‹ Histoire de Bagdad dans les temps modernesChapitre 16 sur 93 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Bag-dad sous la domination des Khans mongols de la Perse.

Le 5 février 12o8, les Mongols, commandés par Houlag^ou, frère de Mangoii, grand-klian de Tarlarie, tous deux pelilsfils de Tchiùgîz-Klian, avaient pris d'assaut la ville de Bagdad; le 10 du même mois, le dernier des khalifes abbassides, El-Mosta'çem-Billah, se rendit, désespérant de pouvoir tenir plus longtemps. Pendant sept jours, un massacre général détruisit la population entière de la ville, à l'exception d'un petit nombre de chrétiens. Le 20 février, le khalife fut mis à mort*. Ainsi finit le khalifat d'Orient, qui avait eu, dans l'espace de cinq siècles, bien des moments de grandeur.

Houlagou, après sa conquête, s'occupa d'organiser le gouvernement de la ville et de la province. La garnison fut formée par un corps de troupes de trois mille cavaliers mongols, sous le commandement du noyân Uga et de Qara-Boqa; elle fut chargée de rétablir l'ordre, d'exercer la police et de faire

1. Cf. d'Ohsson, Histoire des Mongols, t. III, p. 242, d'après Rachîd eddîn; Howorth, Ilistory of the Monyols, part III, p. 123-128.

enterrer les morts. Le gouverneur de la ville fut d'abord 'Ali-Bahàdoùr ; Mo'ayyad ud-dîu Ibn el-^\lqamî, l'ancien vizir de Mosta'çem, qui était chiïle et fut le principal artisan de la chute du khalifat, conserva le titre de vizir, mais au lieu d'être ministre d'un empire, si réduit qu'il fût, il resla simple adjoint du gouverneur; Faklir ud-din de Dùniéghân garda la dignité de câhib-diivàn.

Ahmed ben Imràn reçut la préfecture des districts à l'est de la ville : c'était un ancien domestique d'un gouverneur de Ba'qoûba' qui trouva moyen, pendant le siège, d'approvisionner l'armée mongole de quinze jours de vivres en lui révélant l'existence de magasins de blé souterrains situés près de cette bourgade de Ba'qoùba; il fut ainsi récompensé de l'immense service qu'il avait rendu aux assiégeants ^ Nizhâm ud-din 'Abd el-Mou'min fut nommé grand-juge. Telles furent les premières nominations de fonctionnaires faites par le nouveau gouvernement.

Ibn el-'Alqamî ne jouit pas longtemps de la dignité que lui avaient conservée les conquérants; trois mois après la chute de la ville, il mourut. Son fils Chéref ud-dîn Abou'l- Qâsim 'Ali le remplaça dans ses fonctions d'adjoint du gouverneur.L'administration locale resta ainsi constituée jusqu'en l'année 661 (1263), où l'empereur mongol fit mettre à mort son ministre Séif ud-dîn Bilikdji, ainsi que Khàdjè 'Azîz, gouverneur de la Géorgie, et Khàdjè Medjd ud-dîn Tébrîzi». Ce fut Chems ud-dîn Mohammed Djowéïni qui devint premier ministre de Houlagou, et son frère 'Alâ ud-dîn 'Atâ-Mélik fut chargé de gouverner la ville et la province de Bagdad ;

1. Sur ce gros bourg de 2.000 habitants, à 50 i\ilom. N.-l-' de Bagdad, actuellement chel'-lieu du caza de Kliorasàu, voyez [lîoussoau], Description tlu pachulik de Baydad, p. 80; \e Mérdrid cl-lltild', v'-d. Juynboll, t. I, p. 162; Yaqoûl, l. I, p. 672; V. Cuinet, La Turquie d'Asie, LUI, p. 119; Henry Binder, Au Kurdistan, en Mésopotamie et en Perse, p. 320.

2. Comparez Mîrkiiond, l{au:ct ur-Çafd, t. V, p. 75, édition iithographiée.

3. Voir sur cet événement C. d'Ohsson, op. laud., t. lll, p. 3*30; Khoudémîr, Ijlabib us-Siijér, éd. lilli. l. III, 1" partie, p. 60.

c'esL ce dernier qui est l'auteur d'une iiistoire de la conquête mongole écrite en persan et connue sous le nom de Tdrîkh-i Dji/uhiKochàV . Son équité ramena vite un état de grande prospérité dans la ville. Il lit creuser le canal qui amène à Nédjef (Mèchhèd-'Ali) l'eau de l'Euplirate; ruiné plus tard, ce canal fut réparé par Chah Ismâ'îl, souverain çafawi de Perse, ce qui lui a fait donner le nom de nahr-i châhî « canal royal » sous lequel il est connu.

Iloulagou mourut en 663 à quarante-huit ans, la nuit qui précéda le dimanche 19 rébî' II (8 février 1265), date qui a été conservée dans des vers persans de Naçîr ud-dîn Toûsî cités par Mîrkhond». Son fils Abaqa lui succéda. Chems ud-dîn Mohammed resta d'abord dans les mêmes fonctions; mais Medjd nl-Mulk Yèzdî, fils de Çafî ul-Mulk, ancien ministre des Atabeks de Yezd, réussit, par ses intrigues, à détourner de son premier ministre l'esprit du souverain. Celui-ci se rendit à Bagdad; c'est à ce moment qu'on prétendit que 'Atà Mélik entretenait des rapports secrets avec les Égyptiens. Sur l'ordre du souverain mongol, 'Atà-Mélik fut, non pas précisément mis à la torture, n'ayant contesté aucune réclamation à sa charge^ mais bien soumis à la cangue, et il resta prisonnier. Son frère prodigua des trésors sans pouvoir le délivrer. 'Atâ-Mélik s'était engagé à restituer au lise trois cents iomans d'or; il donna tout ce qu'il possédait, il vendit même ses femmes et ses enfants, sans parvenir à acquitter entièrement sa dette. Cependant Abaqa le fit sortir de prison le 4 ramazan 680 (8 janvier 1280) \ Peu de temps après, Medjd ul-Mulk, revenant à la charge, obtint l'ordre de se rendre à Bagdad pour arracher à l'infortuné gouverneur le reste de sa dette,

1. Cl", sur cet ouvrage et son auteur l'intéressante notice que leur a consacrée Ch. Sciiefer, Chrcslomalhie persane, t. II, p. 134 et suivantes; Etienne Quatremère, dans les Mines de l'Orient, t. I, p. 220; Sir H. M. Eiliot, The history of India, t. II, p. 384.

3. Hachîd ed-dîn, cité par d'Oiisson, t. III, p. 516, le dit positivement.

4. G. d'Ohsson, op. laud., t. III, p. 536; la concordance des dates donnée par cet auteur est erronée.

soit cent trente tomans. 'Atâ Mélik, ne pouvant la payer, fut soumis à la torture et promené nu par la ville. Comme on l'emmenait à la cour du souverain et qu'il était sur le point d'arriver à Hamadàn, on apprit qu'Abaqa venait de mourir subitement dans celte ville.

C'est pendant qu"Atà-M61ik gouvernait Bagdad qu'il faut placer deux événements dont le souvenir nous a été conservé par Bar-Hebraeus*. Le catholique ou patriarche desNestoriens se vit obligé, en 1268, de quitter cette ville à la suite d'une émeute. Ce dignitaire ecclésiastique, nommé Denha, qui avait succédé à Makika, avait fait arrêter un Nestorien qui avait embrassé le mahomélisme quelques années auparavant, et le bruit s'était répandu qu'il voulait le faire noyer dans le Tigre ; le peuple musulman s'assembla en tumulte devant l'hôtel du gouverneur, qui fit demander à plusieurs reprises à Denha de lui remettre cet individu ; sur le refus du patriarche, la populace mille feu au portique de la maison du catholique et l'escalada pour mettre ce dernier à mort ; Denha dut son salut à des gens envoyés par le gouverneur, qui le firent échapper par des rues détournées. Il se plaignit à la cour, y fut même mandé, mais sans résultat, ce qui le décida à changer de résidence et à aller se fixer à Erbîl.

En 1271, des Isma'iliens tentèrent d'assassiner le gouverneur; ils manquèrent leur but et furent mis en pièces. Les musulmans répandirent le bruit que ces gens étaient des chrétiens, envoyés par le patriarche nestorien pour se venger ; cela suffit pour faire jeter en prison les évêques et les principaux membres du clergé qui étaient restés à Bagdad. En même temps le commandant d'Erbîl, Qoutlouq-Chàh, fit arrêter le patriarche, qui ne fut élargi qu'au bout de quelques semaines sur un ordre de la Cour. C'est alors que les patriarches nesloriens fixèrent leur résidence à Ochnou, ville de rAzcrba'ïdjan.

1. Cité par d'Ulisson, id. op., t. 111, p. 4()9 et suivantes; comparez J.-B. Chabot, Histoire de Mur iahalaha lU, p. 33, noie 2.

Le célèbre astronome Naçîr ud-dîii Mohammed Toûsî mourut danscetle même ville le 17zou'l-hidjdjé672(2ojuin 1274), àg-é de soixante-dix-huil ans '.

Tagoudar-Oghoul, qui portait aussi le nom musulman d'Ahmed, frère d'Abaqa, lui succéda en 681 (1282). 11 prit de nouveau comme ministre Chems ud-dîn Mohammed, et rétablit 'Aul-Mélik dans ses fonctions de gouverneur. A cette nouvelle, les habitants de la ville célébrèrent des réjouissances pendant douzejours.Nowaïri nous a conservé le texte d'un rescrit adressé à ces mômes habitants de Bagdad par le nouveau souverain, pour leur annoncer son élection et leur faire part de sa profession de foi. On y lit, entre autres, ce passage : « Rendez aux collèges, aux établissements de piété, en général, ce qui leur était destiné du temps des khalifes abbassides, et que chacun soit réintégré dans ses droits sur les dotations faites aux mosquées et aux collèges*. » Cette déclaration est importante : elle prouve que rien n'avait subsisté, après la prise de la ville, de la constitution des waqfs ou fondations pieuses, considérés par les Mongols païens comme des propriétés que rien ne distinguait de celles de l'Etat ou des particuliers.

'Atâ-Mélik se vengea de son ennemi Medjd ul-Mulk en le faisant condamner comme sorcier et traître ; bien qu'il ne voulût pas le faire mettre à mort, ses serviteurs, sans attendre d'autorisation, écartelèrent le condamné et distribuèrent ses membres entre les différentes contrées ; on suspendit sa tête dans Bagdad. Le gouverneur mourut à la fin de cette même année (4 zou '1-hidjdjé 681 = 5 mars 1283), d'une attaque d'apoplexie, en apprenant les nouvelles persécutions dont il était l'objet de la part d'Argoùn, qui préparait alors sa révolte contre son frère Ahmed, et qui venait de passer l'hiver dans la province de Bagdad.

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