LIBRAIRIE PL.ON
E. PLON, NOURRIT et C, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
lO, RUE CARANCIÈRE
NOTICE PRÉLIMINAIRE
Publies aujourd'hui seulement dans leur intégrité, les Mémoires sur Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, pour servir à l'histoire littéraire j commerciale et politique de son temps y — tel est le titre du manuscrit primitif (i), — n'ont été connus jusqu'à présent que par de courts extraits de M. de Loménie. De tous ceux qui, depuis, se sont occupés de Beaumarchais, les uns, comme MM. d'Heylli et
(i) Ce manuscrit; porté sous le numéro 1908 des nouvelles acquisitions françaises de la Bibliothèque nationale, n'a été constitué que le 3 décembre 1870 et relié en 1871. Cest un in-quarto de 423 pages, plus diverses pages marquées ^i^ et ter, d'une écriture très-raturée et souvent peu lisible. La mise au net, conservée par les descendants de Beaumarchais, est intitulée : Histoire, pour servir, etc. ; elle a, de plus, cette épigraphe :
Calculus immittem demittitur ater in urnam Quae simul effudit numerandos versa lapillos, Omnibus c nigro color est mutatus in album.
Ovide, Metam., 1, XV
Gudin Ta traduite ainsi :
Les juges s'assemblent et, l'urne étant placée,
Les boules qu'on y met, toutes de marbre noir,
De sauver l'accusé ne laissent plus l'espoir ;
Mais quand, pour les compter, on prend l'urne, on la penche,
Elles roulent, tout change et leur couleur est blanche.
II NOTICE PRÉLIMINAIRE
de Marescot (i), ont tout à fait ignoré ces Mémoires; les autres, comme Ed. Fournier (2), ne les ont cités que de seconde main. Seul, un érudit allemand, M. le D'Anton Bettelheim, a pu récemment consulter la copie que je lui avais communiquée, et le brouillon autographe de la Bibliothèque nationale (3). Il ne sera donc pas inutile de dire ici comment et pourquoi ce livre voit si tardivement le jour.
En 1 801, un libraire, nommé Michel, annonça le projet d'éditer une Vie privée de Beaumarchais, dont tout aussitôt sa veuve s'émut. J'ignore en quels termes elle en prévint Gudin, mais la réponse de celui-ci nous éclaire suffisamment sur ses intentions. « Vous n'avez pas douté un instant, mon aimable amie, lui écrivait-il le 21 frimaire an X (12 novembre 1801), que je ne fusse tout prêt à défendre la mémoire de mon ami, et à écrire tout ce qui peut intéresser au sujet de sa vie publique et privée. Il ne s'agit que de rassembler les papiers qui peuvent me fournir les documents nécessaires, me fournir les époques, les dates, et me rappeler une foule défaits... Avez-vous un libraire pour im-
(i) Théâtre complet de Beaumarchais, Réimpression des éditions princeps avec les variantes des manuscrits originaux publiés pour la première fois. Académie des Bibliophiles, 1869- 1875, 4 voL in-8».
(2) Œuvres complètes, nouvelle édition augmentée de quatre pièces de théâtre et de documents divers inédits, avec une introduction^ Laplace, Sanchez et C'«, 1875, gr. in-8».
(3) Beaumarchais, Eine biographie, Francfort-sur-le - Mein, Rûtteret Loening, 1886, in-8*».
NOTICE PRÉLIMINAIRE. III
primer ses œuvres? Nous aurons tout le temps d'écrire la vie de Tauteur, pendant qu'on imprimera son théâtre. Il faut seulement se hâter d'en rassembler les matériaux... » Bien qu'il alléguât la nécessité de terminer son « grand ouvrage » (sa fameuse Histoire de France, restée inédite et inachevée), avant de se mettre à l'œuvre, il renouvelait ses offres de service un mois plus tard. Framery, dont l'amitié veillait aussi fidèlement sur la mémoire de Beaumarchais que sur ses intérêts matériels, écrivait en même temps à madame de Beaumarchais : « Si dans un temps où Ton exécutera l'édition projetée, on y joint des Mémoires , il conviendra qu'ils soient faits avec beaucoup de circonspection et de modération... (i) » Michel, ou son plumitif, Cousin d'Avalon, n'y mit pas tant de scrupules, car la Vie annoncée parut quelques mois plus tard (2), tandis que l'édition des Œuvres ne fut distribuée
(i) Ces lettres de Gudin et de Framery m'ont été communiquées par M. E. Lintilhac; voir plus loin.
(2) Vie privée, politique et littéraire de Beaumarchais, suivie d'anecdotes , bons mots, reparties, satires, épigrammes et autres pièces proprei> à faire connaître le caractère et l'esprit de cet homme célèbre et singulier. Paris^ Michel, an X-1802, in-12, 2 fF, x-247 p. Portrait (d'un bon tirage) gravé par J. Leroy, d'après Cochin. Ce volume, devenu assez rare, semble n'avoir point passé par les mains de Quérard, et il ne figure pas au catalogue de la Bibliothèque nationale; il a été réimprimé, avec additions et suppressions, sous le titre suivant : Beaumar-
chaisiana, ou Recueil d'anecdotes et autres pièces peu
connues de Caron de Beaumarchais, avec des notes et éclaircissements précédés de la vie de V auteur, par Cousin d'Avalon. Paris, J. M. Davi et Locard, 181 2, in-i8, 140 p. Portrait (médiocre) gravé par Compagnie.
IV NOTICE PRÉLIMINAIRE
aux souscripteurs qu'en 1809. Le travail de Gudin était certainement rédigé alors, mais il dut se contenter d'en extraire une réponse aux critiques de la Folle journée et du type même de Figaro. M. de Loménie avance que certains passages, où Gudin, vieux philosophe du dix-huitième siècle, montrait trop qu'il n'avait « rien appris et rien oublié », auraient alarmé madame de Beaumarchais, et que c'est là le véritable motif de cette suppYession. Avec une déférence véritablement touchante, Gudin accomplit le plus dur sacrifice peut-être qu'on puisse exiger d'un écrivain, et le manuscrit rentra dans ses cartons. La mise au net, restée entre les mains de madame de Beaumarchais, fut retrouvée en i85o par M. de Loménie; elle ne lui fut certainement pas aussi inutile qu'il a bien voulu le dire lorsqu'il tira des papiers accumulés dans la mansarde de la rue du Pas de la Mule l'un des meilleurs livres d'histoire littéraire de notre temps.
La nuit éternelle semblait donc devoir à jamais ensevelir les testimonia de Gudin, mais ce n'est pas au dix-neuvième siècle qu'on pourrait encore s'étonner du destin des livres, et surtout des livres inédits. Vers i855, M. Emile Mabille, employé au département des manuscrits de la Bibliothèque, retrouva, dan's les résidus qui ont constitué depuis le fonds des nouvelles acquisitions, la minute de Gudin déposée par sa veuve, en même temps que des fragments de son Histoire de France (i). M. Mabille entreprit de la de'chiffr^r sous ses surcharges et ses
(1) Fr. nouv. acq. 4468-4472. D'autres manuscrits sont
NOTICE PRÉLIMINAIRE
ratures, tandis que M. Lorédan Larchey se proposait de l'annoter; mais le temps était dur aux publications de ce genre^ et bien qu'annoncée dix ans après au verso des Souvenirs du président Bouhier, la Vie de Beaumarchais ne devait pas, cette fois encore, sortir des limbes. En 1877, j'acquis du père de M. Mabille (mort en 1874) la copie qui a' servi à l'impression du présent volume. M. Larchey voulut bien signaler l'intérêt de ce document à la maison qui le pKiblie enfin aujourd'hui, et je suis heureux de reconnaître ici son parrainage.
Peu s'en est fallu d'ailleurs que ce livre si longtemps déshérité ne trouvât cette fois non pas un, mais deux éditeurs. Pendant que j'en établissais l'annotation, un jeune et brillant universitaire, M. Eugène Lintilhac, sollicitait et obtenait de la famille de Beaumarchais l'autorisation de fouiller à nouveau les liasses et les cartons dont M, de Loménie s'était jadis servi. La récolte a dépassé ses espérances, et la thèse qu'il soutiendra prochainement en Sorbonne rajeunira sur plus d'un point un sujet en apparence rebattu (i). Au cours de ses recherches, M. Lintilhac avait mis la main sur la copie des Mémoires de Gudin, et il avait fait exécuter une transcription rigoureuse respectant, sans
conservés à TArsenal (n<»«753i-754i).Ce sont des extraits de lectures, des copies de lettres de Beaumarchais employées ici ou dans l'édition de 1809, des fragments des Contes de l'auteur ou de ses travaux littéraires et historiques, enfin des papiers d^affaires sans intérêt.
(i) Cette thèse aura pour titre : Beaumarchais et ses œuvres, précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documents inédits.
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s'y tromper, jusqu'aux erreurs du copiste. Il se proposait, lui aussi, de rendre à Gudin le service qu'il attendait depuis si longtemps; mais en apprenant que j'allais imprimer ces Mémoires^ il voulut bien m'offrir de me communiquer sa copie, préférable, à certains égards, au manuscrit sur lequel M. Mabille avait travaillé. Je n'ai pas besoin de dire avec quel empressement j'acceptai, et l'on s'apercevra sans peine combien la présente publication y aura gagné. J'ai coUationné les deux textes, et j'ai pu constater ainsi des suppressions et des additions signalées dans les notes comme provenant du mss.L.y puisqu'il a servi tour à tour à M. de Loménie et à M. Lintilhac. Grâce à celui-ci, Gudin, on le voit, aura été traité comme un véritable classique, et, s'il revenait au monde, sa modestie en serait quelque peu surprise.
Nous avons affaire ici, en effet, à une étoile de seconde grandeur, ou plutôt, — pour continuer une métaphore dont le chantre de VAstronomie ne s'offusquerait pas, — à l'humble satellite d'une planète singulièrement mobile et lumineuse. En un mot, Gudin a été avant tout pour ses contemporains l'ami de Beaumarchais ; il a bravé en son honneur les foudres du grand Conseil et subi un emprisonnement au Temple; il l'a défendu pied à pied contre La Harpe et ses critiques; il a donné de ses Œuvres une édition que l'on consulte encore, et, s'il renaît aujourd'hui, c'est à Beaumarchais seul qu'il le doit.
Les grandes amitiés et les grandes amours Sont chaînes que le temps rive sur son enclume,
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a dit un poëte cher aux délicats (i). Gudin reçoit aujourd'hui le prix de son dévouement infatigable^ et cette immortalité, qui en vaut bien une autrCi est la seule à laquelle il puisse prétendre.
Il ne faudrait pas cependant le rabaisser outre mesure, ni demander, comme feu M. Mary Lafon lorsqu'il lança contre Beaumarchais la plus burlesque des accusations : « Qu'est-ce que Gudin? » Gudin a tenu un rang honorable parmi les gens de lettres de son temps; il a connu, comme eux, les succès académiques, et aussi les chutes f dans les règles « que le dix-huitième siècle infligeait volontiers aux tragédies dont on l'accablait. Plus heureux en cela que beaucoup d'entre eux, il a pu voir Tun de ses vers courir le monde, trop souvent travesti, il est vrai, mais répété de bouche en bouche (2) ; il a fait partie, en qualité de correspondant, de la première génération de l'Institut; enfin, si nous en
(i) M. Gustave Levavasseur.
(2) Il s'agit du vers dont il caractérisait Henri IV dans V Eloge de Voltaire, que PAcadéilhie française avait mis au concours en 1779, et pour lequel, au mépris de ses règlements, elle décerna le prix à La Harpe, Pun de ses membres :
Seul roi de qui le pauvre ait gardé la mémoire.
On le cite le plus souvent sous cette forme :
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.
Edouard Fournier l'avait ainsi donné dans la première édition de VEsprit des autres; il Ta rectifié depuis, sur la réclamation d'Emile Deschamps qui, tout enfant, s'était fait reprendre par Gudin lui-même. Voir aussi une note de M. Tamizey de Larroque, dans V Intermédiaire des chercheurs et curieux, VII (1^74)» ^^^* 487«
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voulions croire un critique dont l'ignorance égalait ;f . -Taplomb, il nous faudrait saluer en lui le véritable * ; auteur du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro!
Né à Paris, le 6 juin lySS, Paul-Philippe Gudin de la Brenellerie était, comme Beaumarchais, fils d'un horloger distingué; mais cette conformité d'origines ne fut pour rien dans leur liaison relativement tardive. Bien que M. Eugène Ritter, le savant doyen de P Université de Genève, pour qui les recherches généalogiques ne sont qu'un jeu où il est passé maître, n'ait pu déterminer quels liens rattachaient Jacques Gudin au pays de Vaud, il n'en appert pas moins de ses fouilles qu'en 1763 sa veuve, Henriette Gudin, née Lenoir, vendait au prix de seize mille livres, argent de France, un domaine situé à Céligny, sur les bords du lac, et qu'elle agissait tant en son nom qu'en celui de ses enfants : Jacques-Jérôme, domicilié à Paris, âgé de trente ans passés (i); Paul-Philippe (c'est le nôtre); Philippe-Jean Gudin de la Ferlière (le futur caissier de Beaumarchais), qu'on a souvent confondu avec le précédent, et Marie-Henriette Gudin, tous trois mineurs, mais émancipés d'âge, suivant lettres obtenues à la chancellerie du Palais, le 18 janvier 175 5. La mère et les enfants demeuraient alors quai des Orfèvres, et c'est encore là que nous retrouverons Gudin quinze ans plus tard, lors de sa mémorable collision avec le duc de Chaulnes.
(i) C'est lui qui reprit l'atelier paternel. J'ignorais cette particularité, lorsque la note 5 de la page 6 a été imprimée.
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Par contre, M. Ritter n'a pu déterminer la date et la durée du séjour de Paul-Philippe à Genève, où, selon sa veuve, il aurait commencé des études théologiques. Son nom ne figure ni au Liyre du recteur, ni aux autres répertoires spéciaux. Il n'en faut pas moins accepter pour vraisemblable ce séjour dont le résultat le plus clair fut le pèlerinage obligatoire de Ferney. Voltaire accueillit son timide admirateur avec bienveillance, et le dissuada vivement de suivre la carrière des lettres : c'est peutêtre de tous les conseils celui qu'on donne le plus volontiers et qu'on écoute le moins ; Gudin subit la loi commune. Revenu à Paris, il obtint de la tendresse maternelle qu'elle le laissât libre de satisfaire ses goûts. Quinze cents livres de rente, que ses économies et un petit héritage portèrent plus tard à quatre mille, assuraient, en ces temps bienheureux, l'indépendance du futur écrivain. A parler net, ses travaux ne semblent pas avoir beaucoup grossi ce mince pécule. Sa première tragédie, Clytemnestre, ou la Mort d* Agamemnon^ présentée' à la Comédie française en 1760 (il avait vingt-deux ans), fut poliment accueillie par les deux illustres rivales, mademoiselle Dumesnil et mademoiselle Clairon; mais l'absence d'un premier sujet pour le troisième des rôles de femmes que comportait la pièce, servit de prétexte à un ajournement indéfini. La bruyante retraite de mademoiselle Clairon, en 1765, acheva d'enlever tout espoir à l'auteur. La seconde tragédie de Gudin : Lothaire et Valrade, ou le Royaume en interdit, fut du moins imprimée, mais son destin ne fut pas meilleur, à beaucoup près. Sortie des presses de Genève, elle fut, paraît-
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il, jouée à Berlin, brûlée solennellement à Rome par les « moines inquisiteurs », le 28 septembre 1768, et réimprimée plusieurs fois, d'abord sans Taveu de Fauteur, puis par ses soins en 1777. C'était moins un drame qu'une thèse, puisqu'il y avait mis en scène la question du divorce, non pas toutefois au point de vue où notre époque Ta étudiée, son épigraphe le dit assez :
Cest la cause des Rois que j'ai voulu défendre.
Plus tard, il y ajouta une scène où il discutait les avantages et les inconvénients de cette réforme. L'ouvrage prenait ainsi un caractère d'actualité qui séduisit un instant les comédiens au début de la Révolution; mais Gudin, si Ton en croit sa veuve (i), se serait refusé à leurs instances. Mal lui en prit, car l'édition qu'il se décida, en i8oi,àfaire imprimer fut enlevée tout entière au sortir de la presse, sans que l'auteur pût même, dit-on, s'en procurer un seul exemplaire. Quelques années plus tard, il est vrai, trois d'entre eux apparurent à l'étalage d'un bouquiniste. D'où venait une proscription si rigoureuse ? Fut-ce, comme la vanité de Gudin s'en flattait, l'œuvre du t parti ecclésiastique », inquiet de voir cet ouvrage se répandre, ou l'empressement du parti contraire à s'en procurer la jouissance? Le lecteur est libre de choisir entre ces deux hypothèses également invraisemblables.
(i) Notice sur M, Gudin de la Brenelîerie, correspondant de V Institut y membre de plusieurs académies de France, Imp. F. Didot, 181 2, in-8®, 3i p.
NOTICE PRÉLIMINAIRE. XI
Hugues le Grand, autre tragédie, fut reçu le i8 janvier 1775, mais eut, en fin de compte, le sort de Clytemnestre : le titre seul en subsiste.. Enfin Caius Marcius Coriolan, ou le Danger d* offenser un grand homme, vit les feux de la rampe le 14 août 1776. Le sujet n'était pas nouveau, et si, par fortune, quelque spectateur l'eût ignoré, Gudin avait eu dans sa préface la loyauté de signaler toutes les tentatives antérieures à la sienne : on n'en comptait pas moins de dix-huit! Cette tragédie c de famille », comme dit assez malicieusement Dupont de Nemours (i), et où, selon la remarque de Voltaire, il n'y a qu'une seule scène, renfermait d'assez beaux vers; « mais, ditMeister, le style dominant del'ou- « vrage a paru faible, inégal et plein de négligences. « Un des derniers vers que Coriolan prononce avant « d'expirer est on ne peut plus naturel dans sa « bouche :
Et tout mortel sans doute a besoin d'indulgence.
• Mais le parterre s'avise d'en faire l'application « au poëte, il oublie la scène en faveur de cette pla- « titude, et la toile tombe avec beaucoup de huées « et de grands éclats de rire. Il ne sera pas difficile « à Fauteur de retrancher de sa pièce le petit « nombre d'endroits qui ont excité l'humeur du « parterre, mais ce qui lui sera plus difficile, c'est a de donner à la marche de sa pièce plus de con- « sistance et plus d'intérêt. A force d'annoncer, de « préparer, de retarder et de morceler, pour ainsi
(i) Notice sur M, Gudin, Extrait du Mercure de France, du samedi 7 mars 181 2. S. 1. n. d., in-8% 8 p.
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a dire, la belle scène de Véturie et de Coriolan, il a « usé absolument le plus grand ressort de son sujet, c Était-il possible de faire autrement? Cest ce que a j'ignore ; mais ce qu'il a fait n'est sûrement pas ce « qu'il fallait faire.
Vainement Gudin soutenait-il que la pièce n'était pas tombée c dans les règles » : la Comédie, alléguant « des événements qui n'avaient point .dépendu d'elle », s'obstina dans son refus. Après quelques représentations, Coriolan vint prendre son rang dans la vaste nécropole où ses frères l'avaient précédé.
Quand ) 'aurai mentionné pour mémoire deux a opéras ballets », Lycurgue et Solon, auxquels il ne manqua qu'un compositeur pour les mettre en musique et qu'un théâtre pour les représenter, la série des infortunes de Gudin auteur dramatique semblerait close ; mais ni lui, ni ses contemporains, n'avaient assurément songé à l'honneur très-inattendu que devait lui faire de nos jours un écrivain, mort d'ailleurs dans l'impénitence finale. Il appartenait à M. Mary Lafon de dévoiler à l'Europe lettrée un fait inouï, scandaleux, absolument irréfutable : les Mémoires par lesquels Beaumarchais avait passionné l'opinion et préparé une révolution judiciaire et sociale, les comédies qu'on avait applaudies sur tous les théâtres du monde, n'étaient pas son œuvre, mais bien celle de l'infortuné Gudin ! Tenu sous clef dans une soupente par son féroce ami, Gudin ne recouvrait sa liberté qu'aux heures où le protégé de Paris-Duverney obtenait lui-même quelque répit de ses mille solliciteurs : « Alors (je laisse la parole à M. Mary Lafon,
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< OU au pseudo-Gudîn), je descends mon travail chez
■ lui et nous y mettons ensemble la dernière main, c II en est de même pour toutes les pièces de « théâtre : il en fait la minute, je les lis ensuite; I j'écris mes observations, je les lui communique, « et nous achevons la pièce ensemble. Voilà ce que f beaucoup de personnes ignorent encore. » Nous l'eussions même sans doute ignoré toujours, si la boiteuse justice n'eût fait tomber entre les mains de M. Mary Lafon un paquet de papiers provenant de J. B. Salgues, que son nouveau propriétaire se garda longtemps d'ouvrir; mais un jour, en feuilletant ce dossier, son regard s'arrêta sur une liasse intitulée : Manuscrits de Collé, et tout aussitôt lui apparut le passage révélateur.
Malgré le discrédit dans lequel était alors tombée l'histoire littéraire du siècle précédent, -— Janin, et c'est tout dire , passait pour seul la bien connaître, — l'outrecuidante assertion de Mary Lafon rencontra plus d'un contradicteur (i), VjoUet-le-Duc , le premier, et dans ce même Journal de VInstitut historique. Selon lui, Gudin, qu'il avait connu et dont il rappelait les principaux ouvrages, cet homme froid, circonspect, consciencieux, un peu lourd,
■ presque un savant », contenait plutôt la verve de son ami qu'il ne l'excitait. N. Lemercier protesta verbalement dans le même sens aux réunions de la
(i) Voy. Journal de VInstitut historique, tome I, p. 73i38 (protestation de Viollet-le-Duc) et 212 (réplique de Mary Lafon) ; le premier article a été reproduit dans ^Impartial du 14 octobre 1834; Mary-Lafon les a réimprimés tous les deux dans ses Cinquante ans de vie /t/^é- ''afre (Calmann Lévy, 1882, in-i8.)
XIV NOTICE PRÉLIMINAIRE
Société. Mary Lafon, appelant à la rescousse deux témoins, assez surpris, j'imagine, de se voir ainsi confrontés, Barère et Montgaillard , se flatta de réduire ses adversaires au silence par des arguments plus pitoyables, s'il est possible, que sa première attaque. Citer comme un modèle de verve un passage de la préface des Contes de Gudin, se flatter d'écraser Beaumarchais sous quelques strophes baroques et pesantes du prologue de Tarare, puis refaire le scénario du Barbier de Séville d'après celui (ïOn ne s'avise jamais de tout et de la Précaution inutile, ce n'était pas répondre. Mary Lafon a prétendu que Viollet-le-Duc se tint « sinon pour content, du moins pour battu » ; il s'est bien gardé, en revanche, de soufiler mot d'une autre riposte publiée sous le nom même de Beaumarchais, et qui entrait dans le vif même de la question (i). Un peu trop longue, peut-être, elle attestait du moins que l'auteur en savait sur le temps et sur l'homme beaucoup plus que son adversaire. Pourquoi Mary Lafon oubliait-il
( I ) Lettre d*un habitant de la lune, ou Mémoire en forme de lettre pour feu Car on de Beaumarchais, ancien horloger, musicien, orateur, fournisseur de fusils, pour ses péchés auteur dramatique, et pour sa félicité aujourd'hui demi-dieu, demeurant ci-devant boulevard Saint- Antoine, actuellement habitant de la lune, contre M Mary Lafont (sic), membre de la troisième classe de VInstitut historique. Cause pendante devant le public, Paris, Delaunay, 1834, in-8», 1 12 p. Le nom de Fauteur est resté inconnu à Quérard et aux continuateurs de Barbier, aussi bien qu'aux rédacteurs da Catalogue Soleinne^ Mon exemplaire porte cet envoi : A M. Monrose père. Th. Min. (?) L'auteur dit, page iio, qu'il avait fait sa rhétorique en 1809 avec Scribe, au lycée Napoléon.
NOTICE PRELIMINAIRE. XV
de dire si le fameux passage était autographe, ou, dans la négative (très-plausible en raison de ce titre même : Manuscrits de Collé\ s'il s'était enquis de son authenticité ? Comment admettre que Salgues, tour à tour rédacteur du Courrier des spectacles, de l'Oriflamme et du Drapeau blanc, eût conservé par devers lui, sans en faire usage, un document de cette importance ? Était-il vraisemblable que Collé, né en 1709, fût intimement lié avec Gudin, né en lySS? Enfin, de quelle date était cette singulière confidence? Antérieure à 1774, elle ne pouvait porter que sur Eugénie et les Deux Amis, deux drames qui ne faisaient guère présager le génie comique de Beaumarchais. Le Barbier de Séville put, il est vrai, l'année suivante, porter quelque ombrage à Collé, car son apparition sur la scène de la Comédie française (23 février 1775) suivit de bien près celle de la Partie de chasse de Henri IV {6 novembre 1774), mais si le pseudo-CoUé visait la Folle journée, ses propos ne supportaient pas l'examen, puisque Collé était mort cinq mois avant sa première représentation. L'auteur de la Lettre ne tient pas moins heureusement tête à Mary Lafon sur tous les autres points de son étrange réquisitoire : c'est ainsi qu'il rétablit le sens travesti par lui de ce passage des Six Époques : « Mon digne ami Gudin, écrivait-il, qui f n'a rien dérangé de ses travaux dans la retraite « où il s'était fait oublier, rentre chez moi, pour i notre bonheur réciproque, me soutient, me con- « sole et finit son grand ouvrage. » Pour Mary Lafon, le « grand ouvrage », c'est la Mère coupable ; pour quiconque a suivi les destinées de Beaumarchais, il peut être question, non de la Mère eou^
XVI NOTICE PR]^:LIMINAIRE
pablCy représentée le 26 juin 1 792 (pendant ses caravanes en Angleterre et en Hollande, au pourchas des fusils vendus à la Convention), mais du poëme de la Napliade, ou, mieux encore^ de VHistoire de France de Gudin. Si, pour achever sa démonstration, Mary Lafon emprunte aux contemporains « deux morceaux choisis entre mille >, à savoir quatre lignes à la Galette de Bouillon et une phrase d'un £sictum de Bergasse, l'auteur lui démontre aussitôt que le premier passage (cité par Beaumarchais lui-même dans la préface du Barbier de Séville) n'appartient pas au Journal encyclopédique, mais à un pamphlet obscur; et, si Bergasse a pu écrire, à propos des Mémoires de Beaumarchais : a II fut un temps où je vous en croyais l'auteur ; avec tout le monde, j'ai su la vérité depuis », qu'est-ce que cela prouve, sinon que Bergasse défendait son triste client (Kornmann) par des arguments comme en invoquent seuls les avocats des mauvaises causes? «
De cette sotte querelle, bien oubliée aujourd'hui, et dont son instigateur a vainement tenté, cinquante ans plus tard, de raviver le scandale, il ne s'est même pas dégagé le seul point qui méritât qu'on y prît garde : la collaboration fort plausible de Gudin aux scénarios de son ami. Edouard Fournier, qui savait tant de choses, mais qui, le plus souvent, négligeait de contrôler ses vastes lectures, a cru trouver la preuve de cette coopération bénévole dans deux pages d'observations manuscrites sur la première version du Barbier (Manuscrits de la. Comédie française), et il n'a pas manqué de les apostiller de la note attribuée à Collé, sans rappeler les réfutations péremptoires dont elle avait été l'objet. Par
NOTICE PRELIMINAIRE. XVII
malheur, ces deux pages ne sont pas de la main de Gudin.
Semblable en cela au héros d'une des fantaisies les plus humoristiques de M. Champfleury (i), Gudin apprit à ses dépens qu'à trop escompter la gloire on manque l'échéance. Cependant, dès 1766, il lisait volontiers quelques chants de sa fameuse Caroléidç ou Napliade. Ces lectures, qui furent Torigine de sa liaison avec Beaumarchais, provoquèrent chez Grimm, d'ordinaire plus circonspect, un enthousiasme dont il est curieux de noter l'hyperbole :
f Ce qui m'a bien rappelé la manière de M. de « Voltaire, dit-il, à propos de la Chandelle d'Arras i de Dulaurens, c'est un jeune homme de vingt ans, « fils d'un horloger de Paris, appelé Gudin, et pro-
< testant, qui nous a lu ces jours passés deux chants i d'un poëme épique dans le goût de l'Arioste. Cela « m*a paru plein de chaleur, de verve, d'originalité, « de folie, de goût, d'élégance et de poésie, autant « qu'on en peut jugep d'après une lecture rapide,"
« faite dans un cercle très-nombreux Je ne sais
« si M. Gudin parviendra h ordonner un plan géné- « rai, à composer une fable intéressante, à choisir « un sujet heureux pour son poijme; mais il fera
< un ouvrage supérieur à celui de la Pucelle, car il « m'a paru avoir tout autant d'agréments, de grâce « et de chaleur que l'auteur de Jeanne d*Arc, et bien « plus d'invention et d'originalité. Tout cela est
(i) Les Enfants du professeur Turck, à la suite dvi Violon de faïence (édition Hetzel).
XVIII NOTICE PRÉLIMINAIRE
« très-libre, mais c^est la faute ou le privilège du « genre. »
A vingt-huit ans, pareille tendance est excusable ; elle est pénible chez un barbon. Or, Gudin prêcha jusqu'à son dernier jour ce qu'il appelle lui-même t l'indulgence pour les faiblesses du cœur ». On sait ce que, sous sa plume et sous celle de presque tous ses contemporains, ce mot-là veut dire : Boufflers s'est chargé de nous l'apprendre. Gudin, dont la vie privée ne prêta jamais, semble-t-il, à aucune médisance, a laissé de cette curiosité sénile un singulier monument. Non content de rimer ses Graves observations sur les bonnes mœurs faites par le Frère Paul, hermite des bords de la Seine (1779), c'est-àdire des contes auxquels Viollet-le-Duc voulait bien reconnaître c de la simplicité et du naturel, avec une sorte de langueur », mais qui manquaient « d'imagination, de mordant et de gaieté », — rien que cela ! — il les réimprima en 1804, précédés de recherches sur l'origine de cette forme littéraire; Viollet-le-Duc lui reproche de ne pas les avoir poussées bien loin. Gudin nous apprend pourquoi : il les préparait lors de l'exil qu'il s'imposa pendant et après la Terreur, t confiné dans un très-petit hameau où il avait peu de livres français et point d'étrangers ». On lui pardonnerait aujourd'hui d'autant plus cette insuffisance, que la science moderne a singulièrement élargi le champ de ses investigations; mais où son cas devient plus grave, c'est que, joignant l'exemple au précepte, il s'est cru obligé de fournir au lecteur un spécimen de chaque époque. Divisées en neuf livres : contes grecs, anacréontiques, romains, gaulois, des derniers siècles de la monarchie, étrangers.
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révolutionnaires et petits contes, ces affublations sont par le sujet, sinon par la forme, « plus que gaies », comme le disait ingénument son ami Dupont (de Nemours), qui avait, lui aussi, — le croirait-on? — quelques peccadilles du même genre à se reprocher. Tous deux n'appartenaient-ils pas à une génération dont Ticonophile Van den Zande, qui à soixante et onze ans travaillait encore « dans le genre leste », aura été en ce siècle le représentant attardé ?
Ces gravelures n'étaient d'ailleurs qu'un passetemps pour Gudin : il entendait bien s'immortaliser par d'autres labeurs. Son Essai sur le progrès des arts et de V esprit humain sous le règne de Louis X F, dédié aux mânes du Roi et des grands hommes qui avaient illustré ce règne, n'est point un livre méprisable, malgré les défauts qu'y signalaient les contemporains : pour les rédacteurs des Mémoires secrets, cette chronique, « sèche plus que rapide », pouvait fournir une table des matières exacte et fort utile à ceux qui voudraient écrire l'histoire du siècle ; pour Meister, le plus grand tort de l'auteur était de « louer ce qu'il fallait peindre », bien qu'il y mît plus de bonne foi que d'adresse, et que l'adulation ait un tout autre langage. « Il est donc sûr », ajoute-t-il, « que M. Gudin pense profondément « tout ce qu'il dit, mais qu'enchanté des progrès t que la philosophie a faits de nos jours, il ne peut « s'imaginer que le siècle où l'on a bien prouvé « qu'il n'y avait point de Dieu ne soit le premier « des siècles, par conséquent celui où l'on a le plus « de lumières et de talent, celui où l'on fait les plus < beaux vers, les meilleurs tableaux, les plus belles
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« Statues. La candeur et la sincérité qui régnent « dans tous ces éloges n'empêcheront pas que M. de « Beaumarchais ne soit lui-même un peu étonné « de se voir représenter comme le Brutus ou le « Caton de la France, pour avoir disputé à la dame « Goezmann quinze louis avec plus de caractère, « d'esprit et de gaieté qu'on n'en avait encore mis « dans aucun mémoire. »
On sait par Gudin lui-même (voir plus loin, p. 23o etsuiv.)que cette admiration ne recula même pas devant un décret de prise de corps et un séjour forcé au Temple; mais ce qu'il a négligé de nous apprendre, c'est qu'il écrivit, pour se venger de ses juges, un conte anonyme en vers intitulé : Madame Hermiche, « bien propre, disent les Mémoires secrets^ à lui attirer une seconde fois Tanimadversion de la cour... Le morceau n'est point mal fait, il est assez lestement narré et très-malin » . Était-il bien de lui, ce morceau a très-malin »? Il n'en a rien dit dans son Histoire de Beaumarchais ; je n'en ai pas trouvé trace dans les papiers de l'Arsenal, et ni sa veuve ni Dupont de Nemours n'en ont soufflé mot.
Il était vite venu à résipiscence, l'excellent Gudin, car, par deux fois, en 1779 et en i7<Si, il concourait pour le prix de poésie à l'Académie française. Dans la première pièce, brillait « son » vers, et la seconde fournit, neuf ans plus tard, l'inscription placée sur l'arc de triomphe improvisé au champ de Mars, lors de la Fédération du 14 juillet 1790:
Le roi d'un peuple libre est seul un roi puissant.
C'était déjà par l'éloge de Voltaire qu'il avait signalé, en 1778, sa réception à l'Académie de Mar-
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seille ; c'est pour défendre « Thomme unique à tout âge » qu'il écrivit, sur les sollicitations de Beaumarchais, le Supplément à la manière d'écrire l'histoire^ de Pabbé de Mably; c'est pour la même cause qu'il répondit en 1 79 1 aux envieux dont la translation de son héros au l^anthéon avait réveillé les haines mal assoupies (i). Meister trouvait que le ton 'du Supplément n'était pas aussi modeste, aussi poli qu'on l'eût désiré; il y eût souhaité une manière plus adroite et plus légère, surtout plus gaie et plus piquante; mais il déclarait ce petit ouvrage « rempli de sens et de connaissances, d'observations curieuses et d'une excellente logique ».
L'illusion perpétuelle des sages est de croire que leur expérience peut enrayer la marche inéluctable des événements. Aux approches de 1789, on sait quelle scribomanie s'empara de la nation entière; Gudin ne sut pas résister à la tentation : son Essai sur Vhistoire des Comices de Rome, des états généraux de France et du Parlement d'Angleterre (1 789, 3 vol. in-S») fut honoré par l'Académie d'un prix « d'utilité », sans que ces doctes considérations aient sensiblement influé sur les circonstances. I-.es électeurs ne se montrèrent pas moins indifférents à la circulaire suivante de Beaumarchais (2) :
(i) Réponse d'un ami des grands hommes aux envieux de la gloire de Voltaire. Paris, 1791, in-S", i5 pages.
(2) Signalée par M. H. Cordier dans sa Bibliographie des Œuvres de Beaumarchais (i883, in-S»), cette circulaire ne figure pas au Catalogue de l'histoire de France de la Bibliothèque nationale, et n'aétéréimprioiée dans
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P. A. CARON DE BEAUMARCHAIS aux électeurs, ses collègues.
Messieurs,
La méthode employée par M. Lacretelle pour éclairer l'un de vos choix m^a paru la plus franche et la plus digne d'un honnête homme qui se sent le courage et la force de se dévouer pour son pays. Je vais en user comme lui, en indiquant, messieurs, à vos recherches électorales un homme du plus grand mérite comme écrivain et comme patriote, mais trop modeste pour s'offrir, peutêtre même pour accepter, si vous lui faites, messieurs, la justice de le choisir.
Ce philosophe éclairé, studieux, se répandant peu dans le monde et vivant sans ambition du revenu le plus modeste, est M. Gudin. Je le nomme.
C'est lui qui le premier, lorsque Louis XV mourut, osa dire qu'il fallait feiire, à la mort de chaque roi, Pexact inventaire de son règne, apprendre aux hommes ce quMls avaient gagné ou perdu, tant en lumières qu'en bonheur, sous la domination passée, et qui le fit avec un tel talent, une si sainte impartialité, un tel respect pour la vérité, si difficile alors! que tous les hommes instruits jugèrent M. Gudin capable et digne d^écrire l'histoire de son pays. Ils le jugèrent encore mieux, lorsqu'il fit, peu d'années après, le sévère examen du dernier ouvrage de Mably sur la Manière d'écrire l'histoire, où il montra un jugement aussi sûr, aussi éclairé, qu'une connaissance profonde des hommes, des événements et du grand art de les décrire.
Depuis longtemps il s'occupait à nous donner enfin
aucune édition de l'auteur. Je la reproduis d'après l'un des deux exemplaires que j'ai pu consulter au British Muséum.
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une Histoire de France digne du siècle philosophe auquel il l'avait destinée, précédée d*une Histoire des Gaules, le plus difficile peut-être de tous les ouvrages de ce genre, par les obscurités dont elle est enveloppée, mais qu'il croyait indispensable pour faire passer ses lecteurs de la grandeur antique de la république romaine à notre monarchie française, au despotisme de nos rois, en perçant la nuit si profonde des premiers siècles féodaux, d'où sont sortis tous nos usages et l'esclavage où nous vivons.
Il faisait cette grande Histoire, lorsque ses amis le forcèrent de l'abandonner un moment et d*aider nos législateurs à former la constitution, par un travail élémentaire comparatif des différents régimes par lesquels trois grands peuples ont été gouvernés; ce qu'il a fait en nous donnant son œuvre intitulée : Des Comices de Rome, des états généraux de la France, et du Parlement d'Angleterre, ouvrage que nos Académies ont cru devoir marquer comme le plus utile qu'on eût composé sous la Révolution, en couronnant l'auteur, qui travaillait à la campagne, et qui n'a connu les honneurs que l'on rendait à son ouvrage que par l'annonce des journaux et les lettres de ses amis.
Mais à quoi donc s'occupait-il, loin des tourbillons et du bruit? Il travaillait, messieurs, à commenter Jean- Jacques Rousseau, à donner à la France un supplément de son Contrat social, à nous prouver que les principes abstraits de la vraie souveraineté que cet auteur n*avait crus applicables qu'à de très- faibles républiques, s'appliquent très-heureusement aux grands États, surtout au nôtre et à notre situation.
11 a rectifié Jean-Jacques sur l'âpreté de tous ses résultats, sur le découragement où sa sévérité outrée conduit trop souvent son lecteur.
M. Gudin nous a appris à plus compter sur la vertu des peuples qui travaillent à se rendre libres. Mais, tout en combattant Rousseau, il nous l'a peint à si grands traits, qu'il Ta plus fait estimer et chérir, en le montrant tel qu*il était, que les plumes enthousiastes qui ont voulu le déifier, faute d'avoir pu le juger. Voilà quel est M. Gudin. C'est un des sages écrivains
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qui ont le mieux servi la France en l'éclairant sur sa révolution. Et l'homme jugé le plus digne d'écrire l'histoire de ce temps, d'écrire l'histoire en général, après Voltaire et Robertson, M. Gudin, je ne dis pas l'homme le plus savant, ce serait fort peu le vanter, la science est souvent un fatras, mais un des mieux savants du siècle et le plus ardent patriote, ignore en ce moment que je vous parle de ses œuvres. 11 frémirait, messieurs, s'il prévoyait l'auguste emploi que je vous indique de faire de ses hauts talents et de lui. Il est bien loin de se juger comme ses amis l'apprécient.
Arrivé jusqu'au milieu de la troisième race de sa grande Histoire de France, il se consacre tout entier à nous la donner promptement et tremble d'être détourné de cette haute occupation.
Un tel homme, messieurs, est digne de concourir à l'achèvement admirable de l'histoire de la liberté. Je le nomme hardiment en vous invitant tous d'unir votY*e suffrage au mien, pour enrichir notre législation d'un membre fait pour la servir et pour honorer votre choix.
M. Gudin, messieurs du département de Paris, habite la section de Montreuil.
Caron Beaumarchais.
La tentative n'aboutit pas, et lorsque, Tannée suivante, Gudin eut mis au jour son Supplément au Contrat social ^ dans lequel il prétendait démontrer que le gouvernement monarchique convenait seul à la France, Taccueil que reçut une telle proposition lui fît prendre le parti de quitter Paris pour se réfugier au hameau de Marcilly, près d^Avallon. Il ne sortit de sa retraite qu'après la radiation de Beaumarchais comme émigré. « Gudin, dit M. de Loménie, brûlait du désir d'embrasser Thomme qu'il aimait le plus au monde : mais la rigueur des temps rayant privé de son revenu ordinaire, il était sans argent pour faire le voyage. » Beaumarchais lui en-
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voie aussitôt dix louis, ce qui représentait alors une grosse somme. « Il est impossible d'être plus court et ■< d'obliger avec plus de grâce, lui répond Gudin (i) ; « j'en aurai, s'il est possible, plus de plaisir à vous 1 revoir, puisque vous m'en aurez procuré tous les » moyens. Je m'acquitterai le plus ponctuellement « que je pourrai ..Je mets tout mon bagage dans * un chausson, et je pars aussitôt que j'aurai reçu ï vos dix louis. » Un mois plus tard, il renvoie scrupuleusement à Beaumarchais l'argent prêté. « Ce « dernier met quelque hésitation à l'accepter », dit encore M. de Loménie, « mais Gudin insiste de « l'air d'un homme accoutumé h ne pas permettre « qu'on prenne sur lui aucun avantage de ce « genre. »
Le i8 fructidor vint de nouveau jeter le trouble dans les relations à peine renouées, et Gudin rentra dans son ermitage.
A cette nouvelle séparation succédèrent bientôt quelques mois d'étroite intimité, puis la séparation éternelle. Gudin nous a dit lui-même combien le coup lui fut pénible , et nous en retrouvons l'écho dans une lettre inédite au citoyen Arnault, que M. Henri Cordier a bien voulu me communiquer. Les honneurs étaient venus chercher Gudin sans qu'il les eût sollicités : le 24 janvier 1796, il avait été nommé associé non résident de la deuxième classe de l'Institut (sciences morales et politiques), titre qu'il échangea en i8o3 pour celui de correspondant de la troisième classe (histoire et littéra-
(i) Lettre inédite communiquée par M. Lintilhac.
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ture ancienne). Arnault appartenait à la classe de littérature et beaux-arts depuis le 27 septembre 1 799 ; ils pouvaient donc traiter d'égal à égal.
Paris, ce i3 germinal an X.
Cest à moi, mon cher collègue, à vous présenter la Napliade; je vous en dois bien un exemplaire pour la bonne intention que vous avez eue de célébrer la mémoire de mon excellent ami Beaumarchais. Si les circonstances, si les emplois qu'on vous a confiés ne vous en ont pas laissé le temps, la famille et moi, nous ne vous en avons pas moins de reconnaissance.
J'aurais été vous porter moi-même un exemplaire, si j'avais su dans quel moment j'aurais pu vous trouver libre et saisir mollia tempora fandi. Mon ami aimait ce poôme, nous venions de le relire ensemble lorsqu'il est mort. Il avait combiné lui-même avec le C. Baudouin les moyens de le faire paraître. Divers incidents en ont retardé la publication jusqu'à ce jour. Cet ouvrage, achevé il y a plus de trente ans, était alors trop hardi; il paraîtra peut-être aujourd'hui trop timide, après les poèmes de la Guerre des dieux et du Sceau enlevé, poèmes charmants, engendrés dans les temps heureux de la liberté de la presse. Le mien fut fait dans des temps d'esclavage, et j'y ai combattu tous les genres d'esclavage dont on enchaînait la pensée. C'est un traité de tolérance fait exprès pour enseigner aux hommes à se pardonner les uns aux autres, et leurs fausses opinions en métaphysique, où ils n'entendent rien, et leurs faiblesses en amour^ où ils ne peuvent résister à la force de l'instinct. Du reste, on y combat partout, en riant, le brigandage, la tyrannie, la superstition, la calomnie, et c'est peut-être ce qui le fera calomnier, comme j'ai vu calomnier les ouvrages de mon ami, de ceux de mes maîtres. Voltaire et Diderot. Mais les véritables gens de lettres n'y seront pas trompés; ils connaissent les masques, ils entendent à demi-mot, ils discernent le vrai qu'on veut cacher. Recevez, citoyen, avec cet ouvrage d'un de vos collègues, le témoignage de sa parfaite con-
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sidération, et permettez-lui de vous témoigner les regrets qu'il aurait, si vos emplois, qu^on est charmé de voir remplir par un homme de votre mérite , vous détournaient de la carrière des lettres, où Ton aimait à vous voir paraître et où Ton augurait si favorablement de vos talents.
P. Ph. Gudin.
La Napliade venait en effet de paraître sous ce titre, qui ne pouvait tromper personne : La Con^ quête de Naples par Charles VIII y poème héroï^ comique composé sous le règne de Louis XV, De même que dans la préface de Coriolan, Gudin ne prenait pas les gens en traître ; mais cette loyauté ne lui porta pas bonheur, et si, dit-on, la Conquête de Naples fît les délices des dilettanti d'outre-Rhin, elle eut ici le sort dont la Pucelle de Chapelain avait, un siècle auparavant, connu l'amertume. U Astronomie, imprimée à Auxerre même, dans les Mémoires du lycée de V Yonne^ n'eut pas beaucoup plus à se louer du public ; pourtant c'était l'heure où les émules de Delille se disputaient la palme : Castel mettait envers la botanique, Ricard, la sphère, et Sacombe, l'obstétrique. A chacun de ces rimeurs il avait fallu plusieurs chants, tandis que Gudin s'était contenté, pour la première fois, de six cents vers. Le poëme reparut en 1804, augmenté et fortifié de notes que Gudin devait à l'amitié de Lalande. Il était très-lié avec l'illustre astronome, dont le nom revient volontiers sous sa plume dans les billets qu'il adressait à madame de Beaumarchais ou à la princesse de Salm.
Et son grand ouvrage? Il annonçait, en 1801, qu'il allait en commencer la neuvième et dernière
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partie; mais, soit que le plan se fût étendu, soit que la lassitude lui eût fait tomber la plume des mains, il s'arrêta au milieu du règne de Louis XIV.
Gudin s'était marié à une date que Ton ignore , mais certainement postérieure à ses dernières publications. Sa femme, née Henriette-Rose Delachaize, mourut à Paris le 6 novembre 1825, à Tâge de quatre-vingt-trois ans, dans cet appartement du n° 73 de la rue Neuve des Petits-Champs, où Fauteur de la Lettre d'un habitant de la lune semble l'avoir connue. Gudin s'y était éteint le 26 février 181 2. Madame Gudin a, je l'ai dit plus haut, consacré à sa mémoire une brochure à laquelle j'ai emprunté quelques traits, sauf, toutefois, en ce qui concerne Beaumarchais ; car, pas plus que Dupont, de Nemours, elle ne fait allusion à cette amitié, ni au témoignage qui en est resté. « Sa vie fut un combat », disait Gudin, appliquant à son ami un hémistiche de Mahomet; ce fut aussi un procès, un long procès qui dure encore, et auquel n'ont manqué ni les témoins à charge , ni les réquisitoires. II est juste d'écouter enfin le plus ancien et le plus convaincu de ses défenseurs, et peut-être, après l'avoir suivi jusqu'au bout, le lecteur, tout en faisant la part d'erreurs auxquelles l'éditeur a suppléé de son mieux, voudra-t-il bien reconnaître que , Beaumarchais n'eût rien perdu si Gudin eût parlé le premier.
Maurice TOURNEUX.
DE