‹ Histoire de Bèarn et Navarre 1517 à 1572Chapitre 59 sur 169 · On a ajouté : prétendue réformée · texte numérisé non relu

On a ajouté : prétendue réformée

Estant à Bertrueil 1 2 ils renvoièrent Théodore de Bèze, ministre de [l’église de] Genève. De ce renvoy les députez, jugeans par cest échantillon de toute la pièce, se confirmèrent du tout qu’ils ne fairoient autre chose pour eux en ce voyage, que les mettre en plus grand danger qu’ils n’estoient, ny pour eux-mesmes que donner commodité à leurs ennemis de les faire mourir. Parquoy ils se retirèrent en leurs maisons pour entendre plustot de loin en abscence que voir de près en présence la tragédie laquelle volontairement ces Princes alloient mettre sur l’eschafaut.

Approchant de Poitiers, ils se trouvèrent environnez de plusieurs compagnies de gens de guerre conduites parle mareschal de Termes* ; et Montpezat 3 , [créature de ceux de Guise], séneschal de Poitou, leur fit commandement de la part du Roy de n’entrer en aucune ville close sur peine de la vie. Chacun peut penser avec quelle contenance ces deux Princes furent spectateurs des scènes de ce premier acte auquel ils eussent volontiers rompu le jeu, s’ils eussent osé ou peu, mais force leur fut de passer outre et d’arriver ~à Orléans. Ils y entrèrent Te pénultième d’octobre, plus en prisonniers qu’en Princes, et furent receus du Roy, non pas en parens, selon ses promesses, mais en criminels contre ses promesses et selon l’intention des Guises. Le Prince fut incontinent reserré en prison

1. Verteuil d’Agcnaifc, canton de Castolmoron, arrondissement de Marmande (Lot-et-Garonne).

2. Paul de La Bartbo, seigneur de Thermes, né à Couserans, maréchal de France en 1558, mort en 1562.

3. Molchior Des Prez, seigneur de Montpezat, lieutenant de Roi en Guienne.

estroite et fut commandé à certains personnages de prendre garde sur le roy de Navarre et d’observer toutes ses actions ; de manière qu’il n’estoit pas moins prisonnier ny -en moindre péril que son frère qui fut condamné d’avoir la teste tranchée et eust esté exécuté, si le roy François ne fut si tost décédé. Et combien que mesmes sentence n’eust esté encor donnée contre le roy de Navarre, il ne fut pas toutesfois en moindre danger par autre voye, car (comme la Royne, sa femme, a laissé par escrit imprimé) ceux de Guise le voulurent faire empoisonner, mais estant adverti du boccon qui lui estoit destiné, il s’excusa d’aller à un disner auquel ils l’avoient fait inviter. Ayant failly ce coup, ils succitèrent un garnement pour luy tirer une pistolade, comme il se retireroit le soir, mais il n’osa l’exécuter d’autant que le connestable avec ses enfans et maints autres gentilshommes le conduisirent ce soir jusques dedans sa chambre. Il tomba incontinent en plus grand péril, car ses ennemis persuadèrent au roy François de luy dresser une querelle d’Alemagne et de le tuer de sa main propre ou au moins commencer de le frapper, afin que les autres l’achevassent. Ce qu’ayant ledit Roy arresté [de faire,] manda le Navarrois de le venir trouver un soir en sa chambre où il faignoit d’estre malade. Il s’excusa au premier messager, mais estant rechargé d’un second, qui mesmes luy descouvrit l’intention du Roy, n’osa plus délayer. Parquoy, asseufé qu’il ne tombe un peul cheveu de nostre teste que par la disposition de ce grand Dieu qui seul fait mourir et vivre, et démène les cœurs des Roys à son plaisir, s’achemina au lieu où il estoit appelé. Montant les degrez, il dit au capitaine Ranti, gentilhomme auquel

il avoit beaucoup de confiance : « Je m’en vay au lieu » où l’on a conjuré ma mort, mais jamais peau ne fut » si chèrement vendue, que je leurvendray la mienne. » S’il plaist à Dieu, il me sauvera. Cependant je vous » conjure me faire ce dernier service, qu’avenant que 9 je y meure, vous taschiez de recouvrer la chemise » que j’ay vestue et l’aportez toute sanglante à ma » femme et à mon fils, lequel pour n’estrc d’aage » pour pouvoir venger ma mort, je conjure madite » femme, par la grande amour qu’elle m’a toujours » portée, d’envoyer madite chemise à tous les princes x» chrestiens et les supplier vouloir venger un si 9 meschant acte. »

Sur ce propos estant entré seul dedans la chambre du Roy, le cardinal de Lorraine ferma incontinant la porte par dedans et le Roy attaqua le Navarrois de quelques propos fort rudes, ausquels il respondit avec telle modestie que les choses passèrent seulement en paroles, au grand regret du cardinal et de son frère et du mareschal de Saint-André, qui estoient dedans, attendans le commencement de cette tragédie, et sortans de la chambre, le cardinal dit parlant du Roy : « Voilà le plus poltron cœur qui fut jamais. » Cette entreprise faillie, les Guises en dressèrent incontinent un autre avec moindre apparence d’injustice, mais avec plus de trahison. Ils firent donc commander au Navarrois par le Roy mesme de le suivre à Chambourg 1 et Chenonceaux où il délibéroit aller prendre le plaisir de la chasse, et là, comme on courreroit quelque beste rousse, certains assassins^ le

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