ÉPITRE DÉDICATOIRE
Aux personnes trompées sur ma pièce et qui n'ont pas voulu la voir,
O vous que je ne nommerai point! cœurs généreux, esprits justes, à qui l'on a donné des préventions contre un ouvrage réfléchi, beaucoup plus gai qu'il n'est frivole ; soit que vous l'acceptiez ou non, je vous en fais l'hommage; et c'est tromper TEnviç dans une de ses mesures. Si le hasard vous le fait lire, il la trompera dans une autre, en vous montrant quelle confiance est due à tant de rapports qu'on vous fait.
Un objet de pur agrément peut s'élever encore à l'honneur d'un plus grand mérite : c'est de vous rappeler cette vérité de tous les temps : qu'on connaît mal les hommes et les ouvrages quand on lesjuge sur la foi d'autrui; que les personnes surtout dont l'opinion est d'un grand poids s'exposent à glacer sans le vouloir ce qu'il fallait peut-être encourager, lorsqu'elles négligent de prendre, pour base dç leurs jugements, le seul conseil qui soit bien pur, celui de leurs propres lumières.
Ma résignation égale mon profond respect.
L'Auteur.
Sur le conseil de M. de Breteuil, qui lui avait promis de placer sous les yeux du Roi la pièce et la '
préface quinze jours avant la mise en vente, il se résigna à supprimer la dédicace, aussi bien en tête de réditibn originale imprimée à Paris que pour rédition de luxe imprimée à Kehl. Il se contenta d'en faire tirer six exemplaires, dont un sur vélin qu'il se réserva. C'était donc, on le voit, une curiosité de haut goût et digne d'une bibliothèque royale. L'un des meilleurs amis de Beaumarchais était alors Tabbé Sabattier de Cabres, conseiller au Parlement, celui-là même que l'auteur du Mariage de Figaro invitait dans sa loge le jour de la première représentation, avec l'abbé de Calonne, afin de pouvoir se faire administrer, en cas de besoin, des secours trèS'Spirituels. Sabattier de Cabres, pensant qu'il ne pouvait trouver une occasion plus favorable de faire sa cour à Gustave III, en servant à la fois ses propres intérêts et ceux de son ami , écrivit au roi de Suède la lettre suivante, conservée dans la volumineuse correspondance léguée à l'Université d'Upsal :
Sire,
Le Mariage de Figaro, imprimé avec une préface, est encore une fois arrêté dans sa publication; c'est l'effet de quelques allusions ou portraits que les reconnus n'ont pas manqué de dénoncer à l'autorité et qu'on veut faire cartonner dans cette préface, tout approuvée qu'elle a été à la censure. C'est ce qui m'a donné l'idée d'en soustraire un exemplaire à l'auteur pour en offrir l'hommage i«tact à Votre Majesté. J'y joins une courte épître dédicatoire dont on n'a tiré que six épreuves. Quelque respectueuse qu'elle sqit, on a cru plus sûr
encore de la supprimer tout à fait. Le succès prodigieux de cette comédie (dont les suites viennent d'être pendant cinq jours orageuses pour Thomme de lettres) et Tensemble varié des circonstances qui y ont eu rapport, rendront plus piquante l'intégrité du texte jointe à l'accélération de la jouissance. Si vous y trouvez quelques instants d'amuâement, je me féliciterai d'avoir prévenu d'un ou deux mois l'envoi que M. de Beaumarchais se propose de faire à Votre Majesté de la superbe édition qui s'imprime à Kehl. Que ne ferais-je pas pour trouver, pour faire naître des occasions de rendre mon zèle respectueux agréable à Votre Majesté ! Ce qu'elle a daigné répondre et promettre pour moi au cardinal de Bernis m'a pénétré d'une bien douce reconnaissance; mais, Sire, les bontés directes dont Votre Majesté m'a favorisé pendant son séjour à Paris ont rendu vos bienfaits superflus; votre protection auguste ne m'a-t-elle pas déjà assuré le droit de me compter parmi vos sujets les plus fidèles , par l'entier dévouement et le très-profond respect avec lesquels je suis à vos pieds, Sire, de Votre Majesté, le très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur^
L'abbé de Sabattier de Cabres.
Paris, 17 mars 1785.
Beaumarchais n'était pas étranger à ce larcin si complaisamment avoué, puisque, dans une autre dédicace, adressée cette fois à Gustave III, il rappelait l'envoi qui lui avait été fait, dit-il « de sa part » et que, dans son Mémoire au Roi, il y faisait également allusion ; il avait même joint à ce document un exemplaire de ta fameuse épître; mais elle
n'est annexée ni à la copie du Mémoire appartenant aux archives de la Comédie française, ni à une autre copie , de la main de Beaumarchais , conservée par la Bibliothèque royale de Stockholm.
En revanche, celle-ci possède le volume envoyé par Sabattier de Cabres, revêtu de la reliure en maroquin rouge avec pièce bleue, adoptée par Gustave III , et la Comédie française garde parmi ses raretés la Folle journée, tirée sur peau de vélin et précédée du bienheureux feuillet que lui a légué M. Philippe de Saint- Albin. Le texte de cette dédicace fut, il est vrai, publié dans les Œuvres complètes par Gudin; un excès de prudence, justifié par la rigueur des temps, Tempêcha d'indiquer à qui elle s'adressait, et elle a continué de figurer dans les éditions successives parmi la correspondance. Sa véritable place est donc désormais en tête de cet « opuscule comique », comme l'intitulait l'auteur.