‹ Histoire de Béarn et NavarreChapitre 7 sur 160 · In-8°. 1869. Oloron, imp. Marque · texte numérisé non relu

In-8°. 1869. Oloron, imp. Marque

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surtout appliquée à donner des éditions laites avec tout le soin possible de nos Chroniques et de nos Mémoires classiques, elle a aussi montré le prix qu’elle attache à mettre en lumière des documents inédits. Elle a saisi avec empressement l’occasion que iui offrait Bordenave d’ajouter le Béarn et la Navarre à la liste déjà longue des provinces qui figurent sur la liste de ses études. Toutefois , sans méconnaître le mérite qu’offre ie reste de 1’ « Histoire de Béarn et Navarre », il a paru convenable à la Société de ne publier que la partie de l’œuvre de Bordenave ou il a raconté les événements dont il a été le témoin ou le contemporain (fin du cinquième livre, sixième et septième), parce qu’alors son travail a la valeur et l’intérêt d’un Journal ou de Mémoires.

Il est cependant utile de faire connaître, en quelques mots, l’esprit qui a présidé a l’ouvrage de Bordenave.

Imbu des principes d’une éducation toute classique, l’auteur procède à la manière de Tite-Live et met dans la bouche de ses personnages des discours appropriés aux circonstances. Voici un exemple de ces harangues ; c’est une allocution adressée par Eneco , roi de Navarre, à ses soldats qui assiégeaient Pampelune au pouvoir des Sarrasins. La scène se passe dans lu seconde moitié du ix° siècle.

« L’armée navarroise, faschée et lasse de la longeur de ce siège, le vouloit quitter et s’en retourner en ses montagnes. Mais ce brave Roi les retint, leur remonstrant « que les précipices, cavernes, bari- » caves et brossailles des montagnes estoient faites » pour le repaire des ours, loups, daims, chamois et » sangliers, non pas pour l’habitation des hommes

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» magnanimes et vaillans, tels qu’ils estaient. Que le » temps leur offrait le moyen de se loger commodé- » ment, par la voye de la vertu et au pris de leur i travail, et leur présentait une asseurée revanche des » grands maux, injures attroces et barbares cruautez

» qu’ils avoient receues de cette gent intidelle

» Que dedans cette ville, ils trouveraient les riches » bagues et précieux joyaux que leurs mères souloient » porter jadis, avec un trésor infini que cette gent » pillarde y avoit transporté d’ailleurs ; et tout cela » serait infaliblemerit à eux, s’ils avoient seulement la » volonté de les aller prendre. » (Ms. p. 39.)

Il me serait facile de multiplier les citations et de montrer ainsi que l’auteur a su trouver le ton convenable pour animer sa longue « Histoire » . Mais je veux me borner seulement à deux autres extraits.

Dans le premier, il s’agit de la Jacquerie. J’appelle l’attention du lecteur sur ce court morceau qui touche de près notre histoire nationale et m’a paru bien traité.

« La guerre victorieuse des Anglois, les factions du roy de Navarre et la prise du Roy, de son fils et de tant de noblesse, avoient réduit la France en si misérable estât, qu’on pouvoit dire que sa vie ne tenoitplus qu’à un bien petit filet; lequel encor la cruellement séditieuse Jaquerie , comme une funeste Atropos , vouloil couper pour la faire du tout mourir. Car l’enragée populasse, s’estant séditieusement eslevée en Beauvoisin, Brie, Laonois et Soysonois, conduite du commencement par un garnement, nommé Jaques Colet (dont toute cette sédition fut appelée Jaquerie), courait par tout le pais ; et, irritée contre la noblesse

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(la superbe de laquelle elle disoit estre cause de toutes les misères du Royaume, et sa cruauté de la ruine du peuple, qui estoit traitté par les nobles comme serfs ou esclaves, sans nulle discrétion d’aage ni de sexe), qu’elle massacroit inhumainement, autant qu’elle pouvoit attraper des nobles, forçoit leurs maisons, pilloit leurs biens, brusloit les édifices. Les premiers, qui commencèrent cette exécrable conjuration, n’estoient du commencement plus haut que cent hommes ; mais, tout ainsi qu’une pelote de neige s’agrandit et grossit où plus on la roule, pareillement ces séditieux creurent si bien, qu’en peu de jours ils furent plus de cent mille. Car les artisans quittans les bouttiques et les paisans la charrue, y accoururent de tous costés. »

« Celte désolation fut la plus grande qu’on eut encores jamais veue en France; et, si elle eust duré guère plus long tems, le Royaume estoit infaliblement du tout ruiné et perdu. Mais Dieu eust pitié de lui et donna courage à la noblesse de s’opposer à cette séditieuse confusion, et l’osla à cette canaille. Et, comme cent mille brebis tremblent et fuyent devant un seul loup, aussi toute cette séditieuse multitude s’effraya et fuit à la seule ouye de l’arrivée de quelque petite compagnie de nobles. » (Ms. p. 194.)

Au XI e siècle les Béarnais, mécontents de leur seigneur, le tuèrent. Aussitôt l’anarchie régna parmi eux, les seigneurs particuliers se disputant les lambeaux du pouvoir. « Et estoit , dit Bordenave, le pais en voye de tomber en une grande confusion, si quelques-uns des plus modestes et plus sages, prévoyans la prochaine ruine que cette confuse arnachie ourdissoit peu à peu, n’y eussent pourveu, persuadans par

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beaucoup de bonnes raisons à tout le peuple ( lesquels les uns estoient jà demy las de mal faire et les autres d’endurer) de revenir à l’élection d’un souverain qui entretint tout le cors en paix et union, et contint un chascun en office et debvoir, reprenant l’insolent et conservant le paisible. Estans donc les

Estas ensemble, l’un d’eux parla ainsi : «

» Ceux que nous avons meurtris n’estoient pas » entrez en ceste nostre seigneurie par la force des » armes, ni par la secret te ruse des brigues, ni par la » corruption des’présens, mais par les francs suffrages » de tous les Béarnois, qui les avoient recerchez avec » beaucoup de prières et non pas eux le Béarnois par » présent ou promesses. Il falloit donc, lorsqu’on les » avoit veus forligner du devoir des justes seigneurs, » non pas recourir séditieusement aux armes, mais

» paisiblement aux loix car le fer est un remède

» trop extrême et ne peut être mis en usage sans » grande violence et quelque espèse de cruauté. » Aussi le chirurgien ne l’applique jamais (encore » qu’il fasse quelquefois de petites incisions) que la » malice de la gangrène n’ait monstré l’abcision d’un » membre estre très nécessaire pour la conservation » de tout le corps. Et combien que quelquefois il » vienne à l’extirpation de quelque membre, la teste » néantmoins demeure lousjours exempte de telle » opération, bien que souvent elle sente la démenga- » çon du caustique, l’ardeur du cautère, le trenchant » du rasoir, la pointe de la lancète et la roue du trai- » pan. C’est certainement l’office d’un bourreau d’ar- » racher la teste. Or un estât est un corps duquel le » souverain est le chef, les sujets les membres, les

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» Estas le médecin, et les loix la médecine propre a » la curation de toutes les maladies que le désordre, » l'injustice, la violence et la tyrannie lui pourraient » causer. Il failoit donc réprimer la superbe, l’inso- » lence et la rupture des lors et libertés de noz sei- » gneurs, mais non pas espandre leur sang, appelant » sur tout le pays l’ire de Dieu et la haine des » hommes, et laisser à la postérité une telle marque » de cruelle perfidie qu’elle ne sera jamais effacée de » leur front » (Ms. p. 266.)

Ce que je viens d’extraire suffit poür que l’on puisse se rendre compte du style de l’écrivain, lorsqu’il raconte des faits passés depuis longues années. Si toutefois ces fragments ne font pas regretter une publication plus étendue du manuscrit, du moins on jugera, je l’espère, que l’auteur n’a rien perdu de ses qualités quand il écrit l'histoire de son temps.

Bordenave a arrêté son récit en 1 572, à la mort de Jeanne d’Aibret. Je crois que c’est à dessein, et qu’il n’a pas voulu, bien qu’historiographe officiel, tracer une suite d’événements qui l’aurait conduit à faire l’histoire de la réaction catholique qui se prépara bientôt, sous la protection occulte de Henri IV, grand roi auquel je ne retire rien de sa gloire, en disant qu’il subordonna toujours la religion à la politique.

Je me suis efforcé d’éclaircir le texte par des notes, et mon attention s’étant appliquée aux noms de personnes qui ne sont pas citées dans les travaux publiés jusqu'à ce jour, le dépôt des archives départementales des Basses-Pyrénées m’a été d’un grand secours, et surtout la collection des registres de notaires qu’il renferme.

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Le manuscrit original de Bordenave entra, avant 1 789, dans la bibliothèque d’un savant avocat au parlement de Navarre, Jean-François-Régis de Mourot, qui fut élu par la province de Béarn premier député du Tiers aux États-Généraux. Il est resté depuis dans la bibliothèque de sa famille devenue la mienne, et c’est de là que je l’ai tiré.

J’ajoute à titre de renseignement que Mourot possédait à Nay (où Bordenave exerça le ministère évangélique pendant plus de trente-cinq ans) le domaine patrimonial de Gère, et qu’il est possible que ce docte professeur de droit, grand ami des livres, ait recueilli le manuscrit à Nay même.

Gère, juin 1873.

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