AVANT- PROPOS XI
guerre, sous des couvertures datées de 1909 et de 1911. Ainsi, cette œuvre dans laquelle je n'avais eu d'autre dessein que celui de comprendre et d'expliquer la formation et l'existence de la Belgique, mes compatriotes, au sein de la crise épouvantable qu'ils traversaient, y puisaient des motifs de confiance, d'espoir et de réconfort. Les résultats de l'érudition se trouvaient confirmés par le sentiment national. Ce que la recherche patiente avait découvert dans le passé, le présent en démontrait la justesse.
Au moment où j'écrivais, bien des esprits pouvaient douter de l'avenir de la patrie. L'annexion dont elle était alors menacée a fait place cependant à une indépendance plus complète que celle dont elle a jamais joui. Débarrassée aujourd'hui de la neutralité qui lui avait été imposée en 1830, et qui n'était qu'une forme, affaiblie sans doute, mais une forme tout de même, de sa subordination aux nécessités de l'équilibre européen, le pays apparaît, pour la première fois depuis l'époque bourguignonne, comme un État complètement autonome. Le but auquel tendait son histoire est atteint. Une période nouvelle commence. Elle commence au milieu de ce malaise et de ces difficultés auxquels n'échappe en ce moment aucun peuple. Mais déjà la rapidité , de son relèvement prouve que la Belgique a conservé intacte son énergie. Elle aura la force de s'adapter aux transformations nécessaires et inévitables d'un monde en voie de reconstruction. Au milieu des conflits de tous genres qui la travaillent comme ils travaillent ses voisins, le sentiment national demeure la garantie de son unité. La communauté de ses souvenirs, de ses besoins et de ses libertés a fait naître chez elle cette conscience collective dont la guerre a révélé toute la
XII AVANT-l'ROPOS
profondeur. Et cette conscience ne doit rien qu'au peuple même en qui elle réside. Elle ne découle ni de l'unité géographique, ni de l'unité linguistique. La Belgique — c'est l'originalité et la beauté de son histoire — est le produit de la volonté de ses habitants. En dépit de la différence des tempéraments, de la diversité des langues, de l'opposition des intérêts, ils ont contracté au cours des siècles, dans la pratique des mêmes institutions, dans le même amour de l'indépendance, dans la même résistance aux mêmes souffrances, une camaraderie civique qui les a agrégés en une même famille. Ils tiennent de là une dignité qui les relève à leurs propres yeux et qui les distingue des peuples qui se sont docilement laissé former par l'État. Par trois fois, des révolutions spontanées ont interrompu le cours des régimes étrangers qui pesaient sur nous : au XVP siècle, contre l'Espagne ; au XVII1% contre l'Autriche et au XIX% contre la Hollande. Nous nous sommes surtout sentis frères aux époques de crise, aux moments où le salut dépendait de l'effort et du sacrifice librement consentis. Nous avons une patrie, non point parce que la nature nous l'a assignée, mais parce que nous l'avons voulue.
Ce pays que ses détracteurs ou ses ennemis se plaisaient à considérer comme une nation artificielle, a attesté, plus hautement que bien d'autres, son individualité et ses droits à la vie. 11 a traversé, en y prenant des forces nouvelles, une occupation dont l'Allemagne, ignorante de son esprit, attendait sa dissolution. Retrempé dans le malheur et dans le long martyre qu'il a enduré pour la défense du droit, il a justifié, par la conduite de sa population civile, sa devise nationale, héritage de sa révolution du XVP siècle, et par le courage de