BEAUMARCHAIS ET LA FAMILLE AUBERTIN
(Voir p. 17, note.)
M. Lintilhac a retrouvé et m'a fort aimablement communiqué les originaux de plusieurs des lettres adressées à Beaumarchais par mademoiselle Aubertin la cadette, sœur de sa première femme. Deux de ces lettres ont été citées en partie par Beaumarchais lui-même dans V Addition précipitée de son troisième Mémoire contre Kornmann. On pouvait supposer, d'après ces citations, que Beaumarchais avait souligné, dans l'intérêt de sa propre cause, les passages imprimés par lui en capitales et en italiques, puisqu'ils font valoir sa générosité et son désintéressement; mais, d'un examen attentif, il résulte que ces traits de plume, simples ou doubles, sont bien de la même main et de la même encre que le corps même des lettres. Je reproduis à mon tour les parties essentielles de celles-ci, et j'y joins un fragment d'une autre lettre dont Tannée n'est pas indiquée, mais qui est certainement postérieure à l'arrêt du Parlement du 2 avril 1789. Cet arrêt mettait hors de cours Kornmann et ses acolytes, et il ne restait plus aux adversaires de Beaumarchais que la ressource de clore ces longues hostilités.
23 novembre 1785.
... Enfin, Monsieur, consultes[ votre cœur, il est bon, sensible, généreux, nous le connaissons tel, et c'est de lui que nous attendons un traitement favorable; vous ave!f tant de droits à la reconnaissance! La nôtre ne sera ni moins vive, ni moins étendue; notre soin le plus cher sera de V exprimer et de saisir toutes les occasions de vous en donner des preuves; daigne j donc, Monsieur, avoir égard aux liens qui nous ont unis, croyez qu'ils ont gravé dans nos cœurs un sentiment que le temps, ni les circonstances n*ont point effacé; puissent-ils vous inspirer en notre faveur, nous osons Tespérer, et que nous éprouverons les effets de la bonté de votre âme...
J'apprends, Monsieur, que vous avez [fait] mettre opposition sur les rentes dont jouit mon frère; je sais bien qu'étant votre débiteur, il est juste qu'il vous paie; mais. Monsieur, daignez jeter un coup d'œil sur sa malheureuse position : sans meubles, sans état, une femme et un enfant, n'ayant qu'un très-mince revenu qui peut à peine suffire à leur subsistance : tel est. Monsieur, le vrai tableau de la situation de mon frère; jugez de ce qu'il va devenir s'il faut qu'il soit privé du peu qu'il a; je vous connais l'âme trop bonne pour me persuader que vous vouliez réduire à la misère un être qui a. des torts
VIS-A-VIS DE VOUS, je Ta voue, mais enfin qui, comme moi, vous est attaché par les liens du sang;. peutêtre croyez-vous, Monsieur, que la mort de ma sœur le met plus à son aise, mais il n'en est rien... Que deviendra-t-il donc , Monsieur , si vous n'avez pas la bonté de lui laisser toucher son revenu qui consiste en i ,800 liv. de rentes viagères et 400 liv. que lui laisse ma sœur; cela fait 2,200 liv. pour loger, chauffer, nourrir et entretenir trois personnes... Vos procédés vis-à-vis de ma sœur et moi. Monsieur, votre honnêteté me font espérer que vous vous laisserez toucher en faveur de mon frère; ce qu'il vous doit est assuré; c'est donc l'attente. Je "Sais bien que vous êtes le maître de ne pas le supporter, mais je sais qu'il n'est ni dans votre cœur ni dans votre âme de mettre un père de famille au désespoir; vous ne le voudriez pas. Si le
SOUVENIR DE SES TORTS VIS-A-VIS DE VOUS a pU VOUS
inspirer un moment la vengeance, je suis sûre qu'une voix intérieure vous dit : Sa sœur était ma FEMME : je dois lui pardonner; ce sentiment est celui que vous îïispire votre sensibilité que je connais, de laquelle j'ose tout attendre, et que j'implore en vous priant d'être bien persuadé des sentiments avec lesquels je ne cesserai d'être, etc.
25 janvier 1787.
29 novembre...
... Je me flatte donc qu'avec un peu de bonne volonté vous trouverez aisément le moyen de m'assigner un rendez-vous, soit chez vous. Monsieur,
soit chez M« Angot [notaire] ou icy; je vous laisse le choix du jour et du lieu; ma sœur ainsi que moy serions très^flattées que vous donnassiez la préférence à notre maison. Nous vous y verrions avec plaisir. Les démêlés qui nous ont divisés ont été forcés par les circonstances , mais n*ont pu rompre les liens qui doivent unir des parents...
AuBERTiN la cadette.
UNE DÉDICACE INCONNUE DU Mariage de Figaro
A LOUIS XVI ET A MARIE-ANTOINÉtVe.
Gudin a rappelé (p. 33 1) la réponse de Gustave III à Marie- Antoinette au sujet du Mariage de Figaro, joué précisément durant le second voyage du roi de Suède en France. Il s'en montra, comme Ton sait, Tun des plus chaleureux partisans. Aussi n'est-il pas surprenant que Beaumarchais ait, — indirectement tout d'abord, — recherché sa protection; le document suivant en est la preuve. Je l'ai retrouvé en 1882 à Upsal, et il sera d'autant mieux ici à sa place qu'il contribue à faire le jour sur un épisode mal connu de la genèse de ce chefd'œuvre.
Puisque la lutte s'était engagée ouvertement entre Louis XVI et « son très-humble sujet », celui-ci pensa tout d'abord qu'il était de bonne guerre de chercher à désarmer la colère du Roi, en plaçant sous sa tutelle l'objet même qui l'avait excitée; mais
le bruit de cette lutte avait été tel que, malgré son audace, il n'osa pas nommer en toutes lettres ses dédicataires et adopta la forme « la plus circonspecte >, dit-il dans un Mémoire au Roi^ la plus alambiquée, pourrions-nous ajouter.