LA MAISON DES COMPAGNONS
Il y a quelques années, la Cité existait encore dans son état primitif et séculaire ; c'était, aux heures avancées du soir, un des endroits les moins fréquentés de Paris, surtout du côté droit de l'extrémité de Tile Saint-Louis.
C'est là que nous conduirons d'abord nos lecteurs.
Il était près de minuit. Une pluie fine et serrée de septembre obscurcissait la lumière blafarde des réverbères, dont la flamme, njalgré les verres qui la protégeaient, vacillait sous les rafales d'un vent d'ouest. •Quelque bruit lointain de voiture roulant sur le pavé se faisait entendre. De rares passants, ouvriers attardés, peuplaient seuls les rues du quartier. Nulle lumière ne brillait aux vitres des bateaux amarrés, et
certes aucun habitant du Paris élégant ne se fût, sans une obligation formelle, aventuré,, sans répugnance^ dans ces endroits sombres et déserts,, à cette heure avancée.
Un homme cependant dont la mise annonçait Taisance, après avoir suivi pendant quelque temps les quais, s*engagea dans la Cité, fit Ife tour de l'église Notre-Dame, gagna l'extrémité de l'île,, et là s'arrêta sur la berge, à la porte d'une maison isolée. Il frappa trois coups discrets, scandés comme les signaux francmaçonniques, en laissant un intervalle relativement assez long entre le premier et lies deux autres qu'il précipita. Quelques secondes s'écouièrent,puis la porte s'ouvrit.
— Qui es- tu? demanda une voix.
— Compagnon.
— Qui t'amène?
— La VÉRITÉ I
— Entre.
L'homme obéit et la porte se referma aussitôt.
Au moment où l'inconnu pénétrait dans la maison,, une barque, remontant la Seine, glissa lentement dans les ténèbres. Quatre hommes occupaient cette barque^ Deux d'entre eux ramaient vigoureusement. Les deux compagnons des rameurs causaient à voix basse, sans se préoccuper le moins du monde de la pluie qui ruisselait sur le^^pais manteaux dans lesquels ils étaient enveloppés. ^-
— Ainsi, RcTdrigue, tu es bien décidé? dit le plus âgé de ces deux hommes à l'autre..
— Oui, maître Allain.
— Décidé à tout?
— A tout. N'y va-t-il pas de mon bonheur, de mon.
avenir? Oh I ce n'est pas une vengeance que je veux exercer, c'est plus : c'est un devoir sacré que je veux accomplir.
— Ne t'exagères-tu pas la gravité des événements?
— Hélas! non.
Celui que Rodrigue avait appelé maître Allain reprit la parole après un silence de quelques secondes.
— Rodrigue? dit-il.
Le jeune homme qui, depuis un instant, semblait en proie aux plus poignantes réflexions, releva sa tête blonde qu'il avait laissée tomber dans ses mains.
— Parlez, dit-il.
— Rodrigue, répéta Allain, depuis trente ans, c'està-dire depuis le jour où un misérable, fort des droits qu'il avait conquis par les plus odieuses machinations^ me vola ma femme et mon enfant, depuis le jour où celui que nous appelons tous aujourd'hui le maître, me trouva ivre de douleur et presque mourant de faim sur la voie publique, c'est la treizième fois que, grâce à moi, un nouvel adepte entre dans notre terrible et puissante association, mais jamais je n'y ai introduit un candidat aussi jeune que toi.
— Il y a trente ans ! quel âge aviez-vous donc, maître Allain? interrompit Rodrigue.
— J'avais vingt-cinq ans, mon ami.
C'était dix ans de moins que ne le croyait Rodrigue ; sa surprise éclata dans un geste.
— Ah ! tu es étonné, n'est-ce' pas, reprit Allain ; si je parais plus que mon âge, c'est que j'ai beaucoup souffert.
— Vous, maître Allain, vous que j'ai toujours connu riche, estimé, vous à qui rien ne semble manquer dans la vie?
— Serais-je Compagnon du Glaive si j'avais toujours été heureux?
— Si vous avez souffert, il y a si longtemps !
— Rodrigue ! dit Allain d'une voix grave, il y a parfois des douleurs telles, qu'elles tracent dans notre àme un sillon aussi durable que l'est celui du ciseau du sculpteur dans la pierre. Les siècles ne sont rien dans l'histoire de l'humanité; les années ne sont rien dans l'histoire des douleurs terribles. Le coup qui m'a frappé il y a trente ans, m'accablera toute ma vie.
— Pourquoi, alors, mon âge paraît-il vous inspirer quelque crainte, au moment où vous allez me présenter à ceux dont vous m'avez promis l'appui ?
— Parce que, Rodrigue, une fois entré dans notre association, tu lui appartiendras entièrement et à jamais.
— Je ne l'ignore pas, vous me l'avez déjà dit.
— Et je le répète une seconde fois, mon ami, car tu pourrais reculer encore en promettant le secret absolu.
— Reculer ! Oh ! non pas î
— Réfléchis pourtant, tu es jeune, une fois sous nos lois, rien ne pourrait t'en affranchir, et tu devras leur sacrifier tout au monde.
— Je suis prêt, maître Allain, vous dis-je, je suis prêt.
— Ne crains-tu pas de regretter un jour une obligation aussi grande et aussi complète que celle que tu vas contracter?
— Jamais!
— Tu le crois en ce moment; mais l'ambition, l'amour, peuvent te faire déplorer, à une époque prochaine peut-être, de t'ètre engagé comme tu vas le faire?
— N'ayez aucune crainte, maître Allain, ma vie désormais n'a qu'un but qui résume en lui ambition et amour; mais ce but, 'c'est à votre association terrible que je devrai de pouvoir l'atteindre. Ohl ne doutez pas de moi; lorsqu'il y a trois jours, je suis venu vous trouver, désespéré, fou de douleur, vous qui m'avez toujours aimé, protégé, guidé, et que je me suis jeté à vos pieds en vous criant : — Par pitié, mon second père, venez-moi en aide, car les lois sont impuissantes à me protéger, et que, spontanément, vous m'avez offert l'appui de vos frères et le vôtre, ne sachant qu'une chose encore pourtant : c'est que j'étais persécuté et malheureux, j'aurais dû ajouter : Maitre Allain, moi aussi je suis à jamais frappé au cœur! Maître Allain, désormais mon honneur et ma vie vous appartiennent, si grâce, au pouvoir que vous possédez, vous me faites reconquérir celle que j'aime et me permettez de venger mon père !
— Que dis-tu, mon enfant?
— La vérité.
— Et qui aimes-tu?
— M"« de Saint-Till. .
— La belle et jeune comtesse, que ton père...
— Ah! vous mie croyez fou, n'est-ce pas, interrompit Rodrigue.
— Fou, non ; mais fort coupable.
— Oh ! sur l'âme de ma mère, je vous jure que j'ai toute ma raison et que rien n'est plus noble que le but que je poursuis.
— Et quel est celui que tu veux punir ?
— Voilà la troisième fois que vous m'adressez cette question, et, cette fois comme les autres, je vous ré-
pondrai : — Maître AUain, celui que je veux punir est un assassin et un faussaire.
— Son nom ?
— Je vous le dirai quand je serai Compagnon.
— Mon enfant, tu me fais trembler.
— De grâce, maitre Allain, ne me questionnez pas davantage.
La barque était arrivée vis-à-vis de la maison à la porte de laquelle le visiteur nocturne avait frappé quelques instants auparavant. Les rameurs la firent toucher le rivage en cet endroit et l'amarrèrent à la berge.
— C*est là, fit Allain en désignant la maison isolée. Le jeune homme se leva.
Rodrigue avait vingt-sept ans. Il était grand, bien fait, et une distinction rare régnait dans toute sa personne. Sa physionomie aimable et rêveuse rappelait, autant par la couleur de sa chevelure que par ses traits, le Faust d'Ary Scheffer. Il portait, courte, la barbe entière. Son front était grand, ses yeux bleus et bien fendus. Le sourire de sa bouche, aux lèvres harmonieusement tracées, et que voilait une moustache fine et soyeuse, était doux et bienveillant ; seulement, on n'aurait pas pu le remarquer ce soir-là, car une sorte de résolution sombre avait imprimé à son visage un caractère de tristesse énergique qui ridait son front et traçait un rictus à la commissure de ses lèvres.
Composé entièrement de noir sous le manteau qui l'enveloppait, son costume révélait, dans ses moindres détails, que Rodrigue appartenait à l'une des classes les plus aisées de la société.
Maître Allain, on le sait déjà, était un homme de^ -cinquante-cinq ans qui en paraissait plus de soixante-
•cinq, non par sa démarche qui était restée alerte et vigoureuse, mais par la blancheur de ses cheveux, qu'il portait longs, ainsi que par les rides nombreuses qui augmentaient encore la gravité de sa tête énergique. D'une taille un peu au-dessus de la moyenne, maître Allain ne pouvait passer inaperçu, car il possédait au plus haut point cet étrange pouvoir d'attirer l'attention par l'austérité presque ecclésiastique dont sa personne ^et son costume étaient empreints.
A vingt-cinq ans, c'est-à-dire à l'époque si terrible àe sa vie dont il venait de parler à Rodrigue, maître Allain avait dû être un beau cavalier, fait pour gagner la sympathie des hommes et le cœur des femmes, car âl avait conservé dans la tournure une élégance véritable, et ses traits, tout en se creusant sous sa chevelure argentée, possédaient encore une finesse qui ne pouvait échapper à l'examen du plus faible observateur*
Des yeux noirs, profonds et vifs, un nez aquilin bien planté, un front large, une bouche admirablement garnie, mais qui devait ne plus avoir ri depuis bien longtemps, donnaient à son visage entièrement rasé et qu'encadrait une cravate blanche dont les tons se fondaient avec ceux de sa chevelure, un aspect grave qui n'était tempéré que par la douceur qui d'ordinaire régnait dans ses regards.
Maître Allain et son compagnon se levèrent et gagnèrent la berge.
Les deux rameurs les suivirent d'abord, puis allèrent s'abriter contre une des maisons du quai, dans un en- 'droit sombre.
Maître Allain jeta aux alentours un long regard investigateur ; la nuit était noire ; la berge déserte ; la grande ville dormait.
— Allons, dit-il ; puis, étant arrivé sur le seuil de la maison avec Rodrigue, il frappa de la même façon que l'inconnu qui y était entré quelques instants auparavant.
La voix qui avait mterpellé ce dernier se fit entendre de nouveau, lorsque la porte, quelques secondes après que son marteau eut retenti, se fut ouverte.
— Qui es-tu ? répéta-t-elle.
— Compagnon. J'amène un frère. Reconnais-nous! Une lanterne sourde, brusquement dévoilée, éclaira
pendant un instant les traits d'Allain et de Rodrigue :
— Que Dieu vous protège, reprit la voix.
Puis en s'adressant. à Rodrigue :
^— Qui t'amène ?
— La Vengeance ! répondit le jeune homme.
— Entrez, mes frères, et ils entrèrent tous les deux.
Morne et sombre sur la berge déserte, la maison des Compagnons du Glaive s'élevait dans la nuit profonde comme un sinistre et noir fantôme.
Quelques mots de description sont ici indispensables pour la parfaite compréhension de ce récit ; et môme, avant d'entrer dans ces détails, nous demanderons au lecteur la permission de justifier ce qu'il pourrait appeler nos inacceptables invraisemblances.
Quelqu'un a dit avec raison que, si compliqué, si bizarre, si terrible qu'il soit, le roman n'atteint jamais certaines réalités exceptionnelles, évidemment, mais qui n'en appartiennent pas moins au domaine du vrai. Certes, Paris n'a jamais eu de Compagnons du Glaive ; mais si nous nommons ainsi l'association mystérieuse, si bizarrement formée et qui fut si puissante et si terrible, c'est que son vrai nom serait une désignation
immédiate des principaux membres qui en firent partie, et que notre roman, dont tous les détails sont exacts, quoique puisés à différentes sources, blesserait alors tant de susceptibilités justement soulevées contre nous, que sa publication deviendrait impossible.
C'est pour avoir le droit de tout dire et surtout celui de pouvoir faire pénétrer le lecteur dans l'existence de certains personnages dont le public s'est énormément préoccupé depuis une vingtaine d'années, que nous avons adopté la forme dont nous usons. Qu'importe, du reste, que ce soit un roman ou un récit véridique ? Nous avons la prétention d'affirmer que ces drames dont nous entreprenons aujourd'hui la narration, sont .assez attachants par eux-mêmes pour pouvoir se passer du fameux « c'est arrivé. »
Nous aurons soin, du reste, de ne jamais dépasser les limites du possible, et si nous parlons d'un général se promenant les deux mains sur le dos dans son jardin, nous n'affirmerons pas qu'en même temps il lisait son journal.
Ceci dit, revenons à la maison mystérieuse que nous n'appelons la maison des Compagnons du Glaive que parce que, je le répète, si nous lui donnions son vrai nom, maintes réclamations nous seraient immédiatement adressées.
Cette maison était bornée à gauche par un terrain de cent mètres carrés environ, dans lequel les chardons et les ronces croissaient au gré de leur caprice. Une palissade dont le temps et les pluies avaient rongé le bois, partant d'un bout à l'autre de l'un des côtés de ce carré, ^n défendait l'accès aux passants. Du côté droit, une maison inachevée, ou démolie à moitié, était entourée de planches; sur celles-ci, ainsi que sur une des tra-
lO LES CO>IPAGNONS DU GLAIVE.
verses de la palissade du terrain de gauche, un écriteau portait ces mots, peints en noir :