‹ Histoire de Bagdad dans les temps modernesChapitre 54 sur 93 · GOUVERNEMENT DU VIZIR M0URTÉ7Â- PACHA · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT DU VIZIR M0URTÉ7Â- PACHA

Également élevé dans le sérail, devenu silihdâr, puis vizir et en cette qualité nommé gouverneur général des provinces de Damas et d'Erzeroum,Mourléza-Pacha, quand il fut envoyé à Bagdad, y agit d'une façon tout à fait nouvelle et inouïe. Tautôt sa colère s'étendait non seulement aux hommes, mais même aux animaux; tantôt le cœur des indigènes se prenait d'affection pour lui, grâce à des mesures qui entraînaient l'approbation unanime. Sa porte, ouverte à tous, n'était gardée par aucun chambellan ou portier; personne n'empêchait les réclamants de se présenter devant lui. Certaines personnes dignes de confiance rapportent même qu'un jour ce pacha était endormi, pendant que ses serviteurs reposaient chacun d'un côté différent; un paysan, qui avait une réclamation à lui soumettre, entra dans l'endroit où il dormait, réveilla le pacha et lui exposa son affaire de vive voix et sans intermédiaire. Aucun domestique ne se trouvait là pour lui donner son écriloire; le gouverneur lit signe au plaignant de la lui

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apporter, apposa immédiatement son ordre sur la requête qui lui était présentée et consola le paysan.

Une fois par an il avait coutume de faire lire le mevlid ou récit de la naissance du Prophète, et de distribuer, à cette occasion, des mets et des rafraîchissements au peuple. Toutefois il manquait de goût dans la fréquentation des femmes, et la prostitution se développa beaucoup. Ses appartements étaient décorés d'étranges images obscènes.

Il se montra ferme dans la répression des désordres ; aussi la tranquillité de la province ne laissa rien à désirer. Il était sévère. Ayant appris que les soldats des troupes locales se livraient à une agitation contraire à la discipline, et s'étaient même rassemblés pendant une nuit obscure, il monta à cheval et dispersa cette troupe de mutins, qui n'était pas encore nombreuse. Le 27 ramazan 1064 (H août 1654), il fît périr Mahmoud- Agha, capitaine adjudant-major [sâgh-qol-aghasy), qui était innocent.

Sur ces entrefaites il arriva un messager rapide apportant des lettres contenant les plaintes d'Ahmed-Bey et de Féthî-Bey, tous deux oncles de Huséïn-Pacha, mirmiran de Bassora, et de Mohammed-Pacha, mirmiran de Lahsâ*. Il résultait des informations fournies par ces deux personnages qu'ils avaient à se plaindre de la conduite douteuse et ambiguë de cet Huséïn-Pacha à leur endroit, qu'ils s'étaient rendus à la Sublime Porte et avaient obtenu ce qu'ils désiraient sous forme de la concession d'un ou deux sandjaks de la province de Bassora; que lors de leur arrivée dans cette dernière ville, le gouverneur les avait bien traités et couverts d'honneurs tout d'abord, mais qu'ensuite, par une ruse digne d'un renard, il avait songé à les faire périr, et avait chargé des bourreaux du soin de les faire disparaître. Mais ces deux personnages s'entourèrent de leurs serviteurs et firent bonne contenance; leur empressement à recourir aux armes de combat empêcha leurs

1. Sur celte orthographe, voyez une note de ma traduction de YOdearabe d'Ochkonwdn, dans la Revue sémitique de 189;S, p. 29 du tirage à part.

ennemis de réussir. Le gouverneur se contenta alors de les exiler dansTInde, et ils s'embarquèrent avec leurs serviteurs, faisant voile en sécurité vers ce dernier pays. A.rrivés en face de l'échelle de Qatif, qui dépend de Lahsà, ils échappèrent, par un moyen quelconque, aux geôliers qui étaient préposés à leur garde, et descendirent à cette échelle. Ils étaient donc actuellement les hôtes du pacha de Lahsà.

Voilà ce que contenaient leurs lettres, par lesquelles ils priaient en outre Mourtéza-Pacha de faire connaître à la Porte ce qui leur était arrivé. Le gouverneur de Bagdad envoya à Constanlinople leurs lettres et leur messager, et leur expédia en hâte un exprès pour les engager à venir auprès de lui. Pleins de joie, ils se mirent immédiatement en route et arrivèrent au bout de peu de jours. Le pacha, sans plus de réflexions et sans songer que la témérité seule était insuffisante pour le mener à son but, rassembla des troupes, prépara des munitions et des canons, nomma général son kiaya Ramazan-Agha et l'expédia en hâte dans la direction de Bassora, en compagnie des deux personnages. Quelques jours plus tard il se mit lui-même en route et s'empressa de rejoindre son armée. Il arriva ainsi dans la localité nommée 'Ardja, entra sur le territoire de Bassora, et fit flotter ses étendards sur les forteresses de Châloûchiyè et de 'Aqâra.

Les citadins, les paysans, les soldats et les Bédouins de celte région étaient les amis sincères d'Ahmed-Bey; ils considérèrent que s'ils adoptaient d'emblée son parti, celui-ci ne manquerait pas de les en récompenser en leur faisant une place à part, et qu'en outre ils se porteraient dommage à eux-mêmes s'ils s'avisaient de barrer la route à l'armée envahissante; ils préférèrent se soumettre. Chacun se tint à l'écart, et les troupes turques vinrent camper dans les plantations de palmiers du Djézâïr. Le pacha, sans peine ni fatigue, marcha dans la direction de Bassora, passa comme un torrent dévastateur, prit sans aucune difficulté des forteresses qui auraient pu fournir une belle défense, et désigna des troupes pour

former la g-arnison de la forteresse de Qourna*, qui est comme la clef de toute cette province.

La nouvelle de cette marche de l'armée de Bag^dad eiïraya Iluséïn-Pacha et le mit en danger. Ne pouvant résister, il s'enfuit dans la direction de la frontière persane. C'est ainsi que Mourtéza-Pacha mit la main sur cette province, sans fatigue ni danger. Alimed-Bey reçut le gouvernement de Bassora, et fut ainsi à la fois satisfait et vengé.

Les principaux notables avaient préparé de nombreux présents en argent et en nature, destinés à être offerts au vainqueur; mais Mourtéza-Pacha, oubliant que « l'avidité est la ruine de la religion » (proverbe arabe), et malheureusement enclin à la trahison, fit mettre sous bonne garde les biens personnels de Iluséïn-Pacha et de son père 'Ali-Pacha, ainsi que ceux de leurs enfants et pelils-enfants; en outre il fit saisir et emporter les biens des riches indigènes de Bassora, conservés à l'abri des regards des profanes et des envieux dans la forteresse nommée Qapan (en turc, magasin), qui était le dépôt des plus grandes richesses. Pour mettre la main sur ce dépôt, il délégua Ahmed-Bey et Féthî-Bey accompagnés d'un certain nombre de séïmens impitoyables et d'un ou deux aghas de mauvaise foi, et les envoya à cette forteresse ; on rangea de nombreux canons sur la place de la Porte du Sérail, et on disposa les musiques militaires {mthtè?'-khâné); on bourra successivement les canons, on alluma les mèches; les décharges de l'artillerie, la fusillade et le tapage des musiques militaires jetèrent la terreur dans le cœur des assistants. Bien des grands personnages de la province et des chérifs ou descendants du Prophète fureut exécutés sur la place publique.

Cette effroyable action, commise par les suggestions diabo-

1. Chef-lieu de caza, au point de jonction du Tigre et de l'Euplirate, sur l'emplacement de l'antique Digba ; environ 5.000 habitants, tous chiites, sauf les autorités, qui sont sunnites. Voyez Cuinet, oji. laud., t. III, p. 271; Niebuhr, Voyage, t. II, p. 202. C'est aux environs que se trouve 1 un des sites légendaires du paradis terrestre. D. de Rivoyre, Les. vrais Arabes et leur pays, p. H 6.

liques de certains hommes et sur la signature personnelle de ce pacha insensé, était inouïe : Bassora fut changée en lieu de tristesses, et ses habitants infortunés soumis à toutes sortes de peines. En outre ce pacha, insoucieux des conséquences de ses actes et obéissant à d'affreux conseils qui lui avaient suggéré l'ambition de s'attribuer à lui-même le gouvernement de Bassora, adressa des ordres secrets aux aghas qu'il avait envoyés à Ahmed et à Féthî, et fit mettre ceux-ci à mort; il fit appoi'ter à Bassora leurs têtes coupées, croyant que cela servirait d'exemple au monde. Mais les aventures de ces deux innocents furent bientôt connues tant au dedans qu'au dehors de la ville : il s'ensuivit un soulèvement général. Profitant de ce désordre, les indigènes du Djézâïr, s'entr'aidant les uns les autres, s'efforcèrent de chasser les Turcs et commencèrent à attaquer à coups de fusil la garnison de Qourna. La nouvelle de cette audacieuse entreprise mécontenta fort le gouverneur; il envoya, au secours de celte garnison, un certain nombre de fusiliers par la voie du fleuve, sur des navires, en même temps que par terre trois à quatre mille hommes des troupes indigènes de Bagdad ou pris parmi la cavalerie des séïmens se rendaient dans la même direction. Ces soldats se rencontrèrent avec les Bédouins dans la localité nommée Ghérich, en face de la forteresse de Qourna. Cet endroit est situé entre des jardins et des marécages vaseux où il était impossible de déployer de la cavalerie; la plus grande partie de l'armée du pacha, pieds nus, descendit dans le marais pour atteindre l'ennemi. Un ou deux aghas très connus ayant été blessés à coups de lance du côté des Turcs, et plusieurs soldats s'étant enfuis, le désordre commença à se mettre dans les rangs du corps expéditionnaire; tout à coup on aperçut, du côté du désert, toute une armée de Bédouins brandissant leurs lances; quand ils arrivèrent sur le lieu de la lutte, chacun se confia à la vitesse de son cheval pour leur échapper ; les Turcs s'enfuirent en masse.

De l'autre côté, les braves fusiliers qui venaient à la res-

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cousse à bord des navires n'élaient pas encore arrivés au lieu où ils devaient débarquer, qu'ils furent entourés, sur le rivage, à Déïr, par une attaque des liédouins, et massacrés. La petite garnison qui était assiégée dans cette localité fut réduite au désespoir; ceux qui continuèrent à résister furent tués ou faits prisonniers, et il n'en fut plus question. Enfin l'armée locale de Bagdad, saisissant l'occasion de ces difficultés pour se venger du traitement qu'elle avait éprouvé de la part du gouverneur, profita de ce désordre pour abandonner le parti de celui-ci, quitta la route de Bassoraet rentra dans ses quartiers à Bagdad.

Mourtéza-Pacha fut très attristé par ces événements. Il se repentit alors de sa conduite, laissa en place tout l'argent et les objets en nature qu'il avait fait saisir, et s'enfuit tout seul. Il rejoignit son armée à 'Ardja, et conçut le projet de se venger de la défection de ses troupes en rejetant la faute sur certains de ses officiers; mais ceux qui étaient soupçonnés, ne se sentant pas en sûreté, s'enfuirent et quittèrent le pays.

Ces incidents extraordinaires étaient tout ce que désirait Huséïn-Pacha, gouverneur de Bassora; les fautes de son collègue de Bagdad furent cause que Tétoile de la prospérité se leva de nouveau pour lui : il reprit possession de sa capitale, et s'occupa, satisfait, de l'administration de sa province.

En ces temps troublés, des bruits alarmants circulèrent dans Bagdad; des brigands la parcoururent pendant la nuit; la terreur y régna depuis le soir jusqu'à la prière du matin, et les habitants, armés, montèrent la garde toute la nuit dans les différents quartiers.

Mourtéza-Pacha revint, ne rêvant plus qu'à reprendre Bassora; mais, malgré les informations qu'il en donna à la Porte et le soin qu'il prit de solliciter l'autorisation d'entrer en campagne, il ne put en obtenir la permission et resta plusieurs jours retiré tristement dans un appartement écarté de son palais.

Son gouvernement dura un an et onze mois, du 14 chèv>^\val

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^063 (7 septembre 16o3) au 14 ramazan 1065 (18 juillet lfio5).

GOUVERNEMENT DU VIZIR MOllAMMED-PACHA

Ce Mohammed-Pacha, connu sous le sobriquet de Aq (le blanc), était né à Constanlinople et avait été, comme ses prédécesseurs, élevé dans le sérail. Il fut malade pendant la moitié de la durée de son gouvernement. On prétend que, par une rencontre étrange, il résulterait de l'enquête menée par 'Abd-ul-Bâqi Vedjdî-Efendi, secrétaire du Divan et son ennemi, homme disert d'ailleurs, que ce pacha étant sans forces et la chaleur de la fièvre augmentant sans cesse, les médecins n'y pouvaient trouver de remède, lorsqu'un derviche à peu près fou, de l'ordre des Mevlévis ou derviches tourneurs, connu sous le nom de Khérâbàti, vint visiter le pacha dans sa chambre de malade, fit des prières pour sa guérison et lui dit adieu immédiatement. Pendant qu'il s'en allait, Vedjdî-Efendi le rejoignit et l'accompagna jusqu'à la porte, en lui demandant de dire des prières pour la guérison du gouverneur. « C'est une chose dont nous avons pris la charge, répondit le derviche; c'est comme si nous nous y étions dévoués corps et âme.» Tel est le sens dans lequel il parla. En outre, certains pauvres dignes de conliance rapportent que ce même derviche donna alors à goûter aux pauvres de la place publique des confiseries au sucre et des mets de diverses espèces ; après qu'il se fut ainsi prodigué pour les servir, on desservit et chacun se rinça, suivant l'usage, les mains et la bouche; puis ce derviche se tint debout, près de la porte, dans l'endroit oii l'on dépose ses chaussures en entrant, se mit en posture de suppliant et prononça ces mots : « On vient si l'on veut, mais il faut une permission pour partir » (proverbe turc). En même temps, il demanda les prières de ses amis pour faire le voyage de l'éternité. Le pauvre qui était assis à la place d'honneur osa répliquer : « 0 derviche, que signifie encore celte vaine demande et celle ambition irréali-

sable? » Mais il le blAma : « Ce sont, dil-il, les braves qui vivent dans le monde des Ames qui m'ont invité ; » ot il expliqua ainsi la demande qu'il avait formulée. Les derviches furent bien étonnés ; néanmoins, comme il leur disait : « Votre voie est ouverte, ne soyez pas honteux devant Dieu », ils consentirent à satisfaire sa demande, à réciter des prières et la Fâti/ia. Trois jours se passèrent, au bout desquels le derviche mourut, comme il l'avait prévu. Quant au pacha malade, il guérit et se rétablit en peu de temps.

Ce derviche avait adopté extérieurement la conduite de certains philosophes cyniques qui ne craignent pas d'attirer le blâme sur eux, et il commit en efTet certains actes répréhensibles, qu'on ne peut nier; mais il était unique pour s'attirer l'adection des hommes, et malgré son froc rapiécé de derviche, il prodiguait aux pauvres l'or et l'argent, à la façon de Tlâlim Tayy. 11 émettait souvent la réflexion suivante : « Combien peu d'hommes échappent au vice de la débauche! »

Mohammed-Pacha était brave et courageux, aimant à monter à cheval ; il avait une passion pour la chasse et se promenait seul dans la campagne. Sous son gouvernement, il se produisit, parmi les troupes indigènes, une sédition due à certains individus présomptueux dont le chef était un vieillard niais nommé 'Abdî, insouciant des punitions de la fortune. Le pacha, pour disperser le rassemblement de ces sots et faire un exemple qui pût fournir des sujets de réflexion aux insouciants, invita un vendredi, par une ruse étonnante, ce personnage à venir en sa présence et aussitôt, sans le laisser se reposer, il le fit mettre à mort par la main du bourreau. Les conjurés, l'ayant appris, se réunirent en armes sur la place publique et se mirent en devoir de le venger. Le gouverneur, dans sa simplicité, crut que sa présence suffirait pour effrayer les mutins et pour les disperser par la seule terreur. Il monta donc à cheval pour se rendre à la prière du vendredi célébrée dans la mosquée duGrand-Imam, et passa surlaplace publique où les fauteursde la sédition étaient assemblés; mais les gens de la basse classe

placés en embuscade dans les cafés lancèrent au pacha des pierres et des injures^ massacrèrent deux léivends de sa suite et commencèrent le combat. Le pacha revint en toute hâte au palais pour repousser la sédition; il réussit à éteindre le feu de la lutte et de la rébellion. Néanmoins les mesures qu'il avait prises publiquement dans cette affaire désagréable furent la cause qui lui fit décerner par le peuple le surnom sous lequel il est connu {âq, l'honnête, c'est-à-dire simple).

En ce même temps Khasséki ITuséïn-Aglia, venu avec le titre d'agha de Bagdad, s'étant mêlé de la conduite des affaires de l'État et étant insouciant à l'égard du zèle du souverain pour la direction de l'empire, un firman fut adressé au gouverneur pour le mettre à mort. A peine entré dans la ville et reçu par le gouverneur, cet Iluséïn fut étranglé et rayé du nombre des vivants. L'ancien agha, qu'il devait remplacer, fut confirmé dans ses fonctions, où il devint indépendant.

Le gouvernement d'Aq-Moliammed-Pacha s'étendit du 13 ramazan 1063 (19 juillet 1633) au dernier jour de moharrem 1067 (18 novembre 1636), soit une durée dun an et quatre mois et demi.

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