CHAPITRE XXVI
Les lansaneneU s'amusent
« Les lansquenets aimaient à se distraire. Tuer, piller, brûler, tout
cela devient monotone à la longue, et depuis six mois que ces braves gens
ne faisaient pas autre chose, ils étaient tellement repus de ce genre de
raient le besoin de s'amuser quelquefois d'une autre
Frundsperch^ leur capitaine, exK)rganisateur de leurs
nt d'arriver à Rome. Une attaque d'apoplexie, causée
enlevé èhses compagnons, le 17 niars 1527, au moment
le venait de prendre , prendre est le mot, car jamais
il ne lui arrivait de payer une corde neuve chez un marchand, pour pen*
Are le Pape entre deux cardinaux.
» André l'avait remplacé.
» C'était un bel avancement que personne ne lui enviait, tant ses aimables qualités l'avaient rendu cher à ^es camarades. On eût vainement cherché son pareil dans toute l'armée , pour torturer un moine d'une manière bouffonne, ou arracher plus drôlement, l'une après l'autre, les dents d'un riche bourgeois , pour lui faire avouer qu'il avait de l'argent caché. Puis il s'entendait si bien à trouver toujours quelque divertisse-
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ment de haut goût, pour réveiller la gaieté des gehs blasés; il y avait tant de piquant dans ses inventions, tant de gros sel dans ses plaisanteries : c'était un capitaine incomparable, que l'homme au talisman.
i Ce jour-là, il y avait festii\ au Vatican : André s'éfeit surpassé. Il le fallait bien, la peste sévissait à Rome d'une manière terrible; l'amoncellement des cadavres dans les rues , disent les uns , les miasmes des marais Pontins, immenses marécages qui, de la mery s'étendent jusqu'à la capitale, disent les autres, la justice de Dieu irritée, croyons-nous plutôt, l'avaient produite. En quelques heures, les hommes les plus forts étaient terrassés, les étrangers surtout. Pour ne pas songer à la mort, pensée fort importune aux scélérats en. particulier, rien de mieux à faire que de s'étourdir, et rien, non plus, qui étourdisse mieux que l'ivresse.
» Dans la cour intérieure du palais papal, devant de grands feux, alimentés avec des brassées de livres rares, pillés dans la bibliothèque vaticane, rôtissaient des quartiers de bœuf et des moutons entiers, embroches à de longues lances. Cinq ou six tonneaux, des vins les plus exquis, volés, cela va sans dire, dans les caves des riches habitants, occupaient le fond de la cour et des goujats d'armée, brigands de la dernière classe, burlesquement vêtus en prêtres et en enfants de chœur, allaient incessamment remplir, à ces fontaines improvisées, des brocs ou de larges bouteilles, pour en charger les tables dressées dans cette magnifique salle, que l'immortel pinceau de Raphaël a décoré de la célèbre fresque représentant Attila, le roi barbare, reculant devant la majesté du Pontife Léon.
• Les Huns du XVI*? siècle, les lansquenets luthériens du traître Bour. bon, furent plus féroces que leurs devanciers; ils étaient entrés l'épée haute dans le palais de Clément VII et la peinture du génie, que fil éclore un autre Léon, porte encore aujourd'hui l'empreinte ineffaçable, comme leurs crimes, des torches allumées parles farouches soldats à la solde de l'empereur Charles-Quint.
» Bien que l'on fût au milieu du jour, cinquante lampes d'or, enlevées
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des églises, pour éclairer l'orgie, et deux cents cierges, allumés le long des murs , faisaient resplendir sur la table , couverte de merveilleuses nappes d'autels, maculées et déchirées, la massive vaisselle d'argent et d'or dans laquelle fumaient les mets, grossièrement accommodés par les valets d'armée
* » Tout autour de cette table immense, soixante brigands, bizarrement accoutrés, les uns en cuirasse de fer ou de buffle , les autres vêtus de splendides haillons de drap d'or ou d'argent, lambeaux d'ornements sacerdotaux, se gorgeaient gloutonnement de viandes, moitié brûlées, moitié saignantes, et buvaient à longs traits, dans les calices d'or qui leur servaient de coupes.
• C'était hideux à voir, horrible à entendre. Des os, â demi rongés, jonchaient le pavé de marbre, souillé de boue et de vin; les visages rougis par l'ivresse et les reflets de pourpre d'un brasier, avaient un éclat sinistre et démoniaque ; les voix étaient rauques et avinées, les blasphèmes se croisaient dans l'air. Quelques bandits, déjà repus, sonuneillaicnt, accoudés sur la table , d'autres chantaient ou choquaient , d'une maui tremblante, leurs calices dans des toasts impies; des femmes perdues,, leg vêtements en désordre , les lèvres écumantes, dignes compagnes de ces ignoble? soudards, glapissaient des chansons obscènes et applaudissaient aux infâmes plaisanteries des lansquenets sur les papistes.
à Valterman, le roi des buveurs, un colosse surmonté d'une tête hideusement bestiale, n'était cependant pas content. Selon lui, la fête manquait d'entrain.
i — Hé ! dis donc, cria-t-il tout-à-coup à André, placé en face de lui, â l'autre extrémité de la table , tu es donc â sec d'inventions, aujourd'hui, capitaine, que tu nous fasses faire un repas de nonnes en carême?
j» — Tu n'es donc pas rassasié de boire, outre de six pieds? répartit 'e Grêlé. Te faut-il encore du vin?
j» — Toujours !
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HISTOIRE d'une PIPE. S45
» — Holà ! goujats, du vin, un tonneau de vin, Valterman n'a pas assez bu; la moitié de bœuf qu'il vient d'avaler l'étrangle.
■ Un valet apporta une cruche de^Monte-Fiascone. Le géant la souleva d'une main, renversa sa tête en arrière et, d'un seul trait, vida le bro plus qu'à moitié.
■ —Assez! dit-il en lançant sur le pavé le vase qui, en tombant, se brisa en mille pièces et inonda le soi»
I — Ës-tu content, à présent? demanda André.
» — Boire est bon , mais après boire il faut s'amuser, grogna l'ivrogne,
» — Oui, oui , il faut s'amuser, crièrent vingt voix à la fois. Capitaine, fais-nous amuser.
• — Voulez-vous pendre un moine, la tête en bas , pour rire un peu?
N — Non, non, autre chose.
— Griller un cardinal sur de la paille, comme un oourceau ?
» — ^Nous l'avons déjà fait la dernière fois/
• — Couper les oreilles à un noble?
i — Rien de tout cela, s'écria Valterman en frappant la table d'un t} violent coup de poing , qu'il réveilla les plus obstinés dormeurs « c'est toujours la même chose et il nous faut du neuf,
» -p Alors, que veux-tu? 1
• — Du nouveau, te dis-je.
» — Mais, quoi, par exemple?
» ^ Quoi? Eh bien ! moi, je veux manger une tranche de Pape, pour le raconter à Luther et le faire rire.
» — Oui, oui, il a raison ! Un morceau de Pape à chacun pour faire la communion à la luthérienne. '
• — Vive Valterman l hurlèrent les brigands , ivres , en brandissant leurs poignards. Allons, capitaine, mène-nous au château Saint-Ange, nous Voulons manger du Pape.
246 HiSTOfRE d'une pipe.
• Et ils se levèrent en chancelant.
» — Vive Valtcrman! Mangeons du Pape! crièrent les femmes en battant les mains à la seule pensée de cette atrocité. Au château! allons au château !
» — Au château ! répétèrent les lansquenets en cherchant leurs armes.
• — Que diable faites-vous donc, camarades? Le vin vous fait donc perdre la mémoire; ne savez-vous pas que le Papegot maudit s'est enfui, qu'il est à Naples et que vous ne trouverez, au château Saint-ÂJige, qu'Âlascon et ses Espagnols, qui vous mettront en prison.
» Les bandits se rassirent ou plutôt retombèrent sur leurs bancs en grognant comme des dogues auxquels on arrache un os.
• — Il n'y a plus de Pape à Rome , continua André , debout sur son escabeau; il s'est enfui, le traître, pour nous priver du plaisir de le manger, bien rôti, devant un petit feu que nous aurions fait , comme frère Martin avec ses bulles. C'est un grand malheur pour la Sodome romaine; mais heureusement nous sommes assez nombl*eux pour former un con-« clave. Amis, je vous propose d'élire un nouveau Pape.
• Un tonnerre d'applaudissements , de coups de poings sur les tables, de trépignements de bottes de fer sur le marbre accueillirent la proposition du chef.
» Valterman, le premier, reconnut que l'idée d'André était aussi amusante que neuve.
» — Au nom de Luther, continua celui-ci , fier de son triomphe, je vous crée tous cardinaux du diable.
• — Vive André! vive Luther! Mort et damnation aux papistes, crièrent les brigands.
» — Vite, des costumes pour la cérémonie, reprit le capitaine en s'a-» dressant aux valets; la garde-robe de l'antechrist n'est pas loin, qu'on la pille. Des croix, des ostensoirs, des bannières, des ornements, des cierges; il doit en rester dans les églises, qu'on pille tout.
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» Les lansquenets commençaient à se mettre en train.
• Storch prit un grand vase d'argent, destiné aux Saintes-Huiles, et dans lequel on avait servi du vin aux bandits, l'essuya avec un lambeau de nappé d'autel et le reposa sur la table en disant :
» — Voici l'urne au scrutin.
i Un autre lansquenet arracha les feuillets blancs d'un missel gothique merveille de calligraphie, jeta dédaigneusement le livre au feu et découpa le papier en petits carrés qu'il distribua aux convives.
» — Les fenmies votent-elles? demanda Kaufungen, le cornette.
» — Oui, vote universel, dirent quelques soldats.
• — Les lansquenets seuls, répondirent les autres.
• Il y eut un moment de tumulte, causé par les femmes qui réclamaient leurs droits d'électeurs.
• Le capitaine mit ordre à leurs criailleries en les menaçant de les faire bâtonner par les valets ; mais en compensation de leur exclusion du vote, il fiit convenu qu'elles pourraient prendre des costumes de prêtres pour grossir le cortège du nouveau Pape.
» Les cardinaux luthériens entonnèrent alors un cantique grotesque pour appeler sur eux les lumières de l'Esprit saint, puis chacun déposa son billet, portant un seul nom, dans l'urne d'argent.
» Gela fait, on compta les voix ; elles étaient ainsi réparties
• André 28
uValterman 15
• Storch 9
» Bruksen 5
» Muster 3
i Les autres billets étaient ou blancs ou illisibles.
• — ,Vive André !«'! Pape de l'Église universelle, clamèrent les ivrognes, vive Luther! Mort aux papistes!
— Monsieur, demanda un ouvrier en se levant tout ému de tant d'infamies, est-il vrai qu'une pareille assemblée se soit tenue ?
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— Oui, mon ami, répondit mon père, elle s'est tenue. Des atrocités de cette nature ne s'inventent- pas. C'est triste, bien triste à dire, cette scène s'est passée, plus infâme, plus dégoûtante encore que je ne vous la raconte, car je n'ai voulu souiller ni ma bouche, ni vos oreilles des blasphèmes et des turpitudes de cette réunion de scélérats , excités par l'ivresse et par un odieux fanatisme. Elle s'est passée à Rome , dans la salle même que je vous indique, et c'est un historien, contemporain de Luther, le docte Gochlée, qui l'a consignée dans son livre intitulé : Écrits et Faits de Luther (page 156).
— C'est une abomination! dit l'ouvrier en se rasseyant.
— Ce n'est que le prélude, reprit mon père, les lansquenets ne s'amusaient pas encore, ils allaient commencer.
» Les valets d'armée rentrèrent dans la salle du festin, portant les déguisements demandés pour la sacrilège mascarade. Hommes et femmes se ruèrent sur ce monceau àe robes, de chasubles , de soutanes rouges ou noires. Chacun s'affubla d'une manière grotesque , qui d'une aube qui d'une chasuble, qui d'un manteau de cardinal. Valterman avait endossé, par-dessus^ sa cuirasse , une soutane rouge, mais les épaules du colosse allemand étaient plus larges que celles du prêtre, l'habit creva au milieu du dos, sans pouvoir se boutonner par devant, et à peine descendait-U aux genoux de l'ivrogne. Storch, au contraire, s'était drapé dans une chape de chantre, beaucoup trop longue pour sa taille courte et ramassée. Muster, revêtu d'une chasuble, dont on avait arraché les galons d'or, s'était coiffé d'un large chapeau de cardinal. Kaufungen n'avait qu'un rochet et une calotte rouge. Le Pape André, n'ayant pu se procurer une tiare, s'en était taillé une dans une mitre orientale , et faute de eappa magna, s'était fait, avec des rideaux rouges, un long manteau, dont des femmes , grotesquement travesties , portaient la longue queue. En quelques moments chacun fut prêt pour son rôle.
i Alors seulement on se souvint que la sedia gestatoria, brancard sur ^equel on porte le Souverain-Pontife dans les solennités religieuses, avait
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HISTOIRE d'une PIPI. 249
été brûlée, quelques jours auparavant, pour mettre trois prêtres à la torture.
> Un lansquenet proposa d'en improviser une avec des planches posées en travers sur deux lances.
» Bruksen représenta qu'un cheval ferait bien mieux.
» — Le mien est blanc, dit Frantz, le trompette, je le mets à ta disposition, n connaît l'église, car depuis huit jours, il couche dans la chapelle papale, sur une litière que je lui ai faite avec les bulles de l'âmechrist et il mange son avoine sur l'autel.
j» Des applaudissements frénétiques accueillirent ces dégoûtants la^.
> Le cheval fut amené au bas du grand escalier d'honneur, et la hideuse mascarade , saluée par le son des cloches et les salves d'arquebuses, après s'être formée au pied de cet obélisque sur lequel est écrit, en lettres de bronze : Le Christ vU , le Christ règne , le Christ eommanàe, descendit jusqu'au château Saint-Ange, précédée par les valets, portant la croix et les encensoirs, et accompagnée d'une horde, sans cesse grossissante, de tout ce que la ville renfermait de plus impur.
> Du haut des remparts du château Saint-Ange, la garnison catholique espagnole put assister à cette insultante parodie des cérémonies les plus sacrées, entendre les cris de mort, mêlés de blasphèmes, poussés par les lansquenets mercenaires de Gharles-Quint, et recevoir la bénédiction dérisoire que, du haut de son cheval blanc, â la selle duquel on avait attaché , par les poignets, deux vrais cardinaux , donnait, avec des gestes bouffons, le nouvel élu luthérien.
' • Arrivée au pont du Tibre, la procession, revenant sur ses pas, remonta vers cette église sans rivale , reine des églises de l'univers, qu'on appelle Saint-Pierre, et au fronton de laquelle brille, comme l'arc-en-ciel dans les nuées d'orages, cette divine promesse : Les portes de Venftr ne prévaudront pas contre elle. Les lansquenets passèreht.
f Le temple saint était ouvert, les railleurs de Dieu en gravirent les marches sans frémir.
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250 HISTOIRE D*UNB PIPE.
I André voulait mettre pied à terre, Frantz l'arrêta en criant : » — > Ce n'est pas la première fois que mon cheval entre dans une église; fais-le monter.
• L'apostat de la Val-Grûn éperonna sa monture et, nouvd Héliodore, entra à cheval dans le lieu saint profané , puis, après avoir fait boire l'animal dans le bénitier, comme dans une auge , aui applaudissements de ses compagnons, il poussa jusqu'à la confession de Saint-Pierre, traînant, après lui, sur le pavé ensanglanté et jonché d'ossements de saints, arrachés de leurs châsses, les deux cardinaux martyrs, dont l'un s'était évanoui de douleur.
f De deux coups de poignard Frantz trancha les liens des victimes, non pour les délivrer , mais pour débarrasser son cheval d'un poids incommode, et André, soulevé par les bras de ses compagnons^ fut hissé sur l'autel.
» Les vociférations recommencèrent.
• Le nouveau Pape fit un signe de la main':
« Frères bien-aimés en Luther, s'écria-t-il, moi, André Stûbner, Pape par la grâce de votre élection , en présence de tous mes fidèles cardinaux, évêques, diacres et diaconesses, auxquels je donne ma bénédiction, non par les prétendues reliques des prétendus saints , mais par ce talisman qui m'a toujours protégé contre les balles des enragés papistes, que le diable confonde et extermine , sentant mon indignité personnelle, et reconnaissant la faiblesse de ma nature, je vous propose d'élire en ma place le vaillant frère Martin et ses descendants en ligne directe, comme Papes de l'Eglise universelle. Que ceux qui approuvent ma proposition lèvent la main. >
» — Vive Luther, Pape ! vive Luther, roi ' hurla la foule avinée.
» — Mort à l'idolâtrie romaine! ajouta Storch.
» — Mort au fanatisme et à l'intolérance papiste !
• — Vive Luther! répétèrent les lansquenets en brandissant une dernière fois leurs torches.
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Qu*«-t-il doûc là ta coût (V. pag. ft$4.)
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n Et aussitôt, cardinaux, moines, soldats, femmes perdues et valets, se prenant par la main, commencèrent, autour de Pautel , une ronde furibonde , broyant sous leurs pieds les reliques , éparses et chantant un hymne luthérien, dont le refrain était : Mort et damnation aux papistes! Vive Luther!
» André, debout, la tiare en tête, la lance au poing, marquait la mesure en frappant du pied la pierre sacrée. Ses yeux étaient injectés de sang, son visage empourpré par l'ivresse, ses veines gonflées par l'orgie.
• Tout-à-coup il sentit le vertige s'emparer de lui ; cette ronde, qui tourbillonnait à ses pieds , lui apparut comme un cercle de démons. Il pâlit afiPreusement et s'affaissa sur la large dalle de marbre en tombant sur ses mains crispées. Le sang bourdonnait à ses oreilles et faisait battre ses tempes, ses mains devenaient froides, une sueur glaciale baignait son visage, la lumière prenait une teinte sanglante.
»La ronde continuait toujours, pantelante, désordonnée, et à chaque reprise, les voûtes du temple renvoyaient, en grondant sourdement, le terrible refrain : Mort et damnation!
» — Valterman, au secours! cria le Pape, d'une voix pleine d'angoisse.
» Le lansquenet s'élança vers l'autel, mais aussitôt il recula avec épouvante ; des taches noires et livides marbraient la peau de l'apostat.
» En même temps, une femme tombait en se tordant dans les convulsions.
» — La peste ! hurla Valterman. André a la peste, sauve qui peut.
» A ce cri sinistre, les assistants , frappés de terreur, se hâtèrent de fuir, arrachant à la hâte les lambeaux de leurs déguisements , qu'ils croyaient infectés.
j» En un instant l'église demeura déserte ; tous s'étaient éloignés sans songer davantage au malheureux qu'ils laissaient expirer, sans secours, sur l'autel profané.
• De toute cette foule sacrilège, il ne restait plus dans la basilique de
Saint-Pierre, qu'un cadavre, un agonisant et un prêtre en soutane rouge, évanoui sur le marbre du sanctuaire.
• Aux plaintes du mourant, le prêtre se leva en chancelant et s'appro. cba de l'autel : on eût dit un spectre pâle et ensanglanté.-
» — Venge-toi, prêtre, murmura André, dont les dents claquaient de terreur; achève de me tuer. Oh! continua-t-il en se déchirant la poitrine ^vec ses ongles,, je souffre déjà comme un damné.
» — Que Dieu te pardonne, comme je te pardonne, reprit le cardinal* Frère, reviens à lui, il en est temps encore et, recueillant ses forces, doublées par la charité, la victime prit dans ses bras son bourreau et le déposa doucement sur les marches de Tautel. Puis il alla, en se traînant, chercher de Peau pour baigner les lèvres et le front brûlant du pestiféré, et s'agenouilla près de lui , tâchant de réchauffer ses membres raidis et bleuâtres, priant et partant des miséricordes infinies du Dieu outragé jusque dans son tabernacle.
» Ainsi se vengent les ministres de Celui qui nous a aimés jusqu'à la mort de la croix.
» Que se passa-t-il entre le prêtre et le bandit? Dieu seul le sait.
» Le lendemain, deux hommes chargés de ramasser les morts, dont la putréfaction aurait augmenté la contagion, trouvèrent deux eadavres, dont l'un semblait encore presser l'autre sur son cœur, en lui montrant le ciel.
» — Tiens,' dit l'un des fossoyeurs à son compagnon, c'est le Pape des Allemands; son règne n'a pas été long. Qu'a-t-il donc là au cou?
» — Ça doit être son fameux talisman contre les balles, reprit l'autre en coupant la corde avec son couteau; je le passerai au vinaigre et le donnerai ensuite à mon neveu qui est soldat. Toi, prends le poignard.
» — A propos des masques d'hier, il n'en restera pas beaucoup si cela continue, reprit le premier. Ce matin il y en avait plus de dix sur le tombereau.
» — Giuseppe me l'a dit, et je crois, comme le médecin, que la pcst« en veut à ces ivrognes.
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» — Dis plutôt que Dieu les punit de leurs brigandages , murmura craintivement Pietro à l'oreille de son compagnon.
» Et faisant un signe de croix, ils déposèrent un des cadavres sur leur civière. »
flN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
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