CHAPITRE XIV
Où Ton Toit que la paresse enseigne tens les Tices.
» André n'avait que huit ans lorsqu'il vint , pour la première fois, ,/asseoir sur les bancs de l'école mutuelle , dirigée par le frère Pacôme, et y recevoir les premières notions de l'instruction religieuse dont, pendant plusieurs siècles, les Ordres religieux furent en Europe les seuls dispensateurs.
» A cet âge , le cœur des enfants, quoique pur, laisse découvrir les penchants vicieux que chacun de nous porte en naissant et qu'il importe si fort d'étouffer dans le germe avant qu'ils soient développés. Le bon religieux, en étudiant l'enfant nouvellement arrivé, ne tarda pas à se convaincre de sa déplorable précocité dans le mal. Sa vie aventureuse et l'infâme société des Bohémiens en lui donnant la triste habitude de l'oisiveté, du mensonge et du vol, avaient fait de lui un honrnie pour le mal, bien avant l'époque ordinaire. Après deux ans d'efforts infructueux pour ramener au bien cette nature pervertie , il fallut se résigner à séquestrer André de la société des autres enfants et éloigner la brebis gangrenée du troupeau auquel elle aurait, malgré les plus grandes précauions, inoculé sa maladie.
• Devenu apprenti relieur, par ordre de l'abbé, et n'ayant guère d'autre société que celle des moines bénédictins, ouvriers silencieux et austères, André, loin de prendre du goût pour le travail manuel, n'apporta dans l'atelier que paresse et ennui. Là, comme dans l'école, ni la douceur ni la sévérité ne purent triompher de son mauvais vouloir, et, lom de changer sa nature perverse, ne firent que le rebuter.
> Plusieurs années s'écoulèrent ainsi sans apporter aucun changement
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HISTOIRE D'UNE PIPB. 133
daos la co&dfiite de l'apprenti pour lequel la vie d'intérieur et de régularité ét»t devenue un vrai supplice. L'abbé, à bout de moyens, ne savait plus que déeider lorsqu'une grave maladie , dont André fut atteint, vint tout-à-eeup apporter un notable changement dans ses habitudes et dans son caractère.
» A une époque où 1 a vaccine était encore inconnue , la petite vérole était un vrai fléau dont l'apparition , dans un pays, causait une terreur générale et qui , à chaque fois, faisait d'épouvantables ravages. Vers la fin de l'automne de l'année 1518, elle éclata avec violence au monastère delà Val-Grûn.
i L'apprenti, un des premiers atteints , fut transporté à l'hôpital du couvent, où pendant douze jours il fut entre la vie et la mort. Le dévouement des moines , devenus infirmiers au péril de leur propre vie, pour soigner, non-seulement les malades du couvent, mais les nâuvres et les étrangers, l'arracha à la mort. Peu à peu il recouvra ses forces, et la vue, qu'il avait presque perdue, revint avec elles. Mais quand pour la première fois il put se voir dans une fontaine, il se fit horreur à lui-même. Sa tête était chauve , ses paupières rougies et tuméfiées, son visage couturé de sillons livides,ses lèvres épaissies et bleuâtres : on eût dit un de ceslépreux qu'au moyen-âge on éloignait de la société des hommes, tant leur aspect était repoussant et leur contact dangereux. En ce moment il regretta de n'être pas mort et pendant deux jours demeura plongé dans un muet désespoir. Les religieux , toujours compatissants à toutes les infortunes , essayèrent par leurs paternelles consolations de relever cette âme abattue. Leurs paroles touchantes parurent avoir enfin trouvé un écho dans son cœur endurci. André sortit de l'hôpital entièrement changé, et sa conversion fut pour lesf bons Pères une douce récompense de leur zèle chrétien.
» Le grand air et l'exercice des champs seiiiblant devoir convenir aa convalescent, plus é^ te travail de J|||térieur , l'abbé du monastère assigna, comme occupa^^ ., au jeune nomme , la culture du jardin. Au
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grand étonnement de tous , bien qu'il ne fût pas encore entièrement remis, il s'y employa avec un zèle que ses directeurs durent modérer dans son intérêt. De paresseux il était devenu actif , de turbulent, calme et modeste; il gardait babituellemenl le silence, marchait les yeux baissés et passait de longs moments en prière dans l'église du monastère, comme plongé dans la méditation. La pompe des offices religieux, le chant des moines et leur recueillement captivaient son âme et charmaient son imagination exaltée.
» Nulle part, du reste, plus que dans le couvent delà Val-Grûn,les arts n'avaient été appelés à remplir leur plus sublime destination. Tout devait se réunir pour entourer le culte d'un éclat qui, néanmoins, ne portait pas atteinte à la gravité et à la dignité qu'il doit toujours conserver. Les lustres de l'église étaient ornés de pierres précieuses, les murs couverts de tableaux, les fenêtres garnies de splendides vitraux. Des tapisseries pendaient autour de l'église et les saintes reliques, renfermées dans des châsses d'or, étincelaient au milieu d'une forêt de cierges allumés, sur les autels ruisselants de pierreries. '
» La Val-Grûn était en effet un des plus opulents monastères d'Allemagne. Le travail des moines avait fait cette richesse dont eux seuls ne profitaient pas, mais qui était celle des pauvres , dont ces religieux, vêtus de grossiers vêtements et vivant de jeûnes et de privations, se regardaient comme les intendants et les économes.
• Les couvents, à 'cette époque, étaient des greniers d'abondance auxquels les populations voisines durent souvent leur salut. Pendant l'hiver qui suivit la maladie d'André, le jeune conferti, auquel déjà le Père intendant accordait une entière confiance, fut adjoint aux frères aumôniers chargés de distribuer, pendant tout un mois que dura une aftreuse disette, un bœuf entier par jour avec du pain et de l'argent aux indigents accourus en foule et campés dans les bois du voisinage.
— Un bœuf entier tous les jours» fit Bastien.
— Ceci est de l'histoire, reprit mon père, et n'a rien d'extraordinaire
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peur ceux qui connaissent les couvents. Je pourrais yous citer mille faitf de cette nature; le couvent de Moissac, en France, distribuait, le jeudi saint, du pain, du vin, des haricots et une pièce d'argent aux pauvres ; celui d'Hirchau donnait annuellement quatre cents muids de fruits, une livre de^ lard et deux de pain à neuf cents indigents ; l'abbé du monastère d'Hemmenrode fit, dans l'hiver de 1197, tuer' tous les bestiaux appartenant è sa communauté pour nourrir les pauvres ; celui de Saint-Bénigne» de Dijon, dans une occasion semblable, dépouilla la châsse du saint de ses pierreries et de ses plaques d'or et d'argent. Le prieur Berthold ordonna de briser un devant d'autel si beau qu'on ne le découvrait qu'aux fêtes solennelles. Enfin, une multitude de couvents vendirent leurs vases gaerés et engagèrent leurs livres pour venir au secours d'infortunés qui, sans eux, seraient morts de faim et de misère.
— Ces distributions d'aumônes n'étaient pas toujours gratuites, fit remarquer malicieusement M. Sorbier, et la charité des moides n'était souvent qu'une heureuse spéculation.
— Pourriez-vous en citer quelques exemples ? demanda le colonel. Nous nous défions, et pouf cause, de ces accusations générales, que leurs auteurs n'accompagnent d'aucunes preuves.
— Il nae serait difficile d'établir les faits, reprit le notaire un peu embarrassé toutes les fois qu'on voulait le pousser un peu, mais il est avéré que les Prémontrés, par exemple, imposaient certaines charges aux pauvres qu'ils avaient secourus.
— Quelle espèce de charges?
— Ma foi, je ne sais pas trop au juste, mais enfin des conditions fort onéreuses.... probablement..'.., du moins c'est ceque j'ailudansllurter.
— Dans Hurter? s'écria mon père. En effet, je me rappelle, et même les conditions y sont détaillées.
— Vraiment? je ne les ai pas vaesr
*- C'est votre faute, mon cher voisin. Tenez, voici le volume; regardez aux inèces justificatives, il y a ,un renvoi.
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— En effet, reprit Henri auquel j'avais remis leyolume, voici le pas«î^ge. M. Sorbier ajusta ses lunettes d'argent et lut :
ff En retour des aumônes que leur avaient distribuées les moines de l'Ordre des Prémontrés, les pauvres étaient tenus
— Attention! fit mon père.
» A balayer le cloître le samedi et â sonner les cloches, continua ' M. Sorbier. »
—- Portez armes! présentez armes! s'écria mon oncle , et vive la tyrannie !
Sauf la dynastie Sorbier, tout le monde éclata de rire.
ff L'année 1520 arriva. André, bien qu'il eût déjà près de seize ans, en paraissait â peine avoir quatorze. Sa piété semblait s'accroître de jour en jour et depuis dix-huit mois , l'ex-bohéniien, devenu un sujet d'édification pour le monastère, parlait déjà d'embrasser la règle de saint Benoît. Seul, le frère Pacôme concevait quelques soupçons sur la sincérité du novice dont la ferveur était citée comme modèle par le Père abbé à ses religieux mêmes.
• Un soir, en faisant, suivant la règle, sa ronde de nuit le long des murs de l'enclos, le Père prieur crut entendre un bruit de pas précipités dans le fourré et, à la lueur de sa lanterne , il aperçut indistinctement une forme humaine sur la crèle de la muraille. H avança rapidement de ce côté, mais déjà l'apparition s'était évanouie, et il ne restait à terre d'autre trace que des feuilles arrachées et quelques petites pierres détachées du mur. Était-ce un voleur qui avait tenté de s'introduire dans l'enclos et que Papproche du moine avait fait fuir? Le prieur ne s'arrêta pas à cette idée et resta persuadé que c'ét;ut plutôt une évasion de quelque homme attaché au monastère dont il venait d'êire tépdoiu. Mais quel était le fugitif, dans quel but avait-il choisi la nuit pour se sauver comme un malfaiteur, alors que durant le jour les portes du couvent restaient ouvertes, voilà ce qu'il ne put s'expliquer.
» L'heure était trop avancée poup qu'il fût possible de recliercher le
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coupable sans causer de désordre; aussi le prieur se contenta-t-il d'avertir le frère portier de prendre les noms de tous ceux qui le lendemain sortiraient du monastère ou y rentreraient, et lui-mAme revint, selon la règle, faire son rapport à l'abbé qui, comme lui, fui d'avis de remettre les recherches au lendemain.
» Cette grave infraction au règlement causait cependant un vif chagrin à l'abbé qui craignait que cette fuite ne fût le prélude de désordres plus graves. Â l'ofQce de la nuit il compta ses religieux : pas un seul manquait au chœur. Le coupable ne pouvait donc être qu'un novice ou peut-être on ouvrier payé ; le crime n'était donc plus qu'une simple faute.
i Le jour suivant, après la grand'messe, le Père sacristain, en dépouillant l'autel, sentit une petite pierre sous son pied; il se baissa pour la ramasser : c'était une perle. Il chercha 4'alïord inutilement d'où elle p)uvait être tombée , mais tout-à-coup il poussa un cri de stupeur. La splendide garniture de perles d'émeraudes et de diamants de l'image miraculeuse de la Vierge avait été arrachée de force avec un instrument, et ]a plaque de métal, faussée en plusieurs endroits, portait l'empreinte du ciseau qui avait servi à consommer le vol. Le moine se souvint alors que André lui avait un jour demandé la valeur de cette garniture. Un soupçon terrible traversa l'esprit du moine qui courut aussitôt à la cellule qu'occupait le jeune jardinier. André n'y était pas et personne encore ne l'avait vu ni i la prière ni au travail. Le soir il ne-reparut pas.
» La découverte du vol saci Hége commis par le novice qui , sous les dehors de la piété, avait su préparer,avec tant d'habileté et une si infernale hypocrisie, cette action détestable, plongea dans la consternation tous les habitants du monastère. L'abbé dépécha aussitôt des religieux tant à Mayence que dans les villages voisins. Leurs recherches furent iniructueuses et ils rentrèrent au couvent, quelques jours après, sans avoir pu découvrir nuUé part la moindre trace du fugitif.