LES PROJETS DE LOUIS XIV
dans cette même disposition pour eux et leur postérité la plus éloignée » (1). On s'était déshabitué à ce point de la présence du souverain que personne ne s'étonna que le roi n'eût pas songé, avant de partir pour l'Espagne, à pousser de Versailles jusqu'à Bruxelles Du moins ne négligea-t-il pas de faire un don de joyeux avènement. Une amnistie complète avait été habilement accordée le 3 décembre pour les troubles de la capitale. Du coup, les métiers et les « nations » chantèrent les louanges de Philippe V. En apparence le règne s'ouvrait sous les plus heureux auspices.
En réalité se préparait la plus terrible des crises européennes. C'avait été un coup de foudre pour le monde politique que l'acceptation par Louis XIV, au nom de son petit-fils, du testament espagnol. Les traités de partage si laborieusement élaborés étaient déchirés : l'équilibre des puissances se rompait. Il était évident que la France, prenant sous sa tutelle la monarchie de Charles-Quint, s'apprêtait à la gouverner par personne interposée. « 11 n'y a plus de Pyrénées », avait dit Louis XIV. Il aurait pu dire à plus juste titre : « Il n'y a plus de Pays-Bas ». Car comment douter qu'il ne se fît céder par Philippe V ces provinces à la conquête desquelles il s'acharnait depuis son avènement et dont il avait arraché tant de lambeaux? Les Provinces-Unies et l'Angleterre le voyaient déjà s'étendant le long des côtes de la mer du Nord, s'installant à Anvers, rouvrant l'Escaut et menaçant à la fois Amsterdam et Londres. Et ces alarmes n'étaient que trop fondées. Le roi de France formait, en effet, tous les desseins qu'elles lui attribuaient. Dès le 4 décembre, il s'était fait remettre par son petit-fils une procuration qui, lui abandonnant en fait le gouvernement de la Belgique, l'y assurait de la réalité sinon de l'apparence du pouvoir (2). Mais pour arriver au but, il devait agir avec prudence et perdre à combiner ses plans un temps qui permettrait à ses ennemis de les faire échouer.
(1) Gachard, Collection de documents inédits concernant l'histoire de la Belgique, t. III, p. 205 (Bruxelles, 1835).
(2) Gachard, Histoire de la Belgique au commencement du XVIII« siècle, p. 23 et suiv.
go LE « RÉGIME ANJOUIN »
Maximilien-Emmanuel occupait une case essentielle de l'échiquier sur lequel se penchaient en même temps le roi de France et ses adversaires. Son gouvernement de Belgique le mettait, en effet, au centre même du conflit qui allait s'ouvrir. Il n'était que de bien choisir son parti pour réussir sans doute, comme ses collègues de Brandebourg et de Saxe (1), à changer son titre d'Électeur en un titre de roi. Ses chances étaient d'autant plus grandes que, mû par des considérations purement personnelles, il ne confondait sa cause avec celle de personne, qu'il se préoccupait aussi peu du sort des Pays-Bas que de celui de la Bavière, et qu'il était bien décidé à prendre n'importe où et des mains de n'importe qui la couronne qu'il voyait briller dans ses rêves. Les déceptions des dernières années ne l'avaient ni aigri ni découragé. 11 restait aussi ambitieux, aussi brave et aussi frivole qu'il l'avait toujours été. Fonctionnaire espagnol, il ne pouvait pas ne pas reconnaître le testament de Charles II. Dès qu'il en eut connaissance, il envoya féliciter le nouveau roi. Mais il lui faisait en même temps exprimer le désir d'être reconnu comme gouverneur perpétuel des Pays-Bas. Ainsi, dès le début, il marquait son attitude et donnait clairement à entendre qu'il allait falloir compter avec lui.
Louis XIV ne l'ignorait pas. Il savait fort bien qu'il était indispensable de le gagner avant d'agir, sous peine de le pousser aussitôt parmi les ennemis de la France. Maximilien attendait visiblement ses avances. Il affectait de flotter entre les partis. Au mois de janvier 1701, il entretenait encore des relations suspectes avec l'Angleterre et les Provinces-Unies. Or, il fallait l'en détacher à tout prix. Louis XIV ne pouvait s'assurer de la Belgique qu'en la débarrassant des garnisons hollandaises qui y montaient la garde contre lui, et ces garnisons ne partiraient point si l'Électeur s'y opposait. On lui mit le marché à la main et il accepta. Dès le 2 février, d'Avaux notifiait aux États-Généraux que le roi d'Espagne avait décidé de
(1) Frédéric I", devenu roi de Prusse en 1701 ; Frédéric-Auguste, devenu roi de Pologne en 1696.