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oiiR trouver les premiers élémens de Tancienne législation du Béam , il faut remonter au-delà de sa première dynastie. Long- temps désolées par les successives alluvions des peuples du Nord, les vallées Pyrénéennes retrouvèrent enfin quelqu'unité sociale , du sein de la plus grande confusion de lois, de mœurs, de coutumes barbares. Les rois Visigotbs, grâce à leur longue domination du pays, en furent les premiers législateurs. Âlaric II, en 5o6, l'année qui précéda sa défaite sous Clovis, proclama à Aire, ville de Gascogne limitrophe du Béarn, le code Théodosien qu'il avait fait recueillir par
Anien, son chancelier; il voulut que cette législation devint obligatoire pour tous les sujets romains de son état, sous peine de mort et de confiscation des biens (i).
Sous Charlemagne et sous les premiers Rois de sa race, les Francs, redeveuus maîtres de toute la Gaule du midi , abolirent la législation visigothique, et rétablirent pour chaque province la liberté de ses coutumes et de son droit particulier. Cependant l'influence du code théodosien demeura grande sur les états qui reparurent échappés aux débris du royaume des \ isigoths; la loi romaine, cette lettre vive de Téquité naturelle, se fait jour encore, du moins dans ses principes, à travers les élémens de barbarie, et parmi le droit flottant de la jurisprudence féodale (a).
Que les premières institutions béarnaises aient eu leur première source dans le code théodosien, c'est ce que Ton peut établir , non seulement par l'induction générale qui précède, mais encore par un fait que rapporte Marca (3/. On voit, dit cet historien, par un arrêt de la Cour Majour de 1^2409 que les premières peuplades du Béarn
(l) j4d periculum capitis et ad dispendium facHhatnm\ yoir l'ëdit du roi Visiçoth daus la prëf. du code Théod . ; Sidon. ep. a. La coUect. d'Alaric porte le litre de Breviftrium jéltiricianum\ hist. des soarc. du dr. Rom. par Macheldey , trad. par Poacelet , p. 73*
(a^ Guisot, Cours d*I{ist.*Mod , t. i^ a. Icç , p. ai. Laferrière, Hist. du dr. Fr., t. i , p. 4'*
(3) Hist. de B^arn, p. 345*
furent fondées et établies sous les auspices du for général. Or ce for général, ce droit commun à toute la Gaule méridionale , antérieur à ce qui fut appelé plus tard d'une manière spéciale le foi* général de Béam , ce ne peut être que la loi Romaine, le code de Théodose promulgué par Alaric II. C'est pourquoi l'on peut dire qu'il y eut dans la première institution de la société Béarnaise un triple souvenir, 1.» de la vieille libefté germanique, par le contact des Yisigoths et des Francs ; 3.o de la liberté indomptée des Basques du Labourd et . du pays de Soûle dans leurs Pyrénées inaccessibles; 3.® des franchises municipales issues de la législation romaine, lorsque par un édit de l'empereur Honorius, Arles vit se former dans son sein une sorte d'établissement représentatif pour la province deGaule(i). Ces divers éiémens du droit civil et public des temps modernes, semblent se refléchir dans la législation du Béarn ; il s'y décèle un esprit d'indépendance nationale, de liberté des personnes, remarquable à cette époque où le despotisme étendait son fatal niveau sur toute tête inféodée. Sous ce point de vue, la législation du Béarn peut être regardée comme une sorte de microscome féodal, un abrégé dans lequel se fait voir ce qu'il y a de mieux constitué dans les éiémens, en général si discordans, de tout le droit européen au moyen-âge.
(i) Gaisot^ Cpun d'Hist. mod. , \ec. 3^ p. 17.
Tout le monde a entendu parler des fors de Béarn, soit des fors particuliers à divers lieux de cette souveraineté, soit du for général, autrement appelé le vieux for ou le for de Béam proprement dit. Que faut-il entendre par ces désignations; et d'abord, qu'est-ce que le for de Béarn, et quelle est son antiquité (i)?
Sur le texte inédit dei vîenz fort*
Le for général de Béam est la collection des privilèges, immunités, lois et coutumes octroyées ou confirmées par les seigneurs Béarnais, pour l'administration générale de la vicomte. Dans les textes manuscrits qui nous restent du for général, on voit qu'il a été confirmé et promulgué par Gaston VU de Moncade. Ce vicomte, est^il dit dans la préface , renouvella , en 1288, et en présence des prélats et des barons du Béarn , les coutumes établies par les ancêtres (a). Ce même for, ou du moins un for appelé général avait déjà été pro'
(i^ Le mot de for, forum a ét^ pris dans plusieurs sens analogues mais divers. Il a signifia la place du marché, le tribunal, l'assemblée tenue par les prasides pour établir les règlemens provinciaui ; dans le code théodosien , comme ici , il est pris dans le sens de lou et coutumes; mais il emporte surtout l*idée de francbises et d'immunités. On peut croire que nous avons emprunté l'usage de ^e terme aui espagnols*, on dit les /««ro^ de Navarre , d*Aragon , de Castille » de Léon, etc. — Voir le dict. de Trévoux.
(i) Je rapporte plus loin , au chapitre de l'idiome béarnais y le premier article de ce préambule du for. Rien n'est plus étrange que l'aasertioa qu'on j trouve » savoir , qu'avant la maison de Moncade , les Béarnais n'avaient pas de seigneurs. Ces ancêtres, qui auraient établi les coutumes , étaient donc des républicains affranchis de vasselage ! Singulière idée pour le- temps.
mulgtié en 108& par Gaston IV, ainsi quil résulte d'une glose insérée dans un manuscrit du vieux for , sous la date de 1 3go , au dire de Marca ( 1 ). On a même une autre indication qui ferait remonter Texistence des lois nationales audelà de 1088 ; cette indication se rencontre dans la charte d^Oloron qui est de 1080, et dans laquelle on trouve mentionnée une compilation de ce genre, dont il était fait usage dans le ressort de FEtat de Béarn.
Quoiqu'il en soit, il ne faut pas chercher en Béarn un exemplaire du for qui se rapporte à une époque antérieure à l'année i3o6. Â cette époque, en effet, la vicomtesse Marguerite fit compiler les anciens fors avec un ordre meilleur; elle fit réunir à sa compilation les fors particuliers d'Oloron, de Morlàas , d'Ossau, d'Aspe et de Baretous. On y adjoignit les établissemens , régleraens et arrêts de la Cour Majour et de la cour souveraine de Morlàas, ainsi que les coutumes et usages du pays. Plus tard cette compilation fut complétée par les réglemens de Mathieu, Archambaud, Jean et Gaston. Ce fut donc un véritable corpus juris béarnais, auquel ne manquèrent pas non plus , pour l'éclaircir ou l'obscurcir, les élucubrations des foristes et de toutes les classes de commentateurs (a). De ce
(i) Hist. de B^arn, p. 336.
(a) Le manuscrit qni existe aux archives de Pau, ^crit en Béarnais de l'é|HH|ae, in>4>* de 91 feuillets , en papier Iracd kla pointe, et de la mau*
que nous venons d'établir, 51 n^sulte que si diverses prescriptions du tor général peuvent remonter à une véritable antiquité, il serait difficile de rien déterminer à cet égard, puisque en réalité le for général du Béarn se rapporte au temps de Gaston de Moncade qui le con6rma vers la fin du 1 3.* siècle , et qu'aucune des lois qui sont contenues dans cette collection ne porte le nom d'aucun des seigneurs de nos deux premières races.
Il n'en est pas de même des fors particuliers, ou du moins du premier de ceux que nous allons énumérer. Le for d'Oloron remonte à l'année io8o; il fut octroyé par CentuUe IV, lorsque ce Prince devenu Vicomte d'Oloron , bâtit l'église de Sainte-Marie, et donna ses soins au repeuplement de cette ville que les Normands avaient ruinée. Le second des fors particuliers, et le premier par son importance, est celui de Morlàas; il fut donné par Gaston IV, notre illustre prince de la dynastie mérovingienne. La
vaise écriture avec abréviation caractéristique du l4/ vu i5.* siècle, exactement divisé par rubriques, correspond aux indiculiocs relatives au travail éxéculé par ordre de Mar^^uerite de Béarn. LVxempIuire du vieux for , tel qu'il était conservé dans un coffre d'honneur au palais des vicomtes^ n'est point le précieux exemplaire que nous possédons. M. de Maria , dans son commentaire inédit du nouveau for, donne une description de cet ancien exemplaire du vieux for; celte description ne cadre point avec celui que renferme maintenant le trésor de Pau. — Nous avertissons en passant les lecteurs étrangers au Béarn, de ne pas prendre M. de Maria et M. de Marca pour le même personnage, de ne pas nouf accuser ici d'une faute d'impression. Notre vénérable et bien cher Marca est connu de tous; nous parlerons quelque fois encore de Maria > l'estimable foriste du t8«* siècle.
charte qui déclare libre el affranchie la cité dé Morlàas appartient à la date de iior. Quant à Ja charte politique, qui est proprement le for de Morlàas et qui contient le corps de lois et de coutumes destiné à régler les rapports du seigneur avec les habitans , on peut conjecturer qu'elle remonte à cette même époque ( i )• Toutefois , cela n'est pas établi , et dans la collection des fors celui de Morlàas est donné comme émané de Guillaume-Raymond. C'est aussi ce dernier Vicomte qui fît rédiger et promulgua les coutumes des vallées d'Ossau ,Âspe, Raretous et Soûle. Orthez reçut le for de Morlàas (2).
Je viens de faire connaître l'ensemble de la législation du Béam , considérée dans les documens qui nous en sont restés; il est temps d'entrer au cœur de ce système de lois, et d'expliquer le vif attachement que les Réarnais lui ont porté à toutes les époques de leur histoire, ainsi que le souvenir encore pieux et reconnaissant que
(i) Dans les eiemplairet 1«s plus corrects du for de MorUas, on trouve la cobfirmatioD que firent de ce for avec serment solennel^ sur Tautel de S. te Fui, le vicomte Gaston IV, Tal lèse son épouse, et Gentultc leur fils. Hist. du Bearn , p. 336. — Cependant il faut remarquer que sur le texte que nous possédons du vieux for, on ne dit pas que Guillaume Kaymnnd confirme , mais qu'il octroyé ce fur. Dony aus prittl omis de 9f or là as, etc
(i) Orthes^ enlev«<e au vicomte d'Acqs, Navarrus, par Gaston IV, en 1106, fut confirmée comme ville Béarnaise en i3o49 par un traité entre Gaston V et Robert d*Acqs; elle reçut le for de Morlàas en iBig. Hist. de Béarn y p. 4^» SSj. — Pour ce qui regarde le pays de Soûle, Gaston IV qui conquit ce pays , et qui Peoleva à l*éveché d^Acqs , pour Tattribuer à celui d*Oloron , lui Jvait également donné le for et la coutume de Morlàas , selon PJiist. dn Béam, cb. 16 du liv. 5.
— geôles Béarnais d'aujourd'hui ont recueilli pour ce grand monument de la sagesse de leurs ancêtres./ Ce qui frappe particulièrement dans cette législation, c'est l'esprit de réaction qu'elle a introduit en Béarn contre les abus du régime féodal; c'est pourquoi il convient de préluder par un rapide aperçu de cet état de la société au moyenâge. Nous prenons popr notre point de départ ce moment de l'histoire où le régime féodal, introduit en France sous la première race , et organisé sous la seconde, a étendu de proche en proche, du Nord au Midi, de l'Est à l'Ouest, sa chaîne de fer aux mille replis, alors que du Bhin aux Pyrénées , toute province jadis Gauloise a subi ou reçu volontairement la nouvelle transformation. Rappelons en peu de mots le principe et les clauses fondamentales de ce régime qui fut si long-temps le droit public de l'Europe*
Tableau du régime féodal.
Les faibles monarques de la première race des rois de France ont abandonné aux Leudes, à ces fidèles compagnons de leurs conquêtes, une partie des terres qui leur étaient échues. A part des concessions gratuites, ces terres n'étaient qu'un salaire amovible de leurs fonctions de ducs, comtes et barons, gouverneurs des provinces, des cités, des frontières et des districts moins étendus. Mais bientôt sous le sceptre impuissant
des derniers Mérovingiens, ducs, comtes et barons, se rendent possesseurs des fonctions dont ils sont investis. A eux et à leur race à perpétuité, appartiendront ces hautes places et ces splendides bénéfices, émolumens en fonds de terre , qu'ils ne dievaient posséder que pour un ministère déterminé par la loi ; seulement les ducs s'engagent à certaines redevances de service envers le souverain qu'ils ont dépouillé. Souverains comme lui et par le même titre (i), ils ne sont plus ses sujets , mais ses vassaux ; en cette qualité ils veulent bien lui prêter serment, lui rendre hommage, se déclarer ses hommes liges; le comte, usant du même droit d'anarchie, trouvant les mêmes privilèges, les mêmes pouvoirs à conquérir pour prix d'une facile subordination, vient s'échelonner au duc, et reconnaît une suzeraineté qu'à son tour il va retrouver dans la personne du baron, seigneur Ou châtelain , au dernier degré de la hiérarchie. Ainsi , barons , vicomtes , comtes et ducs sont des rois à des degrés plus ou moins rele* vés, ayant tous droit de guerre et de justice, droit généralement absolu, dans lequel ils ne sont pas troublés par les suzerains à qui ils sont liés par l'extrémité de la chaîne, en vertu du même droit d'usurpation qui fait leur propre autorité. Les Seigneurs constituent la noblesse,
(i) Qui vous a fait tUtc ? •— Qui voits a fait roi? Réplique si connue an cMste de PerigucuK Aldebert au roi de France.
ils sont nobles parce qu'ils ont la puissance; ils ont la puissance parce qu'ils ont la terre. Peu de temps a suffi pour que la terre, d'abord simple gage du pouvoir public, soit devenue le droit effectif et du pouvoir et de la dignité. Quiconque possédera une terre noble sera investi des privilèges dont la féodalité avait revêtu le premier possesseur du fief. Plus bas , dans une région où ne descendent ni les titres ni les dignités, au-dessous des possesseurs de là terre, après ces riches pasteurs de la fortune territoriale qui exploitent la société, s'étend la foule du peuple, troupe pauvre et dénuée, paissant parmi d'ingrats pâturages au gré de leurs fortunés possesseurs. Le plus grand nombre ne possède même pas le jour libre; roturier, manant, serf de la glèbe, voilà le peuple; il attend durant de longs siècles le jour où il lui sera permis de revendiquer sa part au soleil de tous, sur les débris de ces cruelles institutions. Et cependant ce régime informe et sous beaucoup de rapports contraire à la justice primitive, va revêtir une force suprême ; il montera progressivement à son apogée; les rois eux-mêmes s'appliqueront à l'édifier, à cimenter toutes ses parties, à lui donner la symétrique unité qui frappe à l'aspect des éléraens si multiples et si divers dont il est composé. Il est difficile de ne pas admirer la trempe d'acier de l'institution féodale ; vu à distance, ce système énergique ressemble assez
à quelqu*un de ces chevaiiers contemporains que Ton se représente en guerre, eux et leur bon coursier , revêtus d'une armure de fer dont toutes les pièces sont si bien assorties, que Ton dirait un monument de bronze coulé d'un seul jet et déJBant le pouvoir de la destruction.
Elle fut détruite pourtant cette grande féodalité , mais non pas d'un seul coup et comme par un trait de la foudre. Le guerrier de fer ne fut pas un beau jour saisi dans sa puissance et jeté sur la poussière pour y mourir violemment. Non, l'œuvre de sa ruine s'accomplit avec plus de lenteur. Chaque pièce de son armure fut comptée et lui fut arrachée tour-à-tour; il n'était pas mort, il marchait et vivait dans ses derniers siècles, mais désarmé , presque nu , se souvenant à peine de sa première vigueur. La féodalité se sentit frappée au cœur, elle dût mourir le jour où les gens des communes surgissant à la lumière trouvèrent un appui dans les Rois dont la politique avait changé. Plusieurs siècles dura cette lutte redoutable, jusqu'à ce que les derniers rois de la monarchie, après avoir ressaisi leurs droits aliénés, contraignirent ces grands rivaux de leurs aïeux à suivre en qualité de courtisans le char triomphal de leur prospérité (ij.
(i) Ponr Peipositton da régime féodal, Tuir Gaiiot, loc cit , lee. 4* Laferrière y A>c ctf , p. loo; Michelet, htsi. deFr. , t.iy p. 4<'7 <^(^ passim\ L«nninieri résumant M. de Savigny, phil* du droit» t. i^ p. asô; Châ-
Il nous faut descendre maintenant de ces généralités sur le droit féodal ; nous devons fixer nos regards sur une petite contrée souveraine qui , tout en réalisant dans son sein ce système universel , y laissa subsister un esprit de justice et de généreuse protection pour le faible, presque de liberté pour tous, qui mérite de fixer vivement l'attention.
Comment au milieu d'un système aussi oppressif pouvait-il exister quelque lueur de liberté et de vraie justice; c'est ce que nous allons montrer par un tableau rapide des lois béarnaises. Toutefois, il y a un point de vue préalable qu'il ne faut pas oublier, et sans lequel ou ne saurait comprendre ni la féodalité , ni les compensations qui purent faire équilibre à ce fatal système.
Bien que toutes les seigneuries féodales se trouvent soumises aux chances incertaines de l'hérédité, presqu'en tout lieu on voit maintenues l'indivisibilité des fiefs et leur fidèle transmission par droit de primogéniture. Ainsi, la permanente mobilité introduite par la succession des dynasties et des maisons princières ou seigneuriales, n'est pas aussi réelle qu'elle peut le paraître au
teaubriandf anal de l'hist. de France, après les Capétiens directs; Thierry, lett* sur Phi8t«de Fr., 4 * ^it-» p* i53; et, pour l'origine des mots féodalité. Alleux, f. i66; Naudet > ëtat des personnes sous la i." race; enfin un auteur qui ne le cède k aucun , Boncenne, tbéor. de laproc. eïr,, t. i, p. 43^*—* Voilà pour les pins - modernes , mais surtout lire les anciens » MoDtes^uiea , Hervé» et tant d'autres puUicistea d«s préoédens siècles.
premier abord. Chaque domaine féodal est exposé à changer de maison à la mort de chaque souverain sans enfans; mais le domaine en lui-même ne saurait ni s'aliéner, ni se démembrer; il n'y a guère d'exemple, si ce n'est par suite d'une conquête, d'un domaine féodal désorganisé par son possesseur et fondu dans un autre domaine appartenant à la même main. Tl n'était pas au pouvoir du comte de Foix, en même temps seigneur deBéarn; de Marsan et de Gabardan, de constituer un Etat qui fut formé de ces quatre seigneuries ; il ne pouvait les réduire à l'état de fragmens , ou bien les fondre ensemble comme une seule principauté. Il pouvait les distribuer isolément à ses fils, mais non pas modifier leur circonscription. Que de fois la Navarre n'a-t-elle pas flotté tour-à-tour entre les mains royales de l'Aquitain , de l'Aragonais , du seigneur d'Albret et du roi de France? En combien de maison princières le Béarn n'a-t-il pas passé alternativement? Cependant ces Etats demeurèrent distincts, inaltérés dans leur constitution propre. Ils ont pu se soumettre maintes-fois avec une docilité surprenante aux hasards de l'hérédité; mais ils n'ont pas souffert que l'on attentât à leur individualité libre , à leurs droits antérieurs Sur ce point, jcomme sur un dépôt sacré, veillaient les assemblées des Etats , pouvoir perpétuel qui corrigeait l'inconvénient de voir tous ces princes étrangers , venant recueillir l'héritage
d'une principauté que souvent ils ne connaissaient pas. C'est qu'il ne faut pas oublier que le pouvoir féodal dans les pays de Gascogne n'était rien moins qu'une monarchie pure, absolue; c'était en quelque sorte un système représentatif aristocratique où les Etats possédaient la plus grande autorité au moins législative. Et en particulier dans l'histoire de Béarn quelle n'est pas la dé> férence du Prince à la loi fondamentale ! L'investiture du pouvoir ne saurait avoir lieu pour lui qu'à la condition du serment renouvelle à chaque avènement. Ajoutez aussi que la souveraineté de Béarn fut toujours parfaitement réglée; elle passa toujours sans démembrement aux fils dans l'ordre de la naissance, à défaut des fils aux femmes et au2C parens les plus proches, selon la loi qui présidait à la perpétuité des fiefs (i).
De tels points de vue , confirmés par un grand nombre de chartes et par les délibérations des
(l) Cette observation s'applique non seulement aux fiefs distincts qui se trouvaient joints à cl*autres seigneuries dans la main d'un même seigneur, et qui conservaient leur propre indépendance; mais cela s'applique U plusieurs égards aux domaines qui se trouvaient réunis à l'£tat ; ainsi la jonction au Béaro de toutes les vallées, ne fut pas telle que ces mêmes vallées ne conservassent leurs propres coutumes toujours reconnues et renouvellées par le serment du seigneur de Béarn entre les mains de leurs députés. C'est là ce qui se voit clairement au fur général et dans l'histoire de Béarn , à l'égard des Ossalois. Lorsqu'en iioo les vicomtes d'Ossau qui dépendaient de ceux de Béarn disparurent , et que la vallée fut immédiatement soumise au seigneur béarnais , ceux d'Ossau conservèrent leur coutume et il y eût à ce sujet un siècle plus tard une contestation entre les Ossalois et Centulle le Vieux , vicomte de Béarn. En un mot » les diverses rédactions des coutumes n'étaient guères que U coostatioD des droits de la localité. Uist. de Béarn, p. 55o.
Etats de Béarn donnent Tintelligence des faits, et produisent la lumière sur les détails dans les* quels nous allons entrer.
De 1a liberté Béanm e en préMaoe 4e la iéodaltlé.
Tai dit comment notre existence politique se trouve constatée dans la charte d'Alaon, donnée par Charles-le-Chauve en 845. Du 9.* au lo* siècle, on voit un certain nombre de chartes qui jètent plus ou moins de jour sur Fhistoire du temps. En parcourant celles qui concernent les monastères de Luc, de Saint-Sever, de Lescar, vous trouverez l'importante mention des principaux faits accomplis en Gascogne; vous y verrez aussi de pieuses et poétiques légendes , mais vous ne leur demanderez guère de documens sur l'état des personnes , sur les premiers établissemetis du régime féodal en Béarn. C'est au 1 1 .* siècle qu'il faut rattacher l'origine de la législation béarnaise et les premières lueurs de la liberté civile ou même politique dans notre pays.
Sous la date de loio, dans un traité qui termine les querelles du vicomte de Béarn avec celui de Soûle, on trouve de remarquables expressions qui commencent à éclairer la question des personnes dans les premières années du 1 1.* siècle (i). Entre ces deux seigneurs, il s'agissait
(\) Htst. de B^arn , .p. agS. C'est la plut ancienne pièce de l'ancieii* ttësor de Paa qui soit rapportée dans cette histoire.
d'établir de iniituelles garanties pour le libre passage de leurs sujets respectifs dans toutes les parties de Tun et de l'autre domaine. Yoici quelques dispositions de ce traité : « Tout cavalier ou piéton ( chevalier ou vilain ) de Béarn qui aura reçu quelque tort ou injure que ce puisse être de la part du vicomte de Soûle, portera plainte devant ledit seigneur, si celui-ci est accusé, et ne se justifie par serment , il fera justice contre lui-même dans l'intervalle de trois jours. » Cet article est surtout remarquable en ce qu'il ne fait nulle acception de personne noble ou autrement, et que la protection est également garantie pour tous. Dans le même endroit, un peu plus loin, on trouve nettement établi le principe de la juste solidarité : « Si quelque voleur rapporte en Soûle le butin conquis en Béarn, les habitans du pays d'où est sorti le voleur, et ceux chez qui il s'est réfugié ou qui l'ont recueilli, ou même lui ont livré passage, sont tenus de réintégrer le prix du vol, à défaut de la chose volée, et de livrer le larron aux gens de Béarn. d
La charte d'Oloron, la seconde en date de nos antiques documens, fournit de précieux détails sur le degré de liberté auquel des sujets pouvaient être élevés en Béarn au siècle dont il s'agit. J'ai dit comment Centulle IV, devenu maître de la vicomte d'Oloron, attira dans cette cité rétablie de nombreux habitans,
auxquels il donna de grands privilèges par une charte dont voici les articles principaux (i):
« Si un habitant de la cité veut vendre k quelque autre ses terres ou sa maison, il le pourra faire en toute liberté , sans qu'il lui soit besoin du consentement d*un seigneur particulier ou du principal seigneur. S'il* veut changer sa résidence et se rendre d'une seigneurie dans une autre , le vicomte sera tenu de le faire conduire hors de ses frontières, et il répondra de sa personne. Si un homme de quelque pays qu il soit, après s'être établi dans la cité , y réside pendant un an et un jour, le vicomte devra le défendre contre tout seigneur de qui il serait réclamé. Aucun habitant ne sera tenu de suivre le principal seigneur à l'armée ou à la chevauchée, hors le cas d'invasion , et encore dans ce cas les bétes de somme nécessaires au trans^K>rt des armes seront fournies par ledit seigneur (a). »
Bien que ces clauses ne fussent qu'une concession exceptionnelle à l'égard d'une cité nouvellement rétablie, et dont il fallait encourager la population , on y reconnaît un acte réel d'af-
(i) Marca, p. 3i4v ^^o* Faf^et de Baare, p. ^a.
(a) Voici le text» littéral d'une seule clause; il est on ne penl plot formel ponr la franchise absolue qu*il établit «Après àeMO, dona à lor aquesl donation 1» et aqueste franquesse , que en tote la senborie de Bearn et en lors propis
• majsons, benossen et crompassen (Vanquenients tôt so quets vulben , sino
• en layronici o arraubarie. » Il leur donna le droit de Tendre ou d'acbetef franchement tout ce qu*ils Tondraient, k moins que ce ne fut chose Tolée ou dérobée. Art. 6, f. 6odtt manuscrit d^ archÎTes. Ainsi aucune espèce d'impdt.
franchissement, et une adhésion à la liberté de tous, fort remarquable pour le temps. Les habitans, les simples bourgeois du lieu étaient donc admis à posséder terres et maisons , meubles et immeubles qu'ils pouvaient vendre, aliéner à leur fantaisie ; ils étaient affranchis de servage, et leur liberté était garantie contre tout envahissement du seigneur direct ou du suzerain. De plus il ne faut pas négliger dans la teneur de cette même charte d'Oloron, une circonstance qui décèle toute la confusion du régime féodal, l'absence de sécurité qui en était le fonds; cent Ossalois et cent Aspois jurent de maintenir les clauses de la charte., c'est-à-dire qu'ils voudront bien respecter la vie et la sûreté des Oloronais. Ainsi , dans cette étrange époque , les sujets de la loi interviennent en masse pour lui jurer obéissance, sans doute avec la clause aragonaise , sùio ,
no (i).
Les dispositions de la charte d'Oloron sont , comme je l'ai dit, particulières aux habitans des
(i) DVprès la date clu for d'Oloron, Louis-le-Gros qai régnait sur le trône de France en lio8^ et auquel on a coutume d'attribuer l'affranchissement des communes ( sauf les réserves de M. Thierry sur ce point, Ictt. sur l'hist. de Fr. , p. 336), aurait été précédé dans cette carrière par le généreux Gaston de Béarn. D'un autru côté, en attribuant à Gaston les plus anciens réglemens du fur général et le for de Morlàas , on accordera k celte législation béarnaise le plus ancien rang partui celles de l'Europe. La rédaction des lois Anglo-Normandes de Guillaume et de ses premiers successeurs, ne date que de 1171 On fait remonter a logg les assises de Jérusalem qui établirent un corps de lois communes pour des sujets si différens de coutume et de patrie. — Voir aassi au recueil des ordonn. des rois de Fr- , t. la, p. SSy.
viltes, et regardent les gens libres et plus ou rooins propriétaires. A cette époque, la servitude de la glèbe est établie, comme on le voit, par un règlement du même Centulle IV, lorsque, pour gratifier le monastère de Saint-Jean-de-la- Penne, il concède à ce monastère, à perpétuité, « un paysan, sa famille, sa race enfin et Yalleu qu'il possédait (i). »
Ce dernier mot que jette ici indifféremment notre historien du Béarn , en rapportant le fait qui y a donné lieu,* mérite quelques réflexions. Personne n'ignore que les alleux étaient des terres demeurées libres à l'établissement du système féodal. Constamment menacés d'envahissement par les seigneurs, beaucoup de propriétaires d'alleux se virent obligés de renoncer à leurs privilèges allodiaux, préférant la protection due au vassal au droit impuissant et constamment attaqué de l'homme libre. Ainsi s'établit l'axiome féodal : nulle terre sans seigneur. La coutume de Bigorre était décisive contre les alleux ; on y trouvait formellement établie l'obligation imposée aux personnes libres de se choisir un seigneur; le mode allodial était proscrit dans toute l'étendue du comté. Ces mesures étaient conformes à l'esprit général qui régnait alors; l'impulsion étant donnée au système féodal, il fallait que son fatal réseau s'étendit sur la France entière, et qu'il arrivât à reconstruire l'unité, juS'
(i) Hist. de Béarn , p. Sai.
qu'à ce que plus tard cette unité factice étant brisée, on vit reparaître la véritable, la seule et toujours vivante unité, le droit de justice pour tous, primordial et universel.
Cependant le Béam y terre de franc-alleu , n'avait point adopté la formule générale. Le judicieux écrivain que nous venons de citer , en reconnaissant que la coutume de Bigorre qu'il rapporte est presque identique à celle de Béam, en excepte l'article qui regarde la proscription des alleux. Le principe « nulle terre sans seigneur, » ne régnait pas en Béarn , c'était plutôt celui-ci : « nul seigneur sans titre. » On ne demandait point au propriétaire la preuve de sa franchise, mais au Seigneur la preuve de son droit ; la liberté était donc le droit commun, le servage formait l'exception. C'est là ce qui explique la supériorité de la législation béarnaise sur beaucoup d'autres législations féodales, et ce qui fait comprendre les magnifiques expressions par lesquelles s'ouvre le for de Soûle, au premier titre, concernant les droits et l'état des {)ersonnes (i).
(i) Voici ce texte , nous le donnons sous la forme Béarnaise afin de ne pas l'altérer i « Per la costume de toute anciennetat observade et goardade , » touts los natius et habitans en la terre son francs et de franque condition, » sens tacbe de servitut. Et degun no a ne pot prener aucune suite de » gens demoran en ladite terre ne exegir aucun dret à cause de la persone » et deu corsadge deusdits manans et habitans, ne de aucun de eds. — Et M se poden maridar losdits natîus et habitans de ladite terre de sole et or- » denar clercs et sailhir deudit pays; et sî los terretenens lexen los heretadges » deben pagar aux senhors directes de fius los fius de quere anneje dobirs. I» Et si degttu los fey contre lor franquesse, lo rey los deu defender et
Gaston IV doit être regardé comme Tancien législateur du Béam, et Fintroducteur dans ce pays de toute la liberté compatible avec le régime de cette époque. La concession des franchises populaires est la pensée qui semble animer toiïte sa vie de Prince et de seigneur féodal. Il s'en allait propageant la liberté par les cités et par les hameaux. Cette sainte passion s'exprimait par des chartes d'un laconisme admirable ; dans quelques actes on lit ces simples mots : « ils seront libres eux et leurs biens. » Voyez cette parole de la charte de fondation d'un hospice à Miey-Haget. « Je veux , est-il dit , que ce lieu soit franc et que ses habitans le soient aussi » (i ); et la pièce se termine par cette clause non moins remarquable : « fait en présence et avec le consentement de Louvie , de S.*®-Colomme, d'Ârros
» goaxàzt en lor franqaesse ...... Et nul ne peut prandre a sa salte gens
demeurant en ladite terre , ni exiger aucun droit personnel et corporel , des babitans et manansy ou d*aucun des leurs. S^ils laissent leurs béritages ils doivent seulement payer double k leur seigneur le revenu féodal de Tannée courante. Ext. de la coût, de Soûle dressée en.iSao. Il ne faudrait pas cependant prendre ce texte au pied de la lettre, et nier toute servitude en Béarn , comme l'observe M. de Maria à la page de son commentaire manuscrit de la routume. Voir plus bas ce que nous citons k Pegurd du servage. •— Pour ce qui regarde l'axiome, nul seigneur sans titre , voir le for gén. , art. 313; Laferrière loc* cit. p. -109, 199.
(l) Tels sont les termes : Vt ipse locwt sit liber , et hahilatores sint iiberi f prtecipio ut nulla unquam personn. conlrà uliUtatem halitaloriun aliifuid agere prcutimat ^ etc. Hist. de Béarn , p. 4^5. J*ai rappelé plus baut comment ces belliqueux vicomtes devenaient d*humb1fs ajneaiix , se repentant y s'accutant de leurs crimes et prodiguant If s privilèges pour les expier. On peut lire dans Marca tous les préambules de leurs nombreuses donations k leur lit de mort. Resterait k savoir si leur jeune et bien portant béritier ratifiait toujous les pieuses dispositions des défunts. Loc cit., p. 386, 3i4f 4o5 et passim.
et d'Assos. » Voilà un acte qui non seulement établit un droit de liberté, mais qui ne rétablit que du consentement des citoyens (ou si ce mot de citoyens semble prématuré ), du consentement des habitans du pays. En effet, l'expression est si formelle qu'elle ne saurait concerner les corps privilégiés, mais bien les gens de la commune, qui interviennent ici pour agréer un droit de liberté d'ailleurs octroyé par la libre concession de leur seigneur. Cet acte est de l'an 1 1 o i .
La charte coutumière de Morlàas que Ton a coutume de rapporter au même Gaston IV détermine les rapports du seigneur vis-à-vis des nobles, des habitans et des serfs; ces derniers qui formaient la masse du peuple et qui , durant plusieurs siècles, n'eurent d'autre garantie que le pur caprice et le bon plaisir des seigneurs^ recurent aussi eux des droits civils et formels dans la charte émancîpatrice de Gaston. Les redevances en corvées et en service militaire furent réglées d'après une mesure fixe et modérée. Les droits de péage et les impôts sur les denrées furent établis sur une échelle de juste proportion eu égard à la \aleur des objets eux-mêmes. Dans un temps où toute justice était exceptionnelle, où chaque ville, chaque vallée du Béam possédait ses fors particuliers, il était beau de voir le seigneur de Béarn , généreux législateur , faisant participer toutes les cités de son état aux privilège3 du for de Morlàas. C'est pourquoi ce
for, célèbre dans tout le midi de la France histo* rîqiie , est le sommet où il faut se placer pour connaître la législation béarnaise, telle qu'elle exista et se développa du XII.* au XVI.* siècle. Si un esprit ou un pressentiment de liberté se fait jour dans les fors de Béarn et de Morlàas, et en général dans la législation destinée aux cités et aux habitans des plaines, ce caractère est bien plus sensible et passe même la mesure légitime dans les fors destinés aux montagnards d'Aspe, d'Ossau ou de Baretous. a Les fors des Aspois, dit Marca, favorisent manifestement la voierie de ces montagnards. Si un homme d'Aspe fait aucun tort aux autres sujets du vicomte et que TAspois puisse arriver à Pène-d'Escot, le vicomte ne peut le saisir, et après cela , le criminel ne peut se présenter et aller à la suite du vicomte sans danger d'être recherché ailleurs que dans la vallée , quand le vicomte viendra en personne pour y tenir les assises. Si le voleur Aspois est pris en Béarn , sa voierie à la main , il est arrêté, mais aussitôt relâché s'il donne caution des amendes qu'il a encourues (i). » Ici les
(i) P« 55o. Notre historien a ici ane phrase curieuse et fort éru dite que nous rapportons : « On remarque dans le privil^ij^e des Ossalois une certaine liberté des peuples de montagne , lesquels , se confiant en la fartification naturelle de leur pays , devenaient aussi élevés et sourcilleux que les rochers de leurs montagnes, et croyaient qu*il leur était permis de ravager et butiner la campagne y à la façon des Isauriens , peuples montagnards et picnreurs, dans l'historien Procope. Néanmoins ces insolences leur étaient tolérées à cause du courage et de l'affection qu'ils témoignaient an service de leurs princes dans les armées, ayant cet honneur que de combattre
serfs de nos vallées , les hardis h'abitans de nos montagnes sont traités avec une telle indulgence, qu'il ne faudrait pas en demander autant pour les citoyens de Tétat le plus libre.
Nous pouvons nous arrêter sur ce point, et prenant tour-à-tour les divers élémens du droit public, judiciaire, civil et criminel, nous offrirons un aperçu rapide de cette législation (i).
Administration poUtîqœ et JadîeûUre* — Proeédore
par le duel.
Dans la constitution du Béarn le pouvoir des Etats prime celui du Seigneur. Nous avons vu comment, lors de l'accession de la maison de Moncade , les Béarnais avaient exercé , avec une justice cruelle, le droit d'élire leurs souverains, de les déposer, de les mettre à mort, comme traîtres et mauvais vicomtes. Chose étrange qu'un
toujours proche de leurs personnes. » C'est un tableau asses frappant de la vie et de l'esprit des anciens Ossalou. — Voir aussi an for d'Ossan art. 19 } « Si lé malfaiteur peut rentrer de jour avec son vol dans la terre d^Ossan, il peut se présenter devant le seigneur. » Et cette clause du for d'Aspe : « Si le vicomte veut entrer en Âspe pour son ptaiair ou pour réclamer ses droits, il doit demander des otages au ruisseau Luo; et la, se mettant à cheval au milieu du ruisseau, il recevra les hommages des Aspois et leurs otages qu'il remettra à deux de ses juges, lesquels rendront Ifsdits otages sains et saufs, faute de quoi , eux-mêmes se rendraient en Aspe pour y demeurer. » For d'Aspe, art. 11.
(1) Après la oullection du for ge'nèral et des fors particuliers , on trouve les meilleurs résultats sur cette intéressante matière dans l'historien du Béarn, Passim , mais surtout, chap. i , > , .) du livre 5, et chap. 93 du 1« 5; dans Desharrats et dans Faget de Banre , qui a mis du scia à la partie des fors. Quant au texte même du vieux for» nous avons sous les yeux une copie avec trad. franc, de ce grand monument de la vieille sageite du Béarn.
tel principe établi si naïvement en tête de ce for que chaque souverain était obligé de jurer sous peine de répudiation!
Le droit de guerre appartenait au seigneur, mais avec des restrictions si multipliées que sa volonté de guerroyer s'épuisait le plus souvent en stériles manifestations. Les réglemens déterminaient le nombre de jours et la distance audelà desquels le vassal peut toujours quitter son Seigneur en guerre; cette distance est presque toujours la limite même du territoire, ce nombre de jours est si borné qu'il ne peut jamais suffire à une expédition lointaine (i). Si le vicomte a reçu quelque injure d'un vassal ou d'un autre chevalier , ce n'est pas à son glaive qu'il demande une vengeance immédiate, mais au tribunal qui exige caution et donne suite à l'affaire comme à toutes les autres (o). La vassal insulté par le comte ou blessé dans quelqu'un de ses droits était délié de son serment envers lui ; la Cour Majour l'autorisait à poursuivre son bon droit contre son seigneur par toute voie de résistance ;3).
Les souverains, dans le régime féodal, avaient
(i) For et coat. de Morlàas y art. 35» 36«
(2) For et coût, de Morl. , art. i88« Je citerai les articles des tors pour faciliter les recherches ; mais je préviens que le manuscrit original divise par ruhriqaes , ne porte point Pindication des n." ; c'est un travail préalable qa'il faut faire; la division par articles eiiste sur les copiei plus récentes. Muvs avons coUatioané cette division sur le vieux texte.
(3) Histoire de Béarn, p. 349 •
un domaine libre et personnel qu^îls pouvaient aliéner , et qu'il ne faut pas confondre avec Tapanage féodal constituant la seigneurie. £n général ils avaient le droit de péage dans les villes. On trouve sous la date de 1 333 un curieux règlement sur les péages (i), il fait connaître le commerce des villes de Béarn à cette époque; toutes les marchandises y sont tarifées, et Ton peut mettre en rapport le taux des valeurs avec celui de l'impôt. Les amendes judiciaires for* maient aussi une branche considérable des revenus seigneuriaux ; cette amende, comme toute autre branche fiscale au profit du seigneur, était limitée et fixée par la loi avec une précision et un scrupule qui dérouteraient bien des lecteurs de romans historiques, lesquels ne sauraient se re* présenter tout châtelain du moyen-âge, autrement que sous la physionomie d'un barbare à qui nulle loi humaine ne demande compte du sang qu'il aime à verser, des coffres qu'il aime à vider, pour satisfaire à son bon plaisir de maître et de Seigneur (a).
Si les droits du souverain vis-à-vis des vassaux sont parfaitement déterminés, il en est de même pour chaque vassal à l'égard de ses propres censitaires. Aucun impôt, aucun droit de guerre ne doit être reconnu dans une terre, à
(i) Faget de Baure, p. 393. Ce péage nVtait pat arbitraire , F. M- 5i 9 2^j.
(a) Vuir tout le for f passif» ; toutcla peDalitése re'sout daos les amendes au profit du seigneur.
moins d'un titre primitif. Chaque fief a un contrat, ime charte qui lui sert de loi f i).
Quant aux rapports du seigneur avec ceux qui formaient le dernier degré de l'échelle féodale, les taillables et les corvéables , les questeaux, le« serfs , puisqu'il faut les appeler par leur nom , la
(i) For gén« , art. la, 3o8; F. M. 947 > ^^* "^ l'oos ne poaTom rappeler tons les textes conteBus dans les fors et qui monlrent combien «le l^aranties existaient en Béem poor la liberté des bien* et des personnes. Hoos citerens les art. 5> 54 , contre l'arrestation abusive , et 3^ dn for de Morl. sur le même objft. — Nul habitant de Horlaas ne peut être arrêta s'il a donné caution, lo. Le seii^enr ne peut refuser l'appel, s65, 175, 3o4, du fur de Morl. Le seigneur est le bon baron , iilui le reconrs,id. 94. Les bayles doivent toujours répondre, ig4; et ailleurs enfin, il faut citer la plus belle formule dn vieux for , art. 78 : « Il est for en Béarn qne si le seigneur ne rend pas justice par sa faute, le jour qu'il aura indiqué, il devra indemniser le mandé de sa dépense . 1» Item et for que sy lo seig» nafe dret au clamant au die qu^ilmanat Paura^ etc> Mais surtout Part. 77 : ■ Il a été établi pour toujours que le sciGRcui feba dboit au pautbb fX>ifMC AU KicuE et que le bajie ne prendra les amendes , qu'après que le dommage du perdant sera payé. » Itemfo ettablU per touts tamt^ que lo senhor Je dret au paubre cum au rie , et au rie aixi cum au pattbre» Lo seig, njr son baytè non tregue ley entre que lo clamant sie paguat, » Nobles paroles qui mériteraient d'être écrites en lettres d*or pour l'éternel honneur de l'antique législation du Béarn.
La loi des sauf-conduits f Morl. 3a ) est digne d'être rapportée : « Si un homme de cette ville veut s'en aller et que ni le seigneur ni antre ne porte plainte sur son départ , son héritage vendu, le seigneur lui donnera un guide pour le faire sortir sain et sauf jusqu'aux ex*rémités de sa terre » Si augun homy desta biele sen vol anar , lo seignor lo deu dar guide per tope sa terre enlro que si» en locq de saubeiat et que any saub et segur.
Du reste , malgré la distinction des rangs et des degrés de la société sociale, il règne dans nos fors une tendance remarquable à généraliser les charges et les obligations communes. Les nobles ne sont pas soumis aux tailles ordinaires ; toutefois par Part. 35g du fur de Morlkas , tout homme , domenger ou non , est tenu de paypr pour les églises , les chemins et les mur& Dans la plus grande partie des rubriques , nous voyons «tout homme »» fot homjr en Béarn, sans distinction ~de qualités; ainsi art. igt : «Nul assigné ne doit prendre procureur s'il peut répondre lui-mcmei » La lot semble égale pour tous.
coutume béarnaise se faisait remarquer par beaucoup de modération, à défaut du grand principe de l'égalité des personnes que le temps n'avait pas introduit en jurisprudence. Les tailles et les corvées n'étaient pas arbitraires, mais bien déterminées et limitées par les réglemens. Dans la coutume de Bigorre, d'ailleurs si analogue à celle de Béarn , on lit : v le comte pourra exiger des gens libres trois corvées par an , une poule à Noël, un agneau à Pâques. Les gens de la campagne soumis au cens, ainsi que les gens libres, ne seront tenus de suivre le comte à la guerre que dans le cas d'une invasion ou pour la défense du pays; les habitans des vallées seront obligés de suivre le comte dans les expéditions qui seront reconnues légitimes (i), »
La loi n'est donc point indifférente aux serfs de la glèbe. Jamais, en aucun temps chrétien, un peuple chrétien, im peuple de laboureurs ne fut traité comme esclave, dans le sens que les
(i) Maïs je pnSr^e l'art. 335 de la coût, de Morlàas; le voici festuellement : « Si ua caver ou autre homme a des censitaires on des serfs, et qu'il soit doute uu crainte qu'ils ne veuillent s'en aller de sa terre « il peut de sa seule autorité se faire donner caution et s'ils n'en peuvent trouver, ils doivent le jurer, et le Seigneur doit alors s'en rapporter à leur serment ; mais s'il s*en trouve d'étrangers et qu'ils lui demandent de quoi vivre, le Seigneur doit leur en fournir, et de tous il ne doit retirer que la queatc , sans profiter autrement de leur peine et de leur bétail. » Ici la servitude est admirablement tempérée par la charité *, c'est une belle clause que celle qui oblige le Seigneur k s'en référer au simple serment da pauvre serf qui ne saurait donner caution. Sy aver fion podiu , que ac deben jurar sober sauts que aver non podin , et aquero feyt , que t'en debin Jidar en lor et en lor segrament.
idées de l'antiquité payenoe attachaient à ce mot; la servitude au moyen-âge n'est point cet esclavage qui fut si réel dans le monde romain. Quand les questeaux, c'est ainsi qu'on les appelle en Béarn , ont payé la queste ati seigneur , il ne peut rien leur être demandé ; le seigneur doit leur donner des terres en fermages lorsqu'ils n'en ont pas; en un mot les protéger, faire droit à tous les gens qui sont à son pain, selon l'ex. pression du for (i). Ce qu'il y a de plus grave dans l'état du serf, c'est qu'il ne peut quitter la terre sans la permission du maître qui le nourrit. Beaucoup d'assujettissemens indignes ou simplement onéreux qui se trouvent dans diverses lé^ gislations féodales, à l'égard des serfs, sont épargnés à celle du Béarn; c'est là ce qui permet, du moins avec des restrictions, d'adopter pour le Béarn, le préambule de la coutume de SouIe (a).
(i) Cout. de Morl. , art. 344* ^'^'" ^ <o< '"on paà /are dret , eum de mjr me dix* ne foise,
(3) L'^at des questeaax , a une époque plus rapprochée , il est vrai , ta fait connaître clairement si Pon parcourt an trésor de Pan la yolamineiise collection qui contient les censiers de tontes les paroisses dn B^arn. Voici nn texte empmnté au censier de Sau^eterre pour l'année i5i8 : « TouU los çuestaux recounegen et confessan fstar tengttU et aber accoustumat de baiiiar toutt et eascuns lours enfants mascle* , reserbat loti primer genitf au seigneur touviran de Bearn per servir , catcun deus dits enfants de goeyton {garde) un an solament en lo casteig tPOrthes, ~ Et apre< certaines rederances fiscales se trouve cette clause : Item'f recounegen et eonfessan no pouder maridar lourtfilies ab hommis Francs , nj en may-'^ sons frantfues de questa, part ( sinon par) conget et lissency deu dit sei~ guoW'n Arch. de Pau, n.o s463. En réunissant les diverses notes placées ici sur ce sujet , le lecteur pourra te former une idée de l'état de la serviVode dans l'ancien Béarn*
L'assemblée des Etats, autrement appelés la Cour de Béarn , exerçait à la fois l'autorité législative et judiciaire, c'était une chambre et un tribunal. Les Seigneurs étaient obligés de s'y rendre conformément à la loi générale des fiefs. Guillaume-Raymond ota à la cour de Béarn l'autorité judiciaire, et sur l'avis de cette cour ellemême et de l'évêque de Lescar, il établit douze jurats, qui avaient à juger toutes les causes sans appel; ces jurats étaient pris parmi les barons, leur charge était héréditaire et leur tribunal fut appelé la Cour Majour (i).
Le seigneur de Béarn n'est législateur qu'avec le concours des Etats généraux ; il n'est souverain que comme président de la Cour Majour; si
(i) Il j ayait trois classes de nobles en B^arn, les barons, dont il est fait mention dans la cbarte de Morlàas et dans le vieux for d*01oron ; les cavers » qui correspondent à ce que les anciens actes latins appelaient les milites , et les domens^ers correspondant aux domicelli. Ces derniers sont inférieurs dans la biérarchie aux précédens ; ils sont les simples damoisels par rapport aux cbevalicrs, et forment la classe des nobles la plu* générale , qu'ils aient ou qu'ils n'aient pas de juridiction. (Hist. de Béarn, p. 547»
Quand le plus ancien tribunal , compo&é du Seigneur et de ses barons , fut transformé en douse jurats, ceux-ci furent appelés les douse barons du Béarn; voici leurs noms: c'était les sei;i^nenrs de NavailleSy d'AndoÎAs, de Lescar, de Coarrase, de Gerderets , de Miossens, d'Arros, de Gabaston , de Doumi , de Garos , de Miramont et de Bidouze ; res deux dernières seigneuries furent distraites du Béarn vers le l5." siècle. Il y eut plus tard d'autres baronies érigées, celle de Monein par Henri II, roi de Navarre » pour remplacer celle de Miramont; plus tard encore, Henri IV et Louis XIII créèrent les baronies de Lons, de Làas et de Bébénac. Le baron de Navailles tenait le premier rang dans la séance des Etats. f^Idée bist. du Bé.irn , p. 33.) Pour ce qui regarde le tiers-étit, il était composé des maires et juvats de 4^ vi\I«'s ou communautés. Le tiers est présidé par ceux de Morlàos , et tous le sont par l'évêque de Lescar.
quelquefois il juge seul, ce ne peut être que comme arbitre (i); il est toujours loisible d'appeler de son jugement.
Au souverain seul appartient de convoquer la Cour et de la transporter à volonté. Les bayles ou baillis des villes et des seigneuries recevaient avis de cette convocation par lettres patentes qu'ils remettaient aux jiirats avec le rapport des assignations données et des procédures en instance. Les jugemens se rendaient avec des formes solennelles, le Vicomte assis sur un trône, ayant à ses côtés les deux évéques d'Oloron et de Lescar. Un des barons ouvrait la première séance, disant à haute voix : n Seigneurs et bonnes » gens , le seigneur Vicomte est ici avec sa Cour » pour faire droit à toutes personnes suivant le for » et la coutume de chaque terre (2). » Excellentes paroles où respire une généreuse équité, ne faisant acception de nobles ou de vilains devant le droit universel d'obtenir justice. Un jurât pouvait être témoin Jégal des faits débattus dans sa juridiction (3) ; mais sa déclaration devait être faite solennellement et gardée secrète jusqu'au moment de l'audience publique.
Des formes analogues à ce qui se passe dans
(1) Conta Mor1*« art. 3ul.
(3) Acte de rénovation de la cour majeur par Mathieu de CastctboDy
( à la saite du recueil des fors Béarnais) , saivi d'une pièce ayant pour titre :
« La forme de mander et de tenir la cour* m Voici le texte littéral : Senhors
et bones gents , lo seig. se présente assi ab sa cort , per far dret et
judjament a tote manière de gent se gond h for et la costume de la terre.
(3) For sr^n. 65 et io3. Coût. Morl.
nos tribunaux présidaient à la disposition des causes, à la délibération du tribunal, au prononcé du jugement. Les baillis étaient chargés de l'exécution; l'un des juges avec le notaire de la Cour dirigeait les enquêtes. Pour éclairer les juges, il y avait dès-lors des foristes, sortes de conseillers non délibérans de la Cour, praticiens exercés à résoudre les difficultés relatives aux questions de coutumes.
Au-dessous de la Cour souveraine existaient deux ordres de juridictions. Chaque seigneur, aux termes de la jurisprudence féodale, ayant droit et loi en Béarn comme en tout autre lieu de féodalité, possédait ses magistrats, ses juges, composés du bailli et des jurats ou notables de la seigneurie, qui étaient désignés par le Seigneur, a Les jurats des tribunaux inférieurs, est-il dit dans le for d'Âspe, jugeront bien et loyalement les querelles des particuliers; ils maintiendront la sûreté de la voie publique; ils jugeront en conscience , selon la vérité et sans recevoir aucun salaire, à peine de déchéance (i). »
Entre la Cour Majour et les tribunaux seigneuriaux , il y avait dans chaque vie ou canton des
^l) Lm teneur de la clauie est on ne peat plus remarquable, la voici: Touf ceui. d'Aspe en assemble'e plénièrc accordèrent à M. Gaston et à ses luccesseurS) qu'ils pourraient constituer jurats tous crux qu*ils voudraient. » Tots los d^Jspe ^ en planiêrecort , aulrejaa à Monsy Gaston et à sous successors que en cascune hieta eg pus que constituir jurats aqiwts que eg volera. » Ici c'est le peuple qui octroya , le droit remonte du peuple au seigneur.
tribunaux de ressort, composés des seigneurs des terres du district et présidé par un bailli choisi parmi les barons. Par suite de cette organisation simple, mais complète, chacun était jugé par ses pairs; les conditions inférieures par les justices féodales, et les gentilshommes par la cour du vie. La Cour Majour pouvait seule décider en dernier ressort les questions de liberté personnelle et de propriété , ainsi que les contestations entre les nobles , d'abord portées devant les tribunaux du vie (i).
Un baron faisant partie de la Cour Majour ne pouvait pas être juge dans son vie, et il n'en était pas non plus justiciable; car, par la voie de l'appel, il aurait pu se trouver juge de sa propre cause dans la Cour supérieure où il sié* geait (a). Ainsi dans cette constitution des justices féodales , on trouve fort nettement établi ce double principe fondamental du code français , i.^ nul ne peut être distrait de ses juges naturels; a.<^ nul ne peut être juge dans sa propre cause.
Ce système d'organisation judiciaire subsista long-temps sans éprouver de notables modifications. Plus tard nous voyons rétablissement des sénéchaux ou lieutenans du Vicomte, possédant la vice-présidence de la Cour supérieure et la surintendance à l'égard des tribunaux de toute
(ï) Coaf. Morl. 357, ^' ^^^ baron ne peut faire justice de sang, (a) For gën. V. F. 10,16, 17 y a33.
la vicomte (i). Ce fut Mathieu deCastetbon qui établit le sénéchal ou qui du moins donna à sa chaire l'importance qu'elle conserva depuis (2). Ce vicomte soumit tous les tribunaux à une nouvelle organisation , en substituant à la Coui* Majour un tribunal de révision permanent, formé du sénéchal et d'un conseil de quatre juges. Par cette mesure, la Cour Majour finit par n'être plus qu'une cour honoraire, dont la vieille prééminence juridique fut assez rarement invoquée.
Nous terminerons ce rapide tableau de l'administration de la justice en Béarn en rappelant un mode de procédure qui fut universel dans le moyen-âge , et pour lequel il y a plusieurs réglemens dans la loi béarnaise; nous voulons parler du duel.
Dans l'origine les débats judiciaires étaient réduits aux formes les plus étroites. La preuve par témoins et par le serment était employée en presque toute rencontre (3); celle par écrit Tétait
(3) Marca, p. 35o.
(3) Voir la pièce citée plus haut.
/3y Le pi as beau caractère que je remarque dans la procédure béarnaise, c'est le râle, U haute autorité' que la léjj^islation attribue au serinent. C'était une époque rude , mais sincère ; on crojait à la voix de la conscience , s^exprimant par la bouche d'un homme, d*nu chrétien; Tuttcstation de la vérité devant Dieu ne pourrait pas être présumée comme mensonge. Je n'en citerai qu'un exemple; c'est l'art. 63 du for gén. « Si par aventure, les quatre jurats et le prêtre jugent entr'cux qu'ils ne peuvent connattre la vérité, ils feront des enquêtes et prendront pour témoins et feront jurer qni ils voudront et qui ils croiront savoir quelque chose sur le délit , et ce qu'ils auront trouvé « ils diront à leur serment et ils en seront crus , sans qu'il puisse y avwir aucun démeati contre ce quMt diront et auront
fort rarement dans un temps où si peu de gens savaient écrire. I^orsqn'un édit pourvut à ce que les registres et les autres actes publics fussent maintenus avec scrupule , la preuve par écrit seleva au niveau de celle par témoignage; le combat judiciaire devint inutile et plus rare.
C'est une des plaies les plus sanglantes des législations du moyen-âge que cet usage du duel auquel , dans l'incertitude de la justice et du droit, les tribunaux eux-méme établissaient le recours comme un principe. Il est vrai de dire néanmoins que cette manière expéditive de décider les procès difficiles, de briser avec l'épée ce que Ton ne pouvait dénouer avec l'intelligence, et cela sous prétexte de laisser l'œuvre au jugement de Dieu, fut constamment combattue par les prescriptions dilatoires des tribunaux. Dans les contestations pour dettes, le cas le plus ordinaire des duels judiciaires, il fallait que la somme fut assez considérable pour qu'après serment réciproque il fût permis au débiteur de qui la dette était exigée sans titre de se défendre par le duel.
La loi Béarnaise, pas plus que les autres codes contemporains, n'empêchait les guerres particulières, lorsque les motifs étaient regardés comme
trouvé, w Le meurtre se purçe par six ténauias Bciraais ou trcote cachots, 169; le for ne croit pas au parjure, io8y ut divers textes passim. C'est là ce qui faisait la grande solennité du serment prêté par les seigneurs pour l'oltservaace des furs.
justes, mais elle intervenait pour apporter des règles et de salutaires entraves k ce droit cruel , inévitable conséquence de la féodalité. Après tout, le duel légal différait-il, autrement que par son bruyant etsplendide appareil, du duel furtif, en habit court et avec deux témoins , dans un ravin obscur, tel qu'il se pratique de nos jours, sous le consentement tacite de la loi , malgré les censures impuissantes et les répressions correctionnelles de nos tribunaux?
La loi n'encourageait donc pas, elle tolérait le duel. Du moins elle introduisait des garanties de temps, de procédures, de substitutions (i), qui pouvaient être regardées comme protectrices de la vie des insensés à qui il fallait un théâtre de mort pour illustrer leurs démêlés* Dix jours devaient s'écouler entre le défi donné par l'offensé devant le jurât et l'exécution du combat à outrance (a); ainsi il ne suffisait pas d'avoir eu une querelle insignifiante le soir, dans une réu^ nion publique, pour aller le lendemain matin s'égorger, sans prendre même un seul jour, le temps de laisser passer les fumées de l'orgie. Alors la loi elle-même intervenait; elle imposait le temps au ressentiment de s'appaiser, à la colère de tomber, au bon jugement de revenir, à la charité de pardonner (3).
(i) For gén. 190 (3) For gen. 6 i 3o. (3) For gén. 6, 3o.
Puis il y avait la loi des otages et celle des assuremens par laquelle un Seigneur donnait pour lui et les siens, sous peine de forfaiture et de considérables amendes, une assurance per-> pétuelle de ne procurer aucun mal ni dommage à un autre individu , dans sa personne ou dans ses biens (i). Singulier temps, on mettait en assurance sa vie contre le brigandage de gens armés , comme on fait aujourd'hui de son champ contre 1? grêle, et de sa grange contre l'incendie !
L'ordre et le mode du combat étaient déterminés par la loi : a La Cour juge qui si un homme, caver ou bourgeois, en accuse un autre de meurtre ou de trahison, il y aura combat, et l'accusé, s'il veut combattre à cheval avec armes , épée, lance d'abord ou couteau , et le jour même de l'appel, il doit répondre à l'appelant, accorder ou nier (a). »
Une amende était due au Seigneur par celui à qui la chance était défavorable et qui succombait dans le combat , ou bien de la part de celui
(i) For géa. l53 et «qq.
(3) F. M 67 On ne voit pas ici une circonstance qai existait en beaucoop d'endroits; quand l*agresseur ^tait roturier, il ne pouvait combattre qn*a pied , armé d'un bâton et couvert de l*écu , le cbevalier étant k cheval et armé de pied en cap. Si toutefois le chevalier était PAgrcsieur , lui aussi ne pouvait combattre qu'avec un bAlon ; par une règle de justice il était établi en principe que l'agresseur « redescend par l'offense au rang de
Toffensé. » Sur ce point de la législ. féodale , voir Boncenne , théorie
de laprocéd. civ. , t. t , c. i5.
qui ne se rendait point à Tappel, assignation juridique étant donnée (i).
Droit eÎTÎL
Cest surtout à Tégard du droit civil que la persistance de la loi romaine se montre encore dans les diverses législations féodales, et en particulier dans celle dont nous nous occupons. Sous ce rapport, im travail important pour l'histoire de la législation serait de prendre nos anciens fors , et par un tableau comparatif de reconnaître la part que les vieux souvenirs du code romain ont pu exercer dans la rédaction de nos coutumes. Vous trouveriez, quoique singulièrement altéré par le temps et le contact des institutions de pure féodalité, la plus grande partie des élémens qui se rencontrent encore en toute saine législation , ancienne ou moderne. Nous nous bornerons sur ce point à de rapides indications.
Un certain nombre d'articles dans les deux fors traitent des pignorations ou saisies judiciaires, partie si importante du droit civil. Les élémens assez confus de la législation des fors sur cette matière, ont été recueillis vers i384 par un règlement de Gaston-Phœbus sur la vente judiciaire et l'expropriation forcée. C'est un do-
curaent digne de la législation la plus avancée > on y remarque les dispositions suivantes :
et Si les débiteurs n'ont ni meubles, ni deniers suffîsans pour acquitter la dette, mais s'ils possèdent des vignes , vergers après et autres terres, moulins, fiefs, cens et rentes, il en sera vendu par le ministère du bayle et des jurats une partie suffisante pour le paiement des créanciers; néanmoins il sera accordé aux débiteurs, après les criées , un an et un jour pour le rachat des biens vendus , en remboursant les frais du créancier ; mais dans le cas où tout autre qu'un créancier aurait été l'acquéreur, le rachat ne sera pas loisible , sauf le retrait que le parent pourra exercer dans ladite limite d'un an et d'un jour. Si les biens meubles et terres du débiteur sont insuffisans pour le paiement des créanciers et que les biens des cautions duss^it être vendus , le bayle et les jurats vendront alors la maison du débiteur pour garantir les cautions et non en autre cas. » Ce n'est qu'après ces expropriations progressives que la loi permet d'aller jusqu'à la personne, en enlevant l'un après l'autre les portes de son habitation , et tous les meubles , sauf les réserves établies plus haut (i).
Vous trouverez dans les fors de bien sages réglemens sur la dot et la garantie des époux.
f'i) F. G.y art> 74» 'lo« l^'t i3o et sqq. — F. M. 144* -> Faget de Baure, Essai Historique^ p. 293. — Il faut aussi iadtqucr les réglemcus qui conceraeat les prescrij'tions , F. G. 127, 307, asoj F. M. aii^
La loi veille aux intérêts des familles; pour assurer leur coudition , elle reproduit plusieurs des meilleurs articles de la loi romaine. Le principe que les biens de la femme n'appartiennent point au mari est professé dans le for. La loi romaine est nommément invoquée sur ce principe, que le mari doit nourrir et entretenir la femme saine ou malade (i). La veuve, lors même qu'elle mène mauvaise vie, est protégée par la loi qui ne veut pas qu'on lui ote son bien en faveur de ses enfans (a).
Plus d'une loi garantit le maintien de la propriété ; on ne voit pas que le Seigneur s'arroge un droit universel. La coutume sur les successions est équitable (3) ; l'héritage et la propriété des enfans, par rapport à leurs parens, sont choses établies. Le Seigneur garantit de trouble le devant des maisons, les bourgeois n'ont à veiller que sur l'intérieur (4). Tous ravages dans les biens ruraux sont prévus et passibles de différentes peines; la coutume attache surtout sa vigilance contre la destruction des arbres, ornement et fertilité des campagnes; elle spécifie des
(l) F. G. a54 et sqq, 277 et sqq.
' (3) F M. 3. M Si ua homme riche ou pauvre meurt iotpstat , il aura pour héritier le plu« proche parent de sa ligne, et s*tl n'en a pas, le Seigneur succédera » sauf pour les dons et aumdncs qu'il aura faites pour le repos de aon âme. — F. M. i83.
peines différentes, selon que l'on a arraché, chêne, hêtre ou châtaignier (i).
La loi qui règle les successions admet sans doute le principe universel de la division des biens en nobles et roturiers , en fiefs et en beaux à cens ; elle reconnaît Théritage indéfectible des cavers et du Seigneur raajour (a). Après cela elle donne beaucoup d'attention à ce qui regarde les biens roturiers ; elle règle le droit des bourgeois à partager leurs biens également entre leurs enfans (3). Le censitaire lui-même est garanti contre tout droit arbitraire qu'on voudrait lui imposer (4).
La jurisprudence relative aux débiteurs est douce et humaine. On ne poursuit pas celui qui, étant insolvable, abandonne ce qu'il possède à ses créanciers; ces principes étaient même tel-
(i) F. 6, 345 et sqq.
(3) F* G. 373, 375, sons le titre âe Rubr. de Gcntilezsa ttPassim.
(3) F. H. 76. « Il est d'usage ea Béara que si un bourgeois a trois filles ou quatre et meurt sans les partager , elles dot veut avoir comme le frère, selon la force de l'hérédité du père. » Toutefois la prérogative paternelle n'est point oubliée, comme on le voit par cette prescription pleine de moralité : « Le droit dit que si le fils, ou la fille, on le gendre attaquent leur père^ mère, ou beau-père, en faits ou en dits, ils payeront 5o besans d'or, et les ascendants susdits peuvent déshériter les enfans qui leur auront manqué , ce que pourra faire aussi la mère , en cas de prédécès de son mari. » F. M. 184.
(4/ F. G. 308. « Il est de for et de coutume que si le Seigneur du censitaire veut le soumettre à des choses auxquelles il n*a pas été soumis , ni ses prédécesseurs, celui-ci s'adressera au bajle et le requerra de le maintenir en franchise et de ne pas le laisser dépouiller» etc. 1» I/affuîre doit aller devant le seigneur majour, lequel demande le titre au seigneur censier; faute de fournir ce titre, il est jugé en faveur du censitaire. — - C'est bien la le priacipc , nul Seigneur sans titre .
lement gravés dans les mœurs , aussi bien que dans la loi béarnaise, que Tun des premiers jura ts^ le baron de Mirepeix fut dépossédé de sa dignité, lui et sa race à jamais, pour avoir jugé contrairement à cet esprit d'équité naturelle. l.a sentence fut écrite dans le for, pour servir au juge d'exemple éternel et de refuge au débiteur indigent (i).
On ne saurait méconnaître dans ces dispositions un juste sentiment du droit universel, un esprit très-élevé en jurisprudence. Il est vrai qu'au i3.* siècle ces principes commençaient à se répandre en Europe, mais c'était un mérite à notre Béarn de n'être pas resté en arrière quand ce progrès s'établissait dans la sphère du droit. Lorsqu'en 1287 un exemplaire des pandectes, soustrait au pillage d'Âmalfi , ap[>arut tout-à-coup et révéla au monde étonné à quelle source antique l'œuvre des lois devait être renouvelée, il se fit dans la jurisprudence européenne une grande révolution. Toutefois le droit impérial reparaissant dans son intégrité ne trouva pas la législation féodale entièrement dénuée de tout contact avec la sagesse juridique des Romains. A cette source appartenait ce qu'il y avait de
^1) F. M. 35i. M Ce texte est trop remarquable comme atiestaot une des plus dig'DKt circonstances de notre histoire y pour n'être pas cit^ t •Item judja lo senhor de Mirapeix que sjr augua deu^dardiers et ho los pot pagar, que pusque , et despausat de Judge qui era deut 13 de Bear u. * •— Le Seigneur de Mirepeix qui était un des douae jurats de B^arn y jugea que celui qui ne pouvait payer fut eoatraiot par corps 9 et il fut dëpoaê.
meilleur, de plus équitable dans le cahos des institutions de la féodalité en Béam, dans les dispositions du for général , dans le for de Morlàas , dans les monumens antérieurs à i a37 , on reconnaîtra la trace permanente du droit romain; souvent notre législation coutumière en est empreinte.
Et après tout, faut-il croire que rien d'originel et qui soit indépendant d'une source positive ne se rencontre dans une législation, et faut-il toujours recourir à des textes conservés ou reproduits d'une jurisprudence dans une autre? M'existe-t-il pas une justice première, immédiate, supérieure au droit romain comme à tout droit civil, loi sainte et sacrée, suprême, imprescriptible, que le philosophe romain a merveilleusement exposée (i), qui fait la vertu de toute législation, et à qui le droit romain ressemble assez sous beaucoup de rapports pour qu'il ait pu être appelé la loi écrite par excellence. C'est là le for vraiment général sous les auspices duquel , comme disait Marca (2), les peuplades du Béarn aussi bien que celles du monde entier se sont réunies en sociétés politiques; toujours ce droit a laissé quelques-uns de ses meilleurs élémens au cœur des législations même les plus imparfaites. Ce n'est pas le droit romain, c'est le droit uni-
(0 Innata non nata iex Cic. pro mil. de Icgib. et passim. (i) Voir plut haut.
versel qui fit juger par la cour souveraine de Béarn qu'il ne faut pas faire une saisie dans une maison où il y a une femme enceinte; c'est le for de la conscience qui fit déposer de sa place de juge le seigneur de Mirepeix pour avoir jugé la prise de corps contre le débiteur insolvable. C'est ce droit primitif qui plaçait dans la coutume de Bigorre cette clause digne des temps primitifs, et que l'on croirait empruntée au poème d'Hésiode sur les travaux et les jours : « Que la paix demeure avec l'homme des champs; que ses bœufs et les instrumeus de son labourage ne puissent être saisis. » La même coutume de Bigorre, lorsqu'elle plaçait sous la sauvegarde du public, les laboureurs, les voyageurs , les prêtres et les femmes, et qu'elle n'ajoutait aucune sanction pénale , faisait voir par ce simple énoncé que ceux qui ne peuvent se défendre par les armes, sont protégés par le droit naturel plus que par la loi écrite (i).
Droit erîmineU
Dès l'origine, la même imperfection qui régnait
(i) Pour ces divers exemples de la coutume de Bigorre, voir Faget <lc Baure » p« loi « Une autre loi de Bi<;:orre permet au coupable de se réfugier auprès d'une femme , et donne à cette sorte d'asyle le pr^vil^gre des comptes ; on aime k entendre ainsi la voix de PhuroaDit^ qui protège la faiblesse , et revêt- l'être faible d'une inviolable autorité. » Le for gén. 65, contient aussi un beau règlement : m Une femme blessée à mort par blessures , et qui sur le péril de son âme accuse son meurtrier, en est crue sans autre enquête. » Le sentiment naturel, le droit primitif et non écrit, donne d'autant plus de force morale à l'être faible, que la force physique lui manque davantage.
dans la procédure civile se montrait bien plus funeste encore au criminel. L'insufBsance de la preuve testimoniale, à défaut de celle par écrit, donnait un libre cours à l'aveugle justice de décider par la voie des épreuves et du duel entre l'accusateur et l'accusé. Ensuite c'était un déplorable droit pénal que celui qui, se résolvant en amende , fixait le tarif du sang avec une effrayante précision , depuis la moindre blessure jusqu'au meurtre accompli. T^ loi Béarnaise avait adopté ce mode absurde de pénalité. Autant de crimes, autant de bénéfices pour le seigneur 9 qui grossissait par ce moyen son trésor de sous Morlàas , et accroissait sa caisse seigneuriale du profit des condamnations pour meurtres ou blessures.
Le système de la composition fiscale, substitué à la pénalité corporelle appartient aux barbares du Nord ; c'est dans le code féodal la plus forte preuve que beaucoup de nos coutumes ont eu leurs origines dans les forets de la Germanie. Ce qu'il y avait de plus absurde, c'est que la gradation des crimes et délits par violences n'étaient rien moins qu'observés. Une blessure étant commise, qu'il s'en suivît meurtre ou non, c'était toujours l'amende de 66 sols Morlàas. Un homme, lorsqu'il avait survécu, réclamart autant de 66 sols qu'il pouvait montrer de plaies sur son corps; de sorte qu'il pouvait arriver qu'il en coûtât moins pour achever son homme
d*tin seiil coup, que pour le frapper de plusieurs blessures sans résultat funeste (i).
Ce système appartenait au vieux for, celui de Morlàas le réforma. La composition due pour le meurtre s'élève à 3oo sois; de plus nous voyons intervenir ici la peine afflictive par le bannissement perpétuel. Ce texte est célèbre comme le centre de la législation pénale au moyen-âge; il est surtout remarquable par la clause barbare qui atteint le coupable lorsqu'il lui est impossible de payer la composition. Voici ce texte littéral:
<c Si aucun de cette ville en tue un autre, le meurtrier donnera aux parens du mort 3oo sols Morlàas et 66 sols au Seigneur; il sera banni pour toujours de Béarn , et il en sortira sans espérance de retour. S'il ne peut payer, il sera corps et bien au Seigneur, son corps seba. enterré soDS LE CAD/ivRE, ct des bieus, les parens du mort auront le tiers (a) ; si le meurtrier sort en armes de la terre , il devra en outre
(l) F. g. 167 y 169, 173. — Il y avait une capitatloD pour les divers nembrcs perdus par violences ; la loi demande si un doii;:l est reg^ardé comme un membre; même question pour une grosse dent. F M. 176; du ri!«tc , le principe de l'iocii-acilé du travail est établi comme base , id. 178.
(a) Si angttii desta hii^la aucide son vesiii dony £*h)micidjr (tus parents dffu mort 3oo s, Morlhas , et au senhor 65 s. et sie exilât per touts temps de la terre de Béarn et quen gesque sents espérance de jantes retornar , et si aquestes leys no pot paguar, que sie en coos deu senhor tout so que ajre , et que sie sepelit dehaig lo mort. Dans le mantiscrit des arcbives qui fuit notre règle, Part, du for de Morlàas sur le meurtre se trouve au for gënér»l art. 177, comme pour compléter la vieille législation ; elle se lit aussi au for de Morl'aas, 3j.
66 sols pour chaque jour au Seigneur, et les parens du mort pourront le tuer; s'ils le tuent, qu'ils ne sortent pas de la ville, ils ne sont en ce cas tenus d'aucune amende pour le Seigneur, ni d'aucun de dédommagement pour les parens de celui qu'ils auront tué (i). »
La clause vraiment cruelle qui condamne le meurtrier insolvable à être enterré vivant sous sa victime a uu certain parfum de férocité qui sent vivement son moyen-âge (a) ; toutefois il faut ajouter que la loi Béarnaise, en introduisant la peine afïlictive dans son code pénal, en a peu abusé. Le voleur, s'il est pris trois fois en récidive, est pendu (3). En général on peut donc observer, à la gloire de cette législation, qu'il
(i) Le droit de le faiiti justice toi-même est aises fréquent dans le fur • F. M. a4.
^i) La peine du meurtrier enterré vif sous le cadavre de la victime est rappelé par MM. Michelet, dans ses origines du droit français p. 3^1 • Du reste y la pénalité béarnaise* tout-à-fait positive et fiscale, donne peu de p^ace à la théorie du symbolisme du droit. II y a pourtant un horrible supplice que nous devons relever : « Selon le fur de Morliias, celui qui » demande en vertu d*un titre payé, et auqnel le défendeur produit le » titre de payement en bonne repaie , d'uprè» le jugement de la cour , sera M ainsi jugé : le seigneur lui fichera le titre au front avec deux clous de » la moitié du gros doi|!t de la main et applatis par la tète ; il doit aller » ainsi d*unbout de la ville à Vautre, et le crieur dire : m celui qui fera de » même sera ainsi puni», et il sera eiilé du bourg un an et un jour. »... Lo tehor lo deu far Jîcar la cartha ah dues taches en lo front, tfue ayensengles onces deu dit pogar de lotte , et los caps que ayen plats ^ et que deu anar de lung cap de la biela à l'autre, disan la cridu de la viela , QUI TAU FA sa, tau pieneia , et deu exir de la viela an et die. F. G. 117. Voila du symbolisme oriental et féoial dans toute sa poésie, mais aussi dans toute sa cruauté.
(1) F. M. a8i » règlement de l'année ia88.
y règne un esprit de douceur et de modération remarquables pour l'époque. Là , vous ne voyez ni la confiscation des biens, ni le raffinement des supplices, ni ces questions et autres tortures préalables qui déshonorent toute l'histoire de la pénalité moderne (i^. Une peine infamante et non sanglante punissait l'adultère; le blasphème n'est condamné qu'à une simple capitation (2). Tandis que les établissemens de Saint-Louis infligent au coupable un châtiment cruel, la loi Béarnaise, plus indulgente pour ce délit, le regardait comme tombant, pour sa plus grande part de culpabilité, sous la répression même de Dieu à qui il s'adressait.
Le règlement de 1 a88 , qui condamne le voleur au supplice de la corde, est le premier pas fait pour abolir l'indigne système des compensations fiscales Plus tard , il disparut entièrement, et la mort fut introduite pour les cas de meurtre; la loi du talion fut établie en principe, le sang pour le sang.
Et enfin, la barbarie de la justice criminelle disparut quand le droit de la défense fut admis dans toute son étendue. Dans l'origine tout accusé d'un crime dont le plaignant portait sur lui les marques ne pouvait guère échapper à la condamnation. De nouveaux réglemens déterminè-
(3) Nous ne trouvons que le pilori pour U difiamalion et outres délits. F. M. 343, 383.
(iV F- M. aa. — F. G. a^i , a4a.
rent le mode d'instruire les délits et de recher*cher les coupables; Tordre des avocats apparut et réclama tout entier le généreux droit de la défense; il ne fut plus établi que, Tinstruction de la part de juge étant complète , il y avait lieu de condamner l'accusé même sans l'entendre. Alors nous voyons qu'une présomption favorable accompagne l'accusé ; il est mis en liberté s'il donne caution, ou s'il fait serment de se présenter à l'assignation pour répondre (i).
Maintenant, ces beaux réglemens de la jurisprudence du Béarn furent-ils toujours et bien fidèlement observés ? Peut-on dire que les abus de l'esprit féodal, la faiblesse ou la connivence des seigneurs, la facilité du pouvoir, n'aient pas nécessairement plus d'une fois porté atteinte k ce noble édifice qui faisait l'orgueil de la patrie Béarnaise, l'honneur des Princes qui tour-à-tour ajoutaient à sa construction, et l'amour des sujets qui vivaient paisibles sous son ombre ? Dans un
(i) F. M. 96» 97) 99» 3a3 — Une chose remarquai»]'', c'est Pesprit de juste amélioration qui règne dans la législation du Béarn. Attacbéi aux résultats de la sa^^sse des aient , les Béarnais savent que la loi est perfectible et que la jurisprudence doit suivre cette condition des choses humaines. Le ré|Ef1ement de Gaston-Phœhus que nons avons cité pins haut sur l'expropriation , commence par ce beau début : « Au nom de Dieu , » on ne doit pas trouver étrange que suivant le changement des temps les » statuts changent, lorsqu'il j parait utilité et nécessité; car Dieu qui est » toute sagesse a changé dans le Nouveau-Testament , pour le salut du » peuple fidèle y diverses choses qu'il avait établies dans l'ancienne loi. » Cest pourquoi^ dit-il » il a été réformé certaines danses du (or de Morlàas par des articles plus conformes à l'équité. Ou ne s'exprimerait pas mieux dans notre temps où la doctrine du progrès est posée comme le premier mobile de l'avenir social.
acte de Gaston XI, sous la date du i3 juillet 1436, et dans lequel sont stipulés en 3'à articles les vœux des Etats sur divers perfectionnemens à iutroduire dans la jurisprudence, on trouve le paragraphe qui suit :
oc Attendu que depuis peu les officiers du Seigneur ont fait plusieurs entreprises contraires au for, telles que d'arrêter les gens, les mettre en prison , les appliquer à la question, les condamner à Texil ou à la mort, confisquer leurs biens, sans qu il y eut plainte portée f sans information préalable, sans entendre les accusés dans leurs défenses, et sans prononcer le jugement d'après le droit et la coutume de la terre; le Seigneur et les officiers ne feront à l'avenir arrêter, emprisonner, torturer, exiler ou mourir personne, s'il n'y a plainte portée ou s'il n'y a délit commis dans la seigneurie. Dans tous les cas, il y aura information préalable; l'accusé sera entendu dans ses défenses , et le jugement se fera dans le district de son domicile comme faire se doit selon for et coutume (i). «
On voit par ces expressions que la sainte autorité du vieux for s'était bien altérée, qu'elle avait indignement fléchi devant les exactions des
(1) Fafl^ct de Baure , p. 3i6' — Grt important ré^^Ipmont est rapportera entier par cet aalinir. II faut 7 remarquer le srrinrnt préalable dans lequel sont rappelés tous Ii>s droits des Béarnais , r(m*cs les obU<;pa'ions du Seigneur envers eux ; il se termine par ces mots : u Je ne prendrai et ne » permettrai de rien prendre de ce qui est k eux , k moins qu'ils n'y aii*nt » consenti. » Le texte s'en trouve dans la compilation des privilvges dont nous parlons plus bas.
sagneuts ou de leurs officiers; on aime k voir cependant la nation Béarnaise se relevant ellemême . de cette oppression , et proposant à son jeune vicomte, qui fut un puissant souverain, un acte réparateur auquel il doit subordonner sa conduite, en reconnaissant les droits de la nation et l'autorité de ces vieilles lois , sur lesquelles les abus du pouvoir ont bien pu jeter un voile coupable, mais sans jamais les détruire ou les faire oublier (r). -
J'ai dit que l'ensemble de nos fors et de nos coutumes formait une sorte de microscome féodal , dans lequel il était facile de voir se réfléchir toutes les institutions des nombreuses sociétés européennes de la même époque. Si par exemple on considère, comme point central dans la féodalité française les établissemens de Saint- Ijouis , on y trouve un progrès analogue , le principe de la saine équité luttant avec le même succès
(l) Tels sont les aucicns foA du Béatn ; je Aésire que le leclenr en ait troayë ici une analyse asses claire , et moins superâeielle que ce qui a élé pabU^ jasqu'ici stir cette intcressaitte matière. Une très^belle publication serait celle de nos anciens fors « selun toute l'int<$ffrittf de leur texte 4 avec! des rapprocfaemens relatifs aui diverses législations des pays de féodalité» de la Navarre , de l*Aragon, de la Castille, de la Gascogne en paiticulicr, et «Tec les réformes introduites par Henri II. On marquerait avec soin les élémens puises par cette législation dans le code théodosien proclamé en Gascogne par Alaric II, et dans les tmcienoes luis germaniques. Un semblable travail esécuté.en grand, atec un Inae nattoDa! , contenant le text«* et la trad. franc, serait d*an intérêt génér.il et très-vrai sur tontes cea matières; ce serait un point central d'où îaillitait beaucoup de lumière snr la jurisprudence , l'histoire, Tarcbéolôgie et les iiKomes du midi; ce serait le plus glorieux momuiient qui pût être élevé en Béartt à fantiqde sigesse de ses babitans.
contre les élémens informes et les embarras du système féodal. Mais en France tout était troublé par la lutte violente des seigneurs contre l'autorité royale , unie au véritable désir du peuple ; tandis que dans la petite principauté de Béam, un paisible développement s'établit et règne par toutes les parties du corps politique. T^à, nous voyons tous les rouages s'assouplir, toute résistance se briser et se fondre dans l'accord presque permanent des Etats et du Seigneur; dans l'union des gens d'église et de ceux de robe; dans l'esprit de concession favorable à la liberté de tous, qui descend du principal seigneur et soumet à sa chaîne bienfaisante jusqu'au plus humble questeau vivant paisible, sa queste payée, sous l'abri du manoir seigneurial.
Mais ce n'est point avec la France du Nord que nos institutions offrent le plus d'analogie; ce n'est pas non plus avec l'Angleterre , bien que l'on ait attribué au séjour de Gaston VU dans ce pays vers laSo, l'origine de diverses importations politiques dans nos propres lois. Ces ressemblances, si elles sont réelles, peuvent être fortuites , du moins sont elles peu profondes et elles ne résisteraient guère à un examen sérieux (ij. C'est plutôt avec les autres élats de Gascogne , avec le Labourd en particulier qui
(i) L« shérif, les notables da comUe, le juge-de-paix représenterairal le bajle , la cour du vie et les commissaires chargés de la recherche des de'lits.
reçut aussi lui des institutions émancipatrices ; c'est avec l'Aragon et la Navarre que les institutions Béarnaises offrent du rapport, par un commun esprit de dignité nationale, d'indépendance, de liberté, de respect aux droits de tous (i).
Tout le monde a entendu parler des institutions Âragonaises, si (ières dans leur indépendance et dans leur impérieuse liberté. Mais pour ne parler que de la Navarre qui fut quelque temps associée au Béarn , Thibaut I.®** recueillait ses fors et les publiait avec les coutumes de Tudela et d'autres cités Navarraises, vers le même temps que Gaston YII rédigeait les fors de Béarn. Voici comment le pouvoir du roi était déterminé en Navarre : « Et il fut établi pour for, d'élire un roi pour toujours; et afin que ce roi ne devint jamais funeste aux peuples qui l'élisaient, il fut arrêté que le roi , avant d'être proclamé, jurerait de maintenir les droits de ses sujets , d'améliorer leurs fors, et de réparer tous les torts que ses
(l^ Il est dit dans une loi de TAragon « que les habitans de ce pajs anraient abandonné leur confrée ite'rile et sauvage si ce désavadtage n'était pas compensé par la liberté qui fait leur gloire.» Une autre loi antérieure k iSaS défend d^appliquer les Aragonais k la torlure ; c%'8t par cette raison qae les états repoussèrent toujours Pinquisition : u un tribunal, disaient-ils, où Pou ne confronte point les témoins a raccusé, ou les dépositions ne Itti sont pas révé1é(>s , et dans lequel on ordonne la confiscation des biens et la torture. » Faget de Baure , p. a6i. — Ces assertions de Faget de Baure peuvent être vérifiées k la Bibliothèque de Pau dans Touvrage ajant pour titre : Àragoneusium rerum comnentnriif io-folio, imprimé k Saragosse, en i588 aux pages 398 et 399,348, et sur le but pour lequel Pinquisitiun fut instituée en Aragon, p. 389.
prédécesseurs auraient pu exercer contre les Navarrais (i^. »
C'est ce noble serment que nos Princes et surtout le jeune et intéressant François Phœbus jurèrent à Pampelune , dans le peu de temps qui leur fut donné pour ceindre cette couronne, alors qu'élevés par les douze ricombres de Navarre, qui formaient leur Cour Majour, ils faisaient rayonner toute cette gloire sur le Béarn luimême leur première souveraineté. Puis, quand cette alliance fut brisée dans^leur main, et que la Basse-Navarre fut le seul débris qui leur resta de ce beau royaume, la Basse-Navarre conserva ses garanties de liberté; elle fut vraiment la sœur du Béarn , non pas seulement par le même cœur, mais par la participation à des privilèges analogues, et par la jouissance d'un for politique ^X civil qui n'avait rien à envier aux meilleurs corps de lois de tout le inoyen-âge.
(i^ Au titre premier i\û for 4e Navarre; voici le début selon le ti'Xle: « Fue primrrameut cstablido por fiiero en Ëspaîua de rey aliar por sicmpre, » porque ningun rejf que ]umas scria non lis podîps sormalo , pues cun- » ceilleiltos es paeblo 1o alaabaHoço, et le davan le que anilos avian et ganavau n de los Moros ( primero que les jurans , antes que lu alsassen sobre la » crus, et los sanlos evangelios que los tovirs à drecbo , et les mryoïas » sicmpre lures fueros et non les apejorjs , et que les drsGcies las fuersas i> et que parta el bien de cada tierra ron los hombres de la tierra conve- » nibles a ricos hombres, k cavailleros , a iofunrones, et à boinbres bonoY » de la villa et non con estraioos de otra tierra, etc. » Extrait d*un recueil des fors de Navarre , dont un exemplaire est à la bibliolbèque de Pau sous ce titre : Fueros del reguo fie Nafarra , dtrjt Ut sa creacion hasta sa /efiz union con et de CaslUta , i vol. in-f.*, Pampeionm, 1686. Plus loin au chapitre de l« langue béarnaise, nous revcrrons sur ce fragment de Tidiome navarrab, et ooos l'inlerprétoas en jr joignant des rapprochemens.
Réforme du for par Hrnrî II.
11 s'était passé a5o ans depuis que Gaston YII^ par une solennelle déclaration, avait confirmé ce mérne for de Béarn que j ai essayé de faire connaître dans ce chapitre. Après ce long temps écoulé , Henri II d'Albret , roi de Navarre et seigneur de Béarn, trouvant que tout a changé autour de lui, entreprend de refondre la législation des lors , de les résoudre autant que possible dans Tunité de jurisprudence , et de se faire le législateur des nouvelles destinées qui déjà s'annonçaient pour les états de Béarn et de Navarre. Je vais rapporter brièvement les principales innovations, de ce Prince dans le corps de lois et dans l'administration du pays.
La compilation ordonnée par Henri d'Albret, la formation d'un for général unique et accru de toutes les améliorations suggérées par lexpérience et par le temps, appartient à Tannée i548. Le nouveau code fut adopté à la suite de longues conférences présidées par Jacques de Foix , évêque de Lescar et chancelier de Béarn ( i ).
(t*^; Nous plaçons ici quelques détails tont-a-Hiit positifs snr la publicattoa du nouveau for y réformés par Henri d^Albret. Ils sont divisés en six parties; I.* devoirs du roi et des officiers publics; 3 ^ procédure; 3o coutumes et droit civil ; 4** code pénal ; 5 * droit féodal ; 6.* tarif des divers actes relatifs à la vie civile , contenant le règlement des poids et mesures , le prix des denrées, les frai% de justice, etc. Le code de Henri II est entre les mains de tout le monde en Béarn; il fait autorité dans la jurisprudence des tribunaux du pays. Voici sa description extérieure. Sun titre est : Los for» et costumes de Béarn. L'édition que j*ai sous les yeux à la bibliothèque de Pau est de 1682 , chez Dcsbarrats, petit in-4'' de i4o pages-
Non content d'avoir réformé la législation, Henri publia des ordonnances par lesquelles il donna une nouvelle direction à toutes les parties de l'administration politique, civile et judiciaire de ses Etats ; aucune branche du pouvoir public n'échappa à son regard pénétrant de législateur; il régla les privilèges de la noblesse et la juridiction du clergé. Il institua des offices nouveaux et réforma entièrement l'administration de la justice; im chancelier fut créé en Béarn comme en Navarre. Pour suppléer à l'ancien conseil, substitué aux plus ordinaires attributions de la Cour Majour, et qui alors était ainsi devenu une cour de justice, Henri se forma un conseil privé; il suivait en cela l'exemple de la France où
Un autre ▼olume da même genre contient Te stil de ta Jtuticy deu pais de JBearn ^publié en i564f pa' 1^ reine Jeanne. ) On trouve à la suite àe ce volume les ordounancei ou plut&t la fameuse ordonnance de Henri II, en g^ articles, sur l'administration de la justice, imprimée à Orthes en l663* Un troisième ouvrage, nouvelle édition ches Desbarrats, à Pau 1716, Contient ia compii'ttiou d'auguns priviledges et re filaments deu pays de Béarn fi'yis et octrofats h ^intercession des estatSy ab los serments de Jideliîat deus seignors à soos suhjcts, et por reoeproque deus subjets h loos seignors. Le titre porte lui-même son indication, c'est la collection de« priviUges, en général les plus récens, accordés parles seigneurs et par les rois aux gens de toute condition en Béarn. — Le langage béarnais du Bouveau for nVst plus identiijue à celui de l'jncien ; un des considérans de Henri II est que le langage des anciens fors était devenu peu intelligible aux gens du pays. Deux grands commentaires inédits du for de Henri U sont connus à Pau. J'ai parlé du premier par M. de Maria ; Tautre p«kr Labourd, manuscrit in-4** de 860 pages, est également estimé. Quant au manuscrit original qui était gardé précieusement à la chancellerie » signé et scellé du grand sceau royal de Henri II , sous la date du a6 novembre l55i , un petit manuscrit de format in-f.* composé de 118 feuillets , écriture minutée , avec ratures et renvois , c'est un des plus vénérables instrumens du trésor de Pau.
François 1/** s'était formé un conseil particulier, pour remplacer le grand conseil devenu permanent (i).
Le sénéchal, dont nous avons vu plus haut Tinstitution , remontant à Mathieu deCastetbon, plaça ses juges dans trois principales villes; de là trois sénéchaussées, plus tard cinq, Pau, Orthez, Oloron, Moriàas et Sauveterre, système qui a persisté jusqu'à la révolution. Henri régla que le sénéchal, avec son conseil de révision ^l'ancien conseil^, cesserait d'être attaché à la personne du prince et de le suivre dans tous ses voyages. Ses attributions furent agrandies , la Cour Majour ne s'assembla plus que pour les affaires d'une extrême gravité; dans tous les autres cas, le sénéchal avec sa cour prononçait en dernier ressort et faisait exécuter les arrêts sans appel.
Ce même conseil , ainsi érigé en cour de justice, fut divisé en deux parties, le conseil proprement dit formant la chambre civile, et la chambre criminelle composée d'un président et de quatre juges. Celle-ci était présidée par le sénéchal qui se rendait en divers lieux pour tenir ses assises. Ainsi fut abolie, mais pour la justice criminelle seulement , l'odieux abus des épices ,
(i) Philippe-le-Bel , ayant rendu le parlement sédentaire, avait érigé un conseil pour remplacer ce grand corps auprès de sa personne; ce fut le grand conseil; il devint a son tour un tribunal permanent, alors Francois 1." forma le nouveau conseil d'état^ dont il est ici question.
le droit exorbitant que possédaient les juges de taxer leur travail , et de prélever un casuel sur le nombre des procès. Le procureur-général criminel suivait le sénéchal aux grandes assises, où il portait la robe rouge comme les conseillers (i).
Il y eut une chambre des comptes, composée d'un premier président, de cinq conseillers, d'un procureur patrimonial et d'un greffier; il n'est pas question de cette magistrature fiscale dans le nouveau for. D'autres emplois lui furent adjoints, un réformateur des domaines, un général des finances, un général des domaines, trois officiers qui étaient reçus à la Cour et servaient de juges assesseurs (a). Un office important, celui du maître des chemins, fut chargé de compléter ce système de bons réglemens en assurant le bon entretien des grandes routes, et réglant le service des postes d'une manière favorable au bien général et particulier.
Telles furent les institutions de Henri d'Albret;
(i) Le tarif des gages de ces magistrats, tel qa*il fat fii^par Petat arrêté le !•*' janvier i55o, est digne d'être rapporté. Le président civil et l'aTocatgénéral avaient Soo livres *, le maitre des requêtes et le président criminel 4oo ; chaque conseiller soo livres . Plus tard il y eut quelques augmentations; restaient les épices. -^ Les conseillers étaient fort assidus au palais > si l'on en juge par cette clause asses curieuse : « Il sera distribué aux magistrats çbac^ue année trcnte-buit flambeaui de cire jaune chacun du poids de trois livres, afin qu'ils puissent se faire éclairer l'hiver, étao^ nuit lors de leur retour du palais. » Faget de Baure , p. 4<i4*
(2) Tout le greffe de la coiir des comptes forme le plus grand nombre des dossiers existant aux archives de Pauî il 7 a plus de 180 liasses, contenant mandemens, ordonnances signées des princes y et en grand nombre d'Henri IV» gages, quittances, etc.
ainsi cet illustre Prince acheva l'œuvre qu'il avait entreprise par la réforme du for. En maintenant l'autorité du Prince, il sût aussi fortifier le pouvoir national (i); il releva la dignité du syndic des Etats, représentant de la nation Béarnaise visà-vis du souverain. Il fut réglé que toute loi avant d'être proposée serait communiquée au syndic ; qu'il participerait à la création de tous les offices, et à l'examen de tous les titres des fonctionnaires. Ainsi tout, dans la conduite politique d'Henri d'Albret , tendait à concilier les intérêts divers; la nation fut considérée comme un vaste faisceau , ne pouvant avoir d'autorité que par l'union qui double la force.
Telle était l'institution politiqueen Béarn quand éclatèrent les grands événemens du i6.« siècle; et nous retrouvons ici le fil interrompu de notre histoire.
(i) Lihertatem et principalum miscuit , Tacit. hisl.
Commencemeni de la réfonne en Bëarn ; Mai^uerite de NiTaire; Naissance de Henri IV; Slort de Heori 11 d'Albrel.
, &NDIS qu'Henri d'AIbret donnait ses
! soins à la réformation de la justice Béarnaise, la révolution religieuse qui I embrasait l'Europe entière, s'était introduite dans le Béarn. Déjà, depuis l'année i5io,un éloquent et audacieux moine, faisant du livre saini l'étendart de la révolte, avait entrepris de briser l'édifice séculaire de la religion. La prédication de Luther secouait les torches de la guerre civile dans tonte l'Allemagne, où sa doctrine, armant pour elle des souverains et des peuples, luttait avec des forces renaissantes contre les armées victorieuses de Charles-Quint. Le réseau de la réforme était destiné à couvrir
le monde. Luther pour les pays germaniques, Henri VIII pour l'Angleterre, Zuingle pour la Suisse, Calvin pour la France orientale semblaient suffire aux conquêtes de Ferreur sur l'atitique foi du peuple européen. Ainsi courait le funeste brandon qui allait tout incendier, diviser les Rois, les Princes, les populations , répandre des flots de sang, multiplier les crimes sous toutes les bannières, et cela pendant trois siècles , jusqu'à ce que le principe si simple de la tolérance politique, implanté dans les mœurs du peuple et sur le sol des institutions, ait démontré le crime absurde de verser le sang des hommes pour des querelles qui n'appartiennent qu'à la conscience. La réforme pénétra assez promptement dans nos contrées où sans doute subsistait un vieux levain des rancunes vaudoises et albigeoises dont l'hérésie fut toujours mal étouffée dans les provinces méridionales. La nouvelle doctrine , d'abord entendue avec indifférence par le peuple Béarnais, s'approcha des Princes; là elle fut accueillie avec faveur. Persécutée par François I.*'', plusieurs prédicans trouvèrent un asile à la cour de Nérac que tenait alors la reine Marguerite. On savait comment, à la cour de son frère, cette Princesse avait accordé une prédilection au moins littéraire aux psaumes réformés de Clément Marot? son maître et son rival en poésie. Parmi ceux qui fuyant les bûchers du roi de France , se réfugièrent, à la cour de Navarre, Roussel, un des prin-
cipaux de la réforme en France, fut celui qui eut la plus grande influence sur les destinées religieuses du Béani. Homme de mœurs sévères, d*une grande intrépidité , d un désintéressement évangélique, assidu au travail et à la prédication, mais faisant servir toutes ces qualités au soulèvement de ses passions réformatrices, Roussel obtint bientôt toute la confiance de la reine ^ il trouva dans Mérac et dans le Béarn, avec rhelléniste Lefèvre et Calvin lui-même qui sy montra quelque temps, une retraite sûre, sous l'abri protecteur de la reine de Navarre.
Marguerite, peu accessible aux controverses, et qui surtout se charmait aux beaux déduits de la poésie, aux choses de science et d'imagination, trouvait dans l'érudition de Roussel un aliment à sa passion littéraire. Il lui faisait lire la bible en français, et elle se plaisait à puiser dans le Livre divin , des comédies plutôt satyriques ou légères que graves et dignes de leur source sacrée; on représentait sur son théâtre ces pièces toutes pleines d'invectives, et pénétrées de Tesprit de la réforme; elle voulut aussi que Roussel prêchât devant elle , en secret toutefois et dans les souterrains du château.
Une telle connivence de la part des princes rendit soudaine la propagation de la nouvelle doctiine en Béarn ; de toutes parts des ministres réformés s'établissaient dans les villes et semaient avec hardiesse le grain de la destruction dans le
cham p de l'orthodoxie (i). Mais la réforme triompha quand la Reine alla jusqu'à instituer le chef de ses réformés, Roifssel, dans l'évêché d'Oloron. Renfermé dans la bergerie, cet étrange prélat ne tarda point à séduire le troupeau; les choses allèrent si loin que le roi de Navarre, sortant de l'indifférence avec laquelle il avait souffert jusques là les intrigues de la Reine, donna plusieurs édits pour éteindre ou du moins pour comprimer la témérité des réformateurs (a). Marguerite ne tint pas compte des injonctions de son époux , et l'évêque d'Oloron persista sur son siège d'intrusion jusqu'à sa mort qui eut lieu
en i549 (3j.
(i; Parmi ceux-^à se trouvaient an (prand nombre de moines et de prêtres TÎcicux , secouant par licence le vœu monastique et entrant dans la réforme pour enlever tout frein à leurs passions. Ainsi Solun , carme apostat, fugitif du couvent de Tarbes , épousa cinq femmes et devint ministre d*Orlhcx. On r**grette d'ujouter que 1c clerg^é catholique se signalait aussi par son ig^norance et Pexcrssif relâchement de srs mœurs. Poejdavant, t. i , p. Sj,
(q) Si Ton en croit un récit de Brantôme , le roi de Nivarre se serait porté dans cette occasion k un emportement peu pardonnable , même dans un mari*, entrant dans la chambre de la reine pour cbâtitr un ministre, et s'apcrcevant qu'on l'avait fait évader, «îles ruines de sa cul ère tombèrent » sur sa femme , qui en reçut un soufflet » disant : Madame , Vous en » vonlet trop savoir, w
(3) Il prêchait à Mjuléon , lorsqu'un gentilhomme nommé Matye^ télé calholiqucy brisa la chaire à coups de hache ; le malheureux prélat étant tombé demi mort de frayeur et de contusions ^ mourut peu de temps après lorsqu'il se rendait aux bains des montagnes pour se remettre de cette violence* L'affaire fut instruite, mais étoutFee > au parlement de Bordeaux. — Trois personnages de la famille de Matye ont passé , dans l'époque qui suivit , sur le siège épisropal d'Oloron. — Roussel, esprit indépendant, s'était brouillé avec Calvin , dont il n'adoptait pas tous les exrès ; il voulait , disail-il , nettoyer non incendier la maison de Dieu ; il s'en suivit une correspondance à laquelle ne furent point épargnées les invectives ordinaires aux querelles religieuses de ce temps. Marguerite intervint par une lettre de conciliation au réformateur genevois.
Tels furent les commencemens de la réforme en Béarn de i53o à i55o. Les nuages ont été amoncelés par une Reine imprudente, maison n'aperçoit encore que les éclairs; tout à Theure les orages vont éclater lorsque Henri et Marguerite ne seront plus et que Jeanne leur fille ne craindra pas de susciter autour d'elle la désolation et la ruine.
Marguerite et son époux n'avaient que cette fille, Jeanne, objet de bien chères sollicitudes et qui devait recueillir leur vaste succession. Quel sera l'heureux prince à qui Jeanne d'Albret portera, avec le don de sa main, les charmes précoces de l'esprit qui la rendent digne de sa mère, et les splendides possessions qui, depuis deux siècles , ont fini par convertir les seigneurs de Béarn en monarques, rivaux des plus puissans souverains de l'Europe? Les plus nobles compétiteurs briguaient cette alliance auprès de François L®*", qui retenait sa nièce à sa cour brillante. Charles-Quint la désirait pour son fils. Celle qui fut plus tard la huguenote la plus ardente serait devenue l'épouse du sombre et terrible Philippe II, le plus implacable de tous les princes qui aient jamais ceint la couronne de Roi Catholique ! Une telle alliance était trop éloignée des destinées qui attendaient Jeanne d'Albret et Philippe II pour quelle dût s'accomplir. François 1.^^ choisit le duc de Clèves, prince dès-lors illustre et dont l'avenir pouvait
s'élever jusqu'aux espérances de l'empire. En vain, d'accord avec les états de Béarn , Henri rejeta cette alliance pour de graves raisons politiques que l'on peut voir dans l'histoire de Navarre (i); le roi de France , sans trop s'inquiéter du consentement paternel ou de l'opposition des Etats, fit épouser sa nièce au duc de Clèves. Jeanne n'était alors qu*un enfant; sur l'avis de ses fidèles serviteurs, elle protesta si bien contre l'époux que le roi de France lui avait choisi , que son mariage fut enfin rompu du consentement de toutes les parties intéressées, grâce à une mésintelligence survenue entre le roi de France et le duc de Clèves. I.e roi de Navarre redevenu maître de sa fille, maître de la marier à son gré, la ramena en Béarn, où elle épousa le duc de Vendôme, chef de la maison royale de Bourbon. Voilà donc l'héritière de Navarre qui épouse un descendant de Saint -Louis, l'héritier possible des princes du même sang qui régnent sur le premier trône du monde. Nous touchons à l'embouchure de notre beau fleuve, encore un moment et nous serons en pleine* histoire de France.
Le second et seul vrai mariage de Jeanne d'Albret, fut célébré à Moulins durant les longs
(i) Ici encore, comme pour le mariage de Catlicrioe avec l'héritier d^AIbret , on voit l'intervention des états, et nne belle délibération des Béarnais contre l'alliance de la princesse de Navarre avec le prince de Gleves. Voir Faget de Baare , p. 3^8 » pour la traduction de cette pièce; le texte se trouve dans la compilation des privilèges ^ p. 35 y ouvrage cite plus haut.
voyages de cette Princesse à travers la France. Ce fut une grande joie pour les fidèles habitans du Béarn, joie bruyante, mais qui fut amèrement tempérée quand on apprit que la reine Marguerite avait terminé ses jours au château d'Odos peu de temps après le mariage de sa fille bien-aimée. Marguerite dans les dernières années de sa vie s'était désabusée de la réforme. C'est un fait dont on ne saurait douter (i ) ; même ses derniers jours furent marqués par tous les témoignages d'une piété douce et d'un sincère repentir. Ses funérailles eurent lieu avec toutes les pompes chrétiennes à Pau; c'était en i55o. Si Ton dégage par l'imagination toute la part que vous prîtes aux choses de controverse dans votre temps, si l'on vous considère dans votre grâce de femme et d'auteur, charmante reine de Navarre, vous êtes une des gloires de notre Béarn, votre chère patrie d'adoption. Nous aimerons à vous retrouver , non pas sous le bandeau royal d'une fille de France, mais comme la muse de cette époque, apportant au Béarn les douces fleurs de la poésie française ; et , dans le parc de yotre château de Pau , parmi vos magnifiques
(t) Brantôme y clans ses bio,!;r.ip1iios dos dames illustres , raconte que vers ses derniers tcmpt uIIr se relirait fréquemment dans un monastère de femmes dans TAni^oumois, y faisant l'olfice d^abesse , chantant à lu messe et aux vêpres avec les autres religieuses; on la croit auteur d'un livre ilrès-orlhoduxe sous ce XxXxe -. Méditations pieuses de Pâme c/irèlienne . Par ce livre elle semblait vouloir corriger le miroir de Pâme pécheresse , ouvr<ige en vers , composé sous Tinspiratioa des idées protestantes.
jardins de la Haute et de la Basse-Plante, que vous dressâtes et que vous rendîtes les plus célèbres de l'Europe , faisant répéter aux échos les plus élégantes compositions qui aient été produites par le siècle littéraire de François I.*** ^i j- Henri d'Albret lui survécut de quelques années; et avant de mourir, une consolante auréole couronna ses derniers jours. La Providence lui réservait un spectacle plein d'espérance; il fut permis à ce grand vieillard d'entrevoir l'avenir réservé à l'auguste race dont sa fille deviendrait la tige maternelle. Qu'il nous soit permis de ralentir ici notre course rapide à travers tant d'événemens et de figures souveraines plus ou moins effacées de la mémoire des hommes, et de raconter dans tous ses détails la scène qui se passait au château de Pau , le 3 décembre i553.
Naissance de Henri IV (2).
« La princesse de Navarre se sentant grosse et peu éloignée de son terme, prit congé de son mari et partît de Corapiègne le i5 novembre; elle traversa toute la France jusques aux Pyrénées et se dirigeant vers Pau, où se trouvait alors
(i) J'essaifrai à rappcadice de faire coonattre ceux des ouvrap^cs de Mar«gucrtte que l'on peut regarder comme ayant ete composés en Béarn ..
(3) Ce récit est emprunté presque textuellement à Phist. de Navarre ^ par André Favyn , auteur contemporain; cVst la source de toutes les relations qui ont été fuites postérieurement de la naissance de Henri IV ^p. 8.^8 ).
lo
son père, le roi de Navarre, elle arriva dans cette ville après dix-huit jours de voyage.
» Le roi Henri avait fait sou testament , que la Princesse désirait voir, parce qu'on lui avait rapporté qu'il était à son désavantage et en faveur d'une dame qui gouvernait son père. C'est pourquoi, bien qu'elle eût mis toutes pièces en œuvre pour en obtenir la vue, ce lui fut une chose impossible , d'autant plus qu'à son arrivée ayant trouvé le Roi malade, elle n'osait pas lui en parler. Mais la venue de sa bonne fille, ainsi l'appelait-il, le réjouit et le remit sur ses pieds. Cette Princesse était douée d'un beau jugement naturel, formé par la lecture des bons livres, à laquelle elle était fort adonnée; son humeur était si joviale , que l'on ne se pouvait ennuyer auprès d'elle. Docte et éloquente entre les princesses de son époque , elle suivait les traces de la princesse Marguerite sa mère, et s'était rendue maîtresse en toutes les belles connaissances de ce temps. Le Roi, averti de son désir à l'égard du testament, lui dit qu'il le lui donnerait lorsqu'elle lui aurait montré ce qu'elle portait dans son sein; et, tirant de son cabinet une grosse boîte fermée à clef, avec une chaîne d'or qui pouvait bien faire vingt-cinq ou trente fois le tour du cou, il ouvrit cette boîte, et lui montra son testament. Mais il ne le montra que d'un peu loin , et puis ayant renfermé tout cela, il lui dit : a Cette boîte sera tienne et ce
» qui est dedans; et afin que tu ne me fasses une » pleureuse, ou un enfant rechigné, je te pro« 9 mets de te donner tout, à la charge qu'en o enfantant tu me chantes une chanson gasconne » ou béarnaise. Et si quand tu enfanteras j'y » veux être. »
» 11 avait logé cette Princesse au deuxième étage de son château de Pau, sa chambre était justement au dessous de celle de sa fille; pour la soigner il lui donna un de ses vieux valets de chambre nommé Cotin , auquel il commanda de ne bouger ni jour ni nuit d'auprès de la Princesse sa fille, de }a servir à la chambre, et de venir l'avertir aussitôt que commencerait le travail de l'enfantement, de ne pas manquer de le faire, lors même qu'il serait dans son plus profond sommeil.
» Dix jours après l'arrivée de la Princesse à Pau, les douleurs la prirent entre minuit et une heure, le jour de sainte Lucie, i3 décembre de ladite année i553. Le Roi, averti par Cotin, descend tout aussitôt; la Princesse, qui l'entendit entrer dans sa chambre, se mit alors à chanter en musique le cantique, Béarnais des femmes en couche :
Nouste Dame deoii cap deou poitn, Adjoudat me à d'aqoeste bore.
a Notre Dame du bout du pont, aidez-moi à » cette heure. » Cela se voit par toute la Gascogne qu'au bout de tous les ponts il y a un
oratoire dédié à ia Vierge Marie , dite pour cette raison Notre-Dame deou cap deou poun. Au bout du pont du Gave qui passe en Béarn , en allant à Jurançon , existait pour lors un oratoire dédié à la Vierge Sainte, lieu illustré de miracles, et auquel avaient coutume de se vouer les femmes enceintes pour avoir prompte et heureuse délivrance. Le roi de Navarre continua les paroles du cantique, et ne les eut pas plutôt achevées, que sa fille accoucha du Prince qui commande aujourd'hui à la France (i).
tf Alors ce bon roi, rempli d'une grande joie, met la chahie d'or au cou, et la boite où était le testament dans la main de la princesse, en lui disant : <i Voilà qui est à vous, ma fille, mais » ceci est à moi. » Et prenant l'enfant nouveauné dans sa grande robe, il l'emporta en sa chambre où il le fit emmailloter. Ce petit prince vint au monde sans crier ni pleurer, et la première nourriture qu'il reçut fut de la main du roi son grand père, car ayant pris une gousse d'ail, il lui en frotta ses petites lèvres; puis, dans sa coupe d'or, il lui présenta du vin, à l'odeur duquel l'enfant ayant levé la tête, il lui en mit
(l) Voici la suite du caniique :
Prefcats aii Diou deu cen Qu'em bouille bié dellioiira lou ; U*u majaat qu^am bassie lou douo ; Tout dioqu*aû haut dcus mouats Tiroploee. Nouste dame, etc.
« Prie* le Dieu du ciel qu*il veuille bien me délivrer au plus vite-, d'uo fils quUI me fdssc le don ; tout jusqu'au baut des monts l'implore. »
dans la bouche une goutte qu'il avala trèsbien (i). A quoi le bon roi, étant rempli d'allégresse, se mît à dire devant les gentils-hommes et dames qui étaient dans sa chambre, To seras UN VRAI Béarnais, tout en baisant ce petit enfant entre les bras da sa nourrice 11 fut difficile à élever; on essaya pour lui huit nourrices différentes, la huitième en eût l'honneur.
» Or, lorsqu'il fut sevré (2), son aïeul lui donna pour gouvernante Madame Suzanne de Bourbon , dame de Jehan d'Albret , baronne de Miossens. Cette baronnie est située dans les montagnes de Coarraze, auprès de la petite ville de Nay; ce fut en ces lieux âpres et montagneux que fut élevé et nourri ce jeune Prince non délicatement, mais à la rustique, accoutumé à manger chaud et froid, à aller nue tête et nus pieds, avec les petits enfans du pays; de sorte qu'étant de
(i) Dans un joli poème bénroais sur l'enfance fl*Henri IV , cette cir* constance est dite avec une expression toute pittoresque.
Henric qu^eû howrrnpa ^ chens ha nade grimace. On ne saurait guère traduire ^ mais on comprend le mut hourrup0\ poésies béarnaises I Pau, 1837. ,
(3) Noire chroniqueur ne donne sur le temps qu'Henri passa en nourrice aucun de ces détails demeurés si cbers à la mémoire des Béarnais de Pan. II ne dit point comment le petit enfant , reçu avec tant de joie par son bon grand père Henri d'Albret, fut nourri à Bilhère par une femme du Dom de Lassansàa, dont les descendaos existent encore; il oublie de raconter ce Castet heziat y cbâteau cbéri, que la reine Jeanne avait fait construire au bas du Parc de Pau , pour se donner le plaisir de voir de ce pavillon la maison où son cher trésor suçait le bon lait de la saine villageoise de Bilhère. Celte maison existe encore , et Ton y voit encore les traces de l'inscription Saiibe garde deu rey y titre de noblesse qu'elle porta jusqu'à la révolution. Quelques mines du Castet besiat qui se voyaient il y a peu d'années ont entièrement disparu.
si bonne heure endurci à la peine et non aux raffinemens de la Cour, il ne faut pas s'émerveiller s'il est invincible à la guerre ainsi qu'un Alexandre.
» Le Roi son aïeul , voyant paraître en son jeune âge la gentillesse et la magnanimité qui Font toujours accompagné dans ses entreprises , prophétisa que cet enfant serait un lion gêné* reux, et qu'il ferait trembler les Espagnols ses voisins et ses ennemis mortels. Et les seigneurs du pays venant saluer ce rejeton de la noble Fleur de Lys , il ne pouvait s'empêcher de leur dire en espagnol ces mots : <x Regardez, la brebis » a enfanté un lion (i). »
Nous avons dû nous étendre sur la naissance d'Henri IV bien plus que nous ne le ferons sur tout le reste de sa noble vie. L'histoire des anciens vicomtes appartient à la seule mémoire des enfans du Béarn ; l'événement que je viens de redire, le prince dont j'ai montré le berceau, sont choses qui n'appartiennent pas plus à ceux de Béarn qu'à ceux de PYance. Toutefois c'est notre contrée qui a donné ce berceau à la
(i) Mire, agora esta oueia pario un iione. Voar entendre celte parole du roi Henri d'Albret , il faut rappeler que quand la reine Marguerite ^(ait accouchée de Jeanne y les Espagnols de Fontarabie disaient par moquerie : « Miracle , la vache a fait une brebis » y Milagro , la vacca hijo una ofc^ia , faisant allusion aux vaches q'ii sont les armes béarnaises , et à la quantité des pâturag^es dans ce pays ; c'est pourquoi aussi ils appelaient Htfuri d'Albret el Vaquero , le Vacher. C'est par une gentillesse du m^me genre, que lorque Henri vint à grandir ceux du parti espagnol l'ap- |ielaiettt le petit Vendôme*
grande patrie; c'est pourquoi Ton peut dire que si la vie et la mort de Henri ont été la gloire et la douleur de tout le royaume, sa naissance est surtout la gloire immortelle de la vicomte béarnaise. Jai aimé à présenter ce glorieux berceau , comme un présage heureux et lointain , au moment où tant de tempêtes allaient fondre à la fois sur France et sur Béarn .
Et cependant, un an après la grande joie qu'il ressentit en recevant dans ses royales mains le présent de sa fille Jeanne, Fillustre roi de Navarre, Henri d'Âlbret descendait dans la tombe à 53 ans , à Hagetmau , sur les confins de la vicomte. Il fut le dernier souverain qui reposa dans la sépulture de Lescar ; les caveaux de Saint- Denis attendaient ses héritiers.
Jeanne d'AIbrel ; guerres de religion «n BéarD ; tes Français Diaitres du Paj'S, sou» le commandcnieDt du baroode Terridc(t).
. KTorsE DE Bourbon est proclamé roi
/ de Navarie et souverain de Béarn. Ce
E fut une cérémonie bien nouvelle que
r celle qui eût lieu dans la grande
salle du château do Pau, un beau jour de
l'année 1555. Tons tes grands dignitaires de
l'église et de la noblesse s'y rencontraient dans
leur splendeur chevaleresque; ils semblaient per-
(i) Priiici|»'r9 lonrcn^ipandtipluiioclei» gnteun ,F»;a,011iiiri»jr, d'Aabisn^, il fjnl lurloal fouulUt VHutoin dei InubUt dt Biaru, pu fM,i Popjda»iit, tati di> Saim-Hirtlii At &.Iici, 3 tuI. in-S.' ,
pétuer les souvenirs d'une époque évanouie. I>es calvinistes surtout s'y montraient en gninde assurance, fiers des dispositions secrètes de leurs princes. Le peuple, toujours avide de nouveauté, était là sous le charme de cet enivrement qui avait entraîné tant de populations en Europe à la voix des réformateurs. Cette «lustérilé de mœurs, cette rudesse puritaine ( force souvent éphémère mais toujours irrésistible au début des religions), décevait le peuple béarnais; peuple dévoué à ses princes, volontiei*s leur èût-il sacrifié tout jusqu'à sa propre conscience. Jeanne et Antoine prêtèrent le serment selon le rite accoutumé, avec les cérémonies de la religion Romaine, et entre les mains des prélats. Néanmoins leurs engagemens étaient pris avec les réformés et ils n'attendaient qu'un moment pour éclater.
Ce moment n'était pas venu encore; Antoine ne pouvait pas affronter le roi de France, à l'instant où le traité que ce dernier roi allait conclure avec l'Espagnol menaçait de compromettre les intérêts du Navarrais. Mais, lorsqu'à près un voyage fait à la cour de France et une expé-
Consalte* aussi le tableau des troubles du Séarn, par le barnabite Mirassoa , i vol. in-in, petit ouvrage insignifiant, couroan^ par TAcadi^mie de Pau y en 1767, asscs utile seulement pour les noies ; enfin la ^ie de Jeanne d'jélbretf par M.lle de Vauvilliers , 3 vol. in-8 *, ouvrage agréable et pas trop partial pour un panégirique. II j a peu dUnstrameus au trésor de Pau sur Pépoque qui nous occupe ici , et presque rien sur les choses de la religion en Béarn
dition sans résultat contre TEspagne, Antoine de Bourbon fut rentré dans sa principauté de Béarn, triste et déçu des espérances de son ambition , il cessa de se contraindre et de réprimer les calvinistes, alors nombreux en Béarn, et secrètement protégés parles plus hauts personnages, même par l'évéque de Lescar, Louis d*Albret. La mort tragique du roi de France Henri II arrivée en iSSg, la domination des Guises qui préludait alors, les premiers symptômes de la ligue formidable qui , sous le troisième fils de Henri II , répandit sur la terre de France tant de sang , de trouble et de terreur ; d'autres circonstances encore amenèrent le roi de Navarre à ne plus rien ménager. Il fut considéré avec le prince de Condé son frère, comme le chef politique des réformés du royaume. Toutes fois les derniers liens n'étaient pas brisés; après Féchec de la conspiration d'Amboise eh iSSg, les Etats gé-^ néraux ayant été convoqués à Orléans, les deux frères s'y rendirent; là tous les deux furent arrêtés par ordre du roi François II , comme prévenus de conspiration. Les détails de cette arrestation sont rapportés dans Olhagaray , écrivain protestant fort partial , qui donne ces faits comme étant extraits des mémoires de la reine Jeanne.
(( On condamna le prince de Condé à avoir la tête tranchée devant le logis du roi, le lo décembre à l'entrée des états; Amtoine de Bourbon
devait être poignardé par le Roi. A ces fins il lui commanda de monter dans sa chambre feignant d'être malade; il voulait entrer en pique avec lui et le poignarder de sa main, à Taide de ceux de Guise qui, sous la tapisserie, écoutaient attentivement le début de cette tragédie. )» Antoine était près d'entrer quand la duchesse de Montpensier Tarrête et lui révèle le complot. 11 se retire alors, mais appelé de nouveau devant le roi, il prend son parti : « Kenti, dit-il à son » capitaine des gardes , je m'en vais au lieu où » Ton a conjuré ma mort; mais jamais peau ne » fut vendue si cher que je leur vendrai la » mienne ; s'il plait à Dieu il me sauvera. Cepen- » dant je vous prie, par la fidélité que j'ai tou- » jours connue en vous, de me rendre ce dernier » service que si je meurs vous preniez ma che- » mise et que vous la portiez toute sanglante » à ma femme et à mon fils, et conjuriez ma » feonme , par la grande amour qu'elle a toujours » eue pour moi, et pour son devoir, puisque » mon fils n'est encore en âge de pouvoir me » venger, quelle envoie ma chemise percée et » toute sanglante aux princes étrangers et chré- » tiens pour venger ma mort. »
Olhagaray [i) achève cette histoire fort dramatique eu disant comment le prince parut devant le roi , et comment la porte étant fermée derrière
(i) Hist. des comtes de Foix, Be'ara et Navarre, p. ftaS.
lui par le cardinal de Lorraine, il répondit prudemment aux invectives et aux menaces de François II ; celui-ci se désista de son projet et laissa partir son rival sans attenter à ses jours. De là cet horrible propos du cardinal ou du duc de Guise : « Voilà le cœur le plus poltron qui » fut jamais. »
Sans doute à une époque si souillée, une aussi noire trahison pouvait bien avoir été conçue par une cour qui plus tard ne recula pas devant les plus horribles cruautés dont l'histoire ait retenti. Mais l'histoire a épargné la douce et assez pure mémoire du roi qui fut le frère aîné de Charles IX, l'époux éphémère de Marie Stuart,lui qui ne connut guère cette royauté dont il ne fit que ceindre le bandeau, et qui mourut sans pressentir les sombres événemens réservés aux deux règnes de ses frères.
Quoiqu'il en soit, Antoine de Bourbon , pauvre roi, de beaucoup de <:ourage et de peu de cœur, revint avec plus ou moins de conviction à la foi qu'il avait délaissée; et dans le même temps Jeanne son épouse, qui dans l'origine avait blâmé l'ardeur calviniste de son époux (i), abjurait le catholicisme pour embrasser ouvertement la réforme. Le but du roi de Navarre était d'obtenir la régence du royaume; mais
(i) w Elle ne se pldisait point à ces nouveautés de rt^Tigion, ilif Braoluine; » et pour ce je tiens rie fort bon lieu qu'elle le remontra un jour au roi son » mari, et lui déclara que s'il se voulait ruiner ou faire confisquer ses biens ^ » elle ne voulait pas perdre le sien. m.
obligé de renoncer à cette ambition, il se contenta de la lieutenance-généraL* , qui ne fut en ses mains qu'un vain titre (i). Ce fut alors qu'il forma avec Guise et Montmorency cette union appelée par les protestans le triumvirat; et ainsi, redevenu bon ou mauvais catholique, et du moins serviteur du roi de France, séparé de cœur et d'intérêt des intrépides Mavarrais, il fit la guerre aux calvinistes et mourut des suites d'une blessure reçue en combattant contre eux au siège de Rouen, en i562.
Bientôt, Jeanne, sa veuve et son héritière, organisa le culte nouveau dans toute l'étendue de ses Etats. En Navarre , en Béarn , dans les pays basques, partout d'ardens prédicateurs s'en allaient au nom de Dieu et plus encore au nom de la reine, porter la parole calviniste et susciter l'apostasie au cœur des populations. Le
(i) Il existe an trésor de Pau trois lettres aiito;>-rapbe8 [.arfaitement conservées de Catherine de Mcdicis . Deux sont des lettres de créance adressées par la reine-mère au roi et à la reine de Navarre , en faveur de M. de Cmssolj qui fut envoyé avec des intentions perfides à la cour de Nérac en i55o ; la troisième est une confirmation sans date du titre du Ueuteoanlgénéral, décerné par les états au roi de Navarre, sous la minorilé de Charles IX. Voici la teneur littérale de cette dernière pièce :
« Je suis contente que le roj de Navarre Souyt lieutenant gênerai dn » roj mon fiU comme ajtoyt Monsieur de Guise du feu roy monsignour » et mon fils ; et que je ne fuyré neulle chause san la corauniqucr au » dyst roy de Navarre, et qui seré ( il sera ) nome diu touttc le letre où n je sjyré nomaye ( nommée) -— Gateiike.
Que de passions haineuses et menteuses s^a^itaient dans Pâme de Tltalienne qui écrivait ces lignes de si méchant français, en adressant cette adhésion à son ennemi le roi de Navarre ! 11 y a un grand intérêt de curiosité k tenijr entre ses mains les autographes de ces personnages dont le souvenir r e m pli t l*ii i s to i re .
peuple, d'abord calme, laissa passer le premier choc dti prosélytisme; puis il écouta et se laissa prendre aux séductions de la nouveauté. Pourtant une partie de la noblesse résistait; le clergé fidèle, car il y avait eu des défections dans son sein , gémissait des funestes projets de la reine. L'histoire a gardé la correspondance de cette princesse avec le cardinal d'Armagnac, légat du Pape en Déarn, prince de l'église, mêlé à toutes les intrigues religieuses et politiques de cette époque. Dans une longue lettre, après une sage exposition des points de l'orthodoxie et une discussion contre la réforme, le cardinal heurte maladroitement la fibre généreuse de Jeanne d'Albret, en lui faisant craindre les armes combinées de France, d'Aragon et desmécontens de ses propres états. Puis, dans un langage moins sincère qu'étudié, il gémit sur Jeanne elle-même, cette fille aînée de l'église béarnaise, devenue l'ennemie de sa mère, et qui s'apprête à imiter de son côté la persécution tyrannique qu'elle reproche à ses adversaires.
La menace et une feinte expression de tendresse n'étaient point capables de fléchir le cacactère sans détour delà reine de Navarre. Elle avait sur le cardinal d'Armagnac la supériorité de l'esprit; elle avait le talent de penser et d'exprimer sa pensée par une expression vive et prompte, souvent irrésistible comme un trait acéré. Cette fille de Marguerite avait été nourrie aux fortes
études dont les femmes, surtout les filles des rois, irétaient point exceptées dans ces temps de renaissance classique. Son éloquence, à la fois naturelle et développée par les ressources des rhéteurs, était en même temps âpre, inju* rieuse, violente, comme son génie; sa réponse au cardinal porte tous ces caractères. 11 y règne un ton d'énergie puritaine, qui n'est pas sans grandeur, et qui est aussi très-remarquable par l'expression française dont elle est revêtue.
« Quant à la réformation que j'ai commencée à » Pau et à Lescar, que j'ai délibéré continuer en » toute ma souveraineté de Béarn, je l'ai apprise » par la Bible que je lis plus que les docteurs, » formant mon patron sur le roi Josias, afin qu'il » ne me soit reproché comme aux autres rois » d'Israël que j'ai laissé fréquenter les hauts lieux. » Vous alléguez tant d'horreurs que vous dites » avoir été faites par ceux de nôtre religion ; otez » la poutre de votre œil pour voir la paille de » votre prochain; nétoyez la terre du sang juste » que les vôtres ont répandu. 3e ne veux pour » cela approuver ce qui , sous l'ombre de vraie » religion, s'est fait en plusieurs lieux au grand » regret des gens de bien , et suis celle qui plus » crie vengeance contre ceux4à, comme ayant » pollué la vraie religion, de laquelle peste Béarn y* s'est aussi bien sauvé qu'il Ta été jusqu'ici de y> tous autres inconvéniens.
» Quant aux livres anciens, de vrai je ne » suis femme assez savante pour avoir tout vu, » et ne vous en crois non plus que moi. Quand x> vous dites que nous laissons Tancienne doctrine » poursuivre des apostats, prenez-vous par le nez, » vous qui avez rejeté le saint lait dont la feue » reine ma mère vous avait nourri, avant que les » honneurs de Rome vous eussent opilé les veines » de l'entendement. »
On voit comme le pauvre cardinal était mal mené par la main royale de ce sophiste impérieux. Cette reine est un rude jouteur, elle n'a point armé sa main d'un gant parfumé, mais d'un gantelet de plomb à l'aide duquel elle étourdit son adversaire et l'abat sous ses pieds comme une victime qu'elle insulte en dédaignant de l'écraser. « Un Cardinal être si vieux et sî M ignorant; certes, mon cousin, j'en ai honte » pour vous (j). »
(ij Voir toute celte corrcspoudaoce dans Olbagr^ray, hist, des comtes de Foix , etc. , p. 544* Le cardinal d'Armagnac a laissé dans Thistoire de ces malheureux temps une mémoire équivoque ; après avoir paru quelque temps asses favorable aux réformés, i) devint, comme archevêque de Toulouse 9 le fauteur des mesures d'extermination poursuivies dans le Languedoc par le barbare Monluoq. La conscience n'était nulle part dans ce siècle. Le cardinal, investi des pleius pouvoirs d'Antoine de l^avarre, vint eu Béarn conjointement avec le jeune Huuri de Bourbon , nommé lieutenantgénéral. 11 lutta' contre les cfibr's des Barran , des Boisnormand, des Lagaucfacrie , des Louis d*Albret, évèque de Lescar, des Claude Kégio , évéque d*01oron ; ' plus tard, comme légat du saint-siè.ze ? il essaya de tenir tête à Jeanne d'Albret elle-même dans la correspundiince dont nous parlons ici. — Nous avons aux archives une lettre du cardinal d'Armagnac au roi de Navarre, Henri IV, datée d'Avignon, le aS août 1679. La fougue de ce vieux cardinal était bien passée; vingt ans l'étaient écoulés
Jeanne d'Âlbret poursuivit donc le cours de SCS témérités. Elle introduit Thérésie sur les deux sièges épiscopaux de Béarn et d'Oloron, et confère aux calvinistes tous les emplois élevés, avec les bénéfices quelle enlève aux prêtres orthodoxes. Elle fonde l'Université d'Orthez qui eût été une grande et belle institution , si le but de la fondatrice n'eût pas été d'infliger aux catholiques la persécution de l'empereur Julien, en leur fermant l'accès à tous les trésors de l'intelligence. Enfin, en i566, elle se préparait à frapper un dernier coup pour abolir ta foi catholique dans ses possessions, quand tout-à-coup elle parut s arrêter devant la résistance des états. Plus prudente elle laissa tomber l'agitation qui se manifestait, et qui pouvait être un embrasement général.
Cependant à la cour de France, dans la disposition violente ou se trouvaient déjà les esprits, la conduite de Jeanne excitait autant d'inquiétude que d'irritation. Le roi Charles IX et sa mère étaient venus à Bayonne pour conférer avec le duc d'Àlbe et la reine Isabelle de Castille; Jeanne se rendit auprès d'eux et les quitta indignée, ayant connu, comme du moins
tiepuis sa mission eu Béaro, il prie très -humblement le roi de g'arantir con're toute poursuite les domaines qu'il possè:1e en Languedoc. Cette lettre est dictée, et fiait par ces mots posf-scriptum écrits de la main tremblante du vieillard : «< Sire, je suis après k vous reccrouter deus jumens de barbcrie, » selon que vous m'aves escript par Sonerac l'un de vos secrétaires. » «Votre trèj-humble et très-obéissant serviteur, cardinal d*Arma|^nac.» Voilà donc le genre de services que cet or^uci!lout cardinal était réduit à rendre au roi di* Navarre, au tils de Jeanne d'Albret. Quantum ntutatujt ab il'ol
on Ta supposé, qu'ils méditaient rhorrible projet accompli plus tard dans une nuit sanglante.
Néanmoins, durant cette rapide entrevue, tous les efforts furent employés pour détourner Jeanne d'Âlbret de sa faveur pour la réforme. De retour à Pans, la Reine-Mère lui envoya M. de Lamothe-f enélon, seigneur distingué par ces qualités douces et insinuantes qui ont été héréditaires dans cette famille, jusqu'à ce qu'elles se soient accomplies dans la personne de l'illustre archevêque de Cambrai. Mais toutes les insinuations étant venues échouer contre l'inflexible volonté de Jeanne, un coup de main fut dirigé contre elle parles instigations du cardinal de Lorraine. On veut lui enlever ses enfans ; c'est pourquoi elle part en toute hâte avec ses deux chers trésors et prend le chemin de La Rochelle; car cette ville était déjà le boulevard du calvinisme, bien avant que les armes de Richelieu eussent fait tomber la lutte républicaine dont elle fut le centre, devant la monarchie victorieuse que Louis XIV devait compléter.
Tandis qu'elle fuyait, entraînant avec elle tous les cœurs, Jeanne écrivit au roi de France une lettre pleine de dignité. Mère justement irritée, on a voulu lui ravir le lionceau qu'elle nourrît de son énergie maternelle pour la grande royauté qu'elle semble pressentir. Cependant elle sait se contenir, et n'oublie pas sa subordination envers le roi Charles IX dans ces belles
paroles qu'elle lus fait entendre : « Je vous supplie » clone, Monseigneur, écrit-elle au roi , trouver » bon que je sois partie de chez moi avec mon x> fils, en intention de servir à mon Dieu , à N vous qui êtes mon roi, et à mon sang, » et croire que les armes ne sont entre nos » mains que pour ces trois choses-là. Pour mon » particulier,' le cardinal a eu tort de changer » votre autorité en violence, lorsqu'il a voulu » ravir mon fils pour vous le mener, comme y> si votre simple commandement n'avait pas » assez de pouvoir sur lui et sur moi. » La lettre était signée de Bergerac le i6 décembre i568(i).
Après avoir échappé à tous les pièges du voyage, traversé les villes de Gascogne et de Perigord parmi les soldats du barbare Monluc qui avait ordre de l'arrêter, Jeanne arrive à I^ Rochelle, oii les chefs du calvinisme qui s'y trouvaient rassemblés l'accueillirent comme la lête et l'âme politique de leur parti.
Les circonstances étaient pressantes; toute ap-
(t) L^aateur des troubles du Bcarn , t i j p. 3oo , dcmcnt le projet que Ton aurail forme d'enlever les enfins de la reine; il se fonde particulièrement sur ce que ce fait, attesté seulement pur quelques écrivains proteslans^ n*e8t point mentionné dans 1o8 mémuirns de Sully. Il est vrai que le témoignage pur et simple d*01bagaraj ne- nuus paraîtrait pas suffisant, mais it en donne la preuve morale par la lettre de Jeanne , fort belle , et qu'Olhagjrajr n'aurait pu imaginer , malgré le ((out décide de ce déclamateur puar la fabrication des harangues. — H y a plus de fondement dans les raisons que donne le même écrivain, t. i •» p- 966, pour démmlir un complot de plusieurs s^i^^neurs du Béurn, à l'effet d'enlever Jeanne et son fils et de les livrrra l'inquisition d'Espagne.
p<arence de reconciliation avait disparu. Dans un manifeste adressé au Parlement de Toulouse, Charles IX déclare sa résolution de s'emparer du Béarn. Une révolte contre la reine a lieu en Bigorre; plusieurs des seigneurs béarnais suivent cet exemple; les Parlemens de Toulouse et de Bordeaux traitent Jeanne en vassalle rebelle, et condamnent ses terres à la confiscation. Monluc marche contre la Bigorre; le baron de Terride, lieutenant du duc d'Anjou, entre en Béarn. Oloron et Navarrenx sont tour-à-tour pris et repris par les Français et par les partisans de la reine que commandait le comte de Grammont. Alors la guerre civile fut affreuse; elle mit à feu et à sang la malheureuse vicomte. Les français réduisent Nay , Pontacq , Morlàas , et ravagent le Vic-Bilh. D'autres cités, Lescar, Sauveterre, Salies, ouvrent leurs portes aux soldats du roi de France ou aux ennemis de Jeanne. La petite ville de Bellocq se montra dévouée; les habitans abandonnèrent leurs murs aux ennemis qui n'y trouvèrent que cinq personnes, un homme et trois femmes catholiques, et un pauvre vieillard protestant qui fut victime. Orthez résista à toutes les forces de Terride qui, replié aux portes de Pau et campé à Bizanos, fait convoquer les Etats au nom du seigneur de Lizoc , époux de l'héritière de Navailles. Les Etats rassemblés à Lescar, le i4 avril i56g, rendent leurs armes au baron de Terride qui reçoit leur soumission;
mais il impose à ces fidèles serviteurs de leur reine absente une condition qu'ils n'accepteront pas ; ils mourront plutôt que de se détacher de la foi jurée. Les braves citoyens de Pau, poursuivent leur défense avec une extrême intrépidité et consentent enfin à. une capitulation qui garantit leur vie et leur liberté.
C'en était fait de la puissance de Jeanne en Béarn; rien ne pouvait plus résister à la puissance française et à la guerre intérieure. Navarrenx tenait encore, commandée par Bazillon et le baron d'Arros. Le siège converti en blocus, et qui traînait en longueur, fut suspendu par suite d'une dépêche du roi de France, ordonnant de convoquer les états. Ils furent en effet réunis à Luc le 5 juillet; des mesures réactives y furent arrêtées; les biens des protestans furent confisqués, le conseil national détruit et remplacé par des juges vendus à ^étranger.
Le Béarn subjugué par les armes françaises, put encore, sous l'influence même de ses vainqueurs, manifester son indépendance par la plus généreuse protestation. C'est un des faits les plus remarquables de notre histoire. Les deux parlemens de Toulouse et de Bordeaux allaient commencer les instructions après la prise de Pau, quand les deux syndics de Béarn adressèrent au nom des étals au roi de France une déclation contre les prétentions parlementaires. Ils y déclarent que depuis 800 ans le Béarn est
indépendant et libre; et qu'à aucun prince étranger, n'est reconnu le droit de recevoir les hommages des Béarnais. Le roi de France peut bien être regardé comme le protecteur et jamais comme le souverain du pays; il ne saurait donc faire instrumenter contre les gens de Béarn par ses parlemens.
Ces réclamations n'eurent point de suites immédiates, les retours delà fortune les rendirent superflues. Mais la domination française en Béarn ne devait durer qu'un jour (i).
(3) Depuis la mort «IMntoine de Bourbon et rjT^Demenr de Jeanne d*Atbret jutquci à la conquête du Bëam par Tcvride , de |â6a « l569, * P'<^^ <^" grands ^vénemcns dont nous venons de suivre la trace, voici les principaux faits I0CJUX dont on peut voir les détails dans les historiens ipHiqués précédemoient. L» fuenre civile embrase toute la France, nous ne la suivons qu'en B^arn. •— Protestation solennelle de calvinisme failc par Jeanne k Pau le jour de Pâques, i563. La reine fait dévaster I'é;;lise de Lescar, y célèbre la cène et abolit le c^He catholique à Pau ; i) j a des r^istanees en divers lieux surtout a Oloron et dans Basse-Navarre , dont la révolte est apaisëe par Gr^mmontx Heutenant-général en l'absence de la reine, dans toutes les ville» ; troubles occasionnés turloat par la procession de la Fête»- Uieu , abolie par la reine. L^évçque di* Lescar i^postasie ouvertement et se marie ( i564) 1 translation du collège de Lescar diins le local des Dominiqnains i^ Orihes ; séditions à Oloron^ l\ibbé de Sauvelade délivré de prison par le pec^ple sS:nXcrme s^ Oloton et j- exerc« des réactions sanglantes ; la reine b&ite un moment par suite de la délibération des états dont il est pvié plus haut; son vojage dans le pays basque elle comprime la révolte en, dressant des échafauds*, révoltes partielles, à Salies, kGarris, comprimées par le seigneur de Luxe ; déclaration de guerre du roi Charles IX contre la. r^ine de Navarre .
Nç^us avons rapporté l'expédition de Tcrride , resteraient les détails . Us te composent de cruautés comnieen toute guêtre civile. Les réformés d'Orthes qui se rendent à discrétion , sont victimes malgré la parole donnée ; quatre chefs prutestans sont étranglés la semaine de Pâques, près du grand ormeau de la place publique de Lescar.
La Reine de Navarre reprend l'avantage ; expédition de Mont^oméry en itéarn ^ mort de Jeanne d*Albret.
-ï-CO-t^
UE faisait la reine de Navarre, quand son royaume était en proie à la ruine, son autorité renversée, sa puissance disparue dans 1 embrasement qu'elle même avait excité, taudis que ses ennemis faisaient flotter la bannière de France sur ses châteauK de Navarre et de Béarn? Quoique absente, et frémissant de dépit detre éloignée de ses fidèles qui combattaient et mouraient pour leur reine, elle ne manqua ni de courage ni dactivité. Dans sa route et tandis qu'elle se rendait à La Rochelle, elle s'était rencontrée à Cognac avec le prince de Condé, son beau-
frère, et lui avait remis ses pierreries pour subvenir aux frais de la guerre générale qui avait lieu en France (i). Une femme si dévouée à sa cause ne pouvait lui manquer dans le moment le plus critique. Les nouvelles désastreuses du Béarn ne cessaient d'arriver à ses oreilles; cependant elle ne se laissa point briser, et confia au comte de Montgommery le soin de faire rentrer le Béarn sous sa loi.
Le comte de Mongommery était ce jeune lieutenant de la garde écossaise qui dans le tournoi de i559 avait blessé à mort le roi de France Henri IL Depuis ce temps, obligé de se retirer de la cour, il parcourut le monde et embrassa ]a réforme. Meurtrier involontaire d'un roi de France, il fut l'ennemi des rois ses successeurs. C'était lui qui défendait Rouen à ce siège de i56a où mourut Antoine de Navarre. Jeanne comprit les services que pouvait rendre à sa cause ce bras disposé à tout entreprendre; elle investit le comte de ses pleins pouvoirs, et celui-ci partit aussitôt pour la conquête du Béarn.
Obéissant aux ordres de la reine, Montgommery leva dans tout le comté de Foîx une armée imposante par le nombre, et conduite par une
(i) Plus taH , Jeaaoe se montra également de'siateressée pour ses bijoux; elle les engagea k la reîoe d^Angleterre Elisabeth y pour des secours qu'elle en obtint eu efTet. Toutefois Elisabeth n'accepta que le grand collier ut le grand rubis , héréditaire dans la maison de Navarre, ot qui maintenant sans doute brillent parmi les joyaux de la couronne anglaise.
noblesse brillante; puis il s'achemina vers le Béarn. Arrivé à Pontacq le 6 août, il passe le Gave à Coarraze sur un pont militaire improvisé, reçoit les hommages de ceux d*Ossau qui avaient conservé Tantique liberté du montagnard et leur fidélité à la Reine. Il parvint à Navarrenx et trouva que le siège de cette héroïque petite ville avait été levé après trois mois de résistance. Campé devant Orthez, déjà il occupait les hauteurs de Magré; et tandis que l'un des siens, après s'être emparé du village de Départ, force les habitans à se retirer précipitamment dans la ville, le général, à la faveur de ce trouble, passe la rivière en présence de ceux d'Audaux , qui étaient répandus dans la plaine. Ces malheureux essayent de fuir, la porte s'ouvre pour les recevoir, Montgomraery entre avec eux. Ses soldats le suivent en escaladant les murs, et la puissance de Jeanne est rétablie dans Orthez.
Là , il se passa un carnage affreux ; une tache rouge en est restée empreinte, non-seulement sur la main sanglante du chef de la guerre, mais sur le front même de la reine de Navarre. Au nom de cette reine un massacre générai ensevelit la ville d'Orthez. Tout fut détruit; ceux qui résistaient, ceux qui fuyaient, les religieux dans l'exercice de leur prière, tout fut enveloppé dans la même mort. Partout des cadavres; le Gave roulait des morts et prenait la couleur du sang. Le couvent des Cordélîers
fut surtout le théâtre des plus grandes barbaries. Il est dit que par une fenêtre qui se trouvait au pont de cette ville on fit jeter dans le Gave ceux des prêtres qui refusèrent d'em* brasser le calvinisme. Cette fenêtre appelée encore aujourd'hui la frineste deus caperas^ semblerait conserver encore la tradition de ces indignités. On précipitait les victimes, et ceux qui voulaient se sauver à la nage étaient tués par les soldats s'ébattant de plaisir à voir sauter les malheureux moines du pont dans le fleuve (i). Pour de telles horreurs, il n'y avait pas cependant l'excuse d'un long siège et d'un assaut périlleux; ce n'était pas le résultat d'une prise tumultueuse dans l'ombre de la nuit, sous le crépuscule du matin ou du soir. C'était en plein midi, après une escalade imprévue, six jours après son entrée en Béarn, que le lieutenant de la reine de Navarre égorgeait en quelques heures la population de sa principale cité, et la livrait à un excès de désolation que le droit des gens interdirait même aux nations les moins civilisées.
Cet événement retentit dans toute la Gascogne et y excita la plus vive indignation. Une
(a) Cette histoire établie par Poeydavant, p. 371, est fondée snr ua inaDuscrit de Lescar et sur les archives des prébendes d*Orthes ; (outefuis^ elle est démentie assez généralement. Le père Mirasson dans son discours prétend H qu*il ne faut pas croire les traditions populaires du Béam portant que » la reine faisait précipiter tous les ecclésiastiques dans le g^ave qui passe >> a Orihea.» Quoique! en soit , Phistoire n*est pas invraisemblable, elle ressemble asses aux noyades et aux fusillades y d'une autre époque en France.
circonstance étrange et digne d'être ra|3pelée en porta la nouvelle à ceux de Bayonne.
Au moment où les troupes ennemies entraient dans Orthez, un pauvre moine de ce même couvent des Cordeliers dont nous venons de voir Textermination , célébrait le Saint-Sacrifice; malgré sa frayeur, il achève la cérémonie et emporte avec lui le vase sacré. Poursuivi par les ennemis il fuit, non pour échapper à la mort qu'il sait inévitable, mais pour dérober à la profanation l'objet qu'il porte avec lui. Le Gave coulait aux limites même du couvent; il s'y précipite, il y meurt. Les eaux agitées de ce fleuve transportent son cadavre dans celles de la Bidouze, puis dans l'Adour jusqu'au lieu où cette dernière se joint à la Nive aux pieds des murs du couvent des Cordeliers de Bayonne. Ainsi ce généreux martyr était venu chercher l'hospitalité des funérailles parmi les frères de son ordre, et annoncer à une ville amie le désastre d'Orthez; il tenait encore le précieux vase que ses mains mourantes n'avaient pas voulu délaisser. Histoire simple et touchante qui rappelle aux chrétiens les beaux jours des premières persécutions !
Cependant ïerride, accompagné des principaux chefs, s'était retiré dans le château de Moncade avec une telle précipitation, avec une si cruelle anxiété de ce qui se passait si près d'eux, que lui et les siens oublièrent d'introduire des vivres dans leur retraite, et que la faim les força de
se rendre au vainqueur en obtenant leur via sauve. Montg^ommery , profitant de ses avantages et de la terreur inspirée par un coup si retentissant, envoyé des hommes pour réduire Pau, Oloron, Nay; de sorte qu'en moins de quinze jours, ce général, entré en Béarn avec environ /|Ooo hommes, conquit tout ce pays contre les forces combinées du roi de France , des seigneurs , et des sujets de la reine en rébellion contre elle.
Mais la guerre terminée, restait Tœuvre de la réaction, elle fut sanglante. Les membres du conseil, rétablis sur leurs sièges par Montgommery, avaient leurs vengeances à exercer; malheur à ceux qui avaient pris parti avec les troupes du roi de France contre la reine de Navarre. Cependant, de toutes les cruautés de cette guerre, nulle n'a plus retenti dans l'histoire que le meurtre des prisonniers d'Orthez.
Sortis du fort de Moncade et reçus à composition, dix nobles seigneurs avaient été amenés à Pau et enfermés au château. Il faut conserver le souvenir de ces victimes de la plus cruelle perfidie; c'étaient les sires de Gerderest, d'Aïdie, de S.** Colomme, Goas, Sus, Âbidos, Candau, Salies, Pardiac et Favas. Ils se reposaient sur la capitulation, et ne soupçonnaient pas le sort qui leur était réservé. Un soir, comme gage d'un prochain élargissement, on leur servit une collation; à l'instant où ils s'asseyaient pour y prendre part, ils furent tous poignardés de sang-froid par
des bourreaux apostés pour cet objet. Terrîde était présent; on ne dît pas pourquoi il fut épargné, sans doute, par un reste de ménagement pour le roi de France; mais il les vit massacrer devant lui et ce fut après cette horrible exécution qu'il lui fut permis de s'éloigner du Béarn(i). Ce qu'il y a de plus affreux dans cette histoire , c'est que Montgomemry attesta qu'il ne faisait que suivre les ordres de Jeanne , et que cette reine ne voulait pas que l'on fit grâce à ses sujets révoltés (a).
(i) M La rivière qui est un lorrrol , fut tonte piriae «le nnf , \et mes » couverte! d'un monceau de cor|>t morts, les couvons briMés; les crîs N des mourans et des meurtriers , les lamentations des femmes et des petits m enfans remplissaient Pair d'une pitoyable diversité de cris. » Olhagarajr, p. 6171 ce qui n'empêche pas cet historien de dire un peu plus bas: M Cette entière victoire , trouvant en son triomphe les chefs prisonniers 9 » fut assaisonnée de la saçe clémence du Comte qui , bien usant de la » victoire , acheva le nom d*Aug^uste , et le consacra à Thonorable mémoire M de la postf'rité. » Olha^aray cite le teite de la capitulation et rapporte ensuite tout simplement le massacre des seif^neurs à Pan. Ayes donc con* fiance dans les historiens contemporains ^ même quand leur histoire est exacte. Mlle Vsiuvilliers s'indig^neavec raison contre cet acte de cruauté; cependant Montgcmmery est son héros ; elle rappelle ses acteâ de piété et de justice, « Le a5 août il remit les anciens offices en leur premier état et la M justice en sa première splendeur.» Hist. de Jeanne d'Albretf t. i*'« p* 363-366* L'auteur des troubles du Béaro, p. 363, a ses sympathies pour la cause catholique, mais il est plus juste appréciateur de la vertu et du crime sous leurs diverses bannières.
(a^ Troubles du Béarn , t. i » p« 364' Nous pensons bien avec M.lle Vauvillicrs qne la reine Jeanne n'ordonna point le sac d'OrIhex , et l'assassinat qui en fut la suite a Pau. Cet historien parle de lettres écrites par Jeanne an dne d'Anjou pour désavouer IVxécution des rebelles ; elle cite aussi des billets autof^raphes de Montgommery lui-même et de Mootamat à la reine de Navarre , et qui prouvent qu'ils ne reçur-nt aucune nouvelle da celte princesse depuis leur dépari de Castres le 3^ juillet Jusqu'au i5 septembre ', l'exécution des seigneurs avait eu lieu le 94 août. Hist, de Jeanne
Nous ne saurions dire le nombre des prêtres et des religieux dans tout le Béarn qui furent pendus, massacrés ou prie! pités dans le Gave. La plupart des cordeliers de Morlàas succombèrent à coups d'arquebuses au moment où ils passaient en Espagne. Le prieur des Carmes de Sauveterre fut pendu, et d'autres jetés dans un puits dont on montre encore la place. Il y a un précipice près de S.^ Sever qui servit de sépulchre à pluà de aoo prêtres. Toutefois, parmi cette multitude de meurtres n'oublions pas de dire la mort du prieur des Augustins d'Arthez. C'est encore une histoire assez belle pour que nous devions la recueillir. Montgommery, qui s'était emparé de son église, essayait de le conquérir à sa religion. Contraint de monter en chaire pour abjurer ses vœux et renoncer à sa foi , il y monte, mais ce n'est pas lui qui profanera par l'apostasie la chaire de vérité. Dans un éloquent discours il rompt en visière à la réforme elle-même, il l'at-
dMlbret, t. a, p. 367. Je crois cela volontiers; seulemenf , je voutlraic •avoir quels sont res billets et où ils subsistent. Nous u*avons aux archives He Pau que tres-f eu de documens de quelque importance sur les guerres de religion; il j a des lettres^pateotes de Jeanne d*AIbret, mais point de
lettres particulières de celle reine ou adreMt'es k cette reine. 11 est à
croire que Montgommery , à son d impart pour le Be'arn , reçut de pleins pouvoirs y avec injonction d\itter de grande rigueur. La correspondance entre le conseil souverain de la reine ne laisse pas de doute à cet égard; QUE L*ltK REGNE , écrivait le conseil à Jeanne, et il ajoutait qu*il j avait lo pins grand danger à remettre au lendemain It-s exécutions que l'on pouvait faire la veille. Ilid p. 3G8. Quoiqu'il en soit, Jeanne d*A]bret ne put pas dire à ton lieutenant, «vous metlrex tout à feu et à sang, et » vous poignarderex ceux qui se seront rendus par capitulaliou. »
taqiie dans son origine , dans ses principes , dans ses cruautés (i).
Qu advint-il de ce courageux prêtre? Rien que le martyre ne pouvait payer sa vertu. L'énergie de sa parole, la force assurée de son regard, captivèrent la rage frémissante de ses ennemis, jusqu'à ce qu'il eût achevé; mais lorsqu'il descendait de la chaire, un soldat lui tira un coup de pistolet. Après lui restaient sept religieux qui surent imiter le dévoûment de leur prieur. Ils protestaient qu'ils aimeraient mieux mourir que de quitter le saint habit de leur ordre; que si on le leur arrachait, on pouvait bien prendre leur vie; qu'en laissant leur dépouille périssable ils allaient être couverts d'un vêtement immortel. I-.es soldats irrités se rangent sur deux haies; les sept prêtres, obligés de passer l'un après l'autre entre les armes blanches, tombent tour-à-tour en bénissant le Dieu qui couronne, et sans doute aussi en priant pour leurs meurtriers.
Ce n'est pas assez pour le vainqueur d'immoler à sa rage tant de victimes; les églises sont pillées et détruites , les monastères désolés; tous les objets sacrés que la piété catholique environne de ses affections les plus chères, sont profanés par ce barbare. Les vases saints, instrumens de la célébration des mystères, sont
(i) Porydavaot, t. i . , p. 38i ; fmprnnlr à la chronique dos relig^ifut de S.t Au?. » p. 6^.
enlevés et vendus (i); les chasses des saints du Béarn , épargnées par les Normands , sont fouillées, détruites, et leurs vénérables dépôts convertis en poussière et jetés au vent. Ainsi nous ne chercherons pas à Lescar les reliques de saint Galatoire, lantique martyr, le patron du Béarn (2). Nous ne chercherons plus à Lescar les monuroens de nos vicomtes béarnais, et ceux de nos prélats qui dormaient depuis plusieurs siècles dans la pompe solitaire de leur sépulchre. Ainsi fut ouvert le sépulchre de Guy, illustre évèque du i3.^ siècle, celui que nos annales nous re« présentent comme un type du prélat au moyenâge, la terreur des hérétiques et des maures, également intrépide à manier l'excommunication dans sa cathédrale et le fer dans les batailles. Guy apparut tout entier comme si sa mort eût été récente, « mais aussi, comme si ce cadavre eût été pénétré d'horreur pour leur crime «, à peine apparut-il au jour, qu'il se fondit dans leurs mains , ne leur laissant que son anneau épiscopal, dédommagement de leur avarice à défaut de leur impiété déçue (3).
fx) Troubles de Béarn, t* i , p. 4oo*
(3) Les rehquPit de S.t Grat , k Oluroo, furent soustraites et déposées en Espagne. Lrs dvux églises de S te Marie et de S.te Croix à Oloron , ne furent ni rainées, ni dévastées. Les beaux et antiques monastères de Luc et de Srutvclade , dont l'antique grandeur se montre encore dans leurs ruines, furent détruits. Marca, l 5, c. aa.
(3) La même circonstance se remarqua plus d'une fois , lort de la violation des tombeaux de S.t-Denis. Voir Chateaubriand , Génie du Christi:<ni«me. Nous parlerons ailleurs du tombeau de Guy, placé par les violateurs au pied d'un ormeau près de Téglise, trouvé en l6ao, puis oublié encore et retrouvé plus récemment avec la mosaïque dont parle Marca, /oc. cil.
En même temps que les soldats de Montgommeiy convertissaient Orthez en une vaste sépulture, un caprice les poussait d'ouvrir les anciens tombeaux, et de mêler aux cadavres qui encombraient les rues, les ruines antiques de la mort. Les caveaux de l'église des C!ordeliers manifestèrent leurs dépouilles; Gaston de Fois apparut au jour. Ce magnifique seigneur, qui faisait fléchir sous sa loi tout ce qui l'approchait, subit alors la dernière profanation; son crâne, retiré de la solitude royale, servit comme une boule pour jouer aux quilles, et procurer aux soldats vainqueurs un passe-temps inhumain sur les cendres fumantes de la cité. Qu'eussiez vous dit, superbe Gaston-Phœbus , si la pensée d'un pareil outrage était venue vous troubler au milieu de votre splendeur, dans votre grand château de Moncade(i)?
Ainsi les protestans signalèrent leur vengeance par de sanglantes représailles. Tout prenait la fuite, un grand nombre de prêtres apostasièrent. Ceux qui demeuraient fidèles désertaient leur patrie; suivis d'une foule de catholiques de tout sexe et de tout rang, ils s'enfonçaient dans
(t) Bordenave, ^fat des église» cathédrales, p. SSq » 85o et pnssim, Oa perdit alors deux moimmeiis 4|ai seraient bieo curieux pour l'histoire et pour I*art; le premier était la statue en hroase du grand Gaston IV déposée dans l'église des Cordeliers d*OrlhcB ; la seconde, celle du duc de Gascogne Sanche, taillée et relevée en brunae qui se trouvait dans la muraille de Péglisc de Saint-Julien de Lesrar; pour ces dévastations, Marca , 1. i."' ch< II et 1. 7, eh. 3o.
lepaisseur des forets, disputant une retraite aux ours des montagnes; ils fuyaient une terre qui dévorait ses habitans. Un grand nombre par»vinrent à passer en Espagne , où le duc de Médina-Cœli leur ouvrit une généreuse hospitalitéf i). En racontant ces funestes effets des guerres civiles, l'historien se sent ému, lorsqu^il pense que le i6.' siècle presqu'entier fut rempli des horribles calamités dont nous venons de rapporter quelques traits; car les horreurs qui se passaient en Béarn , ne sont que l'abrégé de celles qui, sous l'un et l'autre étendard, se multipliaient dans toute la France. Tandis que le lieutenant de la reine Jeanne couvrait de ruines la souveraineté de cette Reine ; aux portes mêmes du Béarn, dans la Gascogne, dans la Bigorre, aussi bien qu'en Languedoc, Monluc, autre béte féroce, menaçait d'entrer dans le Béarn, au nom du roi de France, dont il était le lieutenant (a). Oh! c'est un devoir sacré pour l'histoire de proclamer bien haut toutes ces indignités, afin d'imprimer une tache de sang qui poursuive leurs auteurs dans la postérité ; car ,
(i) Le clnc de Mmlioa-Cw^i tlrscpodait dci princes du Bcurn ; il rep^ardaîl les Béarnais comiiie si>s eu tn patriotes; plus tard il accuuillil les piuteslaos comme il arait reçu les victimes de Monlgommery.
[n) Celui f||ui porta le plus loin la Duïvetd dans la barbarie ; il dit duos ses mémoires : m Je me délibérai de mettre toute peur et tuul«* craiule en » arrière , et d*aser de toutes les cruautés que je pouvais. La tuerie dura » du heures; à Tarraube je fis jeter dans un puits tout ce qui s*y titmvait; » ce puits qui était très-profond s'en remplit tout, de sorte que Ton {lou- » vait les toueher avec la main. » CVst lui qui avait invente la joviale
on ne saurait trop le dire, une seule goutte de sang répandue pour attenter aux libertés de la pensée est un crime qui demande vengeance à la terre et au Ciel.
Montgomniery, après avoir terminé sa course victorieuse en Béarn par la prise de Mauléon et par la soumission de la Soûle et de la Bigorre^ laissa le commandement du Béarn au baron d'Ârros pour aller joindre larmée des princes à Moncontour. Le champ de bataille appartenait maintenant au glaive d'une justice horrible; cette justice aiguisait son fer légal pour exterminer ceux que le fer et le feu des combats avaient épargnés. Du fond de l'Aunis, où elle s'était retirée, Jeanne exerçait sur ses malheureux sujets im règne de terreur. Les décrets se multiplient; les courriers de La Rochelle à Pau se croisent sur les routes ; le culte public de lantique religion est entièrement aboli par commandemens successifs; elle proclame l'exclusion des catholiques de tous les emplois élevés , et sanctionne toutes les vengeances des protestans victorieux. Ce fut grande pitié en tout le Béarn que la cruelle administration de cette reine absente,
expression de faire brancher ^ pour faire pendre aux arbres, — On connaît ausii ilans 1p parti contraire l'horrible, célébrité du baron des Adrets. Ohl caca cas homintun mentes ! £a géuéral les écrivains tant prolestans que catholiques se sont efforcés cPatlénucr les crimes de leur parti , et de grossir ceui du parti opposé. Ce double effort est bien stérile ; il serait mieux de luut manifester avec fruochise , afin de concevoir une mutuelle horreur du sang ver^fî dans les guerres civiles ut pour cause de religion.
invisible, mais que ses ordres à son lieutenant rendaient présente à tous les yeux ; elle demeura insensible au cri de détresse du |)euple vaincu, jusqu'à ce que mieux inspirée elle décréta Tarnnistie en J570 (i).
Dans le même temps, ou peu auparavant, une paix générale, paix hypocrite et couvrant les plus affreux projets s'établissait dans toute la France. Jeanne alors revint k son pays de Béam où elle fut reçue avec de vifs transports par la grande partie des Béarnais; puis elle entreprit le voyage de France et prit la route de Paris, fêtait en 1672, elle allait auprès de la reine Catherine de Médicis, préparer le mariage de son fils avec Marguerite de Valois, sœur du roi de France. Comment Jeanne, si réfléchie qu'elle était, put-elle bien se confier à cette Italienne si perfide , à cette reine blessée de ses propres désastres en Béam , excitée par le sang versé contre elle et par celui qu'elle se préparait. à répandre? Jeanne, qui avait coura-
(i) Voici quelques points que l'on peut lire <1ans les histoires cilles plus haut et sur lesquels la rapidité du récit ne nous a pas permis de nous arrêter : Exploits arer fortunes diverses, de Peyre , de Luns, Bonasse , d'Escarrabaqué , Basillon , capitaines des deux partis » Montgoromery , en se retirant > après avoir ravagé la Soûle et la Bigorre , laisse le Cum mandement à Montamatet à d*Arros. — Ordonnance de la reine Jeanne du a8 nov. 1669 , par laquelle est rétablie la substitution pleine et complète de la religion protestante à la religion ancienne; en voir le texte dans Poeydavant, t. I«"*P« 4^^' ~~ Autre ordonnance, de i5;i ; la mess«f est défendue ses PEIRE DE L4 VIE; id, t a, p. 3a, 1 55. [^ chapitre d'Oloron transporte son siège à Maulèon ; les rbanoinrs de Lescar , après leur dispersion , se réunissent dans l'église de Saiut-Marlin de Louvigny et y célèbrent Pplfice pendant trente ans< Ibid, t. 3 y p. 173.
geusenient résisté à une guerre ouverte contre les armées du roi de France , ne sut pas écarter les perfides avances qui lui furent faites par une cour corrompue. Jeanne, d'une pureté de mœurs égaie à son courage, qui avait poursuivi sa révolution en proscrivant les danses et les plaisirs, que venait-elle faire parmi cette cour affreuse; où les joies effrénées de la débauche s'unissaient aux sanguinaires émotions delà perfidie, où le calme apparent qui semblait prévaloir, n'était qu'un voile menteur couvrant à peine les plus horribles complots?
L'histoire n'affirme pas ce qu'il faut penser de la mort de Jeanne d'Albret, mort prématurée et qui laisse planer trop de soupçons sur la cour meurtrière de Médicis; elle expira le 8 juin iS^a, avec un courage tranquille et la plus entière résignation (i). « Princesse n'ayant de » femme que le sexe, l'âme entière aux choses » viriles, l'esprit puissant aux grandes affaires, » le cœur invincible aux adversités. » Ces paroles de d'Aubîgné caractérisent cette reine qui peut être regardée comme un grand homme, au même titre qu'Elisabeth d'Angleterre, mais dont la
(i) Pour les détails de la mort, de cette reine, voir M.lle Vauvillicrs, t. 3 , p. li8; pour la controverse relative aux causes de cette mort. I)*Aubigné , hict. univ. , t* s, p. 8; de Thou, hist. de son temps, I.r)t ch. 5i ; cbron. noven. de Cayet an iSSg. Pocydavaat, t. a , p. 5a , écarte ridée du poison , il cite le témoignage de Claude Bégin , évc(|ue d*01orou « daos les mémoires de ce prélat riipporlcs par Sauvai, Antiq. de Paris,
pliysionomie se montre à la postérité, sombre et dépourvue de ces qualités de grâce et d'amour qui font la gloire d'une femme et qui rehaussent sa dignité, fut-elle reine, et reine calviniste (i).
(i) Tju» fPUT qui ont rcri» sur Traane d'Aîbfpt , m» Ront exprinies en panPîfVristi»! oa en ennemis. Ceê dispositions, permises aux contemporains qui vivent sons 1*in(lurnre des passions dont les prrsonna^^rs historiques sont les repr^«en*ansy ne saurait convenir à IHmparlialt té de Pliistoire. ^ons avons lafiçé celte reine avec sinr^rité; et nous souscrivons aux belles paroles (écrites a •a louante par d*Aubi?nr'. Les crnauti^s de Charles IX et de ses licutenans en France; celles commises par Henri de Navaill^s, durant le court triomphe de Terride dans la ville de Pau y pouvaient expliquer les riiçueurs exercées au nom de Jeanne* mais rien ne saurait justifier ^intolérance, lorsqu'elle va jiixqu^a la tjrannie, comme dans les derniëres ordonnances de cette reine. Quand le malheur des temps conduit à exercer de cruelles représailles « je ne sais Ju«qn*à quel point il faut pardonner aux auteurs de ces réformes violentes; toujours est-il quMs sont plus dignes d*être plaints que d'être admirés.
Ilenri III de Navarre ; il devient Henri IV de France ; événemcns en Béarn sous son règne.
ESRi n'avait point reçu une de ces éducations vulgaires des rois que l'on endort dans leur berceau, parmi de vaines images de grandeur future et de constantes prospérités. J'ai dit plus haut comment en 17S7, loi^qu'il était confié aux soins de Suzanne de Bourbon, et qu'il commençait ses premiers pas dans la vie, en parcourant avec les enfans du village les rochers et les vallons de Coarraze , son père le nomma lieutenant-général de Navarre sous le gouver-
nement du cardinal d*Arinagnac (i). Eu i56f, lorsque Antoiue de Bourbon fut lui-même lieutenai)t-général du royaume de France, Henri , âgé de huit ans , accompagna ses parens dans la ca-* pitale, et entra au collège de Navarre pour y être institué ès-bonnes lettres^ exemple que ses petits-fils nos contemporains devaient reproduire un jour. Puis on le voit, suivant avec son intrépide mère toutes les alternatives de la fortune protestante, assister à treize ans à la bataille de Jarnac, prendre part , à seize, à la journée de Moncontour. La paix de Saint-Germain vient Tannée suivante, en iS^o, suspendre un instant les fureurs civiles qui bientôt se réveilleront plus dévorantes. Henri , déçu par un projet fallacieux, se rend en iSytî à cette funeste cour de France, qui en peu de jours allait lui ravir peut-être sa noble mère, lui donner une femme qu'il ne devait point aimer, et le contraindre à racheter sa vie par une feinte abjuration.
Echappé aux poignards d'une nuit sanglante, époux depuis six jours seulement de Marguerite
(i) HporilV , né en 155!^» esl nommé lieutenant-général, titre honorifique, vers i558, avant d'ê'rc emmené à Paris avec sa mère en l56o. M. Faget <Ie Buure, p. 4^3 1 parle île divers réglemens en tête desquels figure sou nom ; il ajoure que la première lettre-patente que ce prince ait signée , sous la date de i558, contient une exemption de péage accordée à ses sujets. iV'ous n*avons pu trouver aux archives trace de ces prétendues lettres signées par le petit Henri , alors âgé de 5 ans ; il est k croire que l'on a voulu parler de lettres-patentes, ayant en effet pour ohjet une exemption de péage sous la date de i557 ; mais ces lettres sont signées de Jeanne d'Albret et nullement du jeune Henri ( n.* 3 , liasse 8 ). Je n'en vois pas de trace non plus dans les registres des délibéralions des états.
de Valois, Henri de Bourbon, devenu roi de Navarre par la mort de sa mère , languit deux années entières dans une captivité dorée, environné d'honneurs souverains , gendre et beaufrère de la reine-mère et du roi de France; mais malheureux parce qu'il est captif dans cette cour qu'il abhorre et dont il est séparé par un fleuve de sang répandu. Un beau jour enfin il rompit la chaîne de son esclavage.
Redevenu chef de huguenots, terrible et ayant à venger non-seulement les désastres de son parti, mais encore ses propres humiliations, Henri est pendant Vingt-deux ans l'ame guerrière de son époque ; incessamment il se multiplie par toutes les provinces qui lui offrent des champs de bataille, où l'appellent son courage et le cours mobile des événemens. Ce n'est paâ à nous de le suivre dans cette carrière si longue et si remplie; ici nous devons seulement nous occuper du Réarn.
Dans le temps que Henri IV , catholique en apparence, exerçait dans les liens de Médicis un faux semblant de royauté libre sur la Navarre , il avait publié un édit pour le rétablissement de la religion dans ses états comme elle l'était avant les troubles. Il envoya le comte de Gramr mont dans le but de faire prévaloir cet édit par tout le pays , de le faire triompher contre toute opposition. Grande en effet fut la résistance des Béarnais. Arros, lieutenant-général nommé par
la reine Jeanne , attend de pied ferme le comte de Grammont , il veut confondre son espérance ou mourir. Alors un épisode bien dramatique rapporté par d*Aubigné vient exalter vivement les esprits du peuple. T*e baron d'Arros avait son père, vieillard octogénaire et aveugle, cœur éuergique, dévoué à la réforme que l'un des premiers sans doute il avait embrassée. Il sortait du temple, où un éloquent ministre avait suscité dans les âmes Fardeur du prosélytisme ; revenu dans sa maison, il aborde son fils avec des paroles héroïques, et lui remettant une épée nue, il l'envoie combattre pour la «foi nouvelle contre Fennemi qui leur est envoyé (i).
Enflammé par une telle scène, le lieutenantgénéral avec 37 CDmpagnons se rend à Hagetmau, descend dans la cour, et sans être reconnu , il se précipite en armes sur la foule qui remplissait le château. Tout meurt ou fuit, ces derniers furent le petit nombre. Etchar, président du conseil souverain, tombe poignardé sous les yeux du comte de Grammont. Surpris dans son appartement, lui-même, lorgueilleux comte, il
(i) Voici ce di&coiirs diurne *\e» Itomaîos cTe Titc-Lîve : « Mon fils , (j<ii » Yont a doBB^ la tîp ? à qaoi le fils n'ponrtit : u C*«st à vous mon père » qae je Ij Sms après Diea. Or, Totre Dieu , paiirsnivit le viciMarrl , 11 TOUS redemande celfe vie ;.,. ailes, mon fils^ et pour accomplir Tentre^ » prise à ]a(|aelle je vous inTÎte, u'ouvres point les yeux sur le nombre » de oenx «{vi toos accompag'neront , mais sur leurs vertus et sur leur » conraçe; ne fixe» point vos ennemis pour les roropter , mais seulement •» poor les frapper de mon êpe'e que Dieu bénira dans vos mains. » IPAalkiiTB^ , t. 3 y lÎT. 3 y p. 1 1 4 i I>ist* ^«s troub. da Bearn , t. 3 , p. 77.
voit sur sa tête le glaive que suspend son rival prêt k frapper. Une main de femme arrêta le fer; c'était Corîsande d'Andoiiins qui, se jetant éplorée aux pieds du vainqueur, parvint à le fléchir pour le père de son épou\. Kelle et douce Corisande, dont les larmes ne furent pas toujours si vertueuses, quoique toujours également sûres de leur triomphe !
Le comte retenu prisonnier fut tramé à Pau par le baron d'Arros Ce vainqueur n'eût alors rien de plus pressé que de se présenter à son vieux père , pour être béni de son exploit sanglant; car en faisant grâce au comte, il avait immolé tous ceux de sa suite. « Mon fils, lui dit » le vieillard en secouant la tête, comment, y> vaillant Machabée, avez- vous laissé vivre ce » Nicanor; vous avez sauvé celui qui vous dé- » truira , le corbeau qui vous crevei'a les yeux. » Le fanatisme égarait le cœur de Toctogenaîre , et détruisait la beauté de son premier mouvement-
Ainsi l'édit royal, appuyé de la force armée du comte de Grammont, échoua contre Foposition des États de Réarn, qui maintinrent avec une extrême persévéïance l'ouvrage de Jeanne d'Albret. Toutefois, en juin 1675, le baron d'Arros ayant été remplacé dans son gouvernement de Béarn par Henri d*Albret, baron de Miossens, un mouvement de retour eût lieu en faveur de Tancien culte; mais lorsqu'un peu plus tard le roi de Navarre eût été affranchi de la
cour de France par sa fuite , les protestans reprirent leur impérieuse domination. L'intolérance fut encore maîtresse, jusqu'à ce que, parla promulgation de nouveaux édits, Henri IV, roi de France, eut essayé de maintenir un juste équilibre, et de fonder la tolérance universelle , comme nous le verrons bientôt.
Cependant Henri de Navarre, constamment occupé sur les champs de bataille, et vaquant aux affaires générales des réformés de France, tenait sa cour à Nérac, centre de ses vastes possessions. C'est là qu'il revenait toutes les fois que dans le cours de ses expéditions si multipliées , il sentait le besoin de respirer quelque temps pour retomber ensuite plus formidable sur ses ennemis. Attentif aux vœux de son état de Béarn, il lui donna ce qu'il avait de plus cher et de plus digne de lui, sa sœur Catherine de Bourbon , l'une des princesses les plus accomplies de son temps; elle reçut le titre de régente. Le baron de Navailles et ensuite Armand de Gontaut furent tour-à-tour lieutenans-généraux sous ses ordres.
Depuis 1677 jusqu'à iSga, Catherine est vraiment la seule reine de Navarre; toutfeois, Henri intervint plus d'une fois par ses conseils, ses lettres patentes, ses décrets, dans l'administration confiée à sa sœur. Elle n'était pas dépourvue des qualités énergiques de Jeanne d'Albret, tempérées par la douceur qui manquait aux vertus
de sa mère. Henri vint la visiter, elle et son état de Navarre , d'abord en 1 579 , à la faveur d'une trêve de quelque mois. Il serait intéressant de le suivre par Timagination dans ce retour au lieu de ses jeunes années, retrouvant autour de lui tous les souvenirs vivans de son enfance volage et de ses premières affections (i). Il fut accueilli en Béam avec un vif dévouement de tous les habitans de ce pays ; il parcourut tous les districts de sa vicomte, et nous avons sous la main les comptes réguliers de sa maison jour par jour, pour une sorte de tournée administrative qu'il parait avoir faite dans nos contrées; ce fut d'ailleurs son plus long séjour dans la ville de Pau.
Auprès de lui parut la jeune reine Marguerite de Valois, cette autre vraie Marguerite, sœur
(1) Le séjour <)e Henri en Béarn est conserve dans les arcliives de Pau, par Ips journaux de sa dépense. II existe huit fortes liasses , compusévs de So a 4o cahiers, désignant la dépense ordinaire du roi de Navarre , particulièrement à Novae , sa résidence habituelle , et durant ses voyages de 'g^uerre et de plaisir. La dépense journalière j est marquée pour lui et pour sjn train, si s paires, ses gt'.nt de s«>rvice et ses chevaux. Ce recueil est curieux, comme attestant le soin parfait avec lequel était tenue la maison du roi de Navarre, Tordre sévère, Péconomie de sa maison et l'ordre de ses conipt(*s. On y voit aussi le prix des gages et le prix de toute sorte de denrées évaluées en monnaie tournoise , en Béam et dans tout le midi , au i6** siècle. La vie quotidienne du Henri se trouve empreinte dans celte collection ; on j sait le nombre et les noms de ses paq^es t-t de ses chevaux , on y voit toute sa dépense de table, dVquipaife, etc. On y voit aussi comment il se multipliait, et la rapidité de ses courses et le mouvement perpétuel de sa vie. Plusieurs cahiers attestent son séjour en 1579; la trace de son passage à Pau au i." septembre i583, peut se voir ans cibiers 18 et 3o de la liasse 161 . Toutes ces pièces font partie du volumineux recueil des dossiers de la cour des comptes conservée au trésor de Pau.
aussi elle du roi de France, douée des mêmes taleiis, meilleure catholique, mais non pas meilleure chrétienne que la spirituelle aïeule de son époux. C'est chose merveilleuse de voir cette suite d'illustres souveraines qui brillent en Béarn , tour à tour et sans interruption durant deux siècles. Magdeleine , les deux Cathérincs, les deux Marguerites, toutes filles de France, guirlandes de beautés royales pour parler le langage classique d'alors; mais les traits impérieux de plusieurs de ces princesses, ceux surtout de Jeanne d'Albret, éveillent dans l'esprit d'autres idées que celles des grâces et des fleurs. Du reste , la seconde Marguerite fit trop mauvais visage à ses sujets^ pour que nous puissions réclamer cette belle princesse comme une gloire ou même comme un ornement du Béarn.
Elle était venue tfouver le roi son époux à Mérac, avec sa mère Catherine de Médicis, et comme les deux cours ne tardèrent pas à se diviser, Marguerite suivit son mari à Pau. On peut lire dans ses mémoires comment elle y fit un séjour rapide et mécontent; c'est un trait qu'il faut rappeler, non-seulement comme un tableau de mœurs, mais pour faire voir avec quelle rigueur la religion était traitée dans les premières années du règne de Henri.
a Nous nous en revînmes à Pau, en Béarn, où 2> n'ayant nul exercice de la religion catholique, » on me permit seulement de faire dire la messe
» en une petite chapelle qui nVi que trois on » quatre pas de long, et qui, étant foit étroite, » était pleine quand nous étions sept ou huit. )i  rheure que Ton voulait dire la messe, on )> levait le pont du château de peur que les » catholiques qui navaient aucun exercice de » la religion, l'ouïssent, d
La princesse raconle ensuite comment le jour de la Pentecôte, les habitans de Pau, s'étant glissés dans la chapelle. Pin, secrétaire du roi, envoya des gardes qui arrachèrent de la chapelle les braves gens occupés à entendre la messe, qui les battirent et les jetèrent en prison. Il s'en suivit entre la reine et son époux des altercations assez vives pour qu'il fût aisé de pressentir que la reine de Navarre pourrait bien ne jamais devenir la reine de France.
Deux ans après, lorsque le roi Henri revint en Béarn, Marguerite se refusa à toutes les instances de son mari et resta à Nérac tandis que le roi se montrait au château de Pau (i)« Le but de ce second voyage de Henri IV en Béarn , était la cérémonie de son installation et
(i) M(' moires de Marji^. âe. Valois , éd. Ae M. BucIioh , an paath. liltér. p. 55^. La pauvre ruÎDe s'était cruellement ennujée en Béarn. « Dieu, » dit-elle, eut enfin pitié de mes larmes, et permit que nous partissions » de ce petit Genève de Pau. » Elle se plaint amèrement des infidélités de son époux et du motif qui détermina le voyage du roi à Pau eu i58i . Elle eut pourtant après cette époque cinq ans de parfaite félicité, durant lesquels le cceur de son mari lui revint, par l^assiduité qu'elle avait mise à le soigner dans une grave maladie. « Celte félicité me dura Pespace de » quatre a cinq ans , que je fus en Gascog-ne avec lui , faisant la plupart d«
du serment qu^il devait prêter aux états et recevoir de leurs mains. Cette installation eut lieu en effet dans la grande salle du château le a avril i58i. La tète nue et la main levée, il jura au nom du Dieu vivant, selon la formule protestante introduite dans le nouveau cérémonial, d'être bon et fidèle seigneur. I^es états répondirent à genoux par le même serment (i). Henri reparut en Béarn en i583 mais peu de temps; en i584 i] vint à Pau, c'est là qu'il était quand il reçut le duc d'Epernon envoyé près de lui par Henri 111 pour aviser à un rapprochement. Henri alla au-devant du duc jusqu'à Pontacq et le conduisit à son château de Pau. D'Epernon était chargé de le ramener à la religion et à la cause du roi de France. liC roi revit encore le Béarn en 1 585 ; ce n'était
» ce lemps-Tà, notre séjour à If/rac, uù notre coar était si belle et si » plaisante, qae nous n'avions rien a envier à celle de France, m Une si bonne iolellifl^ence ne dura pas , et la belle reine de Navarre en dit les raisons , qui lui sout favorables; mais l'bîstoire ronlemporaine fait con* Battre les . griefs de son époux . Marguerite de Valois est la vertu même ..... dans ses mémoires.
(i) C'est le Boi qui, dans une lettre-patente , rend compte lui-même de
la* cérémonie : « Haben lo jour de ouey en la convocation et assemblada
» per nous fi'jte de noustres dits barons,, gentius et autres, nostres subjets » deusdits estais ) depntats per Ions bourgs, vais, villas, locs , parsaas et » commuDAutats de nostre dit pays et souvranital, en la forme accostumade , >» fejt et prestat lo segrament a nostres dits vassals et subjets dens la grand » salle de nostre castct de Pau, et haven Ibcvat "nostre man dretlc en i> baut , teste nud, prometut et jurât hv Nov deu diu vivent, que nous M lous seram fidel seignour, cl judgeram drcyturcramunl au praube comn»e » au ricbe, etc. » E&trait du recueil cité plus baut : compilations iVauguns privilcd'^es .
pas tant Tampiir du pays qui l'attirait dans sa terre natale qu un autre sentiment plus tendre pour la belle Cor isande d'Ândoins(i}. A chacun des voyages qu'il réitérait en Béarn , il renouvelait aussi par lettres-patentes les pouvoirs de vice-reine qu'il attribuait à Catherine sa sœur. Kous avons beaucoup dedocumens, mais assez peu d'importans sur la régence de Catherine. Des rivalités entre le procureur-général du conseil et le syndic des Etats ^ quelques ordonnances civiles et judiciaires (a), sont ce que nous rencontrons de plus remarquable jusqu'après la bataille de Coutras, vers i586, quand le roi de Navarre vainqueur écrivait au roi de France une si noble lettre, commençant par ces mots : « Sire, Mon- » seigneur et frère, j'ai battu vos ennemis et j> les miens. Vive Dieu ! Je ne suis pas de vos » ennemis, bien que je sois l'arme au poing au » milieu de votre royaume. » (3)
Cependant les événemens se précipitent; deux
(t) En 1587 > Henri ^tait venu eo Be'ara avec le comte «le Soissoas ({ui aspirait à la main d« la princessts Catbérine. Kecoonaissaot qu'il y |avaît pour 1« naoins aotaok d'ambitioa que (Pamaur dans cette poursuite , le rot rompit avec le comte , doot il recounut la perfidie et l*inteUigeiice avec ses enaemis. LuUmêroe ^tait, ou n'en peut douter, attira par Pamour daui ce voyage ; il voulait voir la belle comteftsede Grammout; c*e»t a tes pieds, au châteaiL de Crnicbe, qu'il alla déposer viugl-deui drapeaux enlevas sur l'ennemi à la victoire de Coutras. Sou voyage fut rapide, il fut entrain^ de nouveau aux basarda de sa destinée*
fi) Essai bist. sur le Béarn , p. 470*
(3) Cette lettre , rapportée en entier par Olbagaray, ne parait pas avoir été recueillie par les historiens qui ont écrit sur Tbistoire de Franca on sur celle de Henri IV en particulier.
ans après, en iSSg, Henri III de Navarre, par la mort de Henri ITÏ de France, est devenu le seul héritier de ce roi; il est le possesseur légitime de la plus belle monarchie du monde, mais il a son royaume à conquérir. Trois ans doivent s^écouler encore avant le jour qui verra son triomphe, qui éclairera sa bannière sur les tours de Notre- Dame. Prodigue de sa vie sur tant de champs de bataille, s'il pense encore à son cher pays, il renonce désormais à le visiter; et, cruel pour la première fois envers le lieu qui le vit naître , il lui enlève sa sœur, Catherine tant aimée des Béarnais.
Elle avait eu de grands chagrins cette bonne princesse; le comte de Soissons, peu digne d'elle, s'en était fait aimer, et il lui avait fallu renoncer à une union que son frère répudiait. C'est pourquoi, jeune et sans bonheur, elle se consumait de tristesse quand le roi de Navarre la ramena près de lui (i). Elle aimait le Béarn, et elle était bien affligée de partir.
Lettrée comme sa mère et son aïeule, elle savait son Virgile, mais elle était naïve et non pédante dans son savoir; quand il fut décidé qu'elle partirait, elle écrivit sur une muraille au Castet-Beziat , ces mots : Quo me fata vocant; elle forma un conseil de régence, et leur recom-
(i) Le roi lui écrirait ces mots cliarman» : « La racine de mon amitié » sera foujtiurs verte pour vous» ma chère sceur. » M.lle Yauvilliers, t. 3, p. 3G6.
manda les Béarnais avec un grand amour. Elle partit enfin en pleurant et le peuple aussi la conduisait et pleurait; on voulait la voir une dernière fois. Cependant une pauvre femme fendant la foule lui dit : «c Hélas! Madame, nous voyons I) votre départ comme celui de votre mère, et » aussi plus ne verrons votre retour (i). »
(i) Àh ! Madnme , pla vedem Panade cotim de la vosie may ; mas nou vt'Xram pas la four/iifii?.— Cette princesse «Tait i\.6 bien rechercha depuis son berceau ; car , ainsi que dit d'Aubigné , « dès qu'elle fat n^e» il fut » convenu de la marier k François, duc d'Alençon. Ensuite le roi Henri III, » revenant de Pologne , la désira et tient-on que si le roi Teût vue il l'aurait » épousée. Mais la royne mère Catherine de Médicis la lui figura naine et y» cunlrefaile , ce qui était très-faux; car elle était de stature médiocre et de » belle raille ; bien il est vrai quVlle avait une jambe un peu courte qui est » une note de ceux d*Albret , comme était son bisaïeul Alain sire d'Albret. n ladite royne-mère fit à sa filiale ce bon office, voulant désadvancer le roi » de Navarre, m
Plus tdrd elle fut demandée par des princps du nord et du midi. Mdme Elisabeth la souhaita pour le rui d'Ecosse , promettant de lui ménager sa succession au trâne d'Angleterre. Ellese consolait aisément d'avoir manqué tous ces mariages ; et , l'aimable Yirgilienne , disait avec gnce :
GrnU superveuict quœ non sperabitar Iinra.
C'était le comte de Soissons qu'elle espérait; elle espéra jusqu'en i593. Ce seigneur, brouillé à mort avec Henri lY alors occupé au siège de Rouen, se rendit en Béarn auprès de Catherine; ils s'aimaient, leur mariage se serait célébré contre le voeu du roi sans le soulèvement des gens de Pau qui, sous le (Commandement de Gassion, s'emparèrent du château et forcèrent le comte à se retirer. Cette intrigue avait été conduite par Corisandre d'Andoins y qui voulait ainsi se venger des mépris de son rojal amant. Catherine ne se consola pas cette fois; c'est pourquoi il lui fallut quitter le lieu où elle avait aimé et souiTert. Henri la maria au duc de Bar^ fil* du duc de Lorraine; après avoir vécu quelques années dans cette union, eile mourut en l6o4 , âgée rie 4^ ans. On dit que parmi les félicités de la pttistance et d'une union bien assortie, elle portait en elle une mélancolio qui ne la quitta qu'au tombeau. L'image de ses années de jeunesse, belles quoique troublées, de ses douces études au Castet Besiat , de ses rêveries dans les vallées du Gave, poursuivait sans doute cette imagination sur son trône ducal de Nancy. Sa tristesse d'ailleurs était grande, elle ne fu^ jamais mère.
. Enfin, Henri a conquis son royaunve, il est entré à Paris, en i594, après des alternatives bien multipliées. Après avoir fait flotter çon panache blanc sur tous les chemins de Thonneur, à Arques, à Ivry, à S.*-Denis, après avoir taillé en pièces ses ennemis et les avoir nourris sur les remparts de sa capitale assiégée, Henri de Béarn est roi de France, il est Heinki IV.
Mais le roi de France n*oubliera pas sa royauté de Navarre, disons mieux, sa vicomte de Béarn. Là sera toujours le centre de ses affections, là sa famille, là seront traitées les affaires qu'il regarde comme celles de sa maison. Lorsque, en iSg^, il veut fixer un apanage à la princesse sa sœur^ les lettres en sont adressées à la chambre des comptes de Pau. Quand cette même Catherine épouse le duc de Bar, c'est à Pau que le contrat de mariage de cette princesse est déposé. Quand il lui naît l'enfant qui sera Louis XIII, ses compatriotes en sont prévenus de sa main royale, presque fraternelle. Le second de ses fils est appelé Gaston , nom pour ainsi dire national en Béarn , et consacré du moins par nos plus illustres princes. En 1601 , Pau est déclarée ville exempte de tailles (i). Sur le Béarn il veille comme une mère sur un faible et généreux enfant. Assez de sang a coulé dans ce pays pour ses propres querelles de religion;
^1) Faget cle Baure, p. 4^.
maintenant qu'il est calme , et que la désolation règhe en toute terre de France, Henri ne permet pas à ses sujets de Navarre de prendre part aux guerres étrangères; un règlement défend aux Béarnais de sortir armés de leur pays (i). N'ontiis pas assez à faire de guérir leurs propres blessures, et d'attendre en repos les destinées [>lus douces qu'il leur prépare? (a) •
Roi de France et de Navarre, il aurait bien voulu absorber la Navarre en France , et unir ces deux royaumes comme il les confondait dans un même cœur d'excellent roi ; mais c'était une affaire grave, il savait quelle gloire c'était pour les Béarnais d'être enfans du Béarn, et de maintenir leur élat de juste souveraineté. Henri n'iia pas les- blesser dans un endroit si sensible; sur sa requête , de savans mémoires furent rédigés
(i) 11 y eût des troubles cd Bcaro vers ce nièinc Unips \'n iHg/R. Lee débris de la ]i.:;ue agitèrent la Bt^urre et teutèrcat de fruublcr le Bcarn ; la petite vil]» de Pontacq soutint un siège assez vigoureux contre le marquis de Villarsy F. de B. ; p. 479-
(3) Plusieurs actes de Henri, devenu roi de Navarre, l^iioignent du acie qu'il ne cessait d*appurter qu*oi qu'absent an prouvcrncuicot de ses étals* Pour remplacer le baron d^Arros que son âge avjncé rendait peu propre à Padttiinislration, le roi nomma Henri d*A1bret, baron de Miossens. Tout en recommandant de maintenir les ordonnances ecclésiastiques « parce que V telle était la volonté de sa mère consiprnée dans son testament > ; il révoqua les r^glenieni qui excluaient les catholiques de tous 1rs emplois On a conservé une lettre qu'il écrivait à Tun de ses capitaines, u Monsieur Bats , » combien que vous soycx de ceux-là du papi*, je n'tn ai pas moins de » confiance en vous. Ceux qui suivent tout droit leur conscience sont de i> ma religion , et moi je suis de celle de tous ceux-là qui sont braves et » Ibous. 1»
pat de Belloy , avocat-général au parlement de Toulouse; celui-ci remontant de siècle en siècle Vît bien que le dix>it n'existait pas de faire rentrer le Béarn dans la couronne de France , cVst pourquoi Henri IV renonça k son premier dé^ir; il voulut qtie Navarre et Béarn demeurassent indépendans et libres; qu'ils eussent un gouvernement distinct de celui de la France (i).
Mais le plus beau présent que Henri pouvait donner à son état de Navarre , si long-temps désolé par les haines religieuses, c'était de lui assurer la liberté de conscience. Heureux s'il n'eût pas trouvé dans l'accomplissement de cette œuvre lUie double résistance, des catholiques qui aspiraient à tout reprendre et des protestans qui ne voulaient rien abandonner de leur usurpation ! En iSgp, Henri IV promulgua l'édit de Nantes, qui fonde la liberté de conscience en faveur des protestans de France; par un édit analogue, il essaye d'établir la même liberté à l'égard des catholiques du Béarn (2). Deux évêques, à Lescar et à Oloron, furent nommés et reçurent des appointemens avec faculté de racheter les anciens domaines de leurs évéchés; douze cures sont également instituées pour les deux diocèses;
\i) Il j eut à Paris ua secrétaire dVtat de Kavarre ([uî demeura près du rui , et correspondait avec 1c conseil dVtiit de Navarre fixé à Pau.
(a; Édit du Roi, avril iSgS.
enfin est proclamée légale admissibilité aux emplois de l'état et de Tarmée (i).
L'organisation politique de la tolérance dans l'état, était chose plus facile que d'introduire cette heureuse tolérance dans les cœurs. Que d'efforts ne fit pas Henri pour atteindre cet heureux résultat; que de paroles mémorables échappées de ce noble cœur, ont du retentir dans celui des Béarnais, ont manifesté sou désir d'assurer le bonheur de la portion de ses sujets qui avait entouré son berceau, des sujets de sa première et non moins chère royauté !
« Si Dieu me prête vie, disait-il un jour aux » députés de Bauvais, j'établirai parmi vous le » même ordre qui règne en mon pays de Béarn; » les plus longs procès n'y durent que trois mois, » et ne sont si hardis les juges de prendre épi- » ces, sinon à la petite mesure. — J'ai deux vil- » lages dans mon pays de Béarn, continuait-il, » séparés par une simple rivière seulement. Dans » l'un ne s'est jamais dit de messe; dans l'autre
(l) Une réunioa de pcnonna'^es furt illustres habitait alors a Pau : Armand de Ferrter, c^'èbre ambassadeur de France au euncilc de Trentu , fut nommé chaaci>1ier de Béarn, et mourut à Pau ea l585. Après lui un putit-fîls du chaBce!i(?r de I*Hopila1 , Michel de Hurcaux, sieur du Fay, devint «hancelier de Navarre ^ et fut remplacé par Colig^non , le rédacteur de redit de Nantes. Parmi les membres du conseil de Béarn , on distinguait le préoidcat de Mesmes , de la ftmillc des grands magistrats de ce nom; Gilluty un des auteurs de la satyre Ménippéc ; Henri de Sponde, né à Mauléon , converti à la religion catholique, devenu évêqne de Pamiers » auteur des cimetières sacrés ^ ouvrage qui parut en latin et en francai», ayant pour but d'obtenir la séparation des cimetières des deux religions, et dans lequel on trouve beaucoup de faits relatifs a Phistoire cuntenporaiae.
34 ne s'est jamais fait de prêche, et pour cela n ne laissent pas les habitans de vivre entre eux » comme frères. »
Au clergé, qui demandait à Henri des mesures excessives pour le rétablissement de la religion , il répondit : « Je ferai en sorte que l'église soit aussi bien qu'elle était au temps de Louis XII. Mais il faut par vos bons exemples que vous répariez ce que les mauvais ont détruit, et que la vigilance recouvre ce que la nonchalance a perdu. Faisons bien vous et moi; allez par un chemin et moi par l'autre : si nous nous rencontrons ce sera bien fait. Mes prédécesseurs vous ont donné des paroles avec beaucoup d'appareil, et moi avec ma jacquette grise je vous donnerai des effets; je suis tout gris par le dehors, mais tout or au dedans. »
Dans sa harangue aux députés du parlement, il disait : a II ne faut plus faire de distinction » de catholiques et de huguenots; il faut que » tous soient de bons citoyens. Je suis roi » berger, qui ne veux répandre le sang de » mes brebis; mais je veux les rassembler avec » douceur (i). »
Il mourut ce grand roi , l'amour éternel de la France qui lui attribue le premier rang parmi ses princes; l'histoire sait comment le i4 mai ]6io, Henri le («rand mourut assassiné dans une
(i) Fuget He Biiure, Ghap. X, 49**
nie de Paris. Sa mort retentit en Béarn pins qn'eu aucune province de son royaume; et si l'on en croit une tradition que Thistoire a recueillie, le château antique qui possédait son berceau fut instruit par un avertissement céleste que Tenfant du Béarn avait cessé de vivre.
« Le jour de sa mort, Técu de ses armes » qui était sur la porte du château de. Pau en » Béarn , avec les premières lettres de son nom » à côté, tomba à terre et se brisa. A la même » heure les vaches du troupeau royal qui pais- 1» saient là auprès, s*étant toutes couchées en » rond et meuglant horriblement, le principal » taureau, on le nommait le Roi, vint tout » furieux rompre ses cornes dans cette porte-là , » puis se précipita dans le fossé et se creva de » sa chute. De sorte que tout le peuple qui » était accouru à ce spectacle se mit à crier, le x> Roi est mort; et ce cri lamentable se répandit » par tout le Béarn , en moins de deux heures. » Les procès-verbaux qu'on en dressa peu de » jours après font foi de la vérité de ce » prodige. » (i)
Si ces faits sont réels , c'est bien une étrange coïncidence que celte sorte de dépêche télégraphique établie par intervention surnaturelle entre Paris et Pau, et pour un si cruel événe-
(i) Maxcray, liisl. <îc Fr. , t. 3 y p. ngi, cdit. in-f.* Ae i685. «On » dit que \e tonnerre brisa les armes du rui sur la porte du chàtCiiu d« » Pau. H Eacjciup. Mélhod., t. 3, p. S'iQ
ment. Si vous vous placez devant l'écusson royal dont la trace subsiste encore au*dessus de la plus ancienne porte du château , vous le verrez mutilé par une destruction que vous pourrez attribuer aux doubles effets du temps et du vandalisme ; mais peut être les sillons de la foudre y ont-ils aussi laissé quelque empreinte. Et enfin faudrait-il rejeter toute créance à ce prodige? Serait-il impossible que le ciel eût voulu faire connaître la mort de Henri à la capitale du Béam ? Tandis que le roi de France, le fils de Saint-Louis, Théritier de François 1.®'' tombait dans la capitale sous le fer d'un meurtrier; riiéritier des sires d'Aibret, des Gastons de Foix , des Moncades, des Gabardans, des Centulles, le descendant d'Eudes, d'Amandus, de Clovis, Henri de Bourbon , XXVH.* Vicomte de Béarn, était mort (i).
(i) Je ne sais si l'on s bien remarqué avec quelle facilite la maisun rojale de France peut faire remonter sa généalogie jusqu'à Clovis, au moyen des anaales Béarnaises. En effet, la seigneurie de Bcarn nous offre une chaîne dinele et non interrompue de ses vicomtes , depuis les premiers Centulles Mérovingiens jusqu'à Henri IV. Trois fois seulement, le flambeau de la succesion de mâle en mâle s*étant éteint 9 il a été rallumé en d'autres maisons princières^ par la perpétuité du même sang Mérovingien dans les femmes.
TUW.
Louis \III ', nouveaux troubles en Béarn ; réunion do ce pays
à la France.
A. prudence de Henri IV avait cicatrisé les plaies produites par la persécution dans la nation Béarnaise.
Devenu catholique, il n'avait point négligé de justes moyens d'influence pour ramener ceux de Béarn à leur foi antique; mais il s'était maintenu dans les justes limites avouées par la tolérance. Une chose remarquable , c'est ce qui résulta de l'édit de Nantes, promulgué par Henri pour assurer la liberté à ceux des deux religions. Les protestans de France s'attendaient
à voir passer en foule dans le parti de la réforme, les peuples affranchis de toute contrainte sur la religion ; il n'en fut point ainsi. L'esprit de persécution multiplie les prosélytes et les martyrs; l'esprit de tolérance confirme dans la conviction sincère. En Béarn, les deux Cultes ayant reconquis leur liberté, les irritations tendirent à se calmer (i). La religion Catholique opéra de paisibles conquêtes; beaucoup d'esprits prévenus parles passions politiques, renoncèrent à des nouveautés qui n'avaient pas encore poussé dans leur cœur de racines héréditaires. La prédication se trouvant libre des deux parts, la foi première recommença à prévaloir (a). Ces symptômes heureux ne devaient pas durer. Henri IV meurt, et sous son héritier, l'équilibre est rompu. Les troubles renaissent; les deux partis s'irritent ; les uns ne sauraient consentir à avoir rien perdu,
(i) Ce que nous disoos ici de l'cprit de tolérance qui résignait en Béarn est vrai en général; toutefuis les principaux de la réforme résistèrent autant que possible aux mesures couciliufrices du roi Henri. Ils s'attachaient à l'ordonnance de Jeanne d'Albret. On cite plusieurs mesures vcxatoircs, inspirées au conseil souverain de Pau par son mauvais vouloir pour l*uxcrcice de la liberté. Le conseil persista malgré 1*édit du roi à écarter les catholiques de toutes charges, offices et dignités dans tous les ordres de Tétat.
(«) La conversion la plus éclatante est celle de Zacharie Golom , gentilhomme Béarnais, né à Pau, devenu harnabite, sons le nom de Fortuné; il fut un éloquent prédicateur , et c'est à lui que l'on dut principalement toutes les conversions qui s'opérèrent en Eéarn pendant plus de vingt.«ns , à partir de 1600 environ. Voir la vie apostolique de ce pieux prêtre dans Tbist. des troub. du Béarn, t. a, p. 439, et t. 3 passim. — Le roi encourageait la prédication ; il donna la moitié de la dime de Sainte-Marie à révêque d'Oloron, sous l'expresse condition d'entreleoir un bon prédicateur dans son diocèse.
les autres ne veulent se désister d'aucune de leurs conquêtes. A ceux qui avaient hier la juste liberté, il faut aujourd'hui la puissance. Ainsi les rôles tendent à changer; l'opprimé, l'oppresseur sont le plus souvent ici bas séparés par une ligne d'un jour, et se succèdent l'un à l'autre avec une extrême mobilité. Ce sont là les choses humaines ; toute leur histoire n'est que le tableau des luttes de la domination, qui change de main, mais qui demeure.
A peine le jeune roi Louis XIII fut-il assis sur le trône en i5io, qu'il laissa présager un règne conduit sous d'autres erremens que celui de son père. L'édit de Nantes fut confirmé et exécuté avec un grand mécontentement dans le conseil de régence. Les deux partis religieux en France n'en étaient plus aux mains, ils s'observaient avec inimitié; les réformés non contens de leurs libertés conquises, cachaient mal leur esprit de révolte; d'un antre côté la vieille intolérance de la ligue n'était qu'assoupie. En attendant, le réveil imminent des guerres protestantes et les armées conduites par Richelieu , on s'occupa des affaires de Béarn; or, voici un exposé des troubles qui furent suscités dans ce pays par les nouvelles mesures du roi de France (i).
(i) M Le roi mort , an rnfunt , Louis XllI, unp r«p:cntc ifalifone, Marie (le Méiltcis , soo ministre italien , Concini , ne pouvaient continuer Henri IV. Une intrigue de cour renversa Concini uu profit du jctine Lnynes, favori du petit roi.f qai lui persuada de s'affranchir de son ministre et de sa mère. Lrs protc.'tans se montraient chaque )our plus raenairuns. lis r^^clatnaicnt ,
En 1619, un arrêt du Conseil d*état décrète que l*exercice de la religion catholique sera rétabli en Béarn sur ses anciennes bases; il esl de plus statué qu'il sera fait pleine et entière main-levée aux ecclésiastiques , ttint séculiers que réguliers, de tous leurs biens et de tous leurs droits sans exception ni réserve. Dautre part , attendu que ces biens avaient été aliénés depuis un demi siècle par des ventes nationales, redit royal détermine que les possesseurs de ces biens seront indemnisés sur les domaines de la couronne. Ces mesures diverses excitèrent en Béarn beaucoup de fermentation. Une grande assemblée protestante, tenue àOrlhez, jura unanimement de mourir plutôt que de consentir à la main-levée. Alors commence à paraître Paul de l^escun , conseiller au conseil souverain de Pau , seigneur de la terre de Piets , homme habile, énergique, actif et dévoué à la vie et à la mort au parti de la réforme qu'il avait embrassée- Député au Roi par l'assemblée d'Orthez, présenté à ce monarque dans la galerie de Fontainebleau par le marquis de la Force, gouverneur du Pays , il prêta serment de fidélité sous la réserve des lois fondamentales qui régissaient
les annrs à la main , IViécution de ce dangereux édit de Nantes, ({Qi laisséit subtjstrr une répiibliqac dans le rojaume. Lujrnes le« poussa à bout en réunissant le Béarn à la couronne, et déclarant que dans celte province les biens ecclésiastiques seraient rendus aui catholiques . »( Michelet , Prrc. de Thisl. de Fr. y p. a61-) Ces lignes donnent une idée de la situation générale au moment de la reprise des troubles ça Béarn.
depuis plus de cinq siècles la seigneurie de Béam. Le résultat de ces démarches et de ces divers pourparlers fut une nouvelle confirmation de redit du conseil detat de France; puis opposition des Etats de Béarn à son enregistrement; grande irritation des esprits des assemblées protestantes; réveil de la réforme et de ses prétentions en Languedoc, en Guienne; enfin, constitution en permanence de l'assemblée des réformés à Orthez ( i ).
Le Conseil du Roi crut obvier à tous ces troubles en ordonnant lui-même une assemblée générale des églises réformées à Londun. Nommé président de cette réunion, Lescun y déclara hautement que si le Roi s'obstinait à exiger la restitution des biens ecclésiastiques, il n'y avait plus qu'à recourir aux armes; que pour lui il regardait comme im tyran quiconque s'opposerait à la liberté de son pays. Ces dispositions des Béarnais ayant été rapportées au Roi et envenimées, le monarque se décida à venir en personne au pays de Béarn. Le marquis de la Force et le premier président du conseil souverain de Pau se rendirent à Bordeaux où le Roi s'était déjà rendu , pour détourner s'il était possible le voyage du Roi dont la résolution était inflexible. Quand on connut qu'il approchait, que déjà il était à Grenade, petite ville sur
(t) Sur toii« CCS faits, Vassor , hist. tic Louis XIII, t. i , p> 697; t. a , p. 19, 154.
TAdour , les réformés sentirent leur courage faillir. Ledit fut enregistré; mais le Roi persista à venir à Pau. Parti le lo octobre i6ao, il traversa les landes et coucha à Casenave, puis à Grenade, où il reçut l'avocat-général du conseil de Pau et le marquis de la Force; le i4t il coucha à Arzacq, à cinq lieues de Pau; c'est là qu'il déclara aux députés de cette ville : « Qu'il entrerait dans » Pau comme souverain du Déarn s'il y avait » une église pour aller y descendre; s'il n'y en » avait pas, il ne voulait ni cérémonie ni parole, » pour ce qui lui serait malséant de recevoir )) (les honneurs en un lieu où il n'avait jamais » été , avant d'avoir rendu grâces à Dieu , duquel » il tenait l'héritage. » C'est pourquoi il entra à Pau le jeudi i5, sans aucune pompe et avec ini accueil glacé de la généralité des habitans. fi 11 eut le plaisir de |)sircourir des yeux les coteaux et les vallons charmans qu'arrose le Gave, de goûter les mets du pays dont on lui avait parlé , et de se trouver dans ce château antique , la demeure de plusieurs augustes souverains et le berceau du monarque immortel qu'un Béarnais ne peut nommer sans attendrissement. » Malgré cette phrase sentimentale du barnabite Mirasson, ne cherchez point à vous représenter ici le roi de France en proie à de creuses contemplations sur le berceau paternel et sur nos pittoresques coteaux. Dans le fait, Louis XllI ne s'occupa point de choses poétiques
comme de contempler les coteaux de Jurançon; il venait à Pau pour obéir à la volonté de son conseil, qui avait résolu d'adjoindre la Navarre à la France et de briser Tantique indépendance du Béarn (ij.
Le 17, le Roi se rendît à Navarrenx où il changea le gouverneur qui était un gentilhomme très-âgé. Le dimanche 18 , jour de Saint-Luc , il fit célébrer dans cette ville la première Messe qui s'y fût entendue depuis un demi siècle. Le lendemain il retourna à Pau; là, il publia divers édits, par lesquels, i.« il rétablit au Conseil les évéques et abbés du pays de Béarn selon les anciens privilèges; a.° il rendit l'église deSaiilt- Martin aux catholiques, et voulut que l'inauguration en fût faite en sa présence le mardi ao par une procession et une grande solennité (a) ; il y avait 60 ans que cette église était possédée par les ministi'es protestàns. 3.* Il ordonna la réunion et incorporation de la couronne de
(1) Le ntïTateur dn Merrisre , qai porte encore plus loin que Mtrasson Peffusion du sentiment monarchique , plaint amèrement le roi He France d'avoir durant les pourparlers s^ourn^ dix jours à Prégnac , village au-delti de Botdeaux y « où il éprouvait toutes les iacommodità qui se peuvent N souffrir en on très^mauvais logement , sans pouvoir être diverti par les I» plaisirs d'aacune sorte de chasse» tant les lieux circonvoisins étaient peu M capables de lui en donner IVrercioe. » Panvre toV. Puis quand il se décida à partir « Il n'y eût ni appréhension de famine ni de péril quelconque » qui le pût divertir de la résolution du voyage^ par les difficultés qu'on » lot |Uro|^osa » jugeant ane entreprise indigne de lui » si elle n'était hasar- I» dense et difficile. » Courageux roi !
(1) Voir les détails de cette cérémonie, hist. des tr. du Béarn , t. 3, p. a38.
Navarre, du pays souverain de Béarn , d'Andorre et Donezan à la couronne et au don>aine de France; il ordonna aussi Funion des cours sou^ veraiiies de Pau et de Saint-Palais en un corps de parlement séant à Pau, composé de trois présidens et de vingt-deux conseillers (i^.
Il y a deux choses à considérer dans les édits que Louis XIII rendit ou fit exécuter à Pau et qui opérèrent une révolution définitive dans la situation du Béarn ; i.» les ordonnances religieuses qui complétaient l'édit de rétablissement et celui de main-levée portés précédemment; a." les ordonnances politiques : quelques observations sur ces deux points sont ici nécessaires.
Pour s'opposer à la main-levée et au plein rétablissement du catholicisme en Béarn, les ré-
(i) Toutes les circonstances relatives au voyage àe Louis XIII «n Béarn ont été recueillies dans le Mercure de France , k différentes reprises , dans les tomes suivans t Ann. i6l5f p. agS ; t. 4* P* 19^1 3i3; t. 5, «on. 1617^ p. 61; ann. 1618, t. 6; ann. t6ao , p. 355. Voici les priacipaut points traités dans ces différens volumes et que nous ne pouvons pas développer ici ; I .* requête des états géoéraui de France et de l'assemblée du clergé pour le rétablissement de la religion en Béarn, et pourl'uniua inséparable du Béarn et de la Basse «Na va rre à la couronne de France; a.* arrêt du conseil-d*état sur le rétablissement, de la religion et sur la restitution des biens; 3^* déclaration des réformés, sous le nom d*étals généraux de Béarn à Ortbez, contre la réunion et contre la main-levée; 4'* Entrevue de Lescun avec le roi, septembre 1617; 5.o édit de main-levée et arrêt des états de Béarn con're la niain-Ievée. Lettres de Jussion y arrêt interlocutoire sur ladite Jussion , controverses et discours, faits divers; 6.* enfin relation des évéuemeus qui se aoot passés à l'asaeuiblée de Londun, et ensuite à Pau durant le séjour du roi. Là se trouve Pédit de réunion. — C'est sur les relations du Mercure qu*ont é'é dites toutes les relations postérieures; en particulier celles de Yasst.r, bist. de Louis XIII, t. a , p. 16, 18 , a3o et sqq.
formés se foiuKiient sur cet .irgiiment que, par le droit primitif, le Béarn se gouvernait selon ses fors; que le Prince ne peut pas changer des lois une fois établies par l'assemblée des Etats du pays. « Cest la loi fondamentale, contrac* » tuelle des souverains avec les sujets (i). » Or, la religion catholique ayant été abolie, et les biens de Téglise saisis en vertu d*un acte solennel des Etats, par plusieurs édits de la reine Jeanne et surtout par celui du 3i octobre iSyi , le Roi ne pouvait point, de son autorité royale, abolir cette décision. Henri IV ne crut pas devoir entreprendre une chose qu'il savait lui être inter^ dite par la loi fondamentale. L'arrêt de Louis XIII renversait donc et la loi et l'ancienne liberté du Béarn.
Cet argument pouvait avoir de la force en ce qui concernait la main-levée des biens du clergé, dont les acquéreurs étaient investis depuis plus d'un demi siècle. Mais il y avait une grande injustice à faire de cette clause 'de liberté nationale un prétexte d'oppression , en s'opposant au rétablissement de l'ancien culte. C'est là que la teneur des lois écrites disparait devant 1^^ vertu du droit naturel , antérieur à toutes les distinctions admises par les constitutions écrites (U traditionnelles. I^es reformés ne combattaient pas seulement pour maintenir la juste égalité entre
(i) Vjssor, t. I, f. 699 et sqq. , art. 2, p 35l .
los ciikes, ils voulaient maintenir l'abaissement de la religion antique. Leur argument trouvait surtout sa vérité en ce qui regardait le principe de la réunion du Béarn à la France. Ils disaient: le Béarn est une souveraineté distincte du royaume de France et de tout autre royaume. hes Béarnais se gouvernent par leurs fors et coutumes ; le Souverain ne peut changer ou réfor» mer les loi fondamentales que du consentement de ses sujets.
Ceux des catholiques du Béarn, qui étaient pour la réunion , soutenaient que le Béarn était naturellement réuni à la couronne par suite de l'avènement de Henri IV à la succession du royaume de France. Le Béarn est en réalité un fief de la couronne ; il n'a pas de plus grands privilèges que le comté de Toulouse et le duché de Bretagne, qui ont été réunis à la couronne sitôt que les Rois les ont possédés par succession ou autrement.
Vassor, écrivain réfugié, et si dévoué à la cause et aux griefs des protestans, prend ici parti contre l'opinion protestante elle-même; il est d'avis que la réunion était légitime et que les Béarnais n'étaient point fondés dans leur résistance ; je vais rapporter les paroles de cet auteur :
« 11 faut avouer de bonne foi que cette réunion paraît fondée sur un ancien usage. Lorsqu'un Prince parvient à la couronne, s'il pos-
sède quelques fiefs et quelques domaines qui en relèvent , ils y sont réunis. Quoiqu'il ne paraisse pas que depuis Louis XII, les rois de France aient exigé Thommage de la principauté deBéarn , ou volt que les anciens vicomtes de ce j^etit Etat s'étaient reconnus feudataires du duché d'Aquitaine, possédé par les rois d'Angleterre. Les contestations pour la succession à la principauté de Béarn ont été portées à Bordeaux devant les cours des pairs d'Angleterre et d'Aquitaine, et de là au parlement de Paris. Cela prouve assez que depuis le démembrement de la monarchie de Ckarlemagne le Béarn fut un arrière-fief de la couronne de France. Après que l'Aquitaine y fut réunie, Charles V contraiguit par corps le comte de Foix, alors seigneur de Béarn à lui faire hommage. Mais quoique la réunion de cette province semble appuyée sur cette ancienne coutume , cela n empêche pas que les Béarnais ne fussent bien fondés à demander que la réunion ne se fit point sans le consentement des Etats de leur pays, afin qu'ils pussent stipuler du moins la conservation de leurs droits et de leurs privilèges. Cette formalité fut observée à la réunion du Languedoc et de la Bretagne , etc. »
Aux motifs de ce genre, les Béarnais opposaient de solides raisons qu'ils puisaient dans leur droit primitif et dans les sources même de leur antique histoire. Le Béarn n'était ni fief, ni un ar-
rière-fief de la couronne de France. Toute la suite de l'histoire Béarnaise n'est autre chose qu'une longue protestation des vicomtes et des Etats en faveur de leur indépendance; ils l'ont soutenue sous les ducs d'Aquitaine, sous les rois d^Angleterre,de France, contre les parlemens de Bordeaux et de Toulouse. Les prétentions des diverses puissances à la suzeraineté du Béarn n'ont jamais été reconnues par ce pays; et même les prétendans à cette suzeraineté ne l'ont jamais poursuivie avec persévérance; cette histoire l'établit à chacune de ses pages : volontiers les gens de Béain disaient, avec M. de Belloy, ces paroles mémorables que nous avons citées précédemment : « Ceux de Béarn semblent avoir prescrite leur » liberté; et l'on peut à cet égard alléguer aux » Français, dans leur prétention sur le Béarn, » ce que Jephté, juge des israélites, opposait au » roi des Ammonites, qui venaient redemander » aux enfans de Jacob , la terre que ceux-ci » avaient conquise par les armes, qui leur avait » été promise et possédée par trois cents ans : » Pourquoi par si long-temps n'avez-vous pas » advisé de faire telle demande? (i) »
Tel était de part et d'autre l'ensemble des
(l) Oo p-ut voir ce fragment cité dans Olhagaray , p. 771. L'ouvrage de M. de Bolloj est rare, eu voici le titre exact : « Descriptiua du pajT* et souveraineté de Béarn', Élat de Ju maison de Foix el d* Armagnac ; déclaration du roi Henri IV t sur la réunion de son domiiine particulier k la Couronne , vl Discours sur cette déclaration ; » par René de Belloj , avocat-jei.éral au P^irlemcut de Toulouse , in-8.' , 1608.
raisons alléguées pour on contre l'union. — Or, maintenant, à considérer cette même mesure en soi et à part du plus ou moins de déplaisir qu'elle pût causer aux Béarnais , c était assurément une mesure sensée, favorable à Tintérét de la France. Le temps des morcellemens du territoire était passé; la féodalité avait terminé son rôle; il ne pouvait se faire que la Navarre et le Béarn , possédés par le roi de France, demeurassent séparés du royaume, et formassent deux Etats à part et isolés. D'ailleurs, les considérans de l'ordonnance de lôao démontrent assez clairement la convenance et l'utilité de celle réunion (i).
La partie de l'ordonnance qui regarde la suppression du conseil souverain et l'érection d'un parlement à Pau ne fut pas moins combattue que la mesure de la réunion dont elle était une conséquence. Cependant le roi Louis 7CIII en faisant du conseil souverain de Pau et de celui de Navarre un seul parlement auquel il adjoignit le pays de Soûle qui appartenait au ressort du parlement de Bordeaux, en agissait
[i) Le prioclpal était celui-ci : m ... Pour que nous puisiions pr^vcair » les malheurs et inconWnicas qui arriveraient , si par défaut d^htfritier » mftle de notre maison royale, lesdtts pays tfcb^aient par sucresston, à » des princes étrangers : ce qui serait leur ouvrir une porte pour entrer en 9 notre royaume et y nourrir des guerres qui apporteraient indubitablement » la ruine et la dësolafion totale de nos sujets; dTautant plus que notre » royaume de Navarre et notre souveraineté de Béarn sont places aux » extrémités de la France, et par conséquent exposés aux émotions et » indignations des étrangers. »
dignement avec le Béarn. Il ne consentait point à le soumettre à la juridiction de Bordeaux ou à celle de Toulouse, selon le projet antérieurement formé par Charles IX , alors que le baron de Terride, vainqueur, dictait des lois, en attendant la revanche de Montgommery. Dans le courageux rapport qui fut fait au Roi dans cette circonstance et dont il a été parlé, on demandait au Roi , a qu'au lieu de forcer les pauvres m habitans de Béarn à aller chercher justice à » Toulouse et à Bordeaux , dans un pays si éloix> gné et dans des tribunaux supérieurs, où les 9) formes sont si longues et si ruineuses, il plût » au Roi de maintenir la cour souveraine de » Pau , et au contraire de joindre à son ressort » tous les pays limitrophes, tels que la Basse- » Navarre, la Soûle, le Labourd, la Bigorre et » TÂrmagnac (i). » Cette remontrance ne fut pas écoutée alors, mais ses bases furent arrêtées par l'ordonnance de Louis XIII qui fonde le parlement de Navarre.
Des deux côtés il y eut donc obstination , manque de volonté de se concilier ou de s'entendre; c'est ce qu'il ne faut pas oublier quand on lit ces malheureuses histoires de dissensions civiles et de guerres religieuses ; poursuivons le récit des événemens :
Lescun , chassé du Béarn , fugitif et dépouillé de son office de conseiller, s'était retiré à Mon-
(l) Fjget de Baure^ f .
taliban, puis à Milhau, où il devint Tàme de tous les réformés et des malveilians du midi. Non content de répandre le feu de la révolte pour soutenir les réformés de Béarn , il parvint à réunir 5oo hommes dans le Rouergue, le Languedoc et le Béarn , et à les faire entier furtivement dans Navarrenx. Cette conspiration , ourdie par Lescun , et qui devait éclater par les bras des neveuK du gouverneur que Louis XIII avait dépossédé , ayant été découverte par les officiers de la garnison , un grand nombre de ces conspirateurs furent trouvés, armés de pistolets et de poignards, cachés dans les cloaques et les greniers. Beaucoup s'évadèrent; il y eut aussi un certain nombre de prisonniers, parmi lesquels dix des principaux subirent la mort (i).
Une grande exaspération suivit cette tentative échouée des réformés; des troubles violens et meurtriers éclatèrent à Montauban et dans le comté de Foix. Ceux de Béarn convoquèrent une assemblée à la Rochelle le aS novembre 1621; infatigable et se multipliant partout, Lescun en fut le président. Dirigés par son impulsion, les conspirateurs de Béarn qui s'étaient relevés de leur échec de Navarrenx, s'emparèrent des tours de Mongiscard , méconnurent l'autorité du Roi , et furent un instant les maîtres en Béarn.
Cependant le gouverneur de Navarrenx, le
(1) Vassor» t. 2, p. 16.
seigneur de Poyanne, celui que Louis XIII avait établi lors de sa venue à Pau, reprit l'avantage contre les rebelles , et loin de prendre les ordres du marquis de la Force, lieutenant-général du roi en Béarn , il accusa ce haut personnage d'une coupable indulgence pour les révoltés. Menacé de destitution, et forcé de renoncer à tous les ménageitiens , le marquis de la Force déclare qu'il ne quittera son poste que par le commandement de l'assemblée de la Rochelle qui le lui a confié. Déclaré criminel de lèze majesté et dépouillé de son gouvernement qui fut donné au maréchal de Themines, il se retira du Béatu devant une troupe de quatre mille hommes qui s'avançaient sous les ordres du duc d'Epernon, et qui déjà avaient rasé le château de Montaner. Il alla réfugier son ambition déçue et sa coupable espérance parmi les églises réformées de Guyenne et de Languedoc.
Que devenait l'intrépide Lescun lorsque ces choses se passaient en Béarn ? Sa téméraire destinée s'acheminait à un terme funeste. Tandis qu'il se rendait à Clarac pour conférer avec le gouverneur du Béarn , il est rencontré et fait prisonnier par un parti des troupes d'Epernon, après avoir été blessé en se défendant. Livré au parlement de Bordeaux et condamné au dernier supplice, il le subit avec un courage que l'on put admirer. Son livre de la persécution des églises réformées fut brûlé par la main du
bourreau (i); lui-même fut misa In question, puis traîné sur la claie avec cette inscription: « Criminel de lèze-majesté, président de rassemblée de la Rochelle. » On lui brisa les membres, et sa tête tranchée fut exposée sur la grande porte de Boyan (2;.
Rendons grâce à la civilisation qui a aboli ces atrocités légales; désormais les tortures de celui que la société condamne et renvoie devant son juge suprême , ce luxe effroyable de la puissance du bourreau, sont impossibles, et les codes de nations chrétiennes ont effacé des dispositions pénales qui déshonorent la législation des peuples barbares II mourut le brave, l'énergique et aussi le trop coupable Lescun ; mais le marquis de Laforce aussi coupable, mais plus adroit , surtout plus puissant personnage, après avoir quelque temps, avec ses deux fils, contenu la révolte armée contre la puissance royale, après avoir eu
(ij Parmi lei panipbl«ls de Paul de Lesraa deux sont surtout a rcclier* cher par les bibliophiles. « Apologie de Teglise réfurméc pt de l'obéissaoce au roi des ^tats du la souveraiooté de Bi^ara , pour lustiHer les oppositions par eux furm<>es contre ^exécution de la maiD-levée des biens ecci est astiques , avec un récit sommaire des choses mémorables arrivées en Béarn et en Kavarre , pour le rétabt. de la rcl. réf. depuis le règne du roi Henri jusqu'à présent ; par Jean Paul de Lvscuo , Orthes , ia4^"y i€i8. m — « Apologie pour les églises réformées de France , où est amplement dém^^ntré Ja justice désarmes prises par ceux de la religion, défead contre les eoneuiisi de l'églue qui les présentent sous le nom du roi. » G*est ce livre qui fut brAlé par la main du bourreau. ( Voir l'analyse de cet ouvrage dans l'Hisit. des tr. du Kéarn , t. 3, p>-i89 t avec l'aualjse de ce m^me livre i attribuée an savant Pierre de Marea. )
(-?) Vassor , t. 2 , p. 4^.
la tête tranchée en effigie, reçut du Roi sa grâce, 200,000 d'argent, et le bâton de maréchal de France ! Voilà souvent la justice des Rois. Ce n'est pas qu'il y ait lieu de blâraer Louis XIII ou Richelieu d'avoir conquis par la clémence un guerrier qui depuis resta fidèle et remporta des victoires à la France. Mais en politique, c'est donc l'intérêt qui décerne les châtimens et les grâces ! Pour celui-ci la mort , pour celui-là le triomphe; ce n'est ni clémence ni justice; c'est la vengeance et l'intérêt du plus fort (i).
Ainsi furent assoupies , sinon terminées , les divisions élevées en Béarn à la suite des ordonnances de Louis XIII. La mort de Lescun , la soumission du marquis de la Force, désarmèrent la révolte ; le château de Bellocq , qui résistait encore, fut pris par le seigneur de Poyanne, gouverneur de Navarrenx. Les Béarnais s'unirent aux autres provinces, commandées par le duc de Rohan, et demandèrent la paix. 11 y eut alors une sorte de trêve générale, une suspension d'armes qui dura peu j en France, mais qui persista en Béarn , toutefois sans mettre fin aux intrigues et aux agitations de l'intérieur. Le par-
(1) Le maréchal de La Force est ce même Caumont qui jcuae fut arraché (Tuae manière extraordinaire aux meurtres du 34 août* Voir Mezeray et Voltaire ( note du a.* chaut de la Hcoriade où le récit de Mczeray est réformé sur des manuscrits de la famille de La Force ) ; La Force était dans la voiture du roi Henri lors de son assassinat ; il di;fendit Moniauban m 1631; il fut maréchal de France en 16:12, prit sa retraite eu i635, et mourut à Bergerac I eu i653 , âgé de 95 ans.