CHAPITRE III
Le royaume de Naples semblait étranger au reste de l'Italie. Les factions qui le déchiraient ne lui permettaient pas de prendre part aux événements qui s'y passaient.
Sous le règne de Robert, Naples prospéra ; l'État goiïtait les douceurs du calme, les lettres florissaient, tous les arts de la paix étaient cultivés avec succès. Ce sage roi étant mort (1343 }, Jeanne, sa Tille aînée, âgée à peine de dixhuit ans, lui succéda. Robert avait prévu de grands malheurs, et pour les conjurer il établit une régence où sa veuve, Sanche d'Aragon, et Philippe de Cabassole, évâque de Cavaîllon, eurent la principale autorité. Pour déjouer les brigues des ambitieux qui aspiraient à la main de Jeanne, il la donna en mariage au prince André, qui était . fils de Charohert, roi de Hongrie, et appartenait ainsi à la maison d'Anjou.
Jeanne était belle, enjouée, légère: elle faisait ses délices des vers des trouvères, et y puisa ces sentiments passionnés qui firent sa honte et ses malheurs. André avait de la rudesse dans la physionomie; il parlait peu, il aimait le travail et l'étude. Dès que Jeanne le vit. il lui déplut. On
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lui avait donné pour maître un frère mineur dont Pétrarque, fait un portrait hideux '. André s'enfermait de longues heures avec !ni. éinilinii smis sa dirirlian, évitant la société de Jeanne. La reine avait pour confidente rt pour amie sa nourrice, qui fit obtenir à son époux et à ses enfants les premières charges de l'État. On l'appelait la Catanaise, du nom de sa pairie. C'était une femme pleine d'audace et capable des plus grands crimes. Le roi Robert avait deux frères, Philippe de TaR-nte et Jean de Duraizo. qui étirent chacun trois enfants. Mille intrigues se formaient autour de Ie;miH'. nn'.i- (!<■ Philippe ili- T;i ivuir. qui |.iui:;ii( h: titre d'tmpérat rire de Cnii.slaiiiiiiople. eùi voulu que Jeanne épousât l'aîné de ses enfanls. Les Durazio aspiraient à la main rie Marie, sreur de Jeanne, déjà fiancée au frère d'André, Louis de Hongrie ; le fils aîné de Jean Durazzo finit par l'enlever.
Le rot André croyait avoir des droits au trône de Naples et voulait être couronné au même titre que Jeanne. La reine s'y opposait-, le Pape Clément VI refusait de trancher la question. Il différait d'un jour à l'autre la sentence. A la fin il céda aux exigences des Hongrois, et permit qu'André fut couronné solennellement, à la condition toutefois que la sœur de Jeanne, Marie, monterait sur le trône si Jeanne venait à mourir sans enfants. La reine avait déjà formé une liaison criminelle avec son cousin, 1-ouis de Tarente : André voulut se venger. 11 ut entendre des paroles imprudentes, que ses ennemis recueillirent. Un jura sa mort. Le complot fut ourdi à Naples : la Catanaise et l'impératrice de Constantinople en furent l'àme. Comme il arrive toujours, un calme apparent voila l'horrible projet qu'on méditait. André ne se doutait pas dif* sort qui lui était réservé.
1. Horrendum tripes animal, midis pedibus, openo capile, paiiper-
Le iH septembre 1345 il panit avec la cour pour Averea. où il devait être immolé. Au milieu de la nuil les conjurés viennent frapper à la porte de l'appartement royal ; on appelle André" : on lui dit qu'une dépêche est arrivée de Naples, qu'il faut une prompte réponse. Le roi se lève ; il sort; une femme de la reine ferme aussitôt la porte sur lui; les conjurés s'emparent d'André; un gantelet de fer s'applique sur sa bouche: un nœud coulant est jeté autour de son cou : il expire. Son corps fut mutilé atrocement. On le pendit tout sanglant au balcon du château, et de là il tomba dans le jimlin oit les conjurés allaient l'ensevelir, quand la nourrice du prince vint les surprendre. Les cris déchirants qu'elle |kuihs;i éveillèrent tout le château. Quelques jours après, Jeanne mit au monde un enfant qui mourut bientôt, et au bout do onze mois elle épousa son cousin, Louis de Tarante.
La nouvelle do cet attentat effraya l'Europe; la cour d'Avignon en fut consternée. Clément VI chargea Bertrand de Baux d'instruire aussiiût le procès et de faire mourir les coupables. Tous les conjurés furent saisis, moins les princes du sang, cumme le portaient les instructions du Pontife. La Catanaise , son fils Sanche, sa belle-fille et une foule d'autres moururent dans les tourments. On les bâillonna avant de les mener au supplice.
La reine fut-elle complice du meurtre d'André! La question est douteuse. Des historiens accusent Jeanne; un plus grand nombre l'absout. Pétrarque et Boccace, qui vécurent à sa cour, la croyaient innocente. Les historiens de Provence se rangent à cette opinion. Si Jeanne eut consenti à la mort d'André, il est probable que le crime aurait été commis ailleurs qu'à sa porte. 1-a raison d'Etat l'eût délivrée en secret d'un époux odieux, Elle fut infidèle au roi, mais de là à l'assassinat il y a un abîme. Jamais elle ne se montra cruelle dans une vie assez longue. Si elle eût pu dans sa jeunesse ordonner la mort de son époux, elle eût
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sans doute signalé son règne par d'aulnes cruautés. Elle s'unit par le mariage à Louis de Tarente, l'un des conjurés, mais elle était jeune, ses courtisans In pressèrent de l'é- ]ifiiiS''!\ ri son hir-Mvrii:i!«: l'cxnise. \u reste, ses ennemis purent l'accuser devant le Pape , en plein consistoire ; ils dirent librement toutes les raisons qu'ils avaient de la croire coupable, ei jamais ils ne purent la convaincre d'un pareil crime. Clément VI fut obligé de l'absoudre.
Maïs le roi de Hongrie n'était pas de cet avis. A la non-
armée pour venir venger son malheureux frère. On portait devant lui un drapeau noir où était peint un glaive ensanglanté. Louis de Tarente vole à sa rencontre et lui livre bataille. 11 est vaincu: le roi de Hongrie s'empare de N;iples. Jeanne prend la fuite et gagne la Provence, où Louis de Tarente ne tarda pas de venir la rejoindre. Le roi de Hongrie exerça mille cruautés dans Naples. Il irrita le peuple et les seigneurs, et quand la peste noire, qui fondit sur l'Italie, eut forcé les Hongrois à s'éloigner. Jeanne fut rappelée. Elle entra dans Naples an* cris de joie de tout le peuple. Le roi de Hongrie étant revenu l'année suivante, Louis de Tarente alla de nouveau le combattre. 11 passa toute sa vie à défendre les États menacés de Jeanne. Enfin le roi de Hongrie s'étant retiré définitivement, Louis de Tarente allait goûter les douceurs du repos et recueillir les fruits de son crime. Mais il est des attentats dont la vengeance est écrite au ciel. Quand les hommes sont impuissants à les punir, la justice divine s'en charge ; lût ou tard elle atteint les coupables. La mort de Louis de Tarente fui une vengeance divine. Ce prince eut quelques pressentiments de sa fin prochaine : il fit de pieux pèlerinages au* tombeaux de saint Barthélémy, de saint Matthieu et de saint André pour expier son crime, et revint à Naples où il mourut le 26 mai 1362. !1 eut de belles qualités ; il fut vaillant, généreux, habile politique; il ne se laissa pas
abattre par la mauvaise fortune ni enfler par la prospérité; mais le meurtre du prince André souille sa mémoire. Le repentir ei une mort chrétienne ont pu effacer son crime devant Dieu : devant les hommes il est toujours coupable, ei son nom est un de ceux que l'histoire ne prononce qu'avec horreur.
La cour d'Avignon reçut la nouvelle de sa mort au milieu du mois de juin. Innocent VI lit célébrer dans h tlia] elle du palais un service pour le repos de son âme. Ce pieux devoir accompli, il veilla aux intérêts du royaume de Naples. On pouvait craindre que les factions ne vinssent à se réveiller sous la faible autorité de Jeanne, et que Frédéric d'Aragon , maître déjà d'une partie de la Sicile, ne fit quelque tentative sur le royaume do Naplcs. Pour maintenir et l'autorité di? la reine et les droits que l'Église avait sur le royaume, il envoya de nouveau en Italie Guillaume de Grimoard.
Les lettres qu'Innocent VI écrivit cette annoe-la étant perdues, on ne sait que très-peu de chose sur celU' légation. 11 est probable que l'abbé de Saint-Victor se détourna de sa route et porta les ordres du Pape au cardinal Albornos, alors à Bologne s car au mois d'octobre suivant, il n'était pas encore arrivé à Maplos. Il s'arrêta quelque temps à Florence. Il y était encore quand la nouvelle de la mort d'Innocent VI arriva '. On lui prête ces paroles mémorables r « Si, par la gr.ra- de liieu, je vois un Pope qui ail la pensée de venir en Italie, au véritable siège de l'autorité spirituelle pour abattre les tyrans, je mourrai volontiers le lendemain. » Il partit, visita Rome, passa la frontière napolitaine. Mais avant de se rendre a Naples, il voulut aller prier, au Mont-Cassin, sur le tombeau du patriarche de son ordre". Ce monastère vénéré , qui fut la