‹ Histoire de Bagdad dans les temps modernesChapitre 55 sur 93 · GOUVERNEMENT DU VIZIR MOHAMMED-PACHA · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT DU VIZIR MOHAMMED-PACHA

Élevé dans le sérail, Mohammed-Pacha, connu sous le surnom de Khasséki, avait été gouverneur-général d'Egypte et de Damas. Il aimait la pompe et le faste ; il suivait surtout ses propres avis, et non ceux des autres. Contrairement ù l'usage de Bagdad, il lit établir le divan sous une nouvelle forme et obligea les fonctionnaires de l'administration à porter le 77mdjèvvèzè (turban de mousseline à côtes) et leférédjè (manteau). Chaque jour, en se rendant au siège du gouvernement, il distribuait libéralement de l'or et de l'argent à ceux qui le méritaient; à d'autres moments, il donnait des gratifications à ceux qui s'étaient distingués. Avec toute cette pompe, il était imprévoyant, sans connaissance du monde, sans notion de la

conduite des Étals et des peuples, néglig-ent sur le chapitre de la discipline dans l'armée, et insouciant en politique. Les troupes indigènes de la garnison, présomptueuses et recherchant les occasions de désordre, passaient la nuit à boire du vin en compagnie de musiciennes et de chanteurs. La sédition ne tarda pas à éclater dans les conjonctures suivantes.

En 1067, à la lin de l'année (septembre 1657), certains Bédouins s'étant révoltés du côté de Djéwâzir, le pacha, pour les châtier, envoya en hâte, par terre et par eau, l'infanterie et la cavalerie des troupes locales. Quand ces soldats furent arrivés sur le lieu de destination et y furent campés, le kiaya de l'aile gauche, le hach-tchaouch local, et plusieurs beulitk-bâchy , tous vieillards expérimentés, tentèrent d'enrayer les vices de ces troupes et, sans employer des moyens illégaux ni prononcer en leur présence des paroles que leur fierté n'aurait pas admises, s'opposèrent à leurs rassemblements et refusèrent d'entrer dans leurs projets de sédition; mais ce fut en vain : chacun d'eux subit le martyre, et plusieurs innocents furent, à cette occasion, blessés à coups de sabre et emprisonnés. A la suite de ces hauts faits, les troupes se débandèrent et revinrent à Bagdad. A la réception de cette affreuse nouvelle, le gouverneur réunit l'agha de Bagdad et les vieillards parmi les janissaires de la capitale, point d'appui de son pouvoir politique, tint un conseil général et raconta en leur présence ce qui s'était passé. Après en avoir délibéré, on tomba d'accord sur cette résolution que les portes de la ville seraient fermées, que les soldats des troupes locales seraient repoussés et qu'il leur serait interdit d'entrer dans la cité, tant qu'ils n'auraient pas livré les fauteurs de ces désordres. Bien que chacun approuvât publiquement cette résolution, les esprits hypocrites s'étaient facilement entendus pour que l'événement fût tout autre.

Les troupes locales arrivèrent donc au dehors de la forteresse, et comme il avait été convenu, il leur fut interdit d'y entrer. Cette situation se prolongea deux ou trois jours. Mais

comme cette incertitude était un excellent prétexte pour les en vieux et les intrigants, ceux-ci entraînèrent les sots etles insouciants. Dans unenuitnoire,lesjanissairesse réunirent, allèrent frapper aux portes de rue en rue pour assembler leurs affidés et troublèrent ainsi jusqu'au matin le repos des citadins. Au jour ils ouvrirent les portes à ceux qui étaient dehors et les invitèrent à prendre part à leur assemblée. Les troupes locales, ainsi qu'un torrent qui entraîne les montagnes^ marchèrent comme à l'assaut général de la ville, se rassemblèrent dans un seul lieu et s'entendirent pour exécuter ce qu'ils avaient en tète. Ils se portèrent à l'attaque du palais du pacha sous prétexte de réclamer le chêikh-hcnder de Bagdad, le roùznàmtchi et Vembâr-émîni. Le gouverneur n'osa pas bouger et ne vit d'autre ressource que de se rendre. Ces gens pillèrent tout ce qu'ils trouvèrent et s'en retournèrent à la place publique. Ayant ensuite réussi à s'emparer ^aVembch'-émini, ils le mirent à mort ; à la nuit, le champ de bataille fut déserté par les combattants et chacun s'en retourna chez soi pour y songer au lendemain.

Le second jour^ cette foule armée envoya dire au gouverneur qu\'lle réclamait ceux des mômes individus qui ne lui avaient pas été livrés la veille. Le gouverneur, de bonne foi, répondit grossièrement qu'il ne les avait pas chez lui, et que même il donnerait sans compter des récompenses à qui les trouverait; il les autorisa à les rechercher eux-mêmes. Ces gens se dispersèrent, coururent de coin en coin et finirent par trouver le pauvre roûznâmtchi, qu'ils mirent à mort injustement, le vendredi, pendant que les muezzins, du haut des minarets, criaient l'appel à la prière. Ce personnage infortuné n'avait jamais commis la moindre action de nature à entraîner une telle punition, ni même un simple blâme; il tomba victime de ses ennemis et des envieux.

Au milieu de ces troubles, le bruit se répandit parmi le peuple, de fatjon à lever tous les doutes, que le chcïkli-boidcr s'était mis sous la protection des Arabes Tayy, et était parti,

en leur compagnie, du côté de Mossoul. L'assemblée se sépara et cliacun rentra dans sa maison détruite. Une semaine environ se passa de cette façon. Ces gens, ne se contentant pas des actions injustes qu'ils venaient de commettre, après avoir mis à mort plusieurs personnes, piqués par raiguillon do la discorde et poussés par l'ambition do s'immiscer dans les atîaires de la province, profitèrent d'une nuit obscure pour causer un grand tumulte et effrayer tout le monde.

Le pacha, pour se sauver, avait, lui aussi, pris la route des plaines et était parti en voyage. Le matin, au lever du soleil, dans la pensée de s'assurer si le gouverneur avait quitté le pays et de voir à quoi aboutiraient ces entreprises difficiles, on s'informa et l'on sut alors, dans la citadelle, qu'il avait effectivement adopté ce parti. Le but sur lequel s'accumulaient les injures de ces individus ayant disparu, ceux-ci, «ressemblant à un forgeron sans soufflet, à un pêcheur sans filet «, restèrent plongés dans l'étonnement et l'hésitation. Plusieurs vieillards expérimentés faisant partie des janissaires de la capitale, pensant qu'il était utile d'éteindre le feu avant qu'il s'enflammât tout à fait, se réunirent devant la porte des aghas, s')^ mirent d'accord pour faire arrêter et conduire en prison ceux qui, d'entre leurs troupes, avaientl'intention de fomenter des troubles, levèrent, avec leurs aghas, le drapeau de l'obéissance et de la discipline et annoncèrent une réunion générale sur la place publique. Quant aux troupes locales, elles s'empressèrent de se joindre à cette réunion et d'y vouloir causer avec leurs amis; mais les janissaires expulsèrent ces petits Hâdji-Bektâch* et les éloignèrent à coups de flèches et de fusil. Ces insouciants voulurent alors s'informer de ce qui se passait; mais n'ayant trouvé personne pour leur répondre, la plupart s'enfuirent; un petit nombre seul resta sur la place de Qambèr-'Alî.

1. I.Iàdji-lîeklàcli avait présidé à la fondation du corps des janissaires; c'est par dérision que ce nom est donné ici aux levées indigènes. Cette expression ne figure pas dans le texte imprimé deNazIimî-Zàdè.

De l'autre côlé, le gouverneur, qui peu à peu avait reçu des informations au sujet du résultat de cette échauffourée, revint à Bagdad, arriva à l'occident de la ville et descendit, avec ses tentes et ses écuries, dans l'endroit nommé Mintaqa. Un firman énergique fut de sa part adressé aux troupes locales par l'enlremise des janissaires ; il réclamait la remise des fauteurs des désordres, le çâgh-qol-aghâs)j, le kiaya local, le capitaine des soldats rayés des rôles [tchâlyq-beuluk-bâchij), et plusieurs autres individus; il avertissait ceux qui refuseraient d'obéir et oseraient persévérer dans la rébellion, d'avoir à s'attendre à la punition qu'ils avaient méritée. Quand ils reçurent communication de cette énergique détermination, tous les alliés furent remplis de terreur, et la force de raisonner et de prendre des mesures fut enlevée même aux plus intelligents d'entre eux. N'ayant pas une audace suffisante pour résister et lutter, ils résolurent d'implorer leur pardon sous le prétexte qu'il n'était pas juste que des musulmans combattissent les uns contre les autres. Cette décision remplit de joie les janissaires, qui, à cette nouvelle, s'emparèrent des individus réclamés et les livrèrent au pacha, en les mettant chacun sous la surveillance d'un tchorbadji ou capitaine de compagnie, en priant qu'il se contentât de les exiler; mais le gouverneur n'accéda à leur demande que pour le çâgh-qolaghâsy et fit mettre à mort les autres; en outre, il déchira les titres des pensions [nân parasi) affectées à plus de trois cents individus, et en gratifia d'autres. Une grand nombre de personnes furent disperséesetréduitesàerrer dans les campagnes, en proie à une misère profonde. Il se passa juste quarante jours entre la première révolte de ces factieux, les meurtres injustifiés de musulmans qu'ils commirent, et leur fin sous le sabre du bourreau.

L'inconvénient de ces discordes fâcheuses, c'est que le gouverneur, à partir de ce moment, tomba sous la dépendance des troupes attachées à son gouvernement, dont il avait un besoin effectif et sur lesquelles il avait pu s'appuyer pour

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onrayer la révolte. Il fui obligé d'avoir des allenlions pour ces prétoriens, de sorte que chacun de ceux-ci se mit, dans la limite de ses moyens, à pressurer le pauvre peuple, sans qu'il lui fût permis de songer à les punir de ces exactions.

En cette même aanée, I.luséïn-Agha Ma'n-Zadè*, nommé à l'ambassade auprès de Châh-Djéhàii, souverain de l'Hindoustan, par le sultan ottoman Mohammed IV, vint à Bagdad, y séjourna (juclques jours, puis s'embarqua pour faire voile vers sa destination.

Voici quelle était la cause de celte mission. En 1059 (1649), Mohammed Néder-Khàn, souverain du Turkeslan, avait envoyé un messager avec des lettres à Constantinople, pour se plaindre de son fils Abd-ul- Azîz-Khâa et demander que le Sultan adressât à celui-ci de bons conseils ainsi qu'une lettre remplie de sages directions ; il demandait aussi, par une lettre à part, qu'on le secourût et qu'on l'aidât à dénouer le dilférend qui régnait entre les souverains de l'Inde et de la Perse*. Le Sultan admit ces demandes, écrivit des lettres en réponse et chargea de les porter le séyyid Muhyi 'd-dîn, un des mutéferriqa de sa cour. Celui-ci partit et s'acquitta de sa mission; ensuite un messager nommé Séyyid-Ahmed' fut envoyé par Châh-Djéhân, souverain mogol de l'Inde, avec des cadeaux somptueux; ce messager fut admis à la cour du sultan, et en réponse àla lettre dont il était porteur, on envoya Dhou'l-Faqàr- Agha dans l'Inde avec une missive et des présents; quand ce dernier eut accompli sa mission, en retour un envoyé nommé Qâ'ïm-Bey fut chargé de porter à Constantinople des cadeaux royaux, et c'est pour faire tenir la réponse à cette dernière ambassade, ainsi que des présents encore plus beaux, que lluséïn-Agha reçut la mission dont nous avons parlé^ et qui l'amena à Bagdad. Cette mission échoua d'ailleurs : à peine

1. Il était fils du fameux prince des Druzes, Faklir-eddla. Cf. Hammer, t. X, p. 387.

2. Comparez Hammer, op. laud., t. X, p. 223, qui écritNezirkhan.

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