ALLIANCE DU PRINCE AVEC LOUIS XIV
Liège, mais avec l'Électeur de Cologne; que leurs intérêts n'avaient compté pour rien dans la négociation; que la neutralité même dont on était convenu, n'existait qu'en apparence, puisqu'elle n'avait été qu'un moyen de conserver Maximilien dans la clientèle de l'Espagne. Appuyés par la fraction anti-bavaroise du chapitre de Saint-Lambert, les États crurent le moment venu de s'imposer à l'évêque. Les troupes qu'il avait levées leur avaient toujours paru menaçantes pour leur liberté. Ils prétendirent, maintenant que la neutralité était garantie, qu'il fallait les réduire. Maximilien s'obstina à les conserver. Le conflit s'envenimant, il fit arrêter le grand prévôt du chapitre, J.-P. de Groesbeck, un des principaux soutiens de l'opposition. Le chapitre répondit à cette violence en suspendant les offices religieux dans la cathédrale. Il fallut recourir à l'intervention du nonce de Cologne. Groesbeck, remis en liberté, rentra à Liège au milieu des feux de joie et des salves d'artillerie.
Heureusement pour l'évêque, ses adversaires ne s'entendaient pas. Le tiers état reprochait au clergé et à la noblesse de faire peser sur lui la plus grande partie des tailles que l'on avait fini par voter pour l'entretien des troupes et les travaux de la citadelle. Mais la « cité » ne pouvait s'accoutumer à la vue des bastions dont la menace pesait sur elle du haut de la côte de Sainte-Walburge. Un complot pour s'en emparer fut découvert en 1658, et aboutit à des exécutions sanglantes. Au milieu de cette agitation, la sécurité relative dont on jouissait depuis le traité de Tirlemont faisait néanmoins sentir ses effets bienfaisants. En 1656, on achevait enfin à Liège la réédification du « pont des arches », enlevé par une crue de la Meuse en 1643.
Cependant la neutralité que l'on était si heureux d'avoir reconquise était sur le point de disparaître. A peine avait-il, à l'exemple de ses prédécesseurs, renoué avec l'Espagne, Maximilien songeait à l'abandonner. Les retentissantes victoires de Louis XIV dans les Pays-Bas, l'orientation de plus en plus marquée de la dynastie bavaroise vers la France, les sollicitations des Furstenberg, achetés par l'or du roi très-chrétien, le
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poussaient à une volte-face qui devint publique quand, en 1658, on le vit entrer dans la clientèle française par son accession à la ligue du Rhin. L'année suivante, la paix des Pyrénées le mentionnait parmi les alliés de Louis XIV. C'en était fait de la politique suivie sans interruption depuis Érard de La Marck par les princes de Liège. A partir de l'avènement d'Ernest de Bavière d'ailleurs, cette politique, redisons-le encore, n'était plus liégeoise, mais bavaroise et électorale. C'est en tant qu'Électeurs de Cologne et princes de Bavière que l'oncle et le grand-oncle de Maximilien s'étaient prononcés pour la maison de Habsbourg; c'est en la même qualité que leur neveu passait maintenant à celle de Bourbon.
Ses sujets de Liège n'eurent tout d'abord qu'à s'en féliciter. Les prévenances du cabinet de Versailles pour l'évêque ne furent pas sans leur procurer quelque avantage. Durant les conférences qui suivirent le traité des Pyrénées, la diplomatie française se montra pleine de bienveillance pour l'envoyé liégeois chargé d'obtenir de l'Espagne la restitution des territoires litigieux réclamés depuis plus d'un siècle. On fut enchanté aussi de voir le gouvernement français faire entreprendre les travaux du « chemin neuf » destiné à relier directement Sedan à Liège, sans passer sur le sol des Pays-Bas, dont les marchands de la principauté éviteraient ainsi les nombreux péages. En réalité, ce chemin n'avait qu'une importance stratégique. 11 permettait aux armées françaises d'atteindre en quelques marches les bords de la Meuse.
Que pouvaient, pour détacher Maximilien d'un protecteur aussi puissant et aussi généreux que le Grand Roi, les sollicitations lamentables de Castel Rodrigo, dont les coffres étaient vides et les soldats en haillons? A la veille de la guerre de dévolution, l'Électeur raffermit par un nouveau traité (21 octobre 1666), son alliance avec la cour de Versailles. Il 'accorda le passage de ses États aux troupes françaises, tandis qu'il s'engageait à le refuser à celles que l'empereur pourrait être tenté de diriger au secours de l'Espagne. D'ailleurs, sauf quelques fourrages sans importance, la principauté ne souffrit guère de la foudroyante
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campagne de 1667, qui se déroula presque tout entière dans l'ouest des Pays-Bas.
Il ne fut bientôt que trop visible qu'elle ne jouirait plus longtemps de cette tranquillité. Les plans de Louis XIV contre les Provinces-Unies, qu'il avait décidé d'attaquer par l'Yssel, devaient évidemment lui faire placer le long de la Meuse et du Rhin la base de ses opérations. Maximilien était tout acquis à ces projets. Dès le 11 juin 1671, il signait une convention secrète avec les rois de France et d'Angleterre, et, le 27 mai 1672, après avoir reçu un corps de troupes françaises, sous prétexte de réprimer une révolte de Cologne, il déclarait la guerre aux États-Généraux (1).
A Liège, l'opinion n'avait pas attendu jusque-là pour s'émouvoir. Le 6 octobre 1672, le chapitre accusait l'évêque de violer la neutralité. On semait dans la « cité » des pamphlets contre les Furstenberg. Le bruit courait que Maximilien voulait céder le pays à un prince français. On s'indignait de rencontrer partout des recruteurs pour l'armée royale et de la construction de deux ponts de bois sur la Meuse en vue de son passage. Tout en usant du droit du plus fort, Louis XIV, d'ailleurs, comme il arrive habituellement en l'occurrence, protestait hautement de la pureté de ses intentions. Il envoyait, au mois d'avril 1672, M. de Maisons assurer le magistrat de Liège du « soin que nous avons de protéger et de conserver votre liberté et neutralité contre ceux de nos voisins qui pourraient avoir la pensée d'entreprendre quelque chose à rencontre » (2). Le passage de ses troupes au mois de mai le fit bien voir. Elles traitèrent la principauté en pays conquis, mettant garnison dans les villes, écrasant les villages de leurs réquisitions et prenant à l'avance leurs mesures, avec le consentement de l'évêque, pour y passer l'hiver.
Cependant, dès le 19 septembre, le chapitre renouvelait ses plaintes contre Maximilien et, d'accord avec les Étals, en
(1) Lonchay, op. cit., p. 92; M. Huisman, Essai sur le règne de Maximilien- Henri de Bavière, p. 60 et suiv. (Bruxelles, 1899).
(2) T. Bouille, Histoire de la ville et pays de Liège, t. III, p. 364 (Liège, 1732).
saisissait l'empereur. Il n'en reçut, comme toujours, que de bonnes paroles avec le conseil de s'adresser à son ministre à La Haye, le baron de Lisola, et aux Hollandais. Ceux-ci se montraient plus actifs. De Maestricht oii il venait d'arriver, le prince d'Orange se mettait en rapport avec les Liégeois^ leur garantissait la continuation de leur commerce avec les Provinces-Unies et le respect de cette fameuse neutralité que tout le monde reconnaissait en paroles et que chacun traitait en fait comme un « chiffon de papier ». L'hiver se passa au milieu des exactions militaires, et au printemps les opérations du siège de Maestricht amenèrent de nouvelles souffrances. Les Français forcèrent les paysans à travailler aux tranchées. Aussitôt les bourgeois de Liège invoquèrent la neutralité. On leur répondit « qu'il n'y en avait point quand il s'agissait du service du roi » (1).
Les choses n'allèrent pas mieux après la prise de la ville. Le gouverneur, M. d'Estrades, mit toute la Hesbaye en réquisition. Tongres, ayant tenté de résister, fut pillé à fond pour l'exemple. Le maréchal de Luxembourg prit ses quartiers d'hiver dans l'Entre-Sambre-et-Meuse. Mais la nouvelle coalition qui se formait contre la France allait à son tour intervenir à Liège. Le 24 décembre 1673, Lisola était arrivé dans la cité exaspérée, lui apportant, dans les mêmes termes que M. de Maisons en 1672 et avec une égale sincérité, l'assurance de la sollicitude de l'empereur. 11 offrait des secours dans l'unique dessein, disait-il, de rétablir le traité de Tirlemont et de rendre la paix au pays si maltraité par les Français. 11 était à craindre qu'on ne se laissât prendre à ces belles promesses. Aussi, dès le 3 janvier 1674, le résident de Louis XIV, M. des Carrières, vint-il lire au Conseil Privé un discours qui fut imprimé et répandu parmi le peuple. Le roi y apparaissait comme le plus ferme appui de la neutralité liégeoise. Si ses troupes avaient commis quelques excès, c'était « faute de s'être entendu », et au vif déplaisir de Sa Majesté. Mais tout le monde devait reconnaître qu'elle
(1) T. Bouille, op. cit., p. 372.