‹ Histoire d'une pipe, Volume 1Chapitre 23 sur 38 · CHAPITRE XIII. André-le-Grèlé et les moines de la Val-Grôn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII. André-le-Grèlé et les moines de la Val-Grôn

I Depuis deux jours , le Vautour avait quitté Saint-Malo , et déjà il croisait en vue des côtes de la Catalogne , lorsque parut tout-à-coup sur le pont un garçon en haillons, aux membres grêles, au visage amaigri et liorriblement couturé par la petite vérole ; personne ne Tavait encore aperçu. Qui était-il? d'où venait-il? Les forbans rentourèrént et le questionnèrent, n parlait passablement français quoique avec i^fi accent aileinand très-prononcé, et répondit qu'il se nommait André, que depuis qaarante-huit heures il s'était tenu caché dans la cale, entre les tonneaux qu'on y avait arrimés et qu'il voulait s'engager. Ce fut tout ce qu'on put en tirer.

I Quand Simon sortit de sa cabine, il vint droit au drôle et le reconnut pour un mousse que la semaine précédente il avait refusé d'engager à Saint-Malo.

• — A la mer, le marsouin ! dit le chef en fronçant le sourcil, et fi-

> Un robuste matelot s'avança pour saisir l'enfant.

« D'un coup de poing André l'envoya rouler sur le plancher. * — Bravo ! crièrent les forbans.

» Le matelot, furieux, s'était relevé et avait saisi un anspec. » Les pirates firent cercle.

> Jacques l'abordeur courut sus à son ennemi et lui déchargea sur la tête un coup terrible de son arme; mais le mousse avait bondi de côté et pendant que Jacques, entraîné par la violence du coup porté à faux, tèàtait encore, André, en lui passant lestement le pied entre les jambes.

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le faisait tomber une seconde fois et s'élançait dans les haubans avec l'agilité d'un jeuQe chat.

» Le combat avait forcément changé de théâtre. Jacques, son poignard | entre les dents, grimpa, lui aussi, dans les cordages et la chasse aérienne | commença. Dans cette course furieuse de vergue en vergue, de mât en | mât, l'enfant conservait l'avantage; suspendu par les poignets aux câbles | d'étais, il bondissait de l'artimon à la misaine , de la misaine au mât de 1 hune, s'affalait par les drisses , sautait dans les haubans : on eût dît un écureuil.

» Simon, assis sur un rouleau de cordes, comme un juge sur son tribunal, applaudissait à cette haute voltige. L'équipage riait aux éclats. Tout-à-coup le capitaine fit entendre un coup de sifflet et cria : Assez. Sur un signe de son chef, le gabier, essoufflé et honteux, alla s'asseoir sur une couleuvrine, pendant que l'enfant, perché au bout d'une vergue, attendait un nouvel assaut.

» — Arrive ici, fit Simon. Pour cette fois , je té pardonne. Tu as de la poigne et du jarret , je te reçois mousse à mon bord. Allons , ici, et leste.

» André obéit. Le capitaine était en bonne humeur.

» — Tiens, grêlé, dit-il à l'aspirant en lui décochant une tdoche, te voilà armé chevalier. J'avais envie de t'envoyer boire ; au lieu de cela vas n^anger. Jean, mène-le à la cambuse.

» Le pauvre diable en avait besoin. Il suivit son conducteur.

■ Comme il descendait dans la batterie, Jacques lui montra le poing.

» — Ohé! mon chéri, lui cria Simon; pas de menace, tu connais le règlement : soixante coups de garceltepour la main levée sans ma permission. Vous savez que je n'aime pas les disputes, mes agneaux.

» L'abordeur se le tint pour dit.

» n y avait déjà deux ans qn'André-le-Grêlé naviguait sur le Vautour, H l'époque de la capture de la iVina. et ses compagnons n'en savaient pas beaucoup plus sur son compte que le jour où il leur était apparu pour

La chasse aérienne commença. {S, page 118).

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la première fois $ur le pont. Quelle- était sa religion , sa famille , son pays? Personne n'avait songé à le lui demander. Les fqrbans sont en général plus soucieux de cacher leur passé que de coniiaître celui de lears compagnons, et André, quoique bien jeune, avait déjà des raisons suffisantes pour ne pas être communicatif.

I Le fait est que le mousse, ainsi qu'on avait continué à l'appeler, bien qu'il eût signé , depuis six mois , comme gabier, sur le livre du bord , avait été élevé par la charité de bons moines bénédictins , dans un monastère allemand, devenu sa véritable patrie. Ses souvenirs remontaient pourtant plus loin, et un de ces événements qu'on n'oublie jamais, avait vivement frappé sa jeune imagination.

» Enlevé par une bande de Bohémiens , tireurs d'horoscopes et coupeurs de bourses, il se rappelait, vapement, avoir voyagé avec eux de ville en ville, tantôt mendiant, tantôt dansant sur la corde, jusqu'au jour de sinistre mémoire où son soi-disant père , le duc d/Égypte , pris en Qagrant délit de vol d'un second enfant , avait été pendu haut et court, gur la grande place de Mayence.

) Resté orphelin, par suite d'une de ces aventures assez fréquentes dans les annales delà Bohême, l'enfant avait été adopté, au pied du gibet paternel, par un des Bénédictins qui avaient assisté le supplicié dans ses derniers moments, et conduit au monastère de la Val-Grûn.

• On a t^ement menti sur les moines et sur les couvents, qu'aujourd'hui, les personnes même les<moins hostiles à la religion, mais qui, soit pour un motif soit pour tin autre, ne sont pas remontées aux sources de l'histoire des Ordres religieux, se font l'idée la plus complètement fausse de la vie monacale. Suivant les uns , les couvents au moyen-^âge étaient de sombres forteresses , habitées par des brigands fanatiques , armés de . poignards sous leur froc; suivant les autres, de magnifiques palais, con- ' sacrés au luxé et à la mollesse, oîi des libertins hypocrites, qui ne craignaient rien dans l'autre monde , ne redoutaient dans cclui-^i que la goutte, implacable ennemie des gourmands paresseux.

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iSS niSTOiRB d'une pipb.

— Il est sûr, dit M. Sorbier, que même, d'après les historiens catho^ liqœs, les moines étaient presque tous dissolus, amis du plaisir, de I^ boni^ chère, et fort déréglés dans leurs mœurs.

— Qu'il y ait eu dans le nombre , de mauvais moines , répondit moi| père, je ne saurais le ùier. Dan s l'armée française il s'est toujours trouT^ des lâches et des fuUards , et cependant, au lieu de me croire en droij d'affirmer que nos armées ne sont qu'un ramassis de brigands et de pol^ trons, je les tiens pour les plus valeureuses et les plus disciplinées qu'il y ait au monde. C'est justice, me répondrez-vous ; mais alors, pourquoj ce qui est juste pour les uns ne l'est-il pas pour les autres ? La société doit beaucoup à la discipline de nos soldats , croyez-vous qu'elle doiv^ moins à celle des Ordres religieux?

— Parbleu, s'écrie Henri Sorbier, quelle comparaison ! .L'armée est h salut de la société, dont les Ordres religieux ont toujours été la plaie, et quant à moi je regarde tous les moines comme d'inutiles parasites.

— Allons, voilà le grand mot lâché, reprit mon père , et la conclusion obligf^ede tous ces mensonges auxquels le philosophisme donna cours for ce, comme la République aux assignats. Un moine! quelle est cette profession-là? s'écrie Voltaire , c'est celle de n'en avoir aucune, de s'engager par un serment inviolable à être absurde et esclave et à vivre aux dépens d'autrui. Il est vrai que dans son Histoire générale, entraîné malgré lui par la puissance de la vérité, le roi du XYIU« siècle écrivait : « On leur donnait des terres incultes qu'ils défrichaient de leurs mains ou faisaient cultiver par leurs serfs; ils formèrent des bourgades, de petites vflles autour de leurs monastères, ils étudièrent, ils furent même les gculs qui conservèrent les livres en les copiant, et enfin , dans ces temps

^barbares, où les peuples étaient si misérables, c'était une. grande consolation de trouver dans la clôture une retraite assurée contre là tyrannie. B

» Certes, il me semble que, n'eussent-ils fait que cela, les moines n'eussent été ni si absurdes, ni si ridicules; mais ils avaient un tort que

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]es amis de Terreur et da mensonge ne pardonnent pas , celui d'avoir adopté dans leur conduite cette belle maxime de Pierre Lombard : // est ieux ehoêes pour lesffuelles un chrétien doit lutter jusqu'à la mort : la JHitke et la vérité. Aussi , toute Pécole du chef de Pincrédulité, fidèle à h eonngne reçue, les attaqua-t-elle avec fureur : Faitei donc vendre les him eceiésimsHques, répétait Mn« Roland, la dduce héroïne de la Révo- IntioD, jmwmis noms ne serons débarrassés des bêtes féroces tant qu'on ne détruira pas leurs demeures! Il faut étrangler le dernier des prêtres avec les boyaux du dernier des rois , hurlait un autre apôtre de la tolérance. ' A quoi bon citer encore, la calomnie ne continue-t-dle pas son œuvre avec acharnement sous nos yeux , et pour le plus grand nombre, un moine n'est-il pas encore le parasite honteux de la société, l'obscurantiste par excellence, le gourmand dissolu, le mendiant paresseux, l'ignorant béatifié, l'ignoble personnage obligé de tous les drames du boulevard et des romans de mauvais lieux.*

» Un jour viendra, bientôt peut-être , où la lumière se fera sur ces grandes et nobles institutions, que hier on croyait éteintes à jamais et qui, impérissables comme la vérité , refieurissent déjà de toutes .parts. Laissons donc des poètes mendiants qui, depuis quelques années, escomptent leur gloire au profit de leurs folles prodigalités et la foule des écri- Tasâers, aussi ignorants que vulgaires, rire et plaisanter de l'ignorance béatifiée des moines. Parmi les écrivains dignes de ce nom , dont notre siède s'honore , presque tous , et ceux4à surtout , que leurs croyances sefl^laient devoir rendre les plus hostiles aux Ordres religieux, les Guizot, les Hurter, les Voigt, les Ranké, les Hallam, les Haller et autres protestants ont, par leurs travaux consciencieux, accumulé les preuves les plus irréfragables des immenses services rendus par les moines, à la science, à l'agriculture, aux arts et à la civilisation tout entière.

* D n'y a que quelques années, la populace de Londres, dans une orgie rarnavalesque, brûlait, dans les carrefours, d'ignobles mannequins représentant des papistes, et voici qu'aujourd'hui « sur l'une des places publi-

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iti HISTOIRE D'ONE PIPB.

ques de la capiUle du inonde protestant, les ouvriers luthériens vienneot d'élever une statue de bronze à un capucin, le Père Mathieu, Tapôtre de ^a tolérance.

M Combien de moines inconnus, de prêtres obscurs, mériteraient mieux que les orateurs, les capitaines, les artistes , ces témoignages de la recon naissance des ouvriers, dont ils furent les frères, les défenseurs et les premiers maîtres dans les arts dont s'enorgueillit l'industrie moderne et dans la science agricole, si fort en honneur aujourd'hui!

• Et cependant il se trouve encore des hommes assez retardés pour oser encore accuser d'inutilité les Ordres religieux.

• Les moines inutiles? Mais n'eussent-ils fait que prier, pensez-vous que cet encens de prières, s'élevant nuit et jour vers le ciel , de quinze ou dix-huit cents monastères n'était pas d'une utilité incontestable pour la société. Courage, amis, disait à ses matelots éperdus, au plus fort d'une tempête, Philippe- Auguste; il est minuit, c'est l'heure où la communauté de Clairvaux se lève pour chanter matines ; les prières de ces saints moines vont nous arracher au péril. Voilà comment parlait un vaillant roi de France, digne descendant de ces héros qui, en tète de la loi salique, notre premier code, avaient écrit : Vive le Christ', qui aime les Francs.

fe Oh ! je sais bien qu'au XIX* siècle, il y a des savants qui rient de l'efficacité de la prière et qui démontrent qu'une tige de fer aimantée vaut mieux qu'une oraison pour détourner la foudre. Eh bien ! nous, catholiques, nous croyons que la prière a au moins autant de puissance pour désarmer la colère divine, et que le village groupé près de l'église est aussi bien préservé par la croix du Christ, étincelant au haut du clocher, que par la pointe aimantée d'un paratonnerre.

» Mais du reste les moines n'ont pas fait que prier de cœur, leurs règles leur imposaient aussi le travail manuel, qui est la prière du. corps. Sanè jeter nos regards dans ces contrées lointaines , où la croix de nos missionnaires a si fort devancé l'épée de nos soldats, interrogeons This-

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toire de notre pays. Qui donc, si ce n'est les moines , dans le silence de leur clottre, au milieu d'une société ravagée par les flots des barbares venus du Nord, a conservé, en copiant les manuscrits échappés aux flammes, conservé la lumière mourante de la littérature , de la science et de l'histoire?

» Qui a. osé mettre un frein aux fureurs des conquérants sauvages, forcer Attila â reculer et le féroce Glovis à courber, pour la première fois, son front superbe devant la croix ?

■ Qui a défriché de ses mains un tiers de l'Europe et réappris l'agriculture aux peuples?

» Qui a ennobli le travail, jusque-là confié à l'esclave et regardé comme indigne de l'homme libre?

i Qui a appris au seigneur que l'ouvrier était son égal et que devant le Christ, seul maître, il n'y avait que des frères?

» Qui a pris l'esclave par la main pour le conduire de degré en degré, non-seulement à l'émancipation, mais aussi souvent aux plus grands honneurs de la terre ?

»- Qui a fait asseoir sur le trône de saint Pierre , élevé au-dessus des trônes des plus puissants empereurs, des hommes qui, dans leur enfance, avaient été travailleurs des champs, aides-boulangers ou gardeurs de pourceaux, comme le grand pape Sixte-Quint?

• Qui a brisé les fers de quatorze cent mille esclaves , rendu la liberté à plus de soixante millions de serfs , fondé, dans une seule province de Prance, près de soixante-dix villes ou villages , planté les premières vigttes, établi les premiers barras , construit les premiers ponts et les pre- * Diières roptes, ouvert les premières écoles, fondé les premiers hôpitaux, ciselé ces merveilleuses cathédrales que nous ne savons plus qu'admirer, peint ces éclatantes verrières, admirables reliques d'un art à présent perdu?

> Les moines, xes moines inutiles que nous retrouverons partout où il y a une infortune à consoler, une injustice â réprimer, une science à acquérir, un art à enseigner.

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• Peintres, architectes, orfèvres, ciseleurs, vignerons, cultivateurs, fabricants d'étoffes, enlumineurs de manuscrits , astronomes, inventeurs, historiens, géographes, niathématiciens, hommes d'État, illustres ministres, voilà ce qu'ont été ces béats ignorants qui, par un serment inviolable, s'engageaient à être absurdes.

• Affranchisseurs d'esclaves , nourrisseurs de pauvres, éleveurs d'enfants, consolateurs^ de tous les affligés , protecteurs du faible contre le fort, fondateurs de monastères qui, dans les temps où la loi du plus fort était le seul droit, furent les seuls asiles où tous ceux qui fuyaiebtia violence et l'oppression pussent trouver un refuge assuré , ils traversèrent les siècles eu faisant le bien et pour seule récompense de tant d'aumônes répandues, de tant de travaux accomplis, de tant de peines endurées, n'obtinrent pour toute récompense que la spoliation, l'exil, l'outrage et souvent la mort. La Révolution acheva ce que la Réforme avait eom-^ mencé et crut les avoir à jamais exterminés. Mais le dévouement chrétien ne meurt pas. Le fer de la persécution, avec lequel la philosophie triomphante avait cru couper jusqu'à la racine le vieil arbre du mouachisme, ne fit au contraire que l'émonder et qu'en rajeunir la sève.

• Je m'arrête, j'aurais trop à dire; vous connaissez, mes amis, plus particulièrement ces femmes héroïques auxquelles, à quelque ordre qu'elles appartiennent, on donne le nom de Sœurs de Charité. Bientôt, j'espère, dans une suite de conférences particulières, qui ne seront pas, je crois, sans intérêt pour vous, car ^histoire des Ordres religieux est aussi l'histoire du peuple , je m'étendrai plus longuement sur ce sujet devant vous. Je vous montrerai, preuves en main, ce qu'ont fait les moines, ce qu'ils font tous les jours pour vous. En apprenant à mieux les connaître, vous apprendrez à les aimer et à les admirer.

)» Le monastère de la Yal-Grûn était situé à peu de distance de la ville de ***, au flanc d'une montagne à laquelle on arrivait par une belle roule ouverte par les moines, à travers de vertes prairies et des champs admirablement cultivés. Des vignes , renonmiées pour la bonté de leurs vins,

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couvraient la pente de la colline et encadraient de leurs pampres verts on parc planté de chênes séculaires, entremêlés de hauts sapins.

• Par-dessus la muraille en briques rouges, dessinant l'enclos proprement dit et à travers le feuillage , on distinguait de loin une église, dont .la flèche s'élançait légèrement vers le ciel, et de nombreux bâtiments,

dont l'ensemble semblait former un village.

• La première de ces constructions était l'hôtellerie du monastère ; elle semblait venir d'eUe-même au-devant des voyageurs et des pèlerins, car l'hospitalité était le premier devoir imposé par la règle de saint Benoit,

1 et chacun savait que dans ces auberges gratuites il recevrait l'accueil le plus bienveillant et les soins les plus empressés. L'hôpital et l'aumônerie venaien^nsuite. Six moines infirmiers , dont le doyen portait le beau titre d'infirmier des pauvres, étaient chargés de l'entretien de la pharmacie et du soin des malades. Six autres moines se relayaient chaque semaine pour le service des indigents à l'aumônerie et la distribution régidière, aux nécessiteux et aux mendiants, de trois cents pains de deux lÎTres, de légumes frais ou secs et de six cents deniers d'argent, deux fois la semaine.

I » Les autres bâtiments, disséminés dans le parc, formaient une de ces Tastes exploitations, moitié agricole , moitié industrielle, dont la réunion formaient ces phalanstères modèles que les Gabet, les Louis Blanc, et les Victor Considérant ont vainement tenté de reconstituer avec le concours de leurs adeptes et l'argent des gouvernements et qui , au moyen-âge, prospéraient si admirablement dans les lieux les plus incultes et les plus dépourvus de toute ressource. H est vrai que la devise des moines étaft foi et abnégation, et celle des frères harmoniques , orgueil et égoîsme. Les premiers obtinrent les plus magnifique^ succès, les seconds aboutirent à la police correctionnelle ; U ne pouvait pas en être autrement.

i Le monastère, proprement dit, plus reculé au fond du parc, s'appuyait contre l'église. Destiné au logement des moines, il comprenait, outre les cellules, les salles capitulaires, le réfectoire où se prenaient les

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repas en commun, les salles de irayail pour la copie des manuscrits ^ les longs cloîtres silencieux où les savants bénédictins venaient, dans leurs promenades silencieuses, élever leurs pensées par la méditation.

» En dehors de cette partie consacrée au silence et au recueillepient, l'activité sans désordre, le mouvement sans tumulte, régnait dans tout le reste de Penclos. Le nombre des employés du monastère était énorme. Outre trois cents moines et plus de cent cinquante enùints pauvres oa orphelins, recueillis et élevés par la charité , il y avait d'abord les serviteurs attachés spécialement à la personne de l'abbé, les censitaires (fàt pour échapper à la tyrannie des seigneurs, s'étaient donnés au couvent, à des conditions débattues entre eux et le prieur, les serfs, proprement dits, ou colons et les ouvriers payés. Cette population, montanq||. plus de trois mille personnes, formaient deux catégories ou familles.

» Tous ceux qui demeuraient dans les manses ou fermes, composées| chacune de vingt à vingt-cinq personnes , dirigées par un chef d'exploitation, nommé hobarius , travaillaient les champs et constituaient la famille du dehors.

» Les ouvriers employés et logés dans Tintérieur de l'endos, jardiniers, terrassiers, brasseurs, boulangers, palefreniers, tanneurs et teinturiers, formaient la famille du dedans. ^

» Les moines, regardés comme les pères de ces deux familles et leurs directeurs dans les travaux, s'occupaient particulièrement de la copie des manuscrits et de la préparation des drogues pharmaceutiques. Les nm

étaient hôteliers, infirmiers, aumôniers ou teneurs de livres; les autres^

orfèvres, peintres, mécaniciens, chimistes, architectes,- tailleurs, cordonH nicrs ou relieurs.

Le travail assigné à chacun d'eux était peut-être un peu moins pénibk que celui cjes ouvriers , mais outre que ce travail n'était pas payé, ils étaient moins bien nourris que les laïques et, de plus qu'eux, assujettis aux longues prières du chœur, i la psalmodie , au^ offices de nuit, au jeûne rigoureux du grand carême de soixante-dix jours avant Pâques,

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sans compter celui du vendi*edi et du samedi de chaque semaine. Leur principal repas,dit un savant historien protestant, Hurter, consistait, pour les jours ordinaires , en deux plats maigres , de la bière et quelques onces de pain bis. Les jours de fête, ils avaient, en outre du pain blanc> nn peu de fromage, un verre de vin , rarement du poisson et jamais de îiande. Quant au régime du carême, il était beaucoup plus dur que celui des forçats.

» Ajoutez à cela que dans la vie d'un bon religieux vous ne trouveriez pas nn instant qui ne fût un sacrifice de sa volonté. La règle bénédictine sous laquelle ont vécu, dans plus de mille couvents, plusieurs gêné- ' rations de moines, et qui n'a pas moins d'un volume in-folio, impose, non-seulement l'obéissa^nce, le jeûne, la prière , le silence absolu, pendant tous les repas et durant les soixante-dix jours de carême , mais règle avec une incroyable minutie les actes les plus indifférents de la vie, la manière de boire et de manger, de poser les plats sur la table, de cuire les haricots, de se lever et de se coucher, de s'habiller, de se peigner, de se laver les mains. Le moine, plus encore que le soldat, est rhooune du règlement et sa vie un acte perpétuel d'obéissance, une immolation volontaire de sa personnalité. La forme de ses habits, leur matière, l'heure de ses repas, les plats qui le composent, les quatorze jours de Tannée dans lesquels il doit se faire- raser, le genre de t avail auquel il est tenu de s'appliquer , la longueur de la règle et le nombre des plumes qu'il emploiera , tout est prévu , fixé, arrêté. Peu importe son désir, son inclination, il a juié obéissance entre les mains de l'abbé, il doit obéir.

— Ma foi, Voltaire avait raison de dire qu'un moine est un être absurcte qui a juré d'être esc lave, s'écria Henr. Sorbier.

— > Pensez-vous que nos soldats ne soient que d'absurdes esclaves? demanda mon père.

~- Je suis loin de le penser, mais je ne vois pas trop

— Moi , au contraire , je vois beaucoup. Un sold it est , lui aussi,

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l'homme du règlement, de la consigne , de la discipline , â votre chok. Ses heures de travail et de récréation, comme celles de son lever et de son coucher sont marquées. Chacune des pièces de l'uniforme est minutieusement obligato re. Le sac dans lequel il porte ses effets d'ordonnance doit avoir juste un certain nombre de centimètres et contenir, comme la besace du moine , un peloton de fil , deux aigu'dles et trois boutons. La sentinelle en faction n'a pas le droit de s'éloigner de plus ' de quarante pas de sa guérite. Au port d'armes , e^le doit regarder à quinze pas en avant et tenir le doigt à la couture du pantalon. Les jours de barbe, la longueur à laquelle doivent être coupés les cheveux et les moustaches, la manière d'attacher la cravate, tout est rég*é aussi minutieusement dans une caserne que, dans un monastère. C2e que je dis-là est-il vrai ?

— Parfaitement exact, dit le colonel.

— Si le moine est absurde en suivant son règlement, le soldat ne l'es^ pas moins en observant sa consigne. Il y a au moins parité; mais ce à quoi vous n'avez pas pensé, mon cher Henri, c'est que le soldat est beaucoup plus esclave.

— Oh ! quant à cela , ce n'est pas mon opinion , fit le jeune médecin.

— Tiens, dit Bastien, ça va être la répétition de l'autre jour.

— Gela ne peut-être autrement, reprit mon père. De deux hommes quel est le plus libre à votre avis, celui qui obéit volontairement ou celui qui ne cède qu'à la force.

— Celui qui obéit volontairement, cela va sans dire.

— Eh bien ! je veux vous faire la partie belle. Je ne prendrai paj comme terme de comparaison, dans un régiment, les réfractaires ame-i nés par les gendarmes sous les drapeaux. Je ne parle pas même de cet conscrits tombés au sort et qui ne quittent qu'avec larmes la maison paternelle. Non, je serai plus généreux ; au volontaire de la croix, j'opposerai l'engagé volontaire. L'un est witré au régiment comme un véritable

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étoorneaa; il était séduit par le brillant uniforme , il s'ennuyait du tra- ▼ail de l'atelier ou des champs , il arrive et signe sans même savoir ce qu'est la vie militaire. Huit jours ne se sont pas écoulés qu'il se repent ; ! il voudrait quitter, mais tÏ n'est plus temps, il est soldat, il appartient à l'État. Pensez-vous que cet homme soit réellement libre?

* Sapposez que ce jeune homme , au lieu de se présenter à la Mairie, soit venu au monastère. Là, rien à signer, point de vœux à faire, il faut attendre, attendre longtemps, des mois, des années, étudier sa vocation, voir de près cette vie à laquelle on aspire. Il est reçu postulant , puis novice encore pour longtemps. Déjà il porte le froc , il est vrai, mais peut le quitter, personne ne le retient, il est libre. Ses, supérieurs, loin de le pousser en avant, l'exhortent à bien réfléchir, à ne rien faire témérairement. Enfin il prononce ses vœux, il est moine, il est prêtre. Des deux engagés, s'il est un esclave , n'est-ce pas plutôt celui qui a été surpris, que celui qui, sachant parfaitement ce qu'il fait, abdique librement sa liberté et se fait le sei viteur volontaire, non pas des hummes, mais de Dieu?

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