CHAPITRE XII
Qui n'est qna la continnation du précideat.
Depuis la fameuse séance, dans laquelle M. de Voltaire avait été si mù- (nité, MM. Sorbier, père et fils, n'avaient pas reparu dans la salle des eonférenees et U tribune des opposants était restée vide. Les ouvriers attnbnaient cette absence, motivée sur une visite dans les environs, au rôle peu brillant qu'avaient joué les deux esprits forts dans la dernière dismuta; aussi l'étonnement fut-il général quand on vit reparaître Vexr notaire avec sa cargaison de volumes, et M. Henri avec un nouveau gilet MMmt neuf.
U futur docteur attachait évidemment une importance capitale k œtte partie de sa toilette. Ne pouvant avoir d'autre spécialité , il s'était bit, en désespoir de cause, porteur de gilets, rôle tout-à-fait i la hauteur ^ son intelligence et auquel devraient se borner beaucoup de gens sannts, théologiens de vingt ans, qui pourraient être des flambeaux dans ksipieitbns de mode^ mais qui dans une thèse historico-religieuse, ne Not pas même des lampions.
Si le beau jeune homme avait été moins occupé de s'aveugler avec un lez d'un nouveau genre, il aurait pu, en regardant avec ses yeux,
•rendre pas mal de sourires railleurs. Sa demi-cécité le senrit en cette . Et, en général, il faut reconnattre que le lorgnon a, pour ceux hû s'en parent, le grand avantage de les empêcher de s'apercevoir compen on les trouve ridicules.
Quand chacun eut repris sa place et que le bruit inévitable en pareille Mcasion eut cessé, mon père continua ainsi :
'A peine débarqués, les contrebandiers furent provisoirement enfer-
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106 HISTOIRE D*UMI Pif I.
mes dans ce bagne, séjour de douleur et de larmes, sur la porte duquel on aurait pu écrire , si la religion chrétienne n'eût pas ^isté , ces mots que le Dante grava sur le seuil de l'enfer : vous qui entrez, abandonnet ici toute espérance.
— Lasciate ogni speranxa, fit M. Sorbier, d'un air capable.
Quant à son fils, au mot religion chrétienne, il sourit très-finement et plongea la moitié de sa main, gantée par Jouvin, dans son gilet de peluche Ha vanne.
t Ils étaient là depuis deux jours, reprit le narrateur, attendant le moment d'être mis en vente, quand arriva un petit vieillard arabe, accompagné d'un scribe et de deux gardiens armés de bâtons. Ce fonctionnaire n'était autre que le collecteur des impôts, chargé par le gouverneur de la viUe de prélever 1^ dime des prises. Sur son ordre , les gardiens déshabillèrent complètement les prisonniers, les forcèrent à marcher, à trotter, à courir, à porter et à traîner des fardeaux. Is examiné-; rent ensuite, avec la plus minutieuse attention, les pieds, les mains et les dents de chaque captif, comme un maquignon eût fait pour un cheval; le scribe notait chaque observation. Lorsque tout fut fini, le vieillard lut attentivement les notes consignées sur le registre, et comme il n^avait qu'un homme à prendre, du bout de sa canne il indiqua celui qui lui paraissait le meilleur. Les deux gardiens saisirent Simon et l'emmenèrent dans la salle voûtée, destinée au ferrement des esclaves.
• Pour tout costume, on lui fit revêtir un caleçon de cuir, après quoi le forgeron chargé de compléter sa toilette, le marqua d'un fer rouge à l'épaule, lui riva des entraves aux pieds, et à la ceinture un anneau de fer auquel il rattacha la chaîne d'un autre esclave , son futur compagnon. Ces préliminaires achevés, les deux prisonniers furent conduits à l'arsenal pour y partager les rudes travaux de plus de quinze cents esclaves, tous chrétiens, enlevés comme eux par les pirates.
• Je n'ai pas l'intention de vous décrire la vie d'un captif chez les Algériens; vous connaissez le régime des bagnes en France, il vous don-
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HISTOIRE d'une PIPE. i07
im une idée Irès-affaiblie de ce qu'éUit Pexislence des forçats à Alger. fcfls notre pays, la religion et Phumanité adoucissent dans la mesure du possible les souffrances du* malfaiteur; enMri(jue, au contraire, le fanatisme mahométan prenait plaisir à aggraver celles des victimes , de ces éiensde chrétiens, comme nous appellent encore entre eux les farouches oifants des tribus kabyles. Car on aura beau dire , la tolérance ne s'est jamais rencontrée que dans le catholicisme. »
Depuis un moment Henri Sorbier tourmentait le treizième bouton de son gilet, enfin il prit la parole.
" Vous dites, monsieur, que sans la religion catholique le bagne eût été un enfer. Je ne demande pas mieux que de le croire , mais je ne vois pas bien en quoi cette religion pouvait adoucir l'existence des esclaves.
— D'abord , monsieur, en leur inspirant la résignation qui , vous en conviendrez, vaut n»ieux que le désespoir.
-rD'accord, mais toute autre religion et la moindre philosophie en eût fait autant.
— Je'i^ le pense pas. Le christianisme est Tunique religion de Pexpiatioa|elle nous enseigne que nous devons tous souffrir sur cette terre, nous y purifier pai*la douleur, qui seule peut nous ouvrir les portes d'un bonheur sans fin après la mort, et en cela , nulle autre religion ne lui est comparable pour relever le moral de Thomme, le soutenir dans
lances, lui faire accepter la souffrance comme un bienfait. Quant ilosophie qui limHe notre existence , comme celle de l'animal, années, elle peut tout au plus nous conseiller de borner nos I, et nous apprendre à nous contenter de peu et à éviter autant que possib^^ douleur; mais quaadle malheur vient à nous frapper, si ce malheSittous semble -irréparable, la philosophie athée ne peut conseiller qu'une chose, une seule chose, Panéantissement de la souffrance par l'anéantissement de l'être, le suicide. Mon Dieu! disait une grande sainte, faites-moi soufhâr, toujours souffrir : c'est là le cri sublime du catholi-
que; le philosophe, lui, je parle du philosophe non chrétien, s^il a quel que courage, se tue pour échapper à la douleur, et en cela le chrétien ^ l'athée sont parfaitement logiques, Vwa en se réfugiant dans le néanj qui est sa seule croyance, l'autre en se remettant entre les bras de Dieij qui est le soutien du faible, le consolateur de l'afHigé et le rémunérâtes généreux des souffrances endurées çn son nom.
— Cependant un grand philosophe a écrit contre le suicide les pag^ leâ plus éloquentes, reprit M. Sorbier père.
^- Et un autre en a écrit pour, car grâce à Dieu les doctrines philoi sophiques sont si bien arrêtées, que dans le même auteur, et souvei^ dans la même page, on trouve le blanc et le noir. Du reste peu m'imi porte que Rousseau ait déclamé contre le suicide et que Voltaire le pré^ sente comme un devoir, quand on a tout perdu. La raison la plus bomé^ est là pour nous dire que la jeune fille déshonorée, que le banquerputier^ que l'homme flétri par la loi, que la femme qui a manqué à ses devoirs^ que l'ouvrier estropié, que le vieillard dans la misère, s'ils sont asseï malheureux pour ne pas croire à une autre vie, sont, en ne se tuant pas, ou des lâches ou des imbéciles. Gjsla est si vrai que plus la foi s'affaiblit dans une nation, plus le nombre des suicides augmente , et plus d'un philosophe, plus d'un romancier, s'il descend dans Us profondeurs obscurcies de sa conscience, reconnaîtra que par ses funestes dSctrines, non-seulement il a tué l'âme de ses lecteurs , mais souvent aussi leur corps. Je n^invente rien, les journaux sont là, lisez les circonstances dans lesquelles se sont accomplis vingt suicides, et dans le roman ouvert encore sur la table de l'ouvrière asphyxiée, comme dans le carnet de l'ouvrier repêché dans les filets de Saint-Cloud, vous retrouverez quinze fois sur vingt le nom de l'écrivain c[ui a allumé le réchaud, ou poussé la victime dans le fleuve. Â pré$ent , nommez comme vous voudrQu||^ marchands de mort au3i âmes, philosophes ou romanciers, moi* cathoUquOi je les appelle des astatsini^ .
• Je m^élolgneraia trop de mon sujet en ^aUa&LPimfigrtante et triite
question da rôle de cette littérature malsaine , qui commence à Paris et finit par le suicide ou par Cayenine, je crois vous avoir prouvé que moralement la religion venait au secours des infortunés gémissant dans les bagnes; là ne s'arrêtait pas son inQuence. Le catholicisme a un double caractère de générosité , il enseigne la résignation et l'abnégation pour soi-même, la charité et le dévouement pour les autres , et s'il n'est pas une souffrance qu'il ne nous apprenne à supporter , il n'en est pas une à laquelle il ne nous apprenne aussi à compatir. Le Christ-Dieu a voulu souiïrir et mourir pour tous les hommes, et depuis la promulgation de son Évangile qui est la loi d'amour, il s'est trouvé dans tous les temps des âmes vaillantes et généreuses qui ont eu soif elles aussi de se dévouer pour leurs frères.
I Des cœurs vraiment chrétiens ne pouvaient pas être insensibles aux souffrances de leurs frères captifs. Ils ne le furent pas , écoutez 'plutôt. Ici j'ouvre une page glorieuse de l'histoire de notre France, la fille ainée de l'Église, de cette France, dont les premiers rois, le lendemain du jour où l'eau du baptême eut mouillé leur front superbe, courbé pour la première fois devant la croix des esclaves, ce signe de la faiblesse devenu le signe des forts, écrivaient en tête de nos lois constitutives : Vive k Christ- qui aime les Francs, Dans cette page il n'est question ni de conibats, ni de victoires, mais l'héroïsme de la charité chrétienne s'y déploie tout entier dans l'histoire d'une institution qui nous appartient en propre, l'œuvre de la rédemption des captifs ^
> Onconnaitrinspiration généreuse qui porta Jean deMatha, né à Faucon, en Provence, en 116^, à se consacrer à la délivrance des captifs. Il s'associa un cœur aussi dévoué que le sien , Félix de Valois , de la famille royale de ce nom, .et tous deux, mettant en commun leur charité, fondéreat cet Ordre des Trinitaires qui brisa les fers d'un si grand nombre d'esdaves. Après avoir parcouru l'Europe et recueilli au milieu de fati-
* ftapporUu à T Académie du Gard par M. l'abbé Azaïs*
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gues bien rudes et quelquefois de refus plus durs encore, d'abondantes aumônes, les religieux Trinitaires se rendaient sur les côtés d'Afrique , 4 Alger, à Bougie, à Oran. Là ils débattaient la rançon des captifs, luttaient contre les fraudes et les avanies des barbares, obligés souvent d'ajouter au prix convenu leur liberté et mêpie leur vie. Mais n'importe, comme on l'a si bien dit, leur zèle croissait avec les outrages et se fécondait par l'avanie.
» On a calculé que de il98, date de leur institution, à 1787, c'est-àdire dans un espace de six siècles, ils racbetèrent neuf cent mille esclaves, dépouilles opimes conquises sur l'infidélité et la barbarie, qui n'avaient co4té;qu'à eux seulis des sueurs et du sang.
» La charité est contagieuse de sa nature. Quelques années après leur fondation, les Trinitaires eurent des rivaux , ou plutôt des auxiliaires, compagnons de leur zèle et de leur charité; ce furent les Frères de la Merci. ■ '
• En 1215, un autre Français, -- car cette œuvre de la Rédemption est éminemment française, — Pierre Nolasque , né dans un boui^ du Lauragais, à une lieue de Castelnaudary, résolut, lui aussi, de vouer aux esclaves chrétiens sa fortune et sa vie. Guillaume de Bas, seigneur de Montpellier; Armand de Garcassonne et plusieurs autres, se lièrent avec lui par le serment de prendre la place des captifs^ s'ils ne pouvaient les racheter autrement, et pour sa seule part, Pierre Nolasque racheta plus de quatre cents esclaves.
)) Gette noble institution se propagea rapidement; elle délivra plus de trois cent mille esclaves en Barbarie , et plus taré , comme si l'Afrique ne suffisait pas à sa charité, elle fonda des établissements en Amérique, sur cette terre que souille encore aujourd'hui l'esclavage.
» Nous voyons de nos jours d'étranges ovations décernées à ceux qui passent pour avoir affranchi un peuple. Je salue, je l'avoue, avec plus d'admiration et d'amour ces religieux de la Trinité et de la Merci qui se dévouent, au prix de tant de fatigues et de périls, à l'affranchissement
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HJSTOIRS d'une FIPB. ill
des esclaves. Ceux-là sont les vrais libérateurs des opprimés et leur héreîflne, qui ne répand d'autre sang que le leur, vaut bien celui que d'autres déploient sur un théâtre bien différent. Voici le portrait que Chateaubriand, dans son Génie du Christianisme , a tracé de ces hommes déroués :
• Le Père de la Rédemption, dit-il, s'embarque à Marseille; où va-t-il seul ainsi avec son bréviaire et son bâton? Ce conquérant marche à la délivrance de Thumanité, et les armées qui l'accompagnent sont invisibles. La bourse de la charité à la main , il court affronter la peste , le martyre et l'esclavage. Il aborde le dey d'Alger, il lui parle au nom du Roi céleste, dont il est l'ambassadeur. Le barbare s'étonne, à la vue de cet Européen qui ose, seul, à travers les mers et les orages^ venir lui demander des captifs ; dompté par une force inconnue , il accepte l'or qu'on lui présente , et l'héroïque libérateur, satisfait d'avoir rendu des malheureux à leur patrie, obscur et ignoré, reprend humblement, à pied, le ehemin de son monastère. »
» Quel a été le nombre des chrétiens rachetés par Pœuvre de la Rédemption? D'après des documents dignes de foi, les Trinitaires ont racheté au moins neuf cent mille esclaves européens; les Pères de la Merci, de 1218 à 1632, plus de cinq cent mille. C'est donc au moins quatorze mi mille esclaves pour ces deux Ordres religieux.
• Voici pourtant ce que faisaient ces moines du moyen-âge, dont il est aujourd'hui de mode de se moquer.
i Et maintenant, voulez-vous savoir quel était le prix de la rançon? Elle variait suivant l'âge, la force, les aptitudes de l'esclave et aussi, sou- Toit, suivant la cupidité du mailre. Certaines relations des Rédempteurs de la Merci nous montrent des esclaves rachetés moyennant un,e somme de quatre cents livres , d'autres au prix de douze cents. D'après les registres officiels trouvés à Alger, il y en a eu plusieurs de cinq mille livres, d'autres de dix mille. Celle de Michel Cervantes, l'illustre auteur du Dm Quichote espagnol, en avait coûté vingt-cinq mille aux Pères de la
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Merci. Ajoutez, au prix du rachat, des droits considérables âipayer, les avanies, les dépenses de retour pour les Pères et pour les esclaves déli-* vrés, et vous arriverez en moyenne, pour chaque rançon, au prix de six mille francs de notre monnaie, dit Mifr Pavy, évêque actuel d'Alger, qui a fait d'intéressantes recherches à ce sujet. Donc le rachat de quatorze cent mille esclaves aurait coûté huit milliards quatre cent millions !
— Que dites-vous de ce chiffre, monsieur Henri, le trouvez-vous assez concluant?
— Mais oiii, très-concluant , monsieur, pour nous qui avons toujours soutenu que les moines du moyen-âge étaient les accapareurs de la fortune publique. Si les libres penseurs d'aujourd'hui étaient aussi riches, peut-être feraient-ils plus encore pour l'humanité.
— Eh bien ! mais il est facile d'essayer. Pierre Nolasque , Jean de Matha et les autres, commencèrent par vendre leurs biens pour secourir leurs frères ; écrivez à vos amis les libres penseurs d'en faire autant, ils sont riches eux aussi, quoiqu'ils crient toujours' misère : ils ont des châteaux, des hôtels, des galeries de tableaux, de beaux équipages; qu'ils vendent toutes ces superfluités , cela formera une joUe somme avec laquelle ils pourront racheter beaucoup de ces esclaves nègres , qu'ils reprochent tant à l'Église, à laquelle ils ont tout pris, de ne plus secourir. Les fonds épuisés , la charité leur viendra en aide; qu'ils aillent vêtus d'une méchante robe et pieds nus, quêter dans les villes et dans les cam. pagnes, aux portes des églises, chez les riches et les pauvres, été comme hiver, car c'est ainsi que procédaient les Pères de la Merci; puis enfin si la source des aumônes n'est pas assez abondante, il restera une dernière ressource à la société philosophico-humanitaire, celle d'aller en masse prendre la* place des nègres qu'ils n'auront pas pu racheter autrement. L'Europe, je vous assure, perdra peu par leur absence.
— C'est mon opinion, dit tout haut Bastien à Fleur^des-Pois. a
Tout le monde se mit à rire, sauf l'étudiant en médecine, qui se mordit les lèvres avec dépit.
— Mon cher Henri, reprit mon père, qui craignait d'avoir blessé son hôte, ce que je dis là ne s'adresse certainement pas I vous , je connais trop votre bon sens et la générosité naturelle de votre cœur pour ne pas être bien persuadé, qu'en me proposant les prétendues objections par lesquelles certains ignorants croient faire parade de science, vous ne cherchiez réellement dans le fond qu'à me fournir l'occasion de dissiper des préjugés malheureusement acceptés par quelques personnes peu instruites. Au lieu de vous en vouloir je vous suis reconnaissant de me donner ainsi que monsieur votre père, quelques petits coups d'aiguillon qui empêchent l'auditoire et l'orateur de s'endormir sur leur sujet, et je vous en remercie sincèrement.
9 Pour en revenir à mon sujet, je crois avoir prouvé par des chiffres éloquents la grandeur de l'œuvre accomplie par les Rédemptoristes, je voudrais pouvoir, en ce moment, vous faire assister à ces grandes fêtes souvent renouvelées à Paris, à Marseille, à Montpellier , dans toutes les villes du littoral, par lesquelles l'Église triomphante célébrait le retour de ses enfants. Les dernières furent célébrées en 1787. Vos grands-pères peuvent les avoir vues. Mon père à moi en avait été témoin, et souvent, d'une voix émue, il m'en a décrit la touchante splendeur.
■ Figure-toi, me disait-il, une foule immense et remplissant les rues de Marseille, depuis le port jusqu'à la cathédrale, la population en habits de fête, les navires pavoises, des tapis à tous les balcons, le pavé jonché de fleurs, les cloches mêlant dans Pair leur gai carillon au joyeux bourdonnement du peuple. Un navire est en vue depuis quelques heures, il approche, il va toucher à la rive. Le pont est encombré d'esclaves, maigris par la souffrance, hâves, les cheveux et la barbe incultes, mais libres et tendant avec amour leurs bras, que les fers n'entravent plus, vers cette terre bénie qu'ils avaient perdu l'espérance de revoir, vers ce rivage où les attendent de vieux parents, une femme, des enfants chéris. Avant de les serrer sur leur cœur, ils rencontreront la croix vanue au-devant d'eux, la croix symbole- de la liberté, la croix par laquelle leur est venue la dé-
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ii4 HISTOIRE D'UNB PIPB.
lîvrance et qu'ils saluent déjà en chantant d'une voix émue : Crux, avéJ êpes unka. Croix, notre unique espérance, salut. Ils débarquent, et m prosternent, l'encens fume, les prêtres, revêtus de leurs pompeux onie«^ ments, entonnent le beau cantique d'actiçns de grâces du peuple bébreuj après le passage miraculeux de la mer Rouge, et aussitôt la procession^ toujours précédée de son glorieux étendard , s'ébranle lentement pon^ monter vers le sanctuaire vénéré, où, debout sur l'autel éblouissant de] lumières, la Mère de tous les chrétiens attend , les bras ouverts, comme pour les serrer sur son sein, ses enfants retrouvés. Les corporations ou- Trières, rangées sous la bannière armoriée que l'Église leur a donnée, en les émancipant du servage, ouvrent la marche triomphale, puis viennent les estaffiers, revêtus de leurs pittoresques costumes, les consuls, en chaperon rouge , les Ordres religieux , les diacres et le clergé , les humbles Frères de la Rédemption, revêtus de leurs grossiers habits de voyage, un bâton d'une main et de l'autre une bourse qu'ils tendent, en implorant la charité pour ceux qu'ils ont laissés en arrière et qu'ils brûlent d'aller déUvrer à leur tour. Deux à deux, marchant d'un pas mal affermi, voici venir les captifs, tenant un cierge allumé entre leurs mains encore doucement liées par un cordon de soie, en souvenir de leur récente captivité. Ils chantent, d'une voix brisée par l'émotion, ces belles paroles du psaume : Le Seigneur a fait cesser notre captivité et il nous a consolés. Notre visage a été illuminé par la joie et notre langue a retrouvé des chants d'allégresse. Puis enfin derrière eux , comme un pasteur qui ramène ses brebis au bercail, l'évêque, la mitre au front, d'une main s'appuyant sur son bâton pastoral et de l'autre bénissant la foule» pendant que du haut des balcons tombe une pluie de fleurs, et qu'au chant du chœur disant : Ceux qui sèment dans la tristesse recueilleront dans la joie; enfants, louez le Seigneur dont les œuvres sont admirâbles, la grande voix du peuple répond : Loué soit à jamais le nom du Seigneur '
» Et maintenant comparez ces grandes solennités chrétiennes, si plei-
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nés d'émotion et de majesté, aux fâtes ridicules de la Raison, établies par les bourreaux dictateurs de 93. A ces parades burlesques dans lesquelles le citoyen Robespierre , en culotte courte et serré dans son frac bleu, allait, au nom de la nation, offrir son bouquet tricolore à une prostitoée en bonnet rouge. Voilà pourtant tout ce qu'avait pu inventer de plus relevé la philosophie des sages pour remplacer la sublime simplicité du culte chrétien.
» Ce qui me reste à dire de Simon est peu de chose. Quelque zèle que déployassent les Rédemptoristes , il leur était cependant impossible de faire tomber les fers de tous les esclaves. Pendant dix années, Tex-contrebandier eut à souffrir les misères de la captivité; mab ni les coups, ni les mauvais traitements ne furent capables de briser son corps de fer ou d'amollir son âme. Une seule idée remplissait son esprit , fuir et se venger. Il crut en avoir enfin trouvé l'occasion; le complot, longuement mûri, devait être mis à exécution la nuit suivante. Un Espagnol, auquel le courage manqua au moment de l'exécution , dénonça ses complice^. Le traître obtint la liberté pour prix de sa révélation et mit le comble à son ignominie en apostasiant. Deux des conspirateurs expirèrent sous la bastonnade; letrobième, Simon, ne mourut pas, mais les Algériens, pensant qu'après avoir enduré un supplice aussi cruel il serait désormais incapable de travaiMer, consentirent à le céder, à vil prix, aux religieux.
* Un mois plus tard, Simon revoyait la France, et au bout de quelques semaines, grâce aux bons soins des Frères hospitaliers, il avait recouvré toutes ses forces. De ce jour il ne vécut plus que pour sa vengeance : la baine avait fait de lui un démon.
> La France était alors en guerre avec l'Espagne. Le Malouin s'engagea comme matelot sur un navire corsaire qui, après une heureuse canapagne contre les Espagnols, faillit être pris sur les côtes d'Italie. Serré de près par deux galiotes, le capitaine aima mieux s'écho«er que de se rendre. Quelques matelots seuls échappèrent du navire incendié et furent
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