‹ Histoire d'une nuitChapitre 27 sur 27 · LE SUICIDE · texte numérisé non relu

LE SUICIDE

L'état dans lequel se trouvait la comtesse lorsqu'elle reparut devant Rodolphe était plein d'exaltation ; son esprit, troublé par la douleur, venait de s'impressionner plus fortement qu'il ne l'avait jamais fait pendant qu'elle écoutait William.

— Vous voulez me parler, madame ? lui dit le négrier, en lui désignant du geste, un siège — prenez place, ajouta-t-il. Je vous écoute. Que me voulez-vous?

— Je viens vous demander, capitaine, une explication franche, répondit-elle en s'armant de courage.

— Le moment est décisif, se dit Rodolphe, et tout haut il ajouta : — Je ne demande pas mieux que de vous la donner, madame.

— Merci, dit la comtesse, qui, suivant le conseil de Dawis, voulait à tout prix attendrir son geôlier.

Les cœurs droits, les consciences pures, quand en usant de la ruse on a su les captiver, revirent fort difficilement; avares d'amitié, elles sont peu prodigues de haine ; afin que l'estime en elles se change en défiance et en mépris, il leur faut des preuves convaincantes.

Dawis avait jeté la terreur dans l'âme de la comtesse.

mais tout en la mettait en garde contre d'Avilar et en s'expliquant aussi catégoriquement qu'il Tavait fait sur ce dernier, il n'avait pas éteint la véritable amitié que la comtesse éprouvait pour l'assassin de Maximilien.

— Capitaine, reprit M"« de Saint-Till en surmontant l'émotion qui grondait dans son cœur, si je vous ai demandé tout à l'heure quelle serait l'époque de notre débarquement en France, c'est parce que, depuis plusieurs jours, un doute singulier a traversé mon esprit, et je dois vous avouer franchement que votre réponse de tantôt, — si évasive, vous en souvenez-vous ? — loin de le dissiper, n'a lait, au contraire, que lui donner une consistance qui est la principale cause de la démarche que je tente auprès de vous.

— Je ne sais vraiment, madame, reprit d'Avilar avec un imperturbable sans-froid, quel peut être le but de vos paroles; elles sont vraiment incompréhensibles.

— Feindre est inutile, monsieur d'Avilar. Au nom de mon amitié pour vous, je vous en supplie, soyez franc ; et brusquement elle posa au négrier cette question. — Pourquoi, malgré tout le trsget que nous avons fait depuis notre départ de la Louisiane, sommes-nous encore aujourd'hui plus près de la Nouvelle-Orléans que de Paris?

— Qui donc m'a trahi? se dit à l'instant le négrier, et comme il hésitait à répondre :

— Voyons, capitaine, poursuivit la comtesse, nous n'allons pas en France ? avouez-le.

— C'est vrai, répondit-il, qui vous l'a dit?

— Les étoiles. Mon cher monsieur d'Avilar, le ciel n'est pas avec vous !

Le négrier n'avait point songé à cela : que lui impor-

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tait, du reste ; ne fallait-il pas qu'un jour ou l'autre, Marguerite apprit la vérité entière.

— Le ciel ou l'enfer, qu'importe ! reprit Rodolphe avec irritation.

— Ah ! monsieur d'Avilar.

— Tenez, madame, reprit Rodolphe, comme s'il venait de prendre une résolution subite, il faut en finir. Jouons cartes sur table ; je suis las d'une dissimulation qui me force à calmer constamment la fougue de la passion sans bornes que vous m'avez mise au cœur. Cette passion immense déborde, comme les poisons violents rompant le verre qui les renferme ; contenu plus longtemps, mon amour briserait mon cœur.

En parlant ainsi, Rodolphe s'était animé; ses yeux jetaient des éclairs; sous le pourpre qui avait envahi ses joues, une agitation de toutes les fibres de son être se laissait deviner; le vrai d'Avilar, l'homme des requins et du chapelet de visite, l'assassin de Maximilien apparaissait pour la première fois aux yeux de M"* de Saint-Till.

. — Capitaine, reprit-elle en tâchant de cacher sa terreur, je vous sais gré de votre amour, et si vraiment il est aussi grand que vous voulez me le dire, je vous plains du fond de mon âme.

— De la pitié I

— De l'amitié, de la raison. Si je pouvais encore aimer quelqu'un ici-bas, peut-être ce quelqu'un seraitil vous; mais la mort de Maximilien a tué mon cœur, je veux porter son nom toute ma viis et n'avoir été qu'à lui ici-bas.

— Marguerite, dit d'Avilar, appelant pour la première fois la comtesse ainsi, depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois, je vous aime; depuis ce

jour, je me suis juré d'être votre amant; depuis l'instant où vous m'êtes apparue si belle, si chaste, si désirable, tous mes efforts n'ont eu qu'un but : votre possession. Je n'ai reculé devant rien pour vous mettre en mon pouvoir, et, sachez-le bien, ni le ciel ni l'enfer ne pourraient vous en arracher.

Tout cela fut dit avec tant de fougue, que la comtesse n'avait pu interrompre le négrier; il s'avança vers elle, et elle recula avec effroi.

— Oh ! je tâcherai de vous ramener à la raison, ditelle en tremblant; mais de grâce, par pitié, prenons le chemin de la France ; à Paris, je ne serai point perdue pour vous.

^ Marguerite, je ne suis ni un enfant, ni un sot; ce n'est pas à Paris, où vous m'échapperiez, j'en suis sûr, que j'ai rêvé de vous obtenir, mais ici à mon bord, sur ce vaisseau dont je suis le maître absolu. Je suis riche, vous l'êtes aussi ; nous irons cacher dans quelque beau pays, où nous ne connaîtrons personne, notre bonheur, car je vous aimerai tant, que vous finirez par me rendre amour pour amour, et nous ne rentrerons en France qu'au jour où lassés de ce bonheur, nous aurons mutuellement besoin d'une autre vie.

— Ce n'est pas sérieusement que vous parlez ainsi, j'imagine, monsieur ?

— Pas sérieusement ! mais regardez-moi donc.

■— Ah ! fit la comtesse en poussant un cri terrible, tellement le visage de d'Avilar était expressif, mais s'armant de courage : — Ainsi, dit-elle, ce n'est pas même un mariage que vous m'offrez ; c'est de vivre avec vous comme une courtisane, ajouta-t-elle.

— Comme la plus adorée des maîtresses ; et, saisissant les mains de M"^ deSaint-Till, le négrier se jeta à

genoux, tandis que son brusque mouvement forçait la jeune femme à s'asseoir. — Écoute, ajouta-t-il. Rien ne peut tlempêcher d'être à moi, rien... Je me suis juré que cela serait, et cela sera.

— Vous aurez pitié.

— Mais je t'adore et je te rêve depuis si' longtemps, que dussé-je, pour goûter ce bonheur, perdre dans un instant ma fortune et ma vie, je n'hésiterais pas à lui tout sacrifier. Cède et ne me force pas à te violenter : jamais femme n'aura été plus aimée que toi ; je ne vivrai plus que pour tUdolâtrer et subir ta loi : caprices, fantaisies, tous tes rêves seront réalisés. Sur ce vaisseau nous irons visiter le monde entier avec la fantaisie pour boussole et le bonheur pour timonier. J'ai pensé si souvent à cela I Marguerite, c'est le plus sincère des amants qui t'implore, c'est le plus soumis de tes esclaves qui te supplie de l'enchaîner à jamais.

— Si j'écoutais vos paroles, si j'étais capable de me laisser, non pas persuader, mais attendrir seulement, je serais la plus misérable des femmes ; heureusement que malgré votre accent convaincu, je ne puis leur attacher qu'une importance secondaire. Vous abusez simplement de circonstances créées par le hasard...

La pauvre femme ne savait que dire; d'Avilar l'interrompit ; se relevant :

— Créées par moi, Marguerite, par moi seul, sachele bien! s'écria-t-il avec orgueil.

— Ah ! si Maximilien n'était pas mort ! ne put s'empêcher de dire M"' de Saint-Till, laissant deviner par ces mots toute l'étendue de ses craintes et de ses regrets.

Rodolphe n'était plus maître de lui*

— S'il n'était pas mort, je l'aurais tuél dit-il avec un accent effrayant.

— Ah! monsieur, quelle horrible menace! quel homme êtes-vous donc?

— Je suis un homme qui sait briser tous les obstacles qui le séparent du but qu'il poursuit ; depuis que je te connais, le but de ma vie est de te conquérir.

— Maximilien a été assassiné, s'écria tout à coup M"'' de Saint-Till, et son assassin, c'est vous!

— Vous savez bien que votre mari s'est suicidé, madame, dans un accès de fièvre chaude ; pourquoi me traiter d'assassin ?

— C'est vrai ; pardon, mon Dieu, je deviens folle I et, cédant à une crise nerveuse que, malgré tous ses efforts, elle ne put maîtriser, Marguerite sanglota, mêlant à ses pleurs des cris étouffés d'une éloquence poignante.

Cela dura quelques secondes seulement. L'abondance des larmes qui s'échappaient des yeux de M"® de Saint-Till détendit ses nerfs, crispés par l'irritation et l'effroi. Elle recouvra bientôt un calme relatif. Toute à son désespoir, elle avait pris sans s'en douter une pose attendrissante, les yeux levés au ciel, les joue^ sillonnées de larmes, rappelant ces douces images de Madeleine pleurant Jésus, créées par les peintres chrétiens.

— Que tu es belle I reprit d'Avilar d'une voix émue, qui fit tressaillir Marguerite, après avoir surmonté l'émotion que lui avait causée la juste et terrible accusation de la comtesse.

— Le sort qui t'effraye n'est point à dédaigner, l'avenir te le prouvera, poursuivit Rodolphe. Le jour où je t'ai vue à l'habitation, après avoir tué le cheval de Dawis, ma première pensée a été celle-ci: Si je pouvais

avoir Tamour d'une telle femme ! — Lorsque je sus que Maximilien était mort, tout en moi me dit : La comtesse est libre, elle t'appartiendra.

— Jamais I

D'Avilar sourit à ce mot et continua comme s'il n'avait pas été prononcé.

— Dès cet instant, j'ai mis tout en œuvre pour te plaire.

— Vous vous êtes montré mon ami, mon ami véritable, je le reconnais, et je ne vous marchande pas mes sympathies.

— C'est ton amour que je voulais, c'est ton amour que je veux encore : J'ai fait disposer ce bâtiment de telle sorte que tu le choisisses pour faire ton voyage, acceptant ma protection • ^ic prenant pour guide pendant la traversée; Chc'^liotte me gênait, je lui ai donné dix mille francs pour qu'elle épousât celui qu'elle aime et restât à la Louisiane.

— Eh quoi 1 c'est vous, vous encore ?

— Moi, toujours. Le Chantier peut garder la mer une année sans atterrir. J'ai pris mes mesures en conséquence. Bannis de ton cœur les folles chimères et les hésitations vaines ; ce que je veux, tu le vois, je le veux bien. Tu sais tout maintenant : décide.

— Que vous êtes cruel 1

— . Cruel ! moi qui sacrifierais tout pour votre bonheur.

— Puis-je vous croire?

— Sur mon honneur, je vous le jure.

— Renoncez à cet amour que je ne puis partager, à cet amour qui m'épouvante, dont l'aveu seul est un sacrilège. Je ne suis pas la veuve de Maximilien, je suis sa séparée.

— Les absents ont tort.

— Vous êtes un impie ! capitaine.

— Je suis un amoureux, et à mon âge, Tamour devient une passion si impérieuse, si despotique même, que seule sa voix est écoutée, seule sa loi est suivie.

— Je ne puis en entendre davantage, capitaine.

— Soit, madame, j'attendrai.

— Quoi donc ?

— Votre bon plaisir.

— Ainsi, vous ne voulez pas renoncer à moi ?

. — Jamais ! c'est votre mot de tout à l'heure,

— Vous demandez l'impossible.

— Je veux le bonheur, la félicité suprême, Tidéal de mes rêves, tout ce que j'ambitionne enfin, et je l'obtiendrai, car je suis décidé à employer tous les moyens possibles, même la violence pour y arriver.

— Ohl monsieur! monsieur! vous me ferez perdre la raison.

— Vous m'avez bien fait perdre la mienne, madame.

— Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi, s'écria Marguerite, et sur cette prière elle quitta précipitamment là cabine du capitaine.

Dawis apprit bientôt par M"*® de Saint-Till le résultat de son entrevue avec d'Avilar, il rassura la comtesse par les plus ingénieuses paroles, affirmant que Rodolphe était incapable de commettre un crime.

— Vous me dites cela pour me donner du courage, sir William, merci, mais je ne puis vous croire.

Le soupçon de la comtesse était juste. William était persuadé du contraire de ce qu'il affirmait, aussi, tout à coup changeant de tactique, il ajouta :

— Vous avez raison, mais je chercherai, je trouverai le moyen de vous sauver; feignez seulement de n'être

plus aussi irritée contre Rodolphe lorsque celui-ci reparlera d'amour, et je réponds de tout.

Huit jours se passèrent; pendant ce temps, les têteà-tête entre Rodolphe et Marguerite furent très rares. Les premiers jours, William était toujours là et sa présence rendait la situation possible, le négrier avait retrouvé son calme ; la comtesse tâchait d'oublier ; néanmoins, dès que la nuit venait, elle interrogeait le ciel, et chaque soir murmurait en tressaillant :

— Toujours les mêmes étoiles !

Elle n'osait implorer de nouveau d'Avilar. C'eût été faire appel à des souvenirs des plus menaçants ; néanmoins, un soir, elle osa hasarder ces mots :

— Naviguons-nous vers la France, capitaine?

— Non, madame, reprit Rodolphe.

— Il est implacable, dit la comtesse à Dawis, dès qu'elle fut seule avec lui. Parlez-lui donc, il vous écoutera ; dites-lui que tout s'oppose à ce que jamais je lui accorde aucune faveur; dites-lui...

— Je me garderais bien de lui parler de vous, madame. Rodolphe est soupçonneux et il ne faut pas qu'il se doute que, touché par votre" situation pénible, je vous ai promis aide et protection. J'ai trouvé, du reste, le moyen de vous soustraire à lui.

— Vrai?

— Silence! on vient, madame; demain je vous dirai tout.

Les angoisses de Marguerite étaient indescrfptibles ; quelle femme, du reste, dans les conditions terribles où elle se trouvait, n'eût pas été constamment en proie à la terreur : être à la merci d'un homme comme d'Avilar aussi complètement que l'était la veuve du capitaine croiseur réalisait la plus cruelle et la plus horrible

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des situations. L'affection qu'elle portait à Rodrigue, seule soutenait le courage de l'infortunée, qui sentait chaque jour s'éteindre en elle toute lueur d'espoir et n'osait plus songer à l'avenir, cédant au poids de son chagrin, lorsque William lui avait promis de lui révéler un moyen d'échapper aux terribles tendresses du capitaine négrier. Quel pouvait être le plan de William r M""® de Saint-Till se le demanda vainement toute la nuit; enfin, l'heure de la sieste de Rodolphe ayant sonné, Dawis put être questionné par la comtesse.

— Hier, lui dit-elle, sir Dawis, vous m'aviez donné quelque espérance. Je vous en supplie, parlez. Quel est votre projet?

— Vous êtes riche, madame, et, vous me l'avez dit, vous n'hésiteriez pas à faire, pour quitter le Chantier, le sacrifice d'une partie de votre fortune.

— J'ai un million en or à bord, et je le donnerais entièrement pour sauver mon honneur.

— J'en étais sûr d'avance. Mais je vous préviensque mon moyen vous fera courir un danger énorme, qu'il m'est impossible de vous faire éviter.

— Qu'importe !* Quel danger pourrait me faire reculer devant l'espoir de me soustraire à ce qui me menace?

— Mais votre enfant; nous ne pouvons le laisser à bord?

— Dieu nous protégera, sir William; Dieu est bon. Dieu est juste, il protégera la mère pour le fils, il nous sauvera pour sauver Rodrigue !

— Je vais tâcher de gagner à prix d'or quatre hommes de l'équipage, et, à la première nuit noire, nous mettrons une chaloupe à la mer avec des vivras ; puis à la grâce du pilote !

— Ah ! sir William, si vous réussissez, je vous bénirai toute ma vie! Mais, ne m'avez-vous pas dit que vous êtes certain de l'entier dévouement des matelots à leur capitaine ?

— Oui, madame, mais j'ai réfléchi depuis. L'or est bien puissant, et d'ailleurs aucun des hommes de l'équipage ne se doute du coupable motif qui fait que Rodolphe vous retient prisonnière à son bord. J'inventerai une fable.

Vingt-quatre heures après cette conversation, tout était calme à bord; la comtesse, qui venait de coucher Rodrigue dans son petit hamac, était rêveuse dans la cabine qui lui servait de boudoir, où un matelot lui avait apporté de la lumière ; le visage de Marguerite était plus souriant que triste. Dawis, quelques instants auparavant, en passant près d'elle sur le pont, lui avait glissé ces mots :

— J'en ai deux déjà, rameurs infatigables. Ce sera sans doute pour la nuit prochaine; et, confiante dans l'avenir au moment où nous la revoyons. M""® de Saint-Till rêvait déjà qu'elle avait pu se soustraire aux projets de Rodolphe et qu'elle avait rejoint Cécile et Albert.

Mollement couchée sur un divan de perse à grands ramages, elle laissait errer sa pensée vers la France, oubliant pour un instant le Chantier, son terrible capitaine et tous les dangers qu'elle aurait^ bientôt à braver pour gagner la terre, lorsque tout à coup la porte de sa cabine s'ouvrit, et d'Avilar parut.

— Vous vouliez donc fuir, Marguerite? lui dit-il. -— Capitaine, dit-elle en tremblant.

— Je sais tout, ne niez pas.

— Eh bien! oui, je voulais fuir, vous savez bien pourquoi.

— Je vous fais donc horreur?

— Monsieur d'Avilar, je me dois à celui qui n'est plus, je vous Tai déjà dit.

— Prenez garde, Marguerite, et Rodolphe s'avança vers elle.

— Où est sir Dawis? pensa la comtesse.

D'Avilar lui prit la taille.

— Je t'adore, fit-il d'une voix passionnée, en cherchant à coller ses lèvres sur celles de la jeune femme ; mais d'un geste brusque elle se dégagea.

— Marguerite, reprit le négrier, je pourrais vouloir, mais je veux une dernière fois t'implorer.

— Moi, votre maitresse?

— Ma femme ! Sur mon honneur, je te jure que je t'épouserai

— Mon deuil n'est pas encore fini; vous savez que je ne puis aimer personne, et vous me parlez de vous donner ma main.

— Marguerite, tu es en mon pouvoir ; tu sais que je t'aime et le serment que j'ai fait.

Le moment était décisif; la ruse seule pouvait retarder le crime, la comtesse l'employa.

— Eh bien, dit-elle, laissez-moi réfléchir encore, je vous promets de tâcher de vous aimer. Sa voix tremblait en prononçant ces paroles. — Pardonne-moi! Maximilien, ajouta sa pensée.

N'écoutant que son amour, d'Avilar, ravi de l'espèce de promesse qu'il venait d'arracher à M"» de Saint- Till, saisit une de ses mains, et la couvrant de baisers :

— Merci de toute mon âme.

La comtesse retira sa main aussi doucement qu'elle put le faire et remonta sur le pont, plongé dans les ténèbres, où le négrier la suivit en proie à de vagues soupçons ; une ombre passa et ces mots qu'on murmurait parvinrent à ses oreilles.

— Sir Dawis, sir Dawis, où êtes-vous?

— Damnation ! fit d*Avilar les dents serrées ; elle me trompait... elle ne savait pas encore que j'ai puni le traître... Oh ! plus de pitié pour elle... à présent.

Quelques secondes après, un crise fit entendre... aussitôt éteint...

— Ah? grâce!... pitié !...

Puis une lutte dans Tombre ; et, comme la lune venait d' apparaître dans une éclaircie, on vit une femme courant, les cheveux épars, une ombre noire se dressant sur le sabord, et on entendit enfin le bruit de la vague écumante se refermant sur celle qui venait de se précipiter dans les flots.

La comtesse Marguerite de Saint-Till, dans un délire si grand qu'elle avait oublié qu'elle était mère, venait de se donner la mort pour échapper au déshonneur.

Le lendemain, dès Taube, un navire hollandais aperçut sur un rocher isolé un homme qui, hissé sur le faite, agitait un mouchoir blanc. Une chaloupe vint le recueillir; lorsque le capitaine le questionna, l'homme répondit :

— Je m'appelle William Dawis; je suis Anglais, un assassin m'a jeté à la mer ; sans vous, ma mort était certaine. Je suis bien malheureux, j'ai perdu mon chronomètre!

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