avait exhaussé tous les foyers de son cœur, et son àme ne S'échauffait que pour rayonner. BUe eut honte de lutter avec cet hypocrite ; elle eut pitié de la baronne , elle dédaigna ces témoins grossiers, et, répondant à la politesse insolente de Simon par un mouvement dédaigneux des • lèvres, elle détourna la téte et alla s'asseoir à côté de madame de Bruval, qui la baisa au front en lui disant tout bas : — Herd!

Maître Germanet fit enfla sou entrée. Il salua le cercle,

s'incUna plus pariiculièrement devant madame de Ërur val, alla à la table et y déposa un large pli cacheté : c'était le testament. La clnite du paiiu-r sur le tapis donna une commotion électrique à l'assistance. Tous les yeux convergèrent vers cette enveloppe. « Voilà la Ibrtune! « se disaient les pandits de M. Quincy. « Voilà mon arrêt! »> se disait la baronne. Simon lui-même était ému. L'abbé Harcdlî& remua les lèvres, il priait. Antonine, pâle et

seutaut sou cœur battre à coups redoublés, eut peur de mourir auiuroniier mot; elle chercha k main de Simone, et, rayant rencontrée, n'osa pas la praidre, tant elle la trouva froide.

Un petit bruit sec, qui n'était pas sans analogie avec le bruit d'un pistolet qu'on arme, troubla le silence. C'était un des grands cachets de l'enveloppe que maître Germanet biifisait en le froissant La baronne abaissa les paupières, comme si de ce papier sinistre allait s'échapper quelque visioa, quelqu'un de ces génies que les contes orientaux enferment bous enyelqppe; les parents de M. Qttincy , au contraire, ouvrirent les yeux, écarquillèrent leurs prunelles, comme si le Pactole allait ruisseler eu srëlançant de ce pli. Mais le notaùre ne retira pas le testament de l'enveloppe, il reposa le paquet sur la table, regarda encore ime fois autour de lui, parut &ire le compte des assistants et dit :

— 11 nous manque quelqu'up !

— Oh ! de notre côté,'^ nous y sommes tous, dit le marchand de bestiaux.

La baronne, étonnée, dressa la tête. Quel était ce témoin attendu 2 Maître Germanetne se tourna pas de son côté, de peur d*aToir à répondre à une question qu*il pressenlait ; il posa gravement les deux mains sur la table et se mit à tambouriner légèrement.

— Est-ce que c'est unbéritiér... essentiel ? demanda le marchand de bestiaux, qui paraissait être le chef ou du moins le pasteur de la famille.

MaitreGermanet sourit de cette dénomination d'héritier, mais ne répondit rien. On attendit un quart d'iieure, et Dieu sait quelle agonie ce fut pour madame de Bruval! quel supplice différent pour les parents de M. Quincy I

Le grotesque et le terrible étaieut eu préseuce ; dans ses combinaisons sournoises, le colonel avait été dramaturge habile. Toutes les passions étaient là, contenues, enchaînées, piOlos à éclater; tous les sentiments uoWes, odieux ou ridicules, Tamour dans ce qu'il a de plus sacré, Tambition, la convoitise de l'or, la sottise, la prière et la haine, tous les ressorts de l'humanité étaient là tendus ; et, arbitre suprême, providence triviale, dominant ces intérêts divins et terrestres, le notaire, maître Germaiiet, n'avait que quelques pages à lire pour déchaîner, irriter, ousatisfoire toutes ces passions.

Au bout d*un quart-d'heure, la sonnette fut violemment agitée. Ou entendit l'échange de quelques mots dans Vantichambre, la porte s'ouvrit, et une vieille femme ronde, rouf?eaude, d'une allure déiiljérée, entra en faissaut de profondes révérences sur chacun de ses pas.

— Nous n'attendions plus que vous, madame, dit maître Germanet, qui désigna un fauteuil à la nouvelle venue.

Celle-ci se confondit en excuses : elle ne connaissait

pas Pans, elle n'y était que depuis une heure; le tiacrc s'était trompé de rue et de numéro. Mais le vrai motif de ce retard s'étalait à tous les regards dans une toilette extraordinaire, dans une robe de couleur changeante, dans un bonnet où les nœuds de rubans s'efforçaient d'es* calader les barricades de dentelles ; dans une chaîne d*or qui aurait pu, au propre, enchaîner quelqu'un; dans un cbÀle qui était un problème de cacophonie. Quant aux mains, elles avaient des bagues énormes à chaque doigt, et elles s'étalaient, en se croisant, sur son estomac.

Les parents regardaient cette dame avec le sourire hargneux des cohéritiers. Simone et Simon étaient fort suris

î?r)8 HISTOIRE d'une mi:re

prû>; quant à Autûuuie, die la contemplait ca Iremhluiit, ctaercbaot à la leconnaitre et iatenrogeant tout bas ses floaveDirs.

L'iacpimue, pour aller s'asseoir au fauteuil qui lui était désigné, passa deyant madame de Bruval, £Ue ne manqua pas Toccasion d'une flexion profonde des jarrets et baissa un peu la tète. La baronne, dont La oiémaiie avait «lûn trouvé la trace qu'elle clieicbait, poussa un petit cri :

— Madame Renaud! dit-i'Ut* en se rejetant en arrière; car l'horrible scène de la petite maison du faubourg de Troyes lui apparaissait tout Ircoup.

— Moi-même, madame, pour vous servir, répondit avec ua sourire atrocement gracieux la Yieille feoune, ravie de n'avoir pas assez changé pourn'étre pas reconnue... Et les enlanls? ajouta-t-eile en regardant Simone et Simon. Àhi ils ont tenu tout ce qu'ils promettaient, charmants tous Ks deux!

— Ëh bien, voyons, y sommes-nous enfin? demanda le marchand de bestiaux.

— Du courage, madame, murmura l'abbé Marceiliu à roreille de la baronne.

Madame de Bruval fit un eCTort ; die écarta un peu son A'oile ; elle voulait recevoir le coup en face, couiiiie une martyre au milieu du cirque. Hélas ! les bétes n'étaient pas lom.

Simone vit ce mouvement; elle admira sa mère, et lui preûant la main avec vivacité, elle y déposa un ardait et pieux baiser, qui était à la fois une exhortation et une promesse.

Maître Germanet déplia lentement le testam^t, secoua quelques grains de poussière qui s'étaient détachés de

Bff PS BBS BEiVAllTS

l'encre et entassés dans les plis, et commmiça la lecture

iriuic voix leutc et grave, qui s'ellbrçail de ne pas laisser paraître sou émotion.

Voici dans quels termes était conçu ce singulier et

Lrulal liiouuuienl de la veiigeauce du culouel :

« PatU. itS .

" Je soussiîîné « Jean-Fmucois Ouincv de Bru val »>. co- « lonel, oilicier de la Légion d'honneur et des ordres de..., « me sentant près de mourir, mais ayant encore assez de « sanfi^^froid et de raison iigiir écrire ou pour dicter mes « dernières volontés, je déclare avoir fait en pleine lii)er té « ce testament, qui ne contient que la plus exacte vérité « et qui devra être lu à la majorité de Simon et de Si- « monc, mes prétendus héritiers, en présence :

« 1» De ces deux enfonts ;

« 2° De tous mes parents de Champagne que je ne con- « nais pas, et i^ont maître Germanet devra faire dresser la « liste im mois avant la lecture ;

« 3« De madame veuve Qnincy, baronne de Hruval, si, « au jour de la lecture, cette veuve éplorée n'a pas suc- « combé à la douleur ou à la joie de mon décès ;

" 4° Et, enlln, de madame Renaud, sage-femme, de- « mourant à Troyes, où elle vit de mes rentes depuis dix- « sept ans ; laquelle devra attester sur son honneur, si « elle eu a, sur sou salut éternel, si elle y compte, sur ce « qu'elle a de plus sacré eniin, la parfaite autlienticité « des faits que j'avance.

« Les précédeutes dispositions que Je répète ici iigureut « déjà dans un acte séparé, remis à mon notaire pour « qu'il ait d'avance à y satisfaire. »

Mailrellerinanet s^arrêta aprrs cesiiiLnilier i)rt''ainbnle, promena un regard circulaire qui fut uue dernière vériiication de Tassistance, toussa un peu et reprit la lecture

de ce lestameut irouK^ue :

« Je demande pardon à Dieu d'avoir eu la' folie de m'i-

u maginer qu'une fille d'aristrocrale valait mieux., pour « être la fenune d'un soldat, qu'une txmue grosse « paysanne bien simple et bien fidèle. Je me repens de « ma laute^ comme iiiuu empereur se repent de la sienne,

• là-bas, sur son lit de douleur de Sainte-Hélène. Il a voulu

• une fille d'empereur, comme j'ai voulu unefllle noble. « ^ouâ eu sommes punis. Mais, plus luuireux que le graud « homme, j'ai pris ma revanche, et c'est parce que je la « liens, excellente et infallible, que j'ai convoqué tous tt mes parents, alin de leur appreadie a ne pas trop « m'envier. »

Ici, maître Germanct baissa un peu la voix et hésita, honteux de ce qu'il allait lire et prenant en pitié la pauvre baronne. Mais Automne, le sourire sur les lèvres, plus impatiente de découvrir la vérité qui lui importait qu'humiliée de ces injures, lui dit avec calme :

— Continuez, monsieur, et parlez liant.

Le marchand de bestiaux et sa ramilie écoulaient de toutes leurs oreilles, ne comprenant qu'une chose, c'est

que les enfants et leur mère allaient être déshérités. Maître Germauet reprit :

« Quand je m'aperçus que madame la baronne me Irai- « tait connue unci-devautet m'était inlidi le, j'avoue que « je me trouvai un peu embarrassé ; mais le hasard avait

« mis le chàtiinont dans la Tau te. Voulant tout d'abord « éviter le scaadale, j 'emmenai madame daas son vieux « château. Puis, quand l'heure de me donner un héritier " que je n'attendais pas parut prête à sonner, je la plaçai » chez madame Renaudi Lrave sage-femme qui a été

• discrète et qui ne m'a pas volé mon argent; aussi, espé- •> rautque cette honnête praticienne vit encore et qu'elle « assistera à la lecture de ce testament, je prie maître

• Germanet de lui témoigner toute ma reconnaissance, et « je dirai plus loin le deruier prix que j'enteuds mettre « àses services. »

— Le brave homme 1 murmura madame Renaud, qui essuya une larme.

Maître Germanet continua U lecture :

« TaTais pris mes précautions pour que Tenfant de ma- « dame de Bnival pût être facilement enlevé et élevé

« à Técait, loin d'elle, ou pour qu'on lui substituât « le premier enfant trouvé, me réservant d'abandon- « ner à la charité publique celui qui allait venir, et de

« taire de celte iàuiisiiluliou tout le piquaut de ma « vengeance. »

Antonine, en entendant ces liorriLies paroles, jeta un regard effaré sur Simone.

« Mais, disait M. Quiucy, le hasard me servit au-delà de « mes souhaits. Madame la baronne est généreuse, elle « me fit beau jeu. Tandis que j'attendais le dénoùinent, « madame Renaud viut toute bouleversée m'apprendre

• que ce n'était pas un enfant qu'il fallait échanger contre

* un autre, mais l)ica deux, enfants : la baronne accoa- » chait de deux jumeaux. »

— Est-ce possible? s'écria Anloninc en se leivaut tout à coup.

— (Test la Yérité, je le Jure, dit la sage-femme

avec une solennité qui n'était pas absolument grotesque.

— Acbevez, de grftce, reprit la baronne en joignant les

mains et dans une violente agitation.

Msdtre Germauet poursuivU :

« J*entrevis ^^oudain le plan d'une ven^reance toute ori- « ginale. Je iis jurer le secret à madame Renaud, je lui « mis d'ailleuTs nn cadenas doré sur les lèvres, et je per- 0 suadai très-facilement à la malade, qui était loin de « soupçonner sa double maternité, qu'un seul de ces deux « enfants était à elle, et qu'elle devait s'apidiquer à le devi- " ner ; depuis, j'eus lieu de me féliciter de cette invention. « Simon et Simone, élevés avec des réticences, mis en « perpétuelle rivalité, ne se dontèrentjamats qu'ils étaient « réellement frère et sœur, et je suppose qu'au moment « cil ce testament sera lu, quelque bonne haine est par- « venue à les diviser. Toilà ma vrageance. C'est à mes « parents, qui auront sous les yeux la mère et les enfants, « à décider si j'ai réussi. »

Maître Germauet, fort ému, s'interrompit et laissa tomber le testament sur la table. La baronne, écrasée de cette découverte, plus douloureuse pourelle que toute autre 8up> position, s^était renversée daus son fauteuil et sanglotait. L'abbé Marcellin levait les yeux au del dans une

invocation muette ; quant à Simone, elle n'avait entendu, elle n'avait compris qu'une c£ose, c'est qu'elle n était plus orpheline, c'est qu'elle avait une mère, et elle dévorait de baisers les mains de la baronne. Madame Uenaud, un peu confuse de la complicité que le testament lui attribuait, baissait la téte. Les parents écoutaient, pour ainsi dii'e, avec leurs yeux écarquillés. Une seule personne souriait, c'était Simon. Mais quel sourire I on eût dit que le colonel lui avait légué sa venp^eance, et l'ironie qui plissait ses lèvres pâles citait le tiiomplie posthume de M. Quincy. L'abbé Marcellin vit cette attitude, en comprit le sarcasme, et, se penchant vers le jeune homme :

— N'avez-vous donc rien à dire à votre mére, mon* sieur? lui demanda-t-il scviTcincnt.

— Je ne puis lui dire que je ne suis pas sou fils. Ce serait la seule consolation à lui donner.

Un éclair d'indignation illumina les yon\ do l'abbé. Cette froideur sacrilège lui parut mériter un châtiment public*

— Quoi ! s'écria-t-il en se levant et en allirant par un geste énergique Simon qui restait accoudé dans sosl fauteuil, votre conscience ne vous reproche rien? À genoux, monsieur, devant relto mère dont vous êtes le châtiment 1 Fils chrétien, à genoux devant cette martyre!

Simon résistait en riant d'un rire qui silllail à travers ses dents, et murmurait :

-T- Monsieur l'abbé, pas de scènes de fàmille ridicules !

— A genoux, monsieur, répéta le vieux prêtre eu frappant le parquet et en crispant sa main sur l'épaule de Simon.

BIITOIBB D'UHS IfàRB

Ge dernier comprit qu*ime plus longue résistance serait

odieuse, il fléchit le j^enou devant la baronne et lui dit :

— Je ne pensais pas, madame, que M. l'abbé entendit quelque chose aux effets de théâtre ; je voulais réserver

pour rintiinité les reconnaissances dramatiques.... mais M. Marceliiu me croirait ingrat si je relusais plus longtemps.

Et, sans ajouter un mot, Simon prit lu main de la baronne et la baisa.

Antonine le regarda avec plus de compassion que de

colère.

Mon ilis, lui dit-elle, c'est moi qui devrais tomber vos genoux et vous demander pardon de n'avoir mérité ni voire confiance ni votre amour; j'ai usé ma vie dans une vaine curiosité ; le plus court et le meilleur eût été de me faire aimer. Aidez-moi à tout réparer.

Et la pauvre femme essaya d'attirer la main de Simone pour la confondre dans la sienne avec la main de Simon.

Mais la jeune fille s'était détournée avec horreur ; elle se dégagea brusquement quand elle comprit l'intention de la baronne.

— .\ialille! murmui'a celle-ci en suppliant,

— Non, non, jamais ! répondit Simone avec énergie et eu se couvrant le visage ; il y a du sang après ses mains.

— Je crois que M. Quincy a, en ellet, atteint son but, dit Simon en«e levant. Ëh bien! monsieur Tabbé, ne direz-vous rien à ma sœur qui refuse de m'embrasser?

L'abbé garda le silence ; mais Simon lut dans ses yeux tant de mépris uni à tant de douleur, qu'il rougit et alla s'asseoir. Simone, ne le sentant plus près d'elle, tomba dans les bras de la baronne.

— Ob ! lui dit*eile tout bas -en rétoutlaat de caresses, je vous aimerai bien, ma mère; mais ne me faites pas

souvenir qu'il est mou frère.

La baronae ne put que fondre en larmes et retenir sa fille sur son cœur.

Maître Germauetpencbaitla tète sur le testanionf, ([u'il semblait relire ayec attention! Quant au marchand de bestiaux et à ses parents, ils ne comprenaient pas trop ce qu'ils avaient à iaire devant cette reconnaissance; les fmoies se sentaient un peu touchées, les hommes attendaient qu'on lût les articles essentiels.

— Eh bien î est-ce que c'est fini? deuiauda 1 un d'eux. Le notabre passa un moucbobr sur ses yeux, toussa et

reprit le testament ; mais avant d'en poursuivre la lecture, il regarda la sage-femme, qui ne savait quelle contenance garder et qui faisait tourner ses grosses bagues autour de ses gros doigts.

— Madame Renaud, lui dit-il, ce que je viens de lire est-il Texacte vérité ?

— Ah ! monsieur le notaire, et vous, ma l)onne dame. Je le jure par le nom de notre Sauveur : aussi vrai que je suis là, tout s'est passé comme Ta écrit le colonel. Ce beau monsieur et cette belle demoiselle sont bien réellement le frère et la sœur. Après l'accouchement, le colonel me donna une jolie petite rente en m'engageant à aller la manger ailleurs, sans laisser d'adresse. Vous savez ? nous autres, dans notre état, nous n'aimons pas à être mêlées à des querelles d'intérieur. On chicane si volontiers les sages-femmes, que, pour éviter tout désagrément, je me suis tenue tranquille dans mon com, * ayant peur que quelque procès ne fût entamé tôt ou .Jtu'd à ruccasiou de cgtte naissance. Aujourd'hui, j'ai

M6 RinOIBB 0*01» MftU

peiMi qu'il 7 avait presctiption, D'aïUenn, on n'a rien

à me reprodiiT, n'usl-ci' pas? j ai soiîinô madame, et je me tlaltû de n^avoir pas estropié ces eoCauts. La isinte du colonel ne me regarde pas, dès lors.*.

— C'est bien, fit maître Germanet, qui avait recouvré son sang-froid et qui prit un air impesant; vous jurez devant Dieu, qui vous entend, devant M. ÏBhbé^ qui le ropiréscnte, devanl lu lamille de M. Quincy, que ces deux enfants sont bien les deux eufauts de la baronne.

Oh ! j'en lève les deux mains, dit avec impétuosité madame Reuaud.

Maître Germanet reprit sa lecture:

w Je voulais bien me venj^er, mais je ne voulais pas « mettre le public dans la conlidence de mes affaires.

« Y(Âlà pourquoi je me suis empressé de reconnaître

« les deux enfants, de les faire inscrire sous mon nom. «>

— C'est ce que nous verrons! dit le mardiand de bestiaux, cuinmeiiranl à craindre de ne pas hériter, et en regardant ses parents pour les ameuter.

— Oui, oui, il faudra voir ! ajoutèrent les autres.

M'' Germanet continua :

« J'ai tenu à ce que la lecture de ce testament se fit

« eu préa'ucc de mes parents, alin qu'ils m'aidassent.

« comme je n'en doule pas, à consacrer ma venj^eance. « J'ai pensé qu'eu leur disant que je possédais, à la veille « de ma mort, en rentes 8ur TEtat et en immenbles, la « valeur de deux raillions, et que si cette fortune était « retrouvée, elle reviendrait à M, Simon et à mademoi- « 8dle Simone, qui ne sont pas mes enfants ; j'ai pensé « qu'ils ne se tiendraient pas facilement pour battus « et qu'ils entameraient quelque procès, d'autant plus « scandalenx qull serait mauvais. J'ai voulu d'ailleurs « que la fille noble fût jugée par des paysans; voilà « pourquoi j'ai dérangé mes très-cbers ^parents, qui m rempliront tout à Mt mes vues en se moquant de moi « comme je me moque d'eux, mais eu ne se moquant pas <A de mes milUons.

« Quant à ma fortune, on en trouvera Tétat bien défi taillé dans les pièces jointes à ce testament. Je l'ai li- « quidée et dispersée; mais j'ai eu soin de prendre desre- • çus de toutes mes ventes, et si mes héritiers légitimes, « c'est-à-dire <« mes enfants », qui ne sont pas nies enfants, « veulent la réclamer, ils auront toutes les facilités pos- « sibles. J'ai attendu leur majorité pour les rendre maîtres « d'agir ; je les avertis stmlenient que ce procès, qui « donnerait lieu à des scandales, ferait probablement « mourir leur mère de chagrin. »

— Quel scélérat que notre cousin 1 interrompit le marcband dé bestiaux.

Madame de Bruval n'écoulait plus ; elle regardait Si- BQone, qu'elle semblait voû: pour la première fois. Mais Simon ne perdait pas un mot de ces détails, et gardait

cet odieux sourire qui avait si fort indigné le bon abbé Marcellin.

mSTOIBB D'UKB MftRB

« En consécpience de ce qui précède, lat maître Germa-

« net à la dernière pa^^o du testament, je donne et lègue à « madame iieaaud, en toute propriété, le capital dont je « lui servais lareate; elle peut le réclamer immédiate-

• meut; je ne yeux pas la priver du plaisir de mettre « à la loterie et de placer sou argent à sa façon. Je « laisse les fonds nécessaires entre les mains de maître « Germanet.

« 2« Je Lieus à ce que mes chers parents soient exacte- « ment remboursés de tous lenrs frais de Toyage; et « s'ils étaient tentés d'un procès, je ne veux point leur « refuser ce plaisir, et je mets en conséquence à « leur disposition l'argent nécessaire aux frais de la « procédure.

« Je ne lègue rien à madame de Bruval, qui ne voudrai|

• d'ailleurs rien de moi. U est vrai qu'en vertu de son « contrat elle a droit à une reprise de 100,000 francs, « qu'elle exercera sans doute; il est bien entendu que je « rendrai ainsi 100,000 francs que je n'ai jamais reçus, « les parents de ma femme n'ayant rapporté de l'émigraft lion d'autre écu que celui de leurs armes.

« Quant à Simcm et à Simone, recevant de moi une « môre et l'assurance qu'ils sont frère et sœur, j'espère « bien qu'ils n'auront rien de plus à souhaiter. Je leur ai « prêté mon nom ; qu'ils le gardent, qu'ils s'en servent « même pour protester contre mes arrangements. Je le

• souhaite, m'étant assuré que leur vanité, que leurs

• instincts violents, sensuels, ne se satisferont pas d'une position médiocre, et sauront ménager à la pauvre ba-

' « ronne des chagrins de plus d'une sorte. »

— n ment, ma mère, dit tout bas Simone à rcnreille de madame de Bruval.

^ n ne l'a pas conaue, répondit la baronne; il n'a vu que Simon.

« Je II ai rien de plus à ajouter, disait en finissant ce * • âugulier testament; je trouve mon œuvre complète, « et, si Ton peut riie dans le monde où je vais, je liiai « bien le jour où ces dispositions seront connues. »

Blaitie Germanet avait fini.

— Est-ce que c'est tout? demanda le marchand de bestiaux.

— Absolument tout, répondit le notaire.

— (Tétait bien la peine de nous faire faire cent lieuesl

— 11 s'est moqué de ses parents, le cousin ! dit un autre.

— Mais tout n'est pas fini, reprit le chef des liériliers déshérités.

— Oh non! ajouta le chœur des paysans.

Alors, un murmure grossissant, de commentaires, de paroles de dépit, de menaces même, donna satisfaction à la colère de tous. Des allusions dont la délicatesse n'était pas le premier mérite, furent faites à la naissance des deux enfants. Des mots d'une crudité terrible sifflèrent aux oreiHes de la baronne. Le notaire s'eflTorçait vainemeut de calmer ce brouhaha; on n'apaise pas une tempête de collatéraux déçus, aussi facilement que Neptune apaisait les flots, et maître Germanet, eût - il pensé à Virgile, y aurait perdu tout son latin. Heureusement qu'il s'avisa d'un moyen plus efficace : il passa dans sou étude, tira un sac d'argent de sa caisse, et donna ordre à ses clercs de compter, en les remuant avec alTectulion, les pièces de chiq francs. Cette musique sonna comme

RI8T01BB D'ITMB HÈBM

une fan&ure. Tous les Ghamp^ois se préciiMtèrent,

comme des moutons, vers la porte de l'étude, et madame de Bruval resta seule avec ses deux enfaats et l'abbé MarceUin. Madame Renaud aTait disparu.

— Eh bien, monsieur ral)bé, dit la pauvre femme avec un sourire méiaucoUque^ nous nous effrayions à tort.

Simone tomba aux genoux de sa mèie :

— Pardon encore une fois, lui dit-elle. Laissez-moi TOUS admirer, vous supplier, vous adorer. Il me semble que ce nom de t ma mëré », je ne vous Tai jamais donné, tant il a de charmes nouveaux pour mes oreilles et pour mon cœur : Ma mère! ma mère ! ma mère!

— Laisse-moi donc la force d'être heureuse, répondit la baronne en pleurant et en regardant de côté Simon, comme pour l'exhorter à se laisser émouvoir.

Hais Simon ne paraissait pas disposé aux épanchements.

— Monsieur, lui dit gravement Fabbé, ne feres-vous * pas mentir, à votre tour, le testament du colonel?

— Demandez à Simone ce qu'elle en pense, répliqua Simon, et demandées à ma mère si Dieu n*eùt pas été plus indulgent pour éDe en ne lui donnant qu'une flUe !

— Vous avez tort, mon fils, dit la baronne qui avait «itendu, et avec une navrante expression de tendresse, vous avess tort de parler ainsi. Yotre place est aussi dam mes l)ras, comme elle est d^jà dans mon cœur.

Simone tressaillit, et craignant que Simon ne fit un pas vers la baronne, elle se leva précipitamm^t et se recula, pour n'être point heurtée par lui.

Précaution inutile, mais que Simm comprit.

— Vous voyez, monsieur Tabbé, dil-il avec iitmie, ma mère doit clioisir.

— Simone, reprit madame de Bruvai à demi-voix, ne seras-tu qu'à moitié généreuse? Tu as beaucoup souffert, mon enfemt ! prends garde de perdre auprès de Dieu le béuéiice de la douleur eu te moutrant implacable.

— Lui tendre la main! à lui! répondit aTec trouble la

fière jeune Ulle, lui pardonner son lâche crime! c'est impossible. Ne peut*il vous aimer comme un fils sans me contraindre à Taimer comme une sœur?

— Pardoiiiie-lui, repéta la baronne, ou plutôt pardonne-moi les fautes de mon fils; et madame de Bruvai prenait les mains de Simone avec un geste de supplication.

— Eb bien! Tepni Simone avec courage, je veux être

digne de vous, ma mère. Simon, ajouta-l-elle en regardant son frère, je ne pensais pas avoir la force de te voir en face. Tu as brisé ma vie; tu as fait à mon cœur une blessure qui ne se ciciilrisc la jamais : tu sais si tu m'as aimée, et je suis sûre, moi, que tu ne m'aimeras jamais. Uea qui nous juge me verrait faire un mensonge et

commettre un sacrilÛL'o, si je te disais (pie j'oublie tout et que je te pardonne; mais lu n'entendras jamais un reprodie de ma boucbe; jamais un mot amer qui renouvelle nos disputes passées. Tiens, voilà ma main, prendsla sans baine, je te la donne sans arrière-pensée.

Simone, en parlant ainsi, avait une b^uté surnaturelle. Elle était bien réellement et bien idéalement la fille de la baronne, et l'auréole de sa mère passait sur son front.

Simon lui-même, parut surpris de cet héroïsme; le mauvais rôle allait lui rester; il sentit qu'une ironie dç j^us le rendrait ridicule ; il s'exécula de bonne gr&ce et prenant la main que sa soeur lui taidait :

H18T0IBB D'UNB yÈBM

— Oublions le passé, dit-il ; si tu as souffert, j'ai eu

aussi, tu le sais, ma torture, et ce n'est pas moi qui ai Gommencé à être cruel 1 Ëaseyelisscms tous ces mauvais rêves, j S consens.

Simone t'rissonna en sentant la main de Simon toucher la sienne; mais elle fit bonne contenance et regarda la baronne en souriant.

— Oh ! jii vous bénis, mes eniants, dit Antonine avec un sublime mouvement d'effusion, et en approchant de ses lèvres le frère et la sœur qu*elle entoura de ses deux bras. Cette journée devait être mon supplice \ vous en faites ma récompense.

Simon se dégagea doucement de cette étreinte, eut quelques paroles courtoises qui lui servireut de transition vers un adieu, et sortit du salon, laissant Simone et madame de Bravai dans des épancbements que Fabbé Harceiiin savourait du regard et oilVait tout bas à Dieu.

Avons^ious besoin d'ajouter que la réconciliation entre Simon et Simone ne se fit jamais? L'héritier de M. Lombard ne retourna pas habiter la rue Tarauue ; ses rapports avec la baronne se bornèrent à de très-rares visites, pendant la durée desquelles Simone trouvait un prétexte pour s'absenter; puis, ces visites cessèrent. Antouiue ne s'était pas trompée en n'attendant qu'un enfont ; jamais elie n'eut la tendresse de deux jumeaux.

Cette étude peut se terniiiuT ici. L'énigme est résolue. D'ailleurs, où donc trouver uu dénoùment dans lu vie? La mort elle-même n'est pas une fin ; c'est un cbangement de costume. Molière, dans « la Critique de l'Ecole des femmes », ne sachant par qud incident achever sa corné*

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die, fait aimoiicer par Galopin « qa*oii a servi sur table»: c'est un dénoûment. La nature n'en veut pas d'antres.

Mais au rebours de la pièce, c'est en desservant qu'elle conclut; elle ôte le vin des lëTres, tire la nappe et en fait un linceul pour le convive qui va se rasseoir ailieui's.

Le drame intime que nous avons suivi dans toutes ses

péripéties a sa fin logique à la lecture du testament. La voix du sang avait été uue voix menteuse et impuissante. . Les événements qui suivirent ne sont qu'un épilogue.

Simon donna raison aux injurieuses conjectures de M. Quincy : il osa se mettre à la reciierche de la fortune du colonel, et entama un procès à la suite duquel les ventes spoliatrices, conclues au lit de mort, furent annulées ; il entra eu possession de l'héritage. Cette conquête ne fut pas obtenue sans de douloureux scandales. Simon dut faire discuter par des avocats la faute de sa mère, il est bien vrai qu'il la nia; mais ou l'ailirma devant lui. Les pai^nts de Champagne, de leur côté, ne restèrent pas inactifs et se ruîruut avec acharnement contre les millions. En dépit de leurs fureurs, de leurs aboiements, ils s*y brisèrent les dents. Simon eut tout. Quant à Simone, elle rejeta fièrement cette j)art d'une fortune atteinte à travers le déslionueur de sa mère ; elle fit don aux pauvres de ce qui lui revenait.

Antoniiie, blessée au cœur par cette dernière infamie de Simon, languit encore quelques années; elle eut bien youlu se retirer, s'ensevelir dans un couvent ; mais Si* mones'y opposa ; et ces deux femmes vécurent ensemble tristes et calmes, portant l'une et l'autre le deuil de leurs amours, et ne craignant plus rien de la vie dont elles avaient épuisé l'amertume.

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BliTOIU D*Ulf8 MftBB

La mort d' Aatoaine fui m évanoinsBCTeDt dans le sdn de Dieu. L^abbé Mareellin lui ferma les yenx. Simone pleura sa mère, coimue elle avait pleuré Yaleulin. Elle retoania vivre avec Sophie Giiod, qui se maria qod^ .

années après.

La jeuj[ie Muse perdit ses ailes eu signant au contrat. La poésie (benreasemcnt pour elle et sans doute pour sou

mari) ne survécut pas au mariage. Elle épousa un employé de ministère, devint une très-belle et très-imposante épouse de fonctionitabre, et ne put jamais assembler deux rimes, quand elle sentit un enfant lui presser le sein. Le bonheur, les succès du moude la consolèrent. Bile n*eut pas la glcnie; mais die eut le crédit et l'importance, ce qui lui sembla meilleur.

Simone souriait de cet envahissement de labelle prose, et résignée au célibat, elle mit tant de charmes dans sa tristesse, elle songea m peu à se venger par le malheur des autres de sou bonheur perdu, qu'elle vieillit iille, sans devenir vieille fille. Prenant soin dès enfanta de Sophie Girod, elle fut leur marraine, leur tante, leur institutrice ; elle leur apprit à lire, à peuser, à aimer, à prier. Quant à elle, résolue, par une invincible volonté, à ne plus demander à ce monde d'autres amours, gardant an fond d'elle-même le parfum de son premier et dernier sentiment, elle chercha dans la lecture, dans l'étude, dans la méditation, un aliment à Pactivité de son esprit. Ce fut elle qui devint poète. Elle en avait bien le droit, ayant tant pleuré ! mais elle n'écrivit jamais une ligne, elle n'ent jamais la faiblesse d'aucun hémistiche. Elle fut poète, pour rêver le bien, pour aspirer à la contemplatiou du beau. Lliistoire lui parut un sanctuaire où les tendresses reioulèes pouvaient s'épanouir entre l'huma-

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nité et Dieu. EUe ne tjevmt pas dévote ; je crois même

qu'elle alla beaucoup moio? aux éizlises ; mais elle acquit cette piété pratique qui est à la iiauteur de tous les saaifices, de tous les dévouements.

Siinoue n'est pas morte. Elle u piis des années, sans rien leur dcmner en retour de sa beauté et de sa grâce ; elle a un petit salon où des amis, hoi^ de tout soupçon de galanterie, se réunissent chaque soir; elle ne se plaint pas, cUe ne médit pas, eUe ne sourit pas : elle consde et elle conseille. Au risque de lui faire tort dans l'esprit de certaines lectrices et de certains lecteurs, mais pour rester fidèle à la vérité, je dois dire que les t tartuferies ■ de Simon et les intrigues dont die fut témoin dans le salon de madame de Brignolles l'ont éloignée de certains prêtres et de certaines q>inions. Ën 1848, elle eut un réveil, un élan, une espérance ; elle crut avec ardeur à un sursaut de 1 Imuianité. Elle ouvrit l'espace à son âme; et Jamais ses beaux yeux ne rayonnèrent de plus de flammes, de plus d'héroïsme. Mais cette fds encore on lui tua son beau Vaientiii ; et Simon, son frère, lut encore pour qudque chose dans ce meurtre. Simone quitta la France; elle voyage en ce moment, et dans ses dernières lettres elle ne parle pas encore de son retour.

Simon est toujours dévot, ce qui ne Tempéche pas d être tiois ou quatre lois miUionnaire. Il joua im rùle politique asses considérable sous Louis-Philippe; il a même été ministre pendant quinze jours. En 1848, il dépouilla une de ses terres pour doier son département d*ane multitude d'arbres de la liberté. 11 fut républicain pendant huit jours ; ce fut la seule occasion qui lui fot jamais donnée de penser connue sa sœur. En 18 i9, il re-

HISTOIRE d'une MÈBB

derint légiliinisle. Je ne sais 'pas trop quelle opinion il a aujourd'liui; il est abonné à <« l'Univers », il le Ut même, et on dirait par fois qu'il y écrit. J'ai ^teodu dire qu'il voulait être de l'Académie française; quelques pe- Utesbiograpiiies de saints et de saintes lui sufliront saus doute pour cebu 11 a d'ailleurs des infirmités ; il est goutteux, et il vient de faire venir deux caisses de « leau de la SaLielte » pour se Iriotioaner.

Son amour pour Sophie Girod lui est-il resté? je ne le croîspas. A-t-il recommencé l'épreuve auprès de linéique autre ? j'en doute encore. Le sang de ses veines est refroidi; c'est un tempérament calmé; et, avec sa fortune, les calmants ne lui ont pas manqué. 11 a eu des intrigues; il n'a pas eu de maîtresses. Avec une intelligence peu commune, avec une merveilleuse aptitude pour comprendre les lionnnes, il touche à tout et ne garde rien ; sa finesse semble lui iîdre tort; il croit que la société^ vivant d'hypocrisie, n'a besoin que d'hypocrites. Il ne sent pas qu'elle compte sui'tout sur des dupes, et qu'il lui faut, de temps à autre, des honnêtes gens qu'elle proclame, pour faire croire à sa bonne foi. Simon craint de paraître sot en ne paraissant qu'honnête, il a peur de la trivialité de la vertu ; c'est là sa faiUesse et la cause de son impuissance. H est vrai qu'il se console en se mettant pieusement à la té le de grandes entreprises; et sa fortune l'empêche de dégringoler jamais jusqu'en bas. n dit partout qu'il est le fils de M. Lombard, ce qui ne l'a pas empêché de démontrer en justice qu'il était Théritier légitime de M. de Quincy. Mais il est bon d*avoir le choix en faitd'oripfine; cela permet de varier les conséquences, selon ropiniou du moment. Simon ne tient plus de registre de ses sentiments, il n'écrit plus de mémoires in-

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times; homme respectable, membre influent de queltfiies coteries, il a Taplomb que donne la conscience équilibrée ou supprimée, li soupire, quand on parie devant lui des opinions avancées de madcmoij^elle de Bruval ; il la plaint, mais il n'ose la mépriser tout liaut ; quelques gens pourraient le convaincre d'appliquer la loi du

talion.

L'abbé Marcellin est mort en odeur de sainteté ; cela ne veut pas dire qu'il ait été canonisé. Bien au contraire, les

disgrâces pprpéluellos dont il était virtime avaient habitué les sacristies à le considérer comme un pauvre homme. Sa candeur passa pour de la maladresse, sa fermeté pour de l'insensibilité; Simone et quelques pauvres h(mteu2L ont seuls prié pour lui. Mais les gens qu'il ne devait plus troubler de son regard honnête se sont sentis allégés d'un fardcan.

L'abbé l^emerle laissa au contraire, quand il mourut, des regrets unanimes, et une trace lumineuse qui resseniblerait à de la gloire, dans le monde proiano. A son convoi, oii figurèrent des pairs de France et des sommités ecclésiastiques, on remarqua plusieurs communautés de femmes dont il était le pieux fondateur. JSul nvidd plus ingénieux à inventer un ordre nouveau, avec un * costume qui n'eût pas encore été porté, et sa mémoire restera à jamais bénie dans de t^aintes maisons, célèbres, indépendamment de leurs vertus, par les excellentes gimblettes qu'on y fabrique et par la spécialité d'un remède traditionnel contre les engelures ou la maladie des yeux. M. Tabbé Lemerle n'avait pas fait de miracles de son vivant; mais oh croit s'apercevoir que, depuis sa mort, il a des vertus curaîives, et je ne serais paséloiuié d'apprendi*e que « l'Univers « propose sa béatification.

Il est apparu, dit-on, dernièrement, à un réductenr de ce

journal, ft il lui a ainioncé que la récolte du vin serait nulle, que les vers seiuettraieul daus le fromage, parce que le zèle des abonnés était refroidi. Hais des voilairiens prùteiKk'iil que celle appariliuii n'est qu'une réclame do journaliste, il Ikut laisser dire ce qu'on ne peut empêcher*

Je ne sais pas si M. de Nolpac est mort; mais je sais qu'il t'ul toujours à la poursuite d'une influence. Ses opinions politiques n'ont pas varié, il est resté inébranlablementet successiveuienl l'ami du pouvoir. Après 1830, il vendit au ministère son journal « laGliarte catholique » ; les légilimistes prétendirent iàea que c'était abuser de SCS principes, et qu'il avait tiré beaucoup d'argent d'une propriété qui lui avait été donnée pour rien, à condition (lu'il la maintiendrait dans la ligne de l'orthodoxie reU* gieuse et politique. iMaisM.de Nolpac a répondu qu'il fallait être de son temps, à tout prix. Dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, il fut mêlé à de scandaleux procès : il avait traliqué des privilèges de théâtre et acheté des voix pour le compte du ministère ; les électeurs se trouYèrent volés et réclamèrent, n fut démdntré alors par les journaux de l'opposition que M. de Nolpac touchait une fort belle subvention du pouvoir et dédaignait de payer Timprimevr de son journal ; mais cette imputation fut traitée de calomnie en pleiniî tribune, et le lendemain M. de Nolpac était décoré. Sa femme est morte, ce qui lui enlève une grosse partie de son revenu ; raniertume de cette pensée remptcUe d'apprécier l'avantage d'élreveuf. Mais on ne peut pas avoir tous les bonheurs à la fois.

Pourquoi ue dirions-nous pas, en Unissant, un mot de

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Tancien gérant de « la Charte catholique M. Briet? il a

joué un rùle assez décisif dass ce drame pour être rappelé à la fin de la pièce. Cet homme héroïque resta con* séquent avec lui-mtoe. Après 1830, il ahandonua sa position. lilléraire. « La Charte catholique »> était devenue un journal tellement religieux, qu'on y insultait tout le monde, sans rendre raison à personne. Dès lors, un gérant responsable était inutile. Mais Briet avait consacré pour toujours son épée à la défense de la charte et de la religion ; il ne voulut pas en avoir le démenti, et il fut tué dans une des émeutes du règne de Louis-Philippe. 11 était sergent de ville.

MADAME GOTÏLIEB

Dansuue ville d'Allemagne, ou plutôt, à la porte de la ville, vivait avec su fille un i)oii bourgeois, noiumé Ar-: nold. Ancien négociant, relire des alfaires, M. Arnold avait vendu pendant trente ans du drap de toutes les couleurs, et il faut eroire qu'il l'avait veudu « bon teint », car il avait laissé dai|s le commerce la réputation la plus intacte.

; Pourtant il s'était enrichi ; du moins il s'était retiré avec uue aisance qui Taisait pvul-cHredes jalonx, mais qni ne

j faisait pas d'envieux, tant la bonté, la probité, les mœurs dS>uces de l'ancien marchand de draps lui avaient cou* * cilié restinie universelle. Son enseigne : « Aux balances • d'or», était le plus parfait symbole de son exactitude

I ' commerciale et de la pureté de sa conscience.

' • Maître Arnold, comme rappeluienl ses voisins, bien qu'il ne fut maître en aucune Faculté et qu'il fût tout au plus maître chez lui, maître Arnold serait sans doute resté toute sa vie derrière sou comptoir, s'il n'avait

MADAME QOTTLIEB

eu le malheur de perdre sa femme. Tout le monde sait que le mariage, qui g&I un lieu nécessaire daus la société, en général, est souvent une condition indispensable d'ordre et de iirospérilé dans le commerce en particulier. Madame Arnold tenait les livres, surveillait les commis, et ' portait, suspendue à une longue chaîne d'acier, avec une paire de ciseaux, la clef de la caisse. Quand la chère damesefut endormie du deruier sommeil, maître Arnold se trouva bien embarrassé. Il essaya d'écrire luHanéme,

chaque soir, lu v( nie de la journée. Mais, habitué à une vie active et à rester debout une partie du jour, il avait des éblouissemenls et des vertiges, (luand il lui fallait,

pendant une heure ou deux, cire imniobile dans son vieux fauteuil, à iaire les comptes et à mettre au net les écritures. U lui arriva plus d'une fois de laisser tomber

sa tète sur le firaiid-livre, vaincu par la fatigue; plus d'une fois, en retrouvant la grosse écriture carrée de madame Arnold, de s'arrêter, de jeter sa plume et de déposer deux ^^rosses larmes sur le papier, au lieu des {griffonnages nécessaires.

Prendre un caissier, c'était une profanation & laquelle le pauvre homme ne pouvait pas songer. A quelle heure eùt-il ti'ouvé le moment de s'entre tenu: avec un mercenaire de ses achats, de ses bénéfices? Or, pendant trente ans, les chastes oreillers du ménaj^^e avaient entendu les confidences des deux époux. xMaltre Arnold ne récapitulait ses profits et ne les bsdançait, avec ses pertes, que dans le silence de l'alcùve. S'il prenait un caissier, il lui fallait nécessairement changer cette habitude; mais sil neu prenait pas, le désordre pouvait s'introduire dans la

comptabilité. Jesais bien que Thonnéte marchand dedraps avait une tille. Mais le réve du père et de la mère de ma-

demoiselle Gertrude avait été précisément de la tenir Soignée à j amais de robecuie boatiqtte et du bureau plus obscur encore. Voir les jolis doigts roses de sa fille touclier aux in-folio, armés de coins en cuivre, c'était une idée qu*ii révoltait la délicatesse de maître Arnold*

II aima mieux renouccr au romiiRTce, dire adieu « aux balances d'or et se retirer dans la jolie petite maison que sa femme avait choisie elle-même, à la porte de K

ville. Ce tut à couj) sûr uu f,a'aud rlia^rriu que de quitter la boutique; mais couune maître Arnold s'imaginait babiterla campagne, depuis qu'il n'habitait plus une rue

étroite, il n'éprouvait luilnrellemeut de plaisir à se pro- «nei^r, que quand ii visitait son ancien quartier, quand il disait bonjour aux voisins, et quand il entrait s'asseoir pour causer avec son successeur, et s'informer si l'on avait enfin vendu une pièce de drap, qui avait été sou tourment pendant les dernières années.

D'un autre coté, ce lut une grande douleur pour l'excellent mari que d'habiter veuf la retraite préparée avec tant d'orju'ueil par madame Arnold. Toutes les Ibis qu'il goûtait à uu raisin de sou jai'diu, il soupirait et disait à Gertrude :

— Ah! si ta pauvre mère était là, die aimait tant les

fruits!

Et maître Arnold regardait tristement à ses pieds, se rappelant toujours qu'il avait vu sa fasme descendre

dans la terre ; Gertrude, elle, levait les yeux au ciel, pensant que sa mère y était bien plutôt.

La maison paraissait trop vaste à Philémon sans Baucis. Au rez-de-chaussée, la cuisine était séparée de la salle à manger par un couloir qui allait de la rue au jardin. Bien qu'on eût meuMé un petit salon, derrière la salle à man-

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ger, de fftuteoito en drap amarante brodés par madame

Ai'uold, on u'eutrait ilaos celte pièce qu'aux jours solennete. C'étail aTec la plus grande répugnance que maître Arnold se résignait à s'asseoir sur ces souvenirs, qu'A avait peur de faner. Il se teuait d'iiabitude dans la salle à manger, qnand il foisait mauvais, à côlé de Gertrude qui filîritou tricotait. Pendant Tété, un berceau de jardin, Meublé d'une table et de bancs rustiques, servait de retraite; et TbiTer, pour fumer sa pipe, le bon M. Âmold, qui n'était pas fier, venait s'installer dans la cuisine causer avecla YieiUeMar^^uerile, qu'il avait à sou service, depuis rbeureux jour où il était devenu à la fois le propriétaire du uia^^asiii des « Lalauces dor » et l'époux d^ madame Arnold.

Au premier étage, la maison comprenait quatre cbambres. M. Arnold en gardait deux pour les amis et occupait les deux autres avec sa lilie. Au second, couchait Marguerite ; ' et on louait à un jeune bomme, dont il sera question tout à i'heurc, deux fort belles pièces qui avaient été retranchées du grenier, sans offense pour le grenier, ni pour personne.

Si je vous décris la uiaisuu de maître Arnold, c'est qu'elle était en si parfaite harmonie avec le caiactère et les mœurs de ses habitants, qu'on se sentait tout heureux, tout consulé, loul rasséréné, dés qu'on en avait frauclii le seuil. C'était bien là le séjour de l'honnêteté, de la bonne foi, de la candeur à tous les d^rés et à tous les à^jes, depuis le front ridé et courbé de la vieille Marguerite, jusqu'au front lisse et blanc de Gertrude, en comp- tant la figure cakne et reposée de maître Arnold. La vigne

la|)is?ait, du eùté du jardin el du eùté de la rue, ce paradis abrité d'uutoit d'ardoîBe. La propreté luisait à l'iu-

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térieur, comii^ la conscience sans tache d'une maison

patriarcale. Le poêle à triple étage de la salle à manger cliautait, 1 iiiver, une pcùlc cliuii><)ii douœ €t gaie qui donnait de bonnes digestions et de bons sonuneils. Les casseroles de Marguerite étiacelaieut, comme si elles eusseat été du métal prétendu des balances de renseigne. Les carreaux du couloir, bebdomadtirement nettoyés avec du sable et de riiuilc, ravissaient l*œil par la perspective d'un damier irréprochable. Le jardin était soigneusement ^tret^u; les espaliers étaient Tobjet d'un culte tout particulier. Il niau(juait pourtant un ornement que M. Arnold, dans sa modestie, n'avait pas encore osé acheter, mais après lequel il soupirait tout bas, c'est-àdire deux belles statues peintes et vernissées représentant, Tune un berger, l'autre une bergère avec leurs attributs. En attendant, maître Arnold ayait placé au beau milieu du jardin une de ces grosses boules ingénieuses qui forment des tableaux cûrculaires, et il s'amusait à amener Gertrude devant ces miroirs convexes, pour qu'elle vît ses jolies petites joues démesurément aplaties et élargies.

Ai-je besoin de vous décrire maître Arnold? Soixante ans ; un léger embonpoint ; un visage où les années s*étaient doucemimt appliquées, comme des hirondelles qui viennent faire leurs nids, enpurlaiit boidicur à leur hôte; des rides sommaires, pour ainsi dire (les soucis n'ayant pas multiplié ces sillons où roulent et que creusent les larmes); des cheveux qui s'ar^'cnlaient tons les jours; une tenue décente; la prétention d'avoir toujours du drap solide et de belle apparence : tel était maître Arnold. La mort de sa iumme avait été son plus grand chagrin, non pas son premier ; car il avait perdu plu-

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âeon enfioits, avant de garder et d'étever Gertnide*

Mais il les avait perdus si jeunes, et sa fille était l'aurore d im si riant aveuir, que, sans être barbare, M. Arnold ne pensait plus aux petits anges envolés. U pensait toujours à sa femme; il ajxissaif ilaus cette préoccupa lion, comme si elle eùl été toujours là. Quand il devait prendre quelque grande détermination^ il allait se mettre devant le pœrtrait de la défunte, qui feisait de son salon un sanctuaire, et là, il délibérait à demi-voix, avec lui-même, conunesi la toile eût pu entendre et lui souffler un bon conseil.

— Est-ce comme cela que vous auriez fait, ma cbère femme? demandait*il en concluant.

Le silence du portrait passait pour une approbation ; maître iUnûld, parfaitement rassuré, agissait sans trouble et ne se sentait plus resfKHisable. Nous saurons si ce pieux système lui porta toujours bonheur et suffit à le préserver.

Je n'ose vous peindre madmoiselle Gertrude. A dixhuit ans, avec la beauté de l'innocence et Pinnoccnce de la beauté qui s'ignore, elle allait et venait dans la maison du faubourg, comme un ange du cid mis en cage. Son sourire était uu poème, ses soupirs un cautique. Non pas, je puis le dire sans l'offônser, qu'elle eût la moindre prétention à Fesprit et qu'dle fit un effort pour atteindre à la grâce ; non pas que les vertus lui missent une auréole dont sa modestie eût souffert ; c'était tout bas et tout près, dans le silence de cette maison, que son ftme parlait doucement et naivement ; c'était dans l'ombre qu'elle rayonnait.

Gertrude aidait le matin Marguerite. BUe cueillait les fleui'â pour les grands vases de faïence de la salle à man-

UÂHàMM GOTTUB 287

ger ; elle préparait te déjeaner de sou père; elle excellait àmélaiigcr te lait dans le caCéf et maître Arnold s'extasiait

toujoiii-s sur la l'aroii dont elle divisait le sucre, de manière à ne jamais lui eo dooaer trop oa trop peu«

^ On Toitbien que tu es née à l'enseigne des « Balances d'or », disait le bon père tous les matins.

Toute te journée Gertrude» travaillait, ou bten lisait à haute Yoîx te journal à son père. C'est une grande joie pour ceux qui n'ont jamais eu les loisirs de la lecture que d'entendre lire ; c'est une inittetion qui les fatigue moins et qui ménage tes yeux. Quand te temps était tiès4ieau, Gertx'ude donnait le bras à son père et raccompagnait dans sesprcnnenades. Jamais elte n'avait mis te pied sur te seuil d'un thé&lre; tout au plus allait-elle au eoncert. D'ailleurs, elle avait dans sa chambre une cage pleine d'oiseaux, et elte préférait tous ces gasouillements aux combinaisons harmoniques du génie de Tbomme.

Quelquefoismailre Arnold, qui n'était pas un égoïste, ou quidu mdnsavait la bonne volonté de nepas l'être, interro; geait sa fdle pour savoir si elle s'ennuyait; Gertrude répondait que non, se déclarait très-beureuse, et Tétait en effet.

Le bonheur est-il donc possible à si peu de frais? De tous les secrets que la science a cherchés, voilà le plus dillicile, le secret d'être heureux! La bonne conscience ne suffit pas; il faut, de plus, et par-dessus tout, tes efforts personnels, une^^nk e spéciale. Gertrude avait cette grâce : elle était heureuse, sans savoir comment, sans savoir pourquoi, sans même se demander si ce bonheur devait

durer toujours.

Que l'on m soit pas malheureuse à dix-huit ans, c'est là un phéDomène ordinaire et fort concevable ; mais que

la suliLude avec son père el la protection de la vieille

Mai^riii'i ile ue laissassent rien à désirer à Goi trude, voilà ce qui peut paraître plus difficile à admettre.

Ce problème au surplus u'inquiétait personne, pas môme l'hôlc de M. Ariiukl, le locataire du second, qui, lui aufisi, par uu cliarme iuliéreat saos doute à lamaison, se trouvait très-beureux, ne songeait pas à cbanger quelque cliost' a Sun sort, eût vouln immobiliser sa vie, dans cette paisible retraite, dans le voisinage fiamilier de son pro[)riétaire, de la fllle du propriétaire et de la vieille servante.

Ge jeune locataire, que nous appellerons Wolff, était

étudiant ; mais il avait passé tous les examens possibles ; il avait dans son tiroir tous les diplômes ; et il ne paraissait pas le moins du monde empressé d'aller répandre sa science dans le public. On eût dit qu'il se défiait des • connaissances acquises ; qu'il ne voulait jamais cesser d'étudier, et que la maison' de M. Arnold ronfermàt toute son ambition. Cependant, je puis vous l'avouer, il était ambitieux.

Wolff était, je crois, un honnête homme. Élevé par une mère pieuse et par un père tolérant, qui s'étaient

unis pour le former, sans se contrarier et sans se nuire, il avait la conscience en équilibre. Sa figure, sa tournure n'avaient rien qui pût le distinguer ; il gardait un défaut qui faisait rire ses camarades, mais dont il ne s'est pas encore corrigé au moment où je vous parle, il était timide. Wolfî ne connaissait pas de plaisirs terrestres et ue rêvait pas de plaisirs célestes qui valussent à ses yeux le séjour de la maison de M. Arnold, la fraîcheur gaie de cette retraite. Lui aussi, était heureux de peu de chose : d'en tendre la vieille iMarguerite remuer ses casseroles; de voir M. Arnold arroser ses tulipes; de ren-

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c(Hitrer mademoiselle Gertrude et de lui demander des

nouvelles de ses oiseaux. Tous les habitants de celte maison éiaieul si coaieuls à hoR marché, el si gages, qu'où les eût pris pour des fous.

WolfTsorlail \m\v aller aux cours, pour visiter les Mbliotbèques, maiâ dès qu'il était rentré, il approchait sa table de la fenêtre qui donnait sur le jardin; il allumait sa pipe, laissait la inniée niuuier sur le toit et rêvait o^ Uavaiiiait. Quelquefois, du jardio, M. Arnold riutorpeilait:

— Eh ! mon ami Wolff, vous qui êtes un savant, eommeut appelez-vous cette piaule, cette fleur, [.en laliu?

Wolff disait le mot, s'il le savait, et le cherchait dans

sou dictionnaire, s'il Tignoruit. G étaient là ses grands triomphes d'érudition.

Quand un des oiseaux de Gertrude était malade, la jeune fille attendait le jeuue docteur daus le couloir.

— Monsieur Wolff, lui disait-elle, vous seriez bien aimable de me donner un remède pour ce pauvre oiseau.

Wolir quittait tout pour l'amour d'uu seriu; s'il était embarrassé, il courait la ville, feuilletait les livres d'histoire naturelle ; et quand l'oiseau était sauvé, il se son* tait heureux, comme s'il avait eu charge d'âme.

Marguerite à son toiur demandait de petits services à son voisin; elle lui faisait écrire ses lettres à sa famille et décliillrer les réponses, n'était pas là le travail le plus facile ; mais Wolff était si bon, qu'après s'être mis en quatre pour le nom d'une fleur ou pour guérir un serin, il estimait sa jouruée hieu remplie, s'il avait contenté Marguerite. Tout le monde était doue lié par la reconnaissance envers Wolff, el lui était lié envers tout le monde. M. Âinoid, en efl'et, n'eût pas entamé le soir un broc

de bonne bière, sans appeler son ami Wolff. Gertrude lui tricolail de petite objets parfaitemeDt inutites, dont il «e nervait beanconp ; quant à la vieille Mai^erile, elle ne se levait et ne se coiicliait jamais, sans (^roulera la porte ^'UdonnailiKiiaibleaient^ et eile lui préparait des frian» dises que WoIfiT affectait de dévorer le plus gloutonnement possible.

On aurait donc pa écrire, sur le fronton de la nnîscHi de M. Arnold, ces simples mots : « Ici Ton aime! Gens qui baissez, passez votre chemin. » Quand je dis que Ton s'aimait, je parie de cette affection naïve et chaste, qui ne connaît ni àjre, ni sexe, qui n'attend rien que le plaisir de se dévouer, et qui se satisMt d'une parole, d'un serranentde main, d'ov sooriie, parce qn'eUeporteen elle

l'infini. Si l'on eût osé dire que NVullT était amoureux, on l'eût fait pàLii de honte; Gertrude eût rougi coaune d'une oflènse ponr elle et pour « leur b ani; Margnerile

se fût mise en colère, et niaiuc Aiuold en fût tombé malade.

Hébs! quelqu'un devait prononcer ce mot fittal, troubler ce bonbeur, dissiper cette innocence, et faire entrer le malheur dans cette maison qui semblait à jamais prédestinée wà% douces quiétudes de l'amilié.

M. Arnold avait parmi ses amis un ancien commerçant, comme lui, retiré plus tôt que lui des affaires et dont l'activité trouvait encore à s'occuper, en plaçant de Far-

gent, en faisant fructitler les capitaux restés disponibles, après lahquidation de son fonds de commerce.

M. Goltliéb était un ancien joaillier, il avait vendu pendant vingt ans des bairues à tous les liaucés des campagnes, des bijoux à toutes les belles dames de la ville. Bon vivant, aimable compagnon, il se croyait trèsînstruit,

MADAME OOTTUSB 991

parce qa'il avait étudié six mois pour être médecin, H il no doutait jamais de rien. Aussi, marchait-il la tète baute,

faisant admirer le heaudiaiiiaiiL quiéliiicelail iMitre les j)lis de sou jabot et la i)ague merveilleuse qu'il portait au petit doigt de la main droite. M. Gottlieb ne s'était jamais marié ; il n'avait jamais trouvé de lemmc qui méritât l'iiouneur de porter sou nom.

Il était peu probable, à première vue, que les relations intimes et quotidiennes de M. Gotliieb et de M. Arnold tinssent à des raisons d'affaires; mais un observateur se fût demandé pourtant ce qui attirait l'ancien joaillier dam^ celle maison. Marguerite croyait avoii' deviné, et disait quelquefois à son petit ami Woiff :

— Cet homme-là a trop vendu d'épingles ; il aime à piquer. Depuis qu'il s'est aperçu qu'il nous ennuyait, ii est très-assidu. Il faudrait le bien recevoir pour le dégoûter de revenir.

\\ ollï, qui n'avait pas de soupçon, hochait cependant la téte et ne se laissait pas convaincre par la vielle ser* . vante.

Une seule personne dissimulait et faisait de son mieux pour attirer M. Gottlieb : c'était le boa M. Arnold, qui était cependant sa victime perpétuelle.

— Mon cher Gottliel), lui disait-il en le reconduisant le soir jusqu'au seuil de sa porte, s'il vous plaisait de goûter d^ain d'une bouteille que j'ai gardée depuis la naissance de Gerlrude, je vous allendrais pour dîner.

Ou bien encore :

— Mon cher Gottlieb, j'irai vous prendre demain, et nous l'erons ensemble une gjande promenade.

M. Gottlieb acceptait tout, les dîners plutôt que les prcv-'

monades, et on le voyait arriver, de jour en jour, de

MADAIIB GOTTUBB

meiUeuie lieure. Dès que sa grosse voix, joviale retentissait dans la maison, Wolff devenait triste, Gertrode ré* yeuse et Marguerite grondeuse. Alors, la malice de Tanden joaillier s'exerçait avec une verve bruyante qui étourdissait les édios de cette maison, d'ordinaire sitencieusç.

— Ata ! ah! je fais peur à votre voisin, disait-il, à votre studieux M. Wolff. Quand donc auraht-il fini d'apprendre?

Est-ce que vous lui ensi iiiiiez le jardinage, Ai'uold? ou riiistoire naturelle, Gertrudc?

Puis, travmant le couloir et ratrant dans le jardin, M. Gotllieb se faisait un porle-voix de ses deux mains réunies et appelait le jeune locataire :

Monsieur Wolff! lui criait-il, on vous demande.

AVoUî n'ouvrait pas sa fenêtre ; alors M. Arnold montait, quatre à quatre, jusqu'à la chambre de son ami.

— Travaillez-Yous, mon cher enfant? disait-il à travers la porte. Muii ami lioltlieb est en bas qui voudrait bien vous voir; ma iilLe et moi nous vous prious de descendre.

AYolir ne résistait jamais à cette démarche, il descendait; et des railLeiies accueillaient son entrée dans la salle à manger ou dans le jardin.

— Le voilà ! le voilà! criait Timpitoyable Gotllieb. il a tout quitté pour venir trinquer et discuter avec moi. Vous vous fatiguez trop, jeune homme! la science ne vaut pas ce qu'elle coûte. Ahî de mon temps, je n'aurais pas ouvert un livre dans une maison où j'eusse trouvé de si jolis yeux pour y lire.

— Gotllieb! Gotllieb! murmurait M. Arnold avec un ton d'affectueux reproche.

Gertrude s'éloignait. Wolff rouj<issait, et l'ancien joail-

Oigitized by

lUDAlfB QOTTUBB fM

lier prenait une pincée de tabac dans une boite en or.

Quand il faisait l)oau, ou s'asseyait sous uu berceau du jardin^ on buvait la bière et i on causait, ou plutôt, M. Gottlieb entremêlait les anecdotes, les médisances de la ville de discussions saugrenues. Il prétendait rouiprc des lances avec Woifl sur le terrain de la métaphysique, et il lui poussait des arguments d'une yiolence et d'une éuormitu telles, que Wolffue savait bien souvent que répondre et s'avouait vaincu.

Les triomphes de M. Gottlieb étaient capables d'armer un saint. Il riait, il s'épanouissait, il tapait sur son gousset où l'argent résonnait toujours, et il racontait mvariablement comment, s'il eût continué ses études, il serait devenu un des plus grands médecins de rAllemagne.

^ Mais, ajoutait-il en terminant, j'aurais été moins longtemps que vous à devenir savant, mon cher monsieur Wolff. Ah çà! vous nous quitterez bientôt; il va falloir que M. le docteur aille professer ou exercer ailleurs. Ge sera uu grand vide, un bien grand, vide dans cette maison. '

— Oh! oui! disait mailre AmoH en soupirant.

— Ce bon M. AVolll'l quel dommage qu'il ne puisse rester toujours ici !

Ces méchancetés mettaient Wolff au supplice, et il ne se sentait guéri que quand, le soir, très- lard, après la retraite du bourreau, M. Arnold lui disait :

— J*espèrebien que Gottlieb s'est trompé! Hein? VOUS ne nous quitterez pas de sitôt?

— Pourquoi donc, mon père, M. Gottlieb prend-il plai* sir a touiiuenter nos amis? demandait Gertrude.

^ Que veux- tu! il a Thumeur plaisante; mais, au ioud,

294 HADAMB OOTTLTBB

il nous aime lAea tous. Va! si tu satais comme il parle de toil...

Un soir, pondant l'hiver, on causait, on fumait, après souper, dans la salle à manger de M. Arnold; une aprenle concorde désarmait M. Gottlieb et rendait Wolff plus i)aliciil. Gerlrude et Marguerite travaillaient, dans une autre pièce.

Il faisait froid, le vent soufSait au-d^ors ; à cbaque rafale, maître Arnold, se frottant les mains, se félicitait tout jiaut et tout naivenieut, d'être cliez lui, près d'un bon poêle, entre deux bons amis, en foce d'un bon pot de bière, et de n'avoir pas à courir les chemins.

Ces actes traiiiour envers son domicile finirent par impatienter M. Gottlieb, qui 8*écria d'un ton aigre-doux :

— Savez TOUS bien, Arnold, que tous n'être guère charitable?

— Gomment?

— Oui, Yous êtes un égoïste. Vous vantez les douceurs

du poêle, et de hi lahle, et do la i)onno compa-inic, devant moi qui vais être obligé de m'en aller, seul, à pied, parla neige.

— Eli bien 1 mon cher Gottlieb, voulez-vous rester ici ? nous vous ferons un lit.

^ Et que dirait Gudule, ma gouvernante, si demain, en m'apportant mon café au lait, elle ne trouvait personne dans ma chambre? Diable! j'ai ma réputation à garder, et autre cbose encore. C'est une nuit bonne pour les vo* leurs.

— Ilum! Grésusî vous avez les soucis de la richesse, dit en riant M. Arnold. Je vous prêterai mon manteau.

— Et une lanterne, reprit avec un peu de vivacité

M. Gotllieb.

MADAMB QOTTLIO 295

^ Les r6yerbé(re8 ne pas éteints.

— C'est éjral, j'aime à voir très-clair.

— Goltliebl est-ce que vous seriez peureux?

— Moi, peureux! Aii ! par exemple! repartit M. Gottlieb en se rcnvcrsaiit sur su cliaise; vous me prenez pour une j<tune iiiie.

— Hum ! je me rappelle, continua H. Arnold, qu*un certain soir, nous revenions ciiscnible et que vous m'avez serré le bras très-fort, en passant devant une sentinelle que TOUS iivieE prise pour un Videur.

— Quel conte feiites-vons là? demanda M. Gottlieb de plus eu plus gai, mais avec une auiiualiuu dans le visage qui trahissait un secret mécontentement.

Wolff eut la tentation d'une action mauvaise, et il y céda; il crut s'apercevoir que M. (loKlieh, l'esprit iort, le savant, était un poltron ; il voulut s'amuser.

— n ne faudrait pas vous défendré, mon cher monsieur

Gottlieb, dil-il avec caluie, d'uue délicatesse de nerfs qui est toujours une distiuctiou. Avoir peur d'un autre homme, le jour, en plein midi, dans la rue, c'est le fait d au lâche. Mais avoir peur, la nuit, dans l'obscurité, des reveuauts, des ouibres, de tous les mystères euliu qui comblent Fintervalle de la vie à la mort, ce n'est là qu'un fait ordinaire, et tout homme d'imagination peut Tavouer.

— Allons donc, murmura M. Gottlieb, vous voulez rire!

— Moi! oh ! je ne ris jamais de ces choses-là ! La peur

est uu sentiment respectable. Vous savez que les anciens la supposaient iille de Mars et de Vénus.

Oui, oui, je sais ceh, balbutia M. Gottlieb qui ignorait complèiemcnl ce détail.

— On lui donnait de singuliers parents, dit M* Arnold

avec uo gros souiiie, et ne sachaat trop si son aaii Wolff parlait sérieusemeni ou se moquait de son autre

ami (jutliieb.

— Pourquoi tous étonner? reprit Wolff, la peur est la conséquencê d'un vrai courage, de celui qui tient compte

de toutes les iiinueuces ; elle est aussi le produit des sentiments tendres. Oui, Mars et Vénus sont bien ses parents, et il est constant que la plupart des héros ont sacrifié à

la peur.

— ûli! oh! vous ailes trop loin, dit M. Goltlieb qui ne tenait pas absolument à passer pour un héros.

— Du tout, l'histoire est là pour le prouver. Thésée, qui n'était pas un poltron, vous en conviendrez, monsieur Gottlieb...

— J'en conviens.

— Eh bien, Thésée, qui s'exposait à rencontrer dans ses courses des monstres effrayants, ût un sacrifice solennel à la Peur. Alexandre le Grand...

— Comment! Alexaudre, lui aussi? ne put s'empêcber de crier M. Gotliieb.

Sans doute, Alexandre, rignories-yous donc?

— Oui, oui, je le savais, mais je l'avais oublié.

— Alexaudre, avant la bataille d'Arbèles, rendit honneur à la fille de Mars et de Vénus. Rome avait un temple pour la Peur et pour la Pâleur.

— Pour la Pâleur aussi ? voilà qui est trop fort I .dit le bon M. Arnold qui ouvrait de grands yeux, pour mieux entendre tout ce qui se disait. N'est-ce pas, mon cher Gollliub ? Tiens, est-ce que vous seriez malade, mon cher ami ? vous avez mauvaise mine.

— C'est la pipe ou c'est la bière, murmura M. Gottheb ; ]e ferai bien de m'en aller.

— Atteudez eiicore un peu, dit \Vuliï qui n'avait jamais été ai tendre pour son * ennemi, Fouragan va s'apaiser. D'aillenrs, il n'est pas minuit, et c'est à mintiit, vous le savez, mon ciier .monsieur Gottlieb, que les démons, les fimtômes et les gnomes font leurs apparitions.

— Oui, oui, ce sont les bonnes femmes, les commères qui disent cela; mais je n'y crois guère, moi, aux fantémes, aux tampires, à tous les sortilèges l Et, en parlant ainsi avec une animation presque fébrile, M. Gottlieb prenait des airs i'aufarons les plus comiques du monde ; — C'est que je suis un esprit fort, moi 1 dil-ii comme conclusion et en appuyant ses deux poings sur ses genoux pour regarder Woliï bien eu lace.

Alors, je suis sans doute un esprit faible, reprit WolIT; car je crois tout, ou plutôt je ne nie rien. Oui, j'imagine et j*aime à penser qu'il y a au-dessus de nous, autour de nous, un monde que nous ne connaissons pas» que nous ne pénétrons pas par les yeux de la chair, mais qui peut, dans certaines circonstances extraordinaires, se laisser entrevoir. Il y a des visions bien constatées et qu'on ne peut révoquer en doute.

— Je ne suis pas visionnaire, moi, dit M. Gottlieb dont la voix perdait son assurance.

— Vous n'en savez rien, mon cher monsieur Gottlieb , repartit doucement WolU'. Je vous crois trop instruit et de trop bonne foi pour nier l'évidence. Vous ne croyez pas aux visions parce que vous n'en avez pas encore vu.

— C'est possible, après tout, répondit M. Gottlieb qui se laissait aller ins^siblement à la pente qu'on lui ménageait.

— Ëst-ce qu'il n'est pas évident que les âmes de ceux qu'on a bien aimés reviennent paf fois nous visiter, et

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UADAUE 60TTLIEB

, Yxveat, après la vio, dans l'air que aous respirousr?

— (Test évident, dit H. Arnold qui se rangeait d*(Nrdinaire à roj)inion de WolfT.

— C'est évideat, répéta M. Gottlieb. -

— Et tes âmes de ceux qa*on a tourmentés, torturés, ne rrriennent-elles pas aussi se plaindre et tonrdienter leurs bourreaux?

Oui, oui, balbutia M. Gottiieb qui regarda la grosse horloge et qui s'aperçut qu1l était bientôt minuit.

— Si nous le voulions, tous les trois, fermement, continua Wolir, qui s'amusait beaucoup de sou expérience, nous pourrions évoquer, par la puissance de notre tolontc. la personne que nous aimons ou que nous haïssons le plus.

— Moi, je ne hais personne, dit M. Gottlieb, qui chercha du regard son chapeau et sa canne.

— xSi moi non plus, dit M. Arnold.

— Hais vous aimez, peut-être? dit Woiif en souriant et en refmrdant Pancien joaillier avec un petit air d'inteno> •

gation sardonique.

M. Gottlieb, qui était assez pàie, rougit beaucoup et retomba sur son siège.

— Pourquoi m'interrogez-vous? demanda-t-il.

— Allons, mon cher monsieur Gottlieb, invoquez, évoques le fantôme de l'objet aimé ; mm je vais en faire autant, pour ma part, en conscience.

Et Wolir, qni n'avait jamais été d'nne gaieté pareille, affecta de mettre la tôte dans ses deux mains, comme 8*il méditait. Les deux vieux amis ne savaient plus trop s'ils devaient rire ou prendre la conversadon au sérieux. Us se regardaient tour à tour et regardaient devant eux. Gomme on avait fumé pendant toule la soirée, Tatmos-

H^DAMB dOTTLIBB

plière avait de la lourdeur et ce^ Louucâ geus éUùeut dans des nuages authentiques.

Tout à coup, au beau milieu du silence qui s'était éta- Jbli, et tandis qu'on n'entendait que le ronflement du poêle et le bruit du vent qui frappait au-debors, la porte s'ouvrît, une femme 8*ayança lentement, étendant les muiiis et écartant la fumée, qui formait connue un voile vaporeux, semblable à celui qui accompagne d'ordinaire les féeries.

M. Gottlieb, dont les ileux yeux rougis sorlaient de leur orbite, comme des escarboucles qui tombent de Técrin, poussa un cri. Arnold répéta l'exclamation. Wolff regarda à son tour et tressaillit. Tous les trois, ils avaient fait mentalement la même évocation, et tous les trois, ils étaient stupéfaits.

— Mademoiselle Gertrude! dit le jeune homme.

— Tiens, c'est Gertrude, répéta mailre Arnold.

— Gertrude ! balbutia comme un écbo le pauvre M. Gottlieb, qui essayait de ralFermir son courage et qui se sentait bien, dans ce moment, le petit-lils de Mai's et de Vénus.

— On dirait que je vous ai fait peur, dit la jeune fille,

qui s'était avancée jusqu'à la table.

— Peur ! s'écria Gottlieb. Ah bien oui 1 Peur! répéta Arnold, toi, mon enfant !

— En ellct, mademoiselle, vous nous avez fait peur, dit Wolil simplement ; nous parlions d'apparitions célestes, sans y croire beaucoup ; vous êtes venue, et nous y avons cru tous les trois.

Gertrude re^•artla M. Woilî, en ouvrant ses grands yeux étonnés. C'était la première fois que leur ami hasardai! quelque chose qui ressemblât à une galaa*

terie; elle eu conçut plus de tristesse que de joie,

— Je venais vous avertir de l'heure, dit-elle; il est minuit ; c^est Uen tard, monsieur Gottlieb, pour vous

retirer.

— Vous croyez qu'il est si tard que cela? répondit M. GottUeb, qui ne connaissait que trop l'heure exacte et

qui u'avuit pas cessé de regarder de temps eu temps l'horloge.

— Encore une fois, voulez-vous rester, mon cher ami,

dit le bon M. .\rnol(l?

— En efl'et, ajouta VVolfiF, si vous avez peur de rentrer.

— Peurlqui vous a dit que j'avais peur ?

— Je juge d'après moi-même ; je no serais pas rassuré, moi, tout seul, daus les rues, par ce temps-là. 11 neige, il fait un vent épouvantable.

— Vous croyez que je ferais bien de rester? demanda M. Golllieb, qui désirait qu'on lui Ht violeuce. /

^ Gertainment, répéta-t-on en chœur.

— Eh bien, je reste.

Gertrude sortit pour aller douuer des ordres à Marguerite.

— Mais j'y pense, reprit l'ancien joaillier, ma vieille

Gudulc sera inquiète : je me rappelle qu'elle devait ni'attendre ; elle ne se couchera pas et croira qu'il m'est arrivé malheur.

— Si vous le permettez, dit WolfT, je m'offre pour aller l'avertir.

— Oh l je craindrais d'abuser.

Mais Wolff ne laissa pas à M. Goltlieb le temps de refuser; il prit sa casquette, courut à la porte, et, deux minutes après, on Tentendait dans la rue marcher en IMonnant.

— Le bon jeune hommo! dit Arnold avec admiration.

— Ah çà, reprit au bout de quelques instants M. Gottlieb, puisqu'il avait si peur, lui aussi, de la nuit et de la neige, pourquoi donc s'en ta-Ml seul, avec cet empressement?

— C'est qu'il se dévoue, répondit M. Arnold.

— Ohl c'est plutôt pour se moquer de moi, le traître!

Il a voulu me faire passer pour uu poltron. Je me vengerai.

— Bab! à quoi alles-vous songer? Cioucbons-nous, il

est tard.

— Ce Wolû' est un brigand! Je vous eu avertis, Arnold. ^ Lui ! bonté du ciel! un agneau, doux comme une

femme !

— C'est cela même : doux, mais malin conmie une teamdl Je me vengerai, je me vengerai!

— Allons nous coucher, Gottlieb.

Gertrude et Marguerite parurent avec des llambeaux. La double apparitiou était prévue et ne fit peur & personne.

Une demi-lienre après, tout le monde dormait dans la maison. Quand Wolff rentra, il était fort tranquille; et ce fut avec une lenteur qui donnait raison à M. Gottlieb et qui excluait toute idée de pusillanimité, (pi'il ouvrit la porte. Mais si WoUT s'était amusé, M. Gotttlieb se vengea crudlement.

Puisque WollF, qui était un garçon timide, peu rompu à toutes les liuesses de la méchanceté humaine, s'était

émancipé jusqu'à faire sortir de sa cachette la irUaine

poUi umu'i'ie de M. Golllieb,îleût dû s'en tenir à la salisfiactioa de sa cûUâcieace de Machiavel, et ue pas vouloir imbomniageet on aveu public de sa ^time.

Le lendemain, l'ancien joaillier, dès qu'il fut debout» monta daosla chambre de sou persilleur.

— Avez-TOus bien dormi ? lui demaodari-il brusquement.

— Sans doute, répondit ^Vol^^.

— La joie de vous être moqué de moi ne vous a pas donné d'insomnie?

Wolff devait évidemment frarder un grand sérieux à cette ioaiauatioa ; il commit, au contraire, la faute de rire aux éclats :

— C'est bien! c'est bien! jeune homme, riez, riez, dit M. Gotllîeb en se frottant les mains; c'est de votre âge. Eh bien ! moi, je vous en avertis, mon philosophe. Je vous ferai pleurer.

. — Vous croyez? demanda Wolff plus imprudent que jamais.

— Oui, je vous ferai pleurer, mon jeune ami, de vraies

larmes qui tomberont de vos yeux, et que vous essuierez à deux mains. Abl vous avez voulu savoir si je suis peureux! Bh bien, je prends de la peur pour moi, c'est vrai, mais j'en donne aussi aux autres : vous verrez!

Le bonhomme Gottlieb était vraiment formidable en * parlant ainsi, avec un petit rire sardonique ; il laissa Wolff assez surpris de cette menace, et il descendit punr savourer la tasse de café à la crème que maître Arnold lui avait fait servir. Que se passa-t-il entre les deux amis, quelles myslérienses paroles furent éclianprées avant le départ de M. Gottlieb, voilà ce que Wolff eût

MADAlilB GOTTLOn

biea voulu s^preudre, quaud il remarqua la couteuauce embarrassée de M. Arnold euTers lui ; maisYoilft ce qu'il n'apprit que bien plus tard.

Ge qui lui parut évident à la première rencontre, ce fût l'attitude contrainte, triste, de son b6te. Le père de Gertrude avait un secret pénible. Wolff n'osa pas interroger; il attendait discrètement les confidences, et il se fût reprodié un mot qu'on eût pu interpréter dans le sens de la curiosité. Pourtant, il fit un signe à Marguerite, et quand celle-ci mcmta pour se coucher, elle vint frapper à la porte du jeune homme.

— Qu'y a-t-il, deniaïula la vieille servante? est-ce que, vous aussi, vous auiies votre idée fixe ?

— N'est-ce pas, ma bonne Marguerite, M. Arnold a un chagrin !

— Sans doute, demain ce sera le tour à notre chère ' dfemoiselle. Ah ça ! qu'est-il donc arrivé?

— C'est pn^cisément ce tiue je voulais savoir, Marguerite, M. GotlUeb n'a rien dit devant toi.

— Rien ; cependant je Tai étendu grommeler quelque chose en s'en allant.

— Que disait-il ? •

— Des choses extravagantes, par exemple : « On me

prend pour un âne dans cette maison, mais je ne suis pas encore bâté, et je brouterai bien de jolies petites fieurs. »

— Gela ne m'apprend rien, soupira WolfT.

M. GottUcb ne revint pas de la journée ni de la soirée; il laissa probablement grossir et s'envenimer la piqûre quMl avait faite à son ami. WolfiT, qui resta aux aguets, n'entendit aucun bruit; il remarqua seulement qu'en baisaQt sa fille au tront, avant d'entrer dans sa chambre, M. Arnold avait poussé un gros soupir.

804 MAT>AMB OOTTLISB

Cette situation étrange se prolongea peudaut deux Jouis; M. GotUieb était deyenu invisible; mais biea que son at)sence filt en réalité une délivrance, son souvenir, sa |)(Misée pesaient comme une nanace.

Au bout des deux jours, Woiffn'y tint plus; il Yoyait M. Arnold si triste, si abattu qu'il résolut de lui venir eu aide. -

— J'ai tant d'amitié pour lui qu'il me permettra peutêtre de pénétrer son secret, dit-il.

Dès les premiers mots, maître Arnold laissa échapper un véritable sanglot.

— Ah ! mon ami, je suis le plus malheureux des

homnies! et j'allais précisénieuL monter pour vous consulter.

— Disposez de moi, monsieur Arnold , comme d'un fils.

— Bon Wolff; ce n'est pas vous, n'est-ce pas, qui songeriez jamais à enlever une fille à son père?

— Comment ! mademoiselle Gertrude !

^ Oui, ma fille, mon bonheur, vous, cette maison,

Gottlieb eu veut à tout cela ! et je ne sais comment

lui résister.

— Mais en lui retirant votre amitié, sMl en abuse, en

lui fermant votre porte, sMl vous manque d'égards.

^ Ah ! mon ami, vous ne savez pas ce que vous me conseillez là! c'est précisément l'impossible. Oiasser Gottlieb ! quand c'est lui!... Non, non, je n'ai qu'à mourir, cela vaudrait bien mieux, pour moi, pour elle, pour tout le monde.

Et l'excellent M. Arnold se couvrait le visage de ses deux mains.

— Montons chez moi, dit Wolff en passant son bras sous celui de son vieil ami.

XADAira QOTTUSB

Quand m fut dans la cbambie du jeune homme, Tan*

cien drapier s'essuya le front, et d'une voix émue, en se . renversant dans le fauteuil que WoliT lui avait offert :

— )e vais vous faire ma confession, mon ami. Vous allez savoir ce que tout le monde ignore dans la ville. On me croit riche, ou du moins dans une aisance qui enlève tout souci à l'avenir; c'est là une erreur. J'ai des dettes, de grosses tettes. Je dois à Gottliéb ; et Gottliéb veut être payé.

^ Ainsi la rumeur publique ne se trompe pas, ce faux ami est un usurier! s'écria Wolff.

— Ne dites pas rcla, ne dites pas cola, reprit M. Arnold avec vivacité. Gottliéb est un ancien commerçant très-expérimenté et très-habile; il veut fedre rapporter à ses ca|)itaux, en Icjf plaçant, ce qu'ils lui rapportaient dans le détail, voilà tout. Mais laissez-moi vous raconter par ordie l'origine de mes chagrins. Ah ! mon cher Wolff 1 il n'y a pas de plus LTaiid nuillicur pour un mari que de perdre sa femme, âi vous aviez connu madame Arnold ! Gertrude a toutes les qualités du cœur; mais ma femme, à toutes celles-là, joignait celles de la télex On m*a toujours fuit honneur de la prospérité de notre maison. Entre nous, cette prospérité, plus apparente que réelle, d'ailleurs, était l'œuvre de ma chère femme. Moi, je me connaissais on draps; je savais mieux que personne juger de la qualité, du tissage et du teint. Je faisais les emplettes, et je crois que, sans mentir jamais, j'étais assez adruil dans Fart de persuader les aclictiMirs. Mais ma femme! C'était elle qui enregistrait les recettes, qui dressait l'inventaire, qui était le génie financier de la ' maison ! Voyant que je me fatiguais, elle avait voulu, la chère et tendre amie, me donner une maison hors la

90$ lUDAMi oofrrusB

TiUe : oelle-d, monsieur Wolff. Par malheiir, nous n*é*

lions pas assez riches pour payer comptant. Ma feiiiiiie s'avisa d'emprunter à Gottlieb. EUe était certaine de rem*bourser : elle avait liait ses calculs, et, eo dix ans, tout devait ôtre payé, et nous nous serions trouvés riclies et heureux. Mais dix ans ! c'est rinliai dans le commerce. Ma pauvre femme devint malade ; je suis certain que le clia-j^riu de me laisser des embarras fut pour beaucoup dans sa mort prompte. Si vous saviez, mon boa Wolff, avec quelle sollicitude, dans sa maladie, elle essayait de

m instruire de ce que j'aurais à faire ! Elle est morte la main étendue sur le livre de caisse. Le boa Dieu est • juste ; et puisqu'il nous trappe, c'est qu'il a ses raisons. Je me courbai donc sous la terrible épreuve qu'il m'envoyait. Après avoir pieusemeut et chrétieunemeut euterré ma femme, je me relevai avec courage : --Allons, maître Arnold, me dis-je à moi-même, tu as ta fille à élever, à aimer, à doter : travaille ! — Ce n est pas la bonne volonté, ce n'est pas le courage qui m*a manqué, c'est rinspiralion. Le bon Dieu devrait faire mourir à la fois les deux époux, quand il frappe des commerçants. Je ne pouvais pas suffire aux achats, à la vente, à la caisse. J'achetai trop vite, mal à propos. Je vendis à périodes marchandises dout je m'étais encombré, et je ne sus pas calculer avec asses de soin les comptes d'intérêt. Bref, au bout (le quelques mois, je m'aperçus que j'allais vers un ubime. La dette envers Gottlieb, que ma femme avait commencé à diminuer, et qui eût été éteinti\ s'était considiTableincnt accrue. Je vendis à la bâte mou établissement : il me fallut subir uu rabais âiorme sur de? marchandises que mon successeur traitait de désavantageuses. Je vins m installer ici avec mu

filleetMarj^Qeritc. Chez moi? non, chez Gotllieb, car les petits à-compte donnés sur le prix de la maison ne me donnent pas le droit d'en revendiquer la propriété. J'espérais, à force d'économie, en utilisant les créances que j'avais gardées, et avec l'argent provenant de la vente de ma maison, m'acquittcr peu à peu ; mais, d'abord, ces créances, pour en tirer parti, il fallait attendre, profiter des occasions. Gottlieb me les racheta, mais me fit perdre beaucoup. Les affaires allèrent mal : mon successeur, au lieu de me payer régulièrement, me demanda du temps et me fit des billets : Pami Gottlieb escompta ces billets. Vous le voyez, mon ami, ma situation est bien loin d'être aussi avantageuse que le public la supposait. Ce-* pendant, Gottlieb, qui n'est pas un méchant homme, me laissait tranquille, et, je le crois, aurait pris patience jusqu'à ma mort, si, tout à coup, il ne s'était mis en tête que nous nous étions moqués de lui.

— Hélas! s'écria Wolff, c'est moi, monsieur Arnold, qui, par mon étourderic, suis la cause de. vos chagrins. Je ne m'en consolerai jamais.

— Non, mon ami, Gottlieb, je l'ai découvert, avait un plan. 11 a été tenté de le démasquer plus tôt qu'il ne le voulait, pour se venger. Mais, tôt ou tard, mon bon ^Voliï, j'aurais été sa victime.

— Que veut-il? que demande-t-il? cet infâme usurier, ce Shylok !

— Ne lui dites pas d'injures, mon bon Wolff, même en son absence: il trouverait moyen de les entendre : c'est un homme si fin ! Ce qu'il veut? Parbleu, il veut tout! moi, ma maison, ma fille î

— Votre illle 1 vous ! parlez î expliquez-vous !

— Hl» bien ! voilà : Il y a deux jours, il m'a pris à

MADAMB OOTTUEB

part, et il ma dit : — Mon cher Arnold, j'aurais besoin de tout mon argent, parce que je songe à me marier. ^ J'ai Toulu rire ; car si GotUieb est un peu plus jeune qae moi, il ne l'est jjas assez i)our prétendre me traiter eu yieiUard et se traiter en jeune bonmie. — Et, avec qui 80ngez*T0us à tous marier, compère? lui ai-je dmandé. — Alors, mon ami, Gotlliel) m'a re^^anlé dans le blanc des yeux, et j'ai eu peur ; et il m'a dit : — Avec mademoiselle Gertrude, TOtrefQle, si tous voûtes bien le permettre.

Woiff sentit une lame glacée lui entrer dans le cœur : il bondit sur sa cbaise.

— Qnavcz-vous répondu ?

« — Je n'ai rien répondu d'abord, mon ami. J'ai baissé la tète. » Je vous donne trois jours pour réfléchir, pour préparer Gertrude à voir en moi son futur mari, a ajouté Gottlieb, et il est parti, me laissant navré, désespéré.

— n fout refuser, monsieur Arnold, il faut refuser.

— Croyez-vous que je vous demanderais un conseil, mon bon ami, s'il ne s'agissait que de suivre le mouvement de mon cœur. Oh ! certainement, que je refuserais. Je m'étais fait à Fidée de ne jamais quitter mon enfant. Kous étions si bien dans cette maison, vivant tous ensemble ! Mais, si je refuse, il me fout partir. Où aller? Le peu qui me restera sullîra à peine à meubler une chambre. De quoi vivrons-nous? je n*aiplus la force de travailler. Gertrude ne sait pas d'état. D'ailleurs, je mourrais plutôt que délai devoir un morceau de paiu... Oh ! mon cher Wolff, je suis bien malheureux 1

Wolff était tenté dédire à ce père au désespoir :

— Donnez-moi votre fille ; je travaillerai, moi, pour vous tous.

MADAME QornjBB 809

Mais Wolff était très-pauYie. Ses parants, d'honnêtes

cullivaleurs, avaient fait d'énormes sacrifices pour l'aider daos ses études, il devait se passer sans doute encore quelques années, avant qu'il eût un état, une place productive. D'ailleurs, Woliï ne voulait pas profiter de la détresse de la maisûu, pour prétendre à la main de Gertrude.

— Ne renoncez pas à tout espoir, dit-il à M. Arnold, en faisant un effort sur lui-même pour parler.

^ Je n'ai pas tout dit, reprit Arnold, en sanglotant. Gottlieb ne vous aime pas. Il prétend que vous avez juré de le rendre ridicule. 11 m'a dit que votre présence ici nous foisaitdu tort à tous et...

— Et il exige que je m'en aille, n'est-ce pas? dit le pauvre jeune lioumie qui s'étonnait d'avoir le courage d'entendre ces cruelles confidences.

M. Arnold fît un signe de tête qui équivalait à une ré- I ponse aflirmative.

— Eh bien l je m'en irai, mon yieU ami, mais quand ! je serai convaincu que je n'ai plus d'autre service à vous

rendre. Avez- vous iutcrrogé mademoiselle Gertrude? i — Je n'ai pas osé encore ; si tous vouliez... \ — One je lui parle de cet horrible projet ? moi !

— Oui, vous, mon ami, pourquoi pas ? demanda simplement M. Arnold ; vous êtes, avec moi et Marguerite, son ami le plus cher. SUe vous dira tout, à vous.

Wolff, dont le premier mouvement avait été de refuser, se ravisa tout à coup.

— Pourquoi pasîsedit-flaussià lui-même, de quel droit hésiterais-je à lui parler? Est-ce^que j'ai un intérêt?..

Mon cher monsieur Arnold, c'est une mission bien délicate et bien pénible que vous rédamei de moi, dit-il

dlO MAIXàlCB QOTTLm

ea ps88a&l la main eur mua firont pour en ewuyer la sueur; mais je la remplirai. Ge soir, si tous le pennes

tez, je dosccmliai ; vous me laisserez seul avec mademoiselle Gertructef et je serai digne, par les conseito que je lui d(»inerai, de yotre amitié et de la sienne.

I.e pauvre M. Aruold, sinon consolé, du moins tiré d'un embarras relatif, remercia Wolff du fond du coBur, essuya les grosses larmes qui roulaient sur ses joues et promit (lavoir du courage, quelle que fût l'épreuve à la- . quelle il était réservé.

Quant A Wdff, dès qu'il se retrouva seul dans sa chambre, il s'enlorma, prit sa tête à deux mains, et, avant toute délibération, soulagea son cœur et pleura comme un enfant

— H avait raison, ( et homme horrible et grotesque, répétait-il, il avait raisiHa, je pleure. Mon Dieu! que vais-je détenir et que deviendront-ils tous ?

Woliï n'é'tait pas un présomptueux, ni un égoïste. S'il eût suUi de broyer son cœur, de se condamner à un malheur et à des regrets étemels pour sauver ses amis, il n'eût pas hésité. Mais sou devoir lui apparaissait plus diûicile et plus obscur.

Le reste du jour s'écoula dans cet entretien suprême ; quand la nuit vint, Woliï n'était pas plus avancé : il avait les mêmes doutes, les mêmes hésitations.

— Dieu m'insi»rera, dit-il, en se préparant à descendre.

Gertrude tricotait dans la salle à manger. Marguerite filaH auprès d'elle, et M. Arnold, penché sur une gazette, paraissait absorbé dans sa lecture et dans le commentaire de nouvelles politiques dont il n'avait pas déchiffré le premier mot; mais, en réalité, le pauvre homme écou-

SU

tait 80D GflBttf battre, et n'osait prononcer nn mot, de penr de laisser Toîr Tanxiété qui le torturait.

WollT entra, résolu, grave, thM idé à (mit suhir, mais

ne sachant trop ce qu'il allait dire. Dès que M. Arnold

Taper rut :

— Marguerite, dit-il, vieus daus ma chambre, j'ai a te parler.

— Mon père, dit aussitôt Gertrude qui laissa son ouvrage pour se lever, serioz-vous iiuilade?

— Ne t'inquiète pas, ma iUle, et reste là. ïienâ compagnie à notre ami Wolff .

Gertrude, étonnée de ce refus, allait insister; mais elle se trouva en présence de leur hôte qui lui dit ansai :

— Restez, mademoiselle Gertrude. Monsieur votre père nie jjermet de vous entretenir.

Gertrude avait rougi, et, instinctivem^, eUe avait porté la main à sa poitrine, tant elle était surprise et

troublée. M. Arnold se bâta de sortir, suivi de Marguerite.

Wolff prit une chaise et parla ainsi.

— Mademoiselle Gertrude, je voudrais, . avant de commencer, vous persuader de toute rauiilié sincère et profonde que j'ai poiu: vous. *

— Ty crois, monsieur W olff, répondit la jeune fille qui reprit son ouvrage et qui trembla de la peur d'entendre dire du bien d'elle.

oiyiii^ua by GoOglc

MADAMB OOTTUBB

— Groyez-vou8 que j'ai pour votre père i'affectioa d'un flte, pour TOUS le dÔTOuement d'un firère ?

— Je le crois, monsieur WolfT.

— Vous promettez doue de me parler comme à uu ami, comme à un frère?

— Comme à un ami, répliqua (îertrude, comme à Un frère, ajouta-t-elie assez surprise de la soleuuité de ce début

— Vous n'avez pas remarqué, depuis deux jours, la triatesse dece bou M. Aruold,et,dans ce momeut, Gertrude, YOUB ne voyez pas ce que je soufi^?

— En effet, monsieur WolfT, répondît la jeune fille qui releva vivement la téte, au risque de laiss('r voir la rougeur de son front, mon père était triste et vous êtes pftle.

— C'est qu'un grand malheur nous menace, mademoiselle Gertrude.

— Un malheur! tous nous quittes !

— Oh ! ce n'est pas cela, reprit ^Yoltï qui sourit tristement à la pensé des promesses contenues dans l'efiroi de Gertrude, ce n'est pas seulement cela.

— Qu'est-ce donc, alors ?

— Mademoiselle, votre père est ruiné; il n'a plus rieu à lui."

Gertrude regarda WolfT en face, on eût dit qu'elle roulait savoir ce qui se passait dans la couscience du jeune homme.

— - Mon père est ruiné, répéta-t-eUe lentement. Eh bien!

nous serons pauvres, voilà tout.

— Vous parlez comme une sainte, mademoiselle ; mais cette misère, qui ne fait pas peur à votre courage, époot» vante votre père. 11 s'est habitue aux douceurs du repos,

MADAME G0TTLIK13

qu'il a bien mérilé par Lreatc aûâ de travail; s'il quille cette maison, il moona.

— Oh! je ne veux pas qu'il même ! Nous le sauTerons, monsieur WolfT, nous le sauverons.

— Vous le sauverez, madiemoiselie ; c'est précisément pour TOUS entretenir d'uAe chance de saktt que je suis descendu.

— Parlez ! parlez, balbutia Gerlrude, qui n'osait pré- Tcîr les confidences de Wolff.

Eh bien, dit le jeune lioriune en aflerinissant sa Toix, votre pcre doit tout ce qu'il possède à uh seul homme, à M. Gottlieb.

— Tant mieux ! nous sommes sauvés, alors.

— Peut-être ; mais savez-vous à quelle conditiou M. Gottiieb ne chassera pas son vieil ami de cette mai* son? n ne laissera pas sur le pavé le compagnon de.sa jeunesse, si...

Achevez...

— > Si vous voûtes bien devenir madame Gottlieb.

— Mon Dieu! s'écria Gerlrude, qui porta la main à sou iront et qui devint plus pàle qu'une morte.

— Voilà ce que j'avais à vous dire, mademoiseûe, mur^ muia \VoilV, qui craignait de s'évanouir.*

U y eut unsilence. Gertrude essayait de comprendre le coup qui la frappait ; mais eUe te s^tait et elle en mourai t, sans vn avoir la conscience bien nette. Elle releva peu à peu la téte, et regardant le Jeune homme avec une pénétration que celui-ci n'eût jamais soupçonnée :

— Et que me conseillez- vous? iialbuUa-l-elle.

— Moi 1

Wolff était au bord de Tablme qu'il avait prévu. Mais

il y a dans la jeunesse un besoin d'iiéroisme qui triomphe

If ADAldl OOTTLIBB

des plus grandes délaillances du corps. L'étudiant n'osa pas soutenir ce regard, plein de feu, dloaooeace et de foi (car le mot d'amour serail ici prenne); ilfenna à demi les vcmix.

— ie vous conseille, Gertrude, si M. GottUeb est impitoyable, d*épouser M. OotUieb.

— Sincèrement, vous me le conseillez, mon amiV demanda la jeune iiile dont la voix se rafTermissait.

— Sincèrement, je tous le eonsâUe. Si Dieu permet œ sacrifice, vous devez immoler au bonheur, au repos de votre père, votre repus, votre bonheur. Je ferais cela pour mon père, vous devez le faire pour ie v6tre.

— Merci, dit avec émotion Gertrude lui serrant la maiu : vous avez répondu comme je ie voulais *, vous n'avez pas trompé mon amitié.

Wolff était au8upj)lice; chaque parole rapprochait de lui l'âme de Gertrude.

— Vous en mourrez, mademoiselle.

— le le sais bien, dit-elle avec un triste et rdigieux. sourire; mais il n'y a pas autre chose à l'aire, u'est-ce pas?

Wolff hésita ; il sentit uu aveu frissonner sur seslèvres ;

mais il eut honte du bonheur qu'il pouvait réclamer; puisque Gertrude devinait la mort et lui souriait, pourquoi aurait-il refusé sa part du calice?

n n'y a pas autre chose à tenter, Gertrude, je vous le répète, M. GottUeb est inllexible. Votre père, qui vous aime, n'essaiera pas de vous contraindre; mais la mis^ à son âge, mais le chagrin de quitter cette maison le tueraient; le devoir de le sauver est un devoir absolu.

— Je vous estime plus que je ne puis dire, monsieur

HADAIIB OOTTLIBl 815

Wolff, (lit Gertrude avec un commenccnieiit d'exaltatioQ. Vous failes bien de parler de devoir ; c'est le mot des fnrands cœurs. 0 ma mère! ajouta- 1 -elle en soupirant, I quel bouiieui^ que vous ayez lait de moiuue cbrétieune; je puiB et je sais me dévouer. Mais, pourvu que j'oi meure, mon ann!

Woliî garda le silence; s'il eût parié, il eût peut-être fait le même vœu.

^ Maintenant que nous sommes d*acoord, reprit Gertrude avec une sérénité de martyre, racontez-moi donc ce qui s'est passé.

Wolff transmit tous les détails quil avait reçus de

M. Aruuld. Quand il ont liiii :

— Vous avez raison, mon uni, dit la jeune fille. Mon pauvre père ne pourrait pas quitter la maison. Monsieur

WoUT, vous me prumeUez de le consoler si je meurs bientôt.

— Ah! Gertrude! vous vivres!

— Prenez trarde, monsieur WolfT, vous allez mentir, dit avec un sourire angelique la pauvre ienune. Mais ne

I laissez jamais supposer à mon père que j'ai ,pu sacrifier ' quelque chose à son bonbeur. Je paie asscz cher son repus pour qu aucun remords ne vienne le troubler. C'est j tout ce que vous aves à me dire, n'est-ce pas?

— Tout.

— Eii bien! vous voyez, cela ne demandait pas lant de i préparation. Bonsoir, monsieur Wolil', ajouta Gertrude

qui se mit à enrouler son ouvrage, et qui, pour la pre- 1 mière l'ois, ne tendit pas la main à son voisin.

Le pauvre Woilï comprit cette réserve. La jeune liile

se sentait déjà fiancée à un autre. U se leva, salua et se , dirigea lentement vers la porte. Comme il allait sortir :

316 MADAME GOTTUEB

— Monsionr Wolff, dit Gertnidc d'une voix qui. malfrré fie» ellbriâ, viMlait de larmes, ]e devrais vous dire adîai, car TOUS parles demain, eans l'oote.

L*étudiant se retourna, et joigiiaut las iiiaiiis avec ferveur :

^ Merci, Gertnide, merd de me laisser partir, merci * anrtoat de Toolmr qiu je parte.

Il embrassa daus uu regard rapide le doux tableau qu'il .voyait pour la dmiière lus : Gerlrude asase et éclairée par la lampe, cette tab(e où n soinreot il s'était

accoudé, cette salle où tous les meubles attestaient les longs soirs passés en iamille et les beaux, rêves qu'il aYait feits tout Ins; puis, ouvrant la porte, il regagna sa chambre, ens appuyaul au mur. M. Arnold lattendait au passage.

— Bh bien! mon ami?

— Eh bien î mademoiselle Gerlrude consent ; elle vous le dira elle-même. Ce mariage ne lui déplaît pas.

— U ne loi déj^t pas. Pauvre «ifant !

Wolff craignit d'être obligé de répondre à d'autres -questions ; il se liàla de serrer la main de M. Arnold et de rentrer cbes lui.

Quand il fut seul, les larmes séchées depuis le matin repai ureni plus violeutcs, plus insensées. Une heure après il entendit frapper à sa porte, il courut ouvrir. C'était Bfarguerite.

— Eh bien ! et vous aussi? dit-elle en lui voyant essuyer ses yeux.

— Gomment ? Est-ce que Gertrude?,..

— Afi î mon chei inuusieur, quand je suis descendue à la salle à manger, je l'ai trouvée étendue sur le carreau, comme morte; je l'ai prise dans mes bras, je Fai presque

MADAME GOTTLI£B

portée dans sa diaiiibre; et là, bonne sainte Yier^re! elle a eu la première, la seule attaque de aeris que je lui aie jamais vue. J'ai^tni qu'elle allait rejoindre sa mère. Enfin, elle s'est calmée, c'est-à-dire qu'elle a pu pleurer. Pauvre eulaut l c'était l)ieu la peiae de lui écouorniser les larmes, pour qu'elle les répandit toutes à la fois. Quel chagrin! Elle eu mourra. Oui, je vous le dis, et vous souilrez cela?

— Marguerite, pr^ez bieîi garde! ne laisses rien de- \iuer à M. irnold. Je partirai demain matin.

--Déjà!

— Oui, il n^est pas convenable que je reste. D^ailleurs,

je n'aurais pent-é^ re pas le courage de me taire, Marguerite, jurea-moi, sur votre salut, que vous ue quitterez pas Gertrude

— La quitter! pourquoi donc la quitlerais-jo? Ah! il faudra pourtant bien, car je suis bien vieille, et un jour ou l'autre...

— Jurez-moi, Margiu*rite, si elle était niallieureuse, si elle souH'rait... (Mais il est bien évident qu'elle sera mal* heureuse et qu'elle souffrira ! Uurez-moi, si elle était ma* lade, dénie faire prévenir par un mot; vous saurez toujours mon adresse. Je ne vivrai pas loin d'elle.

— Je vous promets, monsieur Wolff, dit la vieille bonne qui pleurait à son tour.

— Allons, Marguerite, dites-moi adieu et embrassonsnous.

— Ah! mou Dieul mou Dieu! moi qui révais tant de TOUS servir et de vous appeler mon maître.

— Vous ne m'appellerez que votre ami, Marguerite.

— Qu'est-ce que nous allons devenir? Jésus! Marie! Et la vieille servante se jeta en sanglotant dans les bras

318 MADAMË GOTTUSB

de ^^ ullV, qui fut obligé de la consoler et de lui reuuu- Yeler ses instructions. Au point du jour, sans avoir revu personne, en laissant nn mot d'excnso et d*adieu pour • M. Arnold, Wollî* quilla la maison. Il fut tout surpris de ne pas sentir son cœur se déchirer plus profondément quand il franchit le seuil. L'amour invincible qu'il emportait lui laissait, en dépit de (dus les événements et de toutes les conjectures, une espérance qui rayonnait tout au fond de son cœur, m^ne à travers la pensée de la mort et du lumbeau.

M. Gottiieb devait venir dans la journée chercher la réponse. Il fut exact. Marguerite, en lui ouvrantla porte, le* regarda d'un air si farouche, que l'an» ii a juaillier en conçut hou espoir. M. Arnold, un peu embarrassé, ne sachant trop s'il devait se réjouir ou se désoler de la sounnssionde sa tille, triste d'ailleurs du départ de son ami « \Volff, s'avança au-devant de son déiiiteur :

— Bonjour, Gottiieb.

— bonjour, Arnold. Kh bien ! quelles nouvelles? ^ Elles sont ce que vous désirez qu'elles soient.

— Gomment ! vous me paiera 1

— Oui, je vous donne ce que j'aide plus précieux, de plus cher au monde.

— Quoi ! mademoiselle Gertrude l

— Elle consent.

— Et votre voisin, noire ami WollT, que dit-il?

— Wolff est parti pour ne plus revenif .

M. Gottiieb parut fort étonné de la prompte conclusion d'une all'aire dans laquelle sa malice se réservait sans doute plus d'une occasion de se faire sentir. Il voulut entendre de Gertrude elle-même la confirmation de son bonheur.

MADAioi eorruiB 819

La jeime fille, tràs-pàie, mais impaen^

descendit.

— Est-il vrai, mademoiselle, que vous coosenlez à de- Tenir i^a femme? demanda Gottlieb.

— Oui, monsieur, si mon père le pennet, voici ma

main.

— C'est librement que vous mêla tendez / Gertrude hésita, comme si une {mtestaticm pouvait

atteiiilrir et di'sarmer rusiirier ! ^lais elle pensa que Wollï était parti, qu'elle ue le verrait plus, que M. Gottlieb réclamait sa proie, qu'il fallait s'immoler, en épargnant des remords à sou pùre.

— C'est librement, répondit-elle.

On eût dit qu'à son tour Tancien joaillier ressentait quelque hésitation. Grai^ait-il un piège ? ou bien, ce tyran qui, après tout, n'était pas un monstre, mais un simple égoïste, était-il touché et plus ému qu'il ne voulait le laisser paraître de ce sacrifice? En dépit des vraisemblances, je pencherais pour celle dernière opinion.

— Mademoiselle, dit-il le plus gracieusement qu'il pùt à Gertrude, j'ap])récie toute la bonté, toute la générosité de votre cœur. Je ne serai j)as un iu|iral. Mon vieux camarade, cette maison vous reste; et vous, Gertrude, vous aurez à ma mort toute ma fortune. Je m'arrangerai pour

vivre le moins lou;4temps possible.

Gertrude eut un pàle sourire, qui revendiquait sans doute le droit de mourir la première. Gottlieb ne vit que

le mouvement des lèvres, il n'en devina pas le sens. Il s'incliua, remercia encore; et tout lut dit pour ce jour-là sur ce sujet.

Le roariaj?e s'accomplit. H y eut des ^ens pour l'envier. Gertrude ue démentit pas uu iustaut rengagement qu'elle

avait pris. Péilo, mais trouvant le courage de rassurer son père, die s'efforça de ne pas penser à Wolff en recevant ranneaii de M. Gottlieb. Flîe pria avec ferveur; et il lui sembla que sa mère daus le ciel tressaillait à la vue de son sacrifice en lui promettant bientôt une place auprès d'elle.

M. Gottlieb, il fout le reconnaître, remplit très-exactement sa promesse; il déchira ou rendit à M. Arnold tous

les billets qu'il eu avait reriis, et ce dernier, en reutraut daus sa maison, put se dire qu'il en était bien véritablement le propriétaire. Toutes les preuves de sa dette avaient été anéanties. 11 tant avouer que la satisfaction ressentie par M. Arnold contribua à dissiper les derniers doutes et les quelques scrupules qui lui restaient encore. Déci- (lémont (lolllieb était un Iionnéte Iioninie, sa fille devait être heureuse. Cet ancien mareband faisait entrer la probité commerciale en ligne de compte pour le bonheur.

Gertrude ne chercha pas à détruire cette illusion; mais sa pâleur, sa morne sérénité étaient de terribles confidents pour un père ingénieux. M. Arnold ne Tétait pas ; il voyait l'apparence, et parce qnil ne sentait pas de larmes dans les yeu^ de sa fille, quand il Tembrassait sur les yeux, il s'imaginait qu'elle ne pleurait pas. Comme si les larmes les plus douloureuses n'élaienL pas celles qui s'égouttent silencieusement au-dedans de nous et qui ne Yont pas chercher des consolations, en se faisant voir au dehors 1

Deux personnes n'étaient pas dupes de cette résignation, Gottlieb et Marguerite. L'ancien joailUer aimait

Gortrudc; il n'avait voulu séiit iiM nient Tépouser que pour se ven^^er do la cruelle plaisauterie de M. ^^ ollT. Sans cet incident, il se fût peut-être contenté de la joie paternelle de la voir tous les soirs, do lui sourire, de Tembrasser au irout. Mais Lat'oué par son rival, il usa et abusa des armes terribles qu'il avait ; et, sans en éprouTer de repentir, il se sentait un peu confus de sa victoire. Aussi, par tous les moyens possibles, s'elïurrait-il de prouver sa reconnaissance. La seule chose, hélas! qu'il ne pût donner, c'était la seule qui pût la sauver. La pauvre femme dé|)érissait. Sans liàter autrement que par ses vœux l'heure de la mort et de la délivrance, elle jouissait de se sentir menacée, et elle constatait avec une joie profonde chaque syniplùme qui l'approcludf du but Mar;^uenle était daus le secrel.

— Vous n'êtes pas raisœmable 1 disait-elle à sa jeune maîtresse.

— Il s'agit bien de raison! répUquail Gertrude eu levant les yeux au ciel «

Marguerite n'osait parler de H. Wolff. Elle comprenait avec l'instinct de son dévouement, ([ne la pensée de son ami ne rattacherait pas Gertrude à la vie; au contraire. Du reste, la vieille servante en voulait moins à M. Gottlieb qu'à M. Arnold. N'était-ce pas ce demior qni avait causé tout le mal? Connue un jonrlepère de Gertrude se plaignait seul à Marguerite du ton rogne qu'elle aflèctait envers lui, le cœur de celle-ci déborda tout à coup; elle se vengea eu devenant parjure.

— Ahl monsieur, vous vous étonnez de ma mauvaise humeur, vous devriez dire de ma rancune!

— Que t'ai-je donc fait, Marguerite?

— A moi? li^. Mais à votre fiUe?

— ma fille ! N'est^elle pas heureuse?

^ Heureuse, elle, la pauvre àmi^! Vous êtes doue aveugle? vous œ voulez donc rien voir? Gommeut! vous ne vous apercevez pas qu'elle meurt, qu'elle languit, et que vous la pleurerez bientôt, vous qui n'avez pas su vous sacrilier pour elle ?

Tu es folle, Marguerite. Gertrude parait baireuse. Ge mariage, c'est elle qui Ta voulu. Je ne l*ai pas forcée.

— Oui, vous ne lui avez pas mis le couteau sur la gorge. Vous ne lui avez pas dit : « Meurs, pour que je vive k mm aisel » Hais vous avez gémi devant die, et pour vous conserver la maison que vous aimiez, les habitudes que vous aviez prises, elle s'est jetée léte baissée dans le mariage.

— C'est impossible ! dit M. Arnold avec stupeur.

~ Impossible ! demandez à M. Wolff qui s'est en allé le désespoir dans l'àme ! demandez à ces pauvres eniants qui se sont aperçus qu'ils s'aimaient, quand leur séparation est devenue fatale! Est-ce que je ne i ai pas rajiportôe morte dans sa chambre, le soir où M. WolU lui a conseillé de se sacrifier pour vous? Est-ce que je n'ai pas entendu M. AVolfT pleurer toute la nuit? Vous avez lait le malheur de ceux que vous aimiez, et vous vouiez que je ne vous garde pas rancune l Mais si je ne vous aimais pas, monsieur, j'aurais été capable de vous tuer.

— M. Araold réfléchit et comprit, il tomba sur uu siège et se couvrit le visage de ses deux mains :

— Oh : malheureux que je suis ! J'ai été lâche! Et ma femme qui a vu cela dans le ciel, comme elle a dù me mépriser!

MADAME 60TTLISB

Quand'^il rencontra ?a fille, M. Arnold l'attira à l'écart:

— Pardonne-moi, ma bonne (jertrude, lui dit-il en fléchissant le fi^ou, j'ai été aTeugie et sourd, je n*ai rien vu, je n'ai rien deviné. Tu souiïres pour moi, pardounemoi, car je ne me pardonnerai jamais.

Gertrude essaya de le calmer, et fit m^tir son regard, n'osant pas mentir elle-même.

— Marguerite m'a tout dit, ajouta Arnold ; je vois clair maintenant. Tu aimais notre...

Gertrude l'interrompit.

— Je n'aime que vous, mon père, et vous me ferez de la peine d'être triste encore... •

V(H9-tu bien , s'écria asses spiritaellement M. Arnold, yois-tu bien que tu n'aimes pas ton mari !

Gertrude lui mit la main sur les lèvres et Tempécha de continuer. Marguerite fut sévèrement grondée; mais la pauvre femme serait morte de ne pas parler; elle éprouvait une bien insuffisante consolation desreproclies adressés à M. Arnold. Toutefms, il lui semblait juste que le père de Gertrude connût bien toute la violence de la tendresse de sa fille. Hélas ! à cet égard la conviction de H, Arnold fut complète, ûe pauvre vieillard avait reçu un coup mortel. Il s'enferma dans sa maison, ne sortit plus, passa les journées entières ù pleurer, et s'éteignit au bout de six mois.

Heureusem^t, pour la conscience de Hargumte, les médecins ne croient i)as aux maladies morales. Ils trouvèrent des raisous si plausibles de la mort de M. Arnold, que Ton fut convaincu, et que Marguerite resta persuadée, au contraire, que, sans le sacrifice de sa: fille, le pauvre bomme, miné par la maladie et le désespoir, serait mort six mois plus tôt.

âd4 IfADAMB GOTTLIBB

Quaat à Topiaioa de Gertrude à cet égard, nui ne la connut jamais. BUe youlait si bien mourir, qu'elle

porta le ih'iiil do son \)vvc comiiie une ('>i)érauce, et qu'elle pleura M, Arnold comme s'il partait sans elle pour un rendez-Tous auquel ils étaient attendus Vun et Tanin». M. (îolllii h essaya de la distraire; mais il ne put la guérir : uii mal mystérieux la dévorait. Au bout d*un an, des évanouissements qui faisaient craindre à cliaiine fois qu'elle ne rendit le dernier soupir devinrent très-lréqueutâ. Tous les médecius de la ville lurent consultés : ils crurent à une maladie de cœur, à un anévrisnie ; M. Golllieb fut prévenu du danger qui menaçait sa feuune. U devait s'attendre à la voir un jour tomber morte entre ses bras.

Cette perspective, qui nienarail l'ancien joaillier, comme un cMUment, ne contribua pas peu à assombrir son humeur. Il craignit que sa présence ne hàtàt le moment sinistre. Il vécut désormais seul, a 1 écart, laissant Gertrude à ses longues mélancolies. Un jour, en rentrant d'une Tisite qu'il avait été faire, au cimetière, à son viël ami Arnold, il entendit un giaiid cri. Il senlit se dresser ses cheveux sur sa téte; ses jambes Hécliiâgaient; il tomba à genoux siur les premières marches de l'escalier et essaya de prier ; sa femme était morte.

M. Gottlieb, dontnous connaissons d'ailleurs le courage, n'osa pas monter dans la chambre de celle qu'il avait tuée. Il se rendait justice. Quand Marguerite, levant les bras et jetant de grands cris, descendit *luiconiirmer le crud événement :

^^ — Adieu, adieu, dit-il.

Et; elTaré, grelottant, comme s'il eût été poursuivi, il vint dans la maison de M. Arnold, restée déserte depuis

la mort de ce dernier, s'enfermer, pleurer, ou plutôt

niufîir, eu proie ix tous les remords et à toules les épouvantes.

Marguerite resta seule, charprée de rendre à la fille les

tristes devoirs qu'elle avait rendus à la mère. La pauvre femme n'oublia pas, dans sa douleur, la promesse qu'elle avait foite à Wolff ? elle le fit prévenir en toute hâte. H n'était pas loin. Caché dans une petite chambre de la ville, depuis quelques jours, il usait son courage à combiner les moym de soustraire celle qu'il aimait à une mort certaine. Mais, par une pusilliuiiniilé (lui tenait à de pii'uses idées de iamille, dont je n'ai pas à le défendre, chaque fois qu'il voulait intervenir résolûinent, du droit de son amour, et enlever Gertrude à la captivité qui Tétoullait, un srrnpule l'arrêtait court. Gertrude était mariée; Gertrude était la feoune d'un autre : il la déshonorait pour la sauver. Je sais bien que ces craintes et ce respect eussent lait sourire en France. Dans la petite ville d'Allemagne dont je parle, elles faisaient hésiter le cœur honnête et rigide qui craignait d'entacher d'une honte involontaire la renommée de Uertrude.

Pourtant il était résolu à agir, à contraindre M. Gottlieb, quand le sinistre message vint lui donner tous les

droits.

— lilie est bien à moi maintenant 1 s'écria- >il, dans le premier transport d'une douleur farouche, et il accourut à la maison mortuaire.

Sur le seuil, il s'arrêta. Des san«:luts se faisaient entendre. Marguerite, après avoir habillé Gertrude comme le jour de ses noces , n'avait pu soutenir plus longtemps le fardeau de son chagrin, et, entourée de voisines et de servantes, elle s'écriait vers Dieu, lui demandant

8SS MADAMB QOTTUBE

un miracle, se reposant de son courage dans son dés-

sespoir.

Wolff se sentit péuétré de celte loi suJjiime qui ikit contempler rétemité à travers la tombe.

— Rien ne nous séparera plus, dit-il ; son âme m'attend ; je la rejoindrai bientôt.

Refoulant ses larmes, il monta, comme un martyr qui gravit le bûcher. A sa vue, les pleurs et les cris de la pauvre Marf^nierite redoublèrent.

— Je vous l'avais bien dit, lui cria-t-elie, qu'elle en mourrait !

^VolI^ sourit, mais d'un sourire à faire peur pour sa raison ; il vint droit au lit où Gertrude reposait dans sa blancbe parure, et, prenant la main de la morte, il en arracha l'anneau nuptial, s'agenouilla, et déi)osa sur cette main décolorée le premier baiser qu'il- eût encore osé donner à Gertrude.

Tous les assistants comprirent, par une pudeur touchante, qu'il ne fallait pas intervenir entre Dieu, l'amour et la mort, et se retirèrent. Quand Wolff se vit seul, il prit un flambeau et contempla avec une volupté navrante ce beau visaire qui lui souriait dans ses rêves :

— Gomme elle est changée 1 murmura-t-M; je ne pourrai jamais me souvenir de cette pâleur et de ces yeux caves, je la verrai toujours avec ses joues roses et son lumineux sourire ; mais qu'importe le souvenir! ne seraije pas bientôt avec elle ?

Pendant quelques minutes, les idées les plus folles, les plus sauvages lui traversèrent l'esprit, il fut tenté de mettre le feu aux rideaux, de provoquer un incendie et de se laisser brûler, eu (iMiant Gertrude entre ses hras. Mais cette charte amie se défendait par la mort, comme

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elle s'était défendue vivante, par son innocence et par sa candeur. II n'osait la prendre ; il eût craint de la profaner, en la Boulevant de ce lit nuptial^ redevenu son lit de fiancée.

Pendant qu'il la dévorait des yeux, à travers toutes les exiravagances qui assiégeaient son cerveau, il se mêla Je ne sais quel vague souvenir poétique à sa douleur. Il est faux de croire que les grands cliagrins soient toujours simples^ ils cherchent inslinctiveaient des termes de comparaison, des hyperboles. Wolff pensa qu'il était comme iioiiiéo devant la lomijc de Juliette ; mais Juliette u'était pas morte, et elle avait pu recevoir dans un baiser le dernier soupir de son amant. Juliette n'était pas morte î Gerlrude rétaît-elle donc? Cette froideur était-elle bien celle du cadavre ? Une illusion, une iblie, un souhait impossible lui fit regarder avec plus d'attention ; il mit son oreille sur ce sein qui avait cessé de battre depuis quelques heures à peine; il lui sembla qu'un mouvement persistait encore ; il s'éloigna irrité de lui-même, mais il revint poser la main sur le £ront et crut sentir unie moiteur.

— Mon Dieu! mon Dieu ! s'écria-t-il, ne me faites pas devenir fou!

Il courut décrocher un petit miroir, le plaça sur les lèvres de Gertrude. 0 uûraclel le miroir se couvrit d'une légère vapeur.

— Elle vit! elle vit! s'écria-t-il.

Ët soulevant sa bieu-aimée, réchaull'ant ses mains dans les siennes, improvisant, avec les fioles laissées dans la chambre, un breuvage qui pouvait être un poison, mais dont Dieu permit qu'il fit un cordial, il eutr'ouvrit les lèvres contractées par une scHrte

^2S MADAME GOTTLISB

de catalepsie, versa quelques tïouttcs et altendit.

Gertrude D*était |^ morte ; cette longue syncope avait troinpi' Marguerite. Aucun médecin n'avait encore été prévenu, et le miracle q\u' (leiiiaiidail e( cpuMM ut ol)tenir WoUT u'était qu'un phénomène tout naturel qui se fût produit sans doute quelques minutes plus tard.

Ou a tant abusé de ces résurrection que je me permettrai d abréger les détails de celle-ci; luut le monde peut suppléer par ses souvenirs.

En revenant à la vie, Gertrude fut d'abord étonnée, et n'eut pas conscience de w qui se paissait; elle regarda autour d'elle sans voir et balbutia :

— Marguerite!

— Elle va venir, répondit doucement Widiï.

Cette voix fit tressaillir madame Gottlieb; on eût dit que son cœur recevait uneatteinte; Tintellig^ce embarrassée dans les brunies se dégagea soudainement :

— Wolff, c'est vous?

— Oui, c'est moi, Gertrude, moi, votre ami.

— Vous! Comiuciil étes-YOUS ici? pourquoi suis-je là? quelle est cette toilette?

— Gertrude, vous nous avez fait Men peur! la pauvre Marguerite s'est inia^dné que je pouvais venir.

— On nfa crue morte, n'est-ce pas ?

Wolff répondit d'un mouvront de téte; il commençait à songer (lue la vie lui enlevait Gertrude.

— Où est mou mari ? demanda celle-ci.

— n a eu peur, il a eu honte sans doute, il se sera enftii.

— Mortel morte! voilà donc commont on meurt ! nuirmurmura la pauvre femme en laissant retomber sa tôle sur l'oreiller.

ta»

— Chasses ces idées Amèbies, Gertrade, tous TiT^es; Dieu ne yent pas que tous mouiies encore.

— Hélas ! je n*ai donc pas assez souffert.

— Mais Dieu ne veut pas que vous souilriez davantage, reprit Wolff, avec une résolution qui frappa madame Goltlieb. Tout le monde vous croit morte, Gertilide, restez morte pour tout le monde et ne vives que pour moi!

— (?est impossible, Dieu ne m'a pas déliée de mon serment.

— Hais ce lâche abandon de votre mari?

—Mon honneur ne dépend pas de mon mari ; il dépend de moi seul.

— Ibrgnerite nous gardera le secret ; fuyons.

— Ah! monsieur Wolff, pourquoi êtes- vous venu? dit d'un ton de supplication touchante Gerlrude effrayée. J'avaia gardé de votre courage et de votre fidélité audevdr un si bon souvenir! Ne gâtes pas notre passé de confiance et de joie pure. Retirez-vous, mon ami. Vous avez cru venir dans la chambre d'une morte ; vous ne pouves pas rester dans la chambre de madame Gottlieb.

Tout cela fut dit d'une voix douce et ferme, avec une aimplicilé adorable. WolU se sentait dominé par celte innocence ; il se tut pendant quelques instants, se om-

gulla; l'orage qui grondait en lui s'apaisa sous sa volonté ; il fut jaloux de Gertrude, et, élevant son sacriiice àla hauteur de celui de la jeune femme :

— Vous avez raison, madame, lui dit-il avec tristesse, nous n'avons pas encore assez souffert, la mort nous unissait, la vie nous sépare. Adieu.

D fit un pas pour sortir; mais s'anétant tout à coup :

— C'est pourtant un plus grand sacrilège de vous

abaadoniief à une euftteuce odieuse! Ahl tt GotUieb éiait làf je k iHraidirâ poor juge oiiie loi et BMH !

— Eli bien, dit Gertrude, avec UQe énergie placide qui éioiiiàait, après la lou^pue syocope doa( eUe soiUit à peine : ooBdQiiexHBoi à DM» naari.

Quoi! Tom Toutes? •

— Je Yeux qu'il sache que pendant qu'il m'abandoanait, TOUS mesauTies; que, quand îi fuyait, Toosaceou* fies, el que poaTmt fair ensnible, nous aTons respecté

les droits d'un homme qui ne les respectait plus luimême, et lait notie dBToir, quaod même.

^Gerlnide, y songes-TOoef...

— Je ne veux pas que M. Gottlieb apprenne par d'autres que par moi ce qui s'est passé. Je veux que dans la soteonité de cette nuit, mon cœur soit conqiris par

vous et par lui. Après je pourrai moui'ir. Monsieur

VVolff, a])pelez Marguerite.

Wolff alla cbercber la vieille serrante.

- . — Croyez- vous aux miracles, lui dit-il?

— Je crois en Dieu, rèpoudit-elle.

— Eh Uesaï enbces et Toyes.

Marguerite fut éblouie comme par une Tision, en apercevant Gertrude debout, au milieu de la cbaoïbre, dans sa tûlette de mariée. EUe crut à un mirage, à im sortilège, mais quand elle smtit dans les siennes les

mains de la jeune femme; quand elle put l'embrasser; alors il fallut lueu se rendre à révideuce el remercier Sien.

— Ab! je savais bien que j'avais trouvé les bonnes prières pour attendrir le ciel, s'écria la pauvre femme, dans un accès de pienx oigueiL

Wolff sourit.

■ I II I II w

— Mâ bonne Marguerite, dit Gertnide, une antre flriSi

ne sois pas si prompte à me croire morte.

— Vous réliez l n'est-ce pas, monsieur Woiff? répUqua Margnerite.

— Eh bien ! je pourrais lYtre encore, de la môme fa- ' çon, sans que ce fut pour toujours. J*ai le secret de ressusciter, Ibrgaerite. Où est M. Gottlieb ?

— Dans la maison du faubour^z, sans doute.

* — C'est l)ien,*dit Gertrude ; c'est là, en effet, que doit avoir lieu notre première rencontre. Yenei, moosieiir WoUr.

El madame Gottlieb, s'enveloppant du voile qui avait été placé sur sa téte, ût quelques pas pour sortir.

— Où aUes-Yous ainsi, à pareille berne et dans ce cet-

lume? demanda Mar^^^uerite.

^ Je vais retrouver mon mari, répondit Gertrude. Je ▼aie le consola^ ajouta-t-die en aonriaiit

— Mais vous êtes si faible !

— M. Wolff m'accompagnera jusque-là. Ne sois pasiuquiète, Margnerite, et attends-nous !

Marguerite n'essayait phis de comprendre. Les émotions de la Journée, celle qu'elle venait de ressentir par surcroît, l'étourdissaient et Faccablaient. Bile tomba dans un fauteuil, et dit avec un soupir de lassitude :

— Jésus, Marie! que vais-je eucure voir celte nuit! Madame Gottlieb, affermissanf son pas, descendit Tes-

calier et sortit de la maison, appuyée au bras de Wolff. La nuit était belle et douce, on était au printemps ; la lune éclairait, et répandait comme une tenture argentée audevant de Gertmde ; une brise légère soulevait lea extrémités de son voile et les faisait ilotter comme des ailes. — - L'air des vivants a encore des douceurs pour moi,

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dit la jeune femme. Je lesiçiie plus à Taise : je cima,

monsieur Wolff, que je suis gui^rie !

WoliT ne répondit rien. Il pensait que la route n'était paa loQgae à parcourir ; qu'ils seraient bientôt arrivés à la maison du ftiubourg; que M. GotUieb reprendrait son bien, et qu'il ge retrouverait seul, lui, avec son amour et ses regrets.

— Voyez donc, M. Wolff, comme les étoiles sont écla tantes! (lisait Gertrude; quelle nuit! Dans quelle étoile serais-je allée, ai j'étais morte? Vous qui êtes un savant, vous me direz cela.

Wolff cherchait vainement des mots. Il regardait les étoiles avec Gertrude et soupirait. Son cœur battait dans sa poitrine ; encore quelques minutes, et il devait laisser

échapper pour jamais le rêve (ju'il escortait. On arriva à la petite maison du faubourg.

— M. Gottlieb dort peut-être, dit Wolff avec ironie ; nons allons le réveiller.

— Ne le calomniez pas, répondit Gertrude avec douceur ; lui aussi soufiDre beaucoup, je le sais.

— Eh bien I vmlà une visite qui va le consoler, reprit Wolff avec un accent dans lequel on sentait une fureur sourde. Et, saisissant le marteau de la porte, il £rappa deux coups avec violence.

— Vous frappez comme pour réveiller un mort, dit Gertrude. *

— Je frappe au nom d'une morte et à la portedu tombeau.

Gertrudf* ne répondit rien. Des pas se faisaient entendre; on vit briller une lumière par le trou de la serrure.

— n hésite à ouvrir, murmura Wolff ; il a peur. Mais, comme s'il eût voulu démcutii* cette assertion.

M. Gotllieb, qui en eiTct avait peur et se consultait, ouvrit résolument la porte, en avançant sa bougie, sans

I doute en guise d*afme ottsusive, au moins contre les visions et les fantôniesp. A la vue de sa femme, qu'il croyait étendue dans son

i cerceuil, M. Gottlieb poussa un cri sourd ; sa figure se contracta; jamais TépoQ vante ne mit une empreinte plus

i rapide, plus énergique sur un visage. 11 voulut parler, recula jusqu'au milieu du couloir, en agitant ses mains et tout à coup tomba foudroyé.

Gertrude s'élança ; WollT ramassa la bougie échappée aux mains de H. Gottlieb. L'ancien joaUlier ét^du sans mouvement râlait sur le carreau.

— Un médecin 1 s'écria Gertrude, qui souleva la téte de

Wolff courut réveiller nn médecin dans le voisinage.

I Celui-ci vint en toute hâte et fut assez surpris de trouver ' M. Gottlieb dans le couloir de sa maison, la téte appuyée sur les genoux de madame Gotâieb, couronnée comme au jour de ses noces et vélue de blanc. Il tenta une saignée sans résultat, et porta avec Taide de Wolil le corps de Fanden joaillier sur un lit.

Le lendemain, tout le monde sut dans la ville que M. Gottlieb était mort de peur et qu'il croyait aux revenants.

— C'est étonnant! disait-on ; lui, un esprit fort I *

Il est vrai que c'était M. Gottlieb qui avait répandu sur lui-même cette opinion, à laquelle il donna lui-même un éclatant démenti.

Wolff n'eut pas de remords. Gertrude en ressentit de véritables; mais elle n'avait pas besoin défaire absoudre ses intentionsi qui avaient été pures, et comme &i dé-

fiailive, les actes ne sont pas responsables, aux yeux de kmonle, desconséqaeiiceBquisepiodiiiseatcimtmi^ mcQt aux intentious, la coascience de madame Gottlieb finit par s'apaiser. •

Gertrude et Wolff ne sont pas mariés; mais ils le seront dès leur retour, car ils voyagent. La vieille* Marguerite les attend dans une jolie maison qu'on prépare pour eux. Ils ne veuleot pas taalnter la maison où Gertrudea fùlli mourir, ni la maison où M. Gottlieb est mort. Cest déjà bien assez pour leur délicatesse d'user de la fortune du joaillier, qui se trouva léguée à sa veuve par un testament en liomie forme.

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