Juan de Carro, vicomte de Zolina
faire ou que les Espagnols eussent este tellement desconfitz qu’il ne leur restast plus [ny] force ny courage pour se resentir de cette bravade et essayer de recouvrer le perdu), Esparros licentia une bonne, partie des Gascons par l’advis d’Esgarrabaque, leur colonel, qui donnoit congé à quiconques en vouloit en luy restituant la demi-solde d’un mois, pour lequel n’avoit guères jours ils avoient fait monstre, ce qu’il meltoit en ses boutges, dit le seigneur de Langeay 1 . (L’avarice, racine de tous maux, fait souvent tomber les meilleurs en de bien lourdes fautes.) Tout le Royaume donque fut heureusement conquis en un mois. Et si les victorieux se fussent contentez de garder ce qu’ils avoient conquis, et eussent, comme leur devoir estoit, fortifie, avituaillé et muny de gens de guerre les places défensablcs et ouvert les autres, les légitimes héritiers posséderoient encores aujourd’hui ce Royaume. Mais pensant aussi aisément conquester toute l’Espagne, comme ils avoient conquis la Navarre, par le conseil du mesme Esgarrabaque, Esparros alla assiéger Logrogne, ville lors tenue du royaume de Castille, mais qui est de l’ancien patrimoine du royaume de Navarre. Dedans avoit plus de quatre mille soldatz de ceux qui estoient sortis des places qui s’estoient rendues et soixante hommes d’armez commandez par Dom Pedre Relas de Guenare qui se défendirent vaillement, et en plusieurs sorties firent mourir maints François. Ce siège fut plus long que Esparros n’avoit pensé pour ce qu’à faute de muni-
1. Guillaume Du Bellay, seigneur de Langeais, né en 1491, mort en 1543, auteur de Mémoirea.
lions la batterie esloit fort lente. Les Espagnols s’y assemblèrent, et les Aragonois, qui sont les plus voisins, arrivèrent aussi les premiers à Sangoesse' de Navarre en nombre de 6,000 infantasins et trois cens chevaux, d’où ils molestoient tellement les fourrageurs et vivandiers de l’armée, qu’elle souflroit grande disette de vivres. Et le 2 de juin 1 521 , Inigue de Belasco, connestable de Castille, l’amiral, le duc de Nagera et le comte de Lerin avec une forte armée, composée de Castillans et Biscains, entrèrent dedans la ville à la veue des assaiilans. Esparros cognut lors sa faute, mais trop tard, d’avoir licentié les Gascons et d’estre entré plus avant qu’il ne devoit, car se trouvant foible et ne se fiant beaucoup du reste qu’il avoit d’infanterie qui, ayant été nouvellement levée, estoit sans expérience, asseurance ni obéissance, fut contraint de lever le siège et se retirer au deçà la rivière d’Ebre en un village nommé Thiebes’, qui est à deux lieues de Pampelonne. Il se vouloit retirer dedans Pampelonne, mais Charles de Gramont, évesque de Coserans, qui estoit un des principaux de son conseil, luy remonstra qu’il affameroit incontinent la ville. Ce fut un très mauvais conseil, et le plus salutaire et le plus expédiant estoit , pour conserver l’armée et le Boyaume, de départir toutes les troupes par les forteresses défensables et les faire combatre aux Espagnols l’une après l’autre, car rien ne fasche et desvalise tant une armée que les longs et fréquents
1. Sanguesa, ville de Navarre, où naquit Henri II, roi de Navarre.
2. Tiebas, village de la vallée d’Elorz, morindad (district) de Sanguesa en Navarre.
sièges , d’autant qu’aux aproches , qu’aux assauts meurent volontiers les plus braves soldats, et les maladies qui suivent une armée travaillée, mal nourrie et pis logée, consument et dissipent promptement le reste. Et si Esparros eut fait ainsi, l’armée espagnole se fut elle mesine ruinée, et il eust donné loisir de luy envoyer secours, ce qui eut esté fait en peu de teins, car le roy de Navarre qui estoit à Navarrens en Béarn avec tous ses sujets béarnois et autres, se tenoit prest pour marcher au premier adverlissement. Mais Esparros ne l’advertit jamais de la nécessité en laquelle il estoit, et le povre Prince eut aussi tost nouvelle de la deffaitte de l’armée que de sa conqueste. Le connestable de Castille, général de l’armée espagnole , n'eut plus tôt joint les Aragonois qu’il ne suivit Esparros, et se vint camper à sa veue. Plusieurs belles et chaudes escarmouches furent attaquées par plusieurs jours entre ces deux armées, sans venir en autre combat, car Esparros, qui ultendoit 8,000 Navarrois qu’il fesoit lever, s’ estoit campé tellement à l’avantage et si serré que , sans leur grand désavantage, les Espagnols ne le pouvoieut contraindre de combattre. Toutesfois le dernier de juing ils l’attaquèrent de si près qu’il luy convint, maugré qu’il en eust, venir aux mains et recevoir la bataille audit Thiebes deux heures devant le soleil couchant. 11 fut combatu plus d’une grosse heure, sans qu’on peut juger de quel costé tomberoit la victoire et si toutes les forces françoises eussent esté là et tous ceux qui entrèrent en la meslée et rendirent quelque combat l’eussent fait avec la mesine hardiesse que lit leur général , ou qu’il eut peu attendre les
absens elles compagnies navarroises qui le venoient joindre, vraysemblablement la victoire fut demeurée de la part des François, encores que les Espagnols fussent trois contre un, car les François, qui estoient à Taphaille avec Oillique 1 2 , leur colonnel, et 6,000 Navarrois s’ estoient assemblez en la faveur d’Esparros, se joignoient avec lui. Mais les ennemis, qui à toutes heures estoient advertis de l’estât de ses affaires, sachans la prochaine arrivée des dits Navarrois et l’absence d’une bonne partie des François qui estoient espars à Pampelonne, Taphaille et ailleurs, et ce qui estoit avec Esparros mal aguerri et sans discipline et obéissance, le réduirent à l’extrémité ou d’une ignominieuse fuite, infaliblement accompagnée d’une pernicieuse route ou d’un combat très hasardeux. Il choisit le dernier, comme ayant plus d’espérance et moins de déshonneur. Plusieurs chevaliers, capitaines, gentilshommes et soldats moururent en ce conflict et Esparros combatant valeureusement y perdit la veue d’un coup de lance qui luy faussa la visière, et fut pris prisonnier par Dom François de Ijeaumont, auquel il se rendit, comme fit aussi le seigneur de Tournon au capitaine Doue Marie. Leur prise estonna si fort le reste de ce qui combatoit encores, que tout s’enfuit à vauderoute, et sans la faveur de la nuit, peus fussent eschapez de mort ou de prison. Les sieurs de Dufort* et d’Aurignac, Foixens, y moururent, et Charles de Mauléon 3 , le capitaine Saint-