AVERTISSEMENT
f AUTirm de ce livre a pa croire qu'il serait accaeilH avec quelque indulgence en publiant ces recherches snr le Béarn et les diverses régions historiques dont se compose le département des Basses-Pyrénées. De si grands événemens se sont passés sur cette partie du territoire qui fut autrefois le pays de Béarn ! Tant de curieux détails s'attachent à l'histoire d'un peuple qui, durant huit siècles, vécut de sa vie propre, maintint avec une persistance admirable, d'une part son indépendance vis-&*vi8 des rois de France et d'Angleterre, d'autre part sa liberté vis-à-vis de ses propres seigneursl Dans les nobles figures des Gentulles et des Gastons, vicomtes de Béarn, grands chevaliers, forts dans les batailles et qui furent aussi de généreux législateurs , il y a un reflet historique si prononcé , qu'il est peu de provinces en France dont l'histoire mérite d'être étudiée avec plus de prédilection. Et ce sentiment ne disparaît pas quand l'histoire de Béarn tend à devenir française 5 quand nous voyons apparaître la royauté de Navarre , les guerres de religion aux sanglans et douloureux épisodes, Jeanne d'Albret , Henri IV et l'histoire des derniers siècles jusqu'à la révolution, alors que de trois nations distinctes, Basques, Gascons et Béarnais, s'est formé ce beau département.
Si le pays de Béarn , cn?isagc dans ses principales cilés , surtout dans sa capitale , dans sa ville de Paa , si aimée des opulens étrangers, si bien assise dans la plus belle situation du inonde, à Tombre du plus noble château qui soit en France, puisqu'il possède le berceau le plus cher au souvenir du peuple ; si le pays de Béarn , objet plus particulier de ce livre, doit exciter à un haut degré Tintérét qui est dû à une histoire nationale , il faut dire la même chose des pays Basques, dans les districts de Soûle , de Basse- Navarre et de Laboiird.
Là fut autrefois le débris d'un royaume. Sous le nom de Basse-Navarre , ce district peu étendu tenait le premier rang dans la hiérarchie des provinces^ il était lui-même le représentant intégral du royaume perdu , nos rois ne séparaient pas la couronne de Navarre de la couronne de France. D'qq autre côté^ la région de l'Ouest, ayant Bayonne pour capitale , s'enorgueillissait justement de sa prééminence eptrc les diverses parties du pays Basque. Sous la longue' domi-? nation des monarques anglais, comme après le 15.« siècle, lorsquelle entra avec joie sous la bannière de France, Bayonne posséda toujours une existence individuelle et pleine d'énergie. Cette principale cité de la Gascogne était célèbre dans le monde entier j elle sut maintenir au dehors la supériorité de son commerce maritime ; au dedans elle soutint^ la dignité de ses franchises nationales et fextension croissante de sa prospérité.
Si l'on cesse de considérer Thistoire positive de ces pays , et que l'on s'occupe des objets de détail que suggère cette même histoire, quelle mine féconde ne trouvera-t-on pas dans l'étude des lois béarnaises, le plus parfait miroir de la législation féodale, et que j'ai essayé de faire connaître à l'aide d'une sérieuse étude du texte inédit des vieux fors ! Que d'études à faire sur le peuple Basque , et son origine ibérienne, sur ses monumens^ ses souvenirs archéologique» et son idiome admirable , en contraste avec le gracieux langage et rélégante poésie du Béarnais !
Tels sont les objets que j'ai entrepris de soumettre à une
revue historique. Le plan de cet onvragc est clair : d'abord Tbistoire y puis les dissertations. Nos sources ont été tous les ouvrages publiés jusqu'à présent , surtout Marca , illustre historien du Béarn , admirable de patience et d'intégrité. Le scrupule avec lequel j'ai indiqué dans les notes tons les auteurs que j'ai dû consulter me dispense d'en parler ici , et montre assez quelle a été la persévérance de mes recherches (1). Toutefois qu'il me soit permis d'insister sur les ressources abondantes que j'ai puisées aux archives de Pau. Un long appendice est destiné à faire connaître en détail ce véritable trésor, selon l'expression consacrée. De plus, comme nous suivons constamment dans notre histoire les docnmens originaux de nos archives, le lecteur peut suivre avec facilité, et comme s'il côtoyait un fleuve, le cours fidèle des annales inédites du Béarn.
Je suis entré dans ces détails pour expliquer comment, étranger à ce pays, j'ai si promptement entrepris d'écrire son histoire. D'abord, dans le mouvement rapide de notre civilisation qui transporte et confond toutes les races, nul Français n'est étranger sur aucun point du sol de France. Amené dans ce beau pays après bien des circonstances , par un flot capricieux de ma destinée universitaire, parvenu à cet âge où, jetant les yeux sur une carrière incessamment troublée et pleine de travaux, on aime à se demander compte de l'emploi de ses veilles infructueuses , je me suis dit que mon passage an pays de Béarn, s'il devait être rapide, n'aurait pas été sans fruit, et que je pourrais m*applaudir d'avoir laissé quelque part une empreinte moins fugitive qu'ailleurs, un peu plus de souvenir que dans mes diverses stations au pèlerinage de cette vie.
Pau, octobre 1839. A. M.
^i) Parmi les ressources qui mont été ouvertes à Pau, j*ai à payer un jnste triKot «le reconnaissance à M. Manescau. Cet honorable Béarnais, chez qui l'esprit le plus clistiofoié s*anit à la plus parfaite obligeance, a mis à mon entière disposition la splendide bibliothèque qu'il a composée avec tant de goût , el qui est aussi compte lie que possible sur Pbistoire du pays.
IBI2(Ë]]IISIB(ËIIIIB@
ISVR LE BÉARiy.
ZaZTRS PHOIAZXR.
BISTOIRE.
IKTRODUCTION. — Des faits qui ont ea lieu en Aquitaine et en particulier dans la région des Pyrénées occidentales, jusqu^À rétablissement de la seigneurie de Béam ; les Goths , les Sarrazins , les Vascons ; luttes de Charlemagne et de ses successeurs contre les peuples de nos contrées.
vhfs que Jules César par les armes de son lieutenant P. Crassus eût assujetti toute l'Aquitaine (i), tout le pays situé entre l'Océan, la Garonne et les Pyrénées, cette grande province prit un noble rang dans la Géographie impériale; elle fût d^abord reculée jurqu'à la Loire
(i) Cœs. comm. lib. IH. G. aa^aj*
par Auguste et divisée par lui en trois régions; plus tard sous Adrien, TAquitaine primitive de Jules César reçut le nom de Novempopulanie , pour marquer le nombre de peuples dont elle était composée.
Cependant des barrières les plus reculées du nord on voit accourir des peuples inombrables; plutôt rivaux que confédérés, fortuitement unis pour ravager et détruire, ils viennent briser le long travail d'assimilation, qui avait soumis tout le sol des Gaules au joug romain. Entrés dans les Gaules en 4^6, les premiers barbares, Bourguignons, Suèves et Vandales ont brûlé la cité de Trêves, ils marchent aux Pyrénées. C'était sous l'empire d'Honorius, faible empereur endormi daus les voluptés du rang suprême, sourd au retentissement du monde impérial qui s'écroulait de toutes parts autour de lui. Néanmoins deux nobles frères Hispano-Romains, Didymus et Severianus, s'étant fait une. armée de leurs esclaves, s'emparent des défilés des montagnes, et arrêtent le choc des barbares qui allaient se précipiter sur les vallées espagnoles (i). Forcées de repasser les monts, ces hordes irritées se jettent sur l'Aquitaine qu'elles désolent et couvrent de débris. S.*-Jérôme dans ses lettres exprime douloureusement le souvenir de ces désastres. Après rénumération de tous les peuples qui de son
(i) Hitt. d^'Esp. cle Lojs cle Mayerne, T. L , Pagr- 198-
temps ont inondé les provinces de Gaule, il pleure comme le prophète sur sa chère Noverapopulanie, région malheureuse, toute dépeuplée par ces sauterelles de TÉgypte, hormis quelques cités demeurées debout, mais que le glaive dévore à Textérieur et la faim au dedans, (i)
Le moment où s'opéra la première invasion des peuples du nord, représente la plus déplorable époque de toute l'histoire de l'humanité. On ne saurait peindre la fureur de ces barbares, gorgés de pillage et de sang, qui ne se plaisaient, disent les historiens, qu'aux hurlemens désespérés des enfans et des femmes, qu'à l'aspect et aux fracas des ruines. Les cités étaient délaissées; on cherchait contre les hommes un abri dans l'épaisseur des forêts, dans les retraites inaccessibles des bétes féroces [n). Les populations Pyrénéennes furent surtout malheureuses; car les barbares, long-temps refoulés par la résistance des Espagnols, demeurèrent au pied de ces remparts immenses qui leur fermaient l'approche de ribérie tant désirée. Mais le moment arriva ou l'Espagne dût courber à son tour son noble front et recueillir sa part dans les calamités du monde, part terrible et qu'elle subit avec usure , selon le récit que le moine Isidore de Seville en a transmis à la postérité. (3)
Cl) Hieron. Ep. 3i30,3o* (3) SalviaB. de Provid. L. 5. Pastim.
(3) Isid. de Seville , auteur da 6.' siècle , cbroD. des Gutlis, des Yand. et iti Su«res, p. 398'
Toutefois, comme il arrive en tout ce qni appartient aux choses humaines, ce grand effort de destruction s*épuisa, l'ordre naquit de la confufusion, et les Yisigoths, qui s'établirent en Espagne après les Suèves et les Vandales , furent meilleurs que les autres barbares. Après la défaite du premier Alaric, les Yisigoths ont rallié leurs grands débris, ils convoitent à la fois, FËspagne et l'Aquitaine; et c'est là, dans ce vaste champ d'asyle de tant de nations émigrantes,que les Yisigoths s'établissent à leur tour. Admis à l'alliance de l'empereur Honorius , les enfans d'Alaric acceptent dans la Gaule méridionale un royaume qu'ils auraient pu conquérir, et ils étendent sur nos contrées un sceptre qui ne fût pas toujours celui de conquérans barbares, je veux dire, qui ne fut pas étranger à toute civilisation.
Il y eut alors deux royaumes des Yisigoths, l'un en Espagne, l'autre en Gaule. Le territoire de ce dernier s'étendait de l'une à l'autre des deux grandes cités, Toulouse et Bordeaux. Toulouse était déjà la belle et noble cité du midi; elle renfermait cinq villes dans ses murs, elle était la capitale du royaume d'Alaric.
Alors on vit paraître les Francs. La défaite du roi des Huns, semblait avoir arrêté le cours des invasions, et contenu l'arrîère-ban des races septentrionales; c'est pourquoi un libre champ se trouva ouvert dans les Gaules aux belliqueux
eafans de Mérovée. Déjà Clovis, autre barbare descendu aussi lui des barrières du nord, fait flotter sous Tombre des Pyrénées le drapeau de la nationalité Franque et de Tunité catholique. Vainqueur des Allemands, des Romains et des Goths, ce conquérant n'est pas venu pour établir sur la Gaule une domination éphémère. Sitôt quaux champs de Yoclade il eut renversé la conquête Yisigothe sous Tascendant des destinées françaises, TAquitaine reçut la loi de ce nouveau maitre; la ligne des Pyrénées, où devaient se montrer plus tard ceux qui furent nos Béarnais, nos Navarrais et nos Basques, se reposa sous la francisque du roi Clovis et de ses premiers successeurs, avec plus de sécurité qu'elle n'avait pu le faire sous la flottante domination de ses divers conquérans.
Deux siècles plus tard la dynastie de Mérovée penchait vers son déclin; tandis que ces faibles princes luttaient en vain contre la tyrannie de leurs Maires du Palais, et passaient comme des ombres sur un trône où ils ne régnaient pas , voici venir de plus redoutables ennemis.
Les Sarrazins, nouveaux dominateurs de l'Espagne, ont entrepris de soumettre l'Occident à la loi de leur Prophète ; de réduire la France , si jeune alors, si forte, si pleine de destinées, à l'état de province Musulmane. Sous la conduite d'Abdérame ces peuples franchissent les Pyrénées en 722 , couvrent de leurs escadrons les
fertiles plaines de FÂquitaine et de la Septimanie; ils s'avancent au cbamp de bataille de Tonrs où Charles-Martel qui les attend confond leur audace par un coup terrible^ et maintient à la fois le royaunie de France et la chrétienté, (i)
Les régions dont nous entreprenons ici l'histoire, ressentirent le contre-coup de la conquête Sarrazine; les traditions qui en sont restées, bien qu'incertaines, offrent néanmoins assez d'intérêt pour que l'Histoire ne néglige pas de les recueillir.
Plusieurs Historiens ont cru qu'Abdérame avait passé, avec les Sarrazins, les montagnes de la Bigorre, et s'était ré|>andu en France par les vallées du Béarn. C'est l'opinion du savant Marca, fondée sur ce qu'Isidore fait passer Abdérame par le pays des Vaccétjns (a). La critique plus judicieuse de M. Palassou n'est point favorable à ce système. On ne sait pourquoi les Vaccéens ont été pris pour nos Béarnais, dont le territoire faisait partie du pays des Tarhelliens. Tout porte à croire que les Infidèles, entrés dans le pays des Lacétains où la route était fréquentée, pénétrèrent par le Roussillon, s'emparèrent de Narbonne et de Carcassonne, puis des pays de Foix et de Comminge. Une autre preuve que les Sarrazins ne passèrent point par nos contrées
(i) Voir les chrooiques caatemporaÎBes daos les Script» rer» Gallic >âe dom Bouquet, T. a et 3.
(a) Reiuaad y inTasion des Sarrasins en France , p. 4'*
cest que, d'après Rodrigue de Tolède, ces vainqueurs entrèrent dans Bordeaux en passant la Garonne; et, s'ils étaient venus par le Béam, ils n'auraient pas du traverser ce fleuve pour envahir la métropole de l'Aquitaine (i).
Quoiqu'il en soit y le Béarn fut immédiatement soumis à la domination Maure par des corps particuliers tirés de la grande armée du conquérant. Faut«il attribuer quelque créance à la tradition qui place entre Ossun et Louey , sur le plateau de Lanue-Maurine , le théâtre d'une victoire que les Chrétiens auraient remportée sur les fidèles de Mahomet ? Cette victoire aurait eu lieu quelque temps après que ce peu[Je Africain^ qui apportait au royaume de Clovis le choix entre l'esclavage ou l'apostasie , était tombé sous le martel de Faîeul de Charlemagne. Les débris de l'armée Sarrazine reprenaient la route de l'Espagne par le Limousin , le Quercy et l'AIbi"* geois, quand la partie de cette armée , qui était restée en cantonnement dans nos contrées, fut attaquée et taillée en pièces par nos aïeux. Cette victoire , remportée par le peuple de Béarn ,, uni à celui de Bigorre, paraîtrait être d^neiirée dans les traditions populaires. On aurait vu longtemps, devant le péristyle de l'élise d'Arcizac, la statue du saint guerrier Missolin , que l'on suppose avoir commandé les Béarnais dans leur
Cl) Marca, hist du Bearn, p. ^4^ > Pa]as5ou, sofpl. aux Mcfiu. ,p. 178.
victoire sur les mécréans. Chaque année , le a4 mai j une fête populaire se déployait au monu* ment de Tantique libérateur. La pieuse image était couronnée de verdure et de fleurs; et là, parmi les chants de joie et tous les témoignage^ de la vénération chrétienne , le souvenir de la sainte victoire se serait perpétué à travers les générations. Enfin , s'il faut en croire la tradition et la plupart des historiens, le nom même de Lanne-Maurine signifie Lande des Maures, et rappelle le lieu où les habitans de nos contrées ont exterminé ces ennemis du nom chrétien (i). Et ainsi , par toutes les barrières des Pyrénées, par les nôtres comme par celles du Roussillon, les Sarrazins furent chassés des provinces du Midi, et ne purent pénétrer dans les provinces du Nord. Rentrés en Espagne, ils durent prévoir que la bannière de Tlslamisme ne franchirait plus jamais nos montagnes. Campés pour plusieurs siècles dans le royaume de Pelage, ils purent y briller d'un éclat sans pareil, dans la guerre comme dans la paix, dans les plaisirs et dans les fêtes de l'intelligence , parmi leurs splen^ dides Alcazars et les magnificences de leur Andalousie; iBais ils ne devaient plus jeter leurs regards vers les Pyrénées; car là, à ces barrières séculaires, l'héritier du roi des Goths abritait les mœurs, les lois, le culte ^ l'idiome, le nom,
(i) Vuir Palassou » loc cil» , p. 175; — B&. du Mège , Sutist. Pjrréa. 1 t. 3^ I». 3Si.
l'invincible génie du peuple Espagnol; là, fidèles au sang des Rois Chrétiens, frémirent long* temps les populations Biscayennes et Navarraises, attendant le jour qui les verra, s^élançant des montagnes , accomplir le triomphe du drapeau national et Texpulsion définitive des Maures jusques dans leurs déserts, par delà le rocher formidable de Gibraltar. Et dans cette oeuvre magnanime, plus d'une fois nos héros Béarnais leur porteront le secours de leur courage, et continueront à venger, sur ces infidèles, les outrages de leur première invasion.
Cependant une autre race, moins odieuse aux chrétiens que les Sarrazins, plus voisine et, si on peut le dire, plus indigène, les Yascons allaient susciter aux monarques Francs des deux premières races, non pas d'aussi vives allarmes, mais des embarras plus persévérans.
Les triomphes de Clovîs, ayant forcé les Visî* goths de la Gaule méridionale à se réfugier audelà des monts, près de leurs frères les Visîgoths espagnols, il en résulta un surcroît de population qui contraignit ces derniers à envoyer un nombreux essaim des leurs, de notre côté des Pyrénées. C'étaient des habitans de la Biscaye, de la Navarre, d'une partie de l'Aragon et des Asturies, régions généralement habitées par les anciens Cantabres, peuple belliqueux dont l'histoire reproduit le souvenir à toutes ses époques. Les Romains établis en Aquitaine n'avaient pas
oublié ces montagnards qui, toujours dévoués aux anciennes légitimités, avaient défendu les Carthaginois contre Rome, puis Sertorius dans ses tentatives d'affranchissement; réduits à l*extrémité, ces peuples avaient abandonné au meurtre et à un horrible pillage leur principale cité, pour se réfugier, dénués de tout, mais libres, dans leurs défilés inabordables. Les Cantabres avaient servi la cause nationale en Aquitaine contre les aigles de Crassus, lieutenant de César. A Pharsale, Pompée les avait trouvés fidèles à leur ressentiment contre le conquérant des Gaules. Plus tard, Yespasien leur donna le droit de cité. Mais alors on les voit s'effacer durant trois siècles, tout le temps que persista l'occupation des peuples du nord, jusqu'à l'instant dont je parle ici, lorsque franchissant les Pyrénées, ces Cantabres vinrent se mêler au fonds primordial des Basques ou Vascons leurs frères qui habitaient déjà la Basse- Navarre et le pays deLabourd. (i) Tous ensemble alors , trans et cis-Pyrénéens, se répandirent de proche en proche dans toute la Novempopulanie, soumise depuis près d'un siècle à la domination des successeurs de Clovis. Ces événemens se passaient au commencement du 7.® siècle.
Ainsi, la Novempopulanie fut appelée Vasco-
(1) Ces Vascons composaient une race barbare et païenne ; ce ne fut que ▼ers le VIII.* siècle qu'ils reçurent les premiers missionnaires chrétiens. Fauriely bist. de la Gaule Me'rid. y t. a ^ p. 353 ^
nie, ou pays de Gascogne du nom de la race ^ Cantabrique qui Tavait peut-être possédée dans les temps antérieurs, mais qui , du moins à Té* poque dont il est ici question, ne 6t guère qu'établir un moment sa tente aventurière dans ces contrées florissantes, (i) Le vaillant roi Dagobert s'indignait que de tels étrangers osassent maitri* ser une partie de cette Aquitaine, dont il venait d'investir son frère Charibert, en qualité de roi de Toulouse. C'est pourquoi les Vascons, poursuivis par les rois de Bourgogne et d'Austrasie, finirent, après de longues et sanglantes alternatives, par succomber sous les armes du roi des Francs. Les Vascons chassés de tous leurs établissemens dans l'Aquitaine supérieure regagnèrent leurs montagnes, et se maintinrent dansleurs retraites Pyrénéennes qu'ils ne devaient plus quitter, (a)
Cependant, du fond de ces même retraites, leur part fut grande dans les mouvemens qui agitèrent l'Aquitaine; il y eut des ducs de Yasconie qui obtinrent une grande célébrité. Nous en rappellerons la mémoire; ils sont l'origine de la principauté Béarnaise.
Les annales de l'histoire de France, aous la première race, attribuent une place importante
(i) Voir pins luio au chapitre clés races.
(3) Oihénart, uotilia utrUuque Fasconiœ ; — M. de la Bastide , «lissert. sur ]es Basques , p* 5o i — Vàbhé d*iharce do Bidassouet, hist des CanUbres , p. 37 — 137.
à Eudon, prince Mérovingien qui, dans un temps où cette race dégénérée languissait sous la tyrannie des Maires du Palais, montra qu'il avait su recueillir le belliqueux génie du fondateur de la monarchie des Francs. Amandus, son aïeul , et chef des Yascons, avait fait entrer dans sa propre race le sang Mérovingien en mariant sa fille à un prince de la dynastie royale, à ce même Charibert que nous avons vu établi à Toulouse, comme roi d'Aquitaine, par le roi Dagobert, son frère. Eudon, fruit de cette alliance^ eut une vie turbulente et pleine d'aventurcs. Tour à tour ami et ennemi des Sarrazins, rival de Charles-Martel en intérêts comme en gloire, puis s'unissant à ce rival pour écraser les infidèles aux plaines de Tours, Eudon était mort dans ses états d'Aquitaine et de Yasconie réunis 9 laissant à son fils Hunald des droits sur lesquels la race de Charles - Martel ne tarderait pas à étendre ses prétentions (i).
Cependant ce fils est investi delà souveraineté de l'Aquitaine; Prince brave et cruel, type des guerriers des premières invasions , traître envers son frère Hatton, qu'il attira dans un piège pour le priver de la vue , Hunald ensevelit dans un
(l) Eudon, qui avait pour aïeux, paternel et maternel , Charibert et Amandus, rëunit les deux duche's en 63 1 ; à la Vasconie il joignit le duché de Toulouse, Kourges, TAuvergne, le Limousin, enfin toute l'Aquitaine orientale jusqu'à la Loire. Le rojanme d'Aquitaine avait été converti en duché peu de temps après la mort de Charibert t — Fauriel, hist* de la Gaule mérid.» t* 3y p* 36.
monastère sa dignité ducale et ses impétueuses passions. Après lui Waïfre, son Gis, soutint une guerre obstinée contre Pépin , premier roi de la seconde dynastie. Noble débris des enfans de Merovée, Waïfre succombe à son tour, mais non sans gloire, sous l'ascendant des fils de Robert-le-Fort. D'autres guerriers de la même iamille meurent aussi de mort violente , par la guerre ou par la trahison; puis, quand la tombe parait avoir reçu tous les enfans de la race proscrite, on voit reparaître une figure mystérieuse et sombre, Hunald, le vieux moine, quittant sa pieuse retraite, pour réclamer , sur le champ de bataille, Théritage de son aieul et celui de ses enfans.
Mais alors, le fils de Pépin, Charlemagne, était le maître de Terapire, et l'Aquitaine , comme le reste des Gaules, pliait sous cette main puissante. Hunald , qui lui a été livré par son neveu, le fils d'Hatton , échappe à sa captivité, pour aller finir son aventureuse carrière au siège de Pavie. C'est là qu'il faut placer l'expédition de Charlemagne dans les Pyrénées; il e^t venu, tant pour combattre les derniers efforts des Sarrazins que pour soumettre à son joug les peuples indigènes. Basques, Navarrais et Béarnais, qui, vainqueurs des Musulmans, voudraient secouer la domination Franque , à laquelle la force seule avait pu les assujétir. La pensée de Charlemagne, en marchant vers les Pyrénées, était
cette pensée funeste, renouvelée après mille ans par l'héritier de son trône impérial, que nos générations ont vu briller et mourir; il voulait conquérir l'Espagne. Quel beau fleuron à ajouter à la couronne d'un empereur, d'un maître de la France, de l'Espagne et de l'Italie! Mais le résultat fut également stérile; entré par les val* lées du Béarn, Charles sortira par la Navarre, trahi par l'Aquitain Ganelon, sans autre résultat de son vaste projet que sa défaite de Ronceveaux. Il y a dans Thistoire des grands capitaines, comme dans celle des nations, des défaites plus resplendissantes que des victoires et qui se mon* trent à jamais couronnées de poésie. Telle est la défaite de Ronceveaux; c'est là que Roland mourut; que l'avant-garde de Charlemagne fut détruite. Les vallées Pyrénéennes sont encore empreintes de l'image féerique des dou^e pairs de l'empereur. On croit voir errer leurs ombres impérieuses sur ces pics formidables, et Ton parcourrait toute la chaîne sous cette poétique impression. Le paysan vous raconte des traditions que le temps n'a point effacées. N'avezvous pas encore cette brèche de Roland, que le paladin forma dans la muraille des Pyrénées, d'un coup de son cimeterre? Ailleurs vous verrez l'empreinte des pieds ferrés de l'hippogryphe , lorsqu'il s'arrêta , dit l'Arioste , après avoir franchi d'un saut une distance de quatorze lieues (i).
(i) Fagrt deDaurej Essai bist. sur le Bcarn,'p. 25.
A Ronceveaiix reposent les douze Pairs et vous croiriez entendre le son mélancolique du cor de guerre que le Paladin fît retentir à sa dernière heure, au fond du gouffre où il expirait, invoquant son empereur qui ne l'entendait pas:
Dieu ! Que le son du cor est triste au foncls dot bois ! (i)
Mais si la féerie a rempli ces régions du poétique souvenir de Charleraagne, l'histoire, plus austère, a recueilli les résultats positifs de cette expédition. Charles, forcé de renoncer à la conquête de l'Espagne, établit sa domination sur les provinces Pyrénéennes; il fit rentrer dans le devoir les Basques de nos pays, et l'Aquitaine entière reconnut le joug de ce puissant empereur.
Le vainqueur de Ronceveaux avait été Loup, petit-fils d'Hunald, et chef des Vascons; mais Charles, un peu plus tard, ayant repris l'avantage, cet intrépide guerrier tomba entre ses mains; et le cruel monarque, peut-être afin de remplir le sens d'un homicide jeu de mot, infligea une mort ignominieuse à son brave ennemi , au noble Prince en qui coulaient les restes du sang de Clovis (a).
Les enfans de Loup furent dignes de ce sang belliqueux. Après des révoltes et des guerres en-
(l) A. cle Vigny; Ballade de Boland. — Pour le fait historique de la mort de ce capitaine » voir Eginhard ; et pour la partie romanesque , la charmante chronique de Turpin , dans le recueil de don Bouquet , t- 5.
(i) £t ita 1.UPUS captus misère vitam in J.kqvtojiuii'it, .Hist. de Languedoc^ i. i aux preuves^ p* B9'
trecoupées de trêves, la Vasconie se soumit enfin à Charlemagne; un second royaume d'Aquitaine ayant été créé, sur une nouvelle circonscription, Louis, fils de TEmpereur, jeune enfant à peine sorti du berceau en reçut l'investiture. Ainsi toute la région méridionale, redevenue française, obéissait aux Carlovingiens; mais le vieil esprit national, survivant à ses désastres, organisa en Aquitaine, surtout en Vasconie, une sourde résistance. Après de longues alternatives, toutes les espérances avec tous les vœux se réunirent sur Adalric fils de Loup. Il parait que ce prince, malgré ses efforts pour devenir maître de la Gascogne (Vasconie) toute entière, fut maître seulement des contrées Pyrénéennes. Vainement, à la nouvelle de ces rébellions, Louis accourt et venge dans la même vallée la défaite de Ronceveaux, s'empare de son rival et le fait mourir; le fils et le petit-fils d' Adalric recueillentl'un après l'autre ce dangereux héritage, et le payent tour à tour au prix de leur propre défaite et de tout leur sang répandu, (i) Après eux on voit apparaître d'autres princes de la même famille, toute l'héroïque série des premiers CentuUes Béarnais, tous du sang de Clovis qui succombent à la peine, luttant en mille rencontres pour le duché de Gascogne contre l'Empereur et contre ses vassaux, les comtes d'Auvergne et les ducs de Toulouse.
(i) Fauriel Uc cit, t. 3, p. 353, 438; t 4 , P» 5;, i85, 33a;— elles brillantes synlhèics de M. Miclieict , hist. de Fr. , t. i,p.3oo.
Enfin vers Tannée 82a, nous voyons ces rameaux, détachés du tronc Mérovingien, reverdir en Aquitaine, se faire reconnaître dans la partie méridionale de ce duché , et particulièrement dans notre Béam, comme il paraîtra avec clarté dans le chapitre suivant.
Mais il y a une chose qu'il ne faut pas oublier quand on étudie cette époque reculée de notre histoire, c'est la longue résistance des Aquitains, et surtout des Yascons, contre le joug de la France. Presque tous les historiens des siècles derniers, mus par un patriotisme étroit, ont foi à une sorte de légitimité originelle des premiers rois sur toute la vieille terre des Gaules; il attribuent aux rois Carlo vingieus une royauté aussi entière , aussi peu contestée que celle qui se rencontra dix siècles après , dans l'établissement monarchique de Louis XIV. (1) C'est pourquoi les historiens , ou plutôt les compilateurs depuis Mézeray, ont pris parti contre les vieilles races aquitaniques qui repoussèrent avec une persévérante énergie la prétention des rois Francs à leur enlever leur caractère de nation , à les absorber dans la France du nord. On oublie que les provinces Pyrénéennes, du moins dans les premiers siècles du moyen-âge, ne furent jamais soumises à la domination franque de leur propre volonté. L'Aquitaine qui avait conservé mieux
(i) Au;. Thierry; lettre III sur l'histoire de France.
que le nord sa couche romaine et lempreinte de ses Visigoths, barbares dçmi-Romains , main^ tint plus long-temps encore son esprit de nationalité. De là, l'inimitié, la jalousie profonde que ses peuples ne cessèrent d'inspirer durant toute la seconde race aux historiens Francs. Il fallut bien des siècles pour que les peuples romans delà langue dX)c, consentissent à n'être qu'une seule nation avec les Français, ces autres romans de la langue d'Oïl ; il fallut la chute du système* féodal et la réunion de toutes les provinces, opérée au 1 5.* siècle, quand les Anglais furent expulsés du territoire, et que le sol appartint alors tout entier à la bannière de Clovis.
Or, c'est le point de vue sous lequel, sortant de ces généralités historiques, nous devons aborder l'histoire de nos contrées , de cette province de Béarn , dont la gloire, dans ses limites étroites, fut d'être une souveraineté indépendante, ni Française, ni Anglaise, ni Âragonnaise, mais tour à tour en contact avec ces nations, jusqu'au moment où elle dût se féliciter d'être rentrée définitivement, avec son noble Henri leBéarnais^ dans la grande nationalité du grand peuple.
Gominenceniens de la Vicomte de Béarn ^ histoire de sa première dynastie, de ses Princes de la fomiileMérovingieoae; avènement de la maison de Moncade.
travers les difficultés qui obscurcissent l'histoire du duché d'Aquitaine et de celui de Gascogne au 9.* siècle, le fait auquel nous devons nous attacher est la fondation de la Vicomte Béarnaise.
Il existe une charte promulguée en 8^5 par l'empereur Charles-le-Chauve en faveur du monastère d'Alaon, dans le diocèse d'Urgel. Ce document établit l'existence du Béarn comme Vicomte, possédée par un prince du nom de CentuUe, de la famille de Clovis. On y voit comment, Tannée 819, Louis -le -Débonnaire ayant réuni toute la Gascogne à sa royauté
d'Aquitaine, l'enleva au petit-fils d'Eudon, pour en confier le gouvernement à des ducs de son propre sang. Mais aussi on voit que les Mérovingiens avaient conservé certaines possessions dans la Gascogne; que, des deux fils de Lodp- Centulle , dernier duc dépossédé de cette province, l'un, Donat-Loup, avait été investi du comté de Bigorre, et l'autre, Centolle-Loup , avait été maintenu dans le Béarn. Une telle constatation du point de départ Mérovingien de la première dynastie Béarnaise, fournie par un empereur d'une race ennemie et victorieuse, est le premier titre de la souveraineté du pays dont nous écrivons l'histoire (i).
Après cette première clarté répandue sur nos origines, on rencontre une longue obscurité dans nos annales. L'histoire de France s'occupe seulement des révolutions qui eurent lieu dans l'Aquitaine en général. Cette province, devenue royaume par la constitution de Charlemagne, n'obéissait pas volontiers au joug du roi des Francs. En 84o, les Aquitains s'étaient révoltés contre Louis-le-Débonnaire qui voulait substi-
(ij Voir cette pièce si importante , Hist. de Lang^uedoc; t. I aux preuves , fol. 85* M. Fauriel , loc ci't, la reproduit, discute son authenticité et conclut pour son affirmative; voir aussi M. de Labastide, dissert, sur les Basques, p. 291 — 97. Voici les expressions de cette Charte qui concernent le Bearn : omne Jus super Bigorritanum et Benearnensem comitaUis ad Donatum~Lupum et Centu-Lupuw, pradicti Lupi^Centulii^lios, dffvoiuUun estfÇuodà genitore nostro nobis coiifirmatum dupliçi extat prœcepto» Et ita nunc tenet Bene0,rnensem comilatum QEjtTOLLVB,jam dicti Centur Lupi Benearnetuis vicecomittis ^lius.
tuer son fils Charles ( le Chauve ) à son autre fils Pépin; plus tard , le même Charle-Ie-Chauve étant devenu empereur, de nouvelles révoltes eurent lien en faveur de Pépin II, fils et héritier du précédent. L'Aquitaine, poursuivait sa pensée permanente, qui était d'opérer son entier affranchissement de la France du nord. A la faveur de ces troubles renaissans, les seigneuries Aquitaniques se formèrent ou se développèrent. Nous venons de voir la Bigorre et le Béam ; la Gascogne elle-même eût ses Aznar et ses Sanche, lesquels, après des alternatives multipliées, la séparèrent de l'Aquitaine, ne conservant avec cette dernière qu'un simple lien de subordination féodale , selon les principes du droit public alors établi dans la plupart des pays de langue romane.
Et, telle fut la violence des rebellions en Gascogne; l'exemple des Bigorri tains et des Béarnais fut imité par un si grand nombre de districts qui formèrent des seigneuries indépendantes de la couronne, que les empereurs furent obligés de délaisser les parties les plus reculées qu'ils ne pouvaient plus ni protéger ni maintenir. Pauvres empereurs furent-ils ces derniers Césars de la race Carlovingienne! Ils avaient autre chose à faire que de défendre leur Gascogne, leurs lointaines possessions des Pyrénées. En proie aux déchiremens de la féodalité, il leur fallait encore soustraire leur capitale aux bar-
bares Normands , déjà aux portes de Paris, et menaçant d'assujettir les bords de la Seine aux solitudes désolées de la Norwège, aux pirates de la mer Baltique.
En effet, c'est dans ce temps, vers le milieu du g.* siècle et précisément lorsque la seigneurie Béarnaise, dans son travail de formation, ne permet pas de suivre la trace de ses premiers vicomtes, c'est alors que survient cette terrible invasion Normande, seul souvenir conservé par l'histoire de notre pays, immédiatement après l'érection de la Vicomte des Centulles.
A peine le sol entier de la Gaule commençait à se reposer des nombreuses invasions du 5.* et du 6.« siècle, et voici le dernier flot et le plus destructeur de cette inondation des peuples Septentrionaux. La France avait glorieusement résisté aux races du Nord et du Midi , aux Yisigoths et aux Sarrazins; maintenant, il faut qu'elle s'humilie devant ces derniers Scandinaves, qui assiègent toutes ses cotes, et répandent la terreur depuis la plus humble chaumière jusqu'au splendide palais des ducs et des rois Carlovingiens. Â peine ils ont paru, ces peuples des régions boréennes, et ils ont fait de l'Aquitaine une vaste solitude. La Gascogne^ particulièrement la terre de Labourd avec le Béam^ fut enveloppée , frappée soudainement , et bien long-temps, désolée par la présence de ces barbares. Leur fureur était surtout implacable
à l'égard des établissemens de la religion. Les ^lises pillées et détruites, les prêtres du Seigneur, ces colonnes vivantes du sanctuaire, arrachés de Tautel, tués ou dispersés, la cendre des Saints exhumée et jetée aux vents , tels furent leurs exploits en Gascogne; s'il faut en croire les récits d'un historien (i), ils convertirent en ruines toutes les cités épiscopales de la Novempopulanie, Acqs ( Dax ) , Tarbes , Âuch, Couserans, Comminges, Leytoure, Bazas, Rayonne, enfin Oloron et Benearnum. Cette dernière , qui était notre première cité Béarnaise, disparut sous ses ruines ; ses derniers vestiges furent entièrement effacés. Heureuses les provinces du Midi si cette horrible destruction eût passé sur elles avec la rapidité du torrent ou celle de Fincendie! L'Aquitaine fut durant un demi siècle le rendez-vous permanent des ravages de ces barbares; il leur fallut plusieurs années de guerre pour s'emparer de Bordeaux et faire de cette métropole le point central de leur domination au Midi (^). Mais enfin , le Béarn ne sera pas plus englouti
(i^ Hiit. de Béaro , p. 191 .
, (3) Aonal. Bortin, ann. 846 , et les autres chruniqucurs dans les script, rer gallic , t. IX. — I/expulsion des Normands de la Gaule Meridiouale eat lieu à la saite d*aae éclatante victoire remportée sur ces barbares vers g8o piàr Guillaume Saacbe , duc de Gascogne* Dans )a Gbarte du monastire de Saint-Sever fondé en mémoire de ce triompbcy le duc de Gascojçne raconte comment ce glorieux martyr apparut à ses côtés, dans la bataille , couvert d*armes étincellanfes , monté sur un coursier blanc, renversant à ses pieds des ennemis innombraDeSi On trouvera dans notre historien du B«arny p. 3a3y la Charte qui contient cette poétique légende.
que le reste de la France par ces peuples qui, devenus les français de la Neustrie , sont appelés à remplir de grandes destinées en Europe. Après des ténèbres historiques qui ne permettent pas de suivre de Tœil la suite des premiers Princes Béarnais; après un espace d'environ 80 ans, depuis le CentuUe mentionné par la charte d'Âlaon, on trouve, selon Marca, vers goS, celui qu'il convient d'appeler le véritable Centulle I.®''(i). Ce fut un noble Prince, digne chevalier, ennemi des Maures, contre lesquels il ouvrit cette carrière où si long^temps le suivirent ses successeurs, poursuivant contre les infidèles le viepx ressentiment des invasions Sarrazi nés du 8.® siècle. CentuUe I.*** eut pour successeur Gaston I.*'*, son fils, qui paraît avoir régné vers 940. Alors la Gascogne était revenue entre les mains des comtes de Castille qui ne reconnaissaient au-dessus de leur tête aucune suzeraineté; cette révolution dans la dynastie gasconne , parait avoir été assez indifférente aux seigneurs de Béarn; leur propre possession n'en fut pas troublée.
Gaston I.*"*, appelé aussi GastonCen tulle, fut remplacé par Centulle-Gaston(a), ou CewtulleII dit le Vieux. Les annales ne racontent guère, de ce Prince, que des fondations de monastères.
(1) Hist. de B^ro » p. 303.
(a) Gaston fils de CcntuIIe, et réciprociuement CeDtuHe ûU de Gaston. Ainsi , Loap-Ceatulle est dans les Chartes Lupus^CentiUli. M. de Labastide, loc-cit, p. 371 .
Gaston II , son fils , se signale aussi par ses pieuses libéralités; après lui, CEîrruLLE 111 apparaît sur la scène et commence le grand éclat que répandra la Vicomte Béarnaise dans les règnes qui vont suivre.
La gloire de CentuUe III ne consiste pas dans les démêlés avec les seigneurs de son voisinage, et en particulier avec le vicomte d' Acqs ( Dax ) , son formidable rival aux limites occidentales di: Béarn. En vain CentuUe III , puissant conquérant de deux ou trois villages , est appelé sérieusement, dans une charte contemporaine, un dominateur de la terre ^i); à cet égard , il ne fait que maintenir son rang parmi les imperceptibles souverains féodaux de son époque. Sa gloire n'est pas non plus d'avoir été un vaillant chevalier, d'avoir combattu les Maures d'Espagne sous la bannière de Sanche-le-Grand , roi de Navarre; la meilleure renommée de CentuUe III auprès des Béarnais est d'avoir préludé à l'établissement dé la souveraineté pleine et entière de leur nation. Il faut, pour comprendre ce point si important de notre histoire, envisager ce qui se passait alors en Aquitaine.
Les seigneurs de Béarn occupaient le premier rang entre les vassaux du duc de Gascogne. Sanche Guillaume , qui possédait alors ce duché, est connu par beaucoup de chartes qui
(i) Magnus domi/uttcr terrx> CarULatc, hUi. de Béarn, p. 275.
témoignent de sa munificence envers les monastères du Béarn , et particulièrement envers celui deLescar,où il eut sa sépulture en io3a. Brisce, sa sœur , ayant porté la Gascogne dans la maison des comtes de Poitiers, ducs d'Aquitaine, deux fils de cette princesse, devenus tour à tour ducs d'Aquitaine, furent en même temps ducs de Gascogne, et moururent sans postérité. Alors se montra l'intrépide Gui-Geoffroy , frère consanguin des deux précédens. Ce prince voulut aussi posséder la Gascogne, laquelle, selon les lois féodales, devait faire retour aux collatéraux de l'ancien Sanche Guillaume. A ce titre , on vit s'unir le seigneur d'Armagnac et celui de Béarn pour disputer un si riche héritage au duc d'Aquitaine; puis, OentuUe III s'étant désisté de ses prétentions, Gui-Geoffroy, après une vive résistance, fut obligé de céder pour un temps la possession de la Gascogne à Bernard d'Armagnac (i).
On conçoit comment , par suite de ces dissentions, sans doute aussi en reconnaissance de la cession faite par Cen tulle III de ses droits sur
(i)Poar le dératl de ces faits, voir Marc a , livre 4» et tons les auteurs qui ont ^crit sur PAtiaitaiDe. — Vuici le résultat le plus géne'ral. Dans l'orip^ne , le territoire de la Gascogne se composait à peu de chose près de la primitive Aquitaine, de la Novcmpopulanie d*Adrien. Plus tard il y eut trois états, ceux des comtes de Guietine, des comles de Toulouse et des comtes de Poitou. Les comtes de Toulouse curent jusqu'au 9.* siècle le titre de ducs d*Aquitaiae; vers ce temps, PAquitaine edtièrp, jttsqu*k la Loire , échut aux comtes de Poitiers; de là les contestations que nous rappelions ici, à la faveur desquelles la Vicomte de Béarn prit ses accroissemens. -
la Gascogne, le Vicomte de Béarn dût acquérir beaucoup dMndépendance réelle vis-à-vis du Gascon son suzerain. Ainsi fut préparée l'indépendance absolue du Béani qui s'accomplit un règne plus tard. Centulle III mourut en io58, assassiné par des habitans d'une vallée de la SouIe. Ceittuixb IV , son petit-fils et son successeur, reçut ce noble héritage, et acheva l'œuvre si heureusement commencée par son aieul. Des querelles sanglantes pour des terres tour-à-tour enlevées et réintégrées aux moines, et des discussions armées avec des voisins tels que les vicomtes d'Âcqs , de Soûle et de Bigorre , signalèrent à l'extérieur les premières années de son règne. Mais d'autres circonstances ont fait la célébrité de ce vicomte; il a décidé l'indépendance du Béarn , préparée par son prédécesseur. Une seconde révolution du duché de Gascogne, ayant dépossédé Bernard d'Armagnac, et fait triompher le puissant Gui-Geoffroy, n'avait point changé les dispositions des nouveaux comtes de Gascogne en faveur de leur Vicomte de Béarn. Loin de revendiquer les empiétemens de Centulle III, consentis par l'Armagnois, Geoffroy concéda de nouveaux privilèges à Centulle IV. Surtout Guillaume de Poitiers, fils de Geofifroy, traita le vicomte de Béarn en frère d'armes, en égal, et lui prodigua les témoignages d'une royale munificence. On voit dans le cartulaire de Bigorre que le duc d'Aquitaine voulant ré-
compenser Centulle de Béam de l'appui que celui ci lui avait prêté en diverses rencontres, lui fit remise de ses propres privilèges en Béarn, De plus, il lui conféra la propriété de Salies et de la presqu'île formée par les deux gaves, circonstance qui réunit au Béarn le pays d'Orthez; il l'investit de la suzeraineté du pays de Soûle , de la terre de Caresse et des autres fiefs qui en dépendaient. Centulle profita des libéralités du Poitevin, pour se regarder comme affranchi de tout vasselage vis-de-vîs de ce prince; ce 'droit fut reconnu insensiblement à lui et à ses successeurs ; et ainsi le Vicomte de Béarn prit rang parmi les princes souverains; et là commence en effet l'histoire de la souveraineté Béarnaise (i).
Centulle IV avait épousé la noble Gisla , une princesse dont l'origine directe est inconnue, mais sa parente au degré prohibé par la loi de l'église. On sait comme dans ces temps de moyen âge les canons étaient inflexibles sur la sainteté des mariages. La corruption des mœurs était grande et ce n'était pas trop de toute la puissance du grand réformateur, Grégoire VII, pour comprimer les passions des Seigneurs et des Rois, qui faisaient de leurs caprices la règle unique de leurs actions souveraines. Par un bref daté de 1078, le Pontife ordonna au Vicomte de
(i) Charte de coaceasion daas Marca, /oc. ciY. p. 393.
Béam de se séparer de sa femme , dont il déclarait l'union illégitime (i). Amat,évéque d'Oloron, et légat du saint-siège en Aquitaine, fut chaîné de poursuivre cette affaire, et déclara la sentence pontificale au seigneur Béarnais. Celui-ci courba la tête, se sépara d'une femme qu'il aimait; plus tard , îl épousa Beatrix , comtesse et héritière de Bigorre.
Cependant l'épouse délaissée, acceptant la meilleure part dans les destinées de ce monde, se retira à Cluny et prit l'habit de religieuse dans le monastère de Marcignac. Devenue abbesse, elle a laissé dans les annales ecclésiastiques une grande réputation de sainteté cénobitique. Un miracle éclatant est attribué à sa vertu: un terrible incendie s'étant élevé dans le monastère, la fidèle récluse inspira à toutes ses filles la courageuse résolution de ne pas violer leur règle en franchissant les barrières claustrales. Dieu alors aurait entendu la voix suppliante de ces martyres de la règle sainte ; la fureur des flammes qui allaient tout consumer s'arrêta toutà-coup, si l'on en croit le récit de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny (a).
Centulle avait eu de Gisla un fils qui fut son
(i) Ce bref est rapporl^ par Mjrca, p. 398. CentuMe j rtt appelé comte et non TÎcomtey marque de son affranchissement àPe'gard da duc de Gascogne.
(i) Bécit très-intéressant fait par Pierre le Vcner. M trac , 1. i , c 31,. annalra de Baronios, ad ana» 1094 ; il est rapporté au long dans rbitt« de fiéarny p. 3o.
successeur ; celui que lui donna sa seconde épouse Béatrix recueillit le comté de Bigorre du chef de sa mère.
Le sort des armes , joint k la faveur des ducs de Gascogne , ayant fait échoir entre les mains de CentuUe IV la vicomte d'Oloron, le prince Béarnais rebâtit la ville qui avait été ruinée par les Normands. Jje bourg de Sainte-Marie , sur la rive gauche du fleuve , subsistait seul et était la résidence de Tévêque et du chapitre. CentuUe IV releva les anciens murs, fit jeter le pont de corn* munication , bâtit Téglise de Sainte-Croix comme il avait fondé celle de Sainte-Foi à Morlàas. Il fit plus encore pour les nouveaux habitans qu'il convia à venir peupler Oloron ; il leur donna une charte , dont nous parlerons plus tard , concession généreuse et pleine d'immunités. Ce noble Seigneur mourut en 1088, assassiné par un hôte chez lequel il s'était abiité dans la vallée deTène, tandis qu'il allait au secours deSanche, roi d'Aragon, dont il relevait pour cette vallée et pour la Bigorre (i).
Son fils, Gaston IV (a), ajoute beaucoup d'éclat à la puissance Béarnaise fondée par ses deux prédécesseurs. Noble guerrier, illustre lé-
(l) La Vallée de Tèncf, confine à celle d*0s8au; elle avait été octroyée par le roi d* Aragon au vicomte Gaston I."
(a) Nous suivons Vinriication de Marca, p. 33); d'autres auteurs l*appelleftt Gasioo III; idàc htsi. du Béarn, p. 53. Ceux qui disent Gaston IV se fondent sur Pezistence d'un Gaston III, fils de CentuUe m et père de Guntulle IV, lequel GastoB lU mourut avant sou père et son fi!s. '
gislateur, il sût immoler au bien public les vulgaires intérêts de son autorité; il continua les institutions paternelles, les aggrandit , les compléta ; de sorte que le souvenir reconnaissant des Béarnais pour les franchises à eux octroyées par leurs vicomtes ne sépare pas Gaston IV de son prédécesseur. C'était le siècle où le Béam révêtait cette robe blanche des églises dont parle Raoul de Glaber , lorsqu'au 1 1 .• siècle , une ferveur générale s'empressait à la construction de ces vénérables églises romanes, qui sont encore nombreuses sur le sol Français (i). Fidèle aux traces de son père, Gaston répara ou plutôt fonda la cité d'Orthez et construisit la vénérable église de la Trinité. Pour protéger la rive gauche du Gave dont cette cité couvrait la rive droite, il éleva le noble fort de Mongiscar, qui fut si long-temps le boulevard du Béam, et dont il ne reste plus qu'un seul vestige. Gaston fut un célèbre guerrier; volontiers, nous allons dire ses exploits d'outre-mer; mais, vicomte de Béarn, nous devions la première attention aux actions moins bruyantes, mais plus vraiment utiles, qui le recommandent surtout à la postérité de ceux qu'il a gouvernés.
Le nom de ce vaillant Prince est un des plus beaux parmi toute la chevalerie du la.* siècle; il s'en alla à la première croisade, où il fut l'un
(i) Rad. de Glab., lib. III, c. 4* ^P- script, rer gallic y i- X.
des frères d'armes de Godefroy de Bouillon. Les annales de la première croisade le représentent comme le fidèle compagnon de Raymond de Toulouse, auprès duquel il se trouva au fameux siège d'Ântioche. Devant Jérusalem, il commandait les machines de guerre. Sa douceur chrétienne égalait son courage; dans le sanglant tumulte qui suivit la prise de la cité sainte, parmi ce cruel mélange de piété ardente et de farouche barbarie qui prosternait les chrétiens dans la poudre de Jérusalem, et Jes relevait pour frapper sans pitié des ennemis sans défense; au milieu de ces étranges chevaliers, hommes à tretape de fer, qui versaient leurs propres larmes avec autant d'ardeur que le sang des Sarrazins, Gaston de Béarn protégeait les vaincus; il étendait sur les fugitifs la protection de son glaive, content d'avoir immolé leurs frères dans la mêlée des gens de cœur.
De retour dans ses Etats, après avoir ainsi combattu les Sarrazins de Terre-Sainte, il voulut guerroyer contre les Maures d'Espagne; comme un bon Chevalier chrétien qu'il était, il lui fut donné de poursuivre les inBdèles en Europe e^ en Asie. C'était le temps des nobles faits cheva- . leresques, quand les rois de Navarre et d'Aragon chassaient sur la Castille et l'Andalousie les possesseurs de leur chère et antiqiie )bérie. Le fils du vaillant Sanche-Ramire, Pierre d'Aragon, avait ajouté cinq tctes au blason de ses armes, eu
mémoire des cinq rois Maures qu'il avait immo* lés; sou digne héritier, Alphonse-le-Batailleur, étant venu mettre le siège devant Saragosse^ appella à sou aide les Princes Chrétiens de Tëu* rope. Le premier qui accourut fut Gaston de Béarn. Il passe les Pyrénées à Sainte-Christine , se trouve à la prise de la capitale aragonaise» reçoit les titres de Ricombre et de pair d'Aragon , avec la seigneurie de Notre-Dame du Pilier (i). Alors son dévoûment de frère d'armes au terrible Batailleur ne connut plus de bornes ; on le voit prendre part à la défaite de onze rois Maures en batailles rangées, assister à la fondation- de l'ordre militaire du Saint-Sépulcre; puis, chargé de gloire et d'années , mourir enseveli dans ses saintes victoires, mourir comme il l'avait voulu, comme il était beau de finir ses jourst dans cb 12/ siècle, les armes à la main , en combattant les ennemis de la chrétienté. Transporter à Saragosse , son corps fut déposé dans l'église dont il était feudataire, et l'on dit que le trésor de cette église montre encore avec orgueil les éperons et le cor de guerre de ce valeureux Chevalier; il mourut en 1 1 3o.
Mais Gaston IV et ses deux prédécesseurs ont conservé surtout leur mémoire dans le cœur dei Béarnais en leur qualité dé législateurs. Qui n'a pas entendu parler des fors de Béàrn, dont
(i) G'Àait nn quarlier de Sarag'osse dont PégUse ^taît remarquuble par un énorme pilier.
Torigine remonte à ces Princes? Et non seulement du for de Béarn en général, mais encore des généreuses chartes d'affranchissement qui ont fait si long-temps la liberté de Morlàas , d'Oloron , d'autres villes et d'autres vallées du Béarn ? Nous parlerons dans un chapitre à part de ces monumens si précieux pour l'histoire du droit moderne, qui ont fait dire à un magistrat Français du i6.* siècle : v Ceux de Béarn semblent avoir » prescrit leur liberté. » (i^ Alors nous aimerons à saluer dans CentuUe III , Centulle IV , Gaston IV , trois nobles Princes à qui leur nation dût son indépendance, et , si on ne trouve pas cette expression prématurée , à qui elle dût en même temps sa liberté.
Les princes qui suivirent Gaston IV ont laissé peu de vestiges dans l'histoire; Centulle V,le dernier de ce nom , vécut aussi lui et mourut , mais avec moins d'éclat , sous la fraternité d'armes du roi d'Aragon. A la mort de ce dernier, une séparation s'étant effectuée entre l'Aragon et la Navarre, l'Aragon échut, avec des circonstances étrangères à cette histoire, au moine Bamire. Dans le même temps, la vicomte de Béarn , tomba entre les mains de GnscÂRDE , sœur de Centulle V, et veuve du vicomte de Gabardan. Talèse, veuve du dernier Centulle, prenait aussi part au gouvernement, et l'on ne voit
(i) De Bellocqi Mémoire sur la Navarre et le Béarn ^ adressé k Henri IV.
pas que les affaires, ainsi tombées en quenouille, aient été plus mal dirigées. Le vicomte Pierre, fils et successeur de Guiscarde, fonda Thôpital d'Ordios , passa en Aragon pour y combattre les Maures et mourut vers l'année 1 1 5o , avec des circonstances que Ton ignore.
Pierre de Béarn ayant laissé deux enfans en bas âge, la tutèle fut exercée en vertu d'une décision des Seigneurs, par Raymond comte de Barcelonne, prince d'Aragon. Devenus en âge d'administrer y Gastoit Y et Marie passent l'un aprèâ l'autre , le premier presque inaperçu dans nos annales, la seconde, en excitant contre elle une violente rumeur du peuple Béarnais. Elle avait osé, la vicomtesse Marie, faire hommage du Béarn au roi d'Aragon , qui lui fit accepter pour époux Guillaume de Moncade , le premier des neuf barons de la Catalogne , de l'une des plus nobles maisons de toute l'Espagne. Il en coûta peu à ce seigneur Catalan de renouveler l'hommage de sa seigneurie au roi d'Aragon à qui il en devait l'investiture. Mais les Béarnais, justement jaloux d'une indépendance qu'ils avaient conquise sous la bannière de GentuUe IV, ne pardonnèrent pas à l'étranger ce qu'ils avaient eu tant de peine à supporter dans leur jeune vicomtesse; ils le chassèrent de leur territoire.
Alors il se passa une chose étrange , unique peut-être dans les annales du moyen-âge. Les gens de Béarn s'étant déclarés indépendans, la
seigneurie étant vacante, se mirent en quête d'un chevalier de Bigorre , lequel , à peine salué seigneur de la vicoraté, jugea bon de vivre au gré de ses caprices, regardant les privilèges de la souveraineté comme un héritage inespéré qui pouvait être dissipé aussi rapidement qu'il était venu. Le chevalier Bigorrais fut repris et mis à mort l'année suivante, en 1170, <lans la ville de Pau, alors naissante. Un autre Seigneur, un Auvergnat, choisi de la même manière, subit le même sort (ij; si bien que les Béarnais, las d'avoir toujours à exercer leur souveraineté avec une justice aussi expéditive, et reconnaissant qu'il leur était plus facile de tuer un tyran que de trouver un digne Seigneur, se prirent à aller chercher un enfant au berceau pour lui décerner , ou du moins pour lui réserver la souveraineté du Béarn.
Le père de l'enfant qu'ils choisirent était, selon nos annales 4 un seigneur Catalan; et bien qu'il règne de l'obscurité sur ce point, on a lieu de penser que c'était ce même Moncade, époux de la vicomtesse Marie, et qui lui-même avait été un instant le seigneur du Béarn. Sans doute las de flotter ainsi de maison en maison princière, pour essayer des Princes qu'ils brisaient aussitôt après l'épreuve, ces terribles justiciers du Béarn seront naturellement retournés au sang de leurs anciens
(i) Touj ces faits si curieux sont rapportas en forme de procès-yerbal dans la préface du tôt génial ; voir Marca, p, 48)-
maîtres. Guillaume et Marie leur seront revenus en mémoire, et ils auront appelé un de leurs fils pour exercer par le droit d'élection une souveraineté qu'ils lui refusaient à titre d'héritage (i). Quoiqu'il en soit, il y eut dans cette élection la part du choix et celle du hasard ; jamais élection de Prince ne ressembla à celle de Gaston VI ; écoutez le récit fidèle de notre annaliste :
« Les Béarnais ayant appris le mérite d'un » cavalier de Catalogne qui avait deux fils ju- » meaux, après une mûre délibération, envoyè- » rent vers lui deux prudhommes, afin de le *» prier de leur accorder l'un de ses fils pour » être leur Seigneur. Estans arrivés sur les lieux » ils allèrent visiter ces enfans qu'ils trouvèrent » endormis, dont l'un avait les mains fermées » et LAurRE LES TENAIT OUVERTES; et le choix » leur étant donné par le père, ils préférèrent » celui qui avait les mains ouvertes , prenant » cette circonstance pour un signe de libéralité » et l'emmenèrent en Béarn (aj. »
Ce fait ressemble assez à un apologue oriental , à un conte persan de Saadi. N'est-il pas surprenant de voir ces vieux Béarnais , des hommes d'aussi rude écorce, qui tout-à-l'heure venaient de faire et de défaire par le bourreau deux Seigneurs de leur vicomte, de les voir se décider dans le choix du troisième, de l'enfant qui doit régner
[t) Voir la dUcussion de Marca sur ce poiaty p. 4B8. ('i).HUtotrè..de Béarn, p, 485. .
sur leurs fils, par une circonstance tout-à-fait idyllique, par un motif vraiment ingénieux, par une espèce de sort des Saints, plein de senti* ment, de grâce et de moralité ?
Ici se termine, en 1 1 53, notre première Maison , la maison Mérovingienne de Béarn. Après toutes les alternatives éprouvées par les petits-fils des Gharibert et d'Âmandus, elle s'est constituée dans le pays de Béarn , en 819, selon la charte du monastère d'Alaon. Ces trois cents ans de notre première histoire correspondent dans celle de France à toute la durée de la famille Carlovingienne et aux premiers règnes des Capétiens jusqu^à Philippe-Auguste qui monta sur le trône de France pn 1180. Durant cette période, la monarchie Française, vaste empire fondé par Charlemagne, brisé sous les faibles successeurs de ce grand-homme , en proie aux destructions féodales, a été réduite à l'étroite souveraineté de l'île de France et de quelques territoires environnans. Alors, enfin, la monarchie commençait à réagir vers le nord contre l'Anglonormand , implacable ennemi qui , du sol Neustrien où il avait été établi par Charles-le- Chauve était allé conquérir le trône d'Angleterre, pour venir revendiquer plus tard celui même de la France.
Pour nos contrées, elles demeurent bien indifférentes aux démêlés entre Anglais et Français quelles connaissent à peine. Depuis que la poli-
tique des rois de France a détourné leurs regards de rAquitaine qu'ils ont abandonnée pour se maintenir ou s'agrandir dans le Nord, le Béam a bien oublié la terre de France qui , pourtant , avait été son berceau , le berceau de ses souve« rains. Il avait heureusement profité des circonstances pour se faire ignorer, pour développer intérieurement ses destinées sociales. Fraction détachée et indépendante de l'Aquitaine, nous le voyons dans le i i.^etle i!2.*siècles« briller d'une gloire pure au dehors comme au dedans, triompher de ses voisins ^ combattre les Maures, et, tel qu'un brillant satellite, être emporté par une gravitation naturelle dans le* tourbillon, alors fort héroïque, des rois d'Aragon.
Maison de Moncade, et commencemcct de celle de Foti.
i NFAST étranger, devenu Vicomte dans I son berceau par un choix que la Pro- [ vidence avait conduit, Gastoh "VI ne I paraît pas avoir fait mentir les présages de son élection. Les annales Béarnaises en parlent comme d'un Prince bon et droiturier; toutefois elles liii reprochent sa condescendance à l'égard du roi d'Aragon. Devenu majeur à l'âge de seize ans, et vers l'année 1 165, il renouvella le téméraire hommage de ses Etats entre tes mains du monarque espagnol; ce fut au grand dépit de la nation Béarnaise, qui voyait ainsi trahir par ses Princes les vieilles franchises aux-
quelles elle tenait d'un si noble cœur(i). La vie de Gaston A'^I fut agitée par les guerres albigeoises qui ensanglantèrent le midi de la France. Les Béarnais et leur Vicomte ne prirent pas une part active dans Thérésie; c'est un hommage qui leur est rendu par une bulle du pape Innocent IIL Plus tard seulement, quand le roi d'Aragon iembrassa la cause des comtes de Toulouse, Gaston de Béarn , plutôt par dévoûment per* sonnel que par sympathie politique, suivit la destinée de ce Prince, il l'accompagna et lui survécut à la désastreuse bataille de Muret. Après des alternatives multipliées. Gaston YI sollicita sa réconciliation avec l'Eglise; et pour se conformer à la bulle pontificale, Simon de Montfort restitua les terres qu'il avait saisies et qui dépendaient de la Vicomte Béarnaise (a). Gaston VI mourut cette même année en laiS.
^i) Hist de B«arn, p« iiQt. Il y a dans l'acte d*hommage nne ambiguïté d'expression qui montre asses dans Gastun VI, la crainte de déplaire aai Béarnais; il fait hommage de toute sa terre, omuem meam terrant, sans spécifier le Béarn. L'hommage de la vicomtesse Marie disait ; de toiâ iliâ terra JBenearnensi, et Vasconice , de toute la terre de Bearn et de Gascogne.
(a) Voici le's termes de la bulle : Gnttonis Benearuensis terras y in ejtês grave prœjudiciuin occupasti, licetineis nec haretici mliqui habiiatores .essetU. Hist. de Béarn, p. 5i6.
La guerre des Albigeois est le fait le plus marquant de toute l'histoire du mojen^j^e en France , dans les Provinces du Midi. Nous en devons dire un mot, ne fut-ce que pour suivre le synchronisme de notre histoire Béarnaise. L'hérésie de ces nouveaux Manichéens se manifesta vers li6o , dans le temps que S.t Bernard éclairait la chrétieneté gouvernée par d'illustres pontifes tels quinnocent III. Les horribles déchiremens, qui commencèrent alors. et qui finirent sous le règne de S.t Louis, vers 1239, durèrent donc 70 ans. -Ce demi siècle si lamentable pour l'Eglise , se passa entjre deux impulsions
Guillaume Ratmoiïd son frère lui succéda. C'était lui qui, dans son berceau où les Béarnais étaient venus le visiter ainsi que son frère, avait été trouvé les poings fermés, sinistre présage qui, aussitôt Tavènement de Raymond au trône de la Vicomte , ne tarda pas à s'accomplir. Nous dirons plus loin les impétueuses passions de ce chevalier, et comment il portait eu lui toutes les violences qui caractérisent cette époque cruelle. Nous dirons comment, jeune et dans un transport de colère, par suite de contestations féodales, il avait tué de sa propre main rarchévéque de Tarragonne , son parent. Mais quand l'âge et les austérités du repentir eurent désarmé cette fougue, celui qui avait été un assassin sacrilège montra des vertus de Prince. Il faut rapporter à son règne de beaux et sages règlemens qui complétèrent l'œuvre de ses devanciers, et qui placent la législation Béarnaise au premier rang
réformatrices , celle de Grég^oire VII et celle àe S.t François 4'Assise , reforme de puissance et réforme de douceur. Les principes de la clémence chrétienne furent cruellement outragés dans ces guerres. Cependant Innocent m* le même qui protégea les domaines du vicomte de Béarn , fut aussi le protecteur de la famille persécutée des Raymonds; d'une inflexible persévérance contre Phérésie, il montra un cœur indulgent et paternel à regard du grand pêcheur Raymond VI Mais les intérêts humains qui firent de la guerre du Languedoc une guerre de conquête, de pillage et d'extermination, indiquèrent une autre route aux cruiscs. Celui du tous .les Princes du midi qui se montra le plus actif auxiliaire du comte de Toulouse , fut Raymond-Roger comte de Foix, dont nous verrons les successeurs devenir vicomtes de Béarn. — Lire les chroniques de Pierre de Vau-Sernajr, ap. script, rer Francic ^ t. 19; Michelet , hist. de France, t. 11 , p. 4^1 , et beaucoup d'autres.
parmi les institutions contemporaines. Les vallées d'Ossau, d'Àspe, de Barétons eurent alors leurs coutumes rédigées par ses soins; à ces coutumes il ajouta force de loi , leur donna leur sanction , et les revêtit de son autorité.
Ce Seigneur mourut à Oloron en iaa3, laissaut im testament plein de dispositions libérales et pieuses. Après lui, on voit passer sur le trône de la Vicomte son filsGuiLLAUMe II, de Moncade, qui laisse peu de traces et succombe dans File de Majorque y employé contre les Maures par le roi d'Aragon. Il est remplacé par Gaston YII sous la tutelle de sa mère Garzende. C'était dès-Iors une puissante maison princière que la maison de Béarn ! Quatre Reines d'Europe étaient nièces de Gaston VII; en effet, Garzende de Forcalquier sa mère, veuve en premier lieu du comte de Provence, en avait eu pour fils Raymond Déranger; or , celui-ci , frère utérin de Gaston , était père des reines de Sicile, d'Allemagne, de France et d'Angleterre (\),
Et ici nous voyons s'étendre le rayonnement de l'Etat Béarnais. Ses Princes commencent à sortir de leur concentration; nous les trouvons mêlés aux événemens généraux de l'histoire Européenne. Lorsqu'aprés la défaite des Anglais au pont de Taillebourg en 124^, le roi Henri 111 se fut réfugié à Bordeaux , Garzende vint avec
(1) lAarca, p. 588.
son fils se ranger parmi les fidèles de ce monarque.
Cependant la mésintelligence s'établit entre le roi Anglais et le vicomte de Béarn. Quand le successeur de Henri , le tenible Edouard I , vengeait par de sanglantes cruautés sa défaite en Saintonge, Gaston YII avait qnitté son alliance. Arrêté par Tordre de ce monarque, il fut réduit à subir sa loi, loi dure, qui remettait la ville d'Orthez avec ses hommes d'armes au pouvoir des soldats Anglais (i). Gaston, qui souffrait impatiemment une pareille humiliation, engagea une procédure féodale, aux divers degrés de juridiction ; le dernier degré fut un appel au roi de France. L'Anglais qui tenait alors le vicomte de Béarn captif dans un de ses châteaux de Gascogne, lui ouvre les portes; noblement il accepte l'appel. Quand tous deux furent en présence de ce grand suzerain , Gaston jeta le gant du défi contre le roi d'Angleterre, l'appelant traître roi et juge félon. Celui-ci, écartant les Seigneurs qui frémissent de courroux, veut lui même ramasser le gant, il veut qu'on lui ouvre le champ clos. Il est fâcheux qu'une histoire, commencée d'une manière aussi héroïque, se termine par une longue procédure en parlement;
(i) C'était avec Taide des subsides à lui fournis par le monarque anglais avant leur rupture que Gaston YII avait construit le chÂteau noble d'Ortbex, l'antique et célèbre résidence de nos Vicomtes avant le château de Pau , et dont une aeulo tour est demeurée debout.
car dans ces siècles , la procédure féodale, survient presque toujours à propos, afin d'étouffer dans ses prosaïques replis , les plus beaux moiivemens de Fintrépidité chevaleresque.
Nous ne pouvons pas nous arrêter sur les expéditions du vicomte de Béarn en Gascogne; nous ne le montrerons pas vaincu par le turbulent comte de Leycester, Simon deMontfort II; puis, captif à Londres et recevant sa liberté par l'entremise de sa nièce la reine d'Angleterre( i ). Gaston YI fut l'implacable ennemi des Anglais; il leur fit la guerre à outrance, assiégea contre eux, mais vainement, Bordeaux et Bayonne, et poursuivit leurs vaisseaux en Aquitaine. C'est ainsi qu'il combattit le vicomte de Sault et qu'il ne craignit pas de se heurter au redoutable comte de Toulouse ; il s'agrandit en recouvrant Saint-Gaudens, Miramont, le Nébouzau , la vallée d'Aure.
Sous le règne de Gaston VII commencent à paraître les sires de Lebret ( d'Albret ) , seigneurs de Bazas et de Casenave, vassaux de Gaston pour sa vicomte de Gavardan; Albret, illustre maison qui parviendra un jour à notre trône, et enfantera la gloire immortelle de la patrie Béarnaise.
(i) llarca, p. 646. Toas ces faits sont racontes dans noire aaaIisU fwrt au long, mais sans aucuns détails dignes d^intérét. Celui qui voudrait écrire •ar ce sujet un roman histuriqae aurait tout k imaginer. Pourtant M. de Marcbangy aurait pu d<$conper ici de beaux sujets de poèmes et de tragédies. Mais combien les historiens eux mêmes depuis vingt ans n^ont-ils pas abusé des licences du roman historique !
Dans le même temps se montrent aussi les seigneurs de Grammont ou d'Agrammont^ gentilshommes du pays de Labourd, qui jouent un rôle permanent dans les annales de nos régionsi Le seigneur de Grammont, dont nous voulons parler ici , forma un traité avec Gaston VII , se déclara son homme d'armes , son chevalier-lige. C'était un de ces tyranneaux dont le type, bien connu dans l'histoire , a été si souvent reproduit par les romanciers. Son château était une aire de brigandage, d'où ce vautour, attaquant les voyageurs et les marchands, les pillait et les rançonnait à merci. Contraint par les Anglais de renoncer à ce genre de vie, il s'unit au vicomte de Béarn , afin de guerroyer encore , mais à la clarté du soleil ; il voulait soulever la Gascogne et écarter les soldats d'Edouard IL Ce fut en vain; le roi d'Angleterre, demeuré tranquille possesseur du pays de Gascogne, se rendit à la cour d'Alphonse-le-Sage, roi de Castille, qui le reçut chevalier en même-temps que Rodolphe de Hapsbourg, chef de la maison d'Autriche. Gaston VII se trouva dans cette assemblée de monarques ; lui aussi fut revêtu avec eux de la dignité de chevalerie, et dans la liste d'honneur des chevaliers armés le même jour par le Castillan, on a observé que Gaston de Béarn est désigné avant le duc d'Autriche, avant le futur César, qui devait un peu plus tard ceindre la couronne de Charlemagne (i),
(i) Hist. de Béarn, p. 600.
Le roi de Castille fit plus encore pour le vicomte de Béarn. Dans une charte que notre fidèle historien rapporte en entier, il le relève de tout hommage que lui et ses prédécesseurs pourraient avoir contracté avec le Castillan ( i ). Désormais la politique béarnaise est changée; elle est détournée de T Espagne; elle se dresse contre les rois d'Angleterre devenus comtes de Gascogne , et dont nos Vicomtes généreux s'efforcent de repousser la pesante suzeraineté. Assez long-temps ils ont gravité autour de l'Aragonais; il faut maintenant qu'ils se tournent vers le Nord. Dans cette France à laquelle il faudra bien qu'ils appartiennent un jour, il se passe alors de si grandes choses, qu'ils ne sauraient demeurer spectateurs indifférens de ces longues et sanglantes querelles anglo-françaises. Us seront donc Français par leur intérêt , en attendant que leurs héritiers le deviennent par le cœur et par la naissance. Ce point de vue expliquera la
(i) Il faut lire celle cbarteimportaDte, hist. de B^aro, p. 6oi ; elle porte la date du i3 mat 1370. L*acte d*enj7agemcnt de la vicomtesse Marie envers le roi à'hngonf rapporté par Marca , p. 44^* avait été passé à Jacca, sous U date du 3i avril 1170. Ua siècle s*écou1a donc eatre l'inféodation et l'affrancliissement dit Béarn. Mais il règrne sur ces fuits beaucoup d'obscurité. Comment se fail-il que le roi de Castille relève ici le vicomte de Béarn d'un hommage qu'il semble ne devoir qu'à TAragonnais 7 Au reste , la teneur de l'acte d'affranchissement est encore équivoque; il est stipulé pour la terre de Gascogne, ratione terrœ f^ascouiœ. Quoiqu'il en soit, k partir de ce moment , il n'est plus question dans notre histoire d'aucune subordination à aucun Prince Espagnol. La charte de 11 70 est extraite par Marca du Trésor de Barcelonne , celle de 1370 appartenait au Trésor de Pau.
politique des faits que nous avons à rapporter dans ce chapitre et dans celui qui suivra.
Tandis que le vicomte de Béarn se reposait un moment de ses guerres renaissantes avec le roi Anglais, tranquille dans sa vicomte, une armée Française y parut, avec le dessein de rétablir sur le trône de Navarre la reine de ce pays, qui en avait été chassée par le roi de Castille, Une première division de cette armée vint à Morlàas et entra dans la Navarre par la vallée d'Aspe et par l'Aragon. Philippe IV lui-même s'avança jusqu'à Sauveterre; mais le manque de vivres l'obligea de renoncer à son expédition.
Cependant une importante succession vint aggrandir la Vicomte Béarnaise ; de riches pos-;sessions relevant du comté de Bigorre échurent à Gaston VII et la Bigorre elle-même fut réservée à l'une de ses filles à la suite d'une contestation longue et compliquée dont nous exposerons ici le résultat.
Aimée, fille du dernier comte de Bigorre, et mariée à Gaston VI , avait apporté en dot à son époux , le futur héritage de ses aïeux. Cette princesse avait pour mère Pétronille de Comminges, qui, depuis son premier mariage avec Gaston V de Béarn, s'était mariée quatre fois. Aimée était fille du cinquième époux, Bozon de Mathas , et à ce titre héritière de la Bigorre. Cependant, un petit-fils de cette même Pétronille et de Gui de Montfort, Esquivât, prétendait à la
même succession. Gaston YII s'appuyait , contre ce Prince , sur la nullité du mariage de Pétronille avec Gui de Monfort , mariage qu'elle avait contracté du vivant du comte de Cerdaigne son précédent époux. La naissance d'Alix sa fille» mère d'£squivat, était donc illégitime, et les prétentions du jeune Prince, dépourvues de fondement. Boger de Foix, qui avait accepté Fbéritage, étant venu àOrthez, adjugea au vicomte de Béaru le Marsan et d'autres parties relevant de la Bigorre; Constance, sa fille aînée, fut désignée par les Etats de la province, pour recueillir le coraté de Bigorre après la mort de Pétronille sa mère. De là vinrent d'interminables discussions, tant armées que juridiques, et qui se prolongèrent jusqu'à la mort du compétiteur Esquivât; l'affaire fut pendante durant deux siècles devant le parlement de Paris (i).
La maison de Moncade, dans la personne de Gaston VU, fut donc investie de Marsan, et
(i) Voici ce qai advint de la Bigorre. Jeanne de Navarre » b^itière de Gui de Montfort, le troisième mari de Péfronille , ^tant devenue matlrctM de ce comté, transmit a la France ses pre'tentions en épousant Pbilippe*le- Bel. Suas Edouard III , rai d*Ang^lcterre , et après le traité de Bréti^ny, la Bi{^orre passa sons la loi ang'Iaise. Edouard la vendit à Jean de Grai^jr , captai de Bach, comte de Foix et vicomte de Béarn , pour la rente annuelle d'un faucon et d'un tiercelet; c-élait aussi un lég^itime héritier de la comtesse Pétronille. Depuis ce temps, la Big^orre ne se sépara plus du Béarn et suivit ses destinées jusqu'à leur réunion commune â la France , sous Louis Xni. Pour l'histoire de Bigorre » après le 9.* livre de l'histoire de Béarn par Marca, qui lui est consacré, il eiis te diverses publications estimables , nais rien de plus complet et de plus consciencieux que les essais historiques sur la Bigorre, par M. Davesac-M acaya , 3 vol. in-8.*; iSa?.
d'autres terres appartenant aux comtes de Bigorre. I^e noyau de ce comté entra dans la même famille par l'investiture qui en fut donnée à Constance, fille ainée de ce vicomte. Maintenant ce n'est plus d'un héritage qu'il s'agit pour Gaston de Béam ; c'est au contraire sa propre vicomte qui passe après lui en des mains étrangères; il n'a que des filles, et l'époux de l'une d'entre-ellés doit venir lui succéder et commencer la troisième famille des vicomtes Béarnais.
Ce sera la famille des comtes de Foix. Gaston avait marié trois de ses filles à trois puissans Princes et Seigneurs. Constance son ainée, épouse l'infant d'Aragon, Marguerite le comte de Foix, Âmate le comte d'Armagnac, Guillemette la dernière, ne se maria qu'après la mort de son père. Plus tard. Constance, veuve et sans enfans, accepte pour époux, après d'interminables difficultés sur le douaire , Henri fils de Richard , roi des romains. Mais celui-ci ayant été assassiné par Gui de Montfort, au moment où il se disposait à partir pour la Terre-Sainte, laissa Constance une seconde fois veuve , héritière de la Bigorre, du chef de sa mère, comme nous venons de le voir, et future héritière du Béarn par la ligne directe, son père Gaston VIT n'ayant point d'héritier mâle. Elle meurt, et sa sœur Marguerite, comtesse de Foix, qui, par délibération des Etats de Béarn en 1290 lui avait été substituée, est reconnue par Gaston YII lui-même
— sien 1290 poiir régner après lui (1). C'était le siècle des substitutions entre Princes, et des difficultés juridiques éternisées par la procédure.
Gaston avait long-temps balancé entre ses deux gendres de Foix et d'Armagnac; mais le premier, plus habile et plus courtois , était venu trouver son beau-père, en grand cortège d'honneur de chevaliers, écuyers et vaslets. « Or,,comme le dit Froissart, le grand chroniqueur, qui , dans cette circonstance, intervient pour la première fois au récit des affaires de Béarn, « quand » Monsieur Gaston fust retourné à Orthais, pre- » sens tous les barons de Béarn et de Foix qui » là estaient, il prit son fils le comte de Foix » et dit ainsi : Beau-fils, vous êtes mon fils, bon, » certain et loyal , et avez regardé à mon hon- » neur et à l'honneur du pays. Le comte d'Ar- » magnac n'est pas venu me défendre; pourquoi » il a forfait , et vous hérite de toute la terre de » Béarn, vous et vos hoirs à toujours. Et par » ainsi , commande à tous mes sujets qu'ils scel- » lent et accordent avec moi cette hérédité, » beau-fils de frère, que si vous donne. » Tous » lépondirent : « Monseigneur, nous le ferons » volontiers. » — Ainsi les comtes de Foix sont » devenus seigneurs de Béarn (i). »
Peu de temps après, le a6 avril f ago, Gaston
(i) Voir dans Tliisl:. «la B^orn, p. 656, la decl<irattoii sulenaelle de Gaston Vn, émaacipaat sa fille mineure ^ Marguerite de Foix>
(i) Marca, p. 792; Froissard, chroniques de France.
YII mourut et avec lui la dynastie de Moncade; il avait r^^é soixante ans, et fut enseveli dans Téglise des frères-Mineurs à Orthez.
La race antique des comtes de Fois remontait à Oliba, que Ton suppose être issu lui-même de Saint-Guillaume, duc de Toulouse et comte de Carcassonne, dont la figure, empreinte des près, tiges menteurs qui s'attachent à la race Carlovingienne, apparaît h cette époque reculée comme celle d*un héros idéal, d'un de ces irréprochables paladins, si chers à nos excellens et antiques romanciers. La plupart des premières dynasties méridionales ont fait long*temps leur gloire de descendre de ce héros vénéré. Quoiqu'il en soit, la maison de Foix avait passé près de cinq siècles occupée à s'agrandir et à se défendre avec diverses alternatives contre l'Aragonais, le I^n. guedocien et les comtes du voisinage, en particulier celui d'Armagnac, terrible voisin, placé entre Foix et Béam , et qui de l'nn et de l'autre, fut le perpétuel ennemi. Marca consacre le 8.^ livre de sa volumineuse histoire à faire connaître la série des comtes de Foix jusqu'à celui que nous venons de voir, élu par Gaston YII, dernier vicomte de Béam. C'était Bogkr BERrrARp III, prince vaillant et téméraire; il avait su tenir tête au roi Philippe-le-Hardi ; trainé dans les prisons de ce Prince, il l'avait forcé, par l'ascendant de son courage, à lui rendre sa liberté, et à le renvoyer chargé d'honneurs et armé chevalier
-•Sade sa main royale pour aller combattre les Maures sous la bannière du roi d* Aragon. Telle était déjà la célébrité de Roger Bernard , quand les Béarnais , ratifiant le cboix de leur vicomte , appelèrent ce comte de Fois à venir régner dans Orthez leur capitale. Roger Bernard mourut en i3oa, après une sage et paisible administration. Son successeur, Gaston VIII, recueillit, avec l'héritage de son père, les perpétuels démêlés de sa race avec le comte d'Armagnac. Ces querelles avaient pour prétexte les domaines de Marsan et de Gabardan , et pour motif léel , la succession du Béam, échue au comte de Foix (f). Gaston YIII meurt à Pontoise où il était allé en i3i6 pour soutenir le roi Louis X le Hutin contre le comte de Flandre. Dix Béarnais partirent de leurs vallées pour aller rendre les derniers honneurs à leur Vicomte, dont les restes furent portés aux Aiigustins à Paris. Son fils, Gaston IX , était neveu du roi de France. A peine âgé de quinze ans, H épouse Eléonore de Comrainges, beaucoup plus âgée que lui. Cette circonstance n'est à mentionner que pour la piquante répartie que fit cette Princesse à Tindiscret qui lui reprochait son union avec un aussi jeune époux : a Si j'étais certaine d'avoir » le comte de Foix pour époux et qu'il ne fut
(i) « \4e% là, ajoate Frcissart aux lis^nes rapportées plus haut, la • querelle et la cause pourquoi la guerre est ealre Armagnac > Foii et » Béara. »
» pas né, je Tattendrais à naître (i). » C'est qu alors c'était en Europe une haute seigneurie que celle du comte de Foix, vicomte de Béam! Elle savait bien, la prudente Coramingeoise, que telle alliance n'eut pas été indigne.de fille de Roi, et que sa couronne de comtesse allait se rehausser sur son front d'un fleuron pour ainsi dire inespéré, et des splendeurs d'une presque royauté.
Gaston IX gouverna ses Etats par un sénéchal , lui-même fut constamment occupé auprès du roi de France, dans les guerres flamandes et anglaises. Son histoire appartient à peine au pays dont il était souverain. Après une trêve de trois ans conclue entre les deux Rois , il parut en Béarn , puis repartit pour aller guerroyer en Espagne et mourir en i344 au siège d'Âlgésiras, en combattant pour les rois de Castille, de Navarre et d'Aragon. Il laissa la tutelle de son fils à sa femme, Eléonore de Commiuge, une digne mère , une sage et noble Princesse dont le gouvernement préluda non sans gloire au beau règne de son fils; car nous touchons au plus beau de tous les règnes parmi ceux de la dynastie de Foix unie à Béarn (2).
Nous sommes ici au temps du roi Jean, de sa
(i) iS^f jrou Babi de certain que lou coms de Foix degesse esta moun mari,jrouio sperttria uaxer. (Idiome bëaraaU du temps.)
()) Id^c hittor. du Béarn, p. 71.
défaite à Poitiers , de sa royale et volontaire captivité à Londres. Tout à Theure, sous les Rois qui suivirent, Tin vasion Anglaise va couvrir toute la terre de France; ce beau royaume sera au penchant de sa ruine , avant de relever glorieuse la bannière blanche, avant de triompher par les exploits d'une jeune fille , et de chasser l'étranger de toutes les terres par lui usurpées sur notre sol , depuis la Manche jusqu'aux Pyrénées. Quel rôle a joué notre région dans cette période ce* lèbre, si déplorable, et aussi de fortune si variée? Reculés que nous étions aux extrémités méridio- . nales , nous ne ressentîmes guère que le contrecoup de ces guerres exterminatrices. Toutefois, une chose est à remarquer; tandis que la plupart des seigneurs d'Aquitaine demeurent fidèlement rangés sous la bannière Anglaise , nos Vicomtes sont Français de cœur , de sentiment , de volonté; ils concourent à l'affranchissement du noble royaume qui sera plus tard la patrie commune, par l'expulsion de ses dominateurs. Ils auraient pu demeurer neutres , impassibles devant ces longs et terribles démêlés; mais une neutralité oisive et sans gloire ne pouvait convenir à leur sang généreux; elle ne convenait pas non plus au feu patriotique qui animait tout cœur de chevalier à cette époque turbulente. La gloire des vicomtes de Béarn fut d'avoir embrassé la bannière des lys. C'est là l'idée politique qu'il faut surtout attacher k la mémoire des comtes
de Foix , vicomtes de Béam ; ils furent les fidèles des rois de France.
Ici nous perdons notre guide si excellent, si sur à la discussion aussi bien quau jugement des faits. Marca n'a point dépassé dans sa laborieuse histoire Favènement des comtes de Foix. D'abord, il s'en est tenu au dépouillement des chartes des monastères, surtout du cartulaire de Lescar, puis au riche Trésor de Pau (i), joint aux annales Aragonaises de Surita (^^i; enfin» lorsque l'histoire de Béam commence à se corn-
. pliquer avec les affaires anglo-françaises , il puise dans le grave Mathieu Paris (3). Mais alors aussi
^ sa narration, encombrée de faits européens, n'en est pas moins stérile en détails pittoresques, capables d'oflrir quelque attrait à l'imagination. Maintenant il nous quitte tout à fait ; mais il faut se garder de craindre qu'il ne nous laisse
(l) Thésaurus Patensis\ t^est le dép^ de toutes les pièces reUlives sax vicomtes de Béaro, riche trésor en effet , déposa naintenant à la Préfeclare de cette ville dont il cuostitue les archives historiques. Marca en a fait Pusage le plus suivi; elles sont l'instrument principal de son œuvre depuis le ii.* jusqu'au i4** siècle ; il y a peu de pièces importantes qui n'aient été recueillies par ce savant historien. Nous donnerons , a Vapendice de cet ouvrage , un rapport sur les archives de Pau y là nous ferons connaître quelques Chartes qui conservent un intérêt historique et dont Marca ne s*est pai^ occupé.
(s) Anales de la corona de Aragon, compuestor por G. ÇurUa\ nouvelle édition, imprimée à Suragosse en i6io, 6 vol. in-f.* Un exemplaire de cet important ouvrage est sous notre main à la bibliothèque de Pau. Surita est mort en i58o.
(3) Bénédictin anglais de S.t Alban, mort en laSg, et auteur d'une histoire universelle» qui donne beaucoup d'extension aux faits contemporains concernant l'Angleterre.
au dépourvu. Dormez, votre sommeil , Monsieur (le Marca, digne président au parlement de Navarre , vous que le Roi marqua pour l'archevéché de Paris, et que la mort démarqua, s'il m'est permis de rappeler ici la stupide épitaphe que vous dûtes à un bel esprit de vos contemporains, qui s'est attachée à votre nom, et qui a répandu votre mémoire plus encore que n'ont pu le faire tous vos infatigables travaux; tant est souvent cruel le caprice de la célébrité. Oui, reposez auprès de vos antiques et vénérés Seigneurs, de vos Centulles et de vos Gastons, de qui vous avez raconté les gestes et les institutions patriotiques. Vous vous arrêtez quand la tâche est devenue plus belle, du moins plus attrayante, quand le soleil , peint sur la bannière de Gaston X, va s'élever sur l'horison du Béarn (i). Mais voici que le plus grand chroniqueur de la France a visité notre pays. Il va nous raconter l'histoire vivante qui s'est passée sous ses yeux. Salut à Gaston-Phébus et à son hôte, Maistre Jehan Froissart!
(i) Cette circonstance est Pune dus origines que Von assigne an surnom de Phœbns attribué à Gaston X.
GiiTOK X dit PuoBiDf, el On de la maison de Foii ea Bëam.
i 'ÉTAIT im jour de Sainte-Catherine, r l'an de grâce 1 388 ; Messiré Froissard i avait fait son entrée dans la ville \ d'Orthez; il venait chercher une tranquille retraite où il put achever ses chroniques et recueillir des matériaux sur la part que les contrées du midi avaient prise dans les guerres de son époque. C'est pourquoi il s'était mis à chevaucher, s'en allant prés de ce « Haut prince et redouté maistre Gaston, comte de Foix et de Béarn. Bien savoit que il ne pourroit mieux au monde écheoir pour être informé de toutes nouvelles; car là se trouvent moult volontiers, tous chevaliers et écuyers étrangers, autour de ce
gentil seigneur, (i) » Charnié de la brillante hospitalité qu'il reçut À la cour de Béarn , Frois* sart paya son hôte de la plus belle monnaie que puisse recevoir Roi ou Prince pour sa courtoisie; il lui consacra dans ses annales une place toute brillante; il transmit à la postérité la mémoire de ce Chevalier, sous des couleurs plus riches et plus naïves que celles dont Plutarque a revêtu ses héros , Plutarque , l'immortel chroniqueur de lantiquité.
Sous la tutelle de sa mère , Eléonore de Com* minges, environnée d'un conseil de régence, la jeunesse de Gaston s'était passée légère et insouciante de l'avenir, parmi les plus nobles exercices de la chevalerie. Rien ne manquait à son éducation guerrière; nul jeune seigneur d'Angleterre, de France ou d'Aragon n'aurait pu le surpasser en adresse dans les tournois, et ce qui était préférable, son esprit n'était pas moins orné de belles connaissances que son corps n'était exercé aux joutes et aux belliqueux triomphes du champ clos.
Gaston débuta dans la carrière chevaleresque en allant combattre les Maures d'Espagne. De retour, il épousa Agnès de Navarre, sœur de Charles II dit le Mauvais , qui a laissé dans l'histoire contemporaine une longue trace de ses perfidies. Durant la captivité du roi Jean, le
(i) Froissarty livre III. Pour toutes les citations de cet auteur qui Toot suivre^ voir la note qui termine cet aperçu de la yie de Gastoa-Pbœbus.
Navarrais ayant été arrêté à Paris pour ses intrigues criminelles, Gaston se rendit dans cette capitale pour intercéder en sa faveur auprès du roi de France. Celui-ci voulant profiter du séjour du Béarnais à Paris pour obtenir de lui Thoininage de sa Vicomte, Gaston répondit noblement, qu'à Dieu seul il devait hommage de la sou- Areraineté de Béarn , et à nui autre que ce fut , duc, comte ou roi. Le monarque approuva une telle conduite , et nomma Gaston de Béaru son lieutenant-général en Languedoc. Là il se fit remarquer par un gouvernement ferme et doux , opposé au système d'oppression qui avait caractérisé celui du duc de Berry , frère de Charles V. Vers ce même temps, il s'unit aux seigneurs •du midi et du nord pour combattre la Jacquerie, formidable ligue des paysans qui , à là faveur des troubles survenus par suite des guerres anglaises, déclarèrent aux Seigneurs une guerre de vengeance et de destruction. Gaston se trouvait à la bataille de Meaux où ces malheureux perdirent 60,000 hommes des leurs; et il ne cessa pas de leur faire la guerre dans les provinces du midi, où il commandait au double titre de lieutenant du roi de France en Languedoc, et de souverain indépendant de Béarn (i).
(i) Sur les Jacques f voir I«s htstorienl . M* de Cbateaubriancl les traife avec asies fl'indulgeDce. — Anal de l'hist. de Frauce , t. if p. 74' f des œavrcs comp'ètes , ^dit. de Fume de i834* ■— Après les Jacques vinrent Its Tuchins, hordes dévastatrices qui parurent à leur tour en Languedoc. Gastoo-Phœbus les combattit plus tard , après avoir sembla indiffèrent à leurs ravages, par jalousie , ou simplement par iodiffércoce pour les affaires du Languedoc qu'il ne gouvernait plus .
Sorti de son gouvernement du I^nguedoc, Gaston X vint défendre ses propres possessions contre les Anglais. Quand par le déplorable traité de Bretîgny, la Gascogne eut été abandonnée à Edouard III, le Béarnais sut maintenir vis-àvis de ce Prince Tindépeudance de sa terre; sa conduite fut si digne en cette rencontre que, sur Tavis du vaillant chevalier anglais Jean Chandos, le Prince Noir le prévint de son amitié sans pouvoir conquérir des sentii^ens qui appartenaient à la France.
Ainsi se passa la vie de Gaston-Phœbus , tant que dura le règne de Charles Y, 9 De ce Roi, dit Froissart, qui oncques ne revêtit armure ni autre habillement de guerre, et qui pourtant reconquit son royaume. » En ce temps de grands événemens , de troubles qui remuèrent la France de fond en comble , le Béaru dut être ébranlé à son tour. Lors de la guerre de Henri de Transtamare et de Pierre le-Cruel , il y eut un grand concours de chevaliers allant en Espagne pour prendre parti sous le prince de Galles ou sous Bertrand du Guesclin. Cette guerre offrit des circonstances que nous aimerions à recueillir. Il y eut de grandes joutes à Orthez, des fêtes splendides, des festins nocturnes. On vit trois cents chevaliers, vicomtes, barons et simples seigneurs qui rivalisèrent par Téclat et la magnificence de leurs libéralités. Le duc de Bourbon était venu en personne près du comte de Foix; celui-ci Tétait
allé chercher et l'avait amené sous son pennon , pour loger à Orthez dans son hôtel. Les plus valeureux enfans du Béarn , de la Bigorre et d'autres terres voisines partirent de cette cité en i a8o, tout chargés d'espérances, comme si du milieu de leurs fêtes béarnaises , ils s'en allaient à de nouveaux tournois, pour conquérir les suffrages des chevaliers et des dames sur les beaux rivages de Lusitanie. Ils ne revirent pas le soleil de la patrie, et ils succombèrent tous au champ de bataille d'Alvibrata, abandonnés par les Espagnols, au secours desquels ils s'étaient armés (i). Il y eut sous le règne de Gaston X , comme sous les précédens , de longs et sanglans démêlés contre les seigneurs d'Armagnac et d'Albret. Gaston les vainquit, les tint captifs et les rançonna. Ce sont des circonstances tellement ordinaires dans les annales du moyen-âge, que l'on ne peut s'arrêter à leurs détails, quand on écrit une revue aussi rapide (i). Le tableau des vertus et des crimes est digne surtout d'exciter l'attention , et d'être constamment évoqué de la poussière de l'histoire. Devant l'histoire, cette sorte de justice terrestre, qui elle aussi venge et rémunère, nulle prescription ne saurait jamais s'accomplir. Or, il y eut deux grands crimes dans
(i) Juberutb, comme ^crit Froissart. Voir «lans ce chroDÎqaeur» au livre III» rinUrcssaat r^cit de cette bataille.
(a) Froissart raconte avec beaucoap d'intérêt la défaite da comte d*Armagoac au siège de Lourdes.
la vie du noble Gaston de Béarn ; deux taches de sang que Thistoire ne justifie pas et quelle ne saurait pas oublier.
Quand le duc d'Anjou vint assiéger Lourdes, Pierre-Arnaud de Béarn , frère naturel de Gaston, s'était renfermé dans cette ville avec un de ses frères et la défendait pour le monarque Anglais. Comme le siège traînait en longueur, Pierre- Arnaud se détacha de son commandement, et vint à Ortliez, à l'hôtel de la Lune. « Puis, dînant avec son frère au palais de la Vicomte, celui-ci lui dit : v I^ défense de Lourdes gardée » par des Béarnais m'expose à la colère du duc » d'Anjou , partant , rendez-moi cette place. » — « Comte , lui répondit le chevalier, je suis pauvre » et de votre sang ; mais ma foi est au roi d'Anj> gleterre, et ne puis me rendre qu'à lui. » — Alors Gaston hors de lui même tire sa dague et frappe le chevalier : « Ah! dit le pauvre blessé, 3» vous ne faites pas de gentillesses ; vous m'avez » mandé et si m'occiez. » — Si commanda le Comte qu'il fût mis en la fosse où jà il mourut. »
Dieu fit expier son fratricide au vicomte de Béarn. Il vint une autre circonstance où Gaston, frappé du plus terrible aveuglement, fut puni de son crime par un crime nouveau , moiiis volontaire , mais plus cruel et plus insensé ; il devint le meurtrier de son propre fils. Ecoutez cette histoire, l'une des plus saisissantes parmi
tant d'histoires dramatiques dont le moyen^âge a gardé le souvenir.
C'était Tannée 1 877 ; les longues querelles entre les maisons d'Armagnac et de Foix avaient paru sassoupir par le mariage entre le fils de Gaston et la fille de TArniagnois. Le premier passait pour un modèle dés qualités les plus brillantes; il avait aussi le nom de Gaston, et « Il était tout » le cœur du père et du pays, » selon la charmante expression du chroniqueur. La jeune fille était appelée « La Gaye Armagnaise, » pour marquer le charme des traits, la grâce animée de son maintien. Quel avenir plus florissant que celui de ces fiancés, qui, par leur propre bonheur, allaient éteindre leternelle haine de leurs maisons! Un crime affreux vint détruire ces beaux présages et changer en voiles funèbres les douces espérances de Fhymen. Gaston avait eu le malheur de se rendre à Pampelune pour y visiter sa mère, alors séparée de son époux, et qui vivait près de son frère le roi de Navarre. Aussitôt son arrivée , Gaston est reçu à la cour de son oncle avec des démonstrations paternelles , on Tentoure de séductions, on le comble de présens. C'était un enfant crédule; il aimait son père avec ten*^ dresse; il venait de retrouver sa mère, et il gémissait de leur séparation. Pouvait-il redouter le frère de sa mère? Savait-il combien de trahisons et d'empoisonnemens avaient rempli l'odieuse carrière de ce fiol .^ Parmi les présens de son
oncle, il y en eut un qui lui sembla surtout précieux; c'était un petit sachet rempli d'une poudre inconnue, laquelle jetée adroitement sur les mets de Gaston-Phœbus devait infailliblement ramener le cœur de ce Prince à l'épouse délaissée. Cette poudre, horrible artifice du Mauvais , était un poison mortel.
A peine arrivé auprès de son père, le jeune téméraire cherchait les moyens d'accomplir son innocent, mais funeste projet. Découvert au moment de l'exécution, il est accusé de parricide et jeté dans la prison d'Orthez. Quinze de ses officiers ou de ses serviteurs sont mis à mort avec une cruelle précipitation; le Prince luimême aurait succombé, si les Etats ne se fussent élevés contre l'accomplissement d'un meurtre qui allait frapper l'héritier de la Vicomte béarnaise. La politique obtint ce que le cœur inflexible d'un père aurait pu refuser. I-e jeune Prince demeura dans son étroite prison , en proie aux angoisses de l'ignominie, regardé comme coupable, ne pouvant se justifier près de celui à qui il devait la vie et qui le laissait mourir comme son meurtrier. Pauvre Prince, il soupirait après la mort qu'on ne voulait plus lui donner! Pouvait-il vivre sous tant de douleurs, lui cœur sincère et toujours dévoué aux volontés paternelles ! Depuis plusieurs jours il refusait toute nourriture; car ainsi, pensait-il, il faudrait bien qu'il mourût. Le gardien l'ayaiit
remarqué V alla trouver le comte de Foix; voici ce qu'il lui dit, et le malheur qui en résulta:
a Monseigneur, par Dieu merci, prenez garde r> dessus votre fils, car il s*affame en la prison » où il gît. Je crois qu'il ne mangea oncques » depuis qu'il y entra ; car j'ai vu tout ce que » je lui ai porté, tourné dans un endroit de la » prison sans qu'il y ait touché.» De cette parole le comte s'enfélonna (i); sans mot dire, il se départît de sa chambre et s'en vint vers la prison , tenant à la raalheure uti petit coutelas dont il appateîllait ses ongles et les nettoyait. Il fit ouvrir l'huis et vînt à son fils , et il tenait l'almelle (a) de son coutel par la pointe, et si près de la pointe qu'il n'en avait pas hors de ses doigts l'épaisseur d'un gros tournois. Par maltalent (3), ^n boutant ce tant de pointe en la gorge de son flts,^il l'âsséna en je ne saîs'quelle veine, et lui dit : « Ah! traître i pourquoi ne manges-tu? » Et après s'en partit le Comte àans plus rien dire hi faire et rentra dans sa chambre. L'enfant fut sang-mué (4^ et effrayé de la venue de son père ; outre qu'il étoit foible de jeûner et qu'il vit ou sentit la pointe du coutel qui le toucha à la igorge et rencontra une veine, il ne fit que se retourner d'autre part et incontinent il mourut.
(i) Il ne fdut pas expliquer celte originale expression , de celles qa« outra langue moderne peut envier au langage de nos vieux Français, (a) La lame. <
C3) Vax maladresse.
(4) Autre expression f k laquelle convient la note ci-dessus.
ff  peine était rentré le Comte dans sa chambre, quand nouvelles lui vindrent de ce qui venoit de se passer. Celui qui administroit l'enfant Tint au père et lui dit : « Monseigneur Gaston est 9 mort. 9 Le Comte alors fut coiirroucié grandement, et moult fort il regretta son fils^ en disant : «Ah! Gaston i Gaston, comme maie » aventure il y a ici pour toi et pour moi ! Par » grand malheure allas en Navarre voir ta mère, j» Jamais si parfaite joie n'aurai comme j'avois » par avant. » Lors, fit venir son barbier et se fit raire tout jus (i), et se vêtit de noir avec tous ceux de son hôtel. Et fut le corps de Feufant porté en pleurs et en cris aux Frères- Mineurs à Orthez, et là fut ensépulturé. »
Quand après quelques années le chroniqueur, arrivé dans cette cour d'Orthez, fut témoin des faierveiUeuses fêtes qui y étaient célébrées, sans doute la trace importune d'une telle mort, d'un tel crime avait entièrement disparu. Parmi tous Ces nobles témoignages de la courtoisie de Gaston X, paritii les joyeux déduits, les danses et les festins où se passaient les jours de ce bon convive, il n'est pas dit que la mélancolique figure du jeune héros qui manquait à ces fêtes eût perpétué le deuil dans l'âme du père, et troublé ces joies chevaleresques par la survivance d*un sombre souvenir. C'est une grande vanité , ou
(i) St fit eatièrcmcnt raser.
plutôt une cruelle injustice que cette gloire départie bien souvent auK rois et aux nobles chevaliers dans les souvenirs de la postérité ! Une auréole historique assez vive environne Gaston X , un prince qui fut le meurtrier de son frère et de son enfant» Toutefois soyons justes envers notre Jehan Froissard; il paie à Gaston le prix de son hospitalité par l'attachant récit de quel* ques-unes de ses qualités princières; mais il sait aussi ce qu'il doit à la vérité. Au milieu des fêtes tumultueuses de Phœbus, il a recueilli bien secrètement la déplorable histoire que chacun voulait ensevelir; et lui, bon et fidèle chroniqueur, par un récit naïf et circonstancié, sans le savoir, sans le vouloir peut-être, et par son instinctive conscience d'historien , il a flétri la violence de Gaston X et sa stupide cruauté (i).
Treize ans s'écoulèrent entre la mort du fils de Gaston et la suprême expiation que ce dernier fit de son forfait par sa propre mort ; elle fut soudaine et arriva le la août iSgo. Gaston de Foix était allé chasser Tours dans la forêt d'Orion. La prise et la curée de la bête étant achevées »
{î) «Froissarty dit Cb&teaubriancl , Etud. Hist., loc cit ^ p. 690, est a la peine pour excaser le crime de sua hâte , et il ne réussit qu'à faire un tableau pathétique. » Cela ne m'a pas semblé ainsi. Rien n'obligeait Froissart à raconter avec une si cruelle yéritê les deux histoires de sang qui devaient suuiller à jamais la mémoire de son héros. Il ne cherche pas le moins du monde à l'eicuser ; malgré l'attachement qu'il lui a voué pour le noble accueil qu'il en a reçu , il ne saurait écarter l'image de son crime. Trois fois rerenant à parler de Phœbus , après sa mort , il s'interrompt , en disant : « De lui n'est plus, Dieu lui fasse pardon. »
les chasseurs se rendent au village, où le repos les attendait après les ardentes fatigues du jour. Les chambres étaient préparées ; « celle de » Gaston toute jonchée et pleine de verdure » fraîche et nouvelle et les parois d'environ toutes » couvertes de rameaux verds pour y faire plus » frais et plus odorant. — « Cette verdure me » fait grand bien, » dit Gaston en s*asseyant pour se reposer. Puis, comme il s'entretenait de la chasse qu'ils venaient de faire, des chiens et des autres circonstances de la journée , deux chevaliers se présentèrent, l'un tenant le bassin et l'autre la nappe.
tt Gaston, se leva sur son siège, et tendit les mains en avant pour laver. Sitôt que Peau froide descendit sur ses dofgts (qu'il avait beaux et droits) le visage lui pâlit, le cœur lui tressaillit et les pieds lui tressaillirent aussi, et il cheut sur le siège en disant : « Je suis mort, sire Dieu, » merci. » Oncques depuis ne parla; mais il ne mourut pas sitôt , afns entra en peine et en tranchée. Les chevaliers qui là étaient tous ébahis, avec son fils Ivain, le. prirent entre leurs bras, le portèrent sur un lit, le couchèrent, le couvrirent, et cuidoient qu'il n'eût tant seulement qu'une défaulte (i).
a Les deux écuyers qui l'eau avaient apportée, afin qu'on ne dise pas qu'ils l'eussent empoisonné, vindrent au bassin et au lavouer et di-
((} lu le crojaieot seulement évanoui.
xent ainsi : « Yéez ci Teau; en la présence de » vous en avons fait Fessai , de rechef encore D le voulons nous faire , » et le firent tant que tous s'en contentèrent. On lui mit en la bouche pain et eau, épices, et toutes choses confortatives, et tout ce rien ne lui valut; car en moins de demi heure il fut mort, et rendit son âme moult doucement. Dieu par sa grâce lui soit misericors! Tous ceux qui étaient là furent moult courroucés et éhabis outre mesure , et si fermèrent la chambre bien étroitement, afio que ceux de Thôtel ne sussent pas sitôt l'aventure et la mort du gentil comte, i»
Nous ne saurions dire si le séjour deFroissart à la cour d'Orthez a été plus heureux que malheureux à la mémoire de Gaston X. Fidèle au tableau des mauvaises actions de ce prince, il sait aussi reproduire avec- un grand charme les fastueuses qualités qui ornaient sa vie intérieure. Il le loue dans ses vertus artificilles plus qu'il ne convient d'un semblable héros; on croirait entendre Joinville disant les douces et vraiment royales habitudes d'un héros autrement pur, doux et saint , du bon roi Louis IX de France. Les détails de la vie privée de Gaston X dans Froissart sont très-multipliés; ils ont été une précieuse mine pour des antiquaires tels que Monteil et Marchangy (i). Les fêtes, les jeux, les plaisirs sans frein, les austères pratiques de
\i) Auteon des Français au mojren~âge et de Tristan le Voyageur»
la dévotion , mille circonstances accessoires en qui se reflète toute une peinture de Tépoque > toute l'existence contemporaine, se donnent rendez-vous, comme de vives et mobiles arabesques, dans le vaste tableau du chroniqueur. Il y a sans doute beaucoup d*attrait à évoquer ces anciens morts dans leur vérité locale, à les suivre dans leurs heures les plus intimes, tels qu'ils étaient dans leurs temps de chevalerie, alors qu'ils brillaient comme Téclair au feu des combats, puis venaient se reposer doux et simples au foyer domestique. Mais ces héros avaient le cœur trempé de fer comme leur armure. Tendres ou cruelles, toutes leurs passions étaient impétueuses; chez eux le crime el la. vertu passaient et repassaient avec une succession ti^anchée, presque régulière, comme les ténèbres et le jour se montrent tour-à-tour dans l'existence de l'homme.
« Le comte de Foix fut prudhomme en l'art de régner. Il était connaissable et accointable k toutes gens, et doucement et amoureusement parlait à eux. Il étoit bref en ses conseils et ses réponses; il avait quatre secrétaires pour écrire et pour répondre. Oncques n'aima loi oultrage ni folle largesse , et vouloit savoir tous les mois ce que le sien devenoit. Il avait douze receveurs qui servaient tour-à- tour de deux en deux , et leur service étoit de douze mois. Il avait un con- Irôleur , auquel les autres rendaient leur compte ,
et celui-ci comptait à Gaston par rôles et livres écrits, et ses comptes laissait entre ses mains. Il avait grand foison de florins et en avait bien par trente fois cent mille; n'était an qu'il n'en donnât soixante mille aux étrangers, chevaliers, écuyers , héraults et ménestriers.
y) Tous les jours disait son pseautier et allait à la messe où on oyoit mélodieusement sonner et jouer de l'orgue; tous les jours faisoit donner cinq florins d'aumônes à sa porte en petite monnaie. Il aimait les chiens et la chasse ; il se découchait à haute none, dînait au soleil 'couchant et soupait à minuit. Quand de sa chambre, à minuit, venait pour souper dans la salle, devant lui avait douze torches allumées , et icelles douze torches étoient tenues devant sa table. La salle étoit remplie de chevaliers et écuyers et toujours étaient dressées tables à foison où soupait qui voulait. Nul ne parlait à lui, à sa table, s'il ne l'appelait. Il mangeait foison volailles et par spécial les ailes et les cuisses tant seulement, et le lendemain petit mangeait et buvait. 11 prenait grand ébattement au son des ménestriers et s'y connaissait. Il faisait chanter rondeaux à ses clercs , et seyait deux heures à table.
» Un jour de Noël, le comte de Foix tenait à Orthais sa cour pleinière ; le comte avait dhié en sa salle et avec lui moult chevaliers. Après dîner, il partit de la salle et s'en vint sur une galerie où il y a à monter par une large allée
de vingt-quatre degrés , et cette galerie a une cheminée où l'on fait , par usage , du feu quand le Comte y séjourne, et non autrement; il y fait un petit feu , car il ne voit pas volontiers grand feu. Pourtant il est en lieu d avoir belles huches , car ce sont tout bois en Béarn , et y a bien de quoi se chauffer quand il veut , mais le petit feu lui est de coutume. Quand il fut venu en la galerie, il regarda le feu et dit aux chevaliers; véez ci , petit feu pour le froid quil fait. Ernaqton d'Espagne avait vu dans la cour des ânes chargés de bois; il descend dans la cour, prend sur ses épaules un des ânes, le porte dans la salle et le place dans la cheminée, dont le Comte eut grande joye et ceux qui étoient la. j> Ici le bon chroniqueur est descendu à des détails bien simples, mais qui ne manquent pas d'avoir une certaine couleur héroïque; d'ailleurs cela est parfait pour dévoiler une époque, dans ce qu'elle a de plus vivant, dans son négligé le plus intime. L'herculéenne plaisanterie d'Ernauton d'Espagne qui enlève un âne h dos d'homme et l'apporte, avec le bois dont il est chargé, dans l'âtre immense autour duquel grelotaient le comte et ses chevaliers, ressemble beaucoup à une scène d'intérieur de TÉpopée Homérique, soit quand les héros s'occupent à rôtir un bœuf dans le camp d'Agameranon , soit quand l'époux de Pénélope manie seul l'arc énorme , au milieu des festins qui dévoraient sa fortune dans son propre palais.
Il faut aimer les poètes chtx)niqueurs et les historiens chroniqueurs , si l'on veut dire que Ton aime rhistoire et la poésie.
« Brièvement, et tout considéré, dit encore Froissard, avant que je vinsse en cette cour, j'avais été en moult cours de rois , de ducs , de princes j de comtes et dé hautes dames; mais je ne fus oncques en nulle qui mieux me plût. On Toyait en la salle, en sa chambre, en la cour, chevaliers et écuyers d'honneur, aller et marcher, et les oyait-on parler d'armes et d'amour. •Tout honneur était là dedans trouvé; toute nouvelle de quelque pays et de quelque royaume que ce fût on y apprenait ; car de tout pays , pour la vaillance du seigneur, elles y venaient. »
Quand le valeureux comte de Foîx s'en alla de vie à trépas comme il a été plus haut raconté, le bon chevalier Froissart avait quitté sa cour depuis deux ans. En racontant son départ (i), il jette un sentiment en arrière, tendre et mélancolique , sur celui en qui il avait trouvé une •hospitalité si douce, si prévenante, si magnifique, ce A donc pris congé du gentil comte dé Foix pour retourner en France avec sa cousine(a); et il me fit grande amitié à mon département, m'enjoignant que je allasse le voir. Laquelle
(i) Dans sa biographie laissée par lui-même.
(ti) La comtesse de Boulogne, parenle du comte de Foix; elle allait ^pouaer k Riom , en Auvergae , le duc de Berry , oncle du roi Charles VI. Voir Froissart y 1. 3 • c. i3i et 137 , pour ce qui concerne cette Princesse et son séjour a la cour d'OrIhez. Voir également son épithalame écrite ^r notre chrooicj^ueur daoi sa biographie, t. 3, p. 53o , édit* de BL Puchoa,
chose certes j'eusse fait s'il fut demeuré le terme de trois ans en vie; mais il mourut, dont je rompis mon projet ; car , sans le trouver au pays, je n'en avais que faire. Dieu en ait l'âme par son commandement! »
Et nous aussi prenons congé du magnifique Gaston-Phœbus. Malgré les deux crimes qui ternirent sa mémoire , sa figure sera toujours rayonnante dans nos annales. Nous le retrouverons plus loin , ne fut-ce que comme poëte et maistre au grand art de vesnerie; nous le verrons aussi édifiant la forteresse du château de Pau, berceau d'un grand Boi, et qui est demeuré rhonneur de la principale cité du Béarn. Froissart, que nous avons rencontré en commençant ce règne , nous quitte en l'achevant ; .et l'on ne sait trop s'il faut plus regretter de voir finir le règne splendide de Gaston-Phœbus^ ce point central de la lumière, béarnaise, que de ne pouvoir plus s*appuyer, pour les règnes qui vont suivre , sur le plus grand historien dont se glorifient les annales de France (i)«
(i) Il serait intéressant d'extraire de Froissart tout ce qui concerne Gastoa«i Phœbus et le s^uar du chroni<{acur en Béarn. Tons ces dérails sont peutêtre la pins brillante partie de cet écrivain, fîuus reg^rettons de n'avoir pu rapporter complètement aucun de ces admirables récits, et de n'avoir rien dit de plusieurs épisodes, tels que la grande fête et les grands fait& d'armes racontés par Bacot de Mauléon ; et le récit de la mort Aa jeune Gaston , doi^t nous n'avons rapporté que quelques traits ; et l'histoire fan-, tastique arrivée an chevalier de Béai^n qui lui raconta la catastrophe dvk
Ni Tun ni l'autre des deux fils naturels de Gaston X ne fut appelé à lui succéder. Gratien fut grand d'Espagne, et devint la tige des ducs de Medina-Celi. Ivain , enfant aimé sur tous les autres de Gaston-Pliœbus et son héritier désigné, fut contraint de renoncer à toute ambitieuse prétention. C'était un prince actif et intelligent; Froissart raconte les mesures artificieuses et déterminées, que ce jeune prince mit en o&uvre, sitôt après la mort de son père, pour devenir héritier de la Vicomte; ce fut lui qui présida auK funérailles de Phœbus , lesquelles se firent en grande pompe et avec beaucoup de larmes des habitans d'Orthez. Mais bientôt abandonné par la cour de France , Ivain , n'eut que le privilège d'aller prendre part à Paris aux fêtes des Valois. Et encore lui furent-elles bien funestes, au pauvre prince Béarnais, ces joies par lesquelles on le consolait de son délaissement! 11 fut l'une des victimes de la fameuse mascarade de sauvages, où le roi Charles VI manqua lui-même de périr , lorsque , dans une folle soirée , quatre
malheureux Prince; et une autre histoire aussi étrange arrivée au sire de Goarrase; enfin les circonstances qui précédèrent et suivirent les funérailles de Gaston-Phœbus. Il faut lire toute celte histoire Béarnaise dans l'auteur orifl^inal ; aucun écrivain ne peut le suppléer. Il consacre à tous ces récits les 24 premiers chapitres du lU.* livre. La mort et les obsèques du héros, et les intrigues pour sa succession sont racontées au chapitre a3 du livre IV* II ne faut pas oublier non plus les détails qui peuvent s'extraire de la charmante biographie de Froissart , écrite en prose et en vers par le chroniqueur lui-même, pag. 5ao— 533 du t« 3 de l'édit. de M. Buchon. — II existe une histoire de Gastun-Phœbus , hi8tuir« fidèle et d'une agréable lecture y par M. Gaucheraud, i834'
seigneurs sentirent les étoupes allumées alteindve leurs chairs vivantes et les consumer.
Mathieu de Casteldon , neveu de Gaston- Phœbus , fut préféré au bâtard de Foix. C'était un très-jeune Prince, courageux et entreprenant comme tous les Seigneurs de cette époque. Après avoir suivi le duc de Bourbon et le célèbre amiral Jean de Vienne dans une descente opérée en faveur des Génois contre les barbares de Tunis, il épousa la fille unique du roi d'Aragon; fit d'intrépides, mais de vains efforts pour se faire reconnaître héritier de ce royaume (0, et mourut en iSgS sans enfant, et laissant son héritage à sa sœur Elisabeth de Foix, qui fut reconnue souveraine. Elle apporta son riche héritage) au Captai de Buch, Arguambaud de Graillt: mais ce ne fut pas sans opposition du roi de France , qui , après avoir fait saisir les domaines de Mathieu par le sénéchal de Toulouse, ne les restitua à son successeur que sous condition d'hommage (2).
Nous pouvons passer avec assez d'indifférence devant le règne d'Archambaud de Grailly, qui fut assez court, et sur lequel les historiens se
(i) Mathieu arait en effet des droits sur TAraf^oo ; Jeanne, sa femme , ^tait fille de Pierre IV; et ce Prince, dans le contrat de mariage, avait substitué sou gendre à Jean son 61s, pour le cas où celui-ci mourrait sans enfans mâ'es ; ce qui arriva ; mais le royaume demeura au second fils de Pierre IV.
(3) Cet bommage paratt avoir été purement personnel *, du moins il ne semble pas que les rois de France s*en soient prévalu. C'est un fait qui résulte d'un mot du roi Louis XI rapporté plus loin.
taisent (i). Il fut père de cinq fils qui tous obtinrent la célébrité qui manqua à son propre règne. Jean l'aîné fut vicomte de Béarn , et Tun des plus illustres de notre Vicomte; Gastoii combattit glorieusement à Azîncourt; Archambaud, .ie troisième , fidèle à sa haine héréditaire contre les d'Armagnac, fut tué avec le duc de Bourgogne au pont de Montereau; Mathieu fut comte de Comminges et gouverneur du Dauphiné; enfin, Pierre de Foix, après avoir pris l'habit de cordelier à Morlàas, devint évéque de Lescar, puis légat et cardinal , et fonda à Toulouse le collège de Foix, réservé à ceux de Foix et de Béarn, et si long-temps renommé par l'éclat de ses études en droit ecclésiastique et civil. • Jean, déclaré vicomte en 1426, après la mort de sa mère (a) , épouse en secondes noces Jeanne d'Albret, la première de ce nom si célèbre dans nos annales. Il secourt le roi d'Aragon , guerroyé contre le comte d'Armagnac, et cependant suit le
parti du Dauphin, et se trouve à toutes les alter-
(i) « Messlrc Archambaad , yicomte de B^arn , i*tait un bonorable et haut personnat^e avec les épaules larges , la staTare haute » la parote împé> rieuse ; ce fut ud sagf seigneur et il gouverna bien ses peuples C*est pourquoi je place ici que^q^es vers pour sa mémoire éternelle. Lodit comte ifossen Ârchamhaïul abia mot honorable et hatst persouuatge ^ abiatfftis spaUas et senhorin sta tara y granda et rigorosa pavola , mot saby senhor et bon régent sos pobies ; per so ne paitsi ^ssi per . éternel memaria e/to lo présent libre aigus berses. » Suit une longue épitapbe c^eAéalogtque et en vers du vicomte Archambaud. Ce texte as&es remarquable , sons diver* (rapports , est extrait d'un curieux manuscrit du Tcéscr de Pan , dont nous parlerons a l'appendice.
(3) Dont Pépoux était mort en i4<3*.
natives de ce Prince devenu le roi Charles VIî, Compagnon de la Pnceile et de Dunois, Jean d% Béarn parut à Orléans, à Reims, à Paris auprès du roi vainqueur. Il enlève Lourdes aux Anglais et prend le titre de comte de Bigorre. Poussant alors sa témérité au delà de sa fortune, il fait prisonnier le pape Benoit XIII, qu'il laisse mou«» rir dans Tun de ses châteaux, et à qui il refuse les honneur3 de la sépulture chrétienne ; c'était pu temps du grand schisme , et le pape Martin | rival de Benoît, déféra au comte Jean Iç tilre de vengeur de la fpi.; Ce Prince, après avoir épousé en troisièmes noces Tinfatite d'Aragon i mourut peu de temps après , laissant une gi:aude renom*» mée dans la chevalerie contemporaine, et un État plein de force et d'éclat à son héritier.
C'était l'année i436, année célèbre qui vit les Anglais chassés de Paris et la France sur le point d'être affranchie toute entière de leur longue et cruelle domination. Gaston XI, qui était mineur lorsqu'il succéda à Jean de Grailly son père, se montra toujours loyal et fidèle chevalier du roL Charles Yll (i); il contribua par son courage
• (i) On ne saurait nier quHl n'jr ait une cecUinc moautouie àin» la perpéluelle reproduction des Sf igneurs de B^ara da nom de Gaston ; il est difficile de retenir daos sa mémoire, la trace de ces onse yicomtes du même nom. Ce qui augmente l'obscurité , c'est que le chiffre de chacun d'eux n'est pas reçu uoiformcment ; ceux qui suivent l'indication de V,E4sai Historique du Bèarn , disent Gastpn III où nous disons avec Marcay Gaston IV ; ainsi de suite en remontant, comme l'avons déjà fait, ohsrnrer* Au reste , pour jeter du jour sur cette longue série > on peut retenir cinq Gastons principaux et justumcut célèbres ; pour cela , Qubliuni
à rexpiîlsîoti définitive de l'étranger de tout le pays de France. Plusieurs villes de Gascogne ^ Tartas, Saint-Sever, Dax, cédèrent aux armes réunies du vicomte de Béarn et du Boi lui* même qui parut en personne au siège de Saint* Sever, cette capitale du pays Gascon, et qu'il emporta d'assaut. Dans cette circonstance, des inimitiés se manifestèrent entre les Béarnais et les gens du roi Charles. Quelques détachemens de l'armée française étant entrés en Béarn , les paysans s'assemblèrent au son du tocsin , et dispersèrent les troupes du roi ; celles-ci s'étant bientôt ralliées dans les environs de Mesplède , revinrent à la charge et massacrèrent plus de mille paysans. Le souverain de Béarn réclama; il y eut quelques semblans de réparation , mais Gaston était trop intéressé à fléchir. En assistant aux tournois et aux brillantes fêtes de Paris, il acquérait la terre de Buch et le comté de Narbonne; et, toujours dévouera la délivrance du midi , tandis que Dunois et Talbot, deux grands rivaux, se disputaient la Guienne, Gaston prenait Mauléon et plusieurs places dans les envî-
leur désignation numériqae et considérant seulement la maison à laquelle ils appartenaient , nous dirons Gaston le Mérovingien , l'un des béros de la grande Croisade ; Gaston à la main ouverte; Gaston dernier prince de la maison deMoncade; Gastnn-Phœbus , seul célèbre parmi les trois Grastons de Foix *, enfin Gaston de Graillj , dernier du nom de Gaston et premier roi de Navarre. En résumé il y a eu jusqu'ici cinq maisons de Béara , savoir : les maisons de France, de Gabardan , de Moncade , de Foix, de (îrailly; mais Archambaud de Grailly était parent des derniers comte»' de Foix.
rons de Bayonne. Déjà même, avec le titre de gouverneur de la Gascogne, ayant Dunois sous son commandement, il cernait cette place importante. Vainqueur de la capitale du Labourd, il y fit une entrée royale. Puis, son activité se multipliant avec ses succès, il fait passer la garnison de Cadillac au fil de Tépée, prenant ainsi une atroce vengeance de la trahison deGaillardet son chef, qui lui avait tiré un coup de pistolet sous prétexte de capituler. Il concourut enfin à la prise de Bordeaux , quand cette capitale de l'antique Aquitaine, échappant au joug Anglais, reçut dans ses remparts, pour ne plus l'abandonner, l'oriflamme des rois de France (i).
Le haut degré de gloire auquel était parvenu Gaston XI n'était pas assez pour lui, il était digne de porter une couronne et cet honneur lui fut réservé.
L'héritière de Navarre, après avoir épousé Jean, roi d'Aragon , était morte, laissant trois enfans. Les Etats de Navarre défèrent la souveraineté
(i) Reprenons ici le synchroaisme clés principaux faits de la querelle Anglo-Française ; bataille de Cre'cj sons Philippe de Valois en i347 • l>atiiil1e de Poitiers en i356 ; mascarade de Charles VI en 1)93 ; bataille d*Asincourt en i4(5; gncrre» de Charles VII : exploits de Jeanne d* Arc sut les anglais, de 1438 — i45o. Toute cette moitié du i5.* siècle est occupée par la dirision entre les frères et oncles du roi de France ^ par les querelles des Armagnacs «t des Bourguignons. Or, 1347 premier chiffre indiqué ci-dessus , correspond a la première époque du règne de Gaston-Phoebusi en i45o , le dernier Gaston réduisait Bordeaux en la possession du roi de France. Froistart s'arrête en i4oo; Monstrtdet commence alors et s'arrête à l'année i444* ^^* ^*i^ concernant l'Aquitaine dans ce dernier, se trou- Tent surtout au liv. II, c. 57—3 7 5.
à Charles Tainé des trois. Cependant le roi d'Aragon, qui s'était remarié avec une infante de Castille, aurait voulu conserver la royauté de Navarre, entrée dans sa maison avec son premier mariage. Les comtes deGrammont, maréchaux héréditaires de Navarre, de concert avec le vicomte deBéarn, gendre du roi d'Aragon , soutenaient le parti de ce Prince. Louis de Beaumont, connétable de Navarre, qui possédait une grande prépondérance dans ce pays, s'était déclaré en faveur de Charles d'Aragon. Sur ces entrefaites ce prétendant meurt à Barcelonne , non sans de grands soupçons d'empoisonnement contre sa marâtre. Cette Reine était alors à Gironne; poursuivie par les Catalans révoltés, elle n'eut que le temps de se réfugier dans une église, tenant son fils dans ses bras. Gaston , accourt pour prêter appui à la Reine sa belle-mère , détait les rebelles et se rend à Rayonne , où le roi Louis XI l'avait prévenu pour terminer ces différens comme arbitre. Après de longues contestations, où la force des armes vint plus d'une fois au secours des longueurs de la procédure, il fut convenu que la Navarre appartiendrait au roi Jean , pour toute sa vie , mais que substitution en serait faite au vicomte de Béarn aussitôt la mort du roi d'Aragon; ainsi, le royaume de Navarre entra dans la maison de Béarn.
Sans doute le roi Louis XI, par un jugement si favorable au seigneur Béarnais, avait dessein
de manifester le rang élevé que tenait ce Seigneur parmi les Princes. Dans la même circonstance, il rendit au Béam un hommage admirable, et qui prouve mieux que tout le reste Tindcpendance de notre Etat de Béarn, comme souveraineté. On sait comment le sombre et perfide successeur de Charles Vil , héritier d'un trône affranchi de l'étranger, mit toute sa gloire, toute sa pensée politique à reconstituer autant que possible l'unité française de Charlemagne, en brisant l'orgueil des Princes et des Etats provinciaux qui auraient prétendu opposer à sa volonté inflexible le système ébranlé , mais encore debout , du pouvoir féodal. Cependant Louis XI respecta le Béarn; le jour où, se rendant au pèlerinage de Sarrance , il toucha la frontière Béarnaise, il dit à son écuyer : « Baissez l'épée de » France , nous sortons ici du royaume. » Le Seigneur de Béarn était donc, de tous les Princes contemporains qui ne portaient pas la couronne, le plus haut placé pour la recevoir.
Coap d'œil sur le rojiume de NaTiire <!ebu atii prince» Béamaii ; de la Basse'!4avarre ; du Pays de Labourd et des Basques au moyen-âge.
DEL était ce royaume de Navarre qui
i entre ici sous la domination de nos vicomtes Béarnais , et qui les fait monter au rang des rois de l'Europe?
11 convient de nous arrêter sur ce point, a6n de répandre plus de jour sur cette partie de l'histoire de notre Vicomte, et en même-temps pour nous conformer à la tâche que nous avons entreprise , en ne négligeant aucune partie de la zone départementale dont les Basses-Pyrénées sont aujourd'hui la désignation géographique. Or, trois divisions relatives à l'histoire partagent
notre département : la vicomte de Béariii à laquelle nous joindrons celle de Soûle qui lui fut promptement subordonnée; la Basse-Navarre, fraction du royaume de Navarre, qui seule resta à nos Princes, quand cette royauté espagnole leur échappa; le pays de Labourd et Bayonne sa capitale. Nous avons suivi fidèlement jusquici l'histoire du Béam, mais voici le moment où la vicomte béarnaise, prenant de l'accroissenient , se répand sur ses rives et joint ses destinées à celles des régions de l'ouest. Cest pourquoi nous placerons ici une revue des autres parties de notre territoire, après avoir donné un bien rapide aperçu généalogique du royaume de Haute-JSavarre, devenu l'héritage de nos Yicomtes, sous la maison de Grailly.
■• Ce royaume qui, durant plusieurs siècles, ne dépassa pas en effet le territoire Espagnol appelé la Haute-Navarre et limité au nord par nos Pyrénées, fut établi vers Fan 718, peu de temps après l'occupation de l'Espagne par les Maures. Les vaillans chevaliers du roi Pelage, retirés dans les montagnes des Âsturies, attendaient , en <:omprimant leur sainte barrière, que le moment fut venu de la faire flotter successiveroent sur tous les alcazars depuis Pampelune jusqu'à Grenade. Alors aussi, dans une roche appelée Pena de Oruel près de Jaca vivait un saint hermite, occupé avec quatre de ses confrères aux œuvres de la pénitence et de l'oraison.
Le désastre de l'Espagne chrétienne était venu le troubler dans sa retraite; cette image demeurait présente à ses regards, il gémissait devant le Seigneur, appelant contre les infidèles la vengeance des fidèles soldats du Christ. Un jour trois cents gentilshommes, également fugitifs devant les Maures, entourent le vénérable hermite; et, tandis qu'ils pleurent avec lui sur les malheurs de leur Espagne livrée au joug de ces païens, le vieillard les engage à élire un chef pour maintenir la religion et la liberté, ces deux biens si chers, unique trésor de leurs montagnes reculées. Le choix de ces guerriers tomba sur Garcias Ximénés, riche seigneur de la Biscaye et comte de Bigorre. Celui-ci passa sa vie à guerroyer contre les Maures ; il se maintint lui et ses descendans sous le nom de roi de Pampelune dans les contrées qui furent le royaume de Navarre.
Les descendans dlnigo furent Rois de ce pays jusqu'en ia84; Sanche Y II dit l'Enfermé, étant mort sans enfans, laissa deux sœurs, dont l'une Bérengère de Navarre, futl'épouse de Richard Cœur de Lion, et mourut également sans héritier ; l'autre épousa Thibaud , comte de Champagne, célèbre trouvère, intrépide rival de saint Louis. Son fils Thibaud VI fut héritier de Bérengère sa tante; après lui, ses deux fils étant morts sans héritier mâle , Henri , le second des deux , laissa une fille unique , Jeanne , mariée
avec Philippe-le-Bel, qui devint par ce moyen roi de -France et de Navarre. Louis X dit le Hutin étant mort , Jeanne sa sœur hérite de la Navarre , qu'elle porte , en 1 3o6 , en la maison de Philippe comte d'Evreux. Charles appelé le Mauvais ayant laissé Blanche II héritière de la Navarre, cette princesse épousa en premières noces Martin , roi de Sicile , et en secondes noces Jean, roi d'Aragon et de Navarre, qui eut trois enfans, Charles, prince deYiane, mort en i46i sans postérité; Blanche, première femme de Henri-l'Impuissant, roi de Castille, morte aussi sans enfans, et Eléonore qui porta la Navarre à Gaston , comte de Foix et de Bigorre , vicomte de Béarn , ainsi qu'il a été exposé dans le chapitre précédent.
Ce que nous venons de dire regarde la Haute. Navarre, pays Espagnol qui fut quelque temps assujeti à nos princes de Béarn; mais nous devons surtout considérer la Basse-Navarre adjointe à la Navarre Espagnole, durant un siècle, puis séparée de ce royaume et demeurée à nos Princes, aujourd'hui une partie de notre département ( i ).
II. L'étroite bande de terre qui se compose des deux cantons de Saint-Palais et de Saînt-Jean- Pied-de-Port , et qui néanmoins a long-temps représenté une couronne royale sur la tête même
(i) Gomme rësum^ sur les divisions géographiques et politiques , l'histoire , les usages, les lois des deux Navarres, on peut lire dans le Dictionnaire de Lamartinicre un article détaille et assea complet.
des rois de France, fit pendant bien des siècles partie de cette région de la Gascogne, dont le pays de Labourd et les rivages de la mer formaient la limite à l'occident. Or, toute cette contrée fut au même titre tour à tour sous la domination des rois Francs, des ducs de Gascogne et des ducs d'Aquitaine. Louisle Jeune de France et Henri II d'Angleterre, tous deux époux de la fameuse héritière Aliénor, possédèrent la Gascogne l'un après l'autre. Il se passa diverses alternatives; les rois d'Aragon y firent plusieurs invasions. Alphonse-le-Noble enleva la Basse- Navarre et tout le pays de Labourd au roi Jean* sans-Terre. Plus tard, Sanche, roi de Navarre, conquit sur cette partie extrême de l'Aquitaine ce qui était à proprement parler la Basse-Navarre, tandis que les monarques Anglais, toujours ducs de Guyenne, regagnaient sur l'Aragonais le reste du pays qu'ils avaient perdu, c'est-à-dire le pays de Labourd jusqu'à la Bidassoa et à la Croix de Charlemagne, au port de Ronce veaux qui devint alors la borne de l'Aquitaine et de la Navarre Française du côté de l'Espagne.
Je dirai un peu plus loin comment ce faible Etat de la Basse-Navarre conserva long-temps ses privilèges, ses fors, ses institutions, de même que le royaume de Navarre , dont il était l'une des merindades. Le régime féodal avait cela d'équitable, que la conquête n'était presque jamais un motif d'enlever les privilèges, de
ruiner les institutions , de changer les lois coutumières. Mais ici et après cet aperçu historique, nous ne saurions considérer notre Navarre que comme une fraction du pays Basque , aussi bien qoe le pays de Soûle et celui de I^abourd. L'histoire propre de la Basse-Navarre et du Labourd, c'est celle des Basques, de cette valeureuse race Vasconne si entreprenante , dont nous avons vu les premiers mouvemens en France, les conquêtes et la dispersion du 5.® au g.* siècle, et sur laquelle nous devons encore nous arrêter.
III* a Des crêtes occidentales des Pyrénées Françaises partent quatre grandes vallées , ayant chacune sa rivière, qui en sillonne le fond, dans une direction perpendiculaire à celle de la grande chaîne dont elles descendent. La plus orientale et la moindre de ces rivières est le Nivelet ou la petite Nive, qui a son embouchure à Saint- Jean<de-Luz dans le golfe de Gascogne. La seconde et la troisième sont la Nive et la Bidouse, qui se jettent toutes deux dans l'Adour, l'une à Bayonne, et l'autre un peu au-dessous de Guiche; enfin la quatrième et la plus orientale de ces rivières est le Cenon, qui se perd près de Sauveterre dans le Gave d'Oloron.
» Dans l'ancienne géographie de la France, ces quatre vallées étaient assez irrégulièrement partagées en trois cantons ou petites provinces dont la plus occidentale se nommait I^abourd, la plus orientale Soûle , et celle du centre Basse-
Navarre. Prises collectivement, ces trois provinces se nommaient le pays Basque , étant ha- ~ bitées comme elles le sont par les Basques , population distincte par la langue, par les mœurs, des Gascons ses voisins Français , tandis qu elle reconnaît pour frères ses voisins Espagnols, les habitans de la Biscaye, de Guipuzcoa et de la Haute-Navarre (i). »
Cette zone géographique, si bien tracée dans les lignes qui précèdent n'est pas étendue; mais elle renferme une noble race qui ne saurait être délaissée par Fhistorien. Nous savons comment la puissance de Charlemagne et de ses premiers successeurs les confina dans les vallées de Soûle, de Baygorry, d'Ossès, et sur le littoral de la mer , où s'accroissait à leurs limites occidentales la cité de Bayonne. Que sont-ils devenus depuis ce temps ces braves montagnards, si fidèles à leurs mœurs , à leurs usages , à leur idiome ? Qu'est-il advenu de leur nation depuis qu'ils ont été refoulés sur le versant des sommets d'où ils étaient descendus? A ne considérer que l'apparence et la surface historique , ils ne cessèrent d'être subordonnés à la loi des comtes et des ducs, des rois de France, d'Angleterre ou d'Aragon qui, durant plusieurs siècles, se disputèrent cette riche proie de l'Aquitaine méridionale. Mais ne croyez pas que jusqu'à notre siècle où la liberté égale pour tous , ôte à tous le prétexte de com-
(i^ Fauriely hist. des Gaules Méridionales ^ t a* p> 34o*
battre pour des privilèges, les montagnards Bas* ques aient vécu sujets dociles et sans résistance, sous tant de dominations ennemies. Sans avoir jamais d'individualité politique , et semblables sous ce rapport aux Kleptes et aux Palikares de l'Albanie durant la longue oppression des Turcs, les Basques ont persisté , tout le moyen-âge , à maintenir leur liberté personnelle, à défaut de cette indépendance qui leur était ravie.
Lorsqu'au 9.* siècle , les Basques, repoussés par les rois Francs, se furent soumis à cette loi étrangère pour eux, nos Rois récompensèrent généreusement leur courage, en leur accordant de grands privilèges. Les Souletains et les Labourdins pouvaient transporter jusqu'à Toulouse et dans toute l'Aquitaine leurs marchandises affranchies de toute espèce de droits. De tels privilèges réservés aux montagnards excitèrent la jalousie deBayonne et des autres villes du pays; plus de trois siècles s'écoulèrent sans mettre fin à la mutuelle animosité qui en résulta. Bayonne essaya vainement de soumettre les Basques à l'impôt. Le sire de Pnyane, gentilhomme bayonnais, qui s'était montré avec éclat au combat naval de l'Ecluse, et avait remporté divers avantages contre les Français et les Flamands réunis, ayant été nommé maire de cette ville en i34i, fit de grands efforts pour enlever aux montagnards la franchise que l'usage de plusieurs siècles , plus que des lois positives , semblait leur
garantir. Il y eut une insurrection des Basques au pont de Villefranque sur la Nive; les gens de la cité y furent niassacrés. Les montagnards vainqueurs, joignant Fironie à la vengeance, étaient venus, disaient-ils, pour vérifier si le maire et le corps municipal avaient raison de soutenir que la marée de l'Océan remontait jusqu'à Villefranque, et couvrait les arches du pont.
Ces sanglans démêlés des montagnards Basques avec le seigneur de Puyane occupent une intéressante partie des annales Labourdines; elles racontent comment un jour de saint Barthélémy, qui était la fête nationale de Villefranque, le méchant seigneur surprit les montagnards , alors réunis au château de Miots pour se livrer aux réjouissances de la fête. Le château envahi par les Bayonnais avec un grand massacre de ces paysans, le sire de Puyane fit attacher les cinq principaux d'entre eux aux arches du pont de Villefranque et jouit de leurs cris de désespoir, tandis que les flots de la marée montante s'avançaient pour les engloutir. Lui aussi, disaitil, voulait voir si la marée de l'Océan remontait aussi haut qu'on le rapportait; le différent serait jugé si elle montait jusqu'à couvrir les Labourdins. Une telle représaille ayant exaspéré les montagnards, la guerre devint atroce, individuelle, toute d'extermination entre les habitans du Labourd et les Bayonnais. Enfin les deux partis épuisés étant convenus, d'accepter l'arbi-
trage de Bernard d'Ezy, sire d'AIbret, la ville de Bayonne fut condamnée à payer une somme considérable aux montagnards, et à fonder des messes pour le repos de Tâme des cinq victimes de l'impitoyable seigneur (i).
Ces choses se passaient sons le roi Edouard ITI d'Angleterre; son fils le prince de Galles, qui était alors lieutenant de son père en Guyenne, réduisit l'amende imposée aux Bayonnais, mais il approuva la condamnation dans son principe. Les Basques, en consentant à la paix avec Bayonne n'exceptèrent que les deux fils de leur persécuteur, qu'ils se réservèrent le droit de poursuivre à outrance jusqu'à extinction de son odieuse race. Ce fut le dernier acte par lequel la nation Basque parut manifester son existence politique. Ses citoyens conservèrent leurs coutumes légales, leurs privilèges qui étaient nombreux et fort étendus (fi). A la révolution seu-
(x) Tout en clîspatant avec cetfe iatr^pidite' leurs francbises contre Vélrzngev et les ciUs àe leur pajs , les Basques se montraient hospitaliers et accessibles a tout ce qui n'éuit pas leur enurmi. Nul ries étrangers qui se rendaient à Sarag^osse pour commercer avec les Maures, alors maîtres de l'Espagne, n'eut k se plaiadre d*avoir trouva' des brigands dans ces peuples qui seulement ne pouvaient perdre le souvenir de leur antique liberUS, ou da moins qui ne se r^ignaient pas k abandonner leurs francbises-
(3) Les provinces Basques en Espagne ont eu constamment une administration intérieure et toute privilégiée. « Tandis que l'Espagne devenait sous Charics-Quint, et demeurait depuis lors une monarcbie absolue , les trois provinces Basques conservaient dans tonte leur pureté les formes républicaines; en Biscaye, la démocratie; en Guispuzcoa , Toligarchie ; dans TAlava « Pétat mixte; etc. » Viardot, Etudes sur TEspagne, p. loi.
Ieroent,Ia loi commune ordonnée pai la France entière absorba dans son sein toutes les différences locales, et soumit au joug universel cette peuplade peu considérable en France, mais si intéressante, si énergique, et portant toujours des traits caractéristiques de son origine inconnue.
Bayonne au moyen-âge , et prise de cette ville sous CnAMLsi VII
par Gaston XI de Bëarn.
PRÈS avoir rapporté les principaux faits historiques relatifs aux Basques de nos contrées, nous devons nous arrêter à la cité de Bayonne, et considérer cette importante capitale du Labourd, indépendamment de la race Labourdine ou Basque qui l'environne. Quoique si voisine du Béarn et maintenant unie au même territoire départemental, Bayonne a été rarement en conflit avec cette antique souveraineté. Bayonne fit constamment partie du duché d'Aquitaine. Or, soit que ce vaste duché iùt tour-à-tour aux Anglais ou aux Français, les uns et les autres respectaient la souveraineté voisine , sans craindre pour eux-mêmes l'impuissante rivalité du vicomte de Béarn. C'est pourquoi le Béarn et le I-^bourd se sont peu ren-
conttès dans la vie si querelleuse , si guerroyante des races et des seigneurs de la féodalité (i).
Bayonne jusqu'au 1 1.« siècle, porta le nom de Lapurdum, nom demi Basque et demi Celtique, qui paraît signifier un vaste désert. Dans son origine, elle fut tour à tour au pouvoir des Visigoths et des Francs; les Normands la détruisirent avec toutes celles de la Gascogne. 11 arriva de Lapurdum comme de l'antique Benearnum; après la ruine qu'elle subit sous la fureur des Normands son nom lui fut enlevé et demeura seulement à la contrée qui l'environne. Quand cette cité se retrouve dans l'histoire, ce n'est plus l'ancienne Lapurdum , resserrée sur la rive gauche de la Nive , au confluent de cette rivière et de l'Adour, une vieille cité entourée de murs cyclopéens, ayant huit portes et vingt tours; ce n'est plus Lapurdum, la dune solitaire, cité cantabrique dont l'origine se perd dans les temps ignorés. C'est Bayonne, la bonne baye, le lieu
(i) Sur rhistoire de Bayonne au moyen &ge, un livre jilein de docnmens
utiles est «La nouvelle chroni({ue de Bayonne, par un Bayounais >», (M.
Baylac), Bayonne, 1837. Les principaux documens sur lesquels cet ouvrage
s'appuie, sont, avec Marca et Oyhenart, i.* le Livre d'Or^ registre des
actes dn Chapitre de Bayonne , dont l'original est perdu , mais dont il
existe une copie abro'gée et qui finit eu i3io; 3.** les registres de la ville ;
3.* la vieille chronique de M Compaigne , avocat au prësidial de Daz, elle
va jusqu'à 1660; c'est de cet important ouvrage que M. Baylac emprunte
les diverses citations que nous avons reproduites; 4*® les manuscrits attribuas
au chanoine Veillct, concernant surtout les faits ecclésiastiques jusqu'au
règoe de Louis XIV; 5.° les Essais Historiques 2|sur la ville de Bayonne,
par Masein, 1793, indigeste compilation , dépourvue de critique, mais non
pas dépourvue d'une certaine importance pour l'histoire Bayonnaise.
du port, ou lieu des rivières , suivaht les diverses interprétations de ce mot (i). La nouvelle cité, telle qu'on la trouve mentionnée pour la première fois au II.® siècle, n'est plus, comme Lapurdum, confinée dans la partie haute du quartier appelé le Grand Bayonne; dès le la.® siècle, elle s'étend sur les deux rives, et parait s'applaudir de la transformation qui a agrandi son enceinte et renouvelle son nom.
J'ai indiqué plus haut quelles furent les destinées de toutes les divisions de l'Aquitaine jusqu'au m.* siècle. J'ai rappelé comment, en 1 175, la fille de Guillaume X (comte de Poitiers, et le dernier de nos ducs d'Aquitaine), dont le domaine s'étendait depuis la Loire jusqu'aux Pyrénées, porta un instant ce superbe apanage entre les mains du roi de France , riche et éphémère possession que le divorce impolitique de Louisle-Jeune fit écheoîr trop vite aux mains du monarque Anglais. Or, tout le temps que dura la domination de l'Angleterre sur les provinces méridionales de la Gaule, Bayonne demeura Tune de ses principales et de ses plus fidèles cités en Aquitaine. Dans ce temps de féodalité quand le royaume de France, hérissé de ses mille barrières seigneuriales, se composait, depuis ses extrémités jusqu'au cœur , d'une foule
(1) Sar les ctymolugies de Lapurdum et de Bayonne , voir la chronique de Bayonne, p< i et 31 ; d'après Oyhénartyp* 54i ; et Larramundi, intrud. du diction. Basque.
de petits Etats échelonnés les wns sur les autres , indépendans mais soumis par un lien fédératif au gouvernement central, Bayonne, maîtresse de la mer de Gascogne, recevait 'des commiunications immédiates avec l'Angleterre sa métropole, un esprit de liberté, dévie industrielle, de mouvement commercial , qu'elle n'aurait pas trouvé dans sa subordination à la France. Les Bayonnais voyaient s'ouvrir pour eux tous les ports, tous les marchés d'un grand royaume; Henri II Plantagenet, à peine arrivé au trône, modéra et finit par abolir le péage et les divers droits qui frappaient les vins de Gascogne et autres marchandises d'exportation à leur entrée en Angleterre. C'était là un magnifique privilège; ainsi les Anglais travaillaient à se concilier le dévoûment de leurs provinces d'Aquitaine, et en particulier de Bayonne, position d'ailleurs si importante, aboutissant naturel du grand chemin maritime qui conduisait des ports de l'Angleterre aux provinces méridionales de ce royaume sur la terre de France.
C'est pourquoi Bayonne fut long-temps une cité toute Anglaise. Gouvernée d'abord par un Vicomte, comme la plupart des cités féodales, bientôt elle reçut , en sa qualité de ville de commerce , des institutions libres , ou du moins favorables au juste développement du tiers-état. Le vicomte fit place à un prévôt du Roi pour administrer la justice et à un gouverneur pour
commander les armées. On augmenta les privi* lèges de la ville; il fut octroyé aux boui^eois de se gouverner par un maire tiré de leur sein et d'être affranchi de la juridiction au premier degré du sénéchal de Gascogne (i). I^a plupart des tentatives opérées durant trois siècles pour séparer cette cité de sa métropole furent vaines. Lorsqu'en iao5, Alphonse de Castille revendiquant les droits d'Aliénor son épouse , fille de Henri II et de la princesse Aliénor, entra avec une armée en Gascogne, où il comptait de nom. breux partisans dans les premiers ordres de FEtat, ce monarque ne parvint pas à ébranler les Rayonnais ; ceux-ci étaient liés par la reconnaissance à la cause Anglaise, et leur fidélité demeura inféodée à la maison de Plantagenet.
Cependant vers cette époque, les esprits furent aliénés un instant du roi d'Angleterre. Voici un récit extrait de Mathieu Paris et que nous rapportons d'autant plus volontiers que l'on y voit l'un des rares points de contact qui eurent lieu au moyen-âge entre Bayonne et la puissance Béarnaise :
a En 1^549 vers la fête de la Purification, Gaston de Béarn (a) ayant assemblé un corps
(i) La cliarte qui établit la municipalité de Bajonne pst de iai5. Elle spécifie pour les Bajonnais. les mêmes droits que ceux qui avaient <*té pré* cédemment attribués aux Kocbellais ; cette cbarte fut arrachée par les barons du Labourd au roi Jean-Sans-Terre , à l'époque de ses plus grands embarras contre le roi de France*
(a) Gaston VU* de Moncade , voyet plus haut.
Dombreiix d'ennemis du Roi, eut la hardiesse de vouloir s'intfoduire dans la ville de Bayonne pour s'en emparer. Or Bayorme est une ville riche sise sur la n\er, la seconde de toute la Gascogne, avec un port et un grand nombre de vaisseaux, peuplée d*une bourgeojsie aguerrie et adonnée au commerce , surtout à celui des vins. La plupart des habitans avaient pris le Roi en haine, à cause des avanies qu'il leur avait fait trop souvent éprouver en Angleterre. Avec l'assistance des mécontens, quelques ennemis pénétrèrent dans la ville; mais comme les esprits étaient divisés d'opinion , des bourgeois attachés au Roi , soutenus des gens du peuple, arrêtèrent ceux de Gaston, qui furent punis la plupart comme le méritait leur trahison (i) »
Mais ceci parait avoir été un fait isolé , et ne saurait contredire la position que garde Bayonne dans les grands démêlés qui persistèrent entre l'Angleterre et la France durant trois siècles. Soumise sans contrôle au roi d'Angleterre, Bayonne, au i3.® siècle, semble s'effacer dans les annales générales par le fait même de sa prospérité régulière et toujours croissante (i/). Cependant quelques années après l'événement que nous
• (i) Chronique de Bajonne , page 43*
(s) An 10.* siècle , les hahitans avaient le droit de pacage autour des murs dans le rayon d'une demi journée de marcbe , avec le privilège exclusif pour la Tente de tous les poissons pêches sur le liltoral. Bajronne avait dès lors un vjste commerce; les pèches lointaines de la baleine et de la morue, le travail du fer pour la coDstructioo des arbalètes» rexistence de deux
venons de rappeler et vers 1280, de sanglantes querelles s'élevèrent entre les Bayonnais et les Normands ; durant un demi siècle le sang de ces deux peuples arrosa diverses contrées du Nord et du Midi. C'était encore la cause des Anglais qui était défendue par ceux de Bayonne; la Normandie était rentrée alors sous la domination Française. Il y eut de part et d'autres de grandes barbaries. Pour venger un Normand tué à Bayonne, un équipage Bayonnais est égorgé par les Normands. Après de sanglantes représailles exercées par ceux de Bayonne, il arriva que les Normands surprirent dans le port de Saint-Malo soixante-dix navires Bayonnais et Landais, et pendirent un égal nombre de marins aux vergues pèle mêle avec des chiens. Cette dernière circonstance avait plus vivement blessé les Bayonnais que la cruauté elle-même; ils crièrent vengeance auprès du roi Edouard I.*^ et contre ces meschans, disoient-ils dans un mémoire, qui ont fait mourir vos sujets, mastins auprès des chrestiens, en despit de la chrestienté de vous et de vos hommes. »
De grands armemens furent équipés de part et d'autre, et les Normands perdirent cinq mille hommes dans un engagement (1).
pools sur ]a Nive et sur FAdour; la possessiou exclasive de la plupart clés prodaits du commerce maritime; le concourg des chr^tieDS se rendant de toutes parts 'en EIspagne pour combattre les Maures ou pour visiter Is tombeau de S.t Jacques de Gompostel.Ie , tels étaient les principaux élémens de la puissance de Bayonne , durant le mojen-âge. (i) Chronique de Bayonne y p. 49>
Vers la fin du 1 3.* siècle ces querelles de peuple à peuple, de cité à cité, de Bayonne à Rouen, ne demeurèrent plus à l'état de guerre et d'inimitiés privées; l'Angleterre et la France intervinrent; les Rois se montrèrent à la place de leurs deux cités. On sait comment déjà, sous Philippe-Auguste, toutes les provinces Françaises avaient été réintégrées à la France , à l'exception de la Guyenne, apanage d'Aliénor. Un jugement des pairs du royaume de France ayant confisqué la Guyenne au profit de la couronne, Philippele-Bel se mit en possession de Bayonne en 1 294* Edouard I.*"^, accouru en Gascogne sur l'appel de ses fidèles Rayonnais, assiégea cette ville occupée par les Français. Les léopards d'Angleterre, rétablis alors dans la Guyenne, maintinrent toute la province sous la possession britannique jusqu'au jour qui vit les Anglais chassés du territoire de France sous Charles VIL
Ce jour enfin arriva, on vit les deux peuples de France et d'Angleterre , après tant de guerres désastreuses, descendre au champ-clos, et pareils à deux combattans, se disputer par un engagement définitif la possession de tout le territoire Français. Pendant les trois règnes qui avaient suivi l'avènement de la branche de Valois, combien de torrens de sang ne furent pas versés pour cette grande querelle, la plus longue et la plus terrible qui jamais ait ensanglanté le sol d'une nation ! C'était maintenant la question de
vie et de mort; il fallait que la France entière passât sous le joug Anglais ou que toute prétention de ces derniers fut ensevelie avec leurs armées détruites sur notre territoire. Déjà l'étoile des Valois commençait à prévaloir contre l'étranger. Les victoires de Charles YII , de ses grands compagnons et de la belliqueuse bergère de Donrémi, avaient dissous la puissance Anglaise dans les provinces du centre; mais la région des Pyrénées tenait encore , sous l'influence des Bayonnais , pour la cause du roi d'Angleterre en Aquitaine.
La ville avec ses alentours environnée par les troupes Françaises , fit une vigoureuse résistance. Le connétable Charles de Beaumont embarqua une troupe assez considérable, remonta l'Adour et la Bidouze, et s'arrêta sous les murs de Guiche pour combattre les Français. L'avantage resta à ces derniers, qui après avoir soumis le château de Guiche avec dix-sept forteresses des environs, vinrent presser le siège de Bayonne , jusques là conduit avec lenteur. C'était au mois de juillet i45i , Charles VII était alors maître de Bordeaux et justement nommé le Victorieux. Le faubourg Saint- Léon d'abord , puis la cité entière tombèrent sous les armées de France, que commandait le comte de Foix et de Béarn , Gaston XI de Grailly , ayant sous lui le bâtard d'Orléans. Poussés dans leurs derniers retranchemens , les Bayonnais s'étaient
rejidus à discrétion, stipulant leur vie sauve et leur liberté garantie. Après avoir appartenu trois siècles au roi d'Angleterie, Bayonne devenait donc une ville française; le roi de France régnait désormais sur la France entière. Quel juste orgueil ce fut pour ce roi , naguères réduit à de si étroites limites et presque dépossédé, de jeter son noble regard sur cette vaste étendue, de voir que nulle terre du beau royaume de France n'était possédée par l'Insulaire, et que pas un village n'existait qui , malgré les dissidences féodales, ne pût saluer joyeusement la blanche banr nière de Charlemagne et de Clovis!
Ces triomphes de Charles Vil ont tellement frappé les esprits que partout le merveilleux fut appelé pour les expliquer. Des visions surnaturelles parurent sous le ciel de Bayonne, et manifestèrent la visible protection de Dieu sur le royaume de France.
« Le ao, jour où devait avoir lieu la remise de la place et le temps étant bel et clair, une espèce de météore figurant la croix blanche de France se montra pendant une demi heure dans les airs. Dans la disposition où se trouvoient les affaires, les Bayonnais virent là une approbation miraculeuse de leur soumission à la France; et lors ceux de la ville qui s'étoient Ip jour devant rendus et leur composition faicte , ostèrent leurs bannières et pennons aux croix rouges, disant qu'il plaisoit à Dieu qu'ils fussent français , et
qu'ils portassent tous la croix blanche, et alors furent portées les bannières du roi, au hault de la tour du château d'icelle ville par les he« rauits, dont chascun eust grande joye (i). »
Nous ne saurions dire jusqu'à quel point cet événement doit être regardé comme réel; mais il ne faut pas oublier Tenthousiasme universel qui se manifesta alors dans la France et qui fit croire à une céleste intervention pour le rétablissement de la monarchie française sur ses bases antiques. Tandis que Charles \^ll semble n'avoir plus que le dernier désespoir en partage, une jeune fille, inspirée par des voix conseillères, vient éveiller l'ardeur du Monarque, et lui apprendre qu'il ne doit désespérer ni de Dieu , ni de la France, ni de lui-même; qu'il faut qu'il soit vainqueur à Orléans , couronné à Reims, maître de Paris , roi de France ; et déjà , le ag août i45i , voilà ce Roi parvenu aux Pyrénées Occidentales ; il plante sa bannière dans la vaillante cité qui avait été le dernier boulevard de la cause anglaise sur notre sol. Il est permis de croire que pour le maintien d'un si noble royaume la Providence n'ait pas refusé aux hommes une manifestation sensible , soit par la divine inspiration d'une bergère, soit par divers prodiges qui purent coïncider à ce grand événement. Lorsque Clovis allait détruire l'armée des Visigoths et fonder la monarchie des Francs,
(i^ Chronique de Bayonaei p. 191.
un globe lumineux , disent les historiens , ap« parut au-dessus de la basilique de Saint-Hilaire de Poitiers. De même, si Ton en croit notre tradition , un divin météore serait venu entre le ciel et la terre, proclamer que tout le sol des Gaules , sous Charles YII , devait appartenir à la loi de France.
EusMl (le Ciel) au monde entier desnië' des miracles » n en debvroit au throsne de Clovis (1).
Quoiqu'il en soit, cette circonstance fut glorieuse pour le peuple de Bayonne. Et après une fidélité loyalement maintenue aux rois d'Angleterre alors dans l'adversité , il ne fallait rien moins qu'une divine manifestation pour ramener ce peuple à la France sous Charles VII (a). Que le fait soit véritable ou supposé, les Rayonnais ont pu , ils ont dû le croire. Par là se consacrait pour ainsi dire le lien étroit et nouveau de cette cité avec la couronne de France à qui elle allait appartenir. Le vieux chroniqueur n'a pas manqué de raconter dans ses détails l'entrée du vainqueur et sa prise de possession de la
(i) Poésies de Clotilde de Surville.
(s) « Malgré l'amende de la félonie et la petite souillure d'une défaite , ils conservèrent leur devise modeste t nunquam polluïa.. » Ces amères expressions de Faget de Baure, loc cit, p. 341» sont contraires à l'impartialité et a la justice de Pbis^oire* Une défaite n'est point une souillure quand elle est précédée d'une franche et courageuse résistance. Ce qui souille un corps politique c'est d-e trahir ses sermcns et de se rendre à la force avant d'avoir comhattu Les Bayonnais , sujets du roi Anglais , ne devaient point l'abandonner dans ses revers; ils ne devaient céder qu'à la force et à l'ascendant de la puisiancc française.
ville. N'oublions pas que la réunion de Bayonne à la France s*opère ici par les mains d'un vicomte de Béam , et qu'ainsi nous unissons , comme un double fil historique , les deux parties de notre département, au point où nous avons laissé notre histoire en terminant le Y.* chapitre.
«( Le samedi, m.® jour dudit mois de juillet, entrèrent les comtes de Foix et de Dunois dans la cité de Bayonne, et grand nombre de Seigneurs avec eux; il y avoit mille archiers et les héraults du Roy avec leur cottes d'armes; et après, Messire Bertrand d'Espaigne, sénéchal de Foix , armé tout au blanc , qui portait la bannière du Roy, et ils chevauchoït un coursier couvert de velours cramoisi. Après venoit le comte de Foix, armé aussi au blanc, monté sur un coursier moult richement habillé et estoit emprès lui son sénéchal de Béarn , aussi bien monté et richement habillé, et avoit à son cheval un chanfrain d'acier (i), garni d'or et de pierres précieuses, prisé à quinze mille escus, et grand nombre de gens après luy, et sans intervalle venaient six cents lances à pied.
j» De l'autre part entra le comte de Dunois, ayant devant lui douze cents archiers; auprès d'eux y avait des héraults du Roy et autres 9 portant diverses armes, et derrière six cents lances. Ainsi tantost se rencontrèrent près de la
(1) Mon et harnais de tête.
grande église, et à la porte d'îcèlle estaient l'Evêque revêtu en pontifical , les chanoynes et autres gens d'église revêtus enxhappes, qui les attendaient à tout les reliques; et là descendis rent à pied lesdits Seigneurs, baisèrent les reliques et allèrent faire leurs dévotion dans l'église. Puis s'en allèrent en leur losgis; et envoya, le comte de Foix, la couverture de son coursier qui estoit de drap d'or, prisé à quatre cents escus d'or, devant Notre-Dame àBayonne, pour faire des chappes,et après qu'ils eurent pris le serment de ceux de la ville, commis maire Jean le Boursier, et Messire Martin Gracien, capitaine; le lundi prochain lesdits Seigneurs avec leurs gens s'en allèrent au pays à eux assigné pour vivre (i). »
C'est-à-dire que Gaston XI retourna dans son Béarn, gù des fêtes splend ides célébrèrent son triomphe et ses exploits; c'est là que nous allons le retrouver pour les dernières circonstances de son glorieux règne.
ism
(i) Chruniquc de Bayonnc, p. g^.
Succession de Gaston XI , roi de Navarre j maison d'ÂIbret jusqu'au mariage de Henri II , de Navarre (1).
^ ASTON XI de Grailly, héritier de la Navarre, comte de Foix, deBigorre, de Marsan , de Gabardan , seigneur de fiefs nombreux en Gascogne, était parvenu au comble de ses prospérités. Il avait transféré sa résidence au château de Pau , dont il édifiait les premiers bâtimens
{l) hes sources à consalt^r pour ce chapitre » sont ^histoire des comtes <le Foix, cTOlbagaraj , p. 34) — 4?^; l'histoire de Navarrcy par Aodr^ Favjn, Ht. li et la, nous caractériserons plus loin ces deux auteurs; Mariaaa, bist. d'Espagne , pour la conquête dtt la Nayarre , 1. i3ycap. il et 13, et Surila, ioc cit, 1. lo, c. tott passim, F aigel de Baure a recueilli de bons docnmens sur cette partie, mais avec peu de critique, et sans indiquer les sources. Pour ce qui concerne la Navarre , successivement acquise et perdue par les sottveraiaa de Béarn, le Trvsor des archives de Pau est
— no —
d'habitation (i). Après quelques années d'un règne tranquille, Gaston de Grailly mourut à Ronceveaux, en 1471» lorsqu'il se préparait à marcher contre la Navarre , où ses armes étaient appelées par de nouvelles rebellions. Eléonore son épouse, morte à Tudella dans ses états de Navarre, l'avait précédé de quelques mois dans le tombeau. Le corps du dernier Gaston fut inhumé avec ses pères dans l'église monumentale d'Orthez.
Ce Prince laissa une nombreuse postérité; phisieurs de ses enfans, par eux-mêmes ou par leurs alliances, ont occupé la renommée contemporaine, et tiennent une place importante dans l'histoire du 1 5.^ siècle (a). Gaston son fils aîné, qui portait le titre de comte de Viane, en attendant qu'il devint Gaston XII, était mort avant son père, atteint d'un coup de lance au tournois de Libourne; une étrange fatalité pour-
inestimaMe; toute celte bistoire se trouve là en pièces histori(|aeS) comme nous le ferons voir k l'appendice qui terminera ce volume. En6n , il est question d*ua 3.* vol* manuscrit de Phist* de B^arn, par Marca, lequel volume allant jusques vers la fin du i5.* siècle, serait déposa à la bibliothèque royale; si quelque circonstance le permet* je donnerai une notice de ce monument bien pre'cieux pour Pbistuire béarnaise.
^l) Voir pins loin les détails qui concernent ce célèbre édifice.
(%) L'un des fils de Gaston XI, gendre de Louis XI, roi de France, gouverna la Guienne et le Dauphiné, et se distingua k la victoire de Fornoue. Son fils est le brillant Gaston, duc de Nemours, frère d'armes et rival do gloire du chevalier Bajard aux expéditions dllalie; celui-ci est demeuré dans les souvenirs les moins littéraires, par le roman pastoral d'Estelle et Némorin , de 11. de Florian» une lecture d'enfance k laquelle toute classe de lecteurs a payé son tribut*
suit nos princes de Béam parmi les joutes et les tournois de la cour Française dont ils font Forneroent. Mais ce même Gaston avait laissé un fils François Phobbus, qui fut vicomte de Béam à peine sorti du berceau. Magdelaine sa mère, seconde femme de Gaston XI, fille du roi de France Charles Vil et de Marie d'Anjou , se trouva la tutrice de François son jeune fils.
Les Etats de Navarre assemblés à Tudella après la mort du roi Jean d'Aragon , déférèrent solennellement la couronne au vicomte de Béam. Magdelaine quitta Mazères , où elle se trouvait, pour venir, avec un cortège d'honneur de quinze cents lances, recevoir les hommages des ambassadeurs Navarrais. Triomphante fut la marche de la Reine, et splendide le couronnement du jeune Roi. Les portes de Pampelune leur furent ouvertes par le chef de la maison de Beaumont. Le peuple faisait entendre des chants d'allégresse, épris de cet enthousiasme éphémère qui récèle au fond l'indifférence et que les peuples sont si prompts à manifester, dès que le soufle de la fortune a placé sur le trône un nouvel objet pour des hommages toujours renaissans. François Phœbus mourut d'une mort presque subite dans le château de Pau où il résidait et qu'il se plaisait à embellir. Il est celui de la maison de Foix qui a laissé dans notre château , comme trace de son passage, une inscription de son nom que tous peuvent encore voir, avec l'écusson de Foix,
sur la parois intérieure d'une construction destinée à soutenir un pont-levis aboutissant à la cité, vis-à-vis l'église de S.'-Martin. Ce Prince, de mœurs simples et presque pastorales, jouait de la flûte quand la mort vint le surprendre en i483; il avait à peine seize ans accomplis. Peu d'instans séparèrent sa maladie de sa mort, et il les remplit des plus touchantes dispositions chrétiennes; « Mon royaume n'est pas de ce monde, disait-il, ne pleurez pas, car je vais à mon père. » François Phœbus est la plus douce et la plus mélancolique figure que l'imagination aime à évoquer sous les arceaux du château de Pau. Pauvre jeune Roi, si vite enlevé, si tôt désabusé des grandeurs et des biens que la vie lui réservait dans sa principauté de Béarn. Il fut enseveli avec les anciens princes dans la cathédrale de Lescar (i).
Catherine, sœur unique et héritière de François Phœbus, ayant prêté serment devant les Etats de Béarn est proclamée souveraine. On délibéra sur le choix de l'époux à qui elle apporterait ces magnifiques possessions. Il faisait beau voir les Etats de ces petites principautés, Béarn, Marsan, Gabardan, réunis à Pau, le i6 février i485, cherchant de toutes parts et auprès de tous les trônes un puissant Prince auquel ils offriraient la main de leur jeune vicomtesse. Jamais d'assemblée de Béarn n'avait eu à délibérer sur de
(i) Idée histori(iae du Bearn, p. 7g.
plus graves intérêts. Le choix de la majorité s'arrêta sur Jeait d'âlbret qui possédait de grands domaines vers les confins du Béarn (i). H fut préféré aux Princes du sang de France, au duc d'Âlençon et au comte d'ÂngouIême , que la jalousie soupçonneuse de Louis XI aurait vu avec déplaisir ajouter à leur puissance les possessions de rhérîtière de Navarre. Une grande partie du tiers-état opina pour le prince de Tareute, qui avait pour les fidèles Béarnais l'avantage detre du sang si cher de leurs souverains. C'était d ailleurs un Prince expérimenté dans le gouvernement et dans la guerre; tandis que le sire d'Âlbret, époux enfant d'une Princesse enfant comme lui, laissait présager les orages inséparables d*une minorité (2).
Tel fut en effet le premier résultat qui suivit Tavénement de la maison d'Âlbret. Les nobles du Béarn, s'appuyant sur le principe de la loi salique , qui ne fut jamais la loi béarnaise , soutinrent les prétentions de Jean de Foix , vicomte
(i) Albret ou Lebret (le pays des lièvres ) petite ville, cbef-lieu d'une seigneurie dans les Landes', relerant de la Gascogne. Les vicomtes d'Albret prenaient le titre d'Amanieu*, c^était le nom {^Amanevus) du chef de leur dynastie. Ce dernier est rencontn^ l'an io5o; ses héritiers possédèrent ce pays de père en fils sans que la ligne masculine fut interrompue jusqu'à Jean d*Albret, devenu vicomte de Béarn.
(3) Ess. bist. sur le Béarn, parFaget de Baure,p. SSg* Ces mémorables délibérations sont rapportées exactement par cet auteur. La prépondérance do tiers dans cette rencontre, ou du moins l'opinion, contradictoire de celle des deux ordres, qu'il soutint avec persévérance en s'étayant sur de Solides raisons y est un fait remarquable qui peut être joint à l'histoire du Tiers-état dans le royaume de France.
de Narbonne, oncle de la jeune reine. Magdelaine de France, qui avait été régente sous François Phœbus, tenait une seconde fois Fadrainistratjon sous Catherine sa fille. Une cons* piration fut dirigée contre l'énergique Princesse. Le comte de Grammont, dont la famille se montre toujours, comme un. seul homme, acharnée à son inimitié contre le Béarn , ne recula pas devant une tentative d'empoisonnement sur la personne de la régente. Il s'en suivit un procès où furent impliqués de nobles Seigneurs, dont plusieurs subirent la mort à Pau. (îarderest, membre du conseil privé, convaincu d'avoir été corrompu par Roger de Grammont, expia son crime à Montaner. Mais, comme il arrive trop souvent en matière de justice humaine, les grands coupables échappèrent. Le vicomte deNarbonne se réconcilia avec la Régente, et Roger fut amnistié. Après ces troubles mal apaisés, tandis que de sourdes contestations persistaient comme le bruit éloigné d'un orage, Magdelaine laissa la vie, et Catherine prit les rênes du gouvernement de Béarn.
Cette Princesse régna seule et tranquille durant quelques années, son mariage, dès longtemps, conclu, n'ayant été célébré qu'en 1491- Peu de temps après cette célébration , les deux jeunes époux se rendirent à Pampelune pour y être couronnés rois de Navarre. Ce pays était alors en proie à de nouvelles dissensions par
suite des perpétuelles rivalités entre les maisons de Beauroont et de Grammont ; le roi de Castille, Ferdinand, avait su fomenter ces troubles et en profiter. Le connétable de Beaumont, comblé des faveurs du roi de Navarre (i) et condamné à mourir pour son indigne trahison , s'était réfugié auprès du Castillan son beau-frère, et lui avait remis les places qu'il occupait pour le roi de Navarre. Dans cette extrémité, Jean d'Âlbret se rend auprès de Louis XII pour essayer avec ce puissant monarque une alliance défensive. Le roi de France avait alors contre lui le roi d'Aragon et le pape Jules II ; c'était une cruelle circonstance pour le Navarrais. Jules, sous prétexte de désapprouver le choix que le chapitre de Pampelune avait fait du cardinal d'Albret, frère du roi Jean, pour évêque, jette un interdit sur la Navarre, excommunie le Roi , et donne son royaume au premier occupant. Le premier occupant d'une dépouille aussi opime ne tarda pas à paraître; ce fut le duc d'Albe, au nom de Ferdinand-le-Catholique, roi d'Aragon , et devenu roi de Castille (a). Jean était
(i) Par une politique de compensation quelquefois renouvelWe entre princes^ le Roi et la Reine de Navarre sVtaie at partages de sentiment à P^gard des deux factions rivales.
(3) Parmi les pièces nombreuses qui existent aux archives de Pau et que BOUS aoaljrseroos a la fin de ce volume, il faut remarquer les deux suivantes; l*ane regarde Tacquisition , l'autre la perte de la Navarre : i.*Un instrument CQ parchemin par lequel appert que don Carlos, roi de Navarre f comte (l'Evrenx / étant assemblés les états de Navarre , déclare qu'eu cas qu'il meure sans enfant mâle, veut que Jeanne sa fille, après son décès, soit
un Prince faible, adonné aux plaisirs et à Tinaction; Louis XII abandonna un allié qui luimême s'abandonnait, et il conclut une trêve avec TAragonais. Ainsi, Jean d'Albret, Tannée iSia, perdit son royaume de Navarre, et de cette belle souveraineté , il ne lui resta plus que le district de Basse-Navarre, terre Française au nord des Pyrénées.
Et cependant , alors même que de si grands revers dépossédaient ce Roi de son royaume étranger , des succès d'un autre genre affermissaient sa puissance en Béam et dans les autres terres du sol de France. Il avait combattu le seigneur de Carmaing, compagnon du vicomte de Narbonne, et qui avait persisté dans la rébellion ; Jean d'AIbret ravagea ses terres et brûla le château de Coarraze, un fief de l'infidèle baron. Le parlement de Toulouse prenant en main la vengeance de ce Seigneur osa prononcer au nom du roi de France la confiscation de la souveraineté de Béarn Le roi de Navarre, d'accord avec les Béarnais irrités , en appela au Roi lui-même , et demanda une éclatante réparation de l'outrage qu'il venait de recevoir des gens de la justice de France. Des arbitres furent choi-
reiae de Nayarre , et le serment qae lesdits gens des ^tats de NaTarre ont fait a ladite Jeanne et à ses successeurs ; Pampelnne , a5 juillet i3go , liasse s y Q.* 6i. •— a.* Un double de la capitulation faite avec le duc d*Albe, capitaine gén«>ral pour le rot don Ferdinand de Castille, et les habitans de Pampelune sur la reddition de cette place; 4 août i5ia , liasse i^ n * 19. — Il 7 a aussi beaucoup de pièces relatives à l*eipedition des Français en Navarre par Henri d*AIbrct.
sis de part et d'autre, la question fut loyalement controversée. Le Béam était-îi une souveraineté indépendante, ou bien devait-ii hommage au roi de France , comme faisant partie du duché de Guienne? La discussion fut grave et approfondie (i). Pierre de Fonderets , procureurgénéral de Béarn, fit prévaloir le principe de la souveraineté Béarnaise, établie selon lui sur une possession non interrompue depuis des siècles. Ces conclusions ayant été acceptées par les arbitres, Findépendance du Béam fut reconnue et ouvertement déclarée à toutes les cours du royaume par lettres patentes du roi Louis XII en date de iSia.
Après ce triomphe, Jean d'Âlbret sembla retrouver pour conquérir son royaume un courage qu'il n'avait pas eu pour le maintenir. Vers la fin de sa carrière, il entreprit une expédition au-delà des Pyrénées; mais la Navarre, devenue Castillane, fut trop bien défendue contre son ancien maître par le génie de Ximénés et par les artifices de Charles-Quint. Le roi Jean mourut à Monein le 26 juin i5i6, voyant ses espérances une seconde fois déçues. Catherine, qui se trouvait alors au Mont-de- Marsan, suivit de près son époux , elle succomba au regret d'avoir perdu un royaume et de n'avoir conservé qu'un vain diadème. £lle mourut les yeux tournés vers sa Navarre si chère à son ambition détrônée.
(1) Eille est biea rccaeillie dans Fagct de Baure; loc cU ; p. 37a et 599.
Heureuse eût-elle été dans sa mort si, comme elle en exprima le désir à son dernier instant , ses restes mortels eussent été transportés par delà les monts, pour reposer à Pampelune, la belle capitale Navarraise. Mais la capitale du royaume perdu devait refuser un asyle à la cendre de ses derniers Princes; ils reposèrent à Lescar auprès du roi Phœbus, leur jeune frère aîné, parmi les anciens comtes du Béarn qui n'avaient pas rehaussé leur front seigneurial des fleurons d'une couronne de Roi.
Jean et Catherine furent deux nobles souverains; ils furent justes et droituriers, ménagers du bien et du repos de leurs peuples ; mais Jean manqua d'énergie , et son épouse plus valeureuse possédait des qualités dignes d'une meilleure destinée. Elle est la première des trois illustres reines de Navarre , qui vont se succéder avec des mérites divers dans la souveraineté de Béarn. (f Jean , disait Catherine à D son époux, au temps de ses plus grands revers, » si nous fussions nés, vous Catherine et moi 3f> Jean , nous n'aurions jamais perdu la Navarre. » » Ils laissèrent une nombreuse postérité.
Henri n'AiiBRET , I de Béarn , II de Navarre , mais plus connu sous cette dernière désignation numérique, leur succéda en i5i6, âgé seulement de douze ans. Après avoir été formé à la chevalerie par les leçons de son aïeul Alain d'Albret, il parut avec éclat à la cour de François
I.^' , prit part aux guerres de ce monarque contre Charles-Quint, et en obtint une armée avec un chef vaillant pour reconquérir la Navarre. Saint- Jean- Pied-de-Port, Ronceveaux, Paropelune, où fut blessé un chevalier espagnol, Ignace de Loyola, devenu plus tard le grand fondateur d'un ordre fameux dans la chrétienté , d autres villes encore tombèrent au pouvoir des Français. Tant d'efforts néanmoins n'arrivèrent qu'à maintenir la Basse-Navarre dans la possession de Henri. Tandis que l'amiral français, Bonnivet, s'emparait de Fontarabie, Charles-Quint de son côté reprenait l'offensive; il envoyait une armée en Béarn , incendiait la ville de Sordes, investissait Sauveterre vaillamment défendue par le baron de Miossens. Oloron capitula , mais avec la gloire d'un siège long-temps soutenu contre les gens d'armes d'Aragon. Navarrenx et Mauléon tombèrent également et après plus ou moins de résistance au pouvoir des troupes impériales commandées par le prince d'Orange. Mais là s'arrêtèrent les conquêtes en Béarn ; notre pays fut délivré , ce torrent révolutionnaire se retira de notre sol aussi promptement qu'il l'avait envahi. Ce n'était pas le Béarn que voulait l'empereur Charles V; c'était la France, et la résistance qu'il éprouva dans nos contrées dût le détourner de ses tentatives contre une nation qui avait en ' deçà de ses Pyrénées une barrière aussi forte , aussi peu accessible que le Béarn.
Alors Henri d'Âlbret, toujours ami fidèle et compagnon du roi de France , dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, suivit ce monarque en Italie. Fait prisonnier comme lui dans une désastreuse journée, en i5a5, il ne lui fut pas donné de partager sa captivité à Madrid; mais détenu au château de Pavie , il s'évada avec des circonstances romanesques que nous ne pouvons pas oublier. Un jeune page se coucha dans le lit de son maître , tandis que celui-ci , à l'aide d'une échelle de cordes et à la faveur des ombres, était descendu du sommet de la tour, et s'acheminait aux frontières de France, a Laissez- 3» moi dormir, » avait dit le page dévoué à l'instant où le gardien était venu le matin ouvrir les rideaux pour s'assurer de la présence du captif; et le gardien s'était retiré avec discrétion sans s'apercevoir de la fraude. Le royal compagnon de Henri d'AIbret, le roi de France qui avait tout perdu fors l'honneur , ne fut point si heureux que son frère d'armes le Navarrais. On sait comment, dans sa prison de Madrid, il attendit bien long-temps que le jour de la liberté se levât pour lui , et qu'il lui fût donné de revoler aux plaisirs de sa capitale , de poursuivre sa vie aventureuse de dernier Roi-chevalier.
Cependant cette liberté lui fut enfin rendue; Henri d'AIbret le premier délivré y avait employé tous ces soins. Tous deux se trouvèrent l'année suivante à Paris où leur amitié fut cimen-
tée par des liens plus étroits. Henri épousa la veuve du duc d'Alençon, sœur de François I/** Cette illustre reine de Navarre, cette Marguerite des Marguerites comme elle fut appelée, fut plus célèbre en France que dans ses propres états, comme femme spirituelle et piquant écrivain. Elle apportait à son époux une dot magnifique, les duchés de Nemours et d*Âlençon avec le comté d'Ârmagnac; remarquez ici que TArma* gnac, ce perpétuel ennemi de notre province, est enfin venu, par l'alliance de Henri d'Albret, se ranger sous la bannière des rois nos vicomtes Béarnais (i).
Arrêtons-nous donc ici un moment, afin de nous donner un intéressant spectacle , celui des progrès de la maison de Béam sur le sol de France, tandis qu'elle perdait sur le territoire espagnol un royaume qu'elle n'aurait jamais pu conserver. Un ruisseau d'abord peu considérable traverse long-temps des contrées riantes ou sauvages sans voir grossir ses ondes ni s'élargir son cours étroit; il côtoie des rivières plus abondantes , que plus tard et à divers intervalles il reçoit dans son propre sein. Alors, devenu un grand fleuve, il grandit encore jusqu'à ce qu'î*rrivé à l'Océan, il perd enfin son individualité, sa grandeur propre , son nom. Ainsi se sont accrus progressivement les seigneurs de Béarn. C'était un bien petit Etat que leur seigneurie
(i) Ohlagaray f p. 49' •
dans sa première époque; mais quel chemin ont parcouru ces vicomtes avant d'arriver à ceindre la couronne de Navarre! 11 était beau au i5.« siècle d'être le vicomte de Béarn , quand on se nommait Gaston XI , et que Ton était le plus puissant et le plus libre défenseur de la cause française dans la France Méridionale. Celui qui régnait à Orthez portait un beau titre parmi les comtes et les ducs , alors que le Béarn , protégé par son* éloignement aux barrières du midi, florissait de sa vertu propre, justement fier de ses fors de liberté au dedans et de son indépendance politique au dehors. Et maintenant voilà qu'à la couronne des rois de Navarre, la maison princièré d'Albret est venue ajouter de magnifiques domaines, que doublera encore l'héritage de la sœur du roi de France. Les sires d'Albret qui régnent au château de Pau , annoncent les destinées réunies de Navarre et de France; on voit dans le lointain apparaître le berceau d'Henri IV (i).
(i) Voici un aperçu des domaines de Henri II, roi de Navarre: la sou- Terainet^ de B^arn; les docb^s d^Alencon et de Nemours; les comtifs de FoiXfde Périgord, de Bigorre» de Dreux, l'Armagnac y le N^bouxan et le Couserans; la vicomié de Limoges, celle de Marsan, de Tursan , de Gabardan; l'Albret , érige' en ducbéy avec Ncrac et Tartas ponr principales villes; divers fiefs en Saintonge , d'autres fiefs plus éloignes, plus ou moins contestés, en Champagne ou ailleurs, sans parler des prétentions qui furent soutenues par la maison d'Albret sur le duché de Bretagne.
HiMoire de TÉglite de Km lu mojeD-ftge ; dei évêcW* d* Lescar et d'Oloroo , el de celui de Baj'X""'-
ODS avons jusqu'à ce monient parcouru rhistoire Béarnaise dans toute l'époque du moyen-âge, nous avons vu commencer l'ère niodeme. Ici , vers le milieu du règne de Henri d'Albret, des événemens d'un tout autre caractère vont survenir; une révolution religieuse, profonde, implacable , s'apprête à bouleverser l'ordre antique jusque dans ses fondemens. D'un autre côté , c'est l'instant où les institutions béarnaises, sur le point de s'absorber dans celles de France , vont subir de graves modifications intérieures , alors que les anciens fors, qui ont fait si longtemps la liberté de notre pays, vont recevoir
des mains de Henri II un grand développement et une rédaction défirltive.
Les choses religieuses, comme personne ne Fignore , jouent le rôle le plus important dans toute l'histoire du moyen-âge; on peut faire la même observation à Tégard des institutions coutumières qui ont régi les diverses provinces dans répoque si longue et si compliquée du morcellement féodal. C'est pourquoi, au point où nous sommes parvenus entre le moyen et râge-moderne, et afin d'éclaircir également l'une et l'autre époque, j'ai pensé qu'il conviendrait d'exposer tour-à-tour et par une synthèse rapide l'ensemble des faits concernant, d'une part le développement de la religion en Béarn et en Labourd , avec un aperçu historique des trois évéchés; et d'autre part, un tableau des institutions Béarnaises, telle qu'elles florissaient et faisaient la gloire de cet Etat souverain à l'avènement de Henri d'Âlbret. Ce chapitre sera consacré à l'histoire ecclésiastique du Béarn.
Saint Julien fut le premier évêque de Benearnum; il avait été envoyé de Trêves, l'ancienne préfecture des Gaules , vers l'an 4oo , pour soumettre au joug de la foi les peuplades demibarbares qui habitaient les régions Pyrénéennes. Le siège fondé par Julien reçut d'abord le nom de D/ouelia. Sous la protection des Empereui^, récemment convertis au christianisme, le saint
Prélat put jeter sur le sol Béarnais une semence destinée à fructifier; mais, dans les premiers temps et sous les premiers successeurs de Julien, les peuplades indigènes paraissent avoir opposé une longue résistance à la nouvelle religion. Un peu plus tard accourut la multitude des peuples du Nord, peuples payens, qui tour-à-tour envahirent et désolèrent l'Aquitaine. Si les Yisigoths, qui parurent les derniers, ne se montrèrent pas les ennemis déclarés du nom chrétien , ils ne furent point favorables aux sièges épiscopaux de la Novempopulanie; les Yisigoths appartenaient à l'hérésie d'Ârius, la plus grande dissidence qui puisse séparer de la vraie foi une secte chrétienne, puisqu'elle détruit la base même du christianisme , en niant la divinité de son fondateur.
Toutefois, sitôt que la préfecture des Gaules, vainement transportée de Trêves à Arles, se fut écroulée sous les barbares , et que ses plus beaux débris eurent formé un royaume au profit d'un roi Vîsigoth, on vit, après l'effervescence du premier établissement, un ordre régulier s'établir dans la conquête d'Alaric (i). Mais plusieurs rois Yisigoths se firent un système de persécuter l'orthodoxie , et les fidèles durent éprouver de douloureuses alternatives. Soumis à des princes hérétiques, ils virent en plus d'une
(i) p. Orore, 1. VII» c. 43; A. Thierry , lettres sur l'hist. de France, Ui.
rencontre leurs évêques chassés de leurs sièges, leurs églises désertées, le flambeau de la foi prêt à s'éteindre. Marie II, plus indulgent que ses prédécesseurs , ne put calmer les terreurs ou l'hostilité des évéques ; il leur permit de s'assembler dans un concile à Âgde, où parurent Galatoire, évêque de Beuearnum, et Grat, évêque d'Oloron (i). Ces évêques, comme tous ceux de l'Aquitaine, ne pardonnaient pas l'hérésie mêlée aux vertus royales du Visigoth. C'est pourquoi , sitôt qu'arborant l'étendard Franc au clocher de Saint- Hilaire , Tévêque de Poitiers eut ouvert aux barbares les portes de l'Aquitaine, les prélats de cette vaste province, tendirent les bras au Sicambre devenu chrétien sous la main de saint Remy. Notre évêque do Béarn , Galatoire, qui s'était déclaré pour le conquérant , et qui mourut victime de la vengeance des Goths, mérita par cette mort d'être compté au nombre des martyrs, et il resta l'un des patrons de la contrée.
Durant la première dynastie des rois de France, il y a peu d'incidens à relever dans l'histoire des deux évêchés. Au concile national tenu à Paris en 593, sous le règne de Sigebert, et un peu plus tard au concile de Mâcon , réuni par Contran, roi de Bourgogne, on voit Licerius, évêque d'Oloron, et Sa vin , évêque de Béarn, assis parmi les pères de l'assemblée. Il n'y a rien dans
(i; Gulle C/trùt, T. a el 3, p. 61 J , 8a8; éd. i656.
les annales de l'église béarnaise sur les Vascons, cet autre peuple payen, qui firent une invasion dans la Movempopulanie et lui laissèrent leur nom. On peut dire la même chose du passage ou du séjour présumé des Sarrazins dans les vallées du Béarn. Ces infidèles ont passé comme un torrent, ils désolèrent devant eux toute terre chrétienne; mais leurs persécutions suscitèrent l'énergique résistance de Missolin et de ses Béarnais; puis, ils disparurent ne laissant après eux qu'un vague et permanent souvenir.
Enfin, nos églises respiraient, nos sièges de Béarn et d'Oloron sortaient de l'ombre et commençaient à se relever de leurs pertes, quand survint l'invasion plus terrible des Normands. J'ai dit plus haut comment Benearnum fut anéantie; si l'on veut retrouver la chaîne traditionnelle de son évèché, il faut s'arrêter à Lescar, sans que l'on puisse dire comment , par quelle transformation, le sol qui avait porté Benearnum était le même qui offrait im demi siècle après dans la cité de Lescar, le chef-lieu de la vicomte de Béarn, et celui de son principal évêché(j).
Voici le trait auquel la fondation de levéché de Lescar est attribuée. Dans le temps que le
(i) Plusieurs critiques ont placé Orthcs sur I*empla«emeDt de Benearnum; mais la tradition universelle du pays établit le berceau de notre Province dans la plaine où depuis fut bâtie Lescar. La Notice de PEmpire cite Benearnum et Illuro (Oloron) parmi les cités de la Novempopulanie; Pitinéraire d'Antunin marque leur position sur le cbemin d'Espagne par U Vallée d*Aspe. Oa ae sauriiit croire que la ville qui a douné soa noni
duc de Gascogne^ ne reconnaissant sur lui-même aucune suzeraineté, comptait parmi ses vassaux le vicomte de Béarn, il arriva qu'un chevalier Gascon assassina le duc son Seigneur. Puis, touché de repentir, et ne pensant plus qu'à expier son crime, fuyant le monde, il se retira dans la vallée de Lescar, où il n'existait qu'une petite chapelle au milieu des bois, sans doute le dernier vestige de la cité détruite. Le meurtrier pénitent se fit moine dans ce lieu, et y fonda un couvent qui s'accrût bientôt par la munificence des Seigneurs; ce fut, comme je le dirai, l'origine de révêché de I^escar.
Vers le même temps, Centulle-le- Vieux fondait le monastère de la Reole au milieu de la forêt de Sauvestre ; c'était un grand é,tablissement qui reçut plus tard de magnifiques adjonctions. Alors aussi s'élève le monastère de Sordes, auquel les Seigneurs pourvurent par des dîmes et autres dons précieux. Dans cette époque de passions turbulentes, la ferveur chrétienne peuplait les monastères, non seulement des pauvres, mais encore des pulssans de la terre , quand désabusés de l'ambition , effrayés des périls du monde , ils sentaient le besoin d'une vertu plus aisée, d'une vie plus paisible , d'une mort exempte de trou-
V Orthes fut placée hors «lu Béiirn lui-même ; ce qui arriverait si Orihes «tait Pancienae Benearnum De plus, la distance de Lescar à Saragosse est exactement la même que celle dësignée dans l'itinéraire d'Antonin* comme séparant Benearnum de la capitale de TAragon. Du reste « la meilleure preuve se trouve dans la constante tradition* — Voir Marca , p. 44 ^^ ^*
ble. Il y avait tant de tristesse dans les populations , si peu de confiance dans le présent , tant de crainte d'invasions prochaines, tant d'aspiration aux choses d'en haut, qu'un grand déprisement des biens de la vie saisit toutes les conditions. Les saints asyles ne pouvaient se dilater assez pour recevoir tous les cœurs soufTrans, sous la bure, comme sous la pourpre et sous l'acier, qui ne voulaient accepter de la terre qu'un chemin pour aller au Ciel.
De tels sentiraens se manifestèrent surtout avec ardeur aux approches de l'an looo. On sait quelle terreur était alors répandue sur le monde chrétien.. La fin du premier millénaire devait être aussi la fin de ce monde dont la figure périssable semblait sur le point de disparaître comme une tente d'un jour. Peuple de tout rang, rois, ducs, gentilshommes, bourgeois et serfs, avides de se créer des trésors divins , se préparaient par la pénitence à ce terrible passage. Heureux celui que la trompette du jugement trouverait dans un asyle saint , parmi les pieuses occupations et le silence de la vie claustrale, mort à la vie mondaine , comme les générations éteintes qui allaient, pensait-on, sortir de leur poudre et s'élever aux regards du souverain Juge (i)!
(i) Sur cette déplorable époque et sur les calamités de toute nature qui raccompagnèrent y Voir Raoul de Glubcri I. iv , c. 4 1 "P script, rer. GaiUc, t. X.
C'est ainsi, et à la faveur de semblables préoccupations, que se peuplaient les monastères, que s'enrichissaient les églises (0. La plus grande partie du trésor du sol était donnée au cierge pour l'obtention des biens spirituels et pour le rachat des iniquités. Toutes les annales diocésaines, les cartulaires des vénérables abbayes contiennent l'enregistrement de toutes ces donations de princes et de princesses qui se retirent dans les couvents avec leurs trésors, ne demandant, pour payer leur munificence, qu'un dernier asyle, la prière commune, le pardon, un habit de moine pour suaire. Ainsi nous voyons un seigneur d'Oloron donner au monastère de Luc les deux villages de Verdets et d'Aos et se retirer près des moines avec toute sa famille. Sanche de Gascogne fonde le monastère de Lassun et lui donne la seigneurie de ce nom, achetée à cet effet et de ses propres deniers au vicomte de Béarn. l^a plupart de ces consécra-» tions ont été relevées par les historiens (2).
A la fin du XIL* siècle il n'était pas encore rare de voir des familles se donner, âmes , corps et biens , à la vie monastique , avec une ardeur
(1) Le principal accroissement que reçut l'église de Lescar, fut quand elle devint} en loBa, la sépulture du duc Sanche de Gascogne; ce prince avait donné à cette église d'immenses domaines et de grands trésors qui devinrent plus tard la propriété de l'cvêcbc*
(a) Faget de Baure, essai hist. sur le Béarn, p. 5l. —Le cartulaire de Lescar était la mine la plus abondante où Ton trouvât ce genre de ducumens; il fait le fonds de la compilation d« Marca jusqu'au XII.* siècle.
qui semblait perpétuer les meilleurs temps de la religion. Ou voyait bien aussi des ferveurs chancelantes, des dévoumens commencés qui ne s'achevaient pas; de grands combats se livraient dans quelques âmes mondaines entre les joies de la vie et les abnégations du cloître. On cite un noble Béarnais qui s'était retiré près des moines avec sa femme, son ûls et sa fille; mais cette dernière, plus faible dans sa résolution, vaincue par l'attrait du monde ou par quelque sentiment impérieux , quitta le voile pour épouser le seigneur de Préchat. Le monastère consentit à son désir; mais elle eut à payer sa rançon en oc-* troyant un moulin. Il y a avait donc déjà lieu aux accommodemens.
Cependant ces mêmes siècles étaient témoins de grandes corruptions, de crimes, de vices affreux qui souillaient effrontément les hauts degrés de l'Etat et ceux de l'Eglise. Ces temps de ferveur, ces siècles X^ et XI.*, étaient à cette époque, comme s'expriment les contemporains, des temps de fer et de plomb, et le scandale venait s'asseoir jusque sur la chaire la plus vénérée. Grégoire VII , illustre et puissant réformateur, humilia les débauches des rois, courba d'odieux empereurs sous la sainteté de sa tiare; Il imprima à la chrétienté une grande attitude, en prosternant le siècle sous la foi, l'impétueuse matière sous l'esprit contemplatif, le monde présent sous l'éternité. Nous avons vu comment ce
grand Pontife, portant son regard à toutes les extrémités de Tempire chrétien, intervint un moment en Béam pour régler une question de divorce entre CentuUe III et sa parente à un degré défendu. Nous trouvons aussi dans notre histoire un exemple frappant de la barbarie des seigneurs et de la puissance sans rivale dont Téglise était investie, lorsqu armée seulement des foudres spirituelles, elle luttait contre ces puissans du siècle dont elle seule pouvait atteindre et frapper les têtes orgueilleuses. Que Ton se rappelle le meurtre de l'archevêque de Tarragonne j exécuté avec d'horribles circonstances par les mains de son neveu Guillaume-Raymond, vicomte de Béarn. On peut lire dans notre historien l'éloquente bulle du pape Célestin, dénonçant à toute la chrétienté le crime de ce vicomte , et le soumettant à une pénitence publique, rigoureuse et que nos temps ne comprendraient plus (i). On ne verra pas sans étonnement à quels excès se portaient les Seigneurs, ainsi que la généreuse intervention des Pontifes pour adoucir autant qu'il était en eux ces temps de barbarie, et fléchir ces cœurs de fer.
Et combien l'imagination du peuple u'étaitelle pas prompte à exalter par de merveilleux récits cette puissance spirituelle que les Prélats
(i) È chart. eccles. Tarrac. Balla Gelcstini, ad ann. II94- — Marca, p 5ri6. — Sur la réforme de Grégoire VII à re'gard du clargé, ▼oir un ouvrage réceut , rhittoirv de Tégl. de Mismcs , par M. Germain , t. i , c XI.
avaient reçue pour châtier comme pour absoudre! L'année i f o4, Tévéque de Lescar apparaît comme un autre Moïse à qui obéissent les fléaux de Dieu; il est armé de la verge si fatale aux enfans de l'Egypte. Un vicomte d'Acqs s'étant emparé de l'église de Murray qui appartenait à i'évéché de Lescar, le Pontife eut recours aux armes spirituelles, et il en frappa tour-à-tour deux vicomtes, comme usurpateurs des biens de l'Eglise. Qu'advint-il de ces deux hauts barons refusant de fléchir sous l'excommunication d'unévêque? Tous deux furent frappés de la lèpre , maladie si fréquente alors dans les régions de l'ouest et du midi; ils furent frappés l'un après l'autre, et tous deux moururent. Leur successeur, justement effrayé des effets de l'anathéme , restitua à l'évêque l'objet de la contestation. Le premier des deux vicomtes morts de la peste était Navarrus, prince cruel qui, par un crime analogue k celui de Guillaume-Raymond, s'était aussi lui passé la fantaisie d'égorger un archidiacre qui lui résistait en soutenant son droit. Dans cette circonstance, révêque de Lescar s'était donc fait le vengeur de l'humanité; il brisait un tyran que la force séculière n^aurait pas frappé.
Ce n'était pas seulement pour réprimer des vengeances privées, des barbaries seigneuriales, comme le meurtre de l'archevêque de Tarragonne, que l'intervention de l'église se montrant haute et tutélaire venait sanctifier le droit et
couvrir d'oppropre le meurtrier. Souvent aussi , dans ces temps cruels, des populations se livraient à des guerres sanglantes, exerçaient des vengeances sans frein, et l'église alors, seul recours du parti victime, ne manquait pas d'apparaître pour soutenir la justice ou venger l'humanité. Il s'en rencontra un exemple frappant vers le commencement du 1 3.* siècle à une date incertaine, mais que l'on rapporte à Guillaume-Raymond. Les habitans de la vallée d'Âspe en Béarn et ceux de la vallée de Lavedan en Bigorre étant en guerre, les premiers venaient d'entrer en armes sur les terres de leurs ennemis. Arrivés près de Saint-Savin, ils furent victimes d'un sortilège, et se sentirent enchaînés soudainement, glacés comme par la mort, incapables de remuer leiirs armes et de se défendre. Alors ceux de Lavedan, abusant de leur déloyale supériorité, massacrent de sang-froid les malheureux Béarnais, demeurés immobiles, et subissant la mort comme de timides agneaux. Le Souverain Pontife ne demeura point sourd aux réclamations de ceux d'Aspe , dont les frères venaient d'être immolés; il lança un terrible anathéme, et pendant plus de six ans, la terre ensanglantée du liavedan, frappée d'un perpétuelle stérilité, fut en proie à la désolation, et fit craindre la famine à ses cruels possesseurs. Ceux-ci , reconnaissant l'origine de leur infortune, implorèrent enfin la miséricorde du Pontife, et virent cesser
le fléau qui les réduisait à l'extrémité; les évéques de Lescar et de Tarbes levèrent Tinterdit, et, pour que toutes les formes légales les plus justes concourussent avec la souveraineté ecclésiastique , dix habitans du Lavedan et dix de la vallée d'Aspe , contractèrent une paix perpétuelle entre les mains des prélats. Des peines sévères d excommunication menacèrent quiconque briserait la paix jurée; mais comme ceux de lavedan étaient les coupables, il leur fut enjoint d'envoyer leurs députés au pèlerinage de Saint- Jacques en Galice et de payer une amende annuelle de trente sous Morlàas entre les mains de ceux d'Âspe (i). Eu faisant abstraction de ce qu'il y a de légendaire dans ces récits, et de circonstances merveilleuses qui peuvent être contestées , on y reconnaît que les prélats et le chef de l'église avaient l'œil constamment ouvert sur toutes les régions de l'empire chrétien. Ici, jusque dans nos humbles vallées, on voit intervenir le souverain pouvoir pastoral, a ppliquant ses plus saintes repressions contre toutes ces violences féodales qui formaient le tissu de la vie des seigneurs, des cités, des communautés politiques dans le moyen-âge.
(i^ C*«tait le prii de la composition pour un meurtre ; cette composition était fixée à .^oo sous. A lo p. loo, c'était donc 3o sous anouela. Le paiement devait te faire le jour de S.t Michel dans Téglise de S.t Savin. Voir ce récit détaillé dans Marca, p. 55a. Le savant auteur suppose aux montagnards Aspois une tingalière érudition. « Les montagnards , étonnés d'une
Il ne parait pas qu en Béarn , à cette époque barbare, les mœurs du clergé aient offert cette corruption alors générale dans la chrétienté, et que rendait si nécessaire la réforme de Grégoire Yll sur le peuple, les rois, les grands et les prêtres. Les écrivains ecclésiastiques du temps racontent les meurtres, les impuretés, les simonies surtout exercées à la surface du monde chrétien par les prêtres de tous les degrés de la hiérarchie (i). C'est la gloire immortelle de saint Grégoire et de ses successeurs immédiats de s'être jeté au milieu de cette hideuse mêlée , de l'avoir combattue avec une implacable et sainte énergie. Quoiqu'il en soit, les grands scandales furent assez rares en Béarn. L'église Béarnaise ne parait pas s'être ralentie dans sa sainte vigilance contre ses vicomtes et ses seigneurs; elle ne cessa d'opposer son intervention contre les entreprises ou cupides ou cruelles de ces maîtres temporels.
Gaston IV prit une part active à la croisade d'outre-mer ; les Seigneurs qui l'avaient précédé, ceux qui le suivirent, étaient incessamment sur les champs de bataille de l'Espagne, combattant
ti rade et sensible punilion , estimèrent que comme la terre d'Attiqae avait ^té condamnée k une ste'rilité g^n^rale pendant Irois ans, poar châtier le meur're commis en la personne d'Angrogeos , qui continua jusqu'à ce que l(* crime Put expié par divt>rs sacrifices, de même ils étaient obligés d'a|vpaiser Pindi^nation de Dieu par la répentance et par l'indemnité des intéressés.
{t) Script, rer. Franc, t. IX, p. 689. — Gall, christ.^ 1. a, p. 4li*— Ex vUa abbottis j actn t, s. ord, s. bened* , 1* VI y p tfi»
pour la cause de la foi et pour celle des rois chrétiens contre les infidèles. L'hérésie Albigeoise pénétra peu en Béarn. Toutes ces causes entretinrent dans ce pays, durant tout le moyen* âge, une perpétuité de ferveur chrétienne qui ne paraît pas avoir eu , comme en tant d'autres provinces, ses jours d'éclipsé et de réformation (i). Les démêlés entre les deux puissances, ecclésiastique et civile, sont le fonds de toute histoire du moyen-âge; la constitution est à-la-fois ecclésiastique et militaire ; une lutte permanente, plus ou moins sourde, règne dans les deux camps. De part et d'autre on tente de s'arracher la souveraineté; on se fait de mutuelles concessions par l'impuissance où Ton est de se détruire. Cependant l'Eglise règne; dans le petit Etat de Béarn comme dans les grands empires , l'Eglise possède la supériorité des lumières , la science , la culture de l'esprit, le droit de diriger les masses par l'intelligence. Les serfs malheureux, que la puissance politique tient pour des choses non pour des personnes, trouvent quelque protection à l'ombre des grands monastères. Les possesseurs des abbayes, ministres d'un Dieu qui vécut et mourut indigent, ne sauraient oublier la condition de tous les hommes, la sainte et
(i) On Toit cependant, Yen fogS, Sanclie, 9.' éréque de Lescar, établir des chanoines rég^ulien de S.t Augustin dans sa Cathe'drale, pour soastraire cette église à la domination des moines qui vivaient très*mal. Cum tune iemporis eceiesia essetsub moderamina motiachorum^ quipesjimèvwebaut. Gall. christ , t. a , p. 6i3 , éd. i656>
primitive égalité qui doit être un jour rétablie dans un séjour suprême ^ quand seront abolies les éphémères distinctions de rois, de princes, de seigneur, de vassal et d'esclave.
Aux assemblées des Etats de Béarn et dans la Cour-Majour, les évêques de Lescar et d'Oloron siégeaient aux deux côtés du souverain; ils avaient la primatie de juridiction et d'honneur. On ne voit pas que le droit canonique, pour ce qui regarde les évêchés, tienne beaucoup de place dans la législation du Béarn ; les lois ecclésiastiques sont rarement citées dans les codes. Le bon accord régnait habituellement entre les deux principaux corps de l'Etat. La fréquence des Ëtats de la Vicomte , dans lesquels le clergé formait le premier ordre , jointe à la solennelle assistance des Prélats à la Cour suprême , entretenait cette harmonie , dont Tabsence troubla si souvent les plus grandes sociétés du moyen-àge( i ).
Ce n'était pas seulement par leur intervention directe que les prélats exerçaient leur influence sur la société ; c'était surtout par les dispositions généreuses qu'ils inspiraient aux Seigneurs, par la loi qu'ils leur faisaient de répandre autour d'eux l'aisance, la douceur de la vie, la liberté. Les monastères fondés par les Princes deveitaient le centre du commerce et de la prospérité civile.
(i) Vers l'aan^e i3ç^ , Mathieu de Castelbon a son avènemeat, se plaint dans PaasembUe des ^tats à Orllu» , mais avec mesure , de ccrlaias envabissemens du clergé'* Faget de Baure, Ess. hist., p. 3o5*
Centulle III fonde en 1 079 , avec de grands biens et des sommes énormes, le monastère de Sainte^ Foi à Morlàas, sous le régime de Cluny ; et aussitôt Morlàas devient le chef-lieu du Béam; sa communauté est établie par les fors célèbres qui firent si long-temps Torgueil du peuple Béarnais.
De tous les établissemens que le génie de la religion inspira aux seigneurs de Béarn , le plus remarquable est l'hôpital de Sainte-Christine, métropole d'un grand nombre de maisons de refuge, réparties en divers lieux. Il existait à Somport entre le Béarn et l'Àragon , dans un passage qui sépare la vallée d'Âspe et TEspagne. Une sainte et ancienne légende porte qu'un ramier tenant une croix, s'était arrêté dans cet endroit et l'avait désigné à la vénération. Gaston y bâtit une église et un hôpital pour les pèlerins qui, de toutes les parties de l'Europe, allaient offrir leurs vœux à Saint- Jacques de Gallice. Presque tous les Souverains contribuèrent à sa fondation ou à son accroissement ; le pape Innocent III le désigna comme l'un des trois hôpitaux généraux du monde entier (i).
Le même Gaston IV fonda à Gabas, dans la vallée d'Ossau , un autre hôpital pour lequel fut assigné le territoire de Nay, vendu à cet effet par le baron qui en était possesseur. C'était aussi
(l) Cet hâpitsil célèbre , abandonné dans la lutte contre les protestans, fut snpprinié en 1607; le prieuré fut uni au chapitre de Saragosse et le» Biens qui en dépendaient en France y retournèrent à un antre ordre religieux.
une maison de refuge bâtie dans un désert entre des montagnes et destinée aux pauvres voyageurs. Les dignes hospitaliers payèrent leur bien-venue au pays en bâtissant une église et en laissant se former un village dans la plaine; c'était la ville de Nay ; plus tard , en 1 3o2 , la reine Marguerite , lorsqu'elle recueillit la juridiction de cette petite ville, lui accorda le droit de représentation dans les Etats de Béarn. Ainsi la ville de Nay dut son existence à une fondation religieuse. Elle est sortie d'un monastère.
La plupart des actes d'affranchissement des cités portaient cette clause, que le Seigneur donnait la liberté aux peuples pour le rachat de ses péchés et pour le propre affranchissement de son âme. On pourrait citer tous les fors, toutes les chartes de franchise; nous rapportons le préambule de la charte de Morlàas. a Moi, Gaston, pécheur, pour le salut de mon âme, pour celui de ma femme , de mes fils et de mes filles, pour le salut de tous mes parens passés et futurs , j'affranchis cette ville de Morlàas. Qu'aussi le Dieu tout-puissant me donne prospérité en toutes mes entreprises, qu'il me délivre des mains de mes ennemis, tant que je vivrai, et qu'après la mort il me donne son héritage éternel dans son saint paradis (i). » Ce
{^i)Ego Gnastonus peccator, pro saliUe animœmeit, et iixoriSyCt filiorum, acJiiiariUH meariim etpro satule omnium pnrentiun meorum fprepteritorum et futur orum f ihgKHUO vifiam Moriensem Deo^ E. Ghart. Morl. Hisl. de B^arn, p« 38;.
— Ui —
préambule n'est ici donné que comme un modèle, presque toutes les chartes de même nature sont précédées de semblables considérants. Au reste, l'esprit d'affranchissement et de liberté a été pour l'église un principe dont on pourrait suivre la trace de siècle en siècle jusqu'à son berceau.
Dès les plus anciens temps, les lois du christianisme protégèrent hautement la liberté civile; souvent les Seigneurs laïques et les simples citoyens affranchirent leurs esclaves , dans le seul dessein de satisfaire aux désirs de la charité chrétienne. Les formules angevines contiennent le modèle de l'acte de liberté qui commence par ces mots : « Par respect pour la divinité , et afin d'obtenir le salut éternel de mon âme , je te déclare libre. » Un titre ancien offre ces expressions remarquables : « Puisque le fils de Dieu est venu nous affranchir de l'esclavage du péché, nous devons nous-mêmes affranchir les hommes de la servitude. Il nous a dit : Délivrez et vous serez délivrés ; et à ses apôtres : vous êtes tous frères. Or, si nous le sommes, devonsnous letenir nos frères sous le joug de la servitude j^ *^ (0
(i) Pro divinilatis iatuitu et anima mea remedium vel aternd retri» butione ; ad jugiim servitudinis tibi ahsolvimus, Form aS. — .... îpse etenim dixit : dimitilte et dimittetur vobis; et apostolis : omnes enim fraires esiis» Ergo ii fratres sumus etc. Ergo hos servos et ancillas ab omni jtigo servitutis absolvimui -~- Textes cil«t par Bajraouard , poës* des Troub. , t. ly p. ii<
Tant le véritable esprit du christianisme n'avait jamais cessé de se montrer favorable à la liberté, aussi bien qu'au meilleur développement de l'activité humaine! Et il est bon d'observer qu'en notre pays de Béarn , qui n'eut point de rival au moyen-âge en fait de franchises et d'institutions libres, l'esprit de la religion fut le promoteur de nos plus anciennes et de nos principales immunités!
Que dire de la trêve de Dieu , circonstance dans laquelle l'intervention de l'église au moyenâge apparut si tutélaire aux populations, et qui s'appliqua dès l'origine à notre Béarn? Quand tous les membres de la société, échelonnés par seigneuries , constamment armés pour la guerre, étaient toujours prêts à chevaucher de bourgs en bourgs les uns contre les autres , la trêve de Dieu fut une noble et chrétienne institution ; elle fait comprendre les affreux déchiremens de l'époque à qui elle était devenue nécessaire. Alors surtout la religion se montra puissante, et conciliatrice avec la sainte mission de la charité dont elle seule possède le mystère; elle invoqua les droits de l'humanité , ceux de la terre et ceux du ciel. Comme elle ne pouvait briser cette ardeur qui précipitait les races chevaleresques dans un champ-clos toujours sanglant, elle les con" traignit à accepter la trêve de Dieu, belle dénomination fondée sur ce que, dans l'impuissance de la loi humaine , rien que la loi de Dieu
ne pouvait être entendue. A la voix d'un prétré on les vit tous, princes, seigneurs et chevaliers, baisser devant Tautel leurs armes frémissantes, et s'effrayer de leurs propres fureurs. La chrétienté entière se soumit à ce règlement dont l'origine est expliquée par de douces et pieuses légendes. Un ange était venu du ciel visiter un évéque d'Aquitaine ; il lui avait remis une cédule signée d'une main divine, et par laquelle, durant les jours de la semaine consacrés au souvenir de la rédemption , du jeudi soir au lundi matin , il était défendu de porter les armes contre ses ennemis particuliers (i). Si cette légende était luie fraude, elle était pieuse et l'humanité dut s'en applaudir, elle réprimait l'effusion du sang. Si Tégiise ne désarmait pas les populations , du moins elle adoucissait leur fureur; elle leur montrait de loin , par delà les mers à travers les déserts de l'idumée, les pays infidèles, comme le meilleur sol à conquérir, le seul champ où il fût permis de recueillir des palmes glorieuses et pures (i).
Toutefois, il ne faut rien exagérer; ce clergé
(i) Ea outre le Concile èe Saint-Gilles, en loSs , prohibe la ^nerre duriint PÂvent, le Carême, le Temps Pascal, les Fêtes de la Croix, de la Sainte-Vierge, des Afiôtres , etc C'était autant de conquêtes sur la barbarie.
(i) Comme monument des mœurs du temps et eomme preuve de Texéeution de la trère <le Dieu en Btfam, partie de la Gascogne, voir le beau mandement de Guillaume III, arcberêque d'Aucb, vers ii5o. — £• Lasc Cbart, Marca, p 397.
dont l'influence morale était si grande au moyenâge, il était aussi lui de son époque; il était au sommet, il n'était pas en dehors de l'échelle imparfaite qui représentait la société de ce temps. Si, comme je le disais tout-à-l'heure, peu de scandales doivent être imputés à l'église Béarnaise ^ ses hommes avaient aussi eux leurs passions ; son corps avait l'ignorance inévitable aux siècles de féodalité. Ainsi , l'on ne voit pas que dans l'origine il ait résisté au système barbare du jugement par épreuves; plus tard il ne s'opposa pas au jugement par le duel. Souvent même ce droit immoral fut invoqué par les prélats, par des feudataires ecclésiastiques dans leurs contestations avec les seigneurs. Voici pour ce qui concerne le Béarn deux exemples qui peuvent être remarqués:
CentuUe IV avait enlevé au chapitre de Lescar les biens de l'église de Caresse pour les donner en vasselage à l'un de ses fidèles. Raymond était alors évêque de Lescar; c'était en 1072, alors que le duc de Gascogne, Gui-Geoffroy , se trouvait dans le pays , soutenant la guerre de rivalité dont nc»us avons parlé plus haut. En vain les armes spirituelles ont été lancées par l'évêque contre le détenteur du fief. Celui-ci étant mort sous le poids de l'excommunication , le prélat attaque la veuve devant un tribunal désigné par le duc de Gascogne. Longue fut la discussion , incertain parut le bon droit, le duel fut ordonné.
Déjà le champ-clos était ouvert , les deux adver* saires, représentés par leurs champions, préludaient au combat à outrance, lorsqu'ils furent amenés à un accomodement, qui laissa la dime eu propre à Févéque et réserva l'usufruit à la veuve et à ses deux fils. Ce n'est pas tout.
Peu de temps après, celle-ci mourut; une querelle de famille s'émut pour son héritage; ses fils, comme les frères ennemis, s'égorgèrent l'un par l'autre ( I ) ; le bien et l'usufruit allaient donc rentrer dans les mains de l'église. Alors on vit survenir un prétendant à l'héritage des deux frères. L'évéque Raymond lui-même était mort dans l'intervalle ; mais son successeur soutint le procès et plaida devant le duc de Gascogne. Un nouveau duel fut ordonné. Que pouvait dire autre chose cette justice ducale qui ne savait rien que combattre, pour qui un glaive sanglant était le livre contenant la loi et les prophètes? Le prélat se rendit donc au champ-clos avec son champion ; mais, son adversaire ne paraissant pas, le duc lui adjugea la propriété et l'usufruit des dîmes, objet du litige.
L'autre fait du même genre, que je vais rapporter , regarde l'évêque d'Oloron.
C'était Âmatus , ce même prélat qui, dans sa qualité de légat du Saint-Siège, en 1080, sous Grégoire VII , avait coopéré comme nous l'avons
(\) Quelles mœurs et quelle barbarie, que les mœurs et la barbarie des béros de cette époque !
iO
vu au divorce de Gisla et du troisième Centulle de Béarn. L'évêque d'Acqs réclamait devant le Pape pour la Soûle, que les prélats d'Oloron avaient jointe à leur juridiction. De son côté, Amatus, se fondant sur d'anciens titres, réclamait la réunion à son évéché de Salies et de dix paroisses des environs. Il y eut un tribunal spécial établi par le pape à Lescar , puis des guerres entre seigneurs étant survenues, le tribunal fut transporté à la Réole. Les deux prélats devaient sy rendre avec leurs champions , afin de plaider à outrance et à la pointe du fer, devant des juges en cottes d'armes, maîtres du champ-clos. L'évêque d'Acqs y parut avec un nombreux cortège des barons de son ressort ; Amatus fit défaut et l'affaire ne fut point jugée (i).
On ne saurait trop s'étonner d'un procédé si peu évangélique de vider des difficultés épiscopales. Pourtant le code Théodosien avait force de loi dans la Gascogne; mais le régime féodal était si puissant qu'il étouffait la bonne semence de justice universelle. Le principe barbare du droit par la force avait prévalu en toute terre seigneuriale, tant laïque qu'ecclésiastique, sur le principe du droit immuable, du droit par la justice et par la raison (a).
(l) Hist« de Béara, p. Bi^.
(3^ Il est juste de dire nëaaiuoias qa*k ce principe da droit par la force se joignait toujours Tidée d*ane espèce de sort providentiel qui devait donner la force et la victoire au droit le plus juste.
Vers Tannée i3oa, il y eut entre l'église béarnaise et les seigneurs, des contestations longues et envenimées à l'égard des dîmes. Ce genre de propriétés ecclésiastiques avait été introduite lorsqu'après l'invasion des Sarrazins, les églises ayant été dépouillées de leurs trésors pour subvenir aux frais de l'arraée, Pépin régla dans un concile que la dime serait payée au clergé avec d'autres redevances. Il fallut bien du temps et des résistances vaincues pour établir cet impôt. Il le fut pourtant; mais, à la suite des invasions normandes et de la dispersion du clergé, ces nouveaux biens étant demeurés vacans, furent confisqués par les Seigneurs et remis en fiefs.
Plus d'une fois il arriva que des seigneurs irrités interdisaient l'entrée de l'église en défendant de passer sur leurs terres. Il y eut surtout un évêque de Lescar, Gui de Ijohos, qui consuma sa vie dans les procès pour faire rentrer dans son domaine les biens que les événemens en avaient fait sortir. On trouve un procès de ce prélat contre Robert de Bizanos pour une dîme retenue par2ce dernier. Bernard de Bas, précédent évéque de Lescar, avait, selon le dire du seigneur de Bizanos, cédé cette dîme à son père pour le prix d'un cheval. Gaston, devant qui l'affaire fut portée, ordonna l'épreuve du fer chaud; et comme le défendeur ne voulut pas la soutenir, il fut obligé de réintégrer la dîme et de recevoir dix sous Morlàas pour le prix du
coursier paternel. De telles circonstances sont piquantes, et malgré leur humilité, clignes d'être recueillies par l'histoire; elles découpent en tableaux de genre les époques du moyen-âge; elles placent l'ombre près de la lumière, en associant aux grands traits de l'épopée chevaleresque les nuances plus humbles, dans lesquelles se reflètent la couleur locale , la vie et la vérité des époques.
Et ainsi , vers le X.® siècle , le clergé béarnais avait vu passer son droit de possession sur les dîmes entre les mains des Seigneurs. Le concile de j jatran , en 1 1 79 , sans ordonner la restitutioh immédiate des dîmes, défendit que les biens ecclésiastiques, devenus laïques, fussent vendus à des laïques. Les Seigneurs béarnais, dont les intérêts étaient froissés par ces mesures s'y opposèrent; mais plus tard, la force des choses fît rentrer ces mêmes biens entre les mains de leurs anciens possesseurs. Toutefois ce ne furent ni lois, ni contraintes, mais seulement l'abondance des libéralités pieuses qui firent restituer au clergé la plénitude de ses biens et de ses dîmes.
Les volumineuses histoires des provinces , celle de Béarn en particulier, les grands cartulaires des évêchés et des abayes, ne tarissent pas sur tous ces droits, toutes ces revendications du clergé contre les seigneurs, et en même temps de ceuxci contre le clergé. Que de querelles sanglantes , que d'animosités, que de passions soulevées oc-
cupèrent alors cette multitude de sociétés distinctes, indépendantes, qui sillonnèrent le sol après l'universel morcellement opéré par le régime féodal! L'histoire peut oublier une grande partie de ces faits ; quelque louange qui soit due aux efforts par lesquels on s'attache à exhumer delà poussière des archi es provinciales tous les monumens du temps passé , nous doutons que l'on puise jamais les faire entrer tous dans l'histoire, à moins de la dilater, cette noble science, outre mesure et par delà toutes les proportions littéraires que l'on puisse concevoir. L'Histoire de France qui , avec de si grands travaux et de si multipliés dévoumens, prépare aujourd'hui sa construction monumentale, n'oubliera pas d'apporter la lumière et le choix parmi ces immenses matériaux; et quand il s'agira de fournir son contingent provincial, notre trésor des archives de Pau ne sera point parcimonieux ni ingrat.
Ainsi, les générations en se succédant apportèrent assez peu de modifications à l'état des affaires ecclésiastiques en Béarn. Lescar, son principal siège, conserva sa primatie d'honneur. Oloron, lors du passage du vicomte de Béarn pour aller combattre celui de Soûle, vit augmenter, de ce dernier pays, sa juridiction épiscopale(i). Les abbayes continuèrent à s'enrichir avec les présens des Seigneurs; elles fleurirent
{ij Hist. de B^arn, p. a83.
long-temps silencieuses à Fombre de leurs évéchés, et ne cessèrent d'offrir leur paisible abri à tous les cœurs fatigués qui préféraient au tumulte de la vie présente l'appaisement des passions et les sécurités de la vertu.
Dans diverses parties de cet ouvrage, soit dans la revue archéologique, soit dans Tappendice, nous reviendrons sur plusieurs détails relatifs à nos abbayes et à nos évéchés. Ici nous nous sommes attaché particulièrement à donner une vue d'ensemble des choses ecclésiastiques, dans leur rapport avec le développement de la société politique en Béam, dans toute la durée du moyenâge. Et enfin, sauf quelques circonstances que nous retrouverons, les deux évéchés poursuivirent leur route pacifique, sans que les annales béarnaises rapportent rien de bien important sur rhistoire de leurs évéques , ou sur les événemens qui purent y avoir lieu (i). Quatre siècles s'écoulèrent dans ce calme; afin de retrouver de graves événemens pour l'église béarnaise , il faudrait descendre jusqu'au temps, où la réforme protestante étant survenue en Béarn, les évéques du pays et l'église béarnaise durent prendre une part active aux événemens qui en résultèrent.
(i) Il f^at voir dans la Galiia christiana des frèrrs Sainte-MarUie , v^ iHtaLIc trésur ccclésiastiqae , toute la s^rie des évéques de Lescar, éà. l656, t. a I p. 6i3*, il jr a eu 43 évéques depuis St. Julieo jusque Heuri de Salette en 1643. Pour les évéques d'Oioron, t. 3*, p. 8a8, ou compte 44 évéques depuis Gratus, contemporain de Galatoire de Béarn en 5o6 « iusqn'à Jean de Miosscns en i653.
Alors s'ouvrit devant elle une voie plus généreuse, un horizon meilleur; le moment vint où il lui fallut vivre sous l'oppression. L'église de fiéarn put entrevoir les gloires du martyre ; elle fut ramenée pour un temps aux épreuves et aux tribulations de son berceau (i).
ÉvÊCHÉ DR Batonne. — On a coutume d'attribuer la fondation de l'évêché de Bayonne à saint Léon, célèbre martyr du X.^ siècle; avant d'examiner ce fait historique, voici la légende de ce saint personnage :
Léon était un jeune prêtre de Neustrie; le Pape l'avait mandé à Rome pour l'envoyer prêcher l'évangile dans le diocèse de Lapurdum , alors idolâtre sous la domination des Normands. Soumis à la volonté pontificale , le saint évéque revenu dans la cité de Rouen , s'achemine à pied avec ses deux frères, Philippe et Gervais, vers le peuple que le pontife lui avait désigné pour être son troupeau. Il suivait une voie romaine
(i) Voici la liile des saints ëvêques de Béarn , avec indication de leurs feries dans le bréviaire d'Auch ( avec supplément pour Bayonne ) ; S t Julien 3t août; S.t Galatoire 6 janvier, tous deux évêques de Lescar ou plutôt de Benearnum. Les deux saints évêques d'Oloron sont S.t Grat, 19 octobre » S.t Ligier ( Licerius ) 37 août. Il faut joindre à cette liste S.t Vincent de Loc , premier abbé de Pabbajre de ce nom; sa férié avec sa légende se trouve selon le bréviaire au aa janvier. Achevons par S t Léon, évêque de Bajonne, dont la férié a lien le i .*' mars. — La Gmll. Chrtst. ne donne point le titre de Saints aux deux évêques d*01oron Gratus et Licerius. Oihenart, not. tUr^, vase, 1. 3, c. i3, reconnaît S.t Grat , mais non S.t Ligier.
qui existait alors le long de la mer de Gascogne. Arrivé à l'entrée de la nuit devant Lapurdum, et trouvant les portes de la ville fermées par la crainte des Vascons répandus dans le vois'nagc il passa la nuit sur une colline élevée, dans une petite cabane près de la Nive. Là, comme il goûtait le calme du sommeil , quelques habitans de la campagne vinrent lui faire des questions auxquelles lui, qui n'était ni Normand ni Cantabre, se gardait bien de pouvoir rien entendre.
Le lendemain, il se lève de bonne heure, frappe à la porte de la cité, et demande à parler aux habitans. Conduit sur là place publique, il s'exprime avec l'autorité que lui donne sa sainte mission, et aussitôt soixante-dix-huit personnes reconnaissant la vérité veulent être régénérés dans le baptême. Cependant la conversion fut loin d'être générale; Léon, accusé de vouloir détruire le culte public, est conduit dans le temple des faux-dieux pour y sacrifier à l'idole de Mars, ou au dieu que la légende appelle de ce nom antique. Mais lui , sans s'émouvoir, lève les yeux au Ciel, soufle sur l'idole, et aussitôt vous eussiez vu tous les ministres du faux-dieu se jeter aux pieds du prêtre, devant qui l'impuissant simulacre venait de crouler en éclats sur la poussière.
Et alors, vainqueur de l'idolâtrie dans Lapurdum, Léon s'en alla prêchant l'Evangile sur toutes les côtes de l'Océan. A son retour, il trouva
que Tœuvre de Dieu avait été détruite, que le fort armé était rentré dans ses possessions un instant délaissées, que le champ de froment pur était absorbé par Tivraie renaissante; et le voilà qui, sans se décourager, se remet à Tœuvre, ressemant avec ardeur la parole de vérité. Un jour qu'il prêchait sur les bords de la Nive, les barbares se précipitant lui donnèrent le martyre; ils lui tranchèrent la tête. Et ici la légende , renouvellant ce qui est rapporté de saint Denys et d'autres saints martyrs, raconte comment le corps décapité de saint Léon se tint debout une heure entière; et comment, ayant relevé sa tête, il la porta à une distance de 80 pas. Près de la Nive à l'endroit consacré par le sang du martyr, il y a une fontaine à laquelle la foi populaire attribue des vertus étranges, et qui, selon la tradition aurait jailli sous les pas du Saint à l'instant où il achevait, avant de mourir, sa route miraculeuse.
Cette légende possède tout l'intérêt poétique de ces pieuses histoires que les premiers temps du christianisme aiment à reproduire, et qui impriment un charme tendre et naïf aux annales religieuses du moyen-âge. Ne parlons point de la circonstance qui la termine, et bornons-nous à observer ce qu'il y a d'invraisemblable dans cette population payenne au X.« siècle sous les derniers Carlovingiens, et dans ce dieu Mars à qui il faut que Léon sacrifie. Il y a ici confusion
d'époque; depuis long-temps Lapurdum n'était plus romaine et n'adorait plus les dieux de l'empire. Le résultat historique de la légende de saint Léon, c'est que les Normands, déjà maîtres de Lapurdum en 84 ï , avaient rétabli l'idolâtrie avec la barbarie sur toutes ces côtes précédemment chrétiennes. Mais il est impossible de supposer que le pays fut devenu payen comme il Tétait dans l'origine. De plus on ne saurait admettre l'opinion vulgaire que saint Léon ait été le premier évêque de Lapurdum. Âi^ius, qui occupa le siège de Léon , vers la fin du même siècle, a laissé un précieux titre dans lequel il fait connaître les délimitations de son église, telles qu'elles étaient de son temps et dans les temps antérieurs (i). Dans une charte de l'abbaye de Duvielle près de Dax , il est question d'un premier évéque de Lapurdum , appelé Ictassicus et qui vivait en 38 1; mais l'authenticité de cette pièce rapportée par M. Compaigne, et mise en doute par M. de Huzeaux, est
(l) PusTIflls Tempoiibus. Cette pièce est fort célèbre , elle est contenue dans le Gartulaire de Bajonne (beau manuscrit du i4* siècle qui est sous nos jeax aux archives de Pau, et qui, s'il n'est pas le livre d*Or lui-même , en est une copie contemporaine ). Le titre d^Araius a élé reproduit dans Ojbenarty dans Marca, p. 33y et d«ns Sainte-Marthe. Il est important par la souscription du comte de Gascogne y le grand Guillaume Sancbe vainqueur des Normands , fondateur de l'Abaje de S.t Sever, et aussi par la souscription de Gaston-CentuUe, vicomte de Béarn. Mais surtout on voit dans cette pièce qu'au lo.* siècle le diocèse de Bajonne sVtendait sur le territoire espagnol ; il embrassait Labourd, Arberoue, Orsais, Gise, Ba'i^onjy. Bastany Lerins et Hernanjr prèf de S.t-Scbasiien enGuipuscoa, il s'arrêtait k la Croix de Charlenugne ou est aujourd'hui la Chapelle de S.t Sauveof.
peu démontrée. Toutefois, comme Grégoire de Tours en 587, donne à Lapurdum le nom de dté, et que dans Torigine la plupart des cités étaient épiscopales ; de plus comme dans le fait Lapurdum était une des douze cités de la Novempopulanie, il esta croire qu'un évéché exis* tait alors dans ses murs (1).
Toici une autre difBculté relative aux origines de révéché de Bayonne; seul parmi les prélats des douze cités de la Novempopulanie, Févéque de Labourd ne parut point au synode d*Agde tenu sous Alaric en 5o6. Selon la supposition de Marca(3) ,révéché de Lapurdum ayant été substitué à celui qui existait dans la cité Novempopulanienne de Buch ou de Boies, anéantie par les Yisigotks, le synode d'Âgde aurait eu lieu avant que cette substitution fût accomplie. On conjecture qu'après la destruction de l'antique cité de Boies, son territoire épiscopal fut annexé à la métropole de Bordeaux, et le siège lui-même transporté à Lapurdum ; différée par la persécution des Yisigoths, la translation aurait eu lieu après le synode d'Agde; puis, les Normands étant survenus, le siège de Lapurdum serait demeuré vide jusqu'à l'arrivée de Saint- Léon. Dans tous les cas, ces vraisemblances détruisent la supposition tout à fait improbable et qui d'ailleurs n'est fondée sur aucun docu-
(1) Chronique de Bajonoe , p. 4* (i) HifU de Béwoy p. ia6 et aai.
ment primitif, d'un Ictassicus comme premier évéque de Bayonne au 4-* siècle.
Vers io4o, nous trouvons Raymond-le-Vieux, évéque de Lescar; nous le voyons assis en même temps à Oloron et à Bayonne; cela regarde le fait bien connu qu'après l'expulsion des Normands, Raymond dit le Vieux réunit sous son bâton pastoral et avec le titre d'évêque de Gascogne, les six évêchés de Lescar, d'Acqs, d'Ayre, de Bayonne, de Bazas et d'Oioron. Raymond fut-il le seul investi de cette vaste juridiction? La charte de Lescar le nie formellement (i). Quoiqu'il en soit , dans les premières années du XL^ siècle, Austindus, archevêque d'Auch,fit cesser toute irrégularité en rétablissant un évéque sur chacun des sièges épiscopaux de la Gascogne (2). Résumons tout ce détail assez confus ; d'abord , en écartant la supposition d'un évéque de Bayonne au 4«* siècle, on trouve que Lapurdum aurait vu se formçr son évêché pour succéder à celui de Buch; mais toutefois pas avant le synode qui eut lieu à Agde sous Alaric. Puis serait venue la désolation normande à la suite de laquelle saint Léon ayant rétabli l'évêché aurait pu être regardé comme son fondateur. La charte d'Arsius vient éclairer la fin du même siècle, et enfin, la réunion
(i) Mois Antccessorum, dans la Gall. Christ., t. i, sur Tévêche de Bayonne.
(i) Dans roris^ine ces évêchés relevèrent de Eanie, dont le siège métropolitain fat transféré à Auch, en 879, après la dcstructiua de celle première cité par les Normands.
des évéchés de Gascogne dans une même main, jusqu'à la constitution définitive de Tévéché de Lapurduna dans sa propre circonscription, achève d'expliquer ce qu'il y a de plus obscur dans les premiers siècles de Thistoire du diocèse de Bayonne.
C'est en effet vers cette même époque que la ville de Lapurdum ayant penlu son nom primitif revêtit celui de Bayonne, et que son évéché poursuivit sa carrière, n'offrant plus d'événement majeur que l'histoire politique ait cru devoir recueillir. Le Ëéarn étant une seigneurie indépendante dont les évéques étaient les premiers barons, leur influence dans ce petit état se produisit d'une manière plus vive , plus digne d'intérêt. Bayonne au contraire était toujours sous la puissante et immédiate domination des ducs d'Aquitaine, des rois d'Angleterre, de ceux de France; elle eut peu de rapports avec l'histoire générale. Le paragraphe qui lui appartient dans le volumineux recueil de Sainte-Marthe se borne à peu près à une simple énumération des dignitaires qui se sont succédés sur son siège épiscopal (i). En parcourant aussi le Livre d'Or vous trouveriez enregistrés jusqu'en i3io les actes des diverses acquisitions faites par l'évéque et par le chapitre , ce qui regarde les oratoires ,
(i) Cette liste se trouve fidèlement reproduite daas la Cliroaiqae de Bajoane, par M. Bajlac , on f voit la sërie des maires avec celle des évêques.
les hôpitaux , les revenus , etc. (a). En général , c'est une heureuse et désirable condition pour une histoire diocésaine que d'avoir vécu avec peu de bruit. Heureux un peuple chrétien quand son église, dans ce qu'elle a d'extérieur et de temporel, s'efface le plus possible, et passe à travers les états, comme il est dit du divin Maître, sans qu'on la sente autrement que par ses bienfaits ! Honneur au diocèse qui , vaquant tout entier à la moisson qu'il doit recueillir, laisse peu de vestiges de son passage à travers les troubles de cette vie matérielle! J. a meilleure condition pour une église est à mon gré, lorsqu'il arrive que sur ce qui regarde sa propre histoire, l'histoire générale est muette.
(2) Les limites i\a diocèse de Bayonne , confirmées à la suite du litre d'Arsius par les bulles de deux souverains ponlifcs au 11.* et 1 s.* siècles, ont persiste jusqu'au temps des "guerres de religion. Alors, le roi d'Espagae Philippe II, obtint du Souverain pontife de réunir an diocèse de Pampelune toute la partie espagnole contenue dans la circonscription du diocèse de Bajonne .
Des Fors et de la législation du Bëam.