CHAPITRE XXV
Le loup et Tagneau.
— Les Papes ont toujours tort, dit mon père en commençant.
— L'aveu est franc, s'écria M. Sorbier, mis en belle humeur par cette déclaration inattendue; cependant, toujours me semble exagéré. Mettez savent à h place et nous serons d'accord. .
— Merci pour votre indulgence envers les Papes; mais j'ai dit toujours et je m'y tie^ns.
— Pourtant, il me semble
— Mon voisin, vous désertez votre drapeau pour vous enrôler sous la bannière papale, je vous en préviens.
— Je ne déserte pas le moins du monde : je combats, moi aussi, pour la vérité, et c'est parce que votre affirmation me parait exagérée que je la contredis.
— Songez-y, voisin , en me contredisant, vous donnez un démenti à toute l'école que vous soutenez.
— Je ne le pense pas.
— En voulez-vous la preuve?
— Très-volontiers.
— Rien n'est plus facile que de vous contenter. Les premiers Papes,
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y compris saint Pierre, en prêchant une nouvelle religion, qui enseignai^ que le polythéisme romain était une absurdité et que les Césars n'avaient pas droit de gouverner les consciences , se mirent en révolte ouverte contre les lois de l'État et méritèrent d'être suppliciés, comme rebelles et criminels de lèse-majesté. Remarquez que je ne parle ici que de trente-trois Papes martyrs. M. l'ex-abbé Renan, lui, va plus loin, il donne raison à Ponce-Pilate contre le Christ; il est vrai que dans le même livre , un bel ouvrage qui s'est bien vendu , il approuve la conduite de Satan et condamne la conduite de Dieu à l'égard de ce pauvre opprimé. Quelle âme sensible ! le diable lui en saura gré.
» Donc, les premiers Papes eurent tort de venir troubler les bons em~ pereurs Néron, Garacalla, Domitien, Dioclétien, etc., dans la jouissance de leur omnipotence spirituelle et temporelle ; du moins , c'est ce que m'apprennent BfM. Michelet, Quinet, Guéroult, Havin, etc. Il est vrai que ces mêmes messieurs, dont je respecte infiniment les lumières, blâment encore plus les Papes qui, plus tard , cessèrent de faire de l'opposition aux Césars devenus chrétiens. Les premiers étaient des rebelles, mais leurs successeurs furent de lâches flatteurs, des courtisans corrompus. (Voir Michelet, Quinet, etc.) Je continue :
. » Dans les temps ou l'idolâtrie subsistait encore, des Pape^ trouvant, avec raison, qu'il y avait danger à laisser debout les temples des faux dieux et les idoles, brisèrent les statues de Jupiter, de Vénus et des autres divinités païennes , renversèrent les temples, et avec leurs débris, élevèrent et ornèrent tes églises nouvelles. En agissant ainsi, je croyais qu'ils avaient fait sagement. Pas le moins du monde, il est reconnu aujourd'hui qu'use comportèrent comme des barbares, des vandales, des ignorants et^Se leur zèle ne fut qu'une sauy^ge brutalité. (Voir Miche, let, Quinet, etc.)
» Ces barbares, n'ayant pas tout détruit cependant, il se trouva que plus tard, quand le paganisme fut mort et bien mort, plusieurs Papes^ amis des arts, ne trouvant plus aucun danger à conserver des antiquités
234 HISTOIRE D*UNB PIPE.
précieuses, formèrent, à Rome , de splendides musées oji ils réunirent les merveilles de la sculpture grecque et romaine : autels, statues, bronzes et marbres, inscriptions et bas-reliefs. En faisant cela, ils croyaient bien faire; grande erreur. Ils se montrèrent mauvais Papes, faux chré-^ tiens, imbus des idées païennes et donnèrent un très-mauvais exemple à l'univers. (Voir Michelet, Quinet, etc.)
» D'autres Souverains-Pontifes, absorbés par des intérêts plus graves, ne s'occupèrent des restes du paganisme, ni pour les détruire, ni pour les conserver. De ceux-ci il vaut mieux ne pas parler, ce furent des êtres nuls, pour ne pas dire stupides. (Voir Michelet, Quinet, etc. )
» Plusieurs prirent parti pour des peuples opprimés contre des brigands couronnés, tels que les empereurs d'Allemagne. Les empereurs, quand ils furent les plus forts, les chassèrent de Rome et les envoyèrent mourir en exil. Ce fut bien mérité. (Voir Michelet, Quinet, etc. )
» Quelques-uns, au contraire, soutinrent les princes contre les injustes prétentions-de leurs peuples. De quoi se mêlaient-ils? Évidemment ils eurent tort. (Voir Michelet, Quinet, etc.)
» En se déclarant pour François I«r, contre l'empereur, qui menaçait l'Italie, Léon X fut un mauvais patriote; en s'alliant plus tard avec. Charles-Quint, il fut mauvais patriote; un moment embarrassé entre les deux compétiteurs, il demeura neutre et cette neutralité fut un crime. (Voir Michelet, Quinet, etc. )
» Les Papes eurent donc tort :
» En résistant aux Césars païens , et en respectant les Césars convertis;
» En détruisant les idoles , en les conservant ou en lui s'en occupant pas;
• En donnant l^mpulsion aux sciences ou en réprimant les erreurs de certains savants ;
• En prenant parti pour ou contre les empereurs ou en ne se mêlant pas de leuts disputes;
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Ainsi mourul le traître. ( V. page 239. )
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> En s'alliant aux Allemands ou aux Français , tout aussi bien qu'en restant neutres;
» En donnant des réformes ou en cessant d'en donner ;
» En agissant ou en restant dans le repos;
■ En parlant ou en se taisant.
» Je sais bien que , cela est difficile à comprendre , et cependant cela est, puisque Messieurs du Siècle et de VOpinion nationale l'affirment avec la sdence et la modération qui les distinguent. Qu'en pensez-vous, monsieur Sorbier?
— C'est mon opinion, dit Henri qui , ce jour -là, avait arboré un gilet quadrillé, dont chaque bouton représentait une iéte d'animal.
— Vous voyez bien que j'avais raison de dire en commençant que les Papes ont toujours tort. Voici donc un point de critique désormais bien établi : que le Pape dise oui, qu'il dise non ou qu'il ne dise rien du tout, inutile de discuter, il a tort.
— Barbarus ego sum qui non intelligor illis^, fit le notaire, heureux de faire une citation savante.
— Certainement, un vrai bdrbare.
» Êtes-vous, à présent, de mon avis, monsieur Sorbier?
— Vous êtes en veine de plaisanterie aujourd'hui, répliqua le notaire en grimaçant un sourire, et nous voilà loin de la question. Sur tout cela, j'aurais beaucoup à dire , mais je souffre de la tête et, avec votre permission, je vais prendre l'air un instant.
— Voulez-vous que nous vous attendions ou que nous remettions la suite de notre conférence à une autre fois? demanda mon père.
— Non, non, de grâce, continuez, sans vous occuper de cette |)etite indisposition. . .
^ Parbleu, dit tout bas un des ouvriers à Vignaud, ça lui remettrait sa migraine à jeudi, pour sûr.
' U lUii barbare, parce qu'ils ne me comprennent pas*
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— Regarde Fleur-des-Pois , on dirait qu!il a la migraine, lui aussi, repartit Bastien.
— ^ Et l'Henri, donc, faut croire qu'il a ses nerfs, il ne fait que boutonner et déboutonner son gilet.
— C'est pour compter^les bêtes de sla ménagerie, dit un autre.
— Chut ! fit un quatrième, voilà que monsieur recommence.
« En l'année 1537, continua mon pèrç, Clémçnt VII occupait le trône pontifical. Étant Pape , il eut naturellement toutes sortes de torts. Le plus grand qu'on pût lui reprocher fut celui d'avoir cru à la sincérité de Charles-Quint et de s'être, comme dit Machiavel , confié à une plumée d'encre. Cette plumée d'encre n'était autre que la signature apposée par l'empereur au bas d'un traité par lequel le Pape, pour sauver Rome du pillage, s'engageait à payer, à Sa Majesté très-catholique, une énorme somme d'argent, destinée à payer les soldats, luthériens pour la plupart, qui, depuis deux ans, dévoraient l'Italie. La confiance est le défaut ordinaire des gens de bien. Que de Papes, depuis Clément VII, se sont laissé tromper par des promesses !
» Le Souverain-Pontife avait dû souscrire à de dures conditions. Sommé par l'empereur d'Allemagne de donner la bourse ou la vie, il avait, pour tenir ses engagements, licencié son armée afin de réduire le plus possible ses dépenses et se procurer l'argent nécessaire, dont il avait déjà payé une forte partie.
a L'empereur était un homme consciencieux.... v. à sa manière il
avait promis de ne rien tenter contre Rome et, en effet , par lui-même il ne fit rien , mais il avait un général plein d'initiative et passé maître en fait de trahison, qui comprenait très-bien son silence. On rencontre facilement de ces serviteurs avisés.
» Sans attendre l'ordre positif de son souverain, mais bien sûr qu'il ne serait pas désavoué, cet habile homme ramassa tous les bandits^ qu'il pût enrôlei: et, à la tête de quarante mille aventuriers , presque tous huguenots, il l'avança > à marche forcée , contre Rome dégarnie de troupes^
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non pas pour la piller, bien entendu , mais pour délivrer les Romains du joug intolérable des Papes.
I Malheureusement, les habitants de la ville éternelle, plongés dans la stupidité, par leur gouvernement clérical, ne comprirent pas bien le bonheur qui leur était réservé. Au lieu d'ouvrir leurs portes, ils les barricadèrent et prirent les armes. •
■ Le connétable de Bourbon , traître à son Dieu comme il était traître à son roi, entra dans une épouvantable colère et ordonna à ses soldais de donner l'assaut. Deux fois les aventuriers se précipitèrent contre les remparts, deux fois ils furent repoussés et reculèrent en désordre. Ivre de fureur, Charles de Bourbon jura sur son «pée qu'il ne ferait point de quartier aux misérables qui osaient ainsi braver sa puissance et saisissant une échelle, il l'appliqua contre les murs et commença lui-même à monter.
» Déjà il avait atteint les créneaux ,, lorsqu'une balle perdue vint le frapper. Mortellement blessé, le connétable ouvrit les bras et, se renversant en arrière, tomba lourdement dans les fossés. Quelques retirèrent, couvert de sang et de boue, le posèrent sur le sur lui un manteau et retournèrent au combat , sans plus leur chef.
» Ainsi mourut le traître.
> Le même jour, sur le soir, la ville fut prise et des bandes, plus féroces que les hordes de Genséric et d'Attila , pénétrèrent dans la capitale du monde chrétien, massacrant tout sur leur passage.
I Le vœu de Luther était exaucé.
» Je craindrais de paraître suspect en racontant les horreurs commises par tes bandits huguenots, je laisse la parole â un historien protestant:
«Jamais, jamais, peut-être, écrit Sismondi, dans l'histoire du monde, une grande capitale n'avait été abandonnée à un abus plus atroce de la victoire; jamais une puissante arfiiée n'avait été formée de soldats plus
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féroces, et n'atait plus absolument secoué le joug de toute discipline ; jamais le souverain au nom duquel elle combattait n'avait été plus indifférent aux calamités des vaincus. Ce n'était point assez de livrer en proie â la rapacité des soldats, les richesses sacrées et profanes que la piété des fidèles ou leur industrie avaient rassemblées dans la capitale du monde chrétien , les personnes mêmes des malheureux habitants furent également abandonnées à leur caprice et à leur brutalité.
» Tandis que les femmes de tonte condition étaient leurs victimes, ceux à qui on soupçonnait des richesses cadiéès ou du crédit étaient mis â la torture et on les obligeait, par des tourments prolongés, à épuiser la bourse des amis qu'ils pouvaient avoir en pays étranger. Beaucoup de prélats moururent dans ces tourments, beaucoup d'autres, après s^être rachetés, moururent des suites de ces violences, de leur affliction ou de leur effroi. Les palais de tous les cardinaux furent pillés, sans que les soldats voulussent accorder une sauvegarde à ceux qui étaient le plus connus pour leur attachement au parti impérial, quelquefois seulement on leur permit de se racheter à prix d'argent; et comme les marchands avaient déposé leurs effets €hez eux, se figurant qu'ils y seraient en sûreté', ces marchands payèrent souvent des sommes énormes pour les dérober aux soldats.
» La marquise de Mantoue racheta son palais au prix de cinquante mille ducats, tandis qu'on 'assure que son fils en retira dix mille pour sa part du pillage. Le cardinal de Sienne, après avoir payé sa rançon aux Espagnols, fut fait prisonnier par les Allemands, complètement pillé, battu et forcé de racheter de nouveau sa personne au prix de cinq mille jteits. Les cardinaux de la Minerve et de Pouzetta éprouvèrent un malheur presque semblable. Les prélits allemands ou espagnols ne furent pas plus épargnés par leurs compatriotes que les ItaUens.
• On entendait retentir, dans toutes les maisons, les cris et les lamentations des malheureux exposés à la torture ; les places, devant toutes les églisesi étaient jonchées des ornements d'autels» des reliques et de toutes jes choses sacrées , que les soldats jetaient dans la rue , après en avoir
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arraché l'or et l'argent. Les luthériens allemands , joignant le fanatisme à la cupidité , s'efforçaient de montrer leur mépris pour les pompes de rÉglise romaine et de profaner ce que respectaient les peuples qu'ils nommaient idolâtres. »
« Bien des lecteurs , ajoute l'abbé Rohrhacher, auteur d'une savante histoire de l'Église , habitués à penser que le pillage de Rome, par les troupes de Charles-Quint, dura tout au plus quelques jours,, seront trèsétonnés d'apprendre qu'il dura neuf mois. L'armée impériale, entrée à Rome le 6 mai 1527, n'en sortit que le 17 février 1528. Le prince d'Orange, qui la commandait alors, eut toutes les peines, du monde à l'en arracher, » encore fallut-il que le Pape qui, après la prise de la ville, avait déjà payé quatre cent mille ducats, pour pouvoir sortir du château Saint- Ange , o\k il était assiégé depuis un mois , donnât au prince d'Orange quarante mille ducats pour les pillards, réduits , par la peste que Dieu avait envoyée pour les châtier, à treize ou quatorze mille au plus.
» A la nouvelle de la prise de Rome , l'empereur feignit une tristesse profonde ; il ordonna des prières dans toutes les églises et des processions solennelles pour la délivrance du Saint-Père. En même temps, il envoya deux plénipotentiaires à Rome , non pis précisément pour le déhvrer, mais pour lui extorquer encore de grosses sommes d'argent , lui confisquer des places fortes et lui arracher les promesses les plus onéreuses.
» Ainsi agit le très-puissant et très-catholique Charles-Quint, empereur d'Allemagne, roi d'Espagne et d'Italie. Il manqua à sa parole et à ses engagements écrits, et condamna le Pape, dont le seul tort était de l'avoir cm, à une amende énorme. Si un bourgeois d'Espagne en avait usé de même envers un autre bourgeois , les juges l'auraient fait pendre. Mais il s'agissait d'un Pape et, comme je vous l'ai dit , en commençant, aux yeux des libres penseurs :
I Les Papes ont toujours tort. ^
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