‹ Histoire d'une nuitChapitre 26 sur 27 · PAS EN ARRIÈRE · texte numérisé non relu

PAS EN ARRIÈRE

Au moment où la comtesse de Saint-Till fit demander à d'Avilar de vouloir bien la recevoir, celui-ci venait de relire, pour la vingtième fois, la lettre suivante qu'il avait tirée d'une enveloppe encadrée de noir sur laquelle une main féminine avait tracé cette suscription :

« Madame la comtesse Albert de Saint-Till, avenue ^ du Roule, 95, à {Paris France)

« Ma Cécile aimée, ma chère et bonne sœur, « Je suis folle, folle de chagrin, folle de doute ; l'incompréhensible m'a foudroyée ; ouvre ton âme à la douleur énorme, armez-vous de courage, Albert et toi, un horrible malheur nous a frappés. Cela me semble encore impossible, et cela est. Maximilien est mort! Il s*est tué 1 non pas accidentellement, mais d'un coup de feu au cœur, sans qu'aucun tourment soit venu Tattris- . ter, sans qu'aucun motif connu ait pu le pousser à accomplir sa sinistre résolution. Il m'avait quittée la veille, en me disant : à demain, et vingt-quatre heures après, on me rapportait son cadavre. J'ai cru que j'allais mourir de douleur. — On l'a tué, me suis-je écriée, et, te

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le dirai-je, malgré la preuve du contraire qui m'a été fournie, je doute encore que mon pauvre Maximilien ait été frappé de sa propre main .

« C'est vers cinq heures du matin, sur un des bas côtés de la Levée qu'on Ta trouvé sans vie. Sa mort, à ce qu'ont dit les médecins, devait remonter à deux ou trois heures au plus. La balle qui, après lui avoir brisé l'index de la main gauche, a traversé le cœur, a dû le foudroyer. La blessure du doigt n'est explicable qu'en présumant que mon pauvre cher insensé tâtait encore de cette main l'endroit propice, au moment où, de l'autre, il pressa la détente du pistolet. Celui-ci n'a pas été retrouvé ; il a été constaté qu'aucune espèce de violence n'avait été faite à Maximilien; et, en outre, il portait sur lui, écrite de sa main, signée et datée par lui, la déclaration suivante que j'ai relue mille fois : « Qu'on « n'acccuse personne de ma mort. » C'est bien Maximilien qui a écrit, qui a signé cela ; pour moi le doute n'est pas permis, sur mon salut éternel je pourrais affirmer que ces mots terribles ont été tracés par mon pauvre mari. Et rien de plus, pas un adieu, pas une syllabe, rien enfin, ni pour moi, ni pour Rodrigue. Le père de famille a déserté sans songera son enfant. Tu connaissais le cœur de Maximilien comme moi, tu sais que ce cœur était loyal, aimant, sincère ; tu sais combien son âme était généreuse et grande, et pourtant je ne te dis que l'exacte et terrible vérité.

« Ah ! quelle douleur! ma pauvre Cécile. Si je n'étais pas mère, c'eût été bien mal sans doute, j'en conviens, mais je me serais tuée pour pouvoir franchir l'abime qui sépare les vivants des morts, afin d'aller dire à celui qui n'est plus : — Ce n'est pas toi, n'est-ce pas, qui t'es frappé ? Ce n'est pas volontairement que

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tu nous as quittés, ton fils et moi, pour jamais ? Ce n'est pas ta raison qui a voulu que notre brusque et éternelle séparation s'accomplit en nous laissant ignorer pourquoi tu as fui dans la mort. J'étais à toi tout entière; mon être était ton bien, mes plus intimes pensées ton culte ; te rendre heureux était mon ambition, et ta félicité me plongeait dans la plus douce extase. Tout le bonheur qu'une épouse aimante, dévouée, sincère, loyale, peut donner à son mari, n'ai-je pas fait en sorte de te le donner, moi? Cette communion étroite de deux cœurs unis, de deux âmes scellées par le même amour n'existait-elle donc pas entre nous? Mais dis-moi donc que tu n'avais pas ta raison, mon Maximilien, mon époux aimé, à qui, malgré tout, je pardonne ; dis-le-moi, je t'en supplie à deux genoux.

« Je ne puis t'exprimer, ma bien chère Cécile, ce qui se passe en moi. J'ai perdu la moitié de moi-même, et il me semble que tout ce qui m'entoure, mon fils, ma maison, les arbres, et le fleuve, et les villes, et la terre entière, tout va disparaître, s'effondrer, réduit en poussière par la main meurtrière et puissante d'un démon inconnu. Je ne me doutais de rien, lorsque Néron vint m'avertir que le capitaine d'Avilar désirait me parler. En l'absence de Maximilien, j'allais prétexter un motif quelconque afin de ne le point recevoir; mais Néron me dit qu'il croyait que la cause de la venue du capitaine à l'habitation était trop grave pour que je pusse, sans inconvénient, lui fermer ma porte. Quelques minutes après, M. d'Avilar entra. Son air grave m'apprit aussitôt que Néron ne m'avait pas trompée.

« On parle de pressentiment! Malgré l'expression de tristesse qui était répandue sur le visage du capitaine,

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je ne devinai rien... J'étais encore si loin de me douter de l'horrible vérité!... Comprends-tu cela?

« Ah ! quel moment, Cécile, quelle torture ! les mots ne peuvent pas exprimer ce que j'ai souffert. Mon esprit est encore si troublé l Le capitaine me dit avec un accent affectueux que je n'oublierai jamais : — Pardonnez-moi, madame la comtesse, de me présenter chez vous en l'absence de M. de Saint-Till. Je le devais, car je viens accomplir un triste et pénible devoir en ces lieux. — Un devoir, capitaine?

« — Un devoir sacré, madame, une mission pénible, un message qui ne pouvait être rempli que par un ami dévoué, qui donnerait tout au monde pour vous épargner l'ombre d'un chagrin et qui espère qu'en apportant la douleur, il trouvera dans son cœur la consolation qui atténuera le désespoir qu'il va faire naître.

« Au fur et à mesure qu'il parlait, ses paroles me terrifiaient.

« — Par grâce, capitaine, m'écrial-je, je suis forte, parlez.

«—M. de Saint-Till...

« — Maximilien, grand Dieu ! lui serait-il arrivé malheur?

« — Hier, poursuivit le capitaine sans me répondre, nous avons diné, William, lui et moi, chez Niçois; nous sommes allés en;5uite chez moi et nous avons joué jusqu'à deux heures du matin. Votre mari nous a quittés alors. J'ai reconduit William chez lui, et j'ai regagné ensuite mon logis. Pendant la partie, William et moi nous avons remarqué que M . de Saint-Till était très exalté; le sort ne lui était pas favorable; lui, si beau joueur d'ordinaire, se laissait aller à des mouvements d'impatience qui nous étonnèrent quelque peu.

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« — Après, après, monsieur? interrompis-je.

« — Après, madame...

<c Mais, non, je ne veux pas, ma chère Cécile, te répéter ce que je t'ai déjà dit; c'est trop navrant; tu sais déjà tout. M. d'Avilar me dit d'abord que Maximilien respirait encore, que tout n'était pas fini ; cependant qu'il ne devait me rester que peu d'espoir.

^ « En ce moment, des hommes entrèrent. Us m'apportaient le corps de Maximilien. Je m'élançai. Au premier baiser, mes lèvres touchèrent un marbre ; je poussai un cri terrible en comprenant qu'il n'était plus, et je m'évanouis. Lorsque je repris mes sens, M. d'Avilaret Néron étaient près de moi. La douleur m'avait brisée. J'étais abêtie de désespoir.

« — Courage, madame, au nom du ciel qui si cruellement vous éprouve, me dit le capitaine, soyez forte. Il le faut. Vous n'êtes pas seulement épouse, vous êtes mèrel La mort n'est pas, d'ailleurs, une séparation éternelle, elle n'est qu'une absence.

« — Une absence bien cruelle, repris-je sans savoir ce que je disais. J'étais écrasée par un coup de massue qui avait broyé mon cœur ; je sentais en moi des torrents de larmes, et il m'était impossible de les laisser couler.

« C'est la douleur sans fin qui commençait. J'ai été littéralement folle pendant trois jours. Maintenant la raison est un peu revenue ; mais depuis que j'ai vu son cercueil descendre dans le caveau où repose mon père, je suis certaine que rien ne pourra jamais calmer mon désespoir.

<( Cette lettre est bien incohérente, ma chère sœur» Comprends et pardonne. Je te parlais de M. d'Avilar, je reviens à lui*

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« Il m'avait dit : — Vous n'êtes pas seulement épouse, vous êtes mère 1 — Il fit bien de me dire cela. Mon amour pour Rodrigue m'a rendue plus forte; c'est lui qui m'empêchera de succomber à la peine.

L'habitation, depuis que Maximilien n'est plus, m'est devenue odieuse. Je suis torturée par tous les souvenirs dont elle déborde. J'y éprouve, tout éveillée, de véritables hallucinations. Il y a des moments où, pendant quelques secondes, j 'oublie le coup de foudre qui m'a frappée. Il me semble alors que Maximilien va paraître. Tu sais la grandeallée de magnolias, celle dans laquelle il se promenait quelquefois vers le soir en fumant. Pas plus tard qu'hier, j'étais assise, à la tombée de la nuit, en face de l'endroit dont je te parle ; tout à coup j'ai tressailli, et, tendant les bras vers une image absente que mes yeux croyaient partout apercevoir, je me suis écriée : — Maximilien 1

« Je l'ai revu aussi plusieurs fois dans mes rêves, sanglant alors, pâle et inanimé. Une fois ces mots sont sortis de ses lèvres : Venge-moi ! Hélas ! il ne peut avoir cédé qu'à un accès de fièvre chaude que nul ne pouvait prévoir. L'instruction a démontré que mon pauvre mari s'était frappé lui-même. Je n'ai donc pas à le venger.

« Au moment où je l'ai perdu, Maximilien avait fort avancé déjà la liquidation de notre fortune ; tu le sais, car c'est la nuit qui a suivi ton départ qu'il s'est tué. Je vais la continuer le plus rapidement que je pourrai. J'ai hâte de gagner la France.

« L'affection d'Albert et la tienne me soutiendront. C'est Néron qui gardera l'habitation.

« Je ne veux pas la vendre, à cause du caveau. Lorsque ma tâche sera finie, lorsque Rodrigue sera

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grand, lorsqu'enfin Dieu me réunira à Maximilien, je veux que nos corps soient placés dans la même tombe, au bout de ce parc dont notre mutuel amour avait fait un Éden.

« C'est tout ce que je conserverai à la Louisiane ; Maximilien eût fait de même. Le capitaine d'Avilar s'est mis complètement à ma disposition. Il est très entendu en affaires et m'a donné déjà d'excellents conseils. Grâce à son obligeance, je pourrai terminer tout au mieux, sans presque m'en occuper ; tu comprends, n'est-ce pas, que je n'ai pas la tète aux chiffres, et que les préoccupations matérielles me sont odieuses, mais il faut que je veille au bien de mon enfant. A bientôt, chère sœur, apprends, avec le plus de ménagements possibles, à Albert, l'horrible événement qui nous accable. Tu sais qu'il adorait Maximilien. Quelle douleur pour ton mari, si j'en juge par la mienne ! D'après ce que m'annonce ta dernière lettre, j'arriverai pour le baptême. Si tu as encore un garçon, tu l'appelleras Maximilien, j'y tiens beaucoup; si tu as une fille, je la nommerai Marguerite-Maximilienne. Ta sœur désolée.

« Marguerite de Saint-Till. »

« P. S. Le bateau part ce soir. M. d'Avilar, qui va quitter l'habitation dans une heure, se chargera de cette lettre... »

. On comprend aisément que le négrier n'avait eu garde d'envoyer ce message. N'eût-il contenu que l'annonce de la prochaine arrivée de Marguerite en France qu'il l'eût intercepté, car il était bien résolu à ne lui laisser rejoindre Cécile et Albert qu'après l'avoir possédée.

On sait les dispositions que Rodolphe avait prises dans ce but, mais cette lettre renfermait une manifestation si complète du culte du mort, qu'il la garda comme une étude indispensable, un vrai grimoire dont Vindéchiffrabililé était pour lui un stimulant et une boussole.

Avant de poursuivre, il est indispensable de raconter le plus brièvement possible comment Rodolphe arvait déterminé Marguerite à choisir le Chantier pour gagner la France. Très entendu en affaires, comme Tavait écrit M"* de Saint-Till à sa sœur, d'Avilar avait fort bien régi celles de la comtesse. Non seulement il avait été fort habile, mais encore, en plusieurs occasions, il s'était montré généreux, achetant lui-même au plus haut prix, à l'aide d'un intermédiaire, les parties les plus difficiles à vendre.

Voyant que d'Avilar sauvegardait avec autant de dévouement que d'habileté les intérêts de Rodrigue, Marguerite lui avait donné toute son amitié. Rodolphe était devenu son conseil, et tous ses avis étaient suivis par elle avec une docilité qui démontrait la somme de confiance qu'elle lui accordait.

La liquidation allait être bientôt terminée ; les préparatifs de départ commencèrent; le plus naturellement du monde, d'Avilar pria M"*® de Saint-Till de lui faire la grâce de visiter son navire. Il n'y avait aucune raison pourque la comtesse refusât. Elle trouva le Chantier le plus commode et le plus coquet des bâtiments. D'Avilar n'avait rien négligé pour qu'il en fût ainsi. Fidèle à la promesse qu'il avait faite à William, Rodolphe, ayant réalisé un bénéfice considérable sur sa dernière excursion au Cap, où un chef lui avait vendu à vil prix un groupe de prisonniers faits à une tribu

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ennemie, avait résolu de renoncer à la traite, afin de consacrer d'abord tout son temps à Marguerite, sans que rien ne pût entraver la poursuite de son but.

Tout ce qui pouvait rappeler que le bâtiment avait été un marché d'esclaves, tout ce qui pouvait révéler l'odieux trafic du marchand de bois d'ébène avait disparu. La partie de l'entre-pont où nous ^ avons vu d'Avilarrecevoir Maximilien et trinqueraveclui àla France, avait été aménagée de la façon la plus commode et la plus élégante, afin qu'une femme du rang et de la distinction de M""* de Saint-Till pût Thabiter pendant une longue traversée. Le négrier avait apporté un tel soin dans les plus petits détails de l'ameublement féminin qu'il avait fait installer à son bord, que la comtesse, fort loin de soupçonner le projet de d'Avilar, s'écria :

— Vous êtes plus coquet qu'une femme, capitaine.

— Cette partie du navire ne sera jamais habitée par moi, madame.

— Ahl ces cabines si charmantes...

— Sont destinées à une personne pour qui j'ai une très grande amitié et qui, j'ose l'espérer, ne me refusera pas l'immense joie de faire à mon bord un voyage.

— Comment?

— Vous m'avez compris, madame la comtesse, c'est pour vous que j'ai préparé ces cabines coquettes ; c'est pour vous ramener en France.

Le procédé était tellement délicat, et jusque-là Rodolphe avait eu soin de se tenir dans une telle réserve, qu'il était presque impossible à M""® de Saint-Till de refuser; elle accepta sur l'heure, au dernier point touchée par l'attention du capitaine. Tout marchait au désir de d'Avilar, et cependant il lui restait encore à isoler complètement Marguerite, c'est-à-dire à la per-

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suader de s'embarquer seule avec Rodrigue. L'idée d'éloigner d'elle son enfant n'était même pas venue un seul instant à son esprit.

Il savait d'avance que rien au monde ne pourrait provoquer cette séparation. La présence de Rodrigue à bord du navire entraînait fatalement celle de la domestique qui prenait soin de lui. La nourrice du fils de Maximilien, qui lui était fort attachée, était morte un an auparavant, et c'était une créole, nommée Charlotte, qui avait succédé à la pauvre femme. Tout ce qu'aimait Charlotte, c'est-à-dire ses parents et la maison où elle était née, se trouvait à la Louisiane ; néanmoins, lorsque M°*" de Saint-Till l'avait priée de l'accompagner en France, la jeune créole y avait consenti sans difficulté. Marguerite l'avait remerciée de ce qu'elle considérait comme un sacrifice, et attribuait à un dévouement réel ce qui n'était causé que par un profond dépit.

Le fils d'un colon aimait Charlotte et voulait en faire sa femme ; dans une situation modeste, les parents de l'amoureux eussent facilement consenti à ce que Charlotte qui, somme toute, était une fille sage, devint leur bru ; mais le père du jeune homme, qui professait une grande estime pour les écus, déclara net que jamais il ne consentirait à ce que son fils épousât une jeune fille ne lui apportant pas au moins dix ou quinze mille francs de dot.

Malgré les larmes et les prières, car il était impossible que Charlotte réalisât ces conditions, le colon tint bon ; il fallut renoncer au bonheur d'être l'un à l'autre; dans ce cas, plus la distance séparant les deux amoureux serait grande, plus ils arriveraient facilement à se consoler ; — ainsi pensait Charlotte ; c'est

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pourquoi elle avait consenti à suivre la comtesse en France.

Rodolphe, tout en se creusant la cervelle afin de trouver le moyen d'empêcher Charlotte de tenir sa promesse, n'en avait pas moins fait préparer une cabine pour elle, et la montrant à M"'" de Saint-Till :

— Voilà pour M"* Charlotte, dit-il.

— Décidément, monsieur d'Avilar, vous avez pensé à tout.

— Vous m'avez appris, madame, que Charlotte était la seule de vos domestiques qui vous accompagnerait, j'ai voulu disposer les choses de telle sorte que, vous soyez bien convaincue que c'est pour vous, pour vous seule que j'ai fait ce que vous voyez, afin qu'il vous soit impossible de faire la moindre objection à mon projet,

M""* de Saint-Till remercia une seconde fois d'Avilar, et il fut immédiatement décidé que le départ aurait lieu dix jours après. Rodolphe se rendait presque quotidiennement à l'habitation.

Un matin, pendant que M"' de Saint-Till était à sa toilette, il alla rejoindre dans le parc Charlotte, qui surveillait les jeux du petit Rodrigue. Il ne pouvait mieux choisir l'instant pour tâter le terrain. Charlotte, ce matin-là, était fort rêveuse. L'instant décisif approchait, et cela lui mettait au cœur de poignants regrets.

— Mademoiselle Charlotte, lui dit d'Avilar d'un ton affectueux, vous avez l'air bien préoccupée ce matin ?

— Un peu, c'est vrai, monsieur, répondit-elle.

■ — Oh! je comprends cela, reprit d'Avilar; c'est fort naturel, au moment de quitter vos parents, que vous

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devez aimer; c'est bien loin d'ici la France; les reverrez-vous jamais! Mais ce doute cruel qui doit vous préoccuper gravement doit être effacé par votre dévouement pour M"** de Saint-Till et par TafFection que vous portez à ce bon petit Rodrigue. Quel charmant enfant I

L'émotion de Charlotte se traduisit par des larmes, qui finirent par glisser sur ses joues fraîches et roses.

— Eh quoi ! vous pleurez, mon enfant?

Se confier soulage; quelques instants après, d'Avilar fut mis au courant de tout par la jeune fille.

— M"® de Saint-Till connait-elle votre histoire? reprit Rodolphe.

— Non, monsieur le capitaine.

— Et vous l'aimiez beaucoup, celui qui devait vous épouser ?

— Hélas! de tout mon cœur, monsieur; mais il faut bien se faire une raison, n'est-ce pas? Mes parents sont pauvres et ne peuvent me donner la dot que le père de Georges exige absolument pour consentir à notre mariage.

— Il s'agit donc d'une somme bien forte ?

— Je crois bien, monsieur, de dix mille francs! D'Avilar se mit à rire.

— Dix mille francs, le Pérou, en effet. Ahl ah! ah ! La jeune fille lui adressa un regard de reproche.

— Alors, ma mignonne, poursuivit le négrier, si tu avais dix mille francs, tu ne quitterais pas la Louisiane, malgré toute ton affection pour Rodrigue, malgré tout ton dévouement pour la comtesse, et tu épouserais M . Georges, n'est-il pas vrai?

— Oh! oui, capitaine, s'écria Charlotte, avec une

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conviction, que le moindre doute sur l'issue de sa démarche ne pouvait rester au négrier.

— Que ne demandes-tu ces dix mille francs à la comtesse? elle emporte un million en France, tu sais combien elle est bonne, et je suis certain qu'elle ne te les refuserait pas.

— Oh! je sais que madame a bon cœur; mais, à cause de M. Rodrigue, elle doit beaucoup tenir à ce que je parte avec elle, et nécessairement ne me donnerait pas dix mille francs, en sachant que cette somme doit m'empêcher de la suivre là-bas.

— Tu raisonnes admirablemenr, Charlotte, et ta logique est évidente; mais je suis riche aussi moi, et puisqu'il ne faut que dix mille francs pour faire ton bonheur et assurer ton. avenir, je te les donne.

Charlotte fit un bond.

.— Vous, monsieur 1

— Je te les donne, répéta d'Avilar, en appuyant sur les mots.

— Ah! monsieur, vous êtes bon comme le bon Dieu ! et Charlotte, saisissant une des mains du négrier, la couvrit de baisers, puis elle reprit : — Mais ce n'est qu'un prêt, monsieur, sachez-le bien, Georges vous rendra cela, car il est plein de courage...

— Bien ! bien ! interrompit d'Avilar, ne t'occupe pas de ce détail, et écoute-moi : je ne mets qu'une seule condition au petit service que je consens à te rendre, c'est que la comtesse de Saint-Till ignorera que je te l'ai rendu. Tu comprends, mon enfant, que je ne veux pas que ta maitresse puisse m'en vouloir d'avoir, même en assurant ton bonheur, empêché que tu suives Rodrigue.

— Je comprends cela, monsieur d'Avilar, et je vous jure de me taire.

— Que ton père se présente dès demain chez mon banquier, à la Nouvelle-Orléans, et il touchera la somme.

Trois jours après cet incident, M"* de Saint-Till exprima à d'Avilar toute sa contrariété de voir Charlotte ne pas la suivre en France.

— C'est fâcheux, en effet, madame, reprit Rodolphe ; mais ne vous exagérez ^as trop les choses. Certes, Charlotte vous eût été utile, mais Rodrigue est un enfant aimable que mes braves matelots adoreront tout de suite, et chacun d'eux, comme William et moi, se fera un véritable plaisir pendant notre rapide traversée de tâcher de Tégayer par tous les moyens possibles.

Ces paroles étaient bien faites pour rassurer M™* de Saint-Till sur les conséquences que pourrait avoir pour Rodrigue l'abandon de Charlotte. Et, maintenant, que nous avons fait comprendre tous les incidents ayant quelque importance qui s'étaient accomplis depuis la mort de Maximilien jusqu'au moment où William avait engagé M"* de Saint-Till à tenter auprès de .d'Aviiar une démarche décisive, retournons dans la cabine du capitaine, où nous l'avons laissé, au moment où Marguerite de Saint-Till allait y pénétrer.

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