‹ Histoire d'une pipe, Volume 1Chapitre 20 sur 38 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Où le lectanr fait connaissance arec Simon-le-Borgne et les religieux de la Rédemption.

« Aussitôt après avoir amarré sa prise, au moyen d'un fort grelin, le VatttoKr, changeant de route, avait mis le cap sur la France, où il espérait veadre avantageusement la Nina. Nous laisserons, si vous le voulez bien, la caravelle continuer son voyage pour faire une connatssance^plus intime avec deux hommes de son équipage , Simon-Ib-Borgne et son moussé. *

» Simon avait quarante â quarante-cinq ans, un corps de (er et une énergie indomptable. Quant â sa barvoure, poussée jusqu'à la témérité, je n'en parle pas, il n'eût pas été corsaire s'il n'eût été intrépide. Fils d'an honnête pêcheur de Saint-Halo , le capitaine des forbans était né aux bords de la mer , sur laquelle, tout enfant , il naviguait comme mousse; plus tard, il passa comme second sur une tartane de commerce, m avait alors vingt ans, et fit, en qualité de matelot, plusieurs voyages de Nantes, à Cadix , sous les ordres de son oncle maternel. Là, son humeur changeante le fil s'engager à bord de la Pinta , autre caravelle de commerce sur lamelle il poussa jusqu'à Mayorque, en faisant escale à Gibraltar et à MN|^<^ Jusqu'alors, bien qu'agitée , la vie de Simon . ne présentait nendiPPip^ extraordinaire. Quelques tempêtes essuyées dans le détroit, des rixès de cabaret, des punitions reçues pour manquement à son service,, étaient les faits les plus importants qu'il eut à enregistrer sur son livre de bord > ^omme disent les matelots, et la monotonie de MQ existence commençSIt à lui pQger lorsqu'un événement , qui devait tvoir sur le reste de sa vie une si funeste influençai vint le faire sortir

brusquement de sa voie , et d'aventures en aventures , le conduire jusqu'au banc de capitaine de pirates. Simon avait deux vices, l'un caché, la soif de l'or, l'autre connu, l'amour du jeu et du vin. Tant qu'i avait navigué avec son oncle , ces vices n'étaient encore que des dcfauts dont l'active surveillance de son parent avait contenu le développement. Ce fut surtout pour échapper à cette salutaire contrainte que Simor se sépara de lui. Depuis il avait marché à grands pas dans la voie du désordre. Il eût pu facilement gagner une honnête aisance, s'il eût su ré Pister à la tentation. Les dés et le vin d'Espagne furent plus forts que ss conscience. Tout ce qu'il gagnait en un mois de fatigues il le dissipait follement dans une nuit. A vingt-deux ans le marin était déjà connu comme un joueur effréné et malheureux dans les tavernes de Cadix et de Malaga, où ses violences lui avaient souvent donné maille à partir avec la police. • Une nuit, les habitants delà rue San Isidro, à Cadix, furent éveillés par des cris furieux. Une vingtaine de matelots de diverses nations se battaient à la posada ^ des Trots-Maures , et l'hôtelier, éperdu à la vue de ses meubles brisés, de son vin répandu et du sang qui commençait à couler, appelait au secours. Un poste de soldats n'était pas loin. Les hommes de garde et les archers de la police accoururent. Ils se trouvèrent en présence d'une scène digne de l'enfer. Entre les tables renversées, les brocs en pièces et les bancs cassés, Simon, ivre de vin et de fureur, tenait tête, avec deux compagnons d'orgie, à toute une l)and€ d'assaillants. Deux hommes, dont l'un avait eu la tête fendue par le pied d'une table, dont Simon se servait comme d'une massue, et l'autre , l^ poitrine ouverte d'un coup de ces longs couteaux que les Espagnols appel* lent navajas, étaient étendus morts sous les pieds des combattants, do« plusieurs avaient reçu de graves blessures. Il fallut employer la violend pour séparer ces dogues furieux. On la justice

saisie de ce double meurtre^ les fit <

Les pirates algériens.

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HISTOIRB D*UNB PIPE. 101

• Le matelot français était l'agresseur : il fut condamné à mort, et en attendant le jour de son supplice, étroitement enfermé dans un cachot. L'assassin était prodigieusement fort et adroit; il remarqua que l'un des barreaux de la fenêtre de sa cellule paraissait usé par la rouille, et ne perdit pas toute espérance.

> La nuit qui suivit cette découverte, la sentinelle qui veiflait à la porte de la prison crut voir une ombre sur la crête du mur d'enceinte, et près que au même instant un homme vint tomber sur le sol. Le soldat poussa un cri d'alarme et courut sur le prisonnier, auquel il porta, dans le visage, un coup de sa pique; mais celui-ci se relevant, lui arracha son arme et la lui passa au travers du corps. Quand les Espagnols arrivèrent, Simon était déjà loin.

» Quinze jours plus tard, le meurtrier faisait partie d'une des bandes de brigands qui infestaient la Ronda , chaîne de montagnes entre Cadix et Malaga, et bientôt il eut acquis parmi ses compagnons une triste célébrité par sa férocité. Les soldats qui le poursuivaient en vain n'avaient pas de peine à reconnaître ses rictimes, toutes avaient l'œil gauche arraché. C'était ce que le saltéro * appelait : signer un cadavre. Mais la mer lui manquait. Il s'aboucha avec des contrebandiers de Malaga et reprit avec eux sa rie de marin.

i La contrebande , à cette époque où presque toutes les productions d'un pays étaient prohibées dans les autres , passait justement pour une industrie aussi lucrative que dangereuse. C'était un double appât pour Tex-bandit. Cette vie toute d'émotions, qui ne lui donnaient pas le temps de faire un triste retour sur son passé , avait pour lui l'avantage de le débarrasser en partie de ses remords, supplice affreux auquel la Proridence, dans sa bonté, soumet le coupable pour le rappeler au bien. Parfois pourtant le cri de sa conscience se faisait entendre ; dans ces moments, Simon était sombre et taciturne, mais bientôt , comme s'éveillant après

* Voleur de grands chemins.

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lOS HISTOIRE D*UNE PIPE.

un rêve pénible, il s'efforçait de reprendre le dessus et cherchait à étouffer son âme par une gaieté fiévreuse qui se traduisait par des propos impies ou des chansons obscènes.

• La Providence est tenace pour notre bien. Le fils du pieux marin de Saint-Malo voulait échapper à ses propres pensées en se jetant à corps perdu dans les aventures criminelles et dans les orgies , elle Ten retira malgré lui pour plier par le travail et la douleur cette indomptable nature.

• Une nuit, au moment où sa barque, chargée de riches étoffes, se préparait à aborder sur les côtes de France, des pirates algériens , embusqués derrière un rocher , à l'entrée même du port de Marseille, la surprirent et l'enlevèrent, après un court combat dans lequel plusieurs contrebandiers perdirent la vie. Trois jours après, hommes et marchandises étaient' vendus aux enchères sur la place publique d'Alger.

— Gomment, à Alger? C'était donc pas une ville française pour lors? demanda, à demi-voix, l'apprenti Bonnard à son voisin Gatuïeau.

— Parbleu, fit celui-ci, elle était des Bédouins, (pie c'est mon père qui l'a prise en i830.

— As-tu fini? Ton père a pris Alger?

— Oui, qu'il l'a pris. Pas tout seul, ça s'entend, mais avec les autres, qu'il y avait toute une armée , comme qui dirait cent mille régiments et un tambour-major général, de deux mètres cinquante, sans le plumet.

— Silence! les enfants, firent deux ou trois ouvriers.

— C'est Gatuzeau qui dit comme ça que son père a pris Alger en 1830 et que même le tambour-major

— Chut donc! cria-t-on de .toutes parts.

Bastien profita de l'interruption pour demander s'il était possible que les pirates eussent osé venir si près de Marseille.

— A cette époque, répondit mon père, la Méditerranée n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui , un lac français. Il n'y a pas cinquante ans qne es côtes d'Afriqjie, dej>uis Gibraltar jusqu'à l'Egypte , formaient la fro-

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tière de divers États indépendants, connus généralement sous le nom de r^ences ou États barbaresques, Maroc, Algérie et Tunisie, dont les corsaires enlevaient audacieusement les vaisseaux marchands, presque dans les ports de la France , de l'Espagne et de Tltalie , et il n'y a pas deux Bièdes qu'ils poussaient la hardiesse jusqu'à débarquer â l'improviste sur diîers points de nos côtes, pour s'emparer, jusque dans les villages, des hommes, des femmes et des enfants , c[u'ils allaient ensuite vendre aux jMahométans. Car jusqu'en 4830 Alger fut, non-seulement un repaire de I forbans, maiâ un marché d'esclaves chrétiens où les sultans et les chefs I arabes envoyaient les pourvoyeurs de leurs harems s'approvisionner de I femmes européennes, tandis que les hommes étaient soumis aux rudes travaux de la campagne ou au régime bien autrement dur des bagnes et des arsenaux.

« n n'y a que ^ quelques jours encore , qu'en fouillant dans de vieuY papiers je trouvai, dans un cahier du Wh siècle, les doléancQS ou plaintes adressées au roi de France par ses fidèles sujets (touchant les pilleurs, rokurê et assassineurs sarrasins qui, en plusieurs points mal gardés de h côte, issant hors de leurs nefs , frappent, tuent ou emmènent ouvriers occupés aux salins d'Aiguës- Mortes , pasteurs , troupeaux et mémement [mmes et filles rohées en aucuns villages proche de la mer.

— Pourquoi donc les rois ne punissaient-ils pas ces scélérats? demanda Vignaud, le contre-maître.

— Tout simplement parce qu'ils ne le pouvaient pas. Les pirates algériens; déjouant les plus actives surveillances, continuaient impunément leurs brigandages , pillaient, tuaient, incendiaient, puis regagnant à la bateleurs légères felouques, défiaient la poursuite des lourds vaisseaux envoyés contre eux. Si une flotte entière leur donnait la chasse , ils en étaient quittes pour se réfugier dans l'imprenable port d'Alger, et là attendaient, en toute sécurité, que les orages , fréquents dans ces parages, dispersassent leurs ennemis ou même , comme cela arriva souvent , les leur livrassent en les jetant à la côte. Les plus puissants monarques de

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iOI HISTOIRE D*UNB PIPE.

l'Europe essayèrent tour à tour de s'emparer de ce nid de pirates , dont les bagnes furent pendant des siècles peuplés d'esda^es chrétiens. Gm-^ les-Quint, dont l'empire, était si vaste que le soleil ne s'y couchait jamais, tenta par trois fois de réduire les pirates africains , et échoua toujours, quoique à sa première expédition il se fût emparé de Tunis, et que dans la troisième sa nombreuse armée cernât de si près Alger qu'un Français, Pons de Balaguer, qui servait l'empereur, pût planter son poignard dans une des portes de la ville. Mais un épouvantable orage, qui détruisit aui trois quarts la flotte impériale en une seule nuit , causa de tels rarages dans 4e camp, que les Espagnols furent obligés de lever le siège, et que ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'ils revinrent dans leur pays. Par trois fois aussi Louis XIV fit bombarder, par Duquesne', un des plus grands amiraux qu'ait eu la France, le port et la ville d'Alger, sans obtenir d'autre résultat que la délivrance de plusieurs centaines d'esdaves. • En 18f6, l'Angleterre ne fut pas plus heureuse dans ses efforts, et l'empereur Napoléon, dont les aigles traversèrent l'Europe de leur vol victorieux, après avoir menacé en vain les Arabes d'un débarquement, n'osa pas même l'essayer. Aussi n'y a-t-il encore que trente-cinq ans, les gouverneurs de la ville étaient-ils si assurés de leur puissance, qu'ea . 1830, du haut de la terrasse de son palais , le dey d'Alger, se riant des frégates françaises envoyées pour bloquer le port et demander réparation del'insuheiaite par le Musulman au consul français , qu'il avait frappé de son éventail au visage, disaH à ses coifftisans : Je plains ces pauvres filles de France, elles ont bien mauvais temps pour leur promenade, j'ai envie de leur offrir l'hospitalité.

I Les filles de France n'en eurent pas besoin cette fois. Quelques mois plus tard, le drapeau blanc flottait sur la Casbah , et comme le dit l'abbé Azaîs, • la conquête d'Alger, que nous a léguée la royauté, partant pour l'exil, en achevant l'œuvre libératrice des Pères de la Trinité et de la Merci, a ajouté une page de plus à ce livre glorieux, écrit à travers les siècles, avec l'héroïsme et le sang de la France, Gesta Dei per Franeos.t

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