AUTRES TRAITS DE CARACTÈRE
affaires les plus importantes, il mettait à ses lettres, pour toute suscription : a A Monsieur le comte de Vergennes y>, « A Monsieur le comte de Maurepas », et jamais ces hommes sages n'eurent la faiblesse de trouver mauvais qu'il ne les appelât pas Monseigneur comme tant d'autres. « Je salue d'abord, me disait-il, la simarre et le cordon bleu ; mais ensuite je ne vois plus qu'un homme, j'oublie la décoration, et je juge bientôt s'il a plus d'esprit, de connaissances ou de probité que moi. »
« Par quel secret, lui demandais-je un jour, ayant eu tant d'ennemis, vous êtes-vous toujours tiré heureusement de tant d'affaires épineuses? — En ayant toujours raison dans le fond. En allant toujours droit, avec un peu d'esprit et de logique, on triomphe aisément du mensonge et de la mauvaise foi. »
Il dédaignait la plainte : « Elle affaiblit l'âme y> , disait-il. Quoiqu'il ait gagné de grandes richesses par de grands travaux, et qu'il ne méprisât point la fortune, il ne prisait point l'argent comme un homme cupide : « L'argent, disait-il aux ministres, est la récompense des lâches ; il faut des témoignages d'estime à l'homme d'honneur. ))
Nul ne fut plus fier que lui avec ses ennemis, plus actif dans les affaires, plus enjoué dans là société, plus ami du repos quand il pouvait en, prendre, plus prompt à servir, à rendre justice^
à louer les talents des autres. Dans Tintérieurde sa maison, ses mœurs étaient simples; il était le meilleur maître, le meilleur mari^ le meilleur père, un bonhomme dans toute retendue du terme (i). Il fut aimé avec tendresse de ses amis, avec passion de ses maîtresses et de ses trois femmes, avec orgueil de ses sœurs, avec enthousiasme de sa fille; il eut des partisans aussi zélés que ses ennemis étaient ardents.
Ses travaux n'ont pas été perdus. Ses enfants jouissent aujourd'hui des débris de sa fortune, que la Révolution a presque entièrement détruite (2). Paris, sa ville natale, est décorée d'une
(i) A propos d'une reprise du Mariage de Figaro, Esménard avait attaqué le caractère de Fauteur {Mercure de France, fructidor an VIII, p. 36 1). Fontanes répondit dans le n* suivant (p. 443). « Ce Beaumarchais qu'on a généralement regardé comme un Gil Blas de Santillane, un Guzman d'Alfarache, le modèle enfin de son Figaro, ne ressemblait nullement, dit-on, à ces personnages ; il portait plus de facilité que d'industrie dans toutes les affaires d'argent. Il y était bien plus trompé que trompeur. Sa fortune, qu*il dut à des circonstances heureuses, S'est détruite en partie par un excès de bonhomie et de confiance dont on pourrait donner des preuves multipliées. Tout homme qui a fait du bruit dans le monde a deux réputations : il faut consulter ceux qui ont vécu avec lui pour savoir quelle est la bonne et la véritable. »
(2) La liquidation ne fut pas aussi prompte queGudin le donne à entendre : c'est seulement en 1809 que son frère, Gudin de la Ferlière, put présenter à madame de Beaumarchais un compte d'où il résultait que sa fortune ^'élevait encore à près d'un million; cependant il s'en